Vous êtes sur la page 1sur 12

1

INTRODUCTION AU ROYAUME DE DIEU


Par Tribonien Bracton1 Dernière m-à-j : 5 octobre 2018

Tables des matières

1. Seuls les chrétiens sont citoyens du Royaume de Dieu ..................................... 2

2. Définition du Royaume de Dieu ....................................................................... 3

3. L’interrelation entre le Royaume de Dieu et l’Évangile ..................................... 4

4. Trois déclinaisons de l’interrelation entre le Royaume de Dieu et l’Évangile .... 4

5. La Cité de Dieu d’Augustin d’Hippone ............................................................. 6

6. Le Royaume de Dieu selon Abraham Kuyper .................................................... 8

7. Objections à la dimension sociale du Royaume de Dieu ................................. 10

Dans le présent document, sauf indication contraire,


les textes de la Bible proviennent de la version Louis Second 1910,
les citations traduites de l’anglais au français l’ont été par l’auteur,
les emphases (caractères gras, soulignés ou colorés) sont le fait de l’auteur,
et la typographie (guillemets, ponctuation, etc.) a été standardisée par ce dernier.


1
L’auteur, Canadien français, est réformé baptiste de conviction, et historien & juriste de formation.
2
L’apôtre Matthieu, contrairement aux autres auteurs du Nouveau Testament, utilise l’expression « Royaume des Cieux »
plutôt que « Royaume de Dieu » parce qu’il s’adressait spécifiquement à un lectorat hébraïque qui était réfractaire à
2

1. Seuls les chrétiens sont citoyens du Royaume de


Dieu

La Bible enseigne clairement et catégoriquement que les citoyens du Royaume de Dieu ou Royaume des
Cieux (ces deux vocables sont des synonymes2) sont les chrétiens, et exclusivement les chrétiens :

 « Jésus lui répondit : En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît de nouveau, il ne


peut voir le Royaume de Dieu. » (Jean 3:3 réitéré à 3:5)
 « Ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur ! n'entreront pas tous dans le Royaume des Cieux,
mais celui-là seul qui fait la volonté de mon Père qui est dans les Cieux. (Matthieu 17:21)
 « Ne savez-vous pas que les injustes n'hériterons pas du Royaume de Dieu ? Ne vous y trompez
pas : ni les impudiques, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les infâmes, ni les
voleurs, ni les cupides, ni les ivrognes, ni les outrageux, ni les ravisseurs n'hériteront du
royaume de Dieu. » (1 Corinthiens 6:9-10)
 « Sachez-le bien, aucun débauché, ou impur, ou cupide, c’est-à-dire idolâtre, n’a d’héritage
dans le Royaume de Christ et de Dieu. » (Éphésiens 5:5)
 « Je vous le dis, si votre justice ne surpasse celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez
point dans le Royaume des Cieux. » (Matthieu 5:20)
 « Je vous le dis en vérité, si vous ne vous convertissez et si vous ne devenez comme les petits
enfants, vous n'entrerez pas dans le Royaume des Cieux. » (Matthieu 18:3).

Maintenant que nous avons déterminés que les chrétiens sont les citoyens du Royaume de Dieu, pour
comprendre les tenants et aboutissants de cette citoyenneté, il nous faut définir pour ce qu’est le
Royaume de Dieu. Ce faisant, nous allons découvrir que le Royaume de Dieu est tellement puissant et
que la portée de la royauté de Christ est tellement vaste et englobante que même les non-citoyens
(non-chrétiens) sont des justiciables (c’est-à-dire des sujets de droit, des personnes relevant de la justice
d'une juridiction et ayant des comptes à y rendre) du Royaume de Dieu.


2
L’apôtre Matthieu, contrairement aux autres auteurs du Nouveau Testament, utilise l’expression « Royaume des Cieux »
plutôt que « Royaume de Dieu » parce qu’il s’adressait spécifiquement à un lectorat hébraïque qui était réfractaire à
prononcer le mot « Dieu » : John Frame, Systematic Theology : An Introduction to Christian Belief, Phillipsburg (New
Jersey), Presbyterian & Reformed Publishing, 2013, p. 95 sur 1216.
3

2. Définition du Royaume de Dieu

Qu’est-ce que le Royaume de Dieu ? D’emblée, remarquons que le Royaume de Dieu n’est pas restreint
à la dimension céleste, surnaturelle ou mystique, puisque Jésus nous apprend que « le Royaume de
Dieu est au milieu de vous » (Luc 17:21). Le Ezra Institute for Contemporary Christianity (I.E.C.C.) —
un ministère évangélique dédiée au recouvrement d’un système de pensée et d’actions distinct pour le
peuple de l’Alliance divine — définit ainsi le Royaume de Dieu :

« Le Royaume de Dieu, le basilea, dénote littéralement le règne. C’est moins un Royaume au dessus
duquel un roi règne, que le règne [de Dieu] lui-même. Nous pourrions dire que le Royaum e est
partout où est le roi [et où ses com m andem ents sont respectés]. Jésus a centré son
ministère terrestre sur le Royaume de Dieu. Il affirme ce fait très clairement dès le tout début (Matthieu
4:17/23). Ce Royaume est l’accomplissement de l’Ancien Testament (Matthieu 3:1-30)3. [...] Quand
Jésus est arrivé, il a affirmé accomplir les prophéties concernant le Messie, le représentant unique de
l’Éternel sur Terre et le Roi des Juifs. [Jésus] personnifie le règne m édiateur de l’Éternel sur
le m onde. C’est pourquoi Jésus affirm e que son Père lui a confié le Royaum e [et que
Jésus confie aux chrétiens le Royaum e] (Luc 22:29-30). C’est aussi pourquoi Paul écrit qu’à la
fin de l’histoire, Jésus remettra son Royaume au Père, auquel le Fils se soumettra (1 Corinthiens 15:23-
28). Le Royaum e de Dieu, pendant l’âge situé entre les deux venues de l’Oint, est le
Royaume de Jésus-Christ. Dieu octroie son règne terrestre à son Fils Jésus. En Actes 2
[...] Pierre déclare dans son sermon de la Pentecôte que le Jésus que les Juifs ont crucifiés est ressuscité
et est monté au trône de David au ciel. En d’autres mots, le trône de David à Jérusalem a été transporté
au ciel, à partir d’où Jésus règne présentement4. »


3
Il serait plus exact de dire que la venue du Royaume des Cieux est l’accomplissement des « alliances de la promesse »
(Éphésiens 2:12) de l’Ancienne Alliance (laquelle est le cumul des alliances abrahamique, mosaïque et davidique), puisque
l’Ancien Testament déborde du cadre de l’Ancienne Alliance (les deux ne doivent pas être confondus). Voir Geerhardus Voos,
Biblical Theology : Old and New Testaments, Banner of Truth Trust, Édimbourg, 2004 (1948), p. 23-26 sur 426 ; Pascal
Deneault, The Distinctiveness of Baptist Covenant Theology, Solid Ground Christian Books, Vestavia Hills (Alabama), 2013, p.
99-101 sur 167.
4
Andrew Sandlin, « The Kerygma of the Kingdom », Jubilee, automne 2013, p. 29-30 sur 29-35. Le E.I.C.C. est basé à Toronto
en Ontario ; tous les numéros de sa revue Jubilee sont accessibles gratuitement en ligne à cette adresse :
http://www.ezrainstitute.ca/resource-library/jubilee/recently-added.
4

3. L’interrelation entre le Royaume de Dieu et


l’Évangile

« Kerygma signifie proclamer ou prêcher. [...] C’est un mot grec [...] qui décrit le premier message de
la foi chrétienne primitive. Le kerygma est la prédication apostolique initiale à propos de Jésus-Christ.
C’est le premier message que les apôtres annoncèrent après que Jésus est ressuscité des morts et est
monté au ciel. [...] Ce kerygma doit être placé dans le contexte plus large du Royaume de Dieu, le
basilea. [...] Le kerygma est le cœur de l’Évangile, la Bonne Nouvelle du salut pour tous ceux
qui croient (Romains 3:22). La relation entre le kerygma et le basilea implique ceci : l’Évangile n’est
pas une fin en soi, il subsiste afin d’étendre le règne de Dieu sur la Terre. Le Royaum e
est le règne de Dieu sur la Terre par la m édiation de Jésus-Christ, et le kerygm a est le
m essage qui réoriente les pécheurs afin que leur relation avec Dieu soit restaurée 5 . »

4. Trois déclinaisons de l’interrelation entre le


Royaume de Dieu et l’Évangile

Premièrement, « la sotériologie n’est pas le thème central du message chrétien. La sotériologie est la
branche de la théologie qui adresse le salut, particulièrement le salut de l’individu. [...] Il n’y a pas de
salut sans l’Évangile. La sotériologie résume l’enseignement biblique concernant le salut individuel. [...
Cependant], la Bible n’enseigne pas que la sotériologie individuelle est le thèm e global
et général de la foi ou de la Bible. Le grand thèm e de la Bible est la gloire de Dieu
m anifestée dans les Cieux et sur la Terre au m oyen du Royaum e de Dieu. La sotériologie
est un segment indispensable de ce Royaume, mais ce Royaume ne se réduit pas à la sotériologie. Au
cours des 150 dernières années en Occident, autant le kerygma que le Royaume ont été réduits à
“comment se rendre au ciel quand on meurt”. Ceci n’est pas le message de Jésus et des apôtres. Leur
message est l'amplification du règne terrestre de Dieu (le Royaume), amplification à laquelle l’Évangile
de Jésus fait une contribution indispensable. [...] Le thèm e sous-jacent de toute ce que l’on lit
dans la Bible est la gloire de Dieu telle qu’elle avance vers l’avant à travers son
Royaume dans l’histoire de l’hum anité. La doxologie [branche de la théologie consistant à


5
Andrew Sandlin, loc. cit., p. 29-31.
5
exalter la majesté de la Trinité], pas la sotériologie, vient en premier6. »

Deuxièmement, « l’Église n’est pas la préoccupation primordiale de Dieu sur la Terre. [...] Jésus a parlé
encore et encore à propos du Royaume, mais seulement à deux reprises à propos de l’Église. [...]
Tragiquement, dans l’histoire chrétienne l’Église a souvent été utilisée comme un synonyme du
Royaume de Dieu. Telle est la position de l’Église catholique romaine. [...] Mais telle n’est pas la
position de la Bible. Il est évident, selon les pages du Nouveau Testament, que le Royaum e est le
règne de Dieu et que l’Église est un aspect de ce règne (1 Corinthiens 15:24, par exemple).
Ceci veut dire que les écoles chrétiennes, les entreprises chrétiennes, l’activism e politique
(et pro-vie) chrétien, la m usique chrétienne, la vie fam iliale chrétienne, la vie
étudiante chrétienne, les m inistères culturels et caritatifs chrétiens, etc. font partie du
Royaume de Dieu, malgré qu’ils ne sont pas spécifiquement l’Église. [...] L’Église est
l’assemblée des fidèles [...] mais le Royaume est la sphère où Jésus-Christ règne, et l’Église est
seulement un aspect crucial de ce règne. Le Royaume, pas l’Église, est la préoccupation primordiale de
Dieu. La m ission de l’Église est d’annoncer la venue du Royaum e de Dieu, m ais l’Église
ne doit jam ais se m éprendre elle-m êm e pour le Royaum e 7 . »

Troisièmement, « l’objectif de Dieu n’est pas seulement de sauver des pécheurs élus mais de racheter
toute la vie, la société et la culture — le monde entier. Paul écrit que Jésus règnera [effectivement
et concrètem ent] dans le présent âge jusqu’à ce qu’il assujettisse tous ses ennem is
excepté la mort (1 Corinthiens 15:20-28). L’auteur d’Hébreux affirme que toutes choses ont été placées
sous l’autorité [nominale] du Seigneur (Hébreux 2:5-9). La portée de la rédemption est
[potentiellement] aussi large que la portée du péché. Dieu [a la puissance de racheter] tout ce qui est
atteint par le péché (Romains 8:20-25). Le second Adam regagne tout ce que le premier Adam a perdu
en Éden (Romains 5:12-21). L’Évangile est un évangile royal, et le but de l’Évangile est d’amener le
monde sous l’autorité de Jésus-Christ (Philippiens 2:4-11)8. »

Jésus-Christ détient donc un titre de royauté sur toutes choses. L’inéluctable marche vers l’avant du
Royaume de Dieu consiste, pour les chrétiens, à faire en sorte que le titre de royauté que détient Jésus
devienne effectif et palpable, et que ses effets se fassent sentir tangiblement, dans la vie sociale,
culturelle, économique, académique et civique de toutes les juridictions terrestres.


6
Andrew Sandlin, loc. cit., p. 31-32. Pour une puissante démonstration de cette thèse, consultez : James Hamilton, God's
Glory in Salvation through Judgment : A Biblical Theology, Wheaton (Illinois), Crossway, 2010, 640 p.
7
Andrew Sandlin, loc. cit., p. 33.
8
Andrew Sandlin, loc. cit., p. 33-34.
6
« Pour l’Église des prem iers siècles, l’idée que la religion est une affaire privée, le
divorce du spirituel d’avec le tem porel, était une attitude im pensable à la lum ière du
caractère tout-englobant du règne de Dieu inauguré par Jésus. La tendance “évangélique”
moderne de réduire l’évangélisation au marketing d’une assurance anti-feu & anti-enfer appauvrit
sérieusement not habileté d’entrevoir le Royaume messianique que l’Évangile est censé annoncer et
incorporer. [...] Le travail d’évangélisation consiste à inviter les gens à répondre à l’annonce du
Royaume dans les termes édictés par le roi9. »

« Quand on prêche Christ, on ne fait pas qu’offrir une pilule de bonheur [...]. On demande aux gens
de rejoindre le M andat créationnel et d’em barquer dans le train du Royaum e. [... Aux
fins de l’avancement du Royaume de Dieu], il n’y a pas d’occupations “séculières” tant et aussi
longtemps qu’elles sont livrées à Jésus-Christ [Colossiens 3:17/23, 1 Corinthiens 10:31]. Si l’objectif de
Dieu est d’amener tout le monde sous l’autorité du roi Jésus, alors notre commission doit être d’étendre
son Royaume beaucoup plus loin que les quatre murs [de la bâtisse de l’église locale]. Le kerygm a
[l’Évangile] est le m essage au centre du Royaum e, défini com m e étant le règne de Dieu
sur Terre, m ais le Royaum e de Dieu est la plus grande œ uvre de Dieu sur Terre 10 . »

5. La Cité de Dieu d’Augustin d’Hippone

La compréhension du Royaume de Dieu promue par le E.I.C.C. et exposée ci-haut n’est pas une
élaboration récente dans l’histoire de l’Église. Comme nous allons le démontrer, cette approche
théologique fut celle d’importantes sommités dans l’histoire de l’Église. Commençons par Augustin
d’Hippone (354-430). Il fut pasteur de l’Église chrétienne de la ville d’Hippone en actuelle Algérie
pendant trois décennies et demi (de 395 à 430). Il termina son maître-ouvrage en 426, La Cité de Dieu
contre les païens, en 22 livres ; c’est sûrement le corpus littéraire ayant eu la répercussion la plus
durable et la plus profonde sur l’histoire des idées, devancé seulement par la Bible. Dans le vocabulaire
d’Augustin, la Cité de Dieu correspond au Royaume de Dieu. Voyons voir ce qu’Augustin a à nous dire
sur le Royaume de Dieu.

« En somme, [dans La Cité de Dieu], nous pouvons dire que l’Église ne peut pas être identifiée avec le
Royaume de Dieu. Église et Royaum e ne peuvent pas être m is en adéquation, parce que
l’Église compte beaucoup d’hypocrites à l’intérieur d’elle, des membres de la Cité terrestre. Malgré que


9
Joseph Booth, « Evangelism, Justice, and the Kingdom of God », Jubilee, été 2014, p. 5 sur 4-10.
10
Andrew Sandlin, loc. cit., p. 34.
7
les deux ne peuvent pas être mis en adéquation, néanmoins, dans l’Église l’apparence du
Royaume [de Dieu] est concentrée. Similairement, le royaume de ce monde (la Cité terrestre)
se révèle [notamment] dans des États politiques, mais elle ne peut pas être m is en adéquation
avec ces États politiques. Il est même concevable qu’il puisse exister un État composé
exclusivement de citoyens de la Cité de Dieu11. »

Dans La Cité de Dieu, au Livre 14 intitulé Vivre selon la chair ou vivre selon l'esprit, Augustin reprend le
contraste opéré par l’apôtre Paul entre la « chair » et l’« esprit ». En affinant cette distinction
paulinienne, Augustin prend soin de ne pas utiliser le concept de « chair » (qui est associée au mal)
comme un synonyme du corps physique dégénéré, et le concept d’« esprit » (qui est associé au bien)
comme un synonyme de l’âme régénérée détachée du corps12. Augustin évite ainsi de raisonner
selon la catégorisation dualiste des platoniciens, des manichéens et des gnostiques
(antinom ie spirituel-tem porel). Augustin explique que l'iniquité « charnelle » provient
ultimement de l'esprit dégénéré. Ces principes, appliqués à la lutte entre la Cité de Dieu et la Cité de
l’homme, amènent au constat que la Cité de Dieu tire sa gloire dans le Seigneur, tandis que la Cité de
l’homme tire sa gloire d’elle-même. Dans la Cité de Dieu, il y a amour entre les dirigeants et les dirigés,
tandis que dans la cité de l’homme il y a animosité entre les dirigeants et les dirigés.

« C’est une erreur d’interpréter strictem ent la Cité de Dieu comme étant l’Église et la
Cité de l’hom m e com m e étant l’État. Plutôt, les deux cités représentent deux façons
opposées de penser, de ressentir, de croire et d’agir. [...] La Cité de Dieu n’est pas
exclusivem ent l’Église, et la Cité de l’hom m e n’est pas exclusivem ent l’État. À l’intérieur
de l’Église on peut trouver des dirigeants et des dirigés qui pensent et agissent d’une manière égoïste et
mondaine, amenant ainsi la Cité de l’homme à l’intérieur de l’Église. À l’intérieur de l’État on peut
trouver des dirigeants qui gouvernent selon des principes chrétiens et avec un désir sincère de servir
leurs sujets, et des sujets qui obéissent et qui servent en tant que bons citoyens, amenant ainsi la Cité
de Dieu à l’intérieur de l’État. [...] Le concept de Cité de Dieu d’Augustin peut être comparé aux
références de Christ au Royaume des Cieux et au Royaume de Dieu, mieux défini comme étant le règne


11
Henry van Til, The Calvinistic Concept of Culture, Baker Book House, Grand Rapids (Michigan), 1972 (1959), p. 83 sur
245+.
12
Augustin n’a pas déformé la pensée de Paul. Si Paul avait vraiment identifié le corps humain et l’ordre temporel au malin, il
n’aurait pas, sous l’inspiration du Saint-Esprit, affirmé que les corps des chrétiens sont le temple du Saint-Esprit (1 Corinthiens
3:17 et 6:19).
8
de Dieu dans le cœur des hommes. Le Royaume de Dieu, comme la Cité de Dieu, est le règne
de Dieu intervenant dans les cœ urs et dans les affaires des hom m es 13 . »

6. Le Royaume de Dieu selon Abraham Kuyper

Abraham Kuyper (1837-1920) est un des grands théologiens des Temps modernes. Néerlandais, il lutta
toute sa vie pour la pérennité et l’avancement du Royaume de Dieu dans sa patrie, les Pays-Bas. Actif
sur tous les fronts, il siégea comme député à la Seconde Chambre des États-Généraux presque sans
interruption de 1874 à 1912 puis comme sénateur à la Première Chambre des États-Généraux de 1913
à 1920. Afin de canaliser la résistance politique calviniste, Kuyper fonda le Anti-Revolutionaire Partij en
1879. Afin de doter les églises néerlandaises d’une institution d’éducation supérieure apte à former des
pasteurs compétents, Kuyper cofonda l’Université Libre d’Amsterdam en 1880, où il fut professeur de
théologie. En 1892, il dirigea la réorganisation de 700 congrégations calvinistes orthodoxes qui
formèrent les nouvelles Églises réformées des Pays-Bas. Invité au Séminaire théologique de Princeton
(New Jersey) en 1898, Kuyper y prononça ses célèbres Stone Lectures dans lesquelles il décrivit le
calvinisme comme étant un « système de foi et de vie » — ces discours lui donnèrent un
retentissement mondial. De 1901 à 1904, Kuyper fut Ministre-Président (chef de l’exécutif) des Pays-
Bas. Un des fronts où les efforts de Kuyper portèrent fruit est celui de la liberté scolaire des chrétiens.

La compréhension qu’avait Abraham Kuyper du Royaume de Dieu rejoignait largement celle de son
prédécesseur Augustin d’Hippone : le Royaume de Dieu n’apparaît pas qu’eschatologiquement au
dénouement de l’histoire de l’humanité, mais il prend forme & effet dès maintenant. Le Royaume de
Dieu se m anifeste concrètem ent dans les relations sociales, les m ariages, les fam illes,
les églises locales, les com m unautés, la littérature, la culture, les arts, les sciences, les
com m erce, les associations de travailleurs, l’industrie, l’économie, la bienfaisance,
l’éducation, la vie civique, bref toutes les facettes de la civilisation... dans la seule mesure, bien
sûr, où ces réalités reflètent la gloire de Dieu. Les chrétiens doivent intervenir activement et
consciemment dans chacun de ces domaines au nom et pour le compte du roi Jésus (Pro Rege). « Faites
tout pour la gloire de Dieu » (1 Corinthiens 10:31). « Quoi que vous fassiez, en parole ou en œuvre,
faites tout au nom du Seigneur Jésus [...] Tout ce que vous faites, faites-le de bon cœur, comme pour


13
John Eidsmoe, Historical and Theological Foundations of Law, Vol. II : Classical and Medieval, Tolle Lege Press, Powder
Springs (Géorgie), 2011, p. 601-602 sur 968.
9
le Seigneur » (Colossiens 3:17/24). Dans la compréhension réformée & kuypérienne du Royaume de
Dieu, les chrétiens sont les soldats du Christ qui œuvrent à la réformation de toutes les sphères de
l’existence pour concourir à la restauration graduelle de la Création (qui culminera et se parachèvera à
l’Eschaton). L’étendue du Royaum e de Dieu n’est pas circonscrite à la piété intérieure et
privée des chrétiens, ni à l’Église. Selon Kuyper, le Royaume de Dieu est concurrencé par l’esprit
& la culture de l’antéchrist (la Cité terrestre ou Cité des hommes d’Augustin). La trame générale de
l’histoire est la confrontation entre ces deux forces antagonistes. Le travail de sape de l’esprit &
de la culture de l’antéchrist n’est pas, non plus, circonscrit à ce qui est « m ondain » et
« hors de l’Église », puisque l’antéchrist s’efforce de saboter le Royaume de Dieu jusque dans
l’Église. L’antinomie gnostique spirituel-temporel, esprit-matière, Église-État est donc absente de la
conception réformée qu’avait Kuyper du Royaume de Dieu14.

Pour optimiser l’avancement du Royaume de Dieu et organiser la proclamation de la Vérité, Abraham


Kuyper avait compris que les chrétiens doivent d’abord consolider leurs bases. Pour mieux résister aux
assauts de l’esprit & de la culture de l’antéchrist, Kuyper prônait un certain communautarisme chrétien,
en s’appuyant sur les injonctions bibliques suivantes :

 « Ne vous mettez pas avec les infidèles sous un joug étranger. » (2 Corinthiens 6:14)
 « Pratiquons le bien envers tous, et surtout envers les frères en la foi. » (Galates 6:10)
 « La colère de Dieu vient sur les fils de la rébellion. N’ayez donc aucune part avec eux. »
(Éphésiens 5:6-7)
 « Sortez du milieu d’eux, et séparez-vous, dit le Seigneur, et je vous accueillerai. Je serai pour
vous un père, et vous serez pour moi des fils et des filles, dit le Seigneur Tout-Puissant. » (2
Corinthiens 6:17-18)
 « Nous vous exhortons, frères […] à travailler de vos mains, comme nous vous l’avons
recommandé, en sorte que vous vous conduisiez honnêtement envers ceux du dehors, et que
vous n’ayez besoin de personne. » (1 Thessaloniciens 4:10-12)
 « L’un d’entre vous, lorsqu’il a un différend avec un autre, ose-t-il plaider devant les injustes ?
[…] Si donc vous avez des différends pour les choses de cette vie, ce sont des gens dont l’Église
ne fais aucun cas que vous prenez pour juges ? Je le dis à votre honte. Ainsi il n’y a parmi vous
pas un seul homme sage qui puisse prononcer un jugement entre ses frères. Mais un frère plaide
contre un frère, et cela devant des infidèles ! » (1 Corinthiens 6:1/4-6)


14
Henry van Til, op. cit., p. 117-136.
10

7. Objections à la dimension sociale du Royaume de


Dieu

Affirmer la dimension notamment sociale, culturelle et civique du Royaume de Dieu peut faire
frissonner plusieurs chrétiens. En effet, si les chrétiens s’investissent corps et âmes dans la Réformation
du domaine social, n’y-a-t-il pas un risque que cet activisme social en vienne à éclipser d’autres vérités
fondamentales du christianisme. C’est ce qu’on observe chez quelques rares dénominations. L’Armée du
Salut, par exemple, en voulant être tellement inclusive dans son travail caritatif et philanthropique, est
allée jusqu’à supprimer les deux sacrements que sont le repas du Seigneur et le baptême, violant ainsi
la Bible et faisant ainsi un mal considérable à l’Église de Dieu15. Toutefois, l’excès des uns ne doit pas
nous pousser à commettre l’excès inverse, qui consiste à adopter une attitude gnostique et de prétendre
que le Royaume de Dieu se réduit à prêcher une bonne sotériologie.

D’autres objections a priori plus scripturaires pourraient être soulevées. Jésus ne nous dit-il pas « Mon
Royaume n'est pas de ce monde [...] mon Royaume n'est point d'ici-bas » (Jean 18:36) ? Ce passage ne
doit pas être interprété isolément, mais à la lumière des autres textes de la Bible qui pourraient
l’éclairer (Tota Scriptura). Une prophétie concernant Jésus en Ésaïe 49:22-23 proclame : « Ainsi a dit
le Seigneur, l'Éternel : Voici, je lèverai ma main vers les nations ; je dresserai mon étendard vers les
peuples ; et ils ramèneront tes fils [les chrétiens] entre leurs bras, ils porteront tes filles [les
chrétiennes] sur l'épaule. Des rois seront tes nourriciers, et leurs princesses tes nourrices ; ils se
prosterneront devant toi [Jésus], la face contre terre, et lècheront la poussière de tes pieds ; et tu
sauras que je suis l'Éternel, et que ceux qui s'attendent à moi ne sont point confus. » Nous ne pouvons
qu’harmoniser ces deux passages et arriver à la synthèse suivante : la source du Royaum e de
Christ n’est pas la Terre, l’origine du Royaum e de Christ n’est pas le m onde, m ais le
Royaume de Christ s’étend sur le monde et le Royaume de Christ a vocation à
transform er et à englober les juridictions terrestres.

Cette interprétation de Jean 18:36 est renforcée par Matthieu 28:18-20 : « Jésus [...] leur dit : Toute
puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre ; Allez donc et instruisez toutes les nations, les
baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et leur apprenant à garder tout ce que je vous ai


15
En théologie réformée, le terme « sacrement » se définit comme suit : « Un signe extérieur, commun à toute l’Église,
ordonné de Dieu pour nous confirmer ses promesses qu’ils nous a faites de notre salut ». Pierre Viret, Instruction chrétienne,
Tome 2 : Exposition sur les Dix Commandements donnée par Dieu à Moïse, Lausanne (Suisse), L’Âge d’Homme, 2009 (1564), p.
52 sur 845.
11
commandé ; et voici, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde. Amen ! » En grec, ce texte
signifie littéralement « disciplinez les nations16 » en tant que collectivités. Le renommé commentateur
réformé Matthew Henry (1662-1714) affirme ceci concernant Matthieu 28:18-20 : « Le christianisme
doit être incorporé dans les constitutions nationales, et les royaumes terrestres doivent devenir des
royaumes de Christ, et leurs rois des pères protecteurs de l’Église17. »

Cette interprétation de Jean 18:36 est d’avantage renforcée par Apocalypse 11:15 : « Or, le septième
ange sonna de la trompette, et de grandes voix se firent entendre dans le ciel, qui disaient : Les
royaumes du monde sont soumis à notre Seigneur et à son Christ, et il règnera aux siècles des siècles. »

Henry van Til (1906-1961), professeur de théologie au Calvin College à Grand Rapids au Michigan,
affirme ceci concernant Apocalypse 11:15 : « Les royaumes de ce monde deviendront des royaumes de
notre Dieu et de son Christ18. »

Une autre objection scripturaire pourrait être 1 Corinthiens 15:50 : « Or, je dis ceci, frères ; c'est que
la chair et le sang ne peuvent hériter le Royaume de Dieu, et que la corruption n'hérite point
l'incorruptibilité. » L’apôtre Paul se rend-il ici coupable de gnosticisme en reléguant la royauté de
Christ à l’ordre mystique ? Nullement.

Si l’on replace le verset 50 dans son contexte (du verset 35 au verset 58), on s’aperçoit que Paul y
réfute la doctrine saducéenne de la non-résurrection des corps. Pour ce faire, « au verset 50, [Paul]
contraste la condition déchue de l’homme [régénéré] avec sa condition éternelle en Christ. La clause “la
chair et le sang” sert à démontrer le besoin d’une transformation. Elle souligne l’état de pécheur
affaiblit de l’homme, pas sa condition matérielle [au sens strict]. Dans la Bible de la Septante [la
version grecque de l’Ancien Testament connue et utilisée au Ier siècle], “la chair et le sang” désigne la
faiblesse humaine comme indicative de la mort (cf. Deutéronome 32:42, Ésaïe 49:26, Jérémie 51:35,
Ézéchiel 39:17-18, Sophonie 1:17). Conséquemment, “la chair et le sang” désigne la dimension
déchue19 » du cosmos et du corps. Paul met en opposition l’ordre déchu à l’ordre régénéré, et son
argument est que seul l’ordre régénéré est compatible avec le Royaume de Dieu. C’est pourquoi, à
l’Eschaton, pour que les corps des chrétiens soient réunis à leurs âmes dans une nouvelle Création
régénérée à 100 %, « il faut que ce corps corruptible revête l’incorruptibilité, et que le corps mortel


16
Joseph Booth, « Christ & Culture : The Meaning of Culture », Jubilee, automne 2011, p. 20 sur 16-21.
17
Matthew Henry, Commentary on the Whole Bible, 1706 (commentaire sur Matthieu 28).
18
Henry van Til, op. cit., p. 16.
19
Kenneth Gentry « Our Eschatological Resurrection (3) », Postmillennialism Today,
http://postmillennialismtoday.com/2014/05/12/our-eschatological-resurrection-3/, publié le 12 mai 2014.
12
revête l’immortalité » (1 Corinthiens 15:53). Cette réalité future ne fait aucunement obstacle à ce que
les chrétiens « amènent toute pensée captive à l’obéissance de Christ » (2 Corinthiens 10:5) dès ici-bas
et dès maintenant.