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ROGER VIOLLET

Génétique : une nouvelle révoluti on darwinienne ?

Charles Darwin a formulé la théorie de l’évolution il
y a un siècle et demi. Cependant, pour Jean-Jacques
Kupiec et Pierre Sonigo, la biologie moderne ne tient
pas véritablement compte de son apport.

P

our étayer leur démonstration, J.-J. Kupiec
et P. Sonigo, après être remontés dans l’histoire des idées jusqu’à Aristote, parcourent
la biologie moderne, de l’embryologie à l’immunologie en passant par la virologie et l’oncologie.
AIM – « Ni Dieu ni gène » (sous-titré « Pour
une autre théorie de l’hérédité ») entend, au nom
du raisonnement évolutionniste, du hasard et
de la sélection, remettre la biologie moderne
dans le droit chemin, d’où elle se serait écartée
pour tomber dans des ornières qui remontent
à Aristote. La génétique moderne n’aurait-elle
pas intégré la théorie de l’évolution ?

Aux frontières entre la philosophie des Sciences et la biologie de
l’Evolution, les idées exposées par deux biologistes, Jean-Jacques
Kupiec et Pierre Sonigo, dans « Ni Dieu ni gène » (Editions du Seuil)
pourraient constituer un tournant majeur pour la biologie moderne.
Les auteurs formulent une théorie de l’hérédité fondée non plus sur le
déterminisme génétique mais sur la « liberté biologique », une
application des concepts darwiniens de hasard et de sélection naturelle
aux molécules et aux cellules. Leur approche originale pourrait bien
permettre de sortir de problèmes apparemment inextricables… et
soulève déjà des débats passionnés. Ils s’expliquent pour les lecteurs
d’AIM, illustrant leurs propos d’extraits de leur ouvrage.

J.-J. Kupiec – On
pourrait croire que
oui, mais ce serait
une erreur. En
fait, la génétique
actuelle et l’évolutionnisme s’appuient sur des
bases philosophiques incompatibles. Par
exemple, la théorie de l’évolution considère la variation comme la propriété première du vivant. Au
contraire, la génétique s’appuie sur l’idée d’une

« L’organisme
n’est pas
construit selon
un projet
mythique
contenu dans
les gènes »

norme préexistante permettant la reproduction à
l’identique. Cette norme préexistante correspond
à la cause formelle d’Aristote, distincte de la matière et capable d’en déterminer la forme. Le mot
d’in-form-ation, terme employé à tort et à travers
par la génétique, signifie « qui donne la forme ».
Par nécessité de cohérence, a été réintroduite toute
la métaphysique d’Aristote (voir extrait n° 1).
Ainsi la dualité génotype/phénotype est une
version moderne de la dualité essence/existence. Les
gènes sont supposés porter une représentation
de l’organisme. Mais cette représentation est virtuelle, il est impossible d’en faire un objet réel.
Ces problèmes philosophiques et théoriques
condamnent la biologie à rester une science descriptive, pré-copernicienne.

DR

AIM – En quoi la biologie a-t-elle vraiment
besoin d’une révolution copernicienne, ou plus
exactement darwinienne ?

Jean-Jacques Kupiec est docteur en biologie, habilité à diriger des recherches
et ingénieur de recherche à l'Inserm (Institut Cochin de Génétique Moléculaire,
Paris). Dès 1981, il a proposé une théorie darwinienne du développement embryonnaire. Il s'intéresse aussi aux
sources historiques et philosophiques de
la biologie.

Pierre Sonigo est normalien, docteur en
médecine, directeur de recherche à l'Inserm. Un des pionniers de la caractérisation du virus du sida, il dirige actuellement
le laboratoire de Génétique des Virus à
l'Institut Cochin de génétique moléculaire
(Paris). Il a signé de nombreux articles
dans AIM et nos lecteurs connaissent bien
la clarté de ses exposés.

P. Sonigo – L’organisme est aujourd’hui considéré comme le résultat d’un projet, appelé « programme génétique ». Autrefois, la Nature tout entière était conçue comme le résultat d’un projet,
celui de la création divine, et l’Homme était le
centre et la finalité de la Nature. Ces deux projets,
celui du programme génétique comme celui de
Dieu, placent l’Homme en leur centre : nous restons aujourd’hui encore le centre et l’aboutissement du monde cellulaire qui est en nous.
C’est en cela que la biologie pourrait avoir besoin
d’une révolution copernicienne.
La génétique commet, à l’intérieur de l’organisme, l’erreur que les premiers naturalistes
commettaient à l’extérieur. Ils considéraient que
l’arbre était là parce Dieu l’avait créé. L’explication n’était plus dans l’arbre lui-même, mais dans
la façon dont Dieu avait agi et dans ses relations
avec sa création. Comme Dieu est inaccessible,
l’explication le devient aussi. Une telle conception du monde interdisait évidemment, entre autres,
A.I.M. - 2000 - N° 71

Extrait 1 – Le gène du printemps
L’espèce est une notion métaphysique et la croyance en son existence ressort toujours de notre tendance à idéaliser le monde et non de sa réalité. Sa réintroduction par la
génétique ne procède pas d’une démonstration expérimentale mais d’un point de vue a
priori. Elle n’est pas plus définie aujourd’hui qu’au Moyen-Age. Ce problème n’est pas
qu’un jeu gratuit pour érudits. Les théories ont des cohérences internes et selon la réponse que l’on donne au problème de l’espèce, on sera amené à construire des systèmes
de natures radicalement différentes. Si l’on opte pour le réalisme de l’espèce, ce sont tous
les concepts de la métaphysique d’Aristote qui seront adoptés dans la foulée. […] La révolution copernicienne a ainsi avorté en biologie, avec pour conséquence des contradictions qui hypothèquent son développement. De notre point de vue, il n’est pas question
de nier l’existence des espèces pour en rester à une querelle scolastique. Il s’agit d’essayer de transcender cette question en proposant une théorie qui ne soit pas fondée sur
le concept de spécificité. Et il nous semble qu’en cela Darwin avait ouvert un chemin.
[…] La notion de gène semble aujourd’hui une obligation, la plus assurée et
la plus évidente qui soit, pour expliquer l’hérédité et la reproduction, pourtant elle
ne l’est en aucune manière. Ce n’est pas parce qu’un phénomène se reproduit à peu
près identique à lui-même qu’il faut automatiquement supposer un gène sous-jacent.
Par exemple, le printemps revient tous les ans et il n’existe pas de gène du printemps.
Cette comparaison semble caricaturale, voire idiote. Mais pour un réaliste du MoyenAge, le gène du printemps existait bien. Il s’agissait du caractère spécifique définissant l’idée générale de Printemps, de laquelle dérivaient tous les printemps existants.
On ne croit plus à cette théorie, sauf en biologie qui, nous venons de le voir, reproduit
cette métaphysique.

la compréhension des grands équilibres naturels
et des écosystèmes.
De la même manière, si on considère que l’organisme est construit selon un projet contenu
dans les gènes, on ne pourra comprendre sur
quoi reposent réellement les équilibres observés dans les grands systèmes physiologiques.
AIM – Faut-il oublier Monod, pour qui tout
notre être est gouverné par le programme inscrit sur les chromosomes ?
P. Sonigo – Les premières découvertes de la
génétique moléculaire ont constitué un pas de géant
pour la biologie. Il était bien normal, à l’époque
de Monod, de concevoir une théorie biologique reposant surtout sur les gènes et leur fonctionnement.
Mais il ne faut pas en rester là ! Il faut continuer
à avancer, ce qui nous éloigne des gènes, sans les
oublier pour autant. N’oublions ni les gènes, ni
ceux qui les ont découverts.
AIM – Les succès des biotechnologies semblent pourtant confirmer la validité de la génétique moléculaire. Ne sont-ils pas bien réels ?
J.J. Kupiec – Les
scientifiques doi« La biologie
arrêter de
moléculaire doit vent
pousser des cris de
reconnaître ses
triomphe à chaque
nouvelle manipulimites »
lation génétique
qui donne des résultats « encourageants et justifiant de poursuivre dans la même voie ». La biologie moléculaire doit reconnaître ses limites
comme ses échecs et entamer son autocritique.
N° 71 - 2000 - A.I.M.

Le premier gène du cancer a été isolé en 1976.
Depuis, des dizaines d’oncogènes ont été identifiés. Certes des progrès thérapeutiques, reposant
sur des essais empiriques, ont été enregistrés. Mais
a-t-on résolu les problèmes fondamentaux posés
par cette maladie ? Non. De même, tout le monde
sent bien qu’il faudrait aller au-delà de la simple
description moléculaire pour comprendre comment se développe un embryon ou comment
fonctionne un organisme pluricellulaire.
Il ne suffit pas d’amonceler les gènes, encore
faut-il comprendre les mécanismes. Pour cela,
il faut reconstruire la théorie qui guidera les expériences à venir, et c’est précisément ce que nous
faisons dans « Ni Dieu ni gène ».
AIM – Etes-vous donc sûrs de détenir la
vérité ?
J.-J. Kupiec – Notre analyse met à jour des
contradictions dans la théorie génétique, que nous
pouvons dépasser en appliquant un darwinisme
cellulaire à la place du soi-disant programme
chromosomique. Si quelqu’un a une théorie plus
pertinente à proposer, tant mieux. Ce qui est important dans la situation actuelle, c’est de sortir de
la pensée unique pour stimuler la recherche.
AIM – Le projet Génome Humain – pour ne
citer que lui – était il une erreur ?
P. Sonigo – Paradoxalement, ce sont les progrès considérables de l’étude des génomes qui
ont souligné les faiblesses de la génétique. Un
consensus s’est établi récemment dans la communauté scientifique pour affirmer que le séquençage
des génomes est un point de départ et non un point

d’arrivée. Mais si le génome est un point de départ, il reste à savoir où l’on va ! Si l’on conserve
les concepts de la génétique traditionnelle, nous
aurions enfin le « Livre de la Vie » sous les yeux,
il ne manquerait plus que la traduction. Nous pensons au contraire qu’il n’y a pas de « Livre de la
Vie » et que le cadre théorique de la génétique,
qui affirme que le gène écrit dans l’ADN est LE
déterminant du caractère, est dépassé. Pour profiter pleinement des données du séquencage du génome, une accumulation de données ne suffit pas :
une révision de la théorie est indispensable.
AIM – Mais si notre ADN ne contient pas le
code génétique régissant le développement de
notre organisme, à quoi sert-il ?
J.-J. Kupiec – A fabriquer des protéines, qui sont
des constituants des organismes. Mais ce qu’il faut
bien saisir, c’est que la connaissance des composants d’un organisme n’est pas la connaissance de l’organisme. De plus, les protéines ne
sont pas les seuls constituants de l’organisme.
N’oublions pas l’eau, les gaz, les sels minéraux,
les sucres, les lipides, etc.
Les protéines sont
« La connaisde simples participants et c’est la losance des
composants d’un gique des mécanismes dans leur
organisme n’est
ensemble qu’il
pas celle de
faut comprendre.
Si vous identifiez
l’organisme »
tous les composants
d’une voiture, cela ne vous permet pas de comprendre
automatiquement les principes du mouvement de la
voiture. Il faut connaître les lois de la physique.

Les animaux étaient affamés. AIM – Vous remplacez la notion de signal par celle de ressource. C’est cela qui engage un cycle de vieillissement. correspond a un excès local de nutriments.M.M. La pluie avait calmé le feu de la violence. les cellules spécialisées ne se partagent pas uniquement la ressource primaire. C’est pour cela que nous devons grandir pour vieillir ensuite. Extrait 3 – Le développement économique et celui de l’embryon […] Le cycle croissance-vieillissement que subissent les animaux multicellulaires est similaire aux fluctuations des proies et de leurs prédateurs ou encore aux cycles économiques : il reflète un décalage dans le temps entre la production et la consommation. autrement dit les différentes transformations. le lymphocyte. de sel ou de n’importe quoi. Lymphocyte : Tu n’es qu’un écosystème stupide et égoïste. ces produits peuvent servir de ressources à de nouvelles cellules. Tu es fier d’être un animal conscient. je vous suis si reconnaissant de votre merveilleuse activité. dont le pouvoir structurant est connu en écologie. on trouve de nombreux macrophages activés. qui nourrit la croissance de l’embryon. Les cellules profitent de ces ressources diffuses et se dispersent. Le monde des signaux gouvernerait le monde de la biologie. notre individu. Traitement du déficit immunitaire combiné sévère lié à l’X par transfert ex vivo du gène gamma C. et synthétisant des enzymes et des composés capables d’attaquer les cellules environnantes. Un foyer inflammatoire. Les plantes et les fruits réapparurent. Mais en fin de compte. Pour tout événement. A leur tour. Ils ne résultent pas de l’immobilité. mais cela ne permet plus une croissance équilibrée. La fureur des animaux affamés provoquait la destruction d’éléments vitaux de la forêt autour de ce foyer de guerre. Premais des nons un exemple ressources » pour éclaircir ce point délicat. la taille maximale de l’organisme est atteinte. je dois m’arrêter. Pour résoudre de grands problèmes tels que le développement embryonnaire. que tu appelles conscience et qui domine ta perception du monde. L’ensemble de l’écosystème était menacé. Il est fort possible que les économistes s’inspirent maintenant du développement embryonnaire ou du vieillissement pour aborder les cycles de croissance et de régression économique (voir extrait n° 3). le sucre serait plutôt interprété comme un signal de redémarrage de la bicyclette. avant d’apporter quoi que ce soit à l’organisme. De plus. il devient possible d’appliquer à l’organisme les principes et les outils de l’écologie ou de l’économie. comme dans la théorie des idées de Platon. Extrait 4 Le point de vue du lymphocyte (dialogue) Immunologiste. mais de mouvements opposés qui se compensent. le signal pourrait être composé de sucre. les ressources viennent à manquer lorsque toutes les cellules sont identiques et ont les mêmes besoins. que nous aimons à concevoir comme une société bien ordonnée de cellules œuvrant pour le bien commun. indispensable pour brûler nos graisses. immatériel. . La croissance s’arrête. Elles permettent le développement de cellules spécialisées dans leur consommation : les organes sexuels. En biologie moléculaire. car bien nourris. très peu de cellules ont reçu le « bon gène ». […] . Le corticoïde dans l’organisme [par ses effets métaboliques : hyperglycémie. va dans le même sens que celui de leur communauté. accomplissant toutes les réactions chimiques possibles. l’auto-immunité. Du fait de la liberté des éléments dont nous sommes faits. Le fixisme et l’éternité n’existent pas dans notre monde. nous avons inventé les OGM et la thérapie génique. Une fois que toutes les réactions possibles ont été exploitées. structuré par des inter-relations du même type que celles qui existent dans un écosystème ou un circuit économique. elles captent les ressources et les consomment de plus en plus efficacement. ici l’organisme (voir extrait n° 2). pour reconnaître mon moi de mon non-moi et pour développer des mécanismes efficaces capables de défendre ma bonne santé contre des microbes agressifs et des cancers. et les transforment de la même façon. mais l’ensemble des produits dérivés. La bagarre et les coups de dents destinés au premier cadavre généraient d’autres morts qui généraient encore plus de combats charognards. Tu nous nommes cellules et nous considères comme tes prisonniers. autrement dit un excé- dent de ressources. Si la génétique était exacte. Je suis ébloui par la perfection et la complexité de vos interactions avec mes autres cellules pour construire mon système immunitaire.N° 71 N° 71 . tout comme l’eau dans la forêt. il existerait un signal correspondant. Sonigo – On peut effectivement considérer que nos cellules ne sont pas à notre service. Ces cellules transforment la nourriture en produits dérivés à l’aide d’une série de réactions chimiques. il faut réaliser encore plus de transformations : finalement.2000 . par exemple. lorsque l’intérêt des individus. C’est ce manque qui favorise l’apparition de spécialisations. comme l’embryogenèse. une fois leur santé retrouvée. le cancer. spécialisées dans leur utilisation. Au contraire. Remercions l’évolution qui vous a adapté à ma survie. Tout le monde commençait à manger tout le monde. du fait de leur spécialisation et de leur nombre croissant. Ainsi. Imaginons des cellules généralistes qui consommeraient toutes la même nourriture. la thérapie génique a pu guérir des enfants dépourvus de défenses immunitaires. les contraire. est pas des signaux. Essayons d’expliciter les différentes étapes de ces cycles. Les spécialisations permettent de se sortir de la situation de manque en modifiant les modalités du partage. Personne n’oserait dire que l’herbe est un signal de multiplication pour la vache ! De la même manière. les cellules devront consommer les ressources dont elles sont faites. Mai 2000). la réintroduction par thérapie génique du gène « de la santé » devrait systématiquement produire la santé. Sonigo – La ressource est maté« Pour les rielle. Les signaux seraient portés par des molécules comme les cytokines et expliqueraient beaucoup de phénomènes à l’échelle cellulaire. on suppose que l’on a affaire a un circuit complexe de signaux à la fois redondants et contradictoires. confiez-moi vos secrets. Mais ce que tu appelles conscience de toi-même correspond exactement à ma définition de l’égocentrisme. Lymphocyte : Salut ! Immunologiste : Mon cher globule. ici les cellules. Pourquoi une cellule meurt-elle ? Parce qu’elle a reçu un signal de mort… La théorie du signal est simple. je promets que je reconnaîtrai votre apport. On ne peut traiter l’organisme sans prendre en compte l’intérêt et l’équilibre de ses habitants. Sonigo – La biologie moléculaire recourt souvent à la notion de signal. presque naïve. Ils se dispersèrent et tous les combats cessèrent soudainement. Le foyer inflammatoire disparaît. Les animaux pouvaient se nourrir en tout point de la forêt. Je peux repartir. Le moindre cadavre de plante ou d’animal provoquait de violents affrontements où chacun essayait de récupérer la nourriture morte. Nos cellules s’organisent autour de chaînes alimentaires. ne serait qu’un regroupement de cellules. Pourquoi une cellule se différencie t elle ? Parce qu’elle a reçu un signal de différenciation. l’arrêt de notre croissance s’accompagne d’une augmentation de la fabrication des graisses. A leur tour. Pour créer encore plus de profit. Les cytokines sont exemplaires pour cela. Ta sensation d’être un tout. cela aboutit à un organisme constitué d’une multitude de cellules spécialisées. Au moment de la puberté. A. Les médecins ont guéri les cellules.I. Le profit est investi dans la production de nouvelles cellules spécialisées dans l’utilisation des nouvelles ressources. Mais les observations expérimentales contredisent cette apparente simplicité. Les « bébés-bulles » ont pu retrouver leur foyer (Alain Fisher et coll. Immunologiste : Que veux-tu dire par là ? Lymphocyte : Imagine comment tu concevrais le monde si tu étais à ma place. et que le profit ainsi réalisé a été entièrement investi dans la croissance de la population cellulaire. Dans « Ni Dieu ni gène ». plutôt que d’être immuables et éternels. les cellules ont sauvé les enfants. Nous pouvons certes manger plus. Les circuits moléculaires observés sont en fait l’équivalent de chaînes alimentaires. par « appétit » et non par dévouement. Dans une articulation inflammatoire par exemple. Un des facteurs limitant pourrait être par exemple notre capacité à capter l’oxygène de l’air. Certaines de ces graisses. catabolisme général…]. Est-ce que vous m’entendez ? Répondez je vous en prie ! Je teste une nouvelle machine. Pourtant ce n’était pas leur objectif : ces animaux microscopiques. AIM – Les lois que vous proposez sont une extension de la sélection naturelle à l’intérieur de l’organisme. Ce n’est malheureusement pas aussi facile. Sonigo – Le développement embryonnaire est guidé par des adaptations métaboliques qui permettent aux cellules de croître dans des situations de ressources limitées.I. ont un rôle bien particulier : il s’agit des hormones sexuelles. Le lymphocyte ne peut se multiplier que s’il capture les ressources contenues dans l’antigène (voir extrait n° 4). Vous avez été si bien instruit pendant mon développement. Puis vint la saison des pluies. sa nature chimique passant au second plan. Si la cytokine n’est plus un signal. les équilibres naturels sont transitoires. Réfléchis un peu : est-ce que la forêt demande aux animaux et aux plantes qui l’habitent comment ils font pour reconnaître la forêt de la non-forêt afin de défendre son intégrité ? […] Extrait 5 Inflammation et corticoïdes : une question de ressources alimentaires […] La sécheresse avait duré trop longtemps et la nourriture manquait dans la forêt. Lymphocyte : Silence ! Ne vois-tu pas que je suis en train de manger ! Immunologiste (terriblement déçu) : je vous en prie. mais au leur propre ! Notre vie repose alors sur une conjonction d’intérêts : elle se développe harmonieusement. Je mange un sucre. Suite à une hypoglycémie. en construisant mon appareillage moléculaire aussi complexe que finement régulé. Les cycles veillesommeil relèvent probablement de la même logique d’échanges entre le cerveau et le reste de l’organisme. par l’intermédiaire d’un nouvel appareil de communication qu’il vient de mettre au point : Bonjour. Nos cellules. A l’échelle de la cellule. Médecine/Sciences n° 5. La vie n’est pas une machine. « Nos cellules servent d’abord leur propre intérêt » AIM – Mais que deviennent dans ces conditions les complexes circuits de signaux intercellulaires représentés notamment par les cytokines ? P. nous pouvons dompter l’ADN. mais une ressource. M. les cellules peuvent être plus nombreuses car elles ont plus de produits à se partager. […] L’inflammation peut être vue comme des combats destructeurs qui s’amplifient autour des sources de nourriture dans l’organisme. Grâce à cela.Extrait 2 Thérapie génique : ce qu’enseigne la guérison des bébés-bulles Dans certaines situations. autrement dit en bonne santé. La cytokine est une protéine. les cellules spécialisées se partagent les ressources secondaires et se répartissent le travail. s’adressant à un de ses lymphocytes en pleine activité.A. t’ôte toute lucidité par rapport à la société d’animaux microscopiques qui vivent en toi. et la valeur de cette ressource est liée à sa nature chimique. En effet. Le foyer inflammatoire se développe et s’amplifie. C’est magique : avec la même ressource de départ. Je fais de la bicyclette. est capable d’augmenter le niveau global des ressources nutritives immédiatement disponibles. après avoir exploité toutes ces voies. AIM – Qu’apporte votre façon de voir à la résolution des grandes questions qui se posent à la biologie moderne. Les fonctions physiologiques résultent de la compétition et du partage des ressources entre les cellules. La production de ressources dérivées et la spécialisation cellulaire permettent donc de dégager un profit. Pourtant. dérivées du cholestérol. mais une ressource. Un signal de mort dans une observation se révélera être un signal de multiplication dans une autre. Les produits dérivés sont susceptibles de s’accumuler. La réciproque est vraie aussi. elle est une conjonction d’intérêts. C’est une telle démarche qui apportera la compréhension d’un grave problème tel que le cancer. nous pensons que l’antigène n’est pas un signal de multiplication. même cytokines ne sont s’il est porté par une molécule.2000 . ne seraient donc pas à notre service ? P. Le gène transféré procurait un avantage considérable aux cellules traitées. elle représente une indispensable ressource métabolique. Le sucre est évidemment une ressource. cela n’aurait pas d’importance pourvu qu’il soit interprété comme un signal de redémarrage de la bicyclette. L’organisme adulte reflète l’ensemble des réactions chimiques accomplies avec les ressources puisées à l’extérieur. ont tout simplement dévoré les microbes menaçants. que vous qualifiez d’égoïstes. Les thérapies géniques qui ont négligé la liberté des cellules ont échoué. Chez l’embryon en croissance rapide. La bagarre ne cessait de s’amplifier. Le signal au cellules. Celles-ci ont massivement proliféré. engageant un afflux cellulaire (voir extrait n° 5). il faut considérer la matière de la cytokine plutôt que l’idée qu’elle est censée porter. N’est ce pas un simple jeu sémantique ? P. l’immunité ou le cancer ? P. Pourquoi une cellule se multiplie t elle ? Parce qu’elle a reçu un signal de multiplication. Selon vous. Les sécrétions des macrophages sont exploitées à leur tour par d’autres types de globules blancs. Pourquoi un si merveilleux succès au milieu de tant d’échecs ? Dans ce cas princeps et porteur d’un grand espoir. Comme on ne comprend pas la signification des signaux que l’on cherche à déchiffrer. nous proposons qu’il n’y a pas de signaux cachés dans les molécules. Des cellules généralistes identiques se partagent les ressources initiales. ce qui serait en fait beaucoup plus simple.

comment expliquer l’apprentissage immunologique ? Comment expliquer que des rappels soient nécessaires pour maintenir l’efficacité du vaccin à long terme ? Pour répondre à ces questions. pour alimenter l’enfant qui se développe in utero. quelle que soit leur forme. si Dieu n’est pas dans l’ADN. Mais elle ne peut absolument pas respirer tout le temps deux fois plus. Les martinspêcheurs vont venir s’installer au bord des rivières ainsi inoculées pour manger les poissons endormis. La prolifération des adipocytes est responsable de l’obésité. ils mangent les algues et les insectes qui purifient l’eau. À la suite de fortes pluies. le gras peut être considéré comme le produit d’une combustion incomplète des sucres.Extrait 6 – Comment vacciner une rivière La reconnaissance du soi et du non soi en immunologie. Il restera certainement quelques oiseaux de trop. l’oxygène ne se distribue pas de la même façon. la science réduit la place de l’Homme.I. Tous les organes de l’écosystème de la rivière tombent malades. avant de les injecter massivement dans nos rivières. ou encore la vaccination résulteraient d’équilibres entre les prédateurs – les globules blancs – et leurs proies – les antigènes (voir extrait n° 6). Paradoxalement. Mais au contraire de la religion. La vaccination résulterait dans ce cas des variations du nombre de proies (les poissons rouges) et de leurs prédateurs (les martins-pêcheurs). Même s’ils n’adhèrent pas à toutes nos propositions. au début de ce siècle censé être religieux? J. Sous la peau du ventre et des alentours… Et la bonne mangeuse enceinte grossit. Ces troubles résultent d’une prolifération de poissons rouges qui entraînent des conséquences pathogènes multiples.2000 . Dr Clairefontaine (directeur de l’Institut de Santé des Rivières) : Certaines de nos rivières sont menacées par une étrange rougeole. ou adipocytes. lorsque ces poissons infestent nos rivières. Sonigo – Quoi qu’il en soit. Dr Drugdesign : Il suffit de concevoir un « antipoissotique ». ils apprécient beaucoup que le débat théorique soit relancé. Dr Drugdesign : Qu’est-ce que c’est cette histoire ? Injecter des poissons endormis dans une rivière ! Comment voulez-vous que cela ait un effet quelconque ? Dr Ecolovaccin : C’est simple. sans aucune coordination programmée. le cancer n’est plus une « La vaccination affaire de gènes. la population de martins-pêcheurs va diminuer. Un phénomène tel que la vaccination peutil émerger d’interactions entre des éléments ne cherchant qu’à se nourrir. on retrouve les adipocytes partout dans l’organisme dès qu’on s’éloigne des artères. L’année prochaine. cancéreux. Etant donné la longue durée de vie de ces animaux. c’est-à-dire en évitant le cancer. reconnaissance en gardant sa spédu soi et du cialisation tissunon soi » laire. En raison de leur localisation par rapport aux flux d’oxygène dans l’organisme. à ses racines historiques et philosophiques. ces tuyaux qui apportent l’oxygène aux cellules dans les tissus. et non pour le nôtre. Dans la région du bassin chez la femme. du mécanisme de point de vue de la sélection naturelle. Nous n’allons pas gaspiller notre temps et notre argent à élever des poissons rouges pour nourrir ces oiseaux ! Dr Ecolovaccin : Il est certain que lorsque les poissons seront consommés. De cette façon. Ne plus être au centre du monde. De même. afin de pouvoir dessiner un insecte empoisonné qui s’adaptera spécifiquement à la bouche de ce poisson toxique. il n’est bon ni pour la science. le respect et l’émerveillement pour ce qui nous entoure. du moins en principe. Les adipocytes se retrouvent volontiers en nombre sous la peau. scandalisés? D’ailleurs. cales une cellule non d’un sera favorisée. En réalité. il suffit de connaître la forme moléculaire exacte de la bouche du poisson rouge.M. les gentils poissons ne l’avaleront pas. Si les adipocytes travaillent pour leur propre compte. Dr Ecolovaccin : Vous allez empoisonner toutes nos rivières ! Les gros poissons pourront aussi manger les insectes empoisonnés. C’est en quelque sorte une problématique économique : généraliste ou spécialiste ? La cellule est confrontée aux mêmes choix qu’un médecin dont la situation dépend du nombre de patients et de praticiens généralistes ou spécialistes dans son environnement (voir extrait n° 7). les oiseaux seront tellement nombreux qu’ils contrôleront facilement la prolifération des poissons rouges. nous allons aborder la dynamique des relations proie-prédateur et montrer dans un exemple imaginaire que les techniques usuelles de vaccination (c’est-à-dire l’injection de l’agent infectieux sous une forme inoffensive) pourraient être utilisées pour vacciner une rivière contre les poissons rouges. Dans cette fable. Dans la région pelvienne. AIM – Ne craignez-vous pas d’être la cible de nombre de vos confrères biologistes. il suffit de considérer les poissons comme un agent infectieux et les martins-pêcheurs comme des globules blancs capables de les avaler pour obtenir l’équivalent troublant d’une expérience de vaccination.N° 71 . Par contre. manque ailleurs. je pense qu’un rappel de poissons anesthésiés tous les dix ans suffira largement. Mon espoir est que l’on dépasse enfin la problématique des religions. à qui s’adresse ce livre? J. comme mémoire de la période d’abondance. P. étant donné l’abondance et la facilité de capture de leur nourriture favorite. Il faut absolument éradiquer ces poissons. L’oxygène détourné dans la région pelvienne. La science développe comme la religion. c’est la meilleure façon d’en faire réellement partie. Il n’est pas facile de diffuser ou de vulgariser une nouvelle théorie de la biologie. C’est la raison pour laquelle les poignées d’amour ne sont pas identiques dans les deux sexes. il y a particulièrement peu d’oxygène sous la peau. Puis nous les anesthésierons pour qu’ils ne causent aucun dégât. [… tandis que le soi et le non soi ne joueraient pas le moindre rôle !] Extrait 7 L’obésité et l’oxygène Les cellules grasses. surtout si leur nourriture habituelle se raréfie ! J’ai une meilleure idée. A. Ces oiseaux vont se multiplier au-delà de leur nombre habituel. Elevons une quantité considérable de poissons rouges dans notre aquarium expérimental. en acceptant de réduire sa propre place par la science et la raison. ils n’ont pas assez d’oxygène pour brûler (= transformer en gaz carbonique) la totalité des sucres dont ils se sont nourris. les poissons peuvent venir d’un réservoir dans lequel leur présence ne pose curieusement aucun problème. AIM – Enfin. l’Homme y gagne une nouvelle grandeur.-J. Afin d’éviter la toxicité pour les poissons inoffensifs qui habitent naturellement la rivière.-J. Schématiquement. . qui n’est pas consensuelle et nécessite que le lecteur oublie (presque) tout ce qu’il savait avant! Nous nous sommes efforcés de réduire le plus possible les développements « pointus » pour ouvrir nos idées à un lectorat non spécialisé. Mais elle ne diminuera pas en deçà de ses niveaux antérieurs. ■ Propos recueillis par Jean-Pascal Huvé et le Dr Frank Stora Les dessins illustrant cet article sont de la rédaction d’AIM. Kupiec – Je suis matérialiste. Kupiec – Parmi nos collègues spécialisés. fabriquent des matières grasses et les stockent. ni pour les points de vue spirituels ou religieux de cacher Dieu dans les gènes! La question des relations science-religion est difficile et nous ne sommes certainement pas les plus compétents pour y répondre. Quant à la femme enceinte. votre vision darwiniste de la biologie lui laisse-t-elle une place. quel est l’avantage qu’ils trouvent à faire de tels stocks graisseux ? Les adipocytes ne sont pas programmés pour faire du gras. au moment de l’ovulation. elle peut bien manger deux fois plus. c’est l’utérus qui consomme l’oxygène en quantité. nombreux sont ceux qui accueillent « Ni Dieu ni gène » avec enthousiasme. ni reconnaissance préalable du soi et du non soi ? Dans ces conditions. En l’absence d’utérus chez le mâle. et à la compréhension d’un organisme multicellulaire comme celui de l’Homme. et dans quelles conditions il sera plus avantageux pour elle d’adopter un phénotype indifférencié. Dr Drugdesign : Mais vous devrez injecter des poissons régulièrement pour maintenir une population suffisante de martins-pêcheurs. résulte d’un mais de ressources : équilibre entre il faut établir dans quelles conditions proies et métaboliques loprédateurs. la composition de l’eau change et tous les animaux et les plantes de la rivière en souffrent. En conséquence. « Ni Dieu ni gène » s’adresse donc à ceux qui s’intéressent à la biologie. Ils n’ont tout simplement pas le choix.

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