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DOSSIER JOURNAL DU DIMANCHE 20 décembre 2009 18

Bio Express. Né à Bois-de-


Nèfles Saint-Paul et âgé de
67 ans, Alexis Miranville
est sans doute le meilleur
“On fait de l’esclavage
spécialiste de Villèle et de
son passé. Professeur
d’histoire-géographie à la
retraite, il s’est pris de
passion pour l’ancienne
une exploitation outrancière”
propriété Desbassayns au fil ALEXIS MIRANVILLE. Arrière-petit-fils d’esclave, cet ancien professeur d’histoire passe le plus clair
des visites avec ses élèves
et a créé en 1995 le Cercle de son temps au musée de Villèle, l’un des seuls lieux qui gardent des traces concrètes du passé
des Muséophiles de Villèle
qu’il préside toujours.
esclavagiste de l’île. Et la manière actuelle d’aborder cette période le laisse dubitatif. Voire davantage.
Alexis Miranville est auteur
de plusieurs livres sur On dit qu’il reste peu de vestiges base, puis les domestiques, un peu mieux
l’histoire de Villèle et de concrets de l’esclavage à la Réunion. considérés, les esclaves à talents (char-
Saint-Paul, dont son Hormis le musée de Villèle, lesquels pentier, maçon...), puis, au-dessus, les
mémoire de maîtrise réalisé pourriez-vous nous citer ? commandeurs, qui étaient des esclaves
en 1993 : “J’ai repris mes Il reste surtout des lieux. Le cimetière d’es- mais choisis en fonction de leurs capaci-
études assez tardivement”,
sourit-il. claves du Père Lafosse par exemple. Mais tés professionnelles et de leur qualité de
sur les lieux qui restent, il faut un guide, chef. Tout cela demandait une organisa-
des codes, des clés, pour comprendre. Ce tion qui ne pouvait pas être basée uni-
qu’on appelle les calbanons, en général, quement sur les sanctions corporelles. Il
Coups sont postérieurs à l’esclavage, plutôt liés
à l’engagisme. Car les esclaves habitaient
y avait donc une violence psychologique
constante, une atmosphère d’oppression,
de coeur dans des paillottes, dans des camps, dont
il reste des noms mais plus de vestiges. A
de méfiance, de conflit et de délation qui
était beaucoup plus dure que les fers.
Votre lieu préféré Saint-Paul, on sait que les chemins pavés
à la Réunion ? ont été construits par les esclaves car les Sur les petites propriétés, à quoi res-
Villèle, évidemment, où je propriétaires devaient donner des journées semblait l’esclavage ?
suis pratiquement en d’esclaves au gouvernement. Mais Je peux vous en parler en connaissance
permanence. Et puis la
Grotte des Premiers aujourd’hui, à voir les chemins pavés, il de cause : mon arrière-grand-père était né
Français. Vous voyez le n’y a aucun lien direct avec l’esclavage. esclave dans les années 1835, n’avait
lien : pour moi, il n’y a qu’un prénom, Firmin, et faisait partie
pas incompatibilité entre Le lazaret de la Grande-Chaloupe ? d’une petite propriété de 10-11 esclaves,
Français et esclavage. C’est plutôt lié à l’engagisme. A l’époque qui étaient pour la majorité d’une même
Mais j’ai peur que ce lieu
perde son nom.
de l’esclavage, il y avait des petits laza- famille : le grand-père, le père, les
rets un peu partout, pour mettre en qua- enfants... La présentation que l’on fait de
L’objet emblémati- rantaine ceux qui arrivaient. Quand les l’esclavage aujourd’hui, avec les fers, les
que de la Réunion ? esclaves débarquaient, ceux qui étaient en commandeurs, est celle des grosses pro-
bonne santé étaient remis aux acheteurs. priétés. Mais je suis persuadé qu’il y a eu
Tous ceux qui présentaient des signes de autant d’esclaves dans les petites exploi-
maladies étaient admis dans les lazarets. “Moi, qui suis descendant d’esclave, je n’en suis ni fier, ni honteux. Je suis né comme ça, je ne tations, avec 4, 5, 6 esclaves... Là il n’y
suis pas responsable de ma naissance et je ne suis fier ou honteux que de ce que j’ai fait avait pas de commandeur, pas d’intermé-
Le cimetière du Père Lafosse est un personnellement”. diaire, c’était l’exploitation directe où l’on
haut-lieu de mémoire, d’où la décision peut considérer que le maître met aussi la
d’y ériger une stèle en hommage aux ne pense pas qu’il y ait eu une volonté Mais il y a eu plusieurs types d’esclavage. main à la pâte, d’autant que plus la struc-
esclaves sans sépulture. On dit qu’ils systématique de cacher. On est simple- A Villèle par exemple, à l’époque de Mme ture est petite, plus il est pauvre, et plus
Le chapeau de feutre étaient des milliers... ment passé à l’époque suivante : l’enga- Desbassayns, c’était très dur. Elle avait il y a rapprochement. Cela s’est traduit
masculin tel que le portait C’est faux car en réalité, sur les proprié- gisme, puis le colonat, qui était aussi une deux domaines : celui de Saint-Gilles-les- dans le métissage. Des gens comme moi,
mon père, la façon de le tés, tous les esclaves étaient inhumés. S’ils forme de servitude très dure (1). De l’es- Hauts, qui lui vient de son mari, et celui métissés, sont issus de ces petites pro-
porter comme un objet de étaient baptisés, c’était dans le cimetière clavage au colonat, il n’y a pas eu de rup- de Bernica, héritage de son père, avec une priétés. On trouve des gens de mon teint
mode, un peu incliné ou
prévu à cet effet, séparé de celui des ture brutale mais un passage progressif. usine sucrière sur chacun d’eux, ce qui qui portent des noms de petits proprié-
peu vers l’avant. Je l’ai
porté jusqu’en 1957 : on Blancs. S’ils n’étaient pas baptisés, ils Puis il y a eu une période d’oubli total, représente un total de 500 hectares sur taires comme Clain, Hoarau, Serveaux...
n’avait pas de chaussures étaient enterrés sur l’habitation. Il y a bien jusqu’aux années 1960, parce qu’il n’y avait
mais on avait un chapeau. eu, évidemment, des esclaves sans sépul- personne pour le dire. Moi-même, j’ai appris
Il y avait aussi une façon ture, mais dire qu’il y en a eu des milliers que j’avais des ancêtres esclaves quand j’ai
d’ôter le chapeau en signe
de politesse, selon la
et des milliers, c’est beaucoup plus suspect. commencé à aller aux archives. Pendant ma “Ce qui me gêne, c’est qu’on
scolarité, jusqu’à la classe de troisième en
personne qu’on
rencontrait. L’objet symbolique de l’esclavage, c’est
les fers. Or on n’en trouve pas non plus
1957, le mot esclave n’avait jamais été pro-
noncé. Pourquoi ce silence ? Il est proba-
m’attribue à vie l’identité
La personnalité
qui a fait avancer
à la Réunion. Pourquoi ?
On devait les utiliser dans toutes les habita-
ble que les grandes familles, qui avaient le
pouvoir à tous les échelons politiques et
de descendant d’esclave”.
la Réunion ?
Pierre Lagourgue car tions, mais à Villèle par exemple, on n’a jamais économiques, ne voulaient pas remuer
c’était un homme retrouvé la trace de la prison, dont on connaît cette histoire, car elles se seraient retrou- lesquels travaillaient 410 esclaves envi- L’image monolithique de l’esclavage
politique intègre sans pourtant l’existence officielle. Dans les regis- vées un peu sur le banc des accusés. En ron. Sur le seul domaine de Villèle, le plus que l’on diffuse aujourd’hui, entrete-
cynisme et sans tres anciens, on en parle comme d’un han- outre, pendant toute cette période, la étudié, il y avait 295 esclaves. En 1845, à nue par le politique, doit vous agacer...
machiavélisme, sans cette gar très sommaire et il n’est pas sûr qu’il recherche historique locale n’était pas l’apogée de l’esclavage, c’était le plus Ah oui ! Le problème, c’est qu’on en fait
image d’homme méprisant
pour ses opposants. Il n’a
était en dur. Je pense qu’il n’y a pas eu uti- développée. Et puis le sentiment identi- grande propriétaire de Saint-Paul. une exploitation à outrance. Et cette
pas eu le temps de faire lisation à grande échelle des fers. Pour le taire d’aujourd’hui n’avait pas cette Dans les grandes propriétés comme Villèle, exploitation-là me gêne. On dit : “Vous les
avancer la Réunion autant cas de Mme Desbassayns, il y avait une gra- ampleur. Lorsque j’étais au lycée, on ne se s’exerçaient des violences dans tous les descendants d’esclaves”. Or moi, qui suis
qu’il le voulait. Et Gilbert duation des punitions, avec deux niveaux posait pas la question sur ce que nous sens du terme. L’objectif de rentabilité descendant d’esclave, je n’en suis ni fier,
Aubry, pas en tant d’emprisonnement. D’abord sur l’habitation, étions ni sur nos origines. Il n’y avait pas passait par une organisation rationnelle ni honteux. Je suis né comme ça, je ne
qu’homme religieux ou
pour les sanctions les moins importantes, de demande et il n’y avait pas d’offre. Le de la main d’oeuvre. Quand on a 295 suis pas responsable de ma naissance et
poète mais pour son
analyse pertinente de la ensuite à la prison de Saint-Paul lorsque changement a commencé dans les années esclaves qui ne sont pas “motivés” pour je ne suis fier ou honteux que de ce que
société réunionnaise. Lui, c’était plus grave. Les documents montrent 60 lorsqu’on a créé le centre universitaire. travailler (et pour cause : ils ne sont pas j’ai fait personnellement. Evidemment, je
c’est les moyens et la que régulièrement, Mme Desbassyns avait payés), ils ont tendance à résister sous suis fier du chemin parcouru depuis mon
liberté qui lui manquent, un esclave dans cette prison. Bien malgré lui, le chanteur Gérald de toutes les formes possibles : refus de tra- arrière-grand-père, mais ce qui me gêne,
pour avancer dans la ligne
Palmas a provoqué une polémique, vailler, lenteur, pillages, vols, mensonges, c’est qu’on m’attribue à vie l’identité de
qu’il sait si bien définir.
Pourquoi reste-t-il si peu de choses ? tenant des propos tendant à minimiser marronage. Le propriétaire devait donc descendant d’esclave. Je ne la cache pas,
Y a-t-il eu une volonté délibérée de l’esclavage à la Réunion. Qu’en est-il ? arriver à une sorte d’équilibre : être à la bien au contraire, d’autant qu’elle est visi-
tout effacer ? Evidemment c’est faux. L’esclavage a bien fois dur et paternaliste. La main d’oeuvre ble sur ma peau, mais c’est ce que je vais
Juste après l’abolition de l’esclavage, je existé et il a été aussi dur ici qu’ailleurs. était très hiérarchisée : ceux qui sont à la faire, créer, qui doit déterminer ma per-
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DOSSIER
sonnalité, ma valeur... Et c’est tout le petit multiples appartenances. J’ai mon appar-
peuple que l’on veut enfermer dans ce sta- tenance locale - je suis Rénionnais - mon
tut de descendant d’esclave, parce que moi, appartenance religieuse, politique et j’ai
j’ai la chance d’être capable de passer au- mon appartenance nationale. Or pour moi,
dessus de tout ça. J’ai lu dernièrement que l’appartenance à la nation française trans-
le criminel Agamemnon n’était pas forcé- cende tout. La France, c’est beaucoup :
ment responsable de ses crimes parce qu’il dans mon parcours, si je n’avais pas eu la
a subi les horreurs de l’esclavage... Mais on bourse départementale pour faire mes étu-
ne va quand même pas justifier les méfaits des au lycée, j’aurais été maçon ou jour-
ou les bienfaits des uns et des autres en nalier agricole comme l’ont été mes frères.
remontant à l’esclavage ! A partir d’un cer- Ca rejoint cette question de la réparation
tain moment, on devient responsable de que posent certains qui parlent de l’escla-
ses actes. vage. Ce que je suis devenu, ce que mes
enfants sont devenus, je le dois à l’école
Mais il y a bien des séquelles de l’es- républicaine dont je suis un produit. Pour
clavage, tout de même ! moi, la plus grande part de la réparation
Je ne dis pas qu’il n’y en a pas. Moi-même, a été faite. Evidemment, il y a lieu
j’en voulais parfois à mon père d’avoir une aujourd’hui de reconsidérer les moyens car
trop grande déférence vis-à-vis des blancs l’ascenseur social est en panne et certai-
du Bois-de-Nèfles. C’est pour cela que, à nes catégories sociales n’ont pas la pos-
un certain moment, j’ai un peu travaillé sibilité d’accéder à ce que j’ai eu. Mais pas
avec le PCR, la structure qui, à travers le dans une logique de réparation, simple-
journal Témoignages, dénonçait, à l’épo- ment dans la logique égalitaire de ce que
que, beaucoup de ces choses. Mais cette doit être la République.
victimisation à outrance du descendant
d’esclave, je trouve cela pernicieux. Dans la tête de ceux que vous voyez à
Villèle, que reste-t-il de l’esclavage ?
Vous avez coanimé le débat sur l’iden- Je demande parfois : “Comment vivez-vous A Villèle, pour ce 20 décembre, a été reconstitué le Kan Villèle, par l’association du même nom. Sur cette propriété appartenant à
tité nationale à Saint-Paul... votre qualité de descendant d’esclave ?” On Mme Desbasayns travaillaient 295 esclaves (Photo V.B.).
... oui, d’ailleurs, j’étais gêné lorsque les me répond en général : “Ce n’est pas le pro-
services de la préfecture m’ont appelé, car blème, maintenant j’ai mes enfants, quand
je sais que ce débat est une opération lan-
cée par quelques-uns avec l’objectif de
récolter des voix, or je ne voulais pas m’en-
je leur parle de l’esclavage, c’est pour dire :
on a souffert mais il faut qu’on aille de
l’avant”. L’esclavage, ce n’est pas la préoc-
Villèle, “un haut lieu de la servitude”
gager aux côtés de cette personne-là. Mais cupation quotidienne des gens. Regardez Pour Alexis Miranville, s’il est un lieu se sont mariées avec deux frères De l’époque où les De Villèle faisaient de la
ensuite, je me suis dit qu’à l’échelle locale, le 20 décembre : il y a plus de gens dans emblématique de l’esclavage à la Villèle, Joseph et Jean-Basptiste. Villèle politique. Ils étaient membres très
les exemples ne manquent pas, non plus, les magasins que dans les festivités. Et Réunion, c’est assurément le musée de était la plus grosse propriété de l’ouest, actifs du parti clérical, contre lesquels
de ceux qui lancent des opérations dans dans les cérémonies commémoratives, d’un Villèle, à Saint-Gilles-les-Hauts, ancienne mais bien moins importante que celle se présentaient des républicains.
le but de récolter des voix. côté on fait beaucoup de fêtes, de l’autre propriété de la célèbre Mme Desbassyns. des Kerveguen, dans le Sud, qui Jusqu’au début du 20ème siècle, les
on fait tout jusqu’à la caricature. Quand “C’est le lieu le plus chargé d’histoire pour employait beaucoup plus d’esclaves. attaques frontales sur le thème de l’es-
Il arrive même que les deux se fassent j’ai vu à Saint-Paul, le débarquement où les Réunionnais. Vous avez la Chapelle clavage étaient inexistantes et pour
la bise, c’est ça ? on forçait le trait jusqu’à peindre des noirs Pointue qui a servi à évangéliser les mas- La légende Desbassayns cause : les républicains eux-mêmes
Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit en blancs ou des cafres clairs en noir pour ses et accroître le pouvoir des maîtres, vous Pourtant, c’est bien Mme Desbassayns étaient descendants de grandes famil-
(rires). Donc, comme je suis un bon faire plus noirs, je subissais ça comme une avez l’usine, la maison de maître, le village que la mémoire collective réunionnaise les ayant possédé des esclaves.
citoyen, décoré de la légion d’honneur, espèce de déshumanisation. Il ne s’agit de Villèle qui a été construit sur un ancien retient pour symboliser la tyrannie, En revanche, à partir de la séparation de
ancien prof d’éducation civique, je ne pou- pas de taire les choses, mais de les dire de camp d’esclave. Pour moi, Villèle est un “sans doute parce qu’elle représente le l’église et de l’Etat, en 1905, le discours
vais pas me défausser. manière apaisée et dépolitisée. livre d’histoire à ciel ouvert”. Cette pro- pouvoir”, selon Alexis Miranville. “Elle commence à changer. D’autant plus
Entretien : David Chassagne priété, qui employait 295 esclaves en était la belle-mère d’un premier ministre qu’un homme de couleur, à cette épo-
Alors sur le fond, que doit-il rester de 1845, a été transmise en héritage à la de la France, Joseph de Villèle, Charles, que, brigue pour la première fois le vote
l’esclavage dans l’identité locale et (1) Un petit métayer qui travaille famille De Villèle, d’où son nom. Le nom son fils, sera plus tard à la tête du des électeurs réunionnais : Lucien
nationale ? pour un gros, sans choix de cultures, Desbassayns a en effet disparu car “sur Conseil général. C’est une famille qui a Gasparin. Face à lui, un De Villèle,
L’identité, pour moi, c’est une question avec obligation de remettre cinq fils, trois se sont installés en métro- trusté le pouvoir alors que les Kerveguen comme il se doit. Dans les meetings
d’appartenance et chaque personne a de une partie de la récolte. pole, les deux derniers se sont installés étaient dans le négoce, les affaires”. Mais politiques, la thématique sur le passé
à la Réunion mais n’ont pas eu de fils”. la légende Desbassayns commence seu- esclavagiste des uns et des autres com-
En revanche, deux soeurs Desbassayns lement au début du 20ème siècle, à mençait à fleurir.

A St-Louis, le “cimetière des âmes délaissées”


Combien d’esclaves sont enterrés au
cimetère du Père Lafosse ? On ne
sait pas, et on ne saura sans doute
jamais. Mais ce lieu fait partie de
ceux qui comptent dans l’histoire de
l’asservissement à la Réunion.
Raison pour laquelle le président de
Région, Paul Vergès, orchestrait le
1er novembre dernier l’installation
d’une stèle en mémoire des “escla-
ves sans sépulture”.
On sait que ce cimetière, situé près
de l’Etang du Gol, à Saint-Louis, s’il
n’était pas entièrement réservé aux
esclaves, leur était consacré en par-
tie. Aussi en parle-t-on comme du
“cimetière des esclaves” ou encore
du “cimetière des âmes délaissées”
mais surtout du “cimetière du Père
“Quand j’ai vu à Saint-Paul, le débarquement où on forçait le trait jusqu’à peindre des noirs en Lafosse”. Le Père Jean Lafosse, né en 1745 et mort en 1820, est en effet reconnu comme un protecteur des Noirs.
blancs ou des cafres clairs en noir pour faire plus noirs, je subissais ça comme une espèce de C’est d’ailleurs dans ce cimetière qu’il est enterré. Trois ans après, les inhumations étaient interdites sur ce site.
déshumanisation”.
DOSSIER JOURNAL DU DIMANCHE 20 décembre 2009 20

À Sainte-
Suzanne, 389
esclaves, puis,
près de 400
immigrés
indiens ont
habité dans
les calbanons
de Bel-Air.

Les calbanons
de l’histoire
On en trouve encore sur les sites d’an- de Bel-Air ayant appartenus au 18e siè-
ciennes usines sucrières dans l’Est et cle à la famille d’Augustin Panon. Bel-
dans le Sud notamment. Certains ont Air était considéré comme “le poumon
été retapés, d’autres abandonnés sous agricole de Sainte-Suzanne”. Beaucoup
des lianes… : les calbanons sont les d’habitants de la commune y ont tra-
anciens logements des esclaves. Ils sont vaillé dans des champs de cannes ou de
devenus ensuite les habitations des tra- légumes.
vailleurs engagés après 1848, année de Les calbanons ont un lien étroit avec la
l’abolition. Ce sont dans ces bâtiments pratique du culte de l’hindouisme à la Voici les actes d’affranchissement, conservés par les archives départementales. A chaque case, un esclave qui vient de recevoir un nom
en dur ou en paille que les hommes Réunion. Exemple : sur ce domaine de et un prénom.
étaient regroupés. Selon plusieurs Bel Air, les travailleurs engagés prati-
récits, les calbanons offraient très sou- quent des rites tamouls. Un temple de
vent des conditions d’hygiène déplora-
bles et précaires. Ces habitations de for-
tune ressemblaient à s’y méprendre à
7 mètres sur 10 sera construit en 1881
sur les terres de Kerveguen, à proximité
des calbanons. Mais estimant que ces
Des milliers d’actes d’affranchissement
des boxes pour animaux.
Un lien étroit avec le culte
cérémonies étaient bruyantes et gênan-
tes, le propriétaire ordonne la ferme-
ture de la chapelle. “Le même jour, les
pour autant de naissances
de l’hindouisme calbanons ont pris feu et il y a eu plu- Ce sont de vieux papiers, qui pourrissent, pour certains, aux Nourigat. Chaque propriétaire doit donc se rendre chez le
Selon l’historien Sudel Fuma, les enga- sieurs décès”, confie Vel Mounigan. Un archives départementales. Mais des papiers chargés d’âme, délégué, qui, dans chaque commune, tient le registre d’af-
gés étaient mieux lotis que les esclaves récit que l’on retrouvera dans le livre de de frissons, de grande et de petites histoires. Et le couple franchissement - “à Saint-Paul, on comptait une quinzaine
mais condamnés à une promiscuité et Bernard Batou intitulé “Jacques Bel Air- Nourigat, deux enseignants retraités installés à La Bretagne, de délégués, à Saint-Denis, treize”. Pendant trois mois, de
une absence de confort. Une réalité Ce quartier chargé d’histoire” qui sera a fait de l’épluchage de ces actes d’affranchissement un tra- novembre 1848 à janvier 1849, c’est le défilé incessant de
bien différente de ce que prévoyait l’ar- édité l’an prochain. Son grand-père - vail à temps plein. Mieux : une mission dont la Réunion tout maîtres et de leurs esclaves, “mais on trouvera encore des
ticle 27 d’un arrêté du 30 aoùt 1860. Ce Antoine Paquiry - déplacera les Dieux entière, un jour les remerciera. “Nous faisons pour les noirs affranchissements en juin 1875”, précise Bernard Nourigat.
texte obligeait l’engagiste à fournir “par du temple vers le front de mer dans un le travail que Ricquebourg a réalisé pour les blancs”, indique Notre couple de retraités n’en finit plus d’aller de découver-
âge” et “par sexe” des logements conve- lieu plus calme. Là où se dresse Bernard Nourigat sans la moindre forfanterie. tes en découvertes, avec une méthode étonnante de préci-
nables, avec des couchages à 50 centi- aujourd’hui la chapelle Front-de-Mer. Car tous les affranchissements sont documentés avec préci- sion et de professionnalisme. A ce jour, ils ont déjà publié
mètres au-dessus du sol. Or, en raison “Tous les gens qui vivaient dans les cal- sion. Et bien avant 1848, date de l’abolition de l’esclavage. pratiquement 5 000 pages de listes. Actuellement, ils sont
de l’étroitesse des lieux (pièces de 9m2 banons venaient avec nous participer aux “Dès la fin du 18ème siècle, on sait que des esclaves ont été corps et âmes dans les registres de Saint-Denis. Un apport
pour certains, 16m2 pour une famille cérémonies, à la fête. Il y avait une affranchis pour bons et loyaux services ou pour toute autre inestimable à la Réunion tout entière. Dont semblent se
toute entière), la vie des esclaves et grande solidarité au sein des familles et raison. Avant 1848, trois publications étaient obligatoires dans ficher éperdument les collectivités locales, qui n’ont même
engagés se déroulait devant la porte de des travailleurs. Tous participaient à l’or- les journaux, au cas où certains auraient voulu s’opposer à l’af- jamais fait l’acquisition de ces précieux documents.
leur calbanon. À Sainte-Suzanne, 389 ganisation de la fête”, raconte le prési- franchissement. Le maître devait en tout cas prouver que l’af- Désespérant, non ?
esclaves, puis, près de 400 immigrés dent de l’association. Un temps révolu. franchi ne serait pas une charge pour la colonie : on lui don-
indiens ont habité dans les calbanons J.P-B nait de l’argent, une propriété, une petite case et parfois un D.C.
ou deux esclaves pour pouvoir travailler sa terre”.
Avant 1832, on laisse à l’affranchi son prénom d’es-
clave, mais une loi votée en juillet de cette année-
là impose qu’on lui octroie un patronyme. “Soit le
propriétaire le choisit lui-même, soit c’est l’officier
d’état-civil qui décide”. Avec des modes de désigna-
tion divers et variés (voir ci-contre). En tout cas,
acte éminemment symbolique, l’acte d’affranchis-
sement apparaît dans le registre des naissances de
chaque commune réunionnaise.
65 000 esclaves et 40 000 maîtres potentiels
Bref, Bernard et Pierrette Nourigat se sont plongés
dans les journaux en remontant jusqu’à 1810, soit
des milliers de publications. “Il y a encore moyen de
chercher dans la période antérieure, à condition de
s’intéresser aux archives notariales”. Tâche à laquelle
les retraités n’ont pas eu le temps de s’adonner.
À partir de 1848, les maîtres n’ont plus le choix :
Selon plusieurs récits, les calbanons offraient très souvent des conditions d’hygiène l’abolition est passée par là et l’affranchissement
déplorables et précaires. est obligatoire. “Il restait environ 65 000 esclaves Bernard et Pierrette Nourigat ont déjà publié 5 000 pages de listes
pour 40 000 maîtres potentiels”, estime Bernard de noms d’esclaves affranchis.
21 JOURNAL DU DIMANCHE 28 juin 2009
DOSSIER

Des fers chargés d’émotion


La maison de Claude Bazile s’apparente à la caverne pour un voyage à Maurice, émis le 12 mai 1849
d’Ali Baba. De ses malles pleines de trésors, il nous pour le citoyen Henry Martin Flacourt, propriétaire
avait sorti, à l’occasion du centenaire de Juliette à Saint-Denis, et signé du commissaire général de
Dodu, des documents inédits qui avaient notam- la République Sarda Garriga (voir page suivante).
ment permis de lever le voile sur le mystère de la Plus émouvant, les menottes et les fers destinés
date de sa mort. A l’occasion de la commémoration aux pieds qui datent de l’époque de l’esclavage.
du 20 décembre 1848, Claude Bazile est revenu vers “Les menottes, je les ai trouvées chez un antiquaire
nous avec une nouvelle fois des éléments inédits. à Vannes. Les fers aux pieds j’en ai fait l’acquisition
Il a ainsi en sa possession un passeport valable lors d’une vente aux enchères à Drouot.”

Emouvant, les menottes et les fers destinés aux pieds qui datent de l’époque de l’esclavage.

A Villèle avaient été


La veuve de Souville vient affranchir ses esclaves qui s’appelleront Vousille, Lousvile, Soulvie, Villesou... une suite réunis des
sans fin d’anagrammes. descendants
d’esclaves ayant

De drôles d’histoires de noms travaillé sur la


propriété. Certains
Imaginez le casse-tête : trouver 60 000 nouveaux noms Soulvie, Lisette Villesou et ainsi de suite. “Parfois, c’était arbres
de famille en quelques mois. Pour les délégués de l’état- très simple : le maître arrivait avec ses douze esclaves généalogiques ont
civil, à partir de 1848, il fallait faire preuve d’imagina- qui avaient chacun leur prénom et on décidait d’appe- aussi été
tion. Et ces commis de l’Etat, tout comme les proprié- ler le premier Janvier, le deuxième Février...” relate reconstitués.
taires d’esclaves, n’en ont pas manqué. Bernard Nourigat. C’est connu : nombre de patrony-
Exemple marquant, lorsque ce 1er décembre 1848, une mes ont été accordés en fonction de caractéristiques
dame de Souville se présente avec ses esclaves à Saint- physiques ou morales, parfois de manière humiliante
Denis. A sa suite, une cohorte d’esclaves, hommes et (Mieuxquerien, Coupdesec...). D’autres noms ont été
femmes, à qui seront donnés chacun un nom différent, fabriqués à partir d’objets (Chapeau, Tabouret...), de
dérivé de tous les anagrammes possibles de son pro- lieux (Lafrique, Bourgogne...). Bernard Nourigat a
pre nom. Naîtront ainsi officiellement ce jour-là Pauline même trouvé un esclave baptisé du nom de son vil-
Vousille, Victoire Lousvile, Gertrude Souvlie, Denise lage natal, dans l’Indre.

Enilorac et Thérinca. Dans la Paris. “En revanche, un Nativel, à Monchéry Bègue, à Saint-Pierre.
catégorie anagrammes, le nom Saint-Pierre, lorsqu’il a affranchi ses Motif : “Sa mère, Adélaïde, a sauvé la
Enilorac, par exemple, vient esclaves, a attribué Lévitan comme dame Roland, sa maîtresse, dans la
directement du prénom Caroline, nom à l’un d’entre eux”, précise révolte de 1812”.
écrit à l’envers. De même, le nom Bernard Nourigat.
Thérinca a été attribué à un esclave “Le citoyen...” Pour chaque
prénommé Jean, dont la mère se Un affranchissement en affranchissement, la formule
prénommait Catherine. Ne restait guise de récompense. Avant utilisée par les officiers d’état-civil
plus qu’à mettre les syllabes dans le même l’abolition de l’esclavage, les est immuable : “Le citoyen... fils
désordre. En revanche, Nativel n’est maîtres affranchissaient parfois leurs de..., domicilié à... inscrit sur le
pas un anagramme de Lévitan, esclaves. Exemple le 17 mars 1834, registre matricule... s’est présenté
comme on le croit parfois, puisque un certain Etienne est affranchi, à après avoir été reconnu par nous et a
ce nom est bel et bien originaire de l’âge de 23 ans, par son propriétaire, reçu les noms et prénoms de...”.