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DIABLERIES
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REDACTION
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Herr Ravn

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Sombre Eden
Patel Rajed
Herr Ravn

COLLABORATEURS
Cédric P.

Alain G.

CONCEPTION
Herr Ravn

LOGO
Alain G.

COUVERTURE
Anton S. LaVey

REMERCIEMENTS

EDITO
De retour après un long moment d’absence DIABLERIES sort un
cinquième numéro pour célébrer Samain. Ce numéro repose des
bases pour un nouveau départ dans l’exploration du Satanisme et
des cultures antinomiennes. Nous espérons à travers ce numéro
vous faire partager notre vision de l’Art noir. A l’heure de la
censure des comiques, du dildo géant vert, des selfies sans tête,
d’Ebola gay…prenez de l’air, relaxez votre esprit, DIABLERIES va
vous prodiguer une cure infernale pour vos longues nuits d’hiver.

Mathieu Bollon
Julien Noël

H.R

Laurent Braun
Marc-Louis Questin

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AU MENU
Introduction au Satanisme 2.0
Le Satanisme religieux
Aleister Crowley, logos spermatikon
Du Héros satanique
Le Mythe de la Voie de la main gauche
Pentagram : Gareth Pugh
Entretien Herr Ravn
Le Monde des fées
Chroniques : Pin-Up – Diabolus in Musica - Serial
Encre Noire : Nouvelle
Poesis
Command to look

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Herr Ravn

INTRODUCTION AU SATANISME 2.0

L’histoire du Satanisme est relié à ses débuts à l’histoire des religions en Europe,
notamment la transition qui s’effectue sur plusieurs siècles entre la vieille religion
païenne et le christianisme. Bien avant donc que n’apparaisse en Californie au XXe siècle
ce qu’on appelle le Satanisme moderne.
La culture européenne a conservé un folklore païen important malgré les
nombreuses récupérations faites par l’Eglise. Parmi ce folklore se trouve le Diable,
personnage qui prend de l’importance durant le moyen-âge, cristallisant la résistance au
prosélytisme chrétien. Que se soit dans l’imaginaire du clergé ou celui des villageois, ce
dernier incarne une symbolique chtonienne, antinomienne, et dont certains de ses
attributs rappellent le Dis Pater gaulois.
A la Renaissance, avec l’essor de la littérature, le Diable
prend un aspect démonologique à travers les traités de Goétie.
Symbolisant la matière, il est le puissant maitre ici bas, celui
que l’on invoque pour son quotidien. En marge donc de la
liturgie chrétienne aseptisée, se met en place une rituélie
déviante empruntant à la fois aux traditions païennes locales et
à la Goétie des grimoires. Le point culminant de ces pratiques
étant l’affaire de la Chambre Ardente (1679) dit « des
poisons ». C’est dans ce cadre que le XVIIe va révéler le
premier culte à Satan sous la forme d’un Satanisme primaire.
Par la suite, l’esthétique du diable évolue grâce au Paradis Perdu (1668) de
Milton, qui influencera toute une littérature romantique et symboliste. Le Diable, ange
déchu, devient une figure tragique du révolté, défenseur de la liberté humaine.
Cependant, il garde encore son aspect de « trickster » dans le personnage d’Arlequin ou
dans le Méphistophélès de Faust (1749).
Cette littérature symbolique autour du Diable, inspire des cercles lucifériens en
Europe et aux Etats-Unis tout au long du XIXe et du début du XXe comme celui de
l’écrivain polonais Stanislas Przybyszewskis
A la fin du XIXe, une paranoïa antimaçonnique attribue à la Franc-maçonnerie
une orientation satanique, le journaliste Leo Taxil trompe l’Eglise dans une supercherie
qui discrédite les catholiques. L’occultisme, très en vogue à l’époque, n’est pas en reste,
le mystagogue décadent Aleister Crowley (1875-1947) se surnomme la Bête 666 à des
fins provocantes, et la mystique Maria de Naglowska (1883-1936) professe un
satanisme féminin du côté de Montparnasse.

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Le Satanisme moderne n’apparait comme philosophie structurée que très
tardivement aux Etats-Unis dans les années 60. Si Jack Parsons (1914-1952), un disciple
dissident de Crowley orientait de plus en plus son esthétique vers le Diable, il faut
attendre le Magic Circle d’Anton Szandor LaVey, pour que se forme un groupe de
satanistes qui va être le noyau de la première Eglise de Satan (1966-1975).

En 1966, en pleine contre-culture hippie, LaVey décide qu’il est temps de donner
les grandes lignes du satanisme et de faire le ménage dans les impostures chrétiennes et
occultistes. Les descriptions du sataniste proviennent habituellement de la mythologie
chrétienne anti-satanique établie depuis le moyen-âge, dont la plupart des pseudosatanistes psychotiques s’inspirent. En 1969, il rencontre à l’une de ses lectures le jeune
officier Michael Aquino qui deviendra son principal bras droit, préfacera la Bible
Satanique, écrira le Diabolicon et dirigera la revue de l’Eglise de Satan le Cloven Hoof
jusqu’à son départ en 1975.
La voie du satanisme est une philosophie moderne, immanente, au marteau, qui
consiste à élever son esprit via ce que Bataille nomme le « sacré gauche ».
L’uniformisation, le marketing, l’idéologie et l’aseptisation façonne la société en glissant
les individus dans des cases préfabriquées. L’individualisme présenté par cette société
n’est qu’un prête nom au narcissisme hédoniste dont les médias et les réseaux sociaux
sont le temple. Le sataniste doit donc élaborer une réflexion antinomienne face à tous
ces processus qui menace sa singularité d’Homme. La déviance, l’impur, l’organique sont
les vecteurs d’une pensée nietzschéenne qui va mettre en doute la mécanisation de
l’animal humain.
Satan est l’archétype symbolique et esthétique que le sataniste choisi comme
représentation. En tant que phénomène, il est le processus cognitif qui permet au
sataniste d’effectuer son individuation. En cela, il n’est pas question dans le Satanisme
d’adoration de Satan au sens religieux du terme, mais plutôt d’une sublimation égotiste.

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Patel Rajed

LE SATANISTE
RELIGIEUX

Dans les milieux académiques le
terme « religion » ne possède pas de
définition propre. Tout le monde lui donne le
sens qu'on veut bien lui donner. Si nous
remontons aux origines du mot nous
constatons que Cicéron est un des premiers
a avoir tenté de lui donner une définition. Le
mot « religion » vient du terme latin relegere,
qui signifie textuellement « relire ». Une
autre étymologie, celle donnée par Servius,
nous viendrait du latin religare qu'on peut
traduire
par
« relier ».
Plusieurs
interprétation sont données pour essayer de
comprendre son sens, cela va du « lien à dieu » jusqu'à la « relecture des rituels » en
passant par « la relecture de dieu en soi ». Lorsqu'on parle du Satanisme nous
employons souvent le terme de religion alors qu'au premier abord il ne pourrait s'agir
que d'un système philosophique ou d'un folklore moyenâgeux pour les mauvaises
langues. Beaucoup de Satanistes sont des individus moreaux, intelligents et droits; des
citoyens parfaitement intégrés dans une société laïque. Ces Satanistes cent pour cent
athées ne font souvent aucun cas de la métaphysique ou des symboles associés au
Satanisme. Pourtant il existe des Satanistes qui accordent une immense importance à la
question de « Dieu » et que l'on pourrait qualifier de très religieux. Il y a donc un lien
entre l'athéisme et le religieux dans le Satanisme.
Le mot « religion » tel que nous l'entendons aujourd'hui date en réalité du
XVIIIème siècle. Le monde occidental, à l'époque des Lumières, cherche à imiter les
Grecs antiques en mettant en place ce que l'on appelle: l'histoire des idées de religion.
Dans l'étude des religions comparées nous pouvons distinguer une première forme de
définition mettant en avant le surnaturel. Il est ici question, plus qu'ailleurs, de l'idée
d'arrière monde. Pour citer un exemple, pour l'anthropologue Edward Burnett Tylor la
religion se définit au minimum par la croyance en des entités spirituelles. En élargissant
cette définition nous pouvons y incorporer la volonté pour l'homme d'apaiser ces êtres
bien plus puissants que lui par le moyen d'offrandes. Le pouvoir de ces êtres influent sur
la nature et le destin de l'homme. Il y a un effort à produire pour satisfaire les dieux afin
d'en obtenir les faveurs.

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Il existe une autre catégorie de définition du mot « religion » qui pourrait se
résumer en ces termes: sacré contre profane. Mircea Eliade, célèbre historien des
religions, met en avant la notion de « sacré » dans ce qu'il nomme l'expérience
religieuse. Dans son oeuvre Le mythe de l'éternel retour, Eliade dit qu'un geste, une
parole ou un lieu n'est réel que s'il fait référence à un mythe ou un archétype. Le sacré
demeure la valeur première de la condition humaine, le rite exprime la manifestation de
la création du cosmos par opposition au Chaos. Si nous concevons l'univers de cette
manière, le profane ne possède aucun sens mais tout acte accompli ex illo tempore, d'un
âge mythologique, le rend réel. Aussi, selon le même auteur, certaines activités ont subi
« un long processus de désacralisation » comme la danse, la guerre, la loi...
La troisième et dernière catégorie qui tente de définir la religion s'articule autour
des préoccupations permanentes de l'homme. Cette thématique englobe le phénomène
de la culture des civilisations. Clifford Geertz, anthropologue américain, affirme en
substance que la religion est un système de symboles qui a pour fonction d'apporter à
l'homme une motivation dans le schéma de l'existence. Nous sommes ainsi des êtres
capables de créer des significations et des modèles par la pensée et la raison pour nous
donner une identité. La conscience nous permet de délimiter « le bien » et « le mal ». La
société elle-même se construit sur ce socle.
Malgré toutes les propositions de définitions académiques de la religion il paraît
évident que le Satanisme n'entre dans aucune de ces catégories, du moins en partie.
Le Satanisme a pour base la raison. Au vu de ses fondations qui ne sont autre que
l'athéisme, difficile de désigner le Satanisme comme une religion. La raison se présente
comme un système de pensée qui s'oppose, par principe, à la foi. Descartes prétend ainsi
qu'avec « la lumière naturelle » (la raison) nous pouvons atteindre la vérité « sans les
lumières de la foi ». A l'inverse des croyants, le Sataniste préfère penser que la
connaissance est une résultante de l'expérience, elle ne peut être innée. Ainsi le
Sataniste se fait philosophe et, pour reprendre les mots d'Aristote, le rôle du philosophe
est d'ordonner. A travers l'invention, la création, l'organisation, la synthèse et la
résolution l'ordonnance se produit, en conséquence le Sataniste (ou le philosophe)
incarne le principe même de la raison dans la société.
Les Satanistes appliquent ce qu'ils appellent « La Sagesse Immaculée ». Ce
concept est un procédé pragmatique qui encourage l'individu à regarder le monde de la
manière la plus lucide qui soit. Chaque être humain possède une perception de son
environnement qui lui est propre, la philosophie, la religion ou encore l'art influent sur
ces perceptions. Il y a très peu de gens sur cette terre qui voient au-delà de ces
influences, au-delà des émotions qui trahissent la réalité. Autrefois l'Eglise s'imposait
comme le dogme moral des sociétés occidentales, maintenant que la science en a fait une
chose désuète et moribonde (bien que bon nombre de personnes y croient encore) c'est
la culture populaire qui dicte ses lois. L'identité du citoyen lambda se retrouve
submergée par les différentes étiquettes que lui imposent la télévision, le gouvernement,

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le travail, les fabricants automobiles... Les masses sont asservies par une forme de
conscience générale qui les rendent uniformes, guidées par des impulsions
émotionnelles et dépourvues de raison. Evidemment les Satanistes se mettent en marge
de ce phénomène et l'on comprend aisément pourquoi la misanthropie fait partie
intégrante de leur style de vie. Sans s'identifier aux expériences du réel ils placent leur
conscience à un niveau supérieur, dépassant le cadre affectif et intellectuel: « Satan
represents UNDEFILED WISDOM instead of hypocritical self-deceit. ».
Le Dieu Satanique est l'ego. Dans le Satanisme il n'y a pas d'entité cosmique, pas
de karma ni d'esprit. Il s'agit d'une vérité sur notre vie qui nous libère des illusions et
nous apporte une nouvelle perspective; « l'Illumination Satanique ». Nous ne parlons pas
ici d'une recherche sans intérêt vers une unité mystique, nous parlons d'élever notre ego
en dépassant les fantasmes qui le soumettent. Pour le commun des mortels Dieu
représente ce qu'il y a de plus important dans leur vie. Si nous sommes prêt à mourir
pour l'argent alors l'argent est notre Dieu, si nous cédons à tous les caprices de notre
partenaire sans se prendre en considération alors notre partenaire est notre Dieu, si
nous passons notre temps à travailler sans s'accorder de temps libre alors notre travail
est notre Dieu. Pour le Sataniste le plus important dans sa vie c'est lui ou elle-même.
Nous voyons donc comment, à partir d'un point de vue athée, nous pouvons
atteindre à une véritable expérience religieuse.
« Qui suis-je ? Que suis-je ? », ce sont là les questions les plus importantes que l'on
peut se poser. En décidant d'être au centre de sa perspective le Sataniste choisit par là
de devenir son propre Dieu. Le Sataniste cesse immédiatement de se juger lui-même
mais juge ce qu'il accomplit et ce que les autres accomplissent. Le Sataniste demeure
auto-centré et profondément égoïste, de là découle l'élitisme Satanique. Il est élitiste
dans la mesure où il ne se pose pas la question de sa valeur personnelle et ne se mesure
nullement aux standards externes. Il va « par delà le bien et le mal ». Ce concept se situe
au coeur du Satanisme et place l'estime de soi à son comble. Toutes les frustrations, la
peur de l'échec se trouvent balayés par l'ego et l'assurance éternelle de savoir qui l'on
est. Il ne faudrait toutefois pas assimiler cela à du développement personnel, signifiant
par là que l'on devrait atteindre un niveau plus élevé que notre stade actuel or le
Satanisme préconise de devenir le dieu de son univers subjectif ici et maintenant. Cette
déification nous permet certes d'apprécier encore plus les plaisirs de la vie mais en
refusant de nous identifier à notre expérience nous pouvons aussi outrepasser la
douleur et la peine pour accomplir l'impensable. Les obstacles et les souffrances se
transforment en moyens efficaces de renforcer notre ego.
Avec le recul, nous pouvons faire cas des autres religions en tant que moyens de
modérer les populations, dans le meilleur des cas. Le Satanisme se démarque nettement
des autres religions. Comme nous l'avons remarqué c'est d'abord une philosophie de vie,
un outil intellectuel et éthique. Mais le Satanisme contient aussi une « tonalité
religieuse », sans pour autant impliquer le sacré, le dogme ou la prière. Il demeure

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possible de deifier son ego au travers de méthodes simples et directs, seulement il arrive
que cette déification prenne une connotation religieuse. Cela peut ne pas convenir à
tous. Nous suivons néanmoins la voie qui nous est propre, la révélation de soi en tant
que Dieu constitue une forme de mystère qui se manifeste par la logique, le travail,
l'artistique ou la magie. Métaphoriquement parlant nous mettons au monde la Flamme
Noire. Il n'y a pas de soumission à une entité supérieure et extérieure à nous, il y a la
culture du soi. Ce soi nous l'honorons et l'archétype de Satan (pour enfin en venir à lui)
en est la représentation ultime. Nous évoquons cet archétype, cette image qui existe
dans tous les mythes et dans toutes les cultures. Il s'agit du soi que le bien pensant
choisit de réprimer: toute sa majesté, toute sa noblesse.
Cet acte d'émancipation autorise une immense liberté. L'individu, solitaire et
voué à lui-même, se destine à un nouvel horizon. Ainsi, l'être humain créé ses propres
perspectives, le monde n'a de sens qu'à travers son interprétation. La religion comme la
philosophie ne sont que des créations qui l'aident à déchiffrer l'univers mais elles ne
contiennent aucune vérité en soi. Le « Rien n'est vrai, tout est permis » d'Hassan Ibn alSabbah reste un credo légitime, reprit entre autre par Nietzsche, pour appréhender
notre rapport au monde. Du néant nous formulons des lois afin d'instaurer un ordre et
une harmonie. La liberté n'est pas un luxe mais une responsabilité permanente,
responsabilité de la création. En cela l'homme se fait Dieu. C'est l'expérience la plus
religieuse que le Sataniste peut faire.
La religiosité et l'athéisme peuvent être liés à l'instant où la conscience de soi se
vit comme une expérience « spirituelle ». Entendons le mot spirituel dans un sens non
surnaturel. Le Satanisme propose une philosophie de vie, nous pouvons le considérer
comme un outil pratique afin de prendre conscience de soi et nous épanouir. Toutefois le
Satanisme comporte aussi un aspect religieux et son idéologie rationnelle, son
pragmatisme et son athéisme quasi militant nous le fait souvent oublier. Rappelons
toutefois qu'il n'y a nulle obligation à considérer cette part religieuse, il s'agit
simplement d'un enrichissement.
La plupart des religions dites révélées impliquent de prime abord la présence
d'un arrière monde, une conception surnaturelle de l'existence. Elles séparent le sacré
du profane et estiment que certains mots, objets ou monuments possèdent d'eux-même
des pouvoirs magiques. Enfin toutes ces religions que l'on nomme aussi de la Voie de la
Main Droite répondent aux craintes de la mort, tout leur système se fonde sur ce thème
ci. Le Satanisme propose une alternative à ces croyances archaïques. Anton LaVey utilise
un terme pour désigner la façon dont un Sataniste perçoit le monde, il parle de la
« Sagesse immaculée ». Ce procédé mental se base sur la raison, ultime méthode pour
appréhender l'univers dans lequel nous vivons. La « Sagesse immaculée » et la raison
nous permettent d'observer la réalité telles qu'elle est réellement et non pas de la voiler
par une croyance psychotique et dangereuse. C'est à travers la « Sagesse Immaculée »
que nous nous rendons compte que notre ego demeure l'unique dieu de notre réalité
subjective. Seulement nous restons ici dans la théorie de la philosophie Satanique, en ce

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sens c'est un outil intellectuel. Le Satanisme répond à la question de l'identité, le moi
suprême de la conscience humaine. En préservant notre intégrité individuelle nous ne
sommes pas prisonniers de notre ethnie, de notre culture ou du poste qu'on occupe dans
les milieux professionnels. A ce principe philosophique le Satanisme y ajoute une
tonalité religieuse qui s'exprime par les activités créatrices de l'individu. L'archétype du
Prince des Ténèbres nous aide à bâtir notre propre horizon, nos perspectives
s'éclaircissent en continuant de vénérer notre ego.
On pourrait qualifier le Satanisme de non religion, en faire une philosophie
libératrice et un code de conduite respectable toutefois le Satanisme n'est pas que cela et
réinvente même le terme de religion. D'un point de vue extérieur il est facile de
rabaisser le Satanisme à l'adoration du Diable au vue des symboles et des rites mais au
final cela n'en demeure pas moins la projection de nous-même.

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Herr Ravn

ALEISTEIR CROWLEY, logos spermatikon.

L’influence de Crowley sur l’occultisme du XXe siècle est importante en partie
grâce à sa personnalité scandaleuse qui a inspiré aussi la figure du mage noir (sataniste)
dans la littérature et le cinéma1. Le mythe fait de lui un « sataniste » alors qu’en vérité
son corpus est un syncrétisme mêlant ésotérisme occidental et oriental. De plus, il
vulgarise l’introduction du sexe et des drogues dans les rituels hermétiques. Ses travaux
connurent un relatif succès de son vivant par rapport à ses frasques décadentes, mais la
culture hippie-witch des années 60
allait lui donner une nouvelle
visibilité.
Crowley est un individu de
l’époque victorienne, la dureté et le
puritanisme de son éducation l’ont
orienté
vers
un
rejet
du
christianisme et une fascination
pour une spiritualité différente.
astrologie,
orientalisme,
rosicrucisme et kabbalisme sont les
fondements sur lesquels il va
fonder sa méthode : la magick. La
lettre « k » étant rajoutée pour
distinguer son système de la magie
employant la prestidigitation. En
réalité, son système n’est pas
nouveau, il combine à une théurgie
classique des éléments de goétie. Sa
participation a diverses sociétés
hermétiques comme la Golden Dawn et l’O.T.O (qu’il dirigera de 1922 jusqu’à sa mort)
va le familiariser avec un système d’initiation copié sur la franc-maçonnerie égyptienne.
Crowley a une sexualité débridée et s’intéresse au phallisme bien avant de
connaître les rites sexuels de l’O.T.O. La sex-magick de Crowley se nourrit de la
production littéraire sur le phallisme des années 1786 à 19312, bien plus que du
Tantrisme vamacara3 quasi inexistant dans son corpus. La sexualité orgasmique dont
fait preuve Crowley est à l’opposé de l’ascétisme tantrique indien (ce point est important
1

L’écrivain britannique Dennis Wheatley notamment et les adaptations cinématographiques de ses romans.
On peut citer parmi ces auteurs : Thomas Lake Harris, Hargrave Jennings et Knight.
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La voie de la main gauche.
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car il va favoriser une relecture occidentale du Tantrisme à travers la culture New-Age).
Le mélange des sources « tantriques » occidentalisées par A. Avalon, le ritualisme sexuel
de The Hermetic Brotherhood of Light, ainsi que la lecture de Clément de Saint Marcq
permettent à Crowley d’établir sa théophagie qui est le processus inverse des yogis
indiens. Pour Crowley le processus commence idéalement pour finir matériellement par
l’éjaculation de la semence. Le fluide obtenu par cet acte est une transsubstantiation qui
fixe le divin. Ceci n’est pas sans rappeler certaines pratiques supposées des gnostiques
chrétiens.
L’absorption de cette semence qualifiée d’ambrosie, permet une « eucharistie »
alchimique ou de consacrer des talismans. Evidemment, dans ce mélange de fluides
sexuels la puissance magique reste mâle (tout comme chez les Nath Siddhas ). Le sperme
contient pour Crowley le « secret Self », l’esprit divin s’incarne dans la matière, le vagin
(kteis) n’étant qu’un athanor pour réaliser ce Grand-œuvre. Dans son œuvre, Crowley
parle souvent du sacrifice de « l’enfant » (messe du Phoenix4), il faut y voir dans cet
enfant mercuriel l’aspect spirituel du sperme. Ce malentendu a souvent conduit à des
interprétations de « sacrifices d’enfants » par les moralisateurs.
Néanmoins, Crowley finira seul à la fin de sa vie, ayant dilapidé une fortune
familiale et abusé nombre de personnes dans son cercle proche. Le procès de 1934
marque sa banqueroute et sa diminution physique du à la forte consommation de
drogues. Comme la future beat génération et celle des hippies qui suivra, Crowley,
malgré sa prétendue « volonté » n’arrivera jamais à se débarrasser d’une dépendance à
l’héroïne. Contrairement à l’image de contrôle et de sagesses qu’il vend à ses adeptes, il a
toujours été un homme d’excès. C’est pourquoi les enseignements de l’OTO sur Crowley,
sont une vision bourgeoise de sa pratique, car Crowley annonçait l’Homme d’après
guerre, le narcisse hédoniste perdu dans ses quêtes utopistes.
Les dernières tentatives de Crowley d’assoir la domination de sa doctrine furent
des échecs. D’abord avec Dion Fortune, qui à l’inverse de lui, avait réussi à faire de son
livre sur la kabbale une référence ésotérique (il échouera de même avec son
interprétation du Tarot). La longue correspondance qu’il a avec elle ne débouchera sur
rien, Fortune est bien trop lucide face au vieux guru. La branche américaine de l’OTO lui
échappe aussi dégénérant en « love party » sous la coupe de Hubbard futur chancre de la
scientologie. Mais le coup, le plus fatal fut sans doute celui de Parsons, en qui Crowley
voyait un fils spirituel. Après l’escroquerie de Hubbard, Parsons comprend que l’OTO
n’est qu’un subside pour Crowley et se révèle gênant pour ses projets. En fait, Parsons
sera sans doute le seul à suivre la voix de Crowley, y compris dans ses aspects les plus
impurs, au point de faire de l’ombre au maitre. Après son projet « moonchild » (1946),
Parsons résigne de l’OTO et coupe toute attache avec Crowley.

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Crowley associe la symbolique du phoenix au pélican car ce dernier dans les légendes chrétiennes et
indiennes symbolise le sacrifice de l’enfant et sa résurrection.

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Ironiquement, c’est le dernier secrétaire de Crowley, Kenneth Grant, avec un
enseignement de seulement quelques mois qui va faire connaitre un succès occulte postmortem à la magick. La contre-culture sexuelle et spirituelle des années 60 va bien sûr
favoriser la diffusion des théories post-crowleyenne à Grant dans les années 70. Les
deux organisations dépendantes de Crowley, la sienne A∴A∴ et l’OTO sombreront dans
les guerres de successions, leur influence diminuant au fil du temps. La voie typhonienne
de Grant proche des idées de la Fraternitas Saturni, focalisée sur les aspects sombres et
sexuels de la magick, influencera au contraire un nombre conséquent d’organisations
occultes dans les années 80.
Crowley reste un mythe pour bien des occultistes prétendant le suivre, un mythe
largement exploité et renforcé par la littérature et le cinéma. Un mythe, qui comme
souvent, contredit la réalité historique et adopte un point de vue romancé pour mieux
conforter l’adepte dans un pseudo-hermétisme intellectualisé qui ne dépasse pas son
univers subjectif. Grant a montré la voie dans les réinterprétations frauduleuses, et c’est
pourquoi en la matière Crowley reste sans doute le plus exploité, à toutes les sauces
même les plus antinomiques, mais ceci n’est-il pas finalement le succès posthume du
maître ?

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Patel Rajed

DU HEROS
SATANIQUE

Le héros a toujours fait
partie de la culture humaine. C'est
une figure qui a traversé les siècles
et
chaque
peuple,
chaque
civilisation possède ses figures
mythiques,
des
héros
qui
représentent l'idéal des sociétés
humaines; un individu parfait qui
catalyse les aspirations du citoyen.
Le premier texte littéraire connu à
ce jour en occident n'est autre que
l'oeuvre
majeure
d'Homère
L'Odyssée. Cette épopée s'ancre dans
l'imaginaire collectif et le mythe
d'Ulysse en particulier donnera
forme à l'identité culturelle de
l'occident. L'histoire même des prophètes des grandes religions monothéistes
dériveraient de ce héros antique dont nous connaissons tous l'aventure. Le récit
d'Homère, L'Odyssée date officiellement du VIème siècle av. J.C, poème épique il met en
scène le personnage d'Ulysse qui, dix années durant, tente de rentrer chez lui. Son
voyage est entravé par nombre de créatures mythiques demeurant les archétypes de la
conscience occidentale. Ce qui reste frappant dans ce texte, ce sont les caractéristiques
du héros, des traits que l'on retrouve bien entendu chez les héros de la culture
populaire. Si nous évoquons la naissance du héros à travers les âges c'est pour la simple
raison que nous devons définir le héros du point de vue Satanique. Car il y a là un
contraste entre la notion du héros classique et celle du héros dans le Satanisme. Un lien
se créé autour de ces deux concepts, néanmoins ils s'opposent dans une certaine
mesure. Nous pouvons alors dire que la notion d'héroïsme dans le Satanisme échappe à
la notion d'héroïsme en général.
Pour vérifier ce constat nous allons d'abord confronter les différents éléments qui
permettent de qualifier le terme d'héroïsme, puis nous verrons ensuite comment cette
désignation est lié à un certain conformisme populaire, enfin nous nous attarderons sur
l'idée d'individualisme qui viendrait transcender notre vision de l'héroïsme.
Dès l'antiquité, nous pouvons retrouver les premières traces écrites des récits
héroïques qui façonnent aujourd'hui notre imaginaire. Nous savons que les Grecs

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pratiquaient ce que l'on nomme le culte du héros. Un des plus connus d'entre eux reste
celui d'Héraclès, les Spartiates eux mêmes se considéraient comme les descendants
directs de ce demi dieu. Il serait intéressant d'établir un parallèle entre ces personnages
issus de cette ancienne culture et entre les prophètes venus des monothéismes plus
tardifs. Même si au premier regard l'on note plus de contrastes que de similitudes,
Ulysse et Moïse partagent des caractéristiques communes. Ce qu'il ressort de ces deux
personnages mythiques c'est la figure héroïque qu'ils représentent pour leur civilisation
respective, de même qu'ils ont façonné l'ensemble de la culture occidentale. Ces héros
amenèrent à l'homme les fondements moraux de la société, à travers leurs actes, leur
engagement et leur force. Ils deviennent les références ultimes du code de conduite,
pour devenir un homme il est impératif de s'identifier à ces légendes, bien
qu'aujourd'hui ce phénomène agit de manière inconsciente. Ces figures imprègnent la
« génétique » même de l'existence humaine, du moins toujours en occident.
Alors que les héros originels remontent à l'antiquité, de nos jours des héros se
créent constamment. Ils existent à travers toutes sortes de médias, se transformant en
personnages populaires. Le héros est alors plus accessible, la plupart des gens peuvent
maintenant se retrouver plus aisément dans leurs aventures. Si l'on devait demander au
premier venu quelle est pour lui l'image du héros éternel il répondrait très certainement
quelque chose comme Superman. Certes les héros ont existé en tout temps. Ils
galvanisent ce que l'être humain a de meilleur en lui, ils agissent comme des repères, des
icônes immortelles qui glorifient la force de la nature humaine. En fait les super héros
modernes résulteraient du processus inconscient qui vise à retraduire le mythe de ce
bon vieil Ulysse. Toutefois nous remarquons une chose commune à travers les
personnages héroïques, ils tendent à s'homogénéiser. La personnalité du héros reste la
même dans les grandes lignes, il se veut le sauveur de l'humanité. Au fil du temps ces
traits se banalisent, faisant du héros une caricature de lui-même. Pourtant il semble que
l'homme commun apprécie toujours ces qualités (ou ces défauts) quitte à sacrifier son
esprit logique sur l'autel du conformisme.
L'image du héros est récupérée, elle se standardise et se retrouve absorbée par
des pensées uniformes qui ont donné naissance aux idéologies. Le héros sert de vitrine,
bientôt plus qu'une marionnette sans âme qui subjugue les foules et renforce
l'orthodoxie générale. Les éléments des cultures traditionnelles, les mythes héroïques
deviennent des instruments de l'état, organisme artificiel et corrompu. Qui n'a pas en
tête le noble peuple aryen dont le prestige culturel se voit toujours sali et politisé par
des ignares et des imbéciles ? Les héros deviennent des figures fantoches qui ont pour
seul et unique objectif d'abêtir le troupeau. La volonté héroïque se transforme en la
volonté de l'idéologie, aussi perverse qu'elle puisse être. Un nouveau moyen
d'asservissement à travers l'exaltation et l'enthousiasme pour le modèle héroïque. Ce
formatage de la pensée opère souvent par l'honneur. C'est la carotte qui fait avancer le
soldat sur le champ de bataille, c'est le socle émotionnel du citoyen bien pensant, c'est la
fierté de se sentir intégré... Le succès des régimes totalitaires se fonde en partie sur cette
mécanique. De nos jours les messages se font plus subtils, les films de superheros se

17

focalisent principalement sur la glorification des Etats-Unis et de ses valeurs. Bien
entendu la chose n'est pas mauvaise en soi mais la ferveur patriotique que cela peut
engendrer s'avère assez dérangeante. Les anciens empires et les plus grands états ont
toujours fonctionné de cette manière pour se renforcer eux-même et cela au point
parfois de modifier la réalité. Les héros patriotiques et nationaux des différents pays
appartiennent souvent à cette catégorie.
Ainsi en tant que propagande, le héros façonne le paysage culturel des
civilisations et des nations. Toutefois il existe à l'heure actuelle une fascination pour le
modèle de l'antihéros qui se fait de plus en plus persistante.
L'antihéros se définit par les caractéristiques contraires au héros traditionnel.
Alors que ce dernier agit systématiquement par altruisme l'antihéros est bien sûr motivé
par des actes égoïstes, ses objectifs s'accordent à ses ambitions personnelles. La plupart
du temps nous retrouvons un personnage tourmenté, régit par ses propres obsessions.
Sa présence dans les mythes et les histoires permet de créer un contraste générant ainsi
une empathie naturelle pour le héros. Seulement, il arrive qu'aujourd'hui l'empathie se
forme autour de l'antihéros lui-même. Dans d'autres récits plus modernes, l'antihéros
incarne le personnage principal. De coutume l'antihéros se démarque des autres,
souvent marginal il agit à l'encontre de ce qui est établit. Ainsi, nous pourrions citer,
parmi les nombreux exemples d'antihéros de notre temps, le justicier Batman ou encore
Mad Max. Nous pourrions aussi bien remonter le temps et évoquer l'épopée de
Gilgamesh, ce guerrier nomade d'origine Assyro-Babylonienne en quête d'immortalité.
Ce mythe remonte à 2500 av. J.-C. par conséquent antérieur aux aventures d'Ulysse.
Gilgamesh, recherchant la plante de jouvence a le désir profond d'échapper au sort
commun de l'humanité. Cette volonté de se hisser au-delà du destin des hommes fait de
Gilgamesh un antihéros, étonnant, lorsque l'on sait que son histoire est, mondialement,
la plus ancienne connue. Il existe aussi d'autres aspects de l'antihéros qui font de lui un
héros à part entière, mais ce cas désigne les personnages sans quête, l'individu lambda
ou le has-been, le maladroit. L'attrait qu'a la génération actuelle pour l'antihéros, dans
son sens le plus extrême, va jusqu'à l'engouement totale pour le méchant, l'ennemi de la
société voit son influence grandir. Il n'est pas rare de le voir affublé d'une philosophie et
d'une psychologie très profonde, raisons pour lesquelles les gens se retrouvent de plus
en plus dans ces caractères obscures.
Cet amour pour le « mal » (au sens où la moralité judéo-chrétienne l'entend) ne
date pas d'hier. Mouvement culturel qui apparaît à la fin du XVIIIème siècle, le
romantisme verra naitre ces héros individualistes, égoïstes et passionnés. Chez le héros
romantique l'idéal est bafoué, il détruit les standards classiques de la bienséance pour
mettre en avant une sensibilité exacerbée et subversive. Dans la littérature française le
héros romantique par excellence se nomme bien évidemment Lorenzaccio. Son histoire
est contée dans le drame romantique et éponyme, écrit par Alfred de Musset. L'oeuvre
se focalise sur la thématique de la révolte, autre élément majeur lié au héros
romantique. D'abord sous forme de rébellion politique les revendications de

18

Lorenzaccio se transforment en négation de toutes valeurs rationnelles pour finir sur un
pessimisme globale à l'égard de la société. En effet, la pièce en cinq actes se ponctue de
retour réguliers aux vices de la nature humaines. Aussi le héros romantique privilégie le
repli sur soi et la contemplation de la nature en tant que reflet des émotions ou de l'âme.
Il incarne donc l'antihéros absolu. Cette période de l'histoire est propice à l'émergence
d'esprits contestataires et virulents où l'émancipation ne se résume plus à une question
d'éthique, de moeurs mais s'élargit aux domaines sociale, politique, intellectuel et
artistique. L'antihéros s'élève en icône et célèbre l'individu. Seulement le héros
romantique, bien qu'il demeure lucide, reste déraisonnable. Il se complait dans des
désirs absurdes et recherche le bonheur en des idéaux inatteignables.
L'antihéros montre la voie au monde, ou plutôt à l'individu éclairé, afin qu'il
s'affranchisse de la vision manichéenne du bien et du mal. Ces deux termes, tels que
fixés par la pensée orthodoxe, sont dépassés. Pour évoluer, l'homme s'aventure au-delà
de ces principes pour en donner des définitions personnelles, propres à chacun. Il s'agit
pour l'humanité, pour les héros d'aujourd'hui et de demain de ne plus se limiter au
dualisme inhérent à la morale et aux mythes. Cette tendance à la remise en question
permanente prend naissance avec les philosophes du soupçon. On pense
essentiellement à Nietzsche, Freud et Marx. Même si nous pouvons retrouver les traces
de cette émancipation bien avant leurs théories, comme par exemple le Marquis de Sade
et sa conception du maître et de l'esclave. Chez ce dernier la figure du héros n'existe pas
vraiment ou alors elle est en devenir, dans une quête de l'identité qui mène à
l'immoralisme, citons entre autre des écrits du « divin marquis » Aline et Valcour. Il
semblerait que le libertinage pousse certains auteurs à délivrer une vision de l'existence
très en avance sur leur temps. Mais les héros de cette période, à l'image du Vicomte de
Valmont dans les Liaisons Dangereuses de Choderlos de Laclos, se dressent uniquement
contre l'idée de dieu, de la vertu et de la religion en général. Il manque au libertinage une
forte consistance philosophique, à la place ce mouvement n'est qu'une réaction au dictat
de l'Eglise. Il faudra réellement attendre le XIXème siècle pour voir apparaître les
valeurs nouvelles du héros de demain où le terme d'antihéros n'aura plus de raison
d'être puisqu'il n'aura plus de normes.
Le XIXème siècle inaugure l'ère du rationalisme, la raison et le matérialisme
guident la philosophie. La science ouvre la voie aux courants de pensées tels que le
scepticisme et la pragmatisme. C'est dans ce contexte intellectuel que va émerger la
vision du héros ultime; le Surhumain.
Il existe un livre qui cristallise le héros tel que nous pouvons le concevoir
aujourd'hui et il a pour titre Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche. Cet
ouvrage, que l'auteur sous-titre: « Un livre pour tous et pour personne », raconte
l'histoire fictive du poète-prophète Zarathoustra. Sa vie se rythme par des allers et
retours entre la nature et la ville, entre les hommes et la solitude. Il tente de prêcher,
tant bien que mal, le Surhumain au peuple. Quelques disciples tentent de le suivre mais
Zarathoustra les exhorte à trouver la voie par eux-même. Finalement il retournera à sa

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grotte, persuadé que l'homme n'est pas prêt pour son discours. L'originalité de l'œuvre
réside dans la glorification du Surhumain. Nietzsche, à travers son personnage iranien
affirme que l'homme représente un pont vers le Surhumain, sa philosophie se laisse voir
comme un défi constant qui pousse notre conscience à s'extirper de nos identités. Les
étiquettes que nous collons à notre existence asservissent notre personnalité, nous ne
devons pas nous contenter du confort de l'émulation parmi le troupeau mais trouver
une liberté qui puisse définir la profondeur de notre individualité. Zarathoustra devient
presque une sorte de héros romantique transcendé, mais là où le romantisme tire sa
force des passions humaines le Surhumain exalte la volonté de puissance (« Der Will zur
macht » dont la traduction littérale donnerait plutôt: la volonté vers la puissance). Alors
que ce héros d'un nouveau genre rejette l'état et la politique certains idéologues ne
tardèrent pas à s'en servir comme propagande pour le compte d'un régime totalitaire. Le
bonheur de la plèbe n'intéresse pas le philosophe allemand, il a simplement le désir
intime d'initier les libres penseurs de l'avenir. Le Sataniste embrasse pleinement cette
vision de l'existence, pour lui le bien et le mal se définissent en fonction de ses propres
plaisirs et déplaisirs. L'identité, l'action individuelle et la responsabilité sont au cœur de
sa vie. Le groupe, la communauté ou la nation se perçoivent comme moyens et non
comme fins.
Nous avons observé qu'à travers l'histoire la figure du héros pouvait remplir
plusieurs objectifs. Selon les époques le héros comble les besoins émotionnels humains
ou se retrouve utilisé par des gouvernements afin de renforcer leur pouvoir. Aussi le
héros incarne l'allégorie d'une impulsion intellectuelle. Il est cependant un autre cas de
figure qui engloberait presque toutes ces manifestations de l'héroïsme. Le Satanisme
nous permet d'appréhender la culture nouvelle de l'antihéros sous le prisme d'une
philosophie héritière du rationalisme et du matérialisme. Alors que les mythes
fondateurs des diverses civilisations se développent en opposant des archétypes pour
donner sens à des valeurs morales, une constante se retrouve un peu partout. Cette
constante est la soit disant représentation du mal par les monothéismes. Selon les
mythologies l'on projette sur lui l'aspect charnelle de l'existence (par exemple le Diable
dans le christianisme) ou alors le principe de la conscience éveillée (Prométhée chez les
grecs, Odin chez les scandinaves ou encore Shiva chez les hindous). Un des portraits les
plus élogieux de ce héros craint et redouté nous est dressé par John Milton dans son
poème épique Paradis Perdu. Ce chef d'œuvre de la littérature anglo-saxonne révèle un
personnage charismatique, déterminé et très humain en somme. Il n'épouse aucune
cause, uniquement guidé par son égo, inspiré par le triomphe de sa volonté sur le
monde. Désigné comme l'ennemi suprême Satan est le symbole absolu de la fierté, de
l'estime de soi. Pour les Satanistes cette entité mythologique représente l'individu qui a
fait le choix de définir pour lui même les notions de bien et de mal. Dans les anciens
écrits de l'Hindouisme, le Kulânarva Tantra, le dieu Shiva enseigne la connaissance de
soi et non la vénération de divinités extérieures. Il professe une philosophie centrée sur
la conscience pour échapper aux lois physiques, ces dernières nous maintenant dans
l'ignorance et la soumission. Inutile de préciser les similitudes flagrantes entre le

20

serpent de la genèse et le dieu Shiva à travers ce discours émancipateur. Il y a beaucoup
d'autres familiarités entre les anciens mythes des diverses civilisations du monde. En
tant que Sataniste je pourrais déterminer l'archétype du Prince des Ténèbres en
fonction de la théorie des Formes élaborée par Platon. Satan serait alors la forme
primordiale qui permettrait à la conscience de déchiffrer l'environnement dans lequel
nous évoluons. Le Diable, dans sa symbolique, possèderait deux niveaux de
compréhension, le premier charnel et sensible, le second intellectuel et rationnel voir
même métaphysique. Bien entendu il ne s'agit ici que de symbolisme et non de croyance
en une personne véritable. L'héroïsme nait de cette conscience de vivre, de pouvoir
changer les choses, de s'auto déifier par la force de sa volonté; métaphoriquement nous
pourrions nommer ce concept de la conscience celui de la « Flamme Noire ».
Le héros Satanique est un individu anticonformiste qui n'agit pas au nom du bien
être collectif. Bien qu'il demeure conscient de l'importance d'une société modérée par la
loi et l'autorité afin de garantir au mieux les libertés individuelles il ne peut se permettre
de s'identifier au groupe, à la masse. L'héroïsme classique reste beaucoup trop
impersonnel pour qu'il garde son ego intact. Or l'ego se trouve au cœur du Satanisme et
bien que le terme d' »indulgence » résume une bonne partie de sa philosophie nous
n'avons pas affaire à une religion qui promeut l'hédonisme aveugle. En réalité le
Sataniste, et en particulier ce que l'on pourrait qualifier avec amusement de héros
Satanique, se veut totalement discipliné, dont la maitrise physique et mentale surpasse
celle de la plupart du commun des mortels. Attention toutefois à ne pas penser que le
Sataniste possède le don de dépasser les capacités humaines. Il arrive que des
détracteurs hostiles au Satanisme affirment que même si cette religion se déclare
anticonformiste elle n'en reste pas moins une religion aussi conformiste que les autres,
avec ses règles, ses notions communes et ses fidèles qui acceptent l'étiquette de
Sataniste. Pour en finir avec cet erreur commune précisons une fois pour toute que le
Satanisme n'exige aucune conversion. Cela a certainement été répété maintes fois mais
rappelons le tout de même. A travers la compréhension du Satanisme l'individu
découvre que ses principes font déjà partie de sa nature propre. Il accepte le nom de
Sataniste par reconnaissance. Il admet le nom donné à cette philosophie qui l'encourage
à poursuivre ses intérêts personnels. Dans le cadre d'une tentative pour définir le héros
Satanique il serait judicieux de préciser que le Satanisme n'a pas pour vocation
d'instaurer une forme de fascisme. La vision du Surhumain, déjà évoquée plus haut,
désigne l'homme ou la femme créateur/créatrice de valeurs nouvelles, celui ou celle qui
échappe à son conditionnement mental et social, sans pour autant devenir marginal(e)
ou criminel(le). Grâce à son ego, à sa conscience d'être présent ici et maintenant le héros
Satanique ou le Surhumain créé le monde autour de lui, si sa conscience s'évanouit le
monde s'évanouit. Pour cette raison, le Satanisme déclare que nous sommes les dieux de
notre univers subjectif. Du point de vue du héros Satanique, tous les mystiques ou les
fanatiques de la Voie de la Main Droite soumettent leur volonté à une divinité non
existante, leur personnalité se dissout sous le poids des dogmes, ils abandonnent leur
amour (même si les textes soit disant sacrés exhortent d'aimer son prochain), leur

21

espoir, leur joie et choisissent de se complaire dans un sommeil létal. Non seulement le
héros Satanique embrasse la vie telle qu'elle se présente à lui mais il la célèbre, il en est
aussi le maitre en ayant un contrôle total sur son environnement. Le héros Satanique est
un modèle de stratification vivant, il semble aisément s'élever au-dessus de toute
situation, de tout conflit ou de tout attachement inutile. Grâce à sa capacité à se sentir
étranger aux affaires du monde il opère à un autre niveau, ses perspectives demeurent
larges et peuvent paraître démesurées aux yeux des « profanes ». En clair les pensées et
les agissements du héros Satanique s'accordent en totalité avec les caractéristiques du
Prince des Ténèbres lui même, phénomène d'une conscience accrue de la réalité.
La notion d'héroïsme dans le Satanisme échappe à la définition populaire
d'héroïsme dans la mesure où l'individualisme y joue un rôle prépondérant. A travers ce
regard neuf la définition du terme héroïsme ne s'accorde pas aux standards attribués
aux personnages qui ont façonné l'imaginaire collectif. Le héros Satanique n'a pas pour
objectif le bien être collectif mais le surpassement de soi.
Bien qu'il soit tentant de rapprocher l'archétype du héros Satanique avec celui du
héros antique, les deux entités ne peuvent correspondre totalement. Aussi nous avons
constaté que notre héros Satanique se situe aux antipodes du héros idéologique, le
Sataniste rejetant par nature tout concept lié aux masses. Quant au héros populaire il ne
désignerait qu'un pantin tout juste bon à appâter le plus grand nombre, un idéal illusoire
qui ne fait que maintenir un code morale vieille comme le monde mais nécessaire à
l'équilibre des sociétés. N'oublions pas non plus que le Satanisme, à travers l'essence de
sa philosophie, ne peut s'utiliser à des fins propagandistes. Toutefois notre société
d'aujourd'hui n'hésite pas à mettre à l'honneur l'anti héros. Cette mode actuelle est
l'héritage direct de l'époque romantique où les critères du héros semblent se rapprocher
de ceux de notre héros Satanique. Ce qu'il manquait à ce héros romantique au final n'est
autre que cette ambition nietzschéenne. Chez ce philosophe le plus important du XIX
ème siècle l'homme demeure un pont vers le Surhumain, nous retrouvons là l'idée du
surpassement de soi, il insiste aussi sur le mot individualisme. Cette figure du héros
solitaire qui a le désir de dépasser toutes les limites qui s'imposent à lui prend en partie
naissance dans le mythe de Satan. Sans grande surprise toutes les valeurs du héros
Satanique se retrouvent dans ce personnage: individualisme, surpassement de soi, autodétermination, égoïsme et anti conformisme.
En clair le héros Satanique, tel que nous parvenons à le définir, dans toute sa
modernité, représente une réelle innovation dans sa conception philosophique. Au-delà
de l'archétype du mythe biblique Satan est un modèle éthique qui correspond aux
standards d'une nouvelle forme d'héroïsme. La conception même du héros prend une
autre ampleur. Le héros actuel n'est plus au service de la communauté mais au service
de lui-même pour devenir le Surhumain. Le Satanisme permet de valoriser cette vision
réaliste du héros. En fait cela signifie même que cette approche de l'individu façonne une
forme différente de culture. L'imaginaire inconscient qui retiendra ces valeurs fera

22

naitre une société plus Satanique, bien que cette voie ne peut être arpentée que par une
élite.

23

Herr Ravn

LE MYTHE DE LA
VOIE DE LA MAIN
GAUCHE
Introduit en occident par
Helena Blavatsky, fondatrice de
la théosophie, la voie de la main
gauche
(LHP5)
tire
son
inspiration d’une voie tantrique6,
le
vamacara,
issue
de
l’hindouisme non-orthodoxe. Son
interprétation occidentale dans
l’ésotérisme est devenu un
dualisme
comprenant
deux
7
faces : la RHP et la LHP. Cette
notion est marquée dès le début
d’une connotation morale, d’un
coté les forces lumineuses du
bien (RHP) de l’autre les forces
maléfiques (LHP). En somme, il y
aurait deux façons universelles
d’interpréter et de pratiquer la
magie. Les colons anglais de
l’époque victorienne vont développer une fascination/répulsion en découvrant les aspects les
plus radicaux des tantras. Cependant l’exotisme aidant, la plupart des histoires relatant des
pratiques sexuelles du vamacara sont amenées pour titiller les sens des lecteurs du vieux
continent. Certains récits tombent dans les clichés chrétiens de la magie noire, et ne sont pas
sans similitudes avec les récits de sabbats. Cette lecture confuse produit une image faussée que
l’ésotérisme occidental va théoriser en deux étapes. La première reste une interprétation morale
chrétienne avec une condamnation de la LHP, la deuxième qui émerge après la seconde guerre
mondiale reconnait la pratique de la LHP, l’associant au « sexe sacré » et principalement à la
magie sexuelle.
Avant la fin des années 20, toutes les organisations occultes existantes suivent l’image
occidentale sulfureuse du vamacara. Le sexe devient un ingrédient de certains grades d’initiés
(O.T.O, A./.A, Fraternitas Saturni), une gnose secrète pratiquée par quelques uns. Néanmoins,
aucun de ces groupes ne se réclament de la LHP, même le mage décadent Aleister Crowley. La
5

LHP sont les initiales en anglais de Left Hand Path.
Le terme Tantrique fait références aux Tantras, un ensemble de pratiques rituelles étendues à l’hindouisme,
au shivaïsme et au bouddhisme depuis le VIIe siècle comprenant deux écoles, une de droite, mystique, et une
de gauche, licencieuse.
7
RHP sont les initiales de Right Hand Path.
6

24

diffusion des religions asiatiques allant en s’accroissant, elles restent malgré tout vues sous le
filtre d’un ethnocentrisme et fort mal connues d’un point de vue anthropologique. La plupart des
notions religieuses asiatiques intégrées à l’occultisme sont des interprétations bricolées avec des
arts occultes classiques tel que l’astrologie.
Vers la fin des années 20, des auteurs réactionnaires comme Guénon8, Evola9 ou Eliade10
étudient de façon plus académique l’hindouisme et le bouddhisme, critiquant la récupération
erronée qu’il en est fait par des mouvements comme la théosophie. Cependant la lecture de ces
auteurs n’est pas totalement universitaire, elle est ,elle aussi, liée à un romantisme nationaliste
et religieux qui considère l’époque moderne comme décadente d’un point de vue du sacré,
incapable d’accéder à la transcendance. L’avancée de l’histoire comparée des religions dans le
domaine indo-européen et la méthodologie Dumézilienne axe le débat sur la fonctionnalité des
castes. D’où le débat métaphysique qui oppose Evola à Guénon sur la dominance du roi
(guerrier) ou du prêtre. Si les nationalismes européens récupèrent le mythe indo-aryen, le
nationalisme indien a lui aussi effectué une relecture de l’hindouisme sous le prisme du joug
colonialiste. De ce fait, les penseurs hindous qui parcourent l’occident à cette époque diffusent
déjà un hindouisme traversé par les valeurs occidentales.
A l’aube de la seconde guerre mondiale, la LHP est un épouvantail au même titre que les
sorcières. La LHP sert d’anathème aux pratiquants de la RHP, et la magie sexuelle des occultistes
n’a pas grand rapport avec la vamacara indienne. Les principales sources de la magie sexuelle
proviennent des rosicruciens américains Hargrave Jennings11 (1817-1890) et Paschal Berverly
Randolph12 (1825-1875). Le célèbre mage anglais Aleister Crowley (1875-1947) est un
pratiquant acharné de la magie sexuelle, né dans une société victorienne fascinée par les plus
déviantes pratiques sexuelles, il fait de la spermophagie son crédo secret. Il affiche d’un côté un
masque de respectabilité en suivant la théorie à Randolph, mais dans la pratique, la magie
sexuelle de Crowley ne connait pas de limites. Derrière une théologie absconse, le but avéré de la
magie sexuelle à Crowley est la diffusion de sa volonté magique (divine) dans son sperme afin de
produire une modification de l’univers objectif. Pour Crowley le processus commence
idéalement pour finir matériellement par l’éjaculation de la semence. Le fluide obtenu par cet
acte est une transsubstantiation qui fixe le divin. D’un point de vue moral et selon Blavatsky,
Crowley est un pratiquant de la LHP, cependant lui-même se voit comme un pratiquant de la
RHP considérant sa Théléma comme un agapé.
On voit ici que la construction des termes LHP et RHP repose très simplement sur la symbolique
occidentale des termes « gauche » et « droite », dans le christianisme comme dans le paganisme
« la gauche » renvoie à l’impur. L’expression indienne est donc utilisée dans un contexte très
général, et traduit dans un universel dualiste qui ne reflète absolument pas le sens du vamacara.
L’exotisme enrobe les doctrines secrètes de ces gurus de l’avant guerre, et les religions d’Asie
sont une source sûr d’appâter le chaland, annonçant la marchandisation du « tantrisme ».
8

Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues, Paris, Marcel Rivière, 1921.
L'Homme comme puissance, 1926, livre, rebaptisé en 1949 Le Yoga tantrique.
10
Yoga, essai sur les origines de la mystique indienne, Bucarest-Paris, P. Geuthner, Fundatia pentru literatură,
« Bibliothèque de philosophie roumaine », 1936.
9

11

Jennings developpa une théorie générale des religions appelée Phallisme, liée à l’adoration du soleil et du
feu. Aleister Crowley s’en inspirera librement.
12
Randolph au contraire du vamacara, interdit toute magie sexuelle avec des femmes de petite vertu ou de
caste inférieure.

25

Après 1945, le dernier secrétaire de Crowley, Kenneth Grant va requalifié la LHP en la
confondant avec la magie sexuelle crowleyienne et en l’entourant d’une aura plus sombre. Grant
s’intéresse au côté obscur des religions13 et s’essaye à une reformulation du corpus thélémite
pour le rapprocher du vamacara. Grant est moins enclin à l’aspect matérialiste et spermophage
de Crowley, et s’axe plutôt sur un aspect astral qu’il définit comme psycho-sexuel. Cette nouvelle
tendance est très mal acceptée par les cadres de l’O.T.O, ce qui oblige Grant a crée un schisme au
sein de l’organisation. Pour autant, la LHP reste toujours liée à la notion chrétienne de magie
noire, le peu qui s’en réclament restent dans la perspective de Grant. Il faudra trente ans pour
que le corpus de Grant fasse des émules. Les années hippies 60/70 et le mouvement new-age
permettront un relativisme religieux qui démultipliera l’offre «tantrique » et ufologique14, de
quoi favoriser les théories imaginaires de Grant.
En 1966, un homme va bousculer le milieu occultiste en reconnaissant publiquement être un
adepte de la LHP, il est le fondateur du Satanisme moderne : Anton Szandor LaVey. Jusque là
personne n’avait osé réclamer une légitimité pour le Prince des ténèbres, la plupart des
occultistes pouvaient avoir une réputation sulfureuse liée à des activités déviantes, être des
« sorciers » ou « sorcières » néo-païens, tous se réclamaient de la RHP. Quelques années
auparavant un adepte californien de Crowley, Jack Parsons, s’était déjà engagé à un
rapprochement avec la symbolique du Diable au grand dam de Crowley. Or LaVey a comme ami
proche le cinéaste avant-gardiste Kenneth Anger, lui-même, admirateur de Parsons et de
Crowley. Le groupe d’individu suivant le Magic Circle à LaVey devient le cercle fondateur de
l’Eglise de Satan.
La vision de la LHP du satanisme a une optique éloignée des théories fantasques de Grant. LaVey
comme Aquino, qui fondera plus tard le Temple de Set, situent la LHP comme une philosophie
antinomienne, proche à la fois de Nietzsche dans la mise en abime des valeurs et de la fonction
de « sacré gauche » de Bataille. Le concept dépasse pour la première fois la notion de mal radical
ou de sexualité ritualisée, pour embrasser un authentique processus métaphysique.

13

Notamment le vaudou, le vamacara et la version négative de la Kabbale : les qlipoths. Néanmoins ses
connaissances en anthropologie religieuse sont superficielles et datées, rendant douteuses ses analyses
comparatives.
14
Grant récupère l’ufologie par l’intermédiaire de la mythologie extra-dimensionnelle de H.P. Lovecraft, auteur
pulp de SF des années 30, redécouvert dans les années 60/70.

26

Pentagram
GARETH PUGH
Gareth Pugh, né 31 août 1981 à Sunderland au Royaume-Uni, est un styliste anglais. Il vit
et crée à Paris. Collection printemps/été 2015.

Pentagram

Pentagram

Pentagram

Pentagram

Pentagram

Pentagram

Pentagram
GARETH PUGH

ENTRETIEN AVEC
HERR RAVN
En 2007, un projet de publication
concernant
un
entretien
avec
le
sociologue Nicolas Walzer auteur de deux
ouvrages sur le satanisme avorta pour
diverses raisons éditoriales. En voici un
extrait dont certaines réponses ont été
partiellement réactualisées.

Depuis combien de temps êtes-vous
sataniste ? Pouvez-vous narrer en
détail les circonstances de votre
découverte du satanisme ?
Herr Ravn : En 1997, j’effectuais mon
service militaire et avec un collègue
nous faisions des JDR, on avait
dans l’idée d’utiliser les clés
énochéennes pour un
scénario. On savait que
dans la Bible Satanique
il y avait des rituels où
étaient utilisées et
traduites les clés,
alors on a commandé
la Bible Satanique sur
internet.
On
a
découvert, en la lisant,
une philosophie de vie
qui nous correspondait et
par la suite je me suis procuré
les autres livres de LaVey. A partir de là,
j’ai commencé à approfondir mes
connaissances sur le Satanisme et pas
seulement du point de vue de LaVey.
Les satanistes semblent avoir un
rapport particulier avec le Mal. Plutôt
que d'y voir une dimension
handicapante et négative ils en
retirent une force équilibrante. Le
sociologue Michel Maffesoli parle
d'un certain recentrage sur la face
sombre de l'individu pour mieux
l'accepter, faisant fi des hypocrisies.
Comment voyez-vous le Mal ?

DIABLERIES V

Baudelaire écrivait dans les fusées :
“ Moi, je dis : la volupté unique et
suprême de l’amour gît dans la certitude
de faire le mal. – et l’homme et la femme
savent de naissance que dans le mal se
trouve toute volupté ”. Baudelaire, tout
comme Sade, relient le mal à la
jouissance et réintègrent l’idée de
“ perversité primordiale de l’homme ”
chère à Poe dans la philosophie
moderne. Car en réalité, Bien et Mal sont
des variables intrinsèquement liées au
plaisir/déplaisir. Le Bien est ce qui nous
semble plaisant, acceptable ou de valeur
d’après un certain point de vue, le Mal
est son opposé. Il y a des tendances de la
nature humaine qui sont dangereuses et
qui semblent proportionnellement
mauvaises
suivant
la
personne qui se trouve en
face. La nature humaine
est
capable
d’une
somme infini de mal,
les actes mauvais
resteront aussi réels
que les bons aussi
longtemps
que
l’expérience humaine
continuera et que la
psyché les jugera et les
différenciera. Personne ne
peut définir ce qu’est le bien
universel, car il est impossible de
dépasser la relativité et la faillibilité de
nos jugements moraux.
Comment
ressentez-vous
votre
satanisme à l’intérieur de vous ?
Comment le vivez-vous ? Certains
veulent créer un monde personnel
centré sur la face sombre de la nature
humaine, qu’en pensez-vous ?
Je ne vis pas le satanisme comme un
sentiment mystique, mais plutôt comme
un équilibre entre mon instinct de
primate et mon intellect. La face sombre
de la nature humaine, comme son
opposée, dépend de l’interaction de ces

deux facettes de l’Homme. Mais
contrairement à ce que l’on pense, c’est
l’instinct de primate qui la plupart du
temps
chez
l’Homme
influence
l’intellect, ce dernier ne lui fournissant
que des alibis à travers la conception
d’idées pour justifier son action. Je pense
que notre vision de l’Homme pessimiste
et cynique, nous amène à plus de lucidité
et à une meilleure discipline de cette
mécanique.
Vous avez une grande documentation
sur la question. Quel effet vous
procure le fait de partir à la
découverte de nouvelles tendances,
de chercher en profondeur sur le net
des ouvrages épuisés et notamment
de décrypter le vrai du faux à propos
des multiples rumeurs entourant
LaVey ?
Il s’agit d’avoir une connaissance
historique précise du satanisme et de
certains affabulateurs qui s’en réclament,
en tant que sataniste il est normal que
j’entretienne ma culture sur le sujet.
La plupart des gens ont une vision
superficielle du Satanisme, reflet du prisme
médiatique ou cinématographique. Un
sataniste ne peut pas se prétendre tel, s’il
ne connait pas sa culture.
Sur ce point, pouvez-vous nous
éclairer sur les rumeurs les plus
célèbres
autour
du
pape
noir véhiculées notamment par la
biographie autorisée de LaVey par sa
dernière femme Blanche Barton ? :
Marilyn Monroe ; le 30 avril :
fondation de l’Eglise de Satan mais
aussi jour du suicide d’Hitler, les
finances de l’Eglise de Satan, LaVey
ayant travaillé pour le FBI sur les
scènes de crime, LaVey influencé par
l’extrême droite (fasciné par Might Is
Right de Redbeard)…
Concernant Marilyn, c’est une histoire
inventée par LaVey pour donner du gras
aux journalistes, cela lui faisait d’autant
DIABLERIES V

plus plaisir qu’il était amateur de
blondes plantureuses. Il en va de même
pour l’histoire du FBI, de Rosemary’s
baby… bien que LaVey et Aquino ont
bien été conseillers techniques pour des
films de série B . Le 30 avril correspond
à la nuit de Walpurgis, une fête de
sorcière en Allemagne, rien à voir avec le
suicide d’Hitler comme aimerait bien le
faire croire certains auteurs à
sensations. Certes LaVey a bien connu J.
Madole, une figure bien connue de
l’extrême droite américaine, car Madole
était un passionné d’occultisme et
d’histoire, LaVey dispensait son don de
conteur lors de soirée privée chez
Madole et en échange il disposait de
l’imposante bibliothèque de ce dernier.
A-t-il trouvé Might is Right dans cette
bibliothèque ?
Fort
possible…
Néanmoins, LaVey n’a jamais été
influencé par la pensée d’extrême droite
( c’est plutôt la contre-culture d’extrême
droite qui a été influencée d’une certaine
manière par lui ) sinon il aurait conservé
le coté racialiste du livre de Redbeard.
D’ailleurs, on ne sait pas grand-chose de
Redbeard ni de la façon dont il voulait
que le livre soit perçu, peut-être
s’agissait-il d’une satire marxiste du
social-darwinisme en vogue à l’époque ?
Comment
définissez-vous
le
satanisme ? De même, Satan ?
Pouvez-vous détailler votre croyance
sataniste actuelle ?
Je conçois le satanisme comme une
ontologie moderne dont la doctrine
comprend
une
philosophie
existentialiste nietzschéenne, couplée
avec
une
éthique
sociale
machiavélienne, ceci dans une posture
politique aristocratique. Cette vision du
monde, épicurienne et cynique est
renforcée par la pratique efficace de
notre magie noire. Le satanisme ne
définit pas la magie comme surnaturelle
mais plutôt comme supranormale, c’est

à dire un art qui est compatible avec la
science et produit des résultats
exceptionnels. Quant à Satan (ou Set), il
est
l’Adversaire,
un
archétype
antinomien qui est une sorte de muse
stimulante, mais en aucun cas un dieu
que je prie. Quand je me réfère à Satan,
cela correspond au mythe païen qui
commence avec Set, puis qui se
“christianise” en diable au Moyen Age,
s’émancipe
avec
le
Satan
des
romantiques, et se fond à l’époque
moderne dans l’ombre Jungienne.
Y a-t-il un paradoxe dans le fait d’être
à la fois individualiste et d’être
pourtant uni dans une communauté ?
“ Une association d’égoïste ” disait
Max Stirner, une personnalité célèbre
dans ce milieu, est-ce concevable ? Il
existe par exemple le Misanthropic
Luciferian Order qui regroupe
plusieurs
musiciens
satanistes
suédois (Jon Nodtveidt de Dissection
jadis).
Une
“ communauté
misanthropique ” :
n’est-ce
pas
absurde sachant que par définition le
misanthrope ne supporte pas les
hommes ?
On pourrait prendre l’exemple de l’Etat
nation où les gens sans se connaitre
tous, sont tout de même liés par une
même “ forme imaginée ” et rend
possible une communauté. La plupart du
temps, les gens confondent “ égoïsme
éthique ” et “ narcissisme secondaire ”,
or ce dernier correspond plus à la vision
thélémite de Crowley, elle-même
dérivée de la métaphysique de Kant. De
même, l’égoïsme éthique du satanisme
est différent de l’égoïsme rationnel ou
psychologique d’Ayn Rand, qui est aussi
un absolu, un impératif kantien. Stirner,
Hobbes et Nietzsche montrent que
l’agent moral est justement celui qui
“ doit souvent agir dans son propre
intérêt ” et non pas “ peut seulement agir
pour son propre intérêt ”. Pour
DIABLERIES V

reformuler, le satanisme induit donc un
altruisme sélectif.
Les groupes lucifériens tel que le M.L.O
(aujourd’hui renommé Temple of the
Black Light ) n’ont qu’une vocation
magique et versent uniquement dans un
occultisme sombre, il n’y a aucune
philosophie derrière. Sans réflexion, la
magie noire mène à la destruction.
Quels sont vos écrits et personnages
satanistes favoris hormis LaVey ?
Michael Aquino qui a développé la
métaphysique du satanisme et tout le
collectif du Temple de Set depuis 1975.
Ces diverses analyses philosophiques,
historiques, magiques sont regroupées
dans the Ruby Tablet of Set, un recueil
de plus de 1500 pages. Karla LaVey,
pour avoir su s’opposer à la mainmise de
Blanche Barton et Peter Gilmore sur la
CoS. Zeena LaVey et Nicholas Schreck
qui ont écrit un bon livre sur la voie de la
main gauche “ Demon on the Flesh ” et
contribués avec M. Aquino a une critique
saine sur le culte que portent certains à
LaVey.
Que pensez-vous des messes noires ?
Il me semble que vous n’en pratiquez
pas, pourquoi ?
La messe noire est un rite occulte de
l’Eglise romaine, souvent empreinte de
paganisme, pratiquée le plus souvent
par des prêtres catholiques. Il y a
d’ailleurs plusieurs types de messe noire
(messe du Saint-Esprit, messe de saint
Sécaire…) qui ont évoluée au fil des
transformations sociales vers une forme
antichrétienne.
Cette
cérémonie
chrétienne pervertie, où des chrétiens
priaient le diable de réaliser leurs
souhaits a d’abord été pratiquée par
dissimulation dans un rituel normal,
puis à partir de Louis XIV, elle a pris sa
forme propre. Elle a depuis toujours
permis au bas clergé, pauvre, et aux
“ empoisonneuses ” comme La Voisin,
d’en faire un petit commerce lucratif. La

messe noire telle que le public la connaît
généralement fait référence à celles que
vendait La Voisin, dont le “ métier ”
consistait à vendre des pharmacopées
pour avorter et à se débarrasser des
fœtus que lui rapportaient ses clientes.
LaVey rappelle dans la Bible Satanique
que la messe noire n’est pas le rituel
satanique
principal
mais
un
psychodrame blasphématoire utilisé,
soit pour briser les tabous moraux
chrétiens de l’initié, soit
plus
festivement une célébration de groupe.
La messe noire est une parodie qui
s’effectue uniquement en groupe, elle
n’est d’ailleurs pas forcément basée sur
la liturgie de l’affaire des poisons et
aucun enfant ni animaux n’y est sacrifié.
En ce sens, notre rituel de la messe noire
ne suit pas le précepte catholique
d’invoquer Satan grâce au pouvoir de
Dieu, mais s’attache à mettre en valeur
ses éléments païens et antichrétiens
symboliquement.
L’acceptation de l’animalité de
l’homme est une constante du
satanisme. Comment voyez-vous
celle-ci ? On se souvient de la fameuse
phrase de LaVey : Satan représente
l’homme simplement comme un
animal parmi tant d’autres, parfois
meilleur mais souvent pire que ceux
qui marchent à quatre pattes, car,
grâce à son prétendu “ développement
intellectuel et spirituel ”, il est devenu
le plus vicieux de tous les animaux !
Reconnaître
l’animalité,
c’est
reconnaître nos origines, et éviter tout
anthropocentrisme
positiviste.
L’évolution nous a aussi dotés d’un
intellect puissant, cette potentialité nous
donne une liberté immense mais aussi
les responsabilités qui vont avec !
Certaines morales nient cette animalité
alors quelle est à la base de nos plaisirs
charnels, de nos capacités intuitives et
sensorielles. Nous acceptons la part de
violence biologique, d’instinct, inhérent
DIABLERIES V

à tout homme. Satan est d’ailleurs
souvent représenté comme un animal ou
un être mi-homme, mi-animal.
Mais l’animalité n’est-elle pas le
premier pas vers la barbarie, le
manque de discernement lorsqu’on
voit les “ bêtes ” insensibilisées que
sont
devenus
certains
serials
killers américains ?
La barbarie est bien souvent ce qui
qualifie les actes sans discernement de
ceux-là même qui la dénonce. Les
monothéismes
et
leur
anthropocentrisme nihiliste sont les
responsables des plus vils actes de
barbarie, selon leur propre définition.
L’intolérance est au cœur même de leurs
théologies, de même que tout idéalisme
tel que les nazis l’envisageait dans la loi
du sang. Toute vérité absolue qui place
l’Homme en opposition avec la Nature
est condamnée à refouler son animalité
et à la voir s’exprimer sans frein par
l’intermédiaire justement de son
intellect !
Dans
nos
sociétés
occidentales, “ l’amour du prochain ”
codifié en droit, va de pair avec une
xénophobie inavouable toujours latente.
Notre comportement de primate en
groupe fonctionne toujours sur le
schéma amitié/inimitié, l’Homme a
biologiquement un instinct de chasseur,
de tueur, et le vernis pacificateur de la
civilisation ne fonctionne qu’à l’intérieur
d’un groupe donné pour garder une
cohésion. On oublie un peu vite
d’ailleurs que c’est la guerre qui fonde la
civilisation. Les sérials killers sont des
primates rendus malades par la société,
ils ont focalisé leurs pulsions sexuelles
sur la mort. Aucune bête n’est
insensible, seul les spécistes y croient
encore.
Au niveau de votre comportement
intime, est-ce que le sexe exacerbé
prôné par LaVey vous permet de

mieux vous épanouir sexuellement
avec votre compagne ?
LaVey ne prône pas le sexe exacerbé,
mais d’assumer sa sexualité !
Un
chapitre de la bible satanique y est
consacré d’ailleurs. Je pratique avec ma
compagne une sexualité épanouie et
sans contrainte.
Les partouzes apparaissent comme
une composante du satanisme sur ce
plan, est-ce que vous soutenez l’idée
que
deux
adultes consentants
peuvent allez aussi loin qu’ils
veulent ? Que pensez-vous des
pratiques sexuelles extrêmes ou
simplement
“ non
conventionnelles ” ?
Non, les partouzes ne sont pas un dogme
sexuel sataniste, c’est un mythe, tout
comme le cannibalisme ou les sacrifices
d’enfants, utilisé par la pensée
dominante pour stigmatiser des
courants
hérétiques
ou
déviant
socialement. Mais un sataniste peu
s’adonner aux partouzes s’il le désire, de
même qu’il est libre d’avoir n’importe
laquelle des pratiques sexuelles avec un
partenaire consentant, quelles soient
extrêmes, non conventionnelles ou
illégales.
Quelle est la réaction des gens
lorsque vous leur apprenez que vous
êtes sataniste ? Comment vivez-vous
leur regard ?
Généralement passé la surprise de la
dénomination,
il
n’y
a
aucun
changement
notable,
les
gens
m’apprécient pour ce que je suis.
Cependant, pour des raisons de
tranquillité sociale, tout le monde n’a
pas
à
savoir
mes
convictions
personnelles.
Je crois que vous avez tout comme
Michael Aquino une grande estime
pour LaVey. Qu’est-ce qui vous plait
dans ce personnage ? Ses costumes de
DIABLERIES V

carton-pâte dans sa Black House lors
des messes noires n’étaient-il pas un
peu… ridicules tout de même ?
L’explication donnée par Introvigne
(dans son Enquête sur le satanisme,
Dervy, 1997): il ne voulait pas “ être
considéré comme dangereux par la
société civile et par l’Etat (qui
auraient pu aisément l’écraser) et
entretenir gratuitement sa propre
publicité dans des milliers d’organes
de presse ” (1997, p. 280) est-elle
satisfaisante ? Un tel décor n’est-il
pas décrédibilisant pour un jeune
mouvement de pensée prétendant
acquérir une respectabilité comme
l’Eglise de Satan dans les années 70 ?
Pas du tout, on oublie un peu vite que
l’Eglise de Satan émerge d’une culture
anglo-saxonne différente de la notre. Le
coté théâtral n’est pas du tout péjoratif
chez les anglo-saxons, il est festif et
parodique, regardez aux Etats Unis la
fête d’Halloween. Dans l’antiquité
certaines fêtes païennes, comme les
saturnales ou celles rendues à Dionysos,
avaient aussi un coté théâtral. LaVey a
baigné dans le milieu du cirque où il a
effectué divers jobs, de plus les années
60 baignaient dans une liberté
vestimentaire
jamais
connue
auparavant. LaVey aimait beaucoup les
personnages de fictions tel que Fu
Manchu ou Ming, des Bad Guys au visuel
marquant. Dans la vie quotidienne,
LaVey avait des gouts vestimentaires
d’un
maitre
de
cérémonie.
Curieusement, on n’applique jamais ce
jugement esthétique “ de ridicule ” aux
clergés des religions, qui pourtant
portent des tenues étranges !
Le satanisme de LaVey notamment
insiste sur la Loi du Talion, la victoire
des forts sur les faibles. Approuvezvous ce darwinisme social ? N’est-il
pas éminemment problématique
pour la vie en société et la relation
entre les hommes en sapant des

principes humanistes fondamentaux
(comme l’amitié, le secours à autrui,
la générosité…) ?
Il y a confusion dans les termes. La lex
talionis est une forme ancienne de
justice rétributive. Le darwinisme social,
lui, est une idéologie biologisante née au
XIXe, confondant l’idée d’évolution
biologique avec celle de progrès. On
retrouve ce darwinisme social à
différent degré chez Haeckel, Galton,
Hitler, Staline ou Hegel, mais pas dans le
satanisme qui s’inspire entre autre de
Nietzsche et de Spencer. C’est une
mauvaise interprétation de ces derniers,
très courante en France, d’une part
parce que Nietzsche est un auteur dont
les propos ont été réinterprétés
idéologiquement
par
sa
sœur
sympathisante nazi et d’autre part parce
que Spencer a une mauvaise réputation
en France à cause de Durkheim alors
qu’il est considéré comme un sociologue
important outre atlantique. Ces deux
auteurs ont un point commun dans
l’organisation de leur pensée ; ils sont
vitalistes.
La société quant à elle, est une façon
humaine de créer du confort à l’intérieur
d’un principe de vie chaotique, et les
satanistes savent l’apprécier, mais
l’histoire démontre que les principes
humanistes fondamentaux sont une
manière hypocrite de se donner bonne
conscience, tout comme l’universel
amour chrétien pour autrui.
A cet égard, le satanisme n’est-il pas
précisément très intolérant (ignorant
la différence) alors même qu’il prône
la
tolérance
et
l’ouverture
d’esprit pour se faire accepter ?
Les satanistes ne cherchent pas à
imposer un modèle universel et absolu,
nous sommes contre l’égalitarisme qui
tue la différence. Le principe même
d’avoir des valeurs différentes et de les
défendre fait qu’il existe des rivalités ou
des polémiques parfois des consensus,
DIABLERIES V

mais c’est le cœur même de la vie. A
l’inverse, du politiquement correct qui
nage toujours dans une hypocrisie
mielleuse nous affirmons clairement
notre hostilité quand c’est le cas.
LaVey s’empare du symbole Satan
pour opérer un renversement de
perspectives, certains diraient une
révolution
copernicienne,
en
établissant qu’il est le Bien,
l’acceptation de la vie à l’inverse de la
vision chrétienne. Pourquoi utiliser
ce mot si connoté, Satan, pour opérer
ce renversement ? Il s’agit de casser
les barrières de l’inconscient selon
LaVey, d’opérer un psychodrame…
Mais encore, le mot Satan était-il
vraiment obligatoire pour mener un
tel projet ? Le caractère “ tapageur ”
de ce mot semble être la raison même
de tous les reproches qu’on adresse
au satanisme.
De la même façon que Nietzsche quand il
intitule son livre “ Antéchrist ”, c’est un
symbole fort.
Plus loin, beaucoup de satanistes
disent avoir eu une révélation en
lisant la Bible Satanique : “ c’est ce
que j’ai toujours pensé au fond de
moi… ”. Précisément, la Bible de
LaVey est truffée de poncifs et de
banalités observables aujourd’hui
dans le comportement de la plupart
des occidentaux (à l’inverse de
l’époque de sa première édition où
elle était vraiment subversive). La
Bible
Satanique
n’est-elle
pas
devenue obsolète ? Il semble qu’elle
fasse “ doucement rire ” lorsqu’on
interroge un individu, jeune, lambda
dans la rue…
Les occidentaux d’aujourd’hui ne se
rendent pas bien compte de la liberté
qu’ils possèdent par rapport à certains
pays, où à une époque antérieure.
Encore que cette liberté, souvent se
rattache en réalité à une norme sociale à

suivre
dans
nos
démagogies
occidentales. Bien sûr que la Bible
Satanique écrite dans les années 60 peut
paraître moins subversive aujourd’hui
en occident. Cependant si on y regarde
de plus prêt elle le reste suffisamment.
Faisons un simple comparatif avec les
pratiques de nos contemporains :
- La BS prône un hédonisme épicurien,
dans la société il est plutôt compulsif
et narcissique.
- La BS revendique une justice
rétributive, dans la société elle est
arbitraire et compassionnelle.
Nietzsche est une lecture de chevet de
bon nombre de vos collègues. Il
semble pourtant avoir été travesti
souvent par les satanistes qui
pensent qu’il soutient la théorie du
plus fort en parlant du “ surhomme ”.
Or, ce philosophe dit clairement : “ Il
ne s’agit pas du tout d’un droit du
plus fort. Les faibles et les forts se
comportent d’une manière toute
pareille : ils étendent leur puissance
aussi loin qu’ils le peuvent ”1. Le
groupe de black métal Gorgoroth a
également déclaré : “ Twilight Of The
Idols a en effet une vision nihiliste, le
titre de l’album est d’ailleurs un
hommage à ce prêtre du nihilisme qu’est
Nietzsche ”.2 Or, Nietzsche n’est pas

non plus nihiliste, mais au contraire
vitaliste.
Que pensez-vous des
affinités entre le nietzschéisme et le
satanisme ?
Je suis d’accord avec vous, Nietzsche est
souvent mal compris car il semble se lire
facilement, mais comme sa pensée ne se
structure pas en système comme la
majorité des philosophes beaucoup s’y
1

In Nietzsche, Œuvres Posthumes (XVI, 437),
Alfred Kroner Editions.
2

Metallian, numéro 31, deuxième trimestre 2003, p.
11 à propos de Gorgoroth, Twilight Of The Idols,
Nuclear Blast, 2003.

DIABLERIES V

perdent, voir font des contresens.
Nietzsche
annonce
justement
le
nihilisme
de
notre
époque
et
l’importance de mise en perspective de
valeurs dionysiaques, apolliniennes,
aristocratiques…principes
que
le
satanisme met en avant. De même, le
surhomme n’a rien à voir avec cette
image de “ superman biologique ” que
les nazis rêvaient, le surhomme est celui
qui dépasse sa condition d’homme de la
masse.
Votre question sur Nietzsche marque
justement un point de connaissance qui
différencie à mon sens les pseudosatanistes, des authentiques. Définir
Nietzsche comme nihiliste et voir le
satanisme comme un nihilisme, c’est
renvoyer à une réflexion chrétienne. Or
le black métal s’inspire dès sa création
d’une vision chrétienne du satanisme.(
cf. Les seigneurs du chaos)
Quelle différence faites-vous entre
satanisme modéré et satanisme
extrémiste ? (Peut-on sortir de ces
deux expressions qui comparent peut
être trop le satanisme aux religions
instituées… ?).
Il n’y en a pas. C’est un point de vue
subjectif de la société, puisque tant que
nous restons dans son cadre, nous
sommes “ modérés ” et quand nous en
sortons nous sommes “ extrémistes ”.
Tout cela relève d’une certaine
hypocrisie politique, selon le dominant
du moment, prenons deux exemples :
Le deutéronome dans la Bible est
extrémiste d’un point de vue des droits
de l’homme, mais la bible reste le
référent
universel
des
religions
dominantes de l’occident. Maintenant
comparons avec un perdant de l’histoire,
Hitler, lui aussi en contradiction avec les
droits de l’homme dans Mein Kampf, il
est beaucoup moins toléré, pourtant les
deux ouvrages suggèrent des actes
qualifiés de criminels par nos sociétés.

Il en va de même pour l’action politique.
La Chine est un état totalitaire qui
effectue quotidiennement des actes
criminels selon les droits de l’homme et
qui est critiqué pour cela. Cependant la
Chine siège à l’ONU et vient de rentrer à
l’OMC ! Pourquoi les démocraties
occidentales sont-elles hypocrites ? Tout
simplement parce que la Chine est
devenue une puissance militaire et
économique majeure.
L’idée de “ prêtrise sataniste ” paraît
amusante pour l’individu lambda. Au
sein de l’Eglise de Satan notamment,
quelle est la fonction exacte d’un
prêtre ou révérend ?
C’est quelqu’un qui a prouvé sa maturité
et qui a suffisamment de culture et
d’éloquence
pour
conseiller
ou
communiquer sur le satanisme.
Le Temple de Set de Michael Aquino
est la deuxième Eglise sataniste dans
le monde. Son système très
hiérarchisé et hermétique pour les
non-initiés en occultisme est-il une
manière
d’intellectualiser
le
satanisme ou plutôt de le compliquer
?
Ni l’un, ni l’autre, le satanisme a toujours
été
une
métaphysique
mêlant
philosophie de vie, ontologie, recherche
intellectuelle…
L’Eglise de Satan est à l’inverse bien
plus accessible. Est-ce que ses Neuf
Affirmations par exemple ne sont pas
trop simplistes étant donné la
complexité de la vie ? LaVey disait
qu’il n’avait utilisé que quelques
minutes pour les écrire…
Et les neufs péchés capitaux ? Et la
chariah ? Soyons sérieux les neufs
affirmations ne sont que le descriptif de
notre symbole Satan dans un esprit
ironique. Quand je vois que le Coran et la
bible qui ont été écrit en plusieurs
DIABLERIES V

siècles, ne sont au final qu’un ramassis
de contradictions, de bon sens de sages
imbéciles, et d’intolérance, je rigole !
Etre simpliste, c’est se proclamer
détenteur de la Vérité morale, ne jamais
douter de ces révélations divines et
condamner l’autre pour vivre selon des
critères différents.
Tout comme le Temple de Set,
Aleister Crowley et sa doctrine
thélémite sont
très
complexes.
Beaucoup font l’erreur de le désigner
comme sataniste alors qu’il s’en
défendait lui-même. Est-ce qu’il
alimente vos réflexions en matière de
satanisme ?
Non pas vraiment, même si Crowley a
été un mystagogue brillant son
occultisme est d’un autre siècle. Son
hermétisme est beaucoup trop inspiré
de la Bible, de la Kabale et des religions
asiatiques, sa philosophie se résume a
l’idée utopiste de Rabelais mélangée à
une interprétation narcissique du
postulat de volonté/loi dans la
métaphysique de Kant. Pour moi
Crowley s’apparente plus à un artiste
mystique comme W. Blake.
Crowley ne voulait pas être assimilé à un
“ sataniste ” vénérant un Satan chrétien,
pour lui ce concept n’avait pas de sens.
Rick Rinker du 600 club est un ancien
révérend de l’Eglise de Satan qui tout
comme vous critique la direction de
l’Eglise de Satan depuis la mort de
LaVey. Que reprochez-vous à Peter
Gilmore et Blanche Barton ?
Tout simplement d’avoir transformé
l’Eglise de Satan en un fan club de LaVey
et de réduire la philosophie satanique à
un kit idéologique simpliste. Il faut
savoir qu’à la fin de sa vie, LaVey avait
de graves problèmes de santé, Blanche
Barton profita de la faiblesse de LaVey
après une attaque cardiaque pour lui
faire changer son testament totalement
en sa faveur. Ce qui entraîna à sa mort,

et à la lecture du testament une bataille
juridique entre les filles de LaVey et
Blanche Barton. Karla et Zeena LaVey
gagnèrent juridiquement en récupérant
des droits sur l’œuvre de leur père, mais
Barton garda le contrôle de l’Eglise de
Satan. Depuis, Barton a fait de l’Eglise de
Satan un véritable business s’entourant
de P. Gilmore pour conduire ses affaires.
Gilmore, qui n’a ni le charisme de LaVey,
ni son éloquence s’empresse de
réinterpréter la philosophie satanique
en un réducteur social-darwinisme et
remettant au gout du jour des rituels
que LaVey avait jugé obsolètes. Barton
augmente la cotisation de 100%, la
passant à 200$ et une cotisation est
demandé pour crée des grotti. Une
intolérante orthodoxie est mise en place,
consistant à dire, que seuls les vrais
satanistes sont membres de l’Eglise de
Satan, opinion contraire à ce que LaVey
avait écrit dans un article du Cloven
Hoof. La mascarade commerciale de
Barton a complètement décrédibilisé
l’Eglise de Satan, la pauvreté des
contenus de leur publications et leur
rigidité n’attire plus que des gens en
attente d’une idéologie “ prête à
l’emploi ”.
Rinker
parle
d’ “ évangélisme
satanique ” pour choquer et mieux
faire passer son message sataniste.
Pensez-vous qu’il faille toujours
provoquer
pour
asseoir
le
satanisme ?
Non, il faut qu’il y ait un intérêt
esthétique ou médiatique particulier, la
plupart
du
temps
ceux
qui
surenchérissent dans la provocation ont
un discours creux et se sont souvent des
groupuscules pseudo-satanistes.
Sur ce point, plusieurs intellectuels
pourtant
sympathisants
de
mouvements ésotériques comme
Mircea Eliade notamment, ont
critiqué fermement LaVey pour sa
DIABLERIES V

stratégie marketing mais aussi pour
la pauvreté de son système de
pensée.3Fin stratège, LaVey n’était-il
pas avant tout un excentrique de la
contre-culture qui a profité d’un bon
filon médiatique (et la peur farouche
du diable aux Etats-Unis) pour
devenir célèbre ?
LaVey a bien sur utilisé à ses fins les
médias de façon habile, notamment lors
de l’avant-première de Rosemary’s baby,
il a eu aussi un dossier central dans le
Times en 1972. La curiosité des médias,
LaVey a su l’utiliser avec parcimonie
pour l’image de l’Eglise de Satan. S’il
avait voulu faire du marketing religieux,
il aurait fait une émission de radio ou de
tv quotidienne à la manière des
évangélistes. Mircea Eliade n’ a fait
aucune recherche de terrain à l’époque,
c’est un historien des religions
aujourd’hui fort critiqué pour ses
grandes théories générales et ses
préjugés traditionnalistes, largement
infirmées par l’anthropologie. Marcello
Truzzi, sociologue américain, qui
étudiait à l’époque les mouvements
occultes, a fait d’ailleurs une critique du
livre d’Eliade sur l’occultisme. La plupart
des critiques sont faites par des
intellectuels qui ne font pas l’effort
d’analyser l’ensemble du corpus
satanique, ni de tenter une observation
participative. Ils se contentent ici où là
de piocher des références qui abondent
dans leurs préjugés. Une critique n’est
valable que si elle procède d’une
argumentation
basée
sur
une
méthodologie scientifique. Il y a souvent
derrière ces critiques simplistes, un
mépris pour l’étude en sciences
humaines des sujets tels que l’occulte, le
paranormal…
Quel groupe sataniste actuel vous
semble
particulièrement
digne
3

In 1978, Occultisme, sorcellerie et modes
culturelles, Paris, Gallimard (essais), p. 83-84.

d’intérêt et novateur ? La First
Satanic Church de la fille aînée LaVey,
Karla, prolonge t-elle bien le discours
initial de son père par exemple ?
Les
deux
seules
organisations
sataniques dignes d’intérêts, sont la
First Satanic Church de Karla LaVey et
le Temple de Set de Michael Aquino.
L’une poursuit le travail de son père en
conservant l’esprit originel de l’Eglise de
Satan, l’autre a crée un ordre initiatique
se rapprochant dans sa structure de la
Golden Dawn. Chacun représente une
facette du satanisme qui était présente
au départ. Il n’y a pas de rivalité entre
les deux organisations, Karla LaVey et
Michael Aquino s’entendent bien, ils
avaient fait ensemble des conférences
sur le satanisme dans les universités
américaines pendant les années 1970.
Que pensez-vous de la Fédération
Sataniste Française au sein de
laquelle vous avez été responsable
régional ?
La FSF était une structure hétéroclite et
opaque, aujourd’hui dissoute car son
responsable est décédé. A mon sens le
corpus manquait de rigueur, mais cela
m’a permis de jeter un œil sur la
pratique du satanisme en France. Et il
faut dire que le contexte est très
différent des pays anglo-saxons car
souvent ce que l’on appelle “ satanisme ”
en France n’est qu’un vaste mélange de
différents courants occultistes ou
ésotériques. Eliphas Levi, Crowley,
Papus, Guaita et tous les différents
grimoires de démonologie, voilà les
œuvres lu par ses pseudo-satanistes, qui
souvent préfèrent le terme de
lucifériens. Autant vous dire que le
nombre de satanistes à la FSF était très
réduit !
Aujourd’hui
moribonde,
elle
proposait une Constitution 35 pour
une éventuelle prise de pouvoir.
Pouvez-vous détailler ses mesures
DIABLERIES V

(taxation de toutes les églises, aides
accrues à la recherche…) ? Un
gouvernement sataniste apparaîtrait
comme profondément problématique
et semblerait mener au chaos, vous
croyez à l’avenir d’une société
sataniste ?
Notre philosophie implique que nous
avons des préférences dans les
orientations politiques qui sont prises
au niveau national. Nous suivons des
principes
individualistes
et
aristocratiques, au sens de méritocratie,
avec un pragmatisme machiavélique.
Cette constitution 35 ressemble à un
catalogue dont je ne vois pas l’utilité,
quant à l’avenir d’une société sataniste
elle n’est pas d’actualité.
Que pensez-vous du nouveau groupe
sataniste Joy Of Satan ? Comment
s’est-il fondé et quelle est son
actualité aujourd’hui ?
C’est un groupe fondé par une certaine
Marlène Dietrich qui sous couvert d’un
“ satanisme spirituel ” propage une
idéologie antisémite. Joy of Satan est
l’exemple même de ces pseudosatanistes qui derrière une façade de
démonolâtre cache une rhétorique
basique d’extrême droite. Beaucoup de
jeunes membres, l’ont découvert au fur
et à mesure, ce qui a entraîné de
nombreux départs. Car JoS a ouvert ses
portes aux mineurs, notamment aux
adolescents, une technique classique
d’embrigadement
néo-nazi.
Les
organisations sataniques comme la CoS,
la FSC ou le ToS n’acceptent que les
personnes majeures, car il faut un
minimum de culture et d’expérience
pour y participer.
The Process Of Final Judgement a
influencé beaucoup d’artistes de la
contre-culture notamment Genesis P.
Orridge de Throbbing Gristle. Que
pensez-vous de cette communauté
aujourd’hui disparue ?

C’était un groupe issu de la culture
hippie et qui réinventait le christianisme
en puisant des idées à la scientologie et
Jung. Leur particularité était qu’il
vénérait Jéhovah, Christ, Lucifer et
Satan, chacun étant une étape qui
menait à Dieu. De Grimston avait un coté
sombre dans ses textes, c’est d’ailleurs
ce qui a fait que le groupe s’est recentré
avec sa femme (sans lui) dans une
optique évangélique. The Process avait,
lors de leur passage à San Francisco,
proposé à LaVey de s’associer à eux,
mais il a refusé catégoriquement ayant
une aversion profonde pour les hippies.
Robert De Grimston était jungien.
Que pensez-vous de la psychanalyse
de Carl J. Jung ?
Elle est plus intéressante d’un point de
vue conceptuel que celle de Freud,
néanmoins on reste dans le domaine de
la pensée magique sous couvert de
procédés scientiste. Les archétypes
jungiens n’ont pas de valeur scientifique,
ils se rapprochent de la théorie des
formes de Platon.
Certaines
organisations
comme
l’Order Of Nine Angles, ne sont-elles
pas
sectaires et
dangereuses (en
définissant comme secte, le groupe
qui se sépare de la société pour vivre
en autarcie en taxant ses membres) ?
L’ONA n’est pas une secte au sens où on
l’entend en France, cette organisation
est un peu particulière, elle se
revendique
“ sataniste traditionnel ”
mais son fondateur (et unique
membre ?) est un pilier de l’extrême
droite anglaise. En fait, l’ONA pratique
un aryanisme déguisé en satanisme et
ses influences s’orientent vers des
auteurs comme Spengler, Turner,
Toynbee…évidemment, on n’évite pas la
relecture nietzschéenne avec une
déformation social-darwiniste typique
des mouvements néo-nazis. David Myatt,
son fondateur a inventé une pseudoDIABLERIES V

tradition anglaise dans la vénération
d’une déesse baphométique, à la
manière de Margaret Murray. C’est une
constante
chez
les
mouvements
d’extrême droite de s’inventer une
origine, une mythologie et de falsifier
l’histoire. L’historien N. G-Clarke
l’explique clairement dans son livre
“ Soleil
Noir ”.
Ces
mouvements
anomiques cherchent à infiltrer leur
idéologie
politique
dans
des
philosophies nietzschéenne comme le
satanisme qu’ils considèrent comme
socialement plus acceptable. Cependant,
ils ne peuvent à chaque fois s’empêcher
d’afficher leur ressentiment, leur haine
violente, et de vouloir qu’elle soit
acceptée. Si Michael Aquino s’est opposé
à l’ONA, c’est bien parce que leur volonté
de puissance est celle des faibles et
manque totalement de discipline
intérieure.
Certains observent que l’on rencontre
des personnes intelligentes et
sensées dans ces courants occultistes
mais aussi beaucoup de désœuvrés,
d’alcooliques voire de drogués qui ne
semblent être attirés que par le
sulfureux,
le
rassemblement
sexuel...et jamais par les théories…
En effet, c’est la raison pour laquelle
LaVey critique cet occultisme de
désœuvrés dans l’introduction de la
Bible Satanique, le satanisme aborde
l’occulte avec pragmatisme. De même,
Austin Osman Spare a ouvertement
critiqué Crowley et tous ces occultistes,
plus préoccupés de leur prestige et des
avantages qu’ils en tirent, que de leur
système. Les ouvrages occultistes jouent
d’ailleurs leur succès commercial sur
une dose de sensationnalisme. Il faut
dire aussi que la majorité des occultistes
même s’ils rejettent en bloc la théodicité
chrétienne, une étude sociologique4
4

Marty, Martin. 1970. The occult establishement.

Social Research 37.

montre qu’ils en acceptent la moralité ce
qui n’est pas notre cas.
Que pensez-vous des dernières
affaires de profanation dans le
Morbihan et en Bretagne (notamment
le groupe True Armorik Black
Métal) ?
Pouvez-vous
rappeler
brièvement
cette
dernière
profanation
revendiquée comme
païenne ? Comment les satanistes
réfléchis peuvent-ils négocier ces
phénomènes ?
Les profanations de cimetières ou
d’églises semblent être devenu un
hobbies à la mode ces dernières années
que se soit pour des raisons politiques,
pathologiques ou autres… néanmoins à
l’origine, c’est une tradition spécifique
aux skinheads qui n’a rien avoir avec le
satanisme. Des amalgames sont faits par
les médias car on retrouve parfois tel ou
tel symbole satanique sur les tombes,
mais encore une fois je le répète aucun
rituel satanique ne prévoit de profaner
des tombes. Le coté “ païen ” est parfois
revendiqué en prenant exemple sur Varg
Virkenes, mais là aussi le terme est
galvaudé puisqu’il ne s’agit pas d’une
revendication religieuse, mais d’une
mythologie d’extrême droite qui se pare
d’une aura “ païenne ”. Se battre contre
des morts ou saccager des églises au fin
fond de la campagne n’a rien de glorieux,
c’est plutôt pathétique.
Comment voyez-vous la promotion
médiatique donnée au satanisme par
des
personnalités
médiatiques
comme Marilyn Manson ?
Bonne ! Le révérend Manson présente le
satanisme de façon réfléchi, cultivé et
esthétique, il a su aussi se distancier de
l’Eglise de Satan tout en respectant
l’esprit de LaVey.
Récemment, avant qu’il ne vienne
jouer à Toulon pour la promotion de
son dernier album, un prêtre local
DIABLERIES V

conviait les chrétiens à faire cinq fois
et demi le tour de la salle de concert
pour lutter contre les forces du mal.
Que pensez-vous de cet impact de
Manson ?
Heureusement pour les chrétiens, le
ridicule ne tue pas. Manson est un
révélateur de l’intolérance chrétienne, il
fait ressortir la haine que possèdent tous
les monothéismes quand on détourne
leur fond de commerce, les jeunes.
Manson avec son art, amène des
questionnements sur la chair et
l’existence, qui sont des tabous chez les
chrétiens. C’est un révélateur de
l’inadéquation entre le catéchisme
chrétien et l’existence charnelle.
Que pensez-vous de la Wicca ? Y a-t-il
un lien assez général avec le
satanisme ? Comment expliquez-vous
l’animosité qui existe entre un wiccan
et un sataniste ? Il est amusant de
constater que chacun dit de l’autre
qu’il n’est qu’un chrétien inversé.
La Wicca est un courant qui postule qu’il
y aurait une continuité historique dans
un culte polythéiste à mère Nature, une
“ tradition ” de sorcières qui auraient de
siècles en siècles conservées et transmis
leur savoirs et leur rites. Ce mythe
historique se base entre autre sur deux
sources fausses historiquement : M.
Murray et Michelet. Le livre des ombres
de G. Gardner, fondateur de la Wicca, a
en grande partie été inspiré par A.
Crowley. Aujourd’hui la Wicca a épuré le
travail de son fondateur, jugé misogyne,
elle s’est peu à peu transformée en une
religion féministe très new-age. La
Wicca n’a pas de philosophie, juste un
système magique manichéen où les
rituels ressemblent à des prières et le
“ choc en retour ” est un principe
magique
moralisateur.
Psychologiquement, la Wicca est un
idéalisme magique, désirant que la
Femme soit puissante mais en réalité
elle ne fait que renforcer son

incompétence dans le monde matériel.
Dans The
Satanic
Witch ,
LaVey
expliquait que la véritable sorcière
n’était pas celle qui brulait sur le bucher,
mais celle qui partageait la couche de
l’inquisiteur !
Quelle différence faites-vous entre
satanisme
et
luciférisme ?
Le
luciférisme serait surtout axé sur
l’étalage de sang avec les messes
rouges et voué au Dieu bon, Lucifer,
tandis que Satan est le Dieu sombre,
mauvais… ?
Le luciférisme renvoie la plupart du
temps a une vision gnostique
mélangeant plusieurs influences. Les
références des lucifériens sont souvent
des grimoires de démonologie chrétiens
ou des livres religieux (grimorium
verum, malleus maleficarum, livre
d’Hénoch, Al Jiwah…), un hermétisme
sombre (Typhon, Lilith, Tiamat, Qlipoth,
Legba…) et des mythes solaires (
Baelder, Christ, l’Hyperborée, Urania…).
Le sacrifice d’animaux ou d’humains fait
partie de leur rituels contrairement au
satanisme. Curieusement, les lucifériens
n’apprécient pas trop le nom de Satan,
jugé trop sombre, même si parfois ils
l’utilisent par provocation, ils préfèrent
un symbole lumineux alors même que
leurs “ doctrines ” sont nihilistes ou
chaotiques. Le luciférien est rarement
un personnage prométhéen, avec une foi
dans le progrès, comme le décrit
souvent la littérature, il pratique encore
un occultisme du XIXe.
Connaissez-vous les travaux du
luciférien JP Bourre à ce sujet ainsi
que son passage télévisuel sur
Antenne 2 dans lequel il pratiqua une
messe rouge en sacrifiant un coq ?
Pouvez-vous donnez des détails de
cet acte qui lui a valu une
condamnation et donner votre avis ?
J.P Bourre est un personnage du folklore
occultiste français, qui aime le
DIABLERIES V

sensationnalisme car cela fait partie de
son business. Il est l’archétype même, de
l’occultiste du siècle passé que LaVey
critique, un chrétien déguisé qui a peur
du Mal. Quant à la condamnation pour
avoir sacrifié un coq, bien que je sois
contre le sacrifice d’animaux, je ne vois
pas en quoi ce serait plus criminel qu’un
rite sacrificiel effectué par un musulman
ou un hougan. Les pouvoirs publics
manquent de cohérence. Néanmoins, les
écrits de J.P Bourre sur les sujets du
satanisme ou du vampirisme relèvent de
l’imaginaire et non d’une connaissance
factuelle, ce sont des ouvrages
“ alimentaires ” destinés à un public
crédule.
Que pensez-vous des rapports entre
le satanisme et l’extrême droite ?
Ils sont conflictuels, car l’extrême droite
aime séduire de nouveaux adeptes par
l’intermédiaire de mouvements culturels
déviants, elle copie ou tente d’infiltrer
ces mouvements, mais dans le cas du
satanisme il y a une énorme
contradiction dans son choix car le
satanisme n’est pas une idéologie
totalitaire pour la masse, ni une
quelconque élite raciale, et encore moins
un antisémitisme. A chaque fois, qu’une
tentative d’infiltration a été tentée soit
au Temple de Set, soit à l’Eglise de Satan
les auteurs ont été virés immédiatement.
C’est
pourquoi
actuellement
les
“ ésonazi ” tentent plutôt de créer leurs
propres groupes comme Joy of Satan,
OLHP… j’utilise le terme “ ésonazi ” car
ce n’est qu’une partie de l’extrême
droite attirée par l’ésotérisme et des
auteurs comme Savitri Devi, Miguel
Serrano…
La politisation du satanisme est-elle
un danger ?
Toute philosophie de vie est politique,
elle donne des lignes directrices que
chacun affine selon ses goûts. Les

satanistes ont plutôt une ligne directrice
libérale.
Les satanistes ont souvent joué avec
les tenues militaristes, rangers,
treillis, croix en tout genre… par
exemple
Boyd
Rice,
musicien
industriel et ancien ministre de
l’Eglise de Satan qui a fréquenté
longtemps des réseaux White Power.
Vous aussi vous avez une allure
martiale à tel point qu’on est déjà
venu vous demander si vous étiez
nazi. A force de jouer sur le fil du
rasoir idéologique, ne risque t-on pas
de s’y couper ? Peut-on se contenter
seulement de dire comme Lemmy de
Motörhead, Tom Araya de Slayer…
qu’il ne s’agit que d’une fascination
esthétique et charismatique ?
Esthétique et idéologie sont deux choses
distinctes
aujourd’hui.
La
mode
emprunte beaucoup aux uniformes
militaires, vous trouvez d’ailleurs des
magasins de surplus militaire un peu
partout. De même vous allez trouver des
tee-shirts à l’éffigie du Che, c’est très
tendance. Ce n’est pas pour autant que
la personne sera un communiste
révolutionnaire.
Le satanisme doit-il/peut-il devenir
un courant de pensée à part entière ?
Un marin britannique a récemment
été autorisé très officiellement par
son gouvernement à pratiquer son
culte au sein de la Marine. Est-ce une
façon pour le satanisme d’être
progressivement accepté par la
société ?
Dans les pays anglo-saxons, il existe plus
de souplesse pour créer une association
cultuelle, chaque citoyen du moment
qu’il
respecte
les
démarches
administratives peut créer son culte. Il
n’y a pas comme en France, de main
mise sur la religion par les
monothéismes et le terme de secte
n’existe pas légalement. Le fait que nous
DIABLERIES V

utilisons le mot “ secte ” dans un sens
négatif montre bien que notre pensée
juridique reste imprégnée des vieux
réflexes intolérants du catholicisme.
L’ “ autre ” religion n’est pas dans la
vérité, elle n’est pas vrai, elle est donc
une secte dangereuse. Nous sommes en
France un état laïque et pourtant tout le
référent
religieux
ramène
invariablement au catholicisme, c’est
ainsi que nous avons l’institut catholique
qui dispense une formation pour les
imams ou que les monothéismes sont
les seules religions présentent au conseil
de bioéthique.
Est-ce que derrière la lutte contre une
certaine forme de religion, le
satanisme ne lutte pas en premier
lieu contre la société qui l’environne ?
A force de critiquer la société, n’en
vient-on
pas
à
critiquer
continuellement tout ce qui est érigé
en système : c'est-à-dire littéralement
à être négativiste ?
Oui, dans un certain sens nous luttons
pour garder un espace de pluralité au
sein de la société, souvent rigide et
normative. Nous critiquons tout système
qui n’a pas assez de souplesse pour
permettre à chaque individu de
s’épanouir dans sa différence. Nous
sommes pour un système social qui
laisse un maximum de liberté
contractuelle à chaque individu, et
contre un système qui dicterait d’en
haut le “ bien pour tous ”. Cette
différence politique, on la retrouve entre
Dieu et le Diable, le Tout-puissant
commande le “ bien pour tous ” tandis
que le Diable propose un pacte, c’est à
dire un contrat, qui responsabilise
chacune des deux parties.
Comment voyez-vous le traitement
médiatique accordé au satanisme en
France ? Les auteurs comme Jacky
Cordonnier, Paul Ariès qui ont déjà

écrit sur la question, qu’en pensezvous ?
Il est sensationnel, racoleur, dénué de
réflexion scientifique et favorise
l’émergence de charlatans pseudospécialistes du satanisme qui en font un
business. Bien souvent, ces pseudospécialistes diffusent des amalgames qui
favorisent leurs idéologies politiques ou
religieuses. Ces charlatans sont pour
certains diplômés dans un domaine de
compétence qui ne relève pas du sujet,
mais en France, il y a une forte frilosité
des sciences humaines à travailler sur
un sujet comme le satanisme, ce qui
laisse des portes ouvertes a n’importe
qui. Au Etats-Unis, le sujet est abordé
par les sciences humaines (sociologie,
anthropologie, ethnologie) depuis les
années 1970 par des auteurs comme
Truzzi, Lewis, Richardson ; et Michael
Aquino a contribué à enrichir en
documentation l’institut de Chicago. Ce
qui montre l’énorme retard qui subsiste
en France, et la détermination qui m’a
poussé depuis trois ans à collaborer
avec différents chercheurs qui se
risquaient à travailler sur le satanisme. Il
existe maintenant un certain nombre de
travaux fait par des sociologues de la
Sorbonne et une ethnologue de
Nanterre, ainsi qu’un livre de
vulgarisation scientifique fait par un
collectif sous la direction d’O.Bobineau.
Ces travaux, sérieux dans leur
méthodologie, renvoient Mr Cordonnier
et Mr Ariès à leur médiocrité
journalistique,
et
donnent
aux
journalistes qui le désirent les bases
d’un travail d’investigation.
Presque
tous
les
satanistes
envisagent leur rapport à la société
comme un rapport de force entre le
conformisme et l’anti-conformisme.
Ils critiquent constamment la société
de consommation et parle de
“ mentalité de troupeau ”. Peut-on
sortir de ces considérations binaires :
DIABLERIES V

anti-médiatiques et
pro-contrecultures ?
L’erreur serait en effet de tomber dans
le piège du manichéisme contre-culturel
prôné par certains courants politiques
comme l’alter mondialisme. Certes
souvent le discours public favorise la
simplicité au détriment de la complexité
du sujet traité, une rhétorique binaire a
souvent plus d’impact auprès des gens.
En réalité, pour un sataniste, le
“ confort-misme ” est avant tout un
principe ou la conscience se dissout
dans la médiocrité de la moyenne. C’est
un instant choisi de décompression où le
Self est mis en veille ; il faut aussi savoir
utilement jouer avec cette “ mentalité de
troupeau consumériste ”.
Comment voyez-vous le fait qu’il y a
500 ans, en Europe, vous auriez été
brûlé comme le diable en personne –
et
qu’aujourd’hui
l’Iran
vous
réserverait à peu près le même sort ?
L’intolérance et le fanatisme des
monothéismes existera toujours car il
est inscrit au cœur même de leur
fondation, le fait qu’en Iran le religieux
et le pouvoir politique soient liés
favorise une répression idéologique
sanglante. C’est pourquoi il est
important que le pouvoir politique soit
dissocié du religieux et du scientifique.
A cet égard comment envisagez-vous,
au fil des siècles, la permissivité
progressive de la société occidentale
vis-à-vis de ces courants de pensée
subversifs comme le satanisme ?
Elle m’apparaît comme relative, car
notre
société
sécularisée
est
moralement
et
juridiquement
chrétienne, ainsi au moindre soubresaut
social ou accointances entre le pouvoir
politique et une idéologie religieuse la
permissivité n’est plus de mise.
Comment
voyez-vous
l’actualité
autour de la religion et du fait

religieux
(ultra
conservatisme
iranien, voile, intégrisme religieux,
déclin du catholicisme et montée de
l’Islam…) ?
Tant que cela n’entrave pas ma liberté,
peu m’importe que certains s’entretuent au nom de Dieu, ces gens là vivent
par procuration divine. De même, le
voile est une affaire personnelle, en
France, on se focalise trop sur la forme
et pas sur le fond. On hurle sur le voile
mais on ne fait rien pour enseigner une
histoire des religions à l’école. Il ne
serait pas politiquement correct de dire
que Jésus n’a probablement pas existé
historiquement et que Mohamed était
un vaurien analphabète qui avait une
femme de treize ans.
Que pensez-vous de la religion ?
De nos jours, la théologie est la
philosophie du pauvre d’esprit.
De l’Islam ?
C’est une religion phallocrate et
totalitaire dans ses fondements, qui n’a
jamais
réussie
de
“ réforme ”
contrairement au christianisme, et qui
garde ainsi un haut potentiel de
fanatisme.
De quelle(s) religion(s) vous sentezvous le plus proche ?
Aucune.
Que pensez-vous du christianisme ?
Comment avez-vous vécu votre
éducation chrétienne ? Votre rapport
à la messe, au baptême… ?
L’éducation chrétienne se passe la
plupart du temps dans un cercle éloigné
des réalités du monde réel. Ce monde est
souvent perçu comme dangereux
notamment pour les enfants, et le cocon
familial est très fort au sein des familles
chrétiennes. Il y a souvent un fort
contraste entre ce cocon idéalisé et la
réalité quotidienne des enfants que le
versant Paulin du christianisme favorise.
DIABLERIES V

J’ai eu la chance d’être élevé dans une
famille où il y a un bon niveau
d’érudition, ce qui m’a permis de
découvrir tôt la mythologie grecque et
romaine autant que la Bible. De manière
générale, le savoir et mon expérience du
monde m’ont permis de me débarrasser
de
cet
idéalisme chrétien
dès
l’adolescence.
Concernant les rites, hormis le baptême
fait à ma naissance, ils me paraissaient à
la fois fascinants et ennuyeux en tant
qu’enfant. Fascinant pour le coté
décorum et ennuyeux pour la liturgie.
Quant aux autres rites de passage, seul
le coté familial, festif et matériel, m’a
intéressé.
Beaucoup de jeunes refusent le
christianisme inconsciemment parce
qu’il ne semble pas très “ actuel ”, “ un
peu ringard ” et semble être en
décalage avec le mode de vie
occidental actuel (le refus du port du
préservatif est un symbole de ce
décalage). Le satanisme, Harry Potter,
le
paganisme
occultisant…
apparaissent alors plus “ fun ” pour
ces jeunes. Qu’en pensez-vous ? On a
l’impression qu’il faut absolument
paraître “ exotique ” pour avoir du
succès aujourd’hui…
Ne mélangeons pas tout. Il me semble
que l’une des religions en nette
progression
dans
nos
sociétés
occidentales, c’est l’islam, et elle n’a pas
une image très “ fun ” en ce moment. Ce
qui est “ exotique ” renvoie à chaque
culture, pour un africain le christianisme
est exotique. Si le catholicisme est en
déclin en France, le christianisme lui ne
l’est pas au niveau mondial grâce aux
communautés évangéliques. Quant à
Harry Potter, c’est un conte moderne
pour enfants, plein de merveilleux qui
stimule leur imagination, cela existe
depuis longtemps, pensez à Grimm,
Andersen… L’exotisme en littérature,
consiste à visiter d’autres mondes, en

religion c’est découvrir d’autres valeurs.
Bien sur, le consumérisme avide de
nouveauté à vendre, puise largement
dans le slogan “ exotique ”, y compris
dans le domaine religieux, le new-age en
est l’exemple même. Le consommateur
achète différents produits étiquetés
religieux, mais qui ne sont en réalité
qu’un ersatz du bouddhisme, du
tantrisme, etc. Le consommateur passe
ainsi facilement d’une étiquette à une
autre en fonction de la nouveauté à la
mode ou de son humeur.
L’antichristianisme est-il la base du
satanisme selon vous ? Comment ne
pas confondre antichristianisme et
satanisme ?
Non, notre philosophie est d’être
opposée à toutes les religions de “ la voie
de la main droite ” selon un terme
occultiste, et le christianisme comme
religion dominante en fait partie.
L’antichristianisme a souvent une
position
politique
d’affrontement
physique sans véritable discernement et
le résultat est souvent l’inverse de l’effet
recherché. Le satanisme est certes
idéologiquement radicalement opposé
au christianisme, mais nous ne perdons
pas de temps à des affrontements
stériles alors que ces croyants sont
facilement influençables. Je ne vois pas
l’utilité de les exterminer, encore moins
de les convertir alors que l’on peut les
manipuler.
Comment
expliquez-vous
que
certains satanistes “ retournent leur
veste ” et se convertissent au
protestantisme
évangélique
(notamment aux Etats-Unis) ? On
observe ainsi beaucoup d’individus
versatiles
dans
ces
courants :
bouddhiste lundi, sataniste mardi et
wiccan mercredi… Il existe un
véritable
tourisme
spirituel,
conséquence de la mondialisation et

DIABLERIES V

de l’accélération des relations
interpersonnelles.
C’est un business très exploité par les
chrétiens, ces soi-disantes conversions
de “ satanistes ”. En réalité, il ne faut pas
grand-chose pour être qualifié de
“ satanistes ” par les chrétiens, un look
sombre ou des goûts hors-norme en
matière de musique, de sexualité…ceci
n’impressionne que les grenouilles de
bénitier et remplit les poches des
gourous
exorcistes.
Le
tourisme
spirituels est devenu une industrie très
lucrative, il existe d’ailleurs un site
internet Belief.net où vous pouvez
découvrir par QCM quelle religion vous
convient le mieux et en discuter sur des
forums. Les gens sont dans une quête
d’étiquettes spirituelles et non dans une
démarche intellectuelle de convictions.
Pour le sociologue que je suis, le
satanisme apparaît intrinsèquement
comme un discours aporétique.
Initialement,
le
caractère
antichrétien de ce culte semble être
une négation de lui-même puisqu’il
combat une religion avec ses propres
armes et sa propre cosmogonie.
Louer une entité appelée Satan dans
la Bible pour symboliser son
antichristianisme ne revient-il pas à
combattre des dogmes ennemis que
l’on reconnaît pourtant et dont on se
sert soi-même ? Les satanistes ne
peuvent
pas
se
libérer
du
christianisme,
ils
apparaissent
souvent comme des hérésiarques, des
chrétiens inversés. Comme ils
accusent et critiquent avec les
propres armes du christianisme, ils
ne peuvent s’en départir et proposer
une véritable alternative autre que la
négation et le refus. Qu’avez-vous à
objecter ?
Si c’était le cas, il n’y aurait pas de Bible
Satanique. Il suffirait de reprendre la
Bible en inversant les préceptes de Dieu
ainsi que tous les grimoires de

démonologie écrits par des ordres.
Cependant, on arriverait à quelque
chose d’incohérent car le Satan de
l’Ancien Testament est différent de celui
du Nouveau qui est lui-même différent
de celui des scolastiques du Moyen Age.
Le christianisme n’est pas l’alpha et
l’oméga du phénomène Satan. D'ailleurs
l'origine étymologique de Satan provient
du dieu Set égyptien, c'est un
personnage qui représente ce qui reste
de paganisme dans la culture chrétienne.
Les monothéismes se sont créés en
opposition violente avec la culture
polythéiste
du
paganisme,
le
christianisme n'est finalement qu'une
contre-religion intolérante, elle est le
fondement de la négation, du refus de la
différence.
En France, on observe que la plupart
de ceux qui se disent satanistes
(souvent sans l’être vraiment : sans
connaissance de la doctrine, sans
référence à un mentor comme LaVey
et juste par rébellion) renient
rapidement
cette
déclaration
subjective d’identité une fois qu’ils
ont plus de 20 ans. Le sociologue
observe alors une évolution typique
de ces jeunes : ils renient le
satanisme pour ensuite se dire païens
car ils conçoivent le paganisme
comme une vision plus réfléchie et
moins juvénile. Pour lutter contre le
christianisme autant louer l’ère
préchrétienne que d’instrumentaliser
le diable, un symbole chrétien, non ?
C’est trompeur, car le terme “ païen ” a
été inventé par le christianisme, il
englobe tout ce qui n’est pas dans la
vérité du christianisme et de son dieu
unique. Or la plupart des païens étaient
polythéistes, c’étaient les rites en
rapport avec leur dieux qui donnait un
sens métaphysique à leur vie, ce qui ne
me semble pas le cas de ces jeunes. Le
choix de ces jeunes relève d’une
étiquette qui n’a pas de sens aujourd’hui,
DIABLERIES V

et qui est récupérée par un mouvement
néo-païen qui n’a strictement rien à voir
avec le paganisme. Notre société
nihiliste est caractérisé justement par
ces jeunes qui confondent étiquette et
convictions, qui préfèrent la forme sur le
fond évitant ainsi une démarche
intellectuelle astreignante mais féconde.
Croyez-vous en Dieu ? Pouvez-vous
expliquer votre choix ?
Si vous définissez Dieu comme l’entend
Spinoza : “ Deus sive Natura ”, je dirais
oui, bien que dans mon cas ce serait
plutôt “ Daemon sive natura ”.
Croyez-vous en l’homme ?
Oui, comme un animal social capable du
meilleur comme du pire. Ni plus ni
moins.
A propos de l’avenir de l’Occident,
êtes-vous plutôt optimiste comme un
Michel Maffesoli (sociologue du
polythéisme des valeurs et du
paganisme ambiant) ou plutôt
pessimiste comme René Guénon
(ésotériste très apprécié dans les
milieux dark, industriel) qui disait
que l’Occident était rentré dans l’Age
Sombre des hindous : le Kali Yuga ?
Je suis plutôt pessimiste mais pas au
stade d’être paranoïaque comme
Guénon. Les traditionalistes et les divers
courants ésotériques conservateurs, on
la fâcheuse manie de voir de la
décadence à toutes les époques et
d’assimiler celle-ci au cycle du Kali Yuga.
L’Occident est à mon sens pour l’instant
dans une période nihiliste, parce que le
consumérisme et le court terme
prédominent.

Marc Louis QUESTIN

L’UNIVERS MAGIQUE DES
FEES

“Les fées, créatures les plus emblématiques du
Merveilleux, sont probablement issues des
druidesses du monde celtique, ainsi que les
déesses de la forêt que les Romains, à la même
époque, nommaient fatum en latin : “destin”.
Jean-Louis Fetjaine
Nombre de traditions se sont intéressés aux
fées, aux gnômes et aux lutins. Les elfes et les
fées peuplent les contes de Grimm et maints
récits du moyen—âge. D’un point de vue initiatique, la fée représente l’archétype
féminin dans ce qu’il a de plus éthéré, de plus fragile aussi. Ceci dit, les fées ne sont pas
toujours bien intentionnées, certaines sont redoutables et font figure de sorcières.
D’autant plus que les fées sont en étroite relation avec le monde infiniment subtil des
élémentaux, chers aux pratiques ancestrales de la magie cérémonielle.
L’intérêt pour le domaine féerique s’est mystérieusement développé ces vingt dernières
années. Les ouvrages de Pierre Dubois, Edouard Brasey, Claude Lecouteux ont fait
connaître au grand public l’existence de ces êtres, qui ne sont pas seulement des
créations imaginaires. Certains scientifiques n’hésitent pas à explorer ces univers
dimensionnels. La psychologie jungienne des profondeurs, ainsi que les divers
paramètres de la connaissance ethnologique et anthropologique, nous fournissent de
très précieuses informations sur cette étrange réalité. La perception des élémentaux
n’est pas seulement réservée à quelques occultistes triés sur le volet. Elle reste liée au
Chamanisme, aux traditions druidiques et odinistes, aux états modifiés de conscience,
aux jeux subtils des mondes virtuels, aux filiations souterraines de certaines sociétés
secrètes, chrétiennes ou païennes.
Les témoignages (films, photos, enregistrements) de “contact rapproché” avec ces êtres
minuscules se multiplient à notre époque. Le plus formel rationalisme se juxtapose aux
résurgences des plus anciennes superstitions. La recherche rigoureuse du domaine
féerique, qui inclut les sirènes, les ondines et les elfes, ouvre des possibilités
insoupçonnées à la conscience de l’être humain. La question fondamentale de la réalité
est sujette à caution. Le monde ne se limite pas uniquement à ce que nous voyons.
L’intérêt pour les fées enrichit considérablement les différents secteurs de la création.
Des pièces de Shakespeare aux poésies et aux gravures de William Blake, des films
DIABLERIES V

magiques de Jean Cocteau aux longs métrages de Tim Burton, des contes de fées du
terroir aux peintures inspirées de Gustave Moreau, de la Sagrada Familia de Gaudi aux
chansons de l’australienne Louisa John—Kroll, de Charles Nodier et Georges Sand aux
récits visionnaires d’un Malcolm de Chazal, les fées inspirent les créateurs et la figure de
Mélusine continue d’enchanter les esprits curieux épris de merveilleux.
Le monde des fées et des génies existe depuis la nuit des temps, bien avant que l’homme
n’apparaisse sur terre. C’est du moins ce que laissent entendre les différentes
mythologies. Quant aux témoignages des médiums et autres clairaudients, ils ne sont pas
tous à rejeter, loin s’en faut, car la médiumnité à l’exemple du célèbre guérisseur Edgar
Cayce, peut être le moyen privilégié de rentrer en contact avec les mondes invisibles.
L’ange et la fée demeurent dans l’homme pour le guider, le conseiller, lui entrouvrir les
portes d’une connaissance transcendantale des phénomènes surnaturels. L’architecte
catalan Antonio Gaudi, l’illustre créateur de la Sagrada Familia et des jardins du Parc
Gull de Barcelone, commerçait régulièrement avec les fées. Ces êtres élémentaires, la
plupart du temps, sont de précieux alliés pour les authentiques créateurs véritablement
inspirés et quelque peu visionnaires. Notre état vibratoire particulier qui va nous
permettre ou non de contacter ces entités. Le citadin stressé qui vit dans une grande
ville aura certainement plus de difficultés à percevoir cet univers qu’un paysan ou un
berger qui évolue constamment en milieu naturel. Bien que les choses ne soient pas
aussi simples que cela. Il se peut en effet que la présence des fées ou des gnomes soit
ressentie intensément dans un contexte urbain. Ce phénomène est plutôt rare mais il
mérite d’être noté. La fée se trouve à la lisière du monde physique et d’une réalité
autrement plus subtile. La théorie selon laquelle les fées seraient les descendantes des
druidesses de jadis se trouve invalidée du fait qu’elles sont connues, sous des
appellations et des formes diverses, dans maintes cultures traditionnelles non
occidentales. Vouloir trop insister sur le substrat mythologique de ces charmantes
créatures est une manière détournée de rationaliser, en le vidant de sa substance
potentiellement magique, ce phénomène supranaturel. C’est un être réel, aussi réel que
les étoiles, les arbres, le vent ou les montagnes. Mais sa réalité ressort de l’invisible et de
l’infiniment subtil. Ajoutons à cela que notre esprit contemporain n’est plus guère
préparé à affronter la quintessence des mondes célestes et infernaux. Satan lui—même
n’est plus qu’un risible épouvantail virtuel assujetti aux jeux de rôles. Quant à Dieu, les
fanatiques de tous poils et les matérialistes bornés en ont fait un principe insupportable
et dérisoire. Et pourtant, au-delà de la philosophie étriquée du monde post—moderne,
un lieu existe,lumineux et royal,à l’intérieur de notre esprit et dans les marges
surréalistes des perceptions transfigurées, qui détient les richesses de la terre et du ciel,
les secrets éternels de la fée et du prince, vénérables arcanes d’une science extatique en
conjonction avec les astres et les dragons de la Conscience. La mémoire du terroir
continue d’engendrer les passions légendaires et la force des rêves. Le conte de fées est
un récit qui participe de la sagesse, d’une authentique initiation incarnée par le mythe et
le poids des paroles. C’est une voie thérapeutique, on parie des contes de guérison,
philosophique et spirituelle. Certains contes bien connus, tels les Eddas scandinaves,
sont les pierres fondatrices de cultures archaïques, Elles parviennent jusqu’à nous,
souvent maniées et remaniées, à travers les travaux de chercheurs passionnés. Karen
Blixen ou Jean Cocteau, les frères Grimm et Georges Sand sont les maillons révélateurs
d’une longue chaine de transmission de nos plus anciens savoirs.

DIABLERIES V

“Le monde des fées et des elfes offre à qui veut l’aborder une voie dans laquelle il faut
savoir se perdre avant de se trouver.”
Edouard Brasey
Evoquer la probable réalité des fées revient à considérer l’univers comme un jeu de
miroirs et de subtiles anamorphoses. C’est le principe même de la réalité qui est ici
remis en question. Si les fées existent dans notre réalité cela revient à supposer que cette
soi—disante réalité est extensible à l’infini. C’est notre perception, avec tout ce que cela
comporte de paramètres neurologiques, pour ne pas dire parfois parapsychologiques,
qui crée en permanence l’ordre du monde et ses concepts. La perception de l’être
humain est un ensemble subjectif. Chaque individu ressent les choses et interprète les
évènements en fonction de son histoire personnelle. La rationalité et le matérialisme
sont souvent des façades, des moyens de défense. La toute—puissance de notre
imaginaire investit des contrées philosophiques et cognitives qui sont parfois des
ouvertures vers une profonde connaissance des autres plans du monde sensible.
L’univers féerique n’échappe pas non plus à cette exploration. Tout comme les mythes,
les prophéties, le monde des fées et des lutins correspond sans nul doute à un niveau
extrêmement subtil de conscience. La fréquentation assidue des jardins et des bois, des
parcs et des forêts, sensibilise la perception à la présence de l’invisible. Les
hamadryades sont les fées qui vivent dans les arbres. Elles sont si bien enracinées à
l’arbre qu’elles protègent, qu’elles font corps avec lui et qu’il est difficile de dissocier le
végétal de la fée. C’est une constante interaction entre les forces du monde subtil et la
nature élémentaire qui prédomine dans la forêt. Le regard que l’on porte à ces
phénomènes
s’en
trouve
de
ce
fait
profondément
modifié.
Un être sensitif, doué de ce que l’on appelle communément la “seconde vue”, n’a pas
besoin de l’intellect pour distinguer immédiatement ce qui se trame dans l’invisible. Le
sensitif perçoit d’instinct la réalité du monde magique. Il peut même converser,
communiquer silencieusement, avec ces êtres qui appartiennent à une sphère
énergétique infiniment plus subtile que la simple réalité ordinaire.
L’extrême sensibilité de certains êtres prédestinés leur permet en effet de rentrer en
contact avec les plans du monde astral, avec les êtres féeriques qui ne sont pas tous
forcément issus de notre imagination débridé, loin s’en faut, mais- qui correspondent
très probablement à de subtiles et secrètes tensions de l’univers. Ce que montre la fée à
l’esprit qui s’éveille est un immense panorama de paysages fantastiques et de visions
immatérielles, philosophiques et spirituelles. C’est dans ce sens que l’on peut parler
d’initiation, d’un véritable apprentissage des lois divines, surnaturelles. Car le regard se
modifie par le sens même de la beauté. La splendeur esthétique du royaume féerique
conditionne la conscience qui se laisse observer. L’alchimie du regard véhicule une
sagesse qui remonte à la nuit des temps. C’est l’essence même des contes de fées et de
toute quête initiatique. La conscience entreprend un voyage solitaire, résolument
contemplatif, au sein des ombres et des lumières qui forment la trame du monde des
rêves.
La connaissance suprasensible du monde féerique et parfois infernal, au—delà de tout
manichéisme dogmatique, est une approche incomparable des lois secrètes de l’univers.
D’identiques préoccupations se retrouvent dans la physique quantique. L’espace et le
temps se plient à notre volonté dès lors que l’on consent à pénétrer en toute conscience
dans une autre dimension, dans le sanctuaire imaginaire des archétypes et des
symboles.
DIABLERIES V

La miniaturisation de la fée ne date que du moyen—âge. Elle était auparavant de la
même taille qu’une femme et ses pouvoirs magiques lui conféraient une aura redoutable.
De nos jours, à travers maints récits d’auteurs contemporains de faery et de fantasv, la
fée retrouve sa taille humaine. Les petites fées de notre enfance ne sont—elles plus
qu’un souvenir? Rien n’est moins sûr, si l’on tient compte des occultistes qui croient à
l’existence des élémentaux. Dans ce cas, la fée se trouve semblable au gnome et au lutin
des vieilles légendes. Sa taille extrêmement réduite la rend souvent presque invisible au
regard des êtres humains ordinaires. Seuls les médiums et les magistes perçoivent
d’emblée ces créatures aux ailes diaphanes et transparentes, au corps fragile et
lumineux.
Le conte de fées véhicule une sagesse essentielle qu’il serait bien dommage de négliger.
Le monde adulte, avec ses responsabilités et les soucis qui vont avec, tente
désespérément d’oublier cet aspect féerique et légendaire de l être. C’est pourtant grâce
à cette féerie, en vertu des symboles qui sous—tendent le réel et les différents niveaux
de conscience, qu’il est possible de s’élever vers une plus grande réalité et d’accéder
ainsi à la dimension héroïque de l’individu.
Chacun a le droit dans ce monde de rêver et de construire sa propre vie à 1’aulne des
mythes et des légendes. La psychologie jungienne des profondeurs insiste largement sur
le rôle décisif de l’imaginaire dans la conduite des émotions et des multiples sentiments.
Les travaux de Bruno Bettelheim et de Marie—Louise Von Franz sur les contes de fées
sont particulièrement intéressants. Ils considèrent le conte de fées comme un creuset
élémentaire de sensations et d’émotions. Les archétypes et les symboles structurent la
quête de l’être humain. La force magique de ces images s’enracine profondément dans la
conscience. Il est donc tout à fait possible, et même souhaitable, d’utiliser à bon escient
la matière informelle de ces contes ancestraux, de ces histoires du temps jadis, pour
réveiller en l’être une étincelle de gai savoir et de divine inconnaissance.
Si nous ressentons une attirance particulière pour l’un des personnages de la mythologie
féerique, il y a de fortes chances que l’objet de notre intérêt se trouve en résonance avec
notre histoire intime. Les lois de la synchronicité fonctionnent aussi dans ce domaine. Le
“hasard” n’existe pas en tant que tel, à moins que le hasard, pris dans le sens du fatum
des anciens Romains, ne soit l’agent providentiel de la destinée. Fata, la fée, et fatuni, le
destin, sont très proches l’un de l’autre. Car les fées qui président à notre destinée sont
appelées les Parques, dans la mythologie grecque. Les occultistes qui sont peu ou prou
familiers avec la Magick de Crowley et les différentes théories de la Magie du Chaos
savent pertinemment qu’il existe un univers parallèle au nôtre dans lequel on rencontre
toutes sortes de créatures réelles ou symboliques. Cet univers parallèle est relié en
permanence à notre subconscient et à notre cerveau reptilien le plus archaïque, ainsi
qu’à la structure fondamentale de ce que les psychologues jungiens appellent collectif,
cet immense réservoir de mythes, de contes et de légendes. Un archétype devient
opératif dès lors qu’un occultiste sérieux et dûment concentré met en scène un rituel qui
décuple les forces et réactive les sensations de nos mémoires originelles.
Le monde des fées n’est pas si gentil, si “cool” que cela. Les esprits forts ont beau se
gausser tant et plus de ceux qui osent pénétrer dans des territoires inconnus et bien
souvent merveilleux, cela ne change rien à l’existence réelle des fées, des gnomes, des
sylphes ou des ondines. Les tentatives d’explication rationnelle, ou plutôt rationaliste, à
travers la psychanalyse, l’anthropologie et la sociologie ne sont guères convaincantes en
définitive. Tout comme les apparitions mariales ou les miracles de Lourdes resteront
DIABLERIES V

toujours lettre morte pour ceux qui ont une fois pour toutes décidés de ne jamais croire
un seul instant à ce genre de choses. Du reste, notre propos n’est certainement pas de
vouloir convaincre qui que ce soit du bien—fondé, à notre humble avis, des phénomènes
surnaturels, divins et féeriques. La fée en son essence principielle, pour reprendre ici un
terme cher à René Guénon, est très proche de l’ange. Bien que nombre de chrétiens
traditionalistes jugeront hérétiques ces propos, puisqu’ils reflètent en vérité la longue
histoire du paganisme, il nous semble tout de même évident que nous sommes ici en
présence de deux créatures proprement divines, l’ange et la fée, qui ont des rôles bien
définis sur le chemin initiatique qui mène le pèlerin désintéressé vers les plus hautes
cimes de la contemplation mystique.A ce propos, la vision de l’ange est un fait d’arme
spirituel relativement peu courant. Certains grands kabbalistes de Safed ont eu l’insigne
honneur de dialoguer avec les anges, les redoutables icairubin (chérubins) aux épées de
feu qui gardent l’entrée du Pardès (Eden ou Paradis). Tout se joue réellement au niveau
vibratoire. La vibration subtile d’une fée ou d’un elfe est infiniment plus ténue que celle
d’un ange. La vision d’un ange ou parfois d’un démon peut s’avérer fata1e à l’être
humain qui n’est pas prêt. Il n’en est pas de même pour les élémentaux car ceux-ci
vivent, dans une dimension intermédiaire, éthérique/éthérée et vaporeuse. D’où cette
impression constante de fluidité aqueuse et aérienne concernant ces petits êtres
élémentaires. D’où aussi la douceur et l’extrême gentillesse que l’on ressent à leur
contact, dans le meilleur des cas bien entendu. La Reine des Fées existe dans un château
de cristal. Elle trône dans une dimension inaccessible au genre humain. Elle est le rêve
du visiteur, le désir infini du spirituel aventurier qui explore les délices de la
connaissance immatérielle. Elle donne autant qu’elle reçoit, entité angélique venue du
fond des âges, son esprit féminin anticipe les réponses, elle joue au Sphinx devant
Oedipe, se dissimule dans les replis de l’invisible, couronnée par les astres et le feu du
soleil, particules de rosée sur la terre des ancêtres. Edmund Spenser clairement vu,tout
comme aussi Arthur Rackham, Lewis Carrol ou Conan Doyle, l’importance essentielle de
cet être infinitésimal. La délicatesse proverbiale de la fée n’a d’égal que son extrême
propension à modifier le cours des choses, à traverser le champ des forces et des subti1s
phénomènes. Le simple fait d’évoquer ces êtres impalpables met en jeu l’égrégore
ancestral des elfes, des sylphes, des salamandres. Car la pensée traverse les mondes à la
vitesse de la lumière. Les jeux subtils de la mémoire construisent le monde des
sensations. La mémoire génétique et cellulaire de l’être contient l’ensemble des
informations. Bien que le temps d’une fée ne soit en rien comparable au nôtre. Les
dimensions temporelles et spatiales de ces êtres ont sans doute plus à voir avec la
physique quantique. Leur univers nous est fondamentalement étranger car nous ne
sommes pas prêts, pour la plupart d’entre nous, à comprendre réellement l’existence des
fées.
« Il faut nous hâter Monseigneur, car les rapides dragons de la nuit fendent les nuages à
toute vitesse et la messagère de l’aurore brille là—bas ».
Williams Shakespeare,Le Songe d’une nuit d’été
La progression initiatique permet à l’être qui le désire de s’investir profondément dans
son rapport avec les fées. Une étincelle de lumière palpite au coeur de nos ténèbres.
C’est là l’enjeu d’une alchimie physiologique et spirituelle. S’affranchir des limites de
l’espace et du temps pour mieux gravir le mont sacré d’une ascension phénoménale. La
DIABLERIES V

quête du Graal est éternelle et le héros sait s’entourer des énergies bienveillantes,
hautement protectrices. Le rôle des êtres élémentaires est immense dès lors que l’on
s’inscrit corps et âme dans une démarche initiatique de dépassement des lois
simplement humaines. C’est la Voie du Phénix, de l’éternelle jeunesse, de l’innocence
primordiale.

Illustration :
The Moth Fairy
Amelia Jane Murray, Lady Oswald, 1800-1896
Watercolor and pencil on paper

DIABLERIES V

ROSEMARY’S BABY
TV Sérial - 170 min - 2014
Le roman culte d’Ira Levin
revisité dans un serial de
deux épisodes produit par
l’actrice principale Zoé
Saldana, le défi est de taille
quand
on
connait
l’adaptation de Polanski
(1968).
Le
choix
de

Bouquet dans le rôle de
madame
Castevet,
et
Joseph Malerba (Braquo)
dans celui du majordome.
Le choix de la production
d’entremêler
casting
américain et européen est
toujours un exercice délicat
surtout quand la V.O utilise
le français. Un point faible
majeur dans le casting
reste le choix de Patrick
Adams dans le rôle de Guy
Woodhouse,
sans
charisme
véritable,
contrairement à Jason
Isaacs qui incarne Roman
Castevet.
L’histoire est légèrement
modifiée, Guy n’étant plus
acteur mais écrivain et
professeur de littérature.
La plupart des scènes sont
adaptées au contexte
moderne et parisien, mais
le pitch est respecté dans
les
grandes
lignes.
Seulement voilà…

transposer l’histoire en
France, le berceau du
Satanisme, pouvait s’avérer
intéressante au niveau du
script. De plus, la suite du
roman n’ayant jamais été
adapté, les scénaristes
avaient la possibilité d’une
suite en cas de succès.
Parmi le casting français, on
retrouve
une
Carole

On est malheureusement
en face d’un énième
remake dont le scénario est
particulièrement indigent
alors même qu’il dispose
d’une matière romanesque
de qualité. Tous les poncifs
d’une mauvaise série B, les
invraisemblances
de
narration sont réunies pour
nuire au jeu des acteurs et
la réalisation plate ne
favorise pas une ambiance
crédible. Se pose aussi la

question du format, le sérial
était –il un bon choix alors
qu’une série dispose de plus
de temps pour poser les
personnages ? L’essai est
clairement raté, dommage.

Diabolus in Musica
usica
SEPTICFLESH - Titan
Season of Mist 2014
Les maitres du death/dark métal symphonique sont de retour. Les
grecs nous ont composé un nouveau chef-d’œuvre,
chef
un cran au
dessus des opus précédents, où le terme symphonique prend
toute sa dimension. Car c’est avant tout une véritable symphonie
e
que nous avons là dans sa structure musicale et le 2 cd
orchestral sur la version digipack nous en donne toute l’ampleur.
Autant dire qu’une telle maitrise propulse le groupe à niveau
jamais atteint dans le genre. Passer à côté serait une erreur.
Track listing
01. War In Heaven
02. Burn
03. Order Of Dracul
04. Prototype
05. Dogma
06. Prometheus
07. Titan
08. Confessions Of A Serial Killer
09. Ground Zero
10. The First Immortal

ATTIC - The Invocation
Van records 2014
Les allemands sortent leur premier album,
album et pas de changement par rapport à leur EP Walpurgis Nacht.
Nacht On a
ici un revival du genre Mercyful Fate/King Diamond, une exécution qui frôle la perfection. Certains trouveront
peut-être
être un manque de personnalité à l’instar d’un groupe comme In Solitude, cependant la qualité des compos
et la production impeccable en font un très bon premier album qu’il serait dommage de bouder.
Track listing
01. The Hidden Grave
02. Funeral In The Woods
03. Join The Coven
04. Edlyn
05. Ghost Of The Orphanage
06. In The Chapel
07. The Invocation
08. The Headless Horseman
09. Satan's Bride
10. Evil Inheritance

Diabolus in Musica
usica
BEASTMILK – Climax
S’il y a un groupe de post-punk avec un énorme
talent, ce sont bien les finlandais de Beastmilk
qui nous proposent un mélange de The Cure, et
de The Doors. Leurs guitares cold wave et la
voix mélancolique mais puissante de Khvost ne
vous laisseront pas insensible à ce nouvel opus
Climax.

Track listing
1.
2.
3.
4.
5.
6.
7.
8.
9.
10.

"Death Reflects Us"
"The Wind Blows Through Their Skulls"
"Genocidal Crush"
"You Are Now Under Our Control"
"Ghosts Out of Focus"
"Nuclear Winter"
"Fear Your Mind"
"Love in a Cold World"
"Surf the Apocalypse"
"Strange Attractors"

DARK WAVE, la nouvelle vague (part I).
I)
La dark wave apparue dans les années 80 , variante de la new-wave
new
et
du post-punk,
post
subit à la fin des années 2000 une arrivée de groupes qui
ne sont
sont pas issus du courant gothique. Peu connus,
connu certains ont
pourtant une discographie fournie à l’instar
l
de Zola Jesus,
Je
chanteuse
américaine d’origine
d
russe qui distille une voix coldwave envoutante
e
et
sépu
épulcrale. Sa puissance vocale n’est pas sans rappeller Diamanda
Galas. Issue d’un
d un milieu survivaliste, elle prend très jeune des cours de
chant lyrique et plus tard poursuit ses études de philosophie et de
littérature française.
françai
Son influence littéraire va de Nietzsche aux
Situationistes et bien que son pseudo soit composé de Zola(Emile) et Jésus, elle revendique un
athéïsme où la part d’ombre
ombre est affirmée. Pour une première approche de sa discographie,
dis
nous
vous conseillons le sublime Stridulum II sorti en 2010.
Track listing
1. Night
2. Trust Me
3. I Can't Stand
4. Run Me Out
5. Stridulum
6. Manifest Destiny
7. Tower
8. Sea Talk
9. Lightsick

Quand la Pin-Up fait sa
Geek
– Sombre Eden

C

’est en me promenant dans la
librairie des Galeries Lafayette
(vous ignoriez jusqu’à maintenant
qu’il y en avait une, chose rectifiée), mon
regard se pose sur le minuscule rayon
bande dessinée et que vois-je un livre
qui n’a rien à voir avec un comics :
« Batman Origines, petite anthropologie
de l’homme chauve-souris » ! Étant une
addict de Monsieur Batounet, je me suis
penchée sur cet ovni.
Son auteur Justine Marzack n’est pas
anthropologue mais historienne de l’art,
pour une étude anthropologique ça commence mal… Mais ne nous laissons pas tomber
dans nos travers de Français à vouloir tout caser ! Son livre est divisée en deux parties
distinctes.
La première, Juju va chercher à nous démontrer que Batman est un mythe fondateur de
la société américaine, et comme tout non-anthropologues, elle va utiliser le
structuralisme pour le démontrer : vous allez me dire cliché !!! (Comment ça vous ne
savez pas ce qu’est le Structuralisme, bon alors deux choses à rectifier).
Pour la faire simple et ludique, cette chronique est sensée vous détendre, prenons toutes
les versions d’un même mythe, on en isole les éléments récurrents et on en conclut que
ce mythe est représentatif de la société qui l’a créé, merci Lévi Strauss (pas la marque de
Jeans les enfants, l’ethnologue !)
Ainsi Batman serait le symbole de la méritocratie américaine (bien qu’il soit riche de
naissance), Gotham la preuve que les Etats-Unis sont très urbanisés (sans blague), bon
jusque là, pas besoin d’un diplôme d’art de l’Ecole du Louvre vous allez me dire !
D’autres aspects de son analyse sont à discuter comme le fait que Batman serait un
golem pour son créateur Bob Kane, une sorte de vengeur mythologique juif…
Vous l’avez compris la première partie, on rame… La seconde est bien plus intéressante
et plus carrée en termes de sources. C’est l’analyse de comment Bruce Wayne crée
Batman. C’est bien documenté, les sources sont variées (Comics, dessins animés, films…)
DIABLERIES V

Bien qu’elle en fasse des tonnes sur les films de Nolan (d’accord c’est moi qui manque
d’objectivité, je les ai détesté).
Ce qui nous amène à la conclusion, qui est surement la partie la plus dérangeante de
cette soi-disante étude, elle cherche à prouver que Batman est un adolescent qui n’a
jamais dépassé le stade adulte, puisqu’il s’est construit sur le fait de faire justice à ses
parents assassinés. Mais s’il résout son enquête et venge ses parents, il n’a plus de raison
d’être Batman… Bon je ne sais pas si ça vaut le coup de commenter ça, mais le pire c’est
la suite du raisonnement : A partir de cette conclusion, elle en tire une analyse de sa
génération (la mienne !!!!! les trentenaires ou quasi-trentenaires dans mon cas), nous
sommes des adulescents, nous refusons de grandir et d’admettre que le monde est
méchant (Spiderman ne viendra pas te trouver un CDI gros naze) et grande révélation
nous allons tous crever !
Alors à part avoir découvert que Justine Marzarck refuse de grandir et qu’elle s’identifie
à Batou, on dira que c’est cool d’avoir tenter une analyse de ce type de sujet (encore plus
d’avoir trouvé un éditeur), malgré tout c’est bien documenté.
Par contre, deux gros soucis dans son analyse de l’identité de Batman, elle néglige un des
aspects les plus fondamentaux, son intelligence et ses capacités exceptionnelles de
déduction ! Alors on parle de sa thune et du fait qu’il n’ait pas de superpouvoir, mais son
cerveau que dalle, tiens encore une qui ne s’intéresse qu’à sa Batmobile pffffff…
Deuxième souci, où sont les femmes ???? Aucune mention de son rapport avec la gente
féminine, c’est pourtant pour moi, un aspect essentiel de la psychologie de Batman, il ne
prend que des gonzesses dans le camp opposé… Ca ne montre rien sur son côté bordelline peut-être????
Et puis deux détails m’ont fait hurler dans mon salon, la comparaison
Batman/Wolverine : but why ??? Et le « Tania Al Ghul » (p.97), allez Justine, dis-moi que
c’est une faute de frappe, please…….
Voilà, vous pouvez reprendre une activité normale !

DIABLERIES V

ENCRE NOIRE

Mathieu Bollon

I gave my soul to the Beast of Rock’n’Roll
I'm so great, so everybody see
Everyone of you should be looking up at me
I'm your god, the one you'll never be
I'm the best, so you better kiss my feet
I'm God to everyone of you
Jesus Christ who died in pain for you
I'm life, I'm death, I'm the blood for you
GG Allin, “Blood for you”

C

e jour-là, GG savait qu’il avait joué sa dernière carte au poker et que la partie touchait
à sa fin. Il avait vendu son âme mais pas comme tous ces putains de rockers qui se
prostituent en contrepartie d’un un peu de gloire illusoire. De la merde, rien que de la
merde. Il ne comprenait pas qu’on puisse vendre sa dignité contre des lingots de merde. Le
rock’n’roll était devenue la Babylone moderne et lui était le dernier punk. Si les Etats-Unis
sont le Grand Satan comme le prétendent les mollahs iraniens, lui en serait le messie. Le
Messie et l’Antéchrist à la fois. Ses parents ne l’avaient pas baptisé Jesus Christ Allin pour
rien. Lui aussi, tel le Nazaréen, avait une mission salvatrice à remplir : Foutre un bordel de
dieu dans cette scène punk corrompue par le fric et pourrie jusqu’à la moelle et rappeler au
monde entier ce qu’était vraiment le rock’n’roll : Un pur condensé de chaos et d’anarchie. Et
si cette musique, à l’image du monde dans sa globalité, était bien l’œuvre du Démon comme
le clament haut et fort les puritains américains depuis le début ? Lui en savait un rayon,
d’ailleurs. En effet, GG se sentait habité par une force démoniaque, et ce depuis le temps où il
était en âge de gambader en culotte courte. Ses visions avaient en effet commencé très tôt, à
l’âge de sept ans. Lucifer lui était apparu sous la forme d’une belle femme aux tenues
affriolantes et aux allures de Marie Madeleine moderne avec lesquelles il avait eu des
relations sexuelles d’une intensité qu’il ne devait jamais retrouver par la suite. Si bien que,
GG s’était mis par la suite à bouder le sexe dit « normal » et à pratiquer tout ce que la
sexualité comporte comme pratiques déviantes : Ondinisme, coprophilie, fétichisme des pieds,
exhibitionnisme, j’en passe et des meilleures. Depuis qu’une force supérieure lui avait parlé, il
se sentait investi d’une mission. Depuis ce temps, il s’était senti étranger à l’humanité dans
son ensemble. Il haïssait tous les hommes jusqu’aux derniers. Dieu, Jésus et Satan à la fois :
Telle était la Sainte Trinité de GG. Désormais, sa mission était accomplie et il se devait de

ENCRE NOIRE
mourir. Toute œuvre a un début et une fin. Son œuvre la plus aboutie était sa propre existence
et le temps était venu de tirer sa révérence.
A de nombreuses reprises, GG avait menacé de se suicider sur scène. Il avait tout
d’abord annoncé qu’il le ferait pour ses 33 ans, le soir d’Halloween, mais il n’avait pas tenu
promesse. Par la suite, il n’avait fait que repousser sans cesse la date fatidique. Après tout,
c’était lui le boss et son public n’avait qu’à bien se tenir ! Il leur offrirait le spectacle de sa
mort quand bon lui semblerait. Cela n’avait fait que grossir les rangs de ses adeptes et
amplifier la ferveur de ses fans. Lesquels étaient prêts à débourser l’intégralité de leurs
précieuses économies pour se faire insulter, malmener, maculer de sang et d’excréments tels
les apôtres d’un sombre culte sado-masochiste. Jésus, Hitler ou l’Antéchrist, quelle
différence ? Désormais, le calendrier indiquait la date du 28 juin 1993. Selon l’état civil, il
avait à ce jour 36 ans. Pour autant, son âge n’avait que peu d’importance à ses yeux et cela
faisait bien longtemps qu’il ne fêtait plus son anniversaire. Sur sa poitrine était inscrit dans
une encre si peu sympathique la devise suivante : « Live fast Die Young» et il saurait s’en
montrer digne. Après tout, le Christ serait-il devenu le Christ s’il était mort de vieillesse ?
Serait-il encore adulé aujourd’hui s’il était devenu un bourgeois repu à la fin de son existence
? Non, définitivement non. Il aurait voulu se faire crucifier sur scène par ses fans ce soir-là
mais il ne fallait pas trop en demander de la part de losers avinés qui vivaient encore chez
leurs parents à trente ans et dont le seul plaisir était d’assister à un de ses concerts. GG allait
devoir faire preuve de courage en se tranchant la gorge à l’aide d’une lame de rasoir devant
l’assemblée de ses fans. Ou bien peut-être enroulerait-il le câble de son micro autour de son
cou jusqu’à s’étouffer ? Une chose était sûre : Il offrirait son corps en sacrifice au rock’n’roll
à l’issue de ce concert. Il était l’idole d’une Eglise de losers inadaptés et d’assistés et son
suicide serait le couronnement de sa vie. Mais d’abord avait-il seulement le choix de
continuer à vivre ? Depuis le solstice d’été de l’année 1991, GG avait entendu une voix
céleste le pressant de se suicider dans un geste désespéré à la gloire du vrai rock’n’roll. A
l’opposé des pharisiens du rock system, lui mourrait en martyr ! Il serait le dernier punk. Il
emporterait tout ce qui restait de l’héritage de Johnny Rotten et de Sid Vicious dans la tombe.
La scène de son dernier concert serait sa croix. Il mourrait pour racheter les péchés des
dépravés vendus au Golem du rock system. Désormais, l’heure fatidique avait sonné et GG se
devait de partir de façon héroïque !
Le concert se déroulait au Gas Station, un club miteux dans l’East Village à
Manhattan. Le public était plutôt clairsemé pour une fois. En effet, il devait y avoir 200
personnes tout au plus mais cela promettait néanmoins d’être un concert mémorable. Son
public était-il lassé d’attendre que GG mette à exécution ses menaces de se suicider ? Ses
prestations avaient toujours ressemblé à des sortes de messes bizarroïdes et scatologiques où
l’excrément et l’urine remplaçaient le pain et le vin conformément à une liturgie chrétienne
pervertie. GG était pareil à un télévangéliste nihiliste, braillant des odes à la gloire de l’Ordure
avec un grand O, se frappant le front de son micro jusqu’au sang et s’adonnant parfois à des
accès de violence contre son public. Il était semblable à un gourou autodestructeur, aimé de

ENCRE NOIRE
ses disciples bien malgré lui. En effet, GG n’aimait personne objectivement, même pas lui. Ce
concert fut finalement un grand moment de violence, d’obscénité et de fureur décibélique. Le
chaos originel, en quelque sorte. Ses fans voulaient-ils du spectacle ? GG allait leur offrir un
show à la mesure de sa réputation ! Il avait passé l’après-midi à se défoncer avec sa petite
amie Nancy et une fois arrivée l’heure du concert, GG tenait à peine debout. Affublé d’un
casque nazi métallique frappé d’une svastika vissé sur le crâne comme pour faire fuir les
gauchistes et les bien-pensants de ses concerts, d’une jupe écossaise qu’il avait emprunté à
Nancy et des bottes montantes de biker, GG arriva sur scène au son de « Bite it you scum ».
Ce soir-là, GG mit le feu sur scène comme il ne l’avait jamais fait auparavant. A partir du
troisième titre, il se mit à se frapper le front à l’aide de son micro jusqu’au sang comme il
avait l’habitude de le faire. Quelques minutes plus tard, GG se mit à entonner une de ses
chansons favorites, à savoir « Drink, Fight and Fuck » avant de s’avancer dans le public pour
user de violence physique contre ses fans. Ce soir-là, GG était comme possédé, distribuant des
coups de poing à son public comme d’autres distribuent des pains dans les messes. Dans la
salle, c’était l’émeute. Vint alors le moment rituel où GG s’accroupissait pour déféquer au
milieu de ses fans avant de se barbouiller le visage et le corps de ses selles et d’en projeter
tout autour de lui. Dans ces moments-là, GG se sentait tel un prophète. Le messie de l’Etron.
Un super anti-héros à la (dé)mesure du punk. Au fur et à mesure que le concert avançait, il
sentait une voix intérieure lui chuchotant à l’oreille d’accomplir le geste irréparable qui lui
ferait rejoindre le Panthéon des rockers disparus. « Do it, do it, do it now !!! », lui ordonnait le
démon qui avait élu domicile dans sa carcasse.
Il lui fallait agir vite, avant que la police ne vienne jouer les trouble-fêtes en
interrompant le concert comme elle avait souvent l’habitude de faire. Pour en finir, GG ne
disposait pas d’une infinité de solutions, le plus simple et le plus radical pour lui étant de
mourir par asphyxie en s’étranglant à l’aide du câble de son micro. Alors que le groupe
enchaînait sur la chanson « Die when you die », GG avait plus que jamais des envies
suicidaires. Il se sentait tel un dictateur africain atteint d’une crise de démence et sur le point
d’ordonner la mise à mort de son peuple par ses sbires pour le simple plaisir de faire le mal.
S’il avait pu mourir en compagnie de ses fans tel le pasteur Jim Jones mettant fin à ses jours
après avoir empoisonné les adeptes du « Temple du peuple » en Guyane en 78, il l’aurait fait
avec joie. L’ordre que lui donnait la Bête de mettre fin à ses jours se faisait de plus en plus
pressent. Pourtant, les choses ne devaient pas se passer comme prévu. Après que GG se soit
frappé le crâne jusqu’au sang à l’aide de son micro comme il avait coutume de la faire, il
entendit un brouhaha venant de l’entrée du club. Les forces de l’ordre se pressaient à la porte
du Gas Station. GG ressemblait à une sorte de Christ déviant, le front maculé de sang et le
corps souillé d’excréments. Le concert tourna à l’émeute lorsque les policiers annoncèrent la
fin du concert, ordonnant à tout le monde de quitter les lieux. Les sièges commencèrent à
voler de toutes parts, propulsés en l’air par ses fans comme de vulgaires projectiles. Furieux
de devoir se contenter d’un concert d’une vingtaine de minutes, les fans du chanteur étaient
devenus incontrôlables. Eux qui auraient rêvé de voir GG se suicider en direct, les voilà qui
étaient obligés de rentrer sagement à la maison : C’en était trop pour eux. GG se sentit alors

ENCRE NOIRE
poussé vers la sortie par les autres membres du groupe qui avaient compris qu’il valait mieux
pour eux de déguerpir que de s’éterniser dans la salle devenue désormais un authentique
champ de bataille. Dehors, la situation était tout aussi chaotique qu’à l’intérieur. Des policiers
tentaient vainement de contenir quelques punks passablement ivres et fermement décidés à en
découdre.
Torse nu et toujours vêtu de sa jupe, de ses bottes et de son casque à croix gammée,
GG héla un taxi jaune, un « cab » comme on les appelle à New York, qui passait par là mais,
alors qu’il s’apprêtait à ouvrir la portière, le conducteur effrayé par l’apparence de son client
préféra accélérer in extremis, sous les insultes rageuses de GG et de ses comparses. Pendant
ce temps-là, la bataille rangée entre policiers et punks s’était délocalisé et les échauffourées
avaient désormais lieu à l’extérieur, en pleine rue. Les débris de verre et les cadavres de
bouteille de bière jonchaient le sol. On entendait la clameur des fans de GG qui scandaient le
nom de leur idole, comme pour conjurer le mauvais sort. « GiGi, GiGi, GiGi… », répétaientils inlassablement. Il se sentait pareil à un chef politique, à la tête d’un soulèvement du
lumpenprolétariat contre l’oppression policière et les élites au pouvoir. Pourtant, GG ne
pensait qu’à une chose : Rentrer au plus vite à son hôtel pour se défoncer. Il avait en effet
planqué dans sa chambre d’hôtel, qui se trouvait à Manhattan, une dose suffisante de coke
pour se retourner la tête au point de ne plus savoir qui il était. Dans la confusion de la bagarre
générale qui venait d’éclater dans le club, GG avait oublié que ce jour devait être le dernier de
sa vie et qu’il se devait de remettre sa vie dans les mains de son maître Satan. Ce dernier ne
devait pas manquer de se rappeler à son bon souvenir.
GG finit par trouver un taxi qui accepta de le prendre. Arrivé à l’hôtel, il remonta vers
sa chambre pour prendre une douche et boire un coup de Jim Beam, sa marque de whisky
préférée. Après un concert aussi chaotique que celui-là, il se devait de prendre un peu de
repos. A la tombée du jour, il se défoncerait comme jamais il n’avait osé le faire et laisserait
libre cours à sa démence naturelle. Quelques heures plus tard, son frère Merle ainsi que les
autres membres du groupe frappèrent à la porte de sa chambre. Peu de temps après, c’est
Nancy, la petite amie de GG, qui devait les rejoindre. Aux alentours de 22 heures, la fête
battait son plein. GG avalait le whisky à grandes lampées, laissant le liquide couleur or
s’écouler dans son gosier avec réjouissance. Il avait déjà commencé à sniffer la coke qu’un de
ses roadies s’était procuré auprès de dealers noirs de Harlem. De la chaîne hi-fi que le batteur
de son groupe avait ramenée s’échappait le refrain guerrier de « Blitzkrieg Bop », le premier
single des Ramones. « Hey Ho, let’s go » criait à tue-tête Joey Ramone sur ce titre-phare des
punks les plus connus de l’histoire des Etats Unis. Une légende vivante du punk, malgré leur
allure de hippie ! GG se sentait bien mais cela ne devait pas durer. Dehors, des trombes d’eau
tombaient en même temps que l’éclair zébrait le ciel. Un temps apocalyptique annonçant la
fin funeste qui se préparait pour GG. Ce dernier s’était endormi si bien que ses compagnons
de chambrée avaient cru préférable de descendre poursuivre la fête au bar du coin en le
laissant cuver son Jim Beam. Il était juste défoncé et il le retrouverait le lendemain, vivant et
plus rock’n’roll que jamais. Du moins, c’est ce qu’il pensait ! Parce que GG s’apprêtait à

ENCRE NOIRE
passer sa dernière nuit sur Terre ! Vers 23h30, GG ouvrit un œil mais il n’avait plus la force
de se hisser vers la table de nuit pour empoigner la bouteille de Jim Beam. Il n’avait alors plus
le cœur à rien faire, même pas à se défoncer. A minuit, GG était tout seul en train de cuver
son whisky lorsqu’il entendit un coup sec. Lorsqu’il releva la tête, il s’aperçut que la fenêtre
de la chambre était entrouverte. Un coup de vent l’avait poussé et il avait senti une froideur
inhabituelle en cette période de l’année envahir la pièce comme si une étrange entité venue de
l’Arctique l’avait investi.
A ce moment-là, GG sentait comme une présence inquiétante dans la pièce. Il avait la
sensation de ne pas être seul et que quelqu’un (ou quelque chose) cherchait à entrer en contact
avec lui. Quelques secondes plus tard, un évènement inattendu capta l’inattention de GG : Un
homme était assis sur la chaise qui trônait à droite du lit. Contre toute attente, GG le trouva
tout de suite sympathique. En effet, il était très beau et était vêtu de manière élégante et
ressemblait à un dandy londonien de la première moitié du XIXème siècle de la trempe de
George Brumell. Il portait une longue redingote de couleur pourpre, une chemise noire à
jabots, des bottes de cuir impeccablement cirées, une canne de bois surmontée d’un pommeau
en forme de crâne et un chapeau haut de forme. Il était barbu, portait les cheveux mi-longs
frisés ainsi que des bagues finement ouvragées. L’une d’elles représentait ce que GG identifia
immédiatement comme étant un pentacle, autrement dit une étoile à cinq branches aux
propriétés magiques. Il était, de par son apparence extérieure, l’exact contraire de GG. Autant
ce dernier donnait l’impression d’avoir vécu toute sa vie vautré dans d’effroyables égouts
infestés de rats noirs, autant l’homme aux allures de dandy semblait sorti tout droit d’une
gravure de mode. Le chaos contre l’ordre. La laideur contre l’harmonie. Pour autant, le
personnage qui était en face de lui et le regardait fixement exhalait quelque chose de
profondément malsain. Ils se regardèrent en chiens de faïence qui parut à GG anormalement
long. Le silence commençait à devenir pesant lorsque GG se décida à lui lancer un timide
« Qui êtes-vous ? ». « Vraiment, tu ne devines pas qui je suis ? » lui retourna l’homme.
Devant la moue circonspecte de GG, le barbu consentit à se montrer plus bavard. « On
m’appelle Méphistophélès, Belzebuth, sa majesté des mouches, le prince de ce monde,
l’adversaire, Mammon, le porteur de lumière et bien d’autres choses encore », finit-il par
dire. GG comprit alors que le dandy qui se trouvait alors dans sa chambre d’hôtel n’était autre
que Satan lui-même et que ce dernier était venu emporter son âme dans l’au-delà. Cela
expliquait son look soigné et ses traits fins : Ne parle-t-on pas couramment de la beauté du
diable ? « Nul besoin de me parler en araméen, nazarén, je sais qui tu es ! » ajouta enfin
l’être démoniaque, laissant entendre que GG était la réincarnation du Christ. Vraiment ? Le
Christ était-il revenu sur Terre sous les traits d’une punk star décadente ? Aussi étrange que
cela puisse paraître, c’était la pure vérité.
C’était donc ça ! Son père n’avait pas choisi de le baptiser « Jesus Christ Allin » par
hasard ! Il était donc le Christ réincarné en la personne du dernier vrai punk de l’histoire ! Lui
qui passait pour la personnification même du mal aux yeux des bien-pensants, il était en
réalité le fils de Dieu en personne. Cette chambre d’hôtel miteuse serait-elle le théâtre, en

ENCRE NOIRE
cette nuit de juin 1993, du combat final entre le Christ et l’Antéchrist, entre le Bien et le Mal,
entre l’Ordre travesti en chaos et le Chaos dissimulé sous les oripeaux de l’Ordre ? Tout cela
lui paraissait si incroyable et si délirant. Et pourtant ! « Que me veux-tu donc à la fin ? » osa
finalement GG-Jesus même s’il se doutait un peu de la réponse. « Emporter ton âme dans les
flammes de l’enfer pour qu’enfin triomphe le mal, bien entendu ! » répondit l’entité maléfique
d’une voix glaciale. GG comprit alors qu’il était inutile de résister : Le rapport de forces
n’était définitivement pas en sa faveur ! « Je suis froid et je vais t’emmener dans l’endroit le
plus chaud de l’univers », lui asséna alors le Diable qui semblait impatient de mettre fin à la
discussion. GG avait maintes fois voulu quitter ce bas monde mais il était à mille lieux de se
douter que cela se déroulerait de cette manière précise. Aussi claire que pouvait paraître au
premier abord la situation, un épais mystère planait quant aux motivations de celui qui
s’apprêtait à emporter son âme. Qu’espérait-il donc ? «Tu as déjà gagné, mec, mais réponds
moi simplement : Crois-tu que ma disparition changera le cours de l’histoire ? Je ne suis
qu’un Christ pour paumés, pas le Christ originel !!! » lui lança alors GG, excédé et impatient
de trouver une réponse aux innombrables questions qui l’assaillait. « Ce que je veux ? En finir
une bonne fois pour toutes avec l’esprit rebelle ! Désormais, le rock se prosternera devant le
veau d’or. Les gens comme toi gênent depuis trop longtemps mon projet de perversion de la
jeunesse. Il était temps que cela se termine. J’ai bon espoir qu’avec ta mort, les choses se
normalisent et que l’Argent devienne la règle d’or ». C’était donc ça : Il devait servir de
martyr, d’ultime avertissement à tous ceux qui avaient cru que le Rock and Roll pouvait
renaître de ses cendres. Après lui, le punk perdrait sa sauvagerie originelle. Le mercantilisme
prendrait le pas sur la sincérité. Le Rock deviendrait un vulgaire objet aux mains du Nouvel
Ordre Mondial Satanique.
« Sache que je n’aime pas la concurrence ! Je suis l’Ange rebelle, le prince de
l’Ordure, et personne ne peut prendre ma place » conclua le Diable peu de temps après.
Désormais, les dés étaient jetés. Ce qu’il restait d’authentique en ca monde allait disparaître à
tout jamais dans les oubliettes de l’histoire. Des générations de kids se succéderaient, tous
identiques les uns aux autres, tels des marionnettes au service du malin. GG trouva alors la
force de se lever. Il aurait voulu se jeter sur l’être maléfique qui était assis en face de lui, lui
faire payer son outrecuidance. Mais quelques secondes plus tard, il perdit l’équilibre,
s’écroulant lamentablement sur le sol à la manière d’un boxeur mis KO par son adversaire. Il
s’évanouit et sentit son esprit s’échapper de son corps. Son enveloppe charnelle vomissait son
âme à la manière d’un organisme vivant rejetant une substance indésirable. Il se sentit alors
comme happé vers les profondeurs de la Terre. Son âme était aspirée vers le noyau
incandescent du globe où elle se consumerait, au milieu de celles des criminels et des
renégats. Au fur et à mesure de sa chute dans les entrailles du globe, il pouvait discerner
clairement ce qui ressemblait un ricanement sinistre tout autour de lui. Un ricanement à faire
frémir l’homme le plus courageux au monde. Le rire sardonique du malin savourant sa
victoire ! Le diable avait gagné et GG entamait sa descente aux enfers. Progressivement, la
chaleur s’élevait vertigineusement jusqu’à devenir proprement étouffante. Pendant toute la
durée de sa chute, des scènes dantesques se déroulaient sous ses yeux : Meurtres de masse,

ENCRE NOIRE
viols d’enfants, crimes rituels, tortures et humiliations. Toutes ces choses dont il n’avait cessé
de faire l’éloge dans ces chansons, par provocation, et qui pourtant les répugnaient
intérieurement. Bientôt, l’âme de GG serait dévorée par les flammes sous le regard amusé de
l’ange rebelle ! « This is the end, my friend » se dit GG, paraphrasant la chanson. Par la suite,
les comparses de GG étaient remonté à la chambre. Voyant ce dernier dans l’état où il était
déjà quelques heures plus tôt, ils ne s’étaient pas inquiété outre mesure et avait continué à
faire la fête. L’alcool continua à couler à flots jusqu’au bout de la nuit. Ce n’est qu’au petit
matin qu’ils se rendirent compte que GG avait rendu l’âme. Sa mort avait sonné le glas du
punk mais était-ce le plus grave ? Désormais, il n’y aurait plus d’obstacles à la puissance du
Diable. Le prince du mensonge allait pouvoir régner en maître sur le monde et le Rock and
Roll continuerait à engendrer des légions de Faust à la petite semaine, prêts à vendre leur âme
pour un peu de reconnaissance, pour des siècles et des siècles. Désormais, la carcasse fumante
du rock aurait tout le temps nécessaire pour se décomposer.

Command To Look

P

hotographe et Sataniste , tel qu’il se définit lui-même, Laurent
Braun arpente depuis environ vint-cinq ans les chemins de l’art et
de la Voie de la Main Gauche, dans des allers-retours constants
entre les deux domaines. Il y fait ses premières armes très jeune, au sein
de sa famille. Il se dote plus tard d’une solide formation en technique
photographique avec son passage dans une école d’art parisienne, dont il
ressort diplômé, sans perdre de vue sa pratique des Arts Noirs qu’il
approfondi au fil des recherches, expérimentations et rencontres, et
dont il se sert largement comme moteur et inspiration pour sa création
visuelle.
C’est lors d’un long séjour au Royaume Uni, à Londres puis se fixant
pour quelques temps à Birmingham, qu’il se découvre de très fortes
affinités avec la pensée développée par Anton LaVey dans la Bible
Satanique. Il noue alors d’étroites relations avec certains artistes
membres de l’Eglise de Satan, développe sa connaissance et sa
« pratique » du satanisme et devient lui-même, pour quelques années,
membre actif du Temple du Vampire.
En France, il a travaillé comme photographe pour la presse locale,
expose régulièrement depuis les années 2000 (individuellement ou en
groupe) et s’est installé en tant qu’astrologue-tarologue.
Au niveau artistique, ses axes de travail sont le mouvement,
l’inquiétante étrangeté, un érotisme sombre et rétro, la perte des
repères et d’une manière générale la recherche de cet instant trouble où
une autre réalité, située derrière le voile de la conscience et de la
« matière » ( du moins ce que l’on tient pour être la matière), se laisse
entrevoir.
Il travaille actuellement sur l’hypermythe d’Hellraiser, créé par Clive
Barker, au sein de l’équipe de la Pyramid Gallery.
***

Command To Look

Au Sabbat I – Julien Noël
Espoir des virilités, Angoisse des matrices vides,
Satan, tu ne demandes point les inutiles
épreuves des reins chaste, tu ne vantes pas la
démence des carêmes et des siestes ; toi seul
[...] tu aides aux amours stériles et réprouvées,
Tuteur des stridentes Névroses, Tour de Plomb
des Hystéries, Vase ensanglanté des Viols !
Joris-Karl HUYSMANS
Là-bas

Au sabbat,
La sorcière
S'offre entière
Au Très-Bas :
Le corps nu,
Comme en transe,
Elle danse.
Le Cornu
— Belzébuth —
Qui contemple
Ses pas amples
Est en rut.
Ses sabots
En piétinent
La gâtine
— Il est bot.
Le Malin
Se rapproche
À pas croches,
Dit soudain :
« Sois à moi
Pour la vie ! »
Cette fille,
Sans émoi,
Répond : « Oui. »
Il l'assaille
Et la saille
— Elle jouit.
DIABLERIES V

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