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9m i

L'ÉVOLUTION DE L'HUMANITÉ

SYNTHÈSE COLLECTIVE

PREMIÈRE SECTION

III. - LE MONDE ANTIQUE

LA GRÈCE

ET LA CIVILISATION HELLÉNIQUE

IV

55 p

L'ÉVOL UTION DE L'HUMANIT

SYNTHÈSE COLLECTIVE

Dirigée par HENRI

BERR

'—

.

1

V il '/

LA PENSEE GRECQUE

= ET LES ORIGINES =•

DE L'ESPRIT SCIENTIFIQUE

Avec une carte hors texte

PAR

Léon 'ROBIN'

PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES

DE L'UNIVERSITÉ DE PARIS

LA RENAISSANCE DU LIVRE

7ô, BOULEVARD SAINT-MICHEL, 78, PARIS

1923

fous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction

réservés pour tous pays.

Copyright by La Renaissance du Livre, 1923.

AVANT-PROPOS

LA PENSÉE PURE

Au début du présent volume il nous sera permis de faire la

remarque qu'aucune histoire universelle n'existe où l'histoire des idées ait la place qu'elle occupera dans celte œuvre et soit

intégrée aussi profondément.

Nous ne parlons quedes histoires universelles qui présentent

un caractère positif; car nous n'oublionspas qu'il en existe ou

l'Idée est plus qu'intégrée, puisqu'elle est donnée a priori

comme le fond même de Vhisloirè : il y

a des théologiens qui

ont connu les desseins de Dieu, gesta Dei per hommes, et

des métaphysiciens qui ont construit dialecliquemenl , par

la toute-puissance de leur Raison, la philosophie de l'histoire.

Nous, dans cette synthèse où nous recueillons tous les f acteurs

explicatifs, où nous essayons de faire à chacun sa juste part, nous nous proposons de chercher quelle est celle, non de

l'Idée, mais des idées, des idées pures.

« Il faut que

l'idéalisme historique se fasse expérimental ; qu'il s'enracine

dans la psychologie positive, pour se préciser et se ramifier

dans

l'histoire des idées (1). » Nous suivrons donc ici l'évo-

lution de ce psychisme, dont nous avons retracé les humbles

débuts (2), à l'étape où, non contente de se penser, la pensée

(1) Voir notre Synthèse en Histoire, p. 212.

il)

Voir tomes II, pp. vi et suiv., xiv, III, pp. x, xvm et suiv.

VIII

AVANT-PROPOS

jouit d'elle-même el s'épanouit dans la spéculation la plus désintéressée en apparence.

El le problème que Dose toute cette partie de l'histoire

nous sommes entrés avec la Grèce est double. Il s'agit de

savoir, d'une part, en quelle mesure la Pensée, dans la suite

des temps, dans la multiplicité des individus,

des

écoles el

des peuples qui ont spéculé, a de l'unité, représente une logique.

Et, d'autre part, il s'agit de savoir dans quelle mesure cette

pensée pure a agi, dans quelle mesure la connaissance, à laquelle elle tend, a transformé, avec la conception de la vie, la conduite des hommes et l'organisation des sociétés. Nous croyons, pournotre compte, et c'est une hypothèse

qui anime cette œuvre, - qu'il y a une Pensée humaine, que,

dans les millions de facettes où le Réel se réfléchit à travers

le temps et l'espace, un effort unique s'accomplit. Et nous

croyons que

le pouvoir des idées est immense, que les idées

même les plus abstraites ont toujours quelque rapport secret

avec ta vie, quelque action indirecte sur elle ; que la recherche

de la vérité, par conséquent, est essentiellement la tâche

humaine. Savoir, c'est s'adapter méthodiquement (1).

Au surplus, nos excellents collaborateurs ne sont soumis à aucune condition théorique, ne subissent aucune pression. L'Evolution de l'Humanité, en se déroulant, contrôlera

expérimentalement disons-le une fois de plus les hypo-

thèses qui donnent à l'œuvre toute sa portée,

*

**

Léon Robin, précisément, est de ces historiens de la philo-

sophie qui, dans la plénitude de leursavoir, par la suggestion

(1) « Du point de vue évolutionniste, la

conscience est avant tout un

moyen mis à la disposition d'un organisme pour qu'il réagisse avec plus

d'à-propos. » D. Roustan, !a Science comme instrument vital, dans la Rev.

de Mét. et de Mor., sept. 1914, p. 614 ; cf. Piéron, l'Évolution du psychisme, dans la Rev. du Mois, mars Î908, p. 29 ; Mach, la Connaissance et l'Erreur,

AVANT-PROPOS

même de l'objet qu'ils étudient,

ont compris que la philo-

sophie ne peut être isolée de la vie, qu'elle se rattache aux besoins fonciers de l'humanité. Les origines pratiques el

collectives de la pensée sont bien mises en lumière dans les premiers chapitres de son livre.

La philosophie grecque sort de la morale et de la religion.

Entre les « exigences morales

de la pensée commune » el

les vues diverses relatives à l'histoire, passée ou actuelle, de l'univers cr qui sont incluses dans les croyances religieuses »,

d'une pari, el, d'autre part, l'effort original et libre des

penseurs grecs « pour organiser un système de réflexions sur l'ordre de la nature ou celui de ta conduite », L. Robin voit

s'intercaler un travail préalable de réflexion sur les créations populaires el spontanées par lequel a lieu la transition^de la religion à la philosophie. Et ce travail est « chose sociale »,

dit-il :« il s'accomplit d'une façon impersonnelle, obscure et continue ; il accompagne el exprime le mouvement des

mœurs et du sentiment religieux », celui de la technique,

également, qui tend à maîtriser la nature (p. 21). L. Robin

dislingue donc trois stades : après la pensée « commune » ou

« collective » du début, une pensée «

sociale », qui recueille

les résultats de celte création spontanée, et la pensée indi-

viduelle, enfin,

qui critique ces résultats. Il observe avec

finesse que la réflexion morale, par suite des exigences de la

vie en commun, précède la réflexion sur la nature, tandis que

le travail critique sur les principes de la conduite, en raison

des mêmes exigences, ne commence que tardivement.

Dans

celle

évolution peut-être y

aurait-il

intérêt

à

déterminer d'une façon plus rigoureuse le rôle de l'indi-

vidu et celui de la société, à bien distinguer le social et le

collectif.

La morale, sans aucun doute, répond à un besoin de la

société ; elle est spécifiquement, elle est originellement sociale :

elle ne se crée, toutefois, que par les individus, êtres sociaux.

X

AVANT-PROPOS

et

surtout

grâce

à certains

individus,

agents sociaux.

D'une façon générale, la société se réalise par les individus ;

puis elle se pense dans les individus,

avant d'être transfor-

mée par leur critique. Mais à aucun degré du développement

social et, en particulier, du développement moral, même quand

le travail est anonyme, on ne peut dire absolument qu'il est

impersonnel.

A plus forte raison ne le peut-on dire du travail qui aboutit

à une vue systématique de l'univers. Le psychisme se déve-

loppe dans la société, mais il est antérieur à la société,

il

est même antérieur à l'humanité. Il se constitue dans le cer-

veau

de

Vindividu.

Les

acquisitions, les créations

de

l'esprit se

communiquent et

se

transmettent dans ce

qu'eÈes

ont

de plus contingent :

de une

mentalité

collective, au sens étroit du mot (1). Elles prennent la forme

institutionnelle ; et nous savons que par l'entrave de l'insti- tution la société immobilise l'intelligence dans des mythes et

des concepts arbitraires (2). Mais elles forment aussi une

trame logique : et c'est la pensée humaine, effort impersonnel

de la personnalité.

Au sujet

des

plus anciennes écoles de penseurs grecs,

L. Robin dit que « pendant longtemps le travail collectif de

Vassociation a plongé dans une ombre que l'historien a grand'

peine à percer la contribution personnelle des individus »

(p. 42): celte remarque

s'applique aussi bien,

mutatis

mutandis, au développement primitif de la réflexion et même

à l'élaboration spontanée de la

morale et de la spécula-

lion sur

la nature. Si, pour les vieilles

écoles, « quelques

grands noms, presque symboliques, émergent » de l'ombre, ces noms par exemple ceux des sept sages, dont la liste a subi

(1) Le collectif, c'est ce qui répond, non à une nécessité sociale ou à un effort logique, mais aux caractères contingents d'une collectivité. Voir la

Synthèse en Histoire,

pp. 77 et suiv.

(2) Voir t. III, pp. xxnr, VI, p. xix.

AVANT-PROPOS

XI

des variantes nous semblent moins résumer des efforts de

groupes qu'affirmer des individualités.

Le sujet, en somme, et Vinlérêl profond du présent livre,

c'est de montrer l'affermissement de la pensée critique, le

rôle grandissant du penseur qui apparaît ou premierplan

de Vhistoiregrecque. El comme L. Robin nous Pavons dit n'isolepas lapensée de la vie, pas plus des modalités diverses de la vie que de ses besoins profonds et permanents, il fait voir

la philosophie qui, passant de Viorne dans la Grèce propre

puis dans les colonies, subit Pinfluence des institutions et des

moeurs, qui reflète les contingences mêmes du tempéramen

individuel et de la profession ; mais

il s'attache surtout

à suivre, dans le champ lumineux de la conscience réflé-

chie,

l'organisation interne et le progrès

connaissance (1).

continu

de la

Que lapensée en Grèce aitpris ce caractère nouveau,

qu'elle

soit devenue spéculative, c'est un des aspects du miracle

grec. // ne serait pas juste de rejeter ce terme, sous prétexte

que la Grèce a reçu de P Orient une bonne partie de ses maté-

riaux intellectuels : des mythes religieux, des connaissances

pratiques, des procédés techniques. Rien ne naît de rien :

comme l'a dit Lange, « on ne peut plus admettre un contraste

absolu entre l'originalité et la tradition. Les idées, comme

les germes organiques, s'envolent au loin, mais ne se déve-

loppent que sur un sol propice

....

La véritable indépendance

de la culture hellénique tient à sa perfection et

non à ses

commencements » (2). Et A.

Lalande, qui cite ce passage,

ajoute :« La jjensée distincte n'est jamais que le

dernier

anneau d'une longue chaîne de pensées obscures, de besoins et

d'actions qui l'ontpréparée. Toutcommence dans Pinconscienl;

(1) Voir notamment pp. 42, 85, 104, 109, 154, 158, 161, 442

....

XII

AVANT-PROPOS

;

et s'il est faux de soutenir que l'homme sans la conscience ne

serait pas pour cela une plus mauvaise machine intellectuelle

il est certain du moins que son apparition est tardive, et qu'elle a, dans ses premiers pas, à recueillir, sous bénéfice d'inven-

taire, un héritage énorme qu'elle n'a pas accumulé (1). » La Grèce a créé la raison humaine. Chez les Orientaux,

celai qui « sait » esi dépositaire de

secrets divins; il est

prêtre, prophète, mage, thaumaturge (2) c'est une nouveauté

que le penseur, c'est-à-dire celui qui fait profession de penser

par lui-même, celui qui marque de son nom jusqu'aux idées

qu'il recueille, parce que la qualité de son instrument intel-

lectuel lui donne l'autorité et inspire la confiance. Et cet idéal du penseur grec, « l'amour désintéressé de l'ordre éternel des

choses » (Milhaud) ou « le besoin d'expliquer logiquement »

(Lalande), voilà ce que nous n'avions pas rencontré avant

que s'épanouît la civilisation grecque.

Ici, le jeu des facultés spéculatives accompagne te jeu aes facultés esthétiques ; le « monde abstrait du penseur » se

construit à côté du «monde coloré et vivant dupoèle» ( Ouvré),

et le plaisir de comprendre complète ou corrige l'art de jouir.

On est arrivé à une étape de l'évolution où l'esprit ne sert

plus simplement les besoins élémentaires de l'humanité, mais

où ses propres besoins, son propre exercice créent une

humanité nouvelle.

Ce jeu de l'esprit passera par deux phases bien distinctes.

La phase du naturalisme où l'esprit s'oppose à la nature et

cherche à prendre possession decelle ci ; il essaye toutes les hypothèses quipeuvent expliquer le devenir des choses,'non sans s'appuyer sur certaines observations positives et sans profiler,

(1) Revue générale sur

Physique ancienne, dans la Rev. de Synthèse

historique,

/. // (1901), p.

205. Cf. G. Rodier, ibid., revue générale

d'Histoire de la Philosophie grecque, /. XIII (1906), p. 209 ; Th. Gomperï,

les Penseurs de la Grèce,

début du livre III, l'Époque des lumières.

AVANT-PROPOS

XIII

à chaque hypothèse nouvelle, des hypothèses antérieures. La phase de /'humanisme, l'individu s'oppose à la société, et

où Fhomme, dès lors, s'inléressant de plus en plus à lui-même, analyse les procédés dont il usait dans ses diverses activités. On élaborera la technique des techniques, les méthodes pour

bien se conduire en toutes choses, bien ouvrer, bien parler,

bien penser. La logique au sens large s'élèvera à la

seconde puissance ;

et, l'esprit se prenant lui même pour objet

d'étude, la logique au sens restreint et épistémologique

* du mol se constituera (1).

Les Sophistes, dont l'originalité dans l'histoire intellec-

tuelle est considérable, inaugurent cette seconde période. Ils

enseignent à manier le Xoyoç, qui est la parole,

la formule,

mais qui est aussi le raisonnement, la pensée.

Toute/ois,

c'est le Tvoiôi «yéaurov de Socraïe qui ouvre vraiment un monde

nouveau : il n'appelle pas seulement la réflexion sur les

créations

de

la

vie;

il

invite

le

regard

intérieur à

plonger dans les profonds abîmes de l'être.

On s'est avisé qu'il y aurait un problème de Socrate

comme il y a un problème d'Homère, un problème de Shakespeare et que le héros de Platon pourrait être une sorte de personnage légendaire : mais Socrate résiste à

l'épreuve et reste Pauteur d' « une révolution qui n'a pas d'égale dans toute l'histoire de la philosophie, et dont tes ré-

volutions cartésienne et kantienne ne sont que le renouvelle-

ment ou le développement » (2).

Platon, lui, synthétise les efforts antérieurs de la pensée :

il unifie la nature et l'homme, le mécanisme et le dynamisme,

par la croyance à la réalité des Idées qui se révèlent en

l'homme. Il donne un premier exemple de ces constructi ons

(1) Voir Robin, pp. 158-159, 177.

(2) Voir H. Carteron, Un nouveau point

de vue sur J'hist.

de la Phil.

grecque (à propos de Dupréel, la Légende socratique et les sources de

XIV

AVANT-PROPOS

qui succèdent à la critique, et où par une dialectique puissante

se déploie l'ambition de Pesprit. Il a toutes les audaces et

toutes les grâces : il manifeste pleinement le génie grec, <f à la fois hardi et mesuré, intuitif et raisonneur, mystique ei

positif, artiste et géomètre » (1).

Les Grecs se sont enivrés de dialectique. C'est un spectacle

singulièrement captivant que donne L. Robin en faisant défiler cette multitude de philosophes, les uns penseurs pro-

fonds et sincères, les autres jongleurs d'idées et prestidigi-

tateurs de mots ; en fixant la physionomie de ces « sco-

larques », les uns

attachés

à

une

cité,

les autres

qui

voyagent, cherchant à la fois à recruter des disciples ei à

acquérir une connaissance plus étendue des hommes et des

choses ; en évoquant ces groupements et ces écoles, qui consti-

tuent tantôt de véritables confréries (Pythagoriciens, Épicuriens), tantôt de véritables Universités (Académie, Lycée). Il montre la Grèce « raisonnante, raisonneuse », qui

s'abandonne à celte griserie la jeune raison découvre son

pouvoir, sans reconnaître ses limites.

Une période viendra cependant, celle du moralisme, où la préoccupation de la conduite qui est impliquée dans la spé-

culation apparemment la plus désintéressée

passera au

premier plan ; où, par suite d'une lassitude intellectuelle et

aussi de circonstances politiques (2), ce ne sera plus à l'orga-

nisation de la Cité, mais au meilleur emploi de sa vie que

travaillera le Sage. Soit sur le scepticisme que produit le pullulement des systèmes, soit sur quelque doctrine éclectique

se greffe une loi du souverain bien. Jusqu'au jour où la crise

morale s'accentue. Alors, le mysticisme oriental, qui avait

filtré déjà dans certaines sectes de la Grèce, étend son

influence : et c'est la période hellénistique. Et voici enfin,. £*tr

débuts de l'ère chrétienne, que la vague de foi montante

AVANT-PROPOS

XV

balaye, pour bien des siècles, le travail de la raison grecque,

(f L'infini, qui, pour Platon comme pour Arislole ou pour les Stoïciens, était la marque de l'irréalité ou de la résistance à

l'ordre delà raison, devient pour Plotin la puissance la plus

pleine et la plus parfaite du

moi (1). »

Mais la pensée grecque « renaîtra ». « Les problèmes que se sont posés en philosophie les vieux penseurs de la Grèce, ce

sont, ditjusiement Léon Robin, desproblèmes éternels » (p. 5).

Kr^p-a sU àet, à eux aussi s'applique la formule de Thucydide.

*

**

Dans celle évolution intellectuelle,

quel rôle a joué la

science ? Au début, philosophie et science ont été mêlées.

Leurs solutions, les philosophes les essayent en recueillant,

de façon plus ou moins consciente, le savoir de leur temps ;

mais ils dépassentce savoir dans leur besoin de tout expliquer.

Par l'excès de leurs prétentions et par l'embarras de leurs contradictions, la pensée aboutit, soit à l'abdication de la

raison devant la foi, soit à une prudente soumission de la raison à l'expérience. On ne saurait exagérer, nous semble-

t-il, l'importance des sceptiques grecs qui nient la science,

surtout parce qu'ils s'en font une idée trop haute

et en par-

ticulier des sceptiques

empiriques, qui

sont, comme

l'a

montré Brochard, les positivistes de l'antiquité.

« Si les

anciens sceptiques pouvaient revenir, ils seraient, a dit leur

historien, de fervents apôtres du progrès (2). »

Quoiqu'il présente la philosophie et la science dans leurs

rapports constants, L. Robin fait entre l 9 hisloire de l'une et celle de l'autre une distinction où apparaît le philosophe.

(1) Robin, p. 444.

(2) Les Sceptiques grecs, p. 416. Sur te rôle du scepticisme^

voir H. Berr,

la Synthèse des connaissances et l'Histoire, p. 25, et An jure inter scepticos

AVANT-PROPOS

XVI « L'histoire de la philosophie, déclare-l-il, c'est la philosophie

même; elle a pour le philosophe un intérêt éternellement

vivant ....

L'histoire de la science, au contraire, ce n'est plus

la science / c'en est le passé, ce qu'il g a de mort dans son effort vers la vérité, ou bien l'effort oublié quand le but est atteint.

Celle histoire satisfait donc la curiosité de l'érudil, mais non, comme l'autre, les besoins les plus généraux et les plus pro-

fonds de la pensée » (p. 5). Nous croyons que, du point de

vue qui est le nôtre, l'évolution de l'Humanité et, en par-

ticulier, le progrès du psychisme dans l'évolution humaine,

l'histoire de la science n'est pas une chose morte, une curiosité

d'érudil.

Non seulement elle

reproduit l'adaptation de

Vesprit aux choses et la prise de possession par l'homme de

son milieu, mais elle fait suivre la constitution d'une méthode

destinée à résoudre les problèmes que se pose l'esprit, et

qu'il prétendait trancher dans la religion d'abord, puis dans

la métaphysique. La science amasse peu à peu des matériaux positifs qui permettent de soumettre à l'épreuve les vues

a priori de l'esprit : elle est bien un organum, l'instrument de résolution des problèmes philosophiques. L'histoire de la science est nécessaire à l'histoire de la pensée, parce que l'ins-

trument du progrès de la pensée, c'est la science (1).

Dans les volumes précédents, nous avons vu le besoin d'être, le principe logique, inhérent à la vie, se nourrir des repré-

sentations des choses, permettre l'anticipation des phéno-

mènes, créer un savoir initial, qui est vécu. Nous avons vu

des techniques diverses

se constituer, qui impliquent

un

savoir accru, mais pratique. On verra ici

nous l'avons

dit les Grecs

réfléchir

sur les

techniques,

créer

les

méthodes, s'élever à la méthode générale de la déduction,

l'appliquer

enfin parce qu'il y avait un jeu de la

(1) Voir ma Synthèse en Histoire, pp. 188 el suiv. ; Peut-on refaire PUnité

morale de la France ? p. 104 ; A. Georges-Berthier, l'Histoire des Sciences

en France, dans la Rev. de Synth, hist., /. XXVIII {1914).

AVANT-PROPOS

xvn

pure raison, qui leur plaisait au nombre

el à la figure»

Les Grecs sonl essentiellement des géomètres.,

au sens

définitif qu'a pris le mol en opposition avec l'étymologie.

Le « mesureur de terre » primitif a mué son nom en celui de

« diviseur de terres », géodète (1), tandis que le géomètre est devenu le virtuose de la raison, de la raison qui construit par nécessité interne el non par constatation pure et simple :

« Dans tous les domaines de la connaissance, les peuples de

l'Orient et de l'Egypte avaient transmis aux Grecs un nombre

considérable de données, de règles, de procédés utiles à la

vie de tous les jours. Les Grecs ne se bornèrent pas simple-

ment à les enregistrer, sauf à en accroître

indéfiniment la

lis le., ..

Ils voulurent comprendre la raison de ce qui leur était

donné comme un ensemble de procédés empiriques ; ils vou-

lurent justifier par les seules ressources de leur intelligence

les règles auxquelles une lente observation avait conduit les

hommes. » Dans ses « rêveries abstraites », l'esprit s'affermis- sait par le résultat éclatant de ses efforts :« le désintéresse-

ment, l'éloignemenl de toute préoccupation pratique, chez le géomètre grec, a pu être une des causes profondes des

progrès de sa science et, du même coup, de sa fécondité

future à l'égard des applications elles-mêmes » (2). On peut dire que le savant, ici, ne se distingue pas complè-

tement du philosophe, en ce sens qu'il se meut, lui aussi, dans

le monde des idées, qu'il a pour objet, comme on l'a observé,

le Xoyoç plutôt que

le

-repaya*,

l'intelligible plutôt que

le

(1) Voir P. Tannery, revue générale c/'Histoire de la Géométrie, dans la Rev. de Synth, hist., I. II (1901), p. 284.

(2

Voir G. Milhaud, les Philosophes géomètres de la Grèce,

p. 368 ; la

Pensée mathématique : son rôle dans l'histoire des idées, dans la Rev. Philo-

sophique, avril 1909, p. 350; le Rationnel, chap. III :à propos de la géo-

métrie grecque, p.

81. Cf. Weber, le Rythme du

Progrès, p. 222;

D. Roustan, art. cité, p. 626 ;L. Brunschvicg, les Étapes de la Philosophie

mathématique, nol. livre //, chap.

IV.

.Sarla psychologie delà mathématique

pure, voir Ph. Chaslin,

dans le Journal de Psychologie, ocl. 1922.

XVITT

AVANT-PROPOS

fait (1).

Orientés vers les formes

éternelles, les Grecs se

sont détournés de la matière. Ils la considéraient comme une

dégradation de l'être, et ils estimaient serviles les activités

qui s'y appliquaient (2). D'autre part, « l'idée d'expérimen-

tation était associée pour

eux à celles de sorcellerie, de

superstition et de charlatanisme » (3). Enfin à ces préjugés,

qui ont duré fort longtemps, la préoccupation morale s'est

/ointe pour fortifier le mépris de toute industrie (4). // a

manqué longtemps à la science expérimentale un milieu sym-

pathique, une organisation, des laboratoires (5).

// ne faut pourtant pas exagérer cette « inattention à la matière

Paul Tannery a fait ingénieusement remarquer le rôle des

jouets mécaniques (8au{iaTa) destinés à amuser le public et où

s'amusait l'inventeur lui-même :« Semblable au petit enfant

dans son berceau, l'homme, en présence des forces physiques,

a commencé à jouer avec elles ; il s'est instruit de son pou-

(1) Voir Weber, ouvrage cité, p. 291. Hôffding, dans la Penséejhumaine, exprime 'la même idée dans les fermes suivants: « La pensée antique croyait aux apothéoses, mais non aux incarnations » (p. 129).

(2) Voir G inA Lombroso-Ferrero, Pourquoi le machinisme ne

fut

pas

adopté dans l'antiquité, dans la