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&rire sous l'épuration

De Montherlant à Aymé, de Jouhandeau à Drieu, les temps sombres de l'immédiat après-guerre ont été un grcuml moment de créativité littéraire

arcel Aymé a eu de la chance. Il

aurait pu, comme tant d'autres de

ses amis, être victime à la Libéra-

tion des diktats du Comité natio-

nal des Ecrivains (fondé en 1943

par Aragon dans la clandestinité), qui interdisait

aux éditeurs, journaux et revues de publier les

écrivains qui avaient collaboré avec les Alle-

mands. Marcel Aymé n'avait pas été un «collabo » :

seulement un sympathisant. Certes, il avait mal à

choisi le moment pour publier

en 1941, « Trave- =

lingue », satire du Front populaire, qui apportait e,

'

de l'eau au moulin de la réaction triomphante.

Fort de sa liberté sauvegardée, il publiait en 1946

« le Chemin des écoliers», suries trafics du marché

noir sous l'Occupation. Hanté par la victoire de

ceux qu'il nomme les «gaullistes communistes »,

il forçait la dose, deux ans plus tard, avec cet

« Uranus », où les « crimes de l'épuration » des

années 1944-45 sont décrits avec beaucoup

d'imagination. On y voit, par exemple, un collabo

traîné au peloton d'exécution, lynché par la foule,

après qu'un communiste lui a crevé les yeux de ses

propres mains ...

• Marcel Aymé n'a pas été le seul écrivain à

vouloir prendre sa revanche sur une période où il

avait souffert pour ses amis et pour ses idées, qui

l'ont fait classer parmi les « anarchistes de droite».

Le choeur des victimes s'est constitué peu à peu,

au cours des dix années qui ont suivi les victoires

•amères de la Résistance.

Ces frustrés pouvaient d'ailleurs se sentir

encouragés par d'authentiques rebelles à la férule

nazie, comme François Mauriac, partisan de la

« charité'> contre la « justice », prônée par Camus,

ou bien par Jean Paulhan, auteur d'une « Lettre

aux directeurs de la Résistance ». En 1956, on

louera unanimement le talent de Jean Anouilh,

arceirlyme

encore plus « engagés », pas dans le même sens.

C'est l'époque où Jacques Laurent compare

ironiquement Sartre à Paul Bourget, où Roger

Nimier se moque des « poumons d'Albert Ca-

mus ». Les « hussards » viennent de naître, à

l'ombre des « victimes de la Libération ». Roger

Nimier connaît, en 1948,Patmée d'« Uranus », son

premier succès avec e les Epées », dont le héros est

un milicien. Regroupés dans des revues apoliti-

ques comme « la Table ronde » ou « la Parisienne»,

ils travaillent à la réhabilitation de Montherlant,

Chardonne, Jouhandeau, Morand, Drieu la

Rochelle, Céline. Pour eux, comme pour toute la

bourgeoisie, le talent excuse tout. En admettant

qu'ils aient besoin d'excuses. Le passé de ces

écrivains, leurs écarts de langage, pour employer

un euphémisme, à l'égard des juifs, et leurs

compromissions avec les occupants s'ajoutent aux

qualités réelles de leur œuvre. Ce n'est pas

seulement le talent qu'on apprécie chez eux mais

ce qu'ils pensent ou ont pensé. Avoir été frappé

d'« indignité nationale'> fait grimper les ventes.

Dès la fin des années 40,1a droite, désarçonnée

par la collaboration et le pétainisme, renaît de ses

cendres, sans retrouver toutefois sa furia

quand il donne « Pauvre Bitos », qui est, comme

« Uranus », une dénonciation des abus de la

Libération, vue sous son jour le plus caricatural.

Robert Brasillach, qui a payé pour tous, est l'objet

d'un véritable culte. On se rend en pèlerinage à

Meudon chez Céline rescapé de Sigmaringen et

de sa prison danoise. Il va publier bientôt « D'un

château l'autre » et « Nord », livres talentueux et

bourrés de mauvaise foi

...

Ces thermidoriens

d'avant-guerre. On ne verra pas émerger un

nouveau Maurras, un nouveau Daudet

...

Avec la

fondation du RPF (1947), où figurent en bonne

place André Malraux, Raymond Aron, Maurice

Clavel et la famille Mauriac, le clivage droite-

gauche se fait plus subtil. L'extrême-droite ne

sera plus que le parti des nostalgiques. De nos

jours, qui est capable de reconnaître dans « Ura-

nus » le brûlot que lançait Marcel Aymé en 1948?

s'opposent, bien sûr, aux écrivains de gauche,

d'Aragon à Sartre, en passant par Camus, coupa-

bles de défendre une « littérature engagée», sans

reconnaître que ceux qu'ils admiraient étaient

Comme disait Montherlant, apologiste de la

collaboration en 1941 avec « Solstice de juin »

« Qui se soucie de savoir si Dante était guelfe ou

gibelin ?» GUY DUMUR

148 LE NOUVEL OBSERVATEUR /ARTSSPECTACLES

ÉN RELISANT "URANUS"

Le mal-Aymé

PAR

-F7MNÇOIS

JOSSELEV

Il paraît que l'histoire ne repasse pas les plats.

Sans doute, mais il arrive qu'elle les laisse

traîner sur la table. Ainsi la querelle d'« Ura-

nus », que l'on croyait éteinte, rebondit. « Ura-

nus », c'est ce chef-d'oeuvre romanesque que

Marcel Aymé avait publié après la Libération

et dans lequel il laissait , entendre que celle-ci

n'avait peut-être pas été aussi fraîche et joyeuse

qu'on voulait bien nous le dire. Du coup, de

doux anarchiste de droite, le pauvre Marcel

était devenu un suppôt abominable de la

collaboration. Aujourd'hui, quarante-deux ans

après (eh oui !), l'adaptation cinématographi-

que par Claude Berri d'« Uranus » remet le feu

aux poudres. Par exemple, le comité d'avance

sur recettes aurait repoussé avec horreur l'idée

d'une contribution à ce film subversif. Le fait

que Claude Berri soit juif n'a pas incliné ces

messieurs-dames à faire une relecture du ro-

man de Marcel Aymé. Au contraire. L'auteur

de e la Tête des autres » (la pièce la plus efficace

contre la peine de mort) doit être exécuté.

Soit. Relisons tout de même « Uranus », qui,

avec e le Chemin des écoliers », raconte les

heures les plus tragiques de la France du

xr siècle. « Uranus », c'est l'histoire de nos

grands-parents, des Français moyens d'une

petite ville, balancés dans la tourmente de

l'après-guerre. Avec leurs qualités et leurs°

défauts, qu'ils soient communistes, fascistes ou

plus simplement rien du tout, ou enfin oppor-

tunistes. Là où ça se gâte, c'est que Marcel

Aymé au lieu de pratiquer un manichéisme de

bon aloi, met les pieds dans le plat et les agite

non sans joie. Dans le café de Léopold (Depar-

dieu, superbe), le bougnat amoureux d'An-

dromaque, on danse sur un volcan, on gambade

dans les ruines. Alors que peut-être on devrait

s'abîmer dans la contemplation extatique de la

vertu progressiste, dont la commémoration

récente du général de Gaulle nous a donné un

édifiant exemple. C'est qu'avec Marcel Aymé

naguère et Claude Berri aujourd'hui l'après-

guerre n'est pas joli et toutes les vérités sont

bonnes à dire. Surtout en riant. Voilà le crime.

N'empêché, ne ratez pas e Uranus », le livre

aussi bien que le film. La chronique des

bourgeois et des prolos condamnés à vivre

ensemble, dans une intimité périlleuse (Michel

Blanc, Danielle Lebrun, Jean-Pierre Marielle,

Michel Galabru, Daniel Prévost, épatants).

Les discussions à perdre haleine sur les idéolo-

gies parallèles qui se croisent. Et si par hasard

on vous fait les gros yeux à cause de vos

mauvaises lectures, répondez que le talent, en

littérature comme au cinéma, n'a pas nécessai-

rement de couleur politique. e Uranus » était

peut-être une grenade piégée. Grâce au génie

de Claude Berri, elle va sauter à la face des

éternels et confortables bien-pensants près

d'un demi-siècle

après ...

j.-F. f.

« Uranus », de Marcel Aymé, est publié chez Folio-Gallimard.