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The Survey of Cornwall, by Richard Carew, Edited by J.

Chynoweth,
N. Orme et A. Walsham, Exeter, 2004 (Prix : 30 £ port inclus, ouvrage à
commander auprès de The Administrator, Devon and Cornwall Record
Society, 7 Cathedral Close, Exeter EX5 5DP, Royaume-Uni).

La Devon and Cornwall Record Society, dont on connaît les


intéressantes publications1, vient de rééditer en fac-simile l’ouvrage de R.
Carew, The Survey of Cornwall, paru à Londres en 1602. Cette réédition
diffère de la plupart des reprints, en ce qu’elle est agrémentée d’une riche
introduction (47 pages) et d’un index très complet (23 pages), qui
donnent sur l’ouvrage et sur son auteur un éclairage du plus grand
intérêt.
Richard Carew appartient à cette famille d’« antiquaires » britanniques,
apparus à la charnière des XVIe-XVIIe siècles (p. 17-23), à peine un peu
plus tôt que les premiers amateurs bretons — les La Couldraye père et
fils, Frotet de la Landelle, les Le Borgne (Gilles, Maurice et un peu plus
tard Guy), etc. — et qui, tout comme ces derniers, étaient
majoritairement issus de la classe medio-nobiliaire désignée en anglais
par le mot gentry (p. 23-29) ; ils avaient souvent reçu le même type de
formation à dominante juridique (p. 2) et pratiquaient la même approche
de « terrain » (p. 5-6) venant compléter la documentation livresque ;
mais, à l’exception des questions généalogiques et nobiliaires (p. 4), les
centres d’intérêt des deux groupes ne se confondent guère et le
traitement de l’information mis en œuvre dans un cas et dans l’autre
témoigne de préoccupations nettement différenciées.
Ainsi Carew est-il surtout intéressé par des questions de nature
économique, qui l’amènent par exemple à des considérations d’histoire
naturelle, quand il évoque la ressource halieutique, et de géologie, à
propos des mines d’étain : la pêche et l’industrie minière sont d’ailleurs,
avec l’agriculture, les activités humaines dont il est principalement rendu

1
Parmi lesquelles il faut citer le travail d’édition de N. Orme sur Nicholas Roscarrock’s
Lives of the Saints : Cornwall and Devon, Exeter, 1992.
compte dans son ouvrage (p. 10), avec un enthousiasme et un goût du
détail dont l’auteur avait bien pressenti qu’ils pourraient fatiguer son
lecteur (f. 28 r°) ; mais il ne peut malgré tout s’empêcher, au moins
« brièvement », de décrire les différentes variétés de poissons et de
coquillages pêchés ou ramassés sur les côtes du Cornwall (ff. 28 r°-35
v°). De même, l’industrie minière et le travail des métaux, en particulier
celui de l’étain, font l’objet d’un long développement (ff. 6 v°-16 v°). Les
produits de l’agriculture et l’élevage sont également mentionnés avec un
certain luxe de détails (ff. 19 r°-21 v°) ; mais c’est surtout le système de
propriété et d’exploitation de la terre, qui fournit l’occasion à Carew
d’administrer une leçon magistrale d’économie à son lecteur :
l’augmentation brutale des prix de la terre qui s’observe à son époque
serait selon lui la conséquence pour partie d’un accroissement de la
population locale et pour partie d’une dilatation de la masse monétaire
avec l’arrivée massive en Angleterre d’or et d’argent en provenance des
Indes (f° 37 v°). Ainsi, Carew peut-il être considéré en l’espèce comme un
précurseur de la pensée économique néo-libérale, qui repose
(notamment) sur la théorie de la quantité de la monnaie.
En revanche (nous y reviendrons) Carew est beaucoup moins disert sur
les mentalités, en particulier sur leurs démonstrations religieuses,
empreintes de « superstitions » que réprouve certainement ce protestant
modéré mais convaincu (p. 38-40), ainsi que sur les autres facettes de la
culture populaire, dont il est d’autant plus éloigné qu’il ne parle pas (ou
mal) la langue cornique (p. 10). Du coup, son ouvrage peut apparaître à
certains égards plus « sec » que les témoignages antérieurs de William
Worcester et de John Leland qui ont également voyagé dans la région,
respectivement en 1478 et vers 15402 ; pour autant, il n’en constitue pas
moins une ressource de premier ordre pour l’historien du Cornwall,
comme le soulignent ses modernes éditeurs (p. 15-16), mais aussi pour
l’historien de la Bretagne en ce qu’il devrait donner matière à effectuer de
fructueuses comparaisons entre les deux pays.

2
N. Orme, The Saints of Cornwall, Oxford, 2000, p. 14-15.
Ce que dit Carew de la « péninsularité » du Cornwall (ff. 3 r°-5 r°) peut
en effet s’entendre à la même époque de la Bretagne : rôle économique
important comme une étape sur les routes maritimes qui relient le pays
de Galles, l’Irlande, l’Espagne, la France et les Pays-Bas ; moindre
implication dans les différentes guerres civiles ; difficultés de
communication routière avec le reste du royaume, et aussi avec la
capitale, ce qui secondairement vient enchérir le coût des procédures,
notamment à cause des frais de séjour ; lenteur de circulation des
informations. D’autres similitudes sont manifestes, comme l’existence d’un
grand nombre de pauvres réduits à la mendicité, parmi lesquels beaucoup
d’Irlandais (ff. 67 r°-68 r°) ; et, presque aussi nombreux, les membres
d’une petite noblesse locale, fiers de leurs origines qui parfois remontent à
la conquête normande (ff. 63 r°-65 v°), mais contraints à l’occasion
d’accepter, avec philosophie, des situations en dessous de leur état : ainsi
l’héritier des Wideslades, qui se déplaçait de manoir en manoir, où il
chantait des romances en s’accompagnant à la harpe, ce qui lui valut
d’être surnommé « Sir Tristan » (f. 131 v°).
C’est certainement sur le terrain des pratiques culturelles qu’il
conviendrait de mener un parallèle entre le Cornwall et la Bretagne, pour
en retirer le maximum d’enseignements : la lutte et la soule, dont nous
savons qu’elles étaient en vogue chez les Bretons du continent, l’étaient
également chez ceux de l’île (ff. 73 v°-76 r°). Par ailleurs, si Carew,
comme nous l’avons dit, se montre assez réservé sur ce qui se rapporte
au culte des saints, dont il retient essentiellement la dévotion à certaines
fontaines sacrées, celle de sainte Nonn (ff. 122 v°-123 r°) ou celle de
saint Keyne (ff. 129 v°-130 r°), il nous a néanmoins laissé de précieux
témoignages sur les fêtes patronales (ff. 69 r°-71 r°) et surtout sur les
représentations théâtrales de Vies de saints, désignées par le nom
cornique « gwary-miracle », en anglais « miracle-play » (ff. 71 v°-72 r°) :
Anatole Le Braz, dans son Essai sur le théâtre celtique, a largement mis à
contribution les détails rapportés par Carew, qui se trouvent confortés par
les indications figurant dans le manuscrit de Beunans Meriasek ; quant au
terme « gwary », utilisé dans l’expression cornique « plan an guare », qui
désigne l’ « aire du jeu », il est entré en composition des mots
« gwarwyfa » et « goariva » qui désignaient, respectivement en gallois et
en breton, le même lieu de la représentation théâtrale.
L’ouvrage de Carew recèle bien d’autres richesses pour le lecteur
breton, qui y trouvera par exemple mention de Bécherel (f. 97 v°) et de
Tréguier (f. 131 v°), dans des circonstances qui prouvent les relations de
vicinité entre les deux péninsules. Cependant, c’est le paragraphe sur le
pays de « Lionnesse », englouti sous les flots (f. 3 r°), qui peut-être
parlera le plus à son cœur : comme on le raconte également à propos de
la mystérieuse Ker-Is, la mer avait eu raison ici de l’insolence des
hommes, ne laissant émerger que les îles Scilly et Saint Michael’s Mount ;
il s’avère donc qu’avant même l’épisode douloureux de ses amours avec
Iseult, le destin avait déjà frappé cruellement Tristan, en le privant de son
royaume. Or, le géographe arabe Idrisi avait localisé le pays de Tristan
sous le nom de « Leones » auprès de Douarnenez, où devait finalement le
retrouver, avec sa sagacité habituelle, Bernard Tanguy3.

André-Yves Bourgès

3
B. Tanguy, « Du Loonois du Roman de Tristan au Leones d’Idrisi : Douarnenez, patrie
de Tristan », dans Bulletin de la Société archéologique du Finistère, t. 117 (1988), p.
119-144.

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