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AMANDA

STEVENS

L 'été de tous les dangers

editions Harlequin

Prologue

Je ne hais pas les femmes, O.K.? Je tiens à le préciser tout de suite pour que les

choses soient bien claires. Je les adore, au contraire. Elles sont pour moi une éternelle source de fascination. Je peux les observer pendant des heures sans jamais m ennuyer. Elles sont ma trame, ma vie. Mieux, elles sont mon air et mon eau. Sans elles, je cesserais d exister. Vous voyez, je ne les hais pas. Pas plus que je ne les tue par plaisir sadique. Je ne me sens pas investi

d une mission, je ne suis pas amateur de

frissons, je n entends pas de voix. En fait, je ne colle à aucun de vos profils, parce que je suis différent des tueurs que vous avez con- nus jusqu ici.

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L agent spécial John Cahill arrêta la cas- sette, la rembobina puis, se levant de son bureau, enfonça de nouveau la touche « lec-

ture » et s approcha de la fenêtre. Un frisson lui parcourut l échine tandis que retentissait une fois de plus la voix déformée et mono- corde. S il ne la reconnaissait pas, il y avait néanmoins dans le message un je-ne-sais- quoi de familier qui ne laissait de le troubler. La cassette avait été jointe à la pile de rapports et de photos de scènes de crime que lui avait transmise le lieutenant Bill Mayberry, le chef de la police de Houston, et portait la mention « A examiner

d urgence ». La bande originale avait été ad-

ressée à la brigade criminelle, sans autre précision, le lendemain du jour où un second corps avait été découvert dans le quartier de Montrose. Jusqu ici, et malgré ses efforts, le labor- atoire scientifique et technique n avait guère eu plus de chance dans l analyse de la voix que dans la localisation de l expéditeur. Lors de leur premier contact téléphonique, May- berry avait précisé à Cahill que rien ne prouvait que cet étrange message soit lié

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aux récents homicides, mais l instinct de ce dernier lui disait que c était le cas, et il s en inquiétait. Ces deux affaires présentaient en effet

d étranges similitudes avec une série de

crimes perpétrés à Houston deux ans plus tôt. Montés en épingle par les médias, ceux-

ci avaient été surnommés les « Meurtres

Casanova », à cause du champagne, des

bougies et des pétales de roses trouvés sur

les lieux, ainsi que de la rose rouge à longue

tige placée entre les mains des victimes.

Selon les experts en psychologie criminelle qui avaient étudié l affaire, Cas- anova alias John Allen Stiles gagnait patiemment la confiance de ses victimes, toutes des femmes, avant de les violer et de

les étrangler. Il s arrangeait d abord pour les

rencontrer, suite à quoi s engageait un lent processus de séduction qui pouvait durer des jours, voire des semaines, jusqu à ce qu elles le fassent finalement entrer chez elles. La question de Mayberry concernant les deux récents homicides était simple, et il avait besoin de l opinion d un professionnel

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pour y répondre : s agissait-il oui ou non du même tueur ? Ce qui, bien sûr, laissait entendre qu il redoutait par-dessus tout d avoir affaire à un imitateur. A chaque nouvelle écoute, les craintes de Cahill se précisaient davantage. Il y avait quelque chose dans cette voix La diction de l homme était calme, posée, et cela ne lui plaisait pas du tout. Les fous dangereux ne posaient pas vraiment problème. C étaient plutôt les cérébraux tranquilles, les « monsieur Tout- le-Monde », qui lui donnaient des insomnies. « Jessie », songea-t-il soudain. Sa fille avait prévu de venir le voir ce week-end, mais il allait devoir trouver une excuse pour l en empêcher : s il devait s investir dans cette affaire, il ne voulait pas la savoir à proximité. Or, il allait s y investir, il le savait. Même s il refusait encore de le reconnaître, il sen- tait déjà l adrénaline affluer dans ses veines. Juste au moment où il cherchait à quitter en douceur l unité Depuis quelque temps, il savait que le moment était venu pour lui de

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changer de vie, de rompre avec la fréquenta- tion quotidienne de la mort. Il ne voulait plus voir les cauchemars qui le harcelaient nuit après nuit toucher de nouveau Jessie. Plus jamais. Et pourtant, une fois de plus, il se laissait happer C était la raison pour laquelle il devait la dissuader de venir ce week-end. Peut-être son instinct protecteur se manifestait-il de façon excessive, mais il ne pouvait se per- mettre de prendre ce risque. Pas avec Jessie. Elle représentait trop pour lui. Elle était tout pour lui. Il passa une main sur ses yeux fatigués. Bon Dieu, ils n avaient pas besoin d un nou- veau revers dans leur relation ! Pas quand tout allait aussi bien entre eux, après cette trop longue tension qui avait marqué leurs rapports depuis que Non ! Il refusait d y penser. Remuer le passé ne pouvait leur être d aucun bien. Inutile de ressasser les « et si ». Dieu savait qu il avait failli perdre la raison à ce petit jeu-là. Il respira à fond, plusieurs fois, afin de juguler cette rage aveugle qui menaçait

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toujours d exploser lors de ses moments de faiblesse ou de fatigue. Puis il déplia lente- ment les poings et contempla les dernières lueurs du crépuscule. Derrière lui, la bande s arrêta, mais il ne prit pas la peine de la repasser. Au lieu de cela, il se concentra sur les clignotements des lumières de la ville. Depuis plus d un an qu il vivait dans cet appartement, il n était pas encore habitué à la vue qu il offrait. A vrai dire, il ne s habituait pas à grand-chose. Il s agissait juste d un endroit où dormir, se doucher, prendre parfois ses repas mais ce n était pas chez lui. Chez lui, c était un ranch à quatre chambres dans la banlieue nord-ouest de Houston, entouré de pins parasols et d une pelouse soigneusement tondue, avec une allée encombrée de vélos et, à l arrière, une piscine où des adolescents s ébattaient bruyamment. C était là qu il se retirait après une longue journée passée dans quelque lieu de ténèbres. Mais ce foyer n existait plus. Sauf dans sa mémoire. Oh, la maison était toujours là. Quelques mois auparavant, il était passé devant lors d un moment de faiblesse. Les boiseries

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extérieures avaient été repeintes, et l en- vironnement paysager totalement modifié. Devant la magnificence du résultat, il avait ressenti un pincement au c ur. Ce qui était ridicule. Il n en avait pas voulu, au début. C était son ex-épouse qui, saisie d un véritable coup de foudre pour cette demeure, l avait convaincu d en faire l acquisition. Après des années à se serrer la ceinture pour rembourser les emprunts, il aurait dû n éprouver que soulagement à l idée d être enfin libéré de ce poids et jouir pleinement de son célibat retrouvé. Après tout, à moins de quarante ans, il était en- core dans la force de l âge. Moins de quar- ante ? C était ce qu il se disait pour se rassurer, car cet anniversaire approchait à grands pas. La maison n était plus un souci, son ex- femme avait un petit ami, et sa fille s adap- tait peu à peu à sa vie d étudiante à l uni- versité de Houston. Il pouvait donc avoir l esprit léger. Mais il y avait cette voix sur la cassette et cette sensation familière du Mal tapi dans l ombre, prêt à frapper.

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Se détournant de la fenêtre, il empoigna le combiné du téléphone pour appeler Jessie, mais le reposa aussitôt et réenclen- cha la cassette. Les yeux fermés, il écouta de nouveau la voix. à aucun de vos profils, parce que je suis différent des tueurs que vous avez con-

nus jusqu ici. Enfant, je ne faisais pas pipi au lit, je n étais pas pyromane et je ne tor- turais pas les animaux. Je n ai pas subi de sévices particuliers, je n ai pas été aban- donné ni même simplement incompris. Je ne suis ni un marginal ni le gars ordinaire du coin de la rue. Je gagne très bien ma vie, me targue d une excellente éducation et,

d une certaine manière, représente presque

l époux idéal. Si je tue, c est pour une simple et bonne raison : parce que je le peux.

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Tiffany Amber Beaumont était de ces êtres que l on ne supporte qu à petites doses, ce qui était la raison pour laquelle Prudence Dunlop préférait généralement éviter de croiser son chemin. La jeune femme était égocentrique, superficielle et affreusement obstinée. Si obstinée que, lor- squ elle l appela ce jour-là après le travail, Pru accepta contre toute raison de sortir prendre un verre avec elle. Après tout, se dit-elle, il valait mieux cela que de passer la soirée seule dans son ap- partement par ce lundi soir pluvieux. Non que la solitude lui fît peur. Celle-ci était une vieille compagne, et il était rare qu elle s en- nuie chez elle. A la vérité, Pru aimait être seule. Ces derniers temps, cependant, cette ac- cumulation de soirées en tête à tête avec

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elle-même lui donnait un peu trop le loisir de penser à son travail. De s interroger sur son avenir. Et de fantasmer sur un homme qui connaissait à peine son existence. Tu comprends, maintenant, pour- quoi je suis si inquiète ? geignait Tiffany devant le martini-pomme que le serveur venait de poser devant elle. Momentanément distraite par le sourire à fossettes du jeune homme, Pru s efforça de reprendre le fil de la conversation. Pas vraiment. Clare est adulte, que je sache. Une adulte qui se comporte comme une étrangère. Tiffany ignora les regards appuyés du serveur qui, dépité, tourna les talons et s éloigna sous l il appréciateur de Pru. Allons, insista Tiffany avec une pointe d agacement. Souviens-toi comme elle était bavarde au lycée ! Dès qu elle avait un petit ami, elle ne pouvait s empêcher de tout nous raconter dans les moindres détails. Et, maintenant, voilà qu elle ne veut stricte- ment rien me dire de ce type. Ni son nom, ni où il habite, ni comment il gagne sa vie. Nada ! conclut-elle avant de siroter un peu

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de son cocktail. Cela ne lui ressemble pas et tu le sais. En fait, Pru ne savait rien de tel. Ayant depuis longtemps rompu les ponts avec ses camarades de lycée, elle n avait pas revu Clare McDonald depuis des années. Si elle était restée en contact avec Tiffany, c était uniquement parce que leurs mères étaient meilleures amies. Depuis leur plus tendre enfance, Valerie Dunlop et Theresa Beaumont étaient en ef- fet comme deux s urs, et leur plus grand souhait avait été que leurs filles le fussent également. Mais Tiffany et Pru étaient aussi différentes que le jour l est de la nuit. Tiffany, cependant, ne s était pas trop mal débrouillée, reconnaissait Pru en son for in- térieur. Publicitaire brillante, elle était à la fois jolie et stylée. Son tailleur rose, par exemple, portait la griffe d un grand couturier, et ses chaus- sures étaient manifestement italiennes. Pour avoir été vingt-huit ans la fille de Valerie Dunlop, propriétaire d une boutique de luxe dans le centre-ville après avoir été acheteuse chez Neiman Marcus, Pru avait

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forcément acquis un certain sens de la mode. Ce que ne révélait guère son aspect, songea-t-elle avec un brin d amertume. Ses plus proches contacts avec la haute couture, ces derniers temps, étaient les pages de Vogue ou de Cosmopolitan dans le salon de coiffure. Car, même en tenant compte des généreuses ristournes concédées par sa mère, ce genre d emplettes demeurait hors de la portée de sa bourse. Mais quelle importance ? Elle avait depuis longtemps accepté de ne pas appart- enir au club de Tiffany et Clare, et moins en- core à celui de sa mère. Jamais elle n aurait la beauté ni la minceur anorexique de ce trio glamour, mais cela ne la dérangeait pas. Elle était en bonne santé, se sentait en pleine forme et courait ses 5 km quotidiens en moins de vingt-deux minutes. Ce qui devait se voir, si elle se fiait aux coups d il répétés que lui adressait ce type assis à l ex- trémité du comptoir. Depuis leur arrivée, quelques minutes plus tôt, il n avait cessé de la regarder. S il n était pas aussi beau garçon que le serveur, il avait tout de même un visage intéressant,

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ainsi que des yeux sombres et sensuels. Pas aussi sombres que ceux de John Cahill, bien sûr. Ni aussi sensuels. Mais était-ce possible ? Les yeux dans le vague, Pru réfléchit aux différentes possibilités qui s offraient à elle. Elle pouvait soit lui sourire et voir s il s ap- prochait de leur table, soit gagner le bar et engager la conversation avec lui. Si une étincelle se produisait, alors elle verrait où cela conduirait. Pendant une fraction de seconde, elle lâcha les rênes de son imagination et fant- asma sur une nuit de sexe torride avec cet inconnu. Mais ce n était pas le regard ténébreux de l homme du bar qu elle voyait. C était celui de John Cahill. Elle ne parvenait pas à se l ôter de la tête. Pourtant il le fallait. Pour sa carrière et pour sa tranquillité d esprit. John Cahill n était pas pour elle. Elle devait l accepter. Refoulant son image dans le coin le plus reculé de son cerveau, elle reporta son at- tention sur Tiffany, dont le second verre était déjà largement entamé. Pru fit tourner le sien dans sa main.

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Ecoute, Tiff. Si Clare ne s est pas con- fiée à toi, c est peut-être parce qu il s agit d une relation superficielle. Y as-tu songé ? Cela ne l a jamais arrêtée ! Du reste, ce n est pas vrai. Rien qu à la regarder, je peux te dire qu elle est amoureuse. Alors pour- quoi ne veut-elle pas que je rencontre son petit ami ? A moins que A moins que quoi ? A moins que ce ne soit son idée à lui. Et s il était l un de ces sadiques qui font perdre la tête aux femmes, et qui tentent ensuite de les isoler de leur famille et de leurs amis ? Pru fronça les sourcils. Tu ne crois pas que tu sautes un peu vite aux conclusions ? Peut-être n est-elle simplement pas encore prête à en parler. Et peut-être que, lorsqu elle le sera, ce sera trop tard ! s insurgea Tiffany, ses grands yeux bleus chargés d inquiétude. Al- lons, Pru. Il faut que tu fasses quelque chose. Moi ? s étonna-t-elle. Mais ça ne me re- garde pas ! Je ne sais même pas pourquoi tu me racontes tout ça.

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Parce que tu travailles au FBI, bon sang ! Tu dois bien avoir le moyen de dé- couvrir ce que mijote ce type. Les fonctions de Pru à la division des en- quêtes criminelles étaient davantage d ordre analytique que pratique. Cela faisait d ail- leurs bien trop longtemps à son goût qu on l avait collée devant un ordinateur. Mais elle n avait guère envie d en parler à Tiffany. Désolée, mais je ne peux pas t aider. Pourquoi donc ? s écria la jeune femme, exaspérée. Ne peux-tu pas au moins effectuer une recherche d antécédents ou quelque chose ? Non, je ne peux pas, répondit Pru avec franchise. Même si je le voulais, ce qui n est pas le cas, et même si j obtenais l autorisa- tion de mon supérieur, ce qui est impens- able, tu n as ni nom, ni adresse, ni lieu de travail à me fournir. Rien. Comment suis-je censée lancer une recherche avec ça ? Tu pourrais le faire suivre, suggéra aus- sitôt Tiffany. Tu découvrirais ainsi où il habite, et ensuite Voyant Pru secouer la tête, elle laissa sa phrase inachevée.

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O.K., ça va, soupira-t-elle. Je com- prends. Ta décision est déjà prise et tu ne m écouteras même pas jusqu au bout. Tu penses que je m en fais trop pour elle et peut-être as-tu raison. Mais je te le dis, Pru, ce type a quelque chose de louche, je le sens. Malheureusement, c est une base insuf- fisante pour déclencher une enquête fédérale. Comment peux-tu dire cela, alors que tu n as pas encore entendu toute l histoire ? Très bien, répondit Pru, contenant son irritation. Vas-y, je t écoute. Tiffany fronça les sourcils. Tu vas vraiment écouter ce que je vais te dire ? J essaierai. C est mieux que rien, maugréa la jeune femme avant de croiser les bras et de se pencher par-dessus la table. Pour commen- cer, je ne suis pas censée t en parler. Clare m a fait jurer de garder le silence. Mais vu les circonstances Elle se mordit la lèvre. Pru Elle pense qu on la suit. En entendant cela, Prudence sentit un léger frisson lui parcourir le dos.

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Que veux-tu dire ? Eh bien, elle entend des bruits de pas derrière elle, voit la même voiture deux jours de suite dans son rétroviseur sur

l autoroute A-t-elle une idée de qui il s agit ? L expression de Tiffany s assombrit. En fait, elle ne l a jamais vraiment vu, mais elle pense que ce pourrait être ce drôle de type, à son travail Sid Zellman. Est-elle allée voir la police ? Non, parce qu il n y a rien qu ils puis- sent faire. Elle n a reçu aucune menace, ni rien de ce genre. Il il se contente de la suivre. Elle refusera de le reconnaître, mais je peux t assurer qu elle est morte de peur. Dans ce cas, je ne comprends pas. Pourquoi veut-elle absolument que tu gardes le silence ? Parce qu elle ne tient pas à ce que ses associés se mettent à la regarder comme si elle était folle. En outre, s il s agit bien de ce Zellman, l homme a le bras long. Très long. Bien. Mais pourquoi me dis-tu tout cela maintenant ? Tu penses qu il existerait une sorte de lien entre ce type qu elle fréquente et celui qui la suit ?

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Si tant est que Clare fût réellement suivie. Car il demeurait possible que la jeune femme ait tout imaginé. Tiffany et elle avaient toujours manifesté un goût certain pour le mélodrame. Tiffany replaça une mèche blonde der- rière son oreille, dont le lobe s ornait de diamants. La connaissant, se dit Pru, ils devaient être vrais. Tout ce que je sais, c est qu il s est produit pas mal de coïncidences bizarres ces derniers temps. Telles que ? La jeune femme hésita. Un ou deux jours avant que Clare m ait confié tout cela, il m est arrivé quelque chose d étrange. Je m étais arrêtée à un petit snack-bar en face de mon immeuble pour y prendre un café, quand un type m a abordée en se présentant sous le nom de Todd Hol- lister. Il semblait me connaître. Nous étions au lycée ensemble, m a-t-il affirmé. Todd Hollister, répéta Pru, tentant vainement de mettre un visage sur ce nom. Je sais. Moi non plus je ne me souven- ais pas de lui. C est toujours très gênant de

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tomber sur quelqu un qui vous reconnaît sans que ce soit réciproque. Elle s interrompit pour chasser le serveur

qui attendait Dieu sait quoi de sa part. Quoi qu il en soit, reprit-elle, nous avons discuté quelques minutes en finissant nos cafés, puis il est parti. Ce n est qu un peu plus tard que je me suis rendu compte

d une chose : alors que c était lui qui était

venu pour me parler, c était moi qui avais mené toute la conversation. « Pas croyable ! » songea Pru non sans ironie. De quoi avez-vous parlé ? Oh, de potins au début. As-tu revu Machin, ou Truc ? Que devient Chose ? Est- ce que Unetelle s est mariée ? Puis il s est mis à me poser un tas de questions sur Clare. Je n y ai pas prêté attention à ce moment-là, car tout le monde au lycée savait que nous étions très amies. Mais, en y réfléchissant par la suite, je n ai pu m em- pêcher de me poser des questions. Tu penses qu il cherchait à te soutirer des informations sur son compte ? Oui. Exactement.

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Que t a dit Clare lorsque tu lui en as parlé ? Tiffany détourna les yeux. Je ne lui en ai pas parlé. Tu comprends, je ne voulais pas l inquiéter. Après quelques jours, cependant, comme je n arrêtais pas de repenser à ce type, j ai décidé de jeter un il à notre album de promotion de lycée. Et ? Ce n était pas lui. Tu en es sûre ? La photo était peut-être mauvaise. Et les gens changent en dix ans. C est ce que je me suis répété. Que cette rencontre inopinée était le fruit du hasard, et que ses questions sur Clare étaient inno- centes. Mais, à présent, je n en suis plus aussi sûre. Additionnons simplement les faits, Pru : ce type apparaît dans ce snack en prétendant être quelqu un qu il n est pas. Clare est suivie. Elle a un nouveau petit ami dont elle refuse de parler Elle agrippa la table des deux mains. Et si tout cela n était pas une coïncid- ence ? Si elle était d une manière ou d une autre en danger ? Pru prit le temps de bien choisir ses mots.

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Ecoute, Tiffany. Je vois que tu te fais vraiment du mauvais sang pour elle, mais je te le redis : ne saute pas trop vite aux con- clusions. En outre, je vois mal comment je pourrais t aider, à moins d aller lui parler. La jeune femme écarquilla les yeux, alarmée. Non, ne fais pas ça ! Elle saura que je n ai pas tenu ma langue, et je ne veux pas aggraver la situation. Le fait est qu il y a un peu de tension entre nous depuis quelques jours. Quoi que nous décidions de faire, il faut agir discrètement. Que nous décidions de faire ? répéta Pru. Tiffany Ne le dis pas, supplia-t-elle. Ne dis pas que tu ne m aideras pas. Tu le dois. Je n ai personne d autre vers qui me tourner. Pru plongea une main lasse dans ses cheveux châtains. Elle les avait attachés sur la nuque pour ne pas être gênée, mais des mèches s étaient échappées de la pince. Ecoute, j aimerais bien t aider, je t as- sure. Mais ce n est pas une affaire qui con- cerne le FBI. Officiellement, je ne peux rien faire. Et sans nom ni adresse, officieuse- ment non plus, je le crains.

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Et une empreinte digitale ? insista Tiffany, le visage tendu. Cela te suffirait-il pour entamer des recherches ? Es-tu en train de me dire que tu as les empreintes digitales de cet homme ? J ai des empreintes. Tiffany fouilla dans son sac de cuir et en sortit un paquet de photos qu elle fit glisser vers Pru. Fais attention ! précisa-t-elle en voyant celle-ci commencer à ouvrir l enveloppe. Elles ont été prises il y a quelques semaines, lors de la soirée d anniversaire de Clare. Je venais d aller les chercher quand je me suis rendue dans ce snack, et ce soi-disant Todd Hollister m a vue les regarder. L une d entre elles m a glissé des mains, et il l a ramassée pour me la rendre. Elle porte à coup sûr ses empreintes. J en suis certaine parce que je deviens folle quand je vois des gens manip- uler des épreuves n importe comment. Elles n ont pas quitté mon sac depuis lors. Qu en penses-tu ? Crois-tu que tu pourrais en re- lever une et la passer dans un ordinateur du FBI ? Pru eut le sentiment que c était ce que voulait Tiffany depuis le début.

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Qu est-ce qui te fait croire que ces empreintes figurent dans nos bases de données ? Tiffany haussa les épaules. Je ne crois rien. Mais ça vaut le coup d essayer, non ? Si tu déniches leurs petites s urs et qu elles appartiennent à Todd Hol- lister, alors je saurai qu il est qui il prétend être, et qu il s agissait en effet d une coïncid- ence. Mais si ce sont celles de quelqu un d autre Son regard s assombrit. Clare se trouve peut-être réellement en danger.

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Clare McDonald sortit de l ascenseur et se dirigea d un pas pressé vers sa voiture. Il fallait que je termine tard justement aujourd hui, grommela-t-elle entre ses dents. Avocate dans une prestigieuse firme jur- idique du centre-ville, elle se voyait char- gée comme tous les seconds asso- ciés du travail le plus rébarbatif, tandis que les pontes récoltaient toute la gloire. Le

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monde était ainsi fait. Clare tenta de se con- soler en se disant que les choses changeraient tôt ou tard. Elle était intelli- gente, débrouillarde et nourrissait de féro- ces ambitions. Une femme pouvait déjà aller loin avec ces atouts. Alors avec une paire de jambes comme les siennes La chance, d ailleurs, était peut-être en train de lui sourire. L un des principaux as- sociés avait demandé sa collaboration sur une affaire, signe qu elle avait commencé à se faire un nom dans l entreprise. Elle s était fait remarquer par les bonnes personnes, et cela lui donnait une longueur d avance dans la compétition. De plus, elle avait un nouvel homme dans sa vie. Son pouls s accéléra à la pensée qu ils seraient bientôt ensemble, et si tout se déroulait comme prévu vers minuit, ils deviendraient amants. Un sourire lui étira les lèvres. Ils se voyaient depuis deux mois, mais n avaient pas encore fait l amour. Sur son idée à lui. Pour sa part, elle aurait roulé avec lui dans les draps dès le premier soir tant

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elle était amoureuse. Mais il avait préféré attendre.

A présent, Clare reconnaissait volontiers

qu il avait eu raison. La tension qui avait crû entre eux était devenue intolérable, terrible, et merveilleuse tout à la fois. Assez bizarre- ment cependant, alors que ce n était plus qu une question d heures, elle se sentait un peu tendue.

Et si elle ne répondait pas à ses désirs ?

Question idiote. Quelqu un s était-il plaint jusqu ici ? Non. En fait, c était même le con-

traire. Aucune raison, donc, de penser que cette nuit ne serait pas le témoin d un puis- sant tsunami érotique. Son c ur se mit à battre la chamade tandis qu elle imaginait ce moment exquis où leurs corps ne feraient plus qu un Un frémissement d anticipation la traversa. Mais une chose à la fois, se dit-elle. Le décor devait être mis en place avec soin. L ambi- ance était primordiale, avait-il insisté. Autrement dit, elle devait se presser. Il lui fallait passer chez le fleuriste pour les roses, au magasin de spiritueux pour la bouteille de champagne Il restait tant à faire ! Elle dressa mentalement la liste tout en se

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dirigeant vers sa voiture, ses hauts talons cliquetant sur le bitume. Tous les autres étaient rentrés depuis des heures, et le niveau du parking où elle s était garée le matin était presque vide. Elle plongea la main dans son sac à bandoulière pour y prendre ses clés. Ne les trouvant pas, elle marmonna un juron et, posant sa serviette au sol, fourragea de nou- veau dans son sac. Ses clés enfin retrouvées, elle se pencha pour reprendre sa serviette. C est alors qu elle entendit des pas. Lents, méthodiques. Ceux d un chasseur traquant sa proie. Ses cheveux se hérissèrent sur sa nuque, et elle effectua une brusque volte-face. Les pas s arrêtèrent. Elle ne vit personne. Mais cela ne signifi- ait pas qu il n était pas là. L éclairage du parking était maigre, et les larges piliers de béton offraient une cachette facile. Hé là ! lança-t-elle. Il y a quelqu un ? Pas de réponse. Bien sûr. Elle n en ob- tenait jamais. Il ne lui disait jamais rien. Ne se montrait jamais. Mais elle savait qu il était là. Il la suivait, l observait.

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Glissant de nouveau la main dans son sac, elle la referma sur la surface de métal de sa bombe lacrymogène. Du pouce, elle en fit sauter la capsule, puis la tendit devant elle. Qui est là ? Toujours rien. Mais, après un petit mo- ment, elle entendit de nouveau les pas, qui s éloignaient cette fois. Scrutant le parking d un il affolé, elle n aperçut qu une ombre fugitive près de la cage d escalier. Dans une seconde de désespoir, l idée la traversa de prendre en chasse son tourmen- teur et de découvrir une fois pour toutes qui il était. Mais cet instant s évanouit aussitôt. Sans plus attendre, elle pivota sur ses talons, se rua vers sa voiture, déverrouilla les portières à distance, se précipita à l in- térieur du véhicule et s enferma. Les doigts tremblants, elle inséra la clé dans le contact et démarra. Ce n est que lorsqu elle émergea dans le flot continu de véhicules qui circu- laient sur Main Street qu elle commença à se détendre. Les bruits de pas n avaient sans doute été qu un produit de son imagination, tenta-t-

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elle de se convaincre. Et l ombre près de la cage d escalier rien d autre qu une ombre. Après tout, les maniaques de ce genre ne se faisaient-ils pas connaître, d habitude ? Ils écrivaient des lettres, donnaient des ap- pels téléphoniques obscènes ou menaçants, bref, faisaient quelque chose. D accord, elle n avait même pas aperçu le moindre début de silhouette. Mais elle ne pouvait se débar- rasser du sentiment fréquent et tenace d être observée. Bon sang ! elle avait bien entendu des bruits de pas. Et s il s agissait vraiment de Sid Zellman ? Clare réprima un frisson, tandis que l im- age du sinistre personnage se matérialisait dans son esprit. Il était depuis toujours dans la firme, mais personne, semblait-il, ne savait rien de lui. Des rumeurs circulaient, bien sûr, mais, dès qu il s agissait d entrer dans le détail, le plus grand flou régnait. Il ne se rendait jamais au tribunal. Cela, au moins, elle le savait. C était Jared Hath- away, un autre associé, qui le représentait, allant jusqu à rencontrer ses clients en son nom. Cet arrangement était pour le moins curieux, mais Clare s abstenait de poser des

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questions. D une part elle ne voulait pas passer pour une amatrice de ragots, et d autre part elle préférait se tenir à l écart de Zellman. Le jour où elle avait failli lui ren- trer dedans dans un couloir, il l avait re- gardée si bizarrement qu elle s était de- mandé s il n était pas fou. Après quoi, elle s était efforcée de l éviter. Elle tentait à présent de le chasser de son esprit, afin d en revenir à des préoccupa- tions beaucoup plus importantes. La soirée ne faisait que commencer, et elle se délectait à l avance de ce qui l attendait. Cette nuit Le temps de faire ses achats, elle arriva chez elle quarante-cinq minutes plus tard et fonça sous la douche. Elle aurait préféré un bain, plus relaxant, mais le temps lui man- quait. Plus tard, peut-être, tous les deux Après avoir rapidement effectué les dernières retouches à son maquillage, elle se leva de sa coiffeuse et se faufila dans la robe noire en jersey qu elle avait préalable- ment déposée sur son lit. Sa texture était aussi délicate que celle d une lingerie fine. S arrêtant un instant, Clare fit glisser ses deux mains sur ses hanches. La sensation était incroyablement érotique. Puis elle

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enfila ses escarpins à talons aiguilles, une petite folie qu elle s était offerte pour célébrer ce qu elle appelait déjà « sa nuit ». Sans doute en faisait-elle un peu trop, se dit-elle en s aspergeant de son parfum préféré. Après tout, ce n était pas sa première fois. A vingt-huit ans, elle pos- sédait un palmarès respectable. Mais elle ne se souvenait pas de la dernière fois où elle s était trouvée dans un tel état de fébrilité. Cela faisait des jours, à présent, qu ils se livraient à un lent ballet, dont chaque pas, chaque virevolte, chaque entrechat avait été soigneusement chorégraphié. Pour son plus grand plaisir, avait-il assuré. Elle frissonna en songeant à la manière dont son corps allait lui en procurer. Au di- able les jeux de séduction ! Elle le voulait maintenant « Patience », avait-il murmuré lorsqu elle l avait supplié de lui faire l amour, la veille. Puis sa langue avait suivi l ourlet de ses lèvres avant de plonger dans sa bouche. Dieu qu il savait s en servir ! Dans les secondes qui avaient suivi, il l avait trans- formée en un animal tremblant et gémis- sant, tandis qu elle l attirait à elle et

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descendait sa main bas, plus bas, jusqu à ce qu elle le touche Ses jambes devinrent toutes molles au souvenir du contact de cette chair gonflée, et de la manière dont il l avait touchée à son tour Portant une main à son c ur, elle sentit celui-ci cogner dans sa cage thoracique. Patience, murmura-t-elle, le souffle court. Vérifiant une dernière fois son apparence, elle regagna à la hâte le rez-de-chaussée, où elle se versa un verre de vin pour se calmer les nerfs. Le mince pied de verre pincé entre le pouce et l index, elle jeta un coup d il autour d elle. Le décor était superbe. Des bougies scintillaient sur le chandelier ouv- ragé posé au centre de la table, et, dans le séjour, la bouteille de champagne attendait dans son seau à glace en argent. Elle avait sorti et disposé les élégantes flûtes en cristal de sa grand-mère, tandis qu une musique douce apportait une note de romantisme à l ensemble. Son regard suivit la piste de pétales de roses qui remontait l escalier, et elle soupira de satisfaction.

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Parfait. Tout était exactement comme il le désirait. Il serait tellement content de son souci du détail ! Portant son verre à ses lèvres, elle fronça les sourcils. Tout était prêt. Elle était prête. Alors pourquoi ce frisson désagréable lui courait-il le long de l échine ? Pourquoi cette vague angoisse l envahissait-elle lorsqu elle se demandait si, peut-être, il n était pas trop bien pour être vrai ? Il n avait rien à voir avec les hommes qui l attiraient d ordinaire. A dire vrai, il était le genre de type qu elle n aurait pas remarqué a priori, à moins de se retrouver seule avec lui dans un ascenseur. Mais il avait avec elle une sorte de sixième sens. Il savait ce qu elle voulait. Quand et comment elle le voulait. Il semblait deviner chacun de ses besoins, chacun de ses désirs, et, chaque fois qu il s apprêtait à l embrasser, le fond de ses yeux lui renvoy- ait le reflet de ses fantasmes les plus ob- scurs, les plus enfouis. Lorsqu il la regardait ainsi, tous ses doutes s envolaient. Ainsi que cette

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impression floue mais persistante qu il y avait en lui quelque chose d étrange. La sonnette d entrée retentit, et dans sa nervosité elle renversa un peu de vin sur sa robe. Mais cela n avait guère d importance. Avec un peu de chance, elle en serait débar- rassée avant même qu il ne s en aperçoive. Tout en courant vers la porte, elle aperçut les pétales de roses dans un angle de son champ de vision. Pendant une fraction de seconde, ce rouge qui dégoulinait le long de l escalier lui fit penser à son propre sang. Elle chassa aussitôt cette image de son es- prit et, un sourire aguicheur sur les lèvres, ouvrit la porte à son futur amant.

2

Naguère enclave abritant une bohème d artistes et de musiciens, le quartier Mon- trose de Houston s était peu à peu trans- formé durant les vingt dernières années. Si la libre pensée y était toujours aussi vivace, les galeries, boutiques et petits restaurants à la mode qui ponctuaient ses rues pittor- esques s étaient enrichis à la faveur du progrès. Les sans-le-sou et autres poètes maudits s étaient rapprochés du centre-ville, et les maisons au charme désuet étaient à présent phagocytées par le marché exponentiel des appartements et des copropriétés. Cahill connaissait bien le secteur. Il avait grandi à Houston, puis avait passé la première décennie de sa carrière à Wash- ington, avant qu une vague de meurtres en série dans le sud-est du Texas ne le rappelle

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ici pour établir une antenne locale du GITS groupe d intervention contre les tueurs en série. C est en bifurquant dans Willard Street qu il repéra les voitures de patrouille et le fourgon de l équipe scientifique, garés devant une rangée de maisons mitoyennes. L inévitable foule de curieux s était déjà constituée sur le trottoir. Les plus agressifs se pressaient contre les véhicules de police et interrogeaient les agents occupés à tendre la bande jaune de sécurité. Mais la plupart des voisins se tenaient à distance re- spectueuse, rassemblés par petits groupes sous les branches des catalpas, ou seuls sur le pas de leur porte, observant la scène avec un mélange d excitation et d anxiété. Montrose était familier du crime. Vols et querelles domestiques y étaient monnaie courante, mais la violence demeurait circon- scrite aux zones populaires. Les maisons anciennes et pavillons res- taurés étaient occupés par de jeunes profes- sionnels branchés qui n avaient pas les moy- ens, ou le désir, de vivre dans les quartiers plus conservateurs et plus chers de West University ou de Memorial. Juristes,

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conseillers techniques et cadres moyens préféraient donc observer le spectacle de loin, répugnant à gâcher cette agréable mat- inée par la sordide réalité d un meurtre. Cahill se rangea derrière le fourgon de l équipe scientifique et sortit de son véhicule. C était la fin septembre, mais la moiteur tropicale de l été indien qui touchait la région du Golfe l enveloppa aus- sitôt. On se serait cru dans la jungle, sauf qu ici il n y avait pas d orchidées, ni d oiseaux exotiques jacassant dans la can- opée tandis qu il remontait le trottoir. Juste le murmure des voix qui se mêlait au chuintement distant d un arrosage automatique. Il enjamba la bande jaune et présenta sa carte aux deux agents qui gardaient le périmètre. Ils lui adressèrent un regard curieux avant de le laisser passer. Cahill s engagea dans l allée bordée de bougain- villées pourpres et d impatiens d Afrique en pots. En s approchant de la porte, il remarqua la poudre à empreintes sur le heurtoir de bronze. Sans trop savoir pourquoi, il

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s arrêta sur le seuil, hésitant à tourner le bouton et à pénétrer dans les lieux. Après quinze ans de chasse aux monstres, peut-être en avait-il assez. Mais cette apath- ie n était pas nouvelle. Elle n avait cessé de l envahir depuis l agression qu avait subie Jessie. En la voyant dans cet hôpital, blessée et terrorisée, son champ de bataille avait bas- culé d un seul coup, et il s était retrouvé confronté à une nouvelle armée de mon- stres : la culpabilité, la rage, l impuissance. Et la conscience que, malgré tout son talent et son entraînement, il n avait pas été cap- able de protéger sa propre fille. Mais les autres monstres les préd- ateurs, les pervers, les sadiques qui s at- taquaient aux innocents lui refusaient tout répit. Ils continuaient à sortir des égouts, à l attirer dans le combat inexorable du mal contre le bien. Sa main se posa sur le bouton de porte, et il sentit l étau familier de l horreur se resser- rer sur son c ur. Jetant un il par-dessus son épaule, il in- specta la rue paisible au-delà de la foule des badauds agglutinés près des véhicules. Son

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attention fut soudain attirée par un homme qui se tenait sur le trottoir opposé. Le visage à moitié dissimulé sous des lunettes noires

d aviateur et une casquette de base-ball, il

tournait la tête de telle sorte que Cahill n eût qu une vue partielle de son profil. Il ne le re- connaissait pas, mais, l espace d un bref in-

stant, il eut le sentiment irraisonné de sa- voir qui il était. je ne colle à aucun de vos profils parce que je suis différent des tueurs que vous avez connus jusqu ici. La voix de la cassette résonnait si claire- ment dans sa tête qu il lui semblait être en- tré en communication télépathique avec

l homme. Celui-ci glissa deux doigts dans sa bouche et siffla. Un petit terrier marron jaillit d une allée proche et se précipita vers lui, avant de japper avec excitation et de lécher le sac qu il tenait à la main. L homme se baissa, lui caressa la tête, accrocha sa laisse à son colli- er et s éloigna d un pas tranquille. Cahill le suivit des yeux jusqu à ce qu il eût disparu. Puis il se retourna et entra dans la maison.

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La première chose qu il nota fut la fraîch- eur des lieux. Le thermostat était réglé si bas qu il frissonna en regardant autour de lui. Deux agents de patrouille se tenaient au pied de l escalier, bavardant à mi-voix, tandis que d une pièce proche la cuisine, supposa-t-il lui parvenaient des sanglots étouffés. La maison bénéficiait d une architecture claire et aérée, tandis qu une harmonie froide de beige et de bleu acier présidait à la décoration. Des draperies de soie couvraient les fenêtres, et un lustre de cristal surplom- bait une table en acajou dressée pour deux. Tout était propre, à l exception de la cire figée sur la table et du chemin de pétales de roses fanés qui menait à l étage. Le regard de Cahill passa du seau à champagne dans le séjour aux bougies consumées sur la table du coin repas, puis aux pétales qui jon- chaient l escalier. Ces accessoires étaient identiques à ceux des photos que le lieuten- ant Mayberry lui avait envoyées quelques jours plus tôt.

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Attiré par un bruit de voix à l étage, il s engagea dans l escalier en prenant soin d éviter les pétales de roses. Une fois sur le palier, il s arrêta et regarda à droite et à gauche. Une double porte était ouverte au bout du couloir, d où provenait la voix monocorde d un membre de l équipe tech- nique parlant dans un Dictaphone. Cahill s y dirigea, tout en examinant les murs, le sol et même le plafond. La piste des pétales menait droit à la chambre à coucher. En dehors de cela, il ne releva rien de par- ticulier, si ce n est un léger effluve de par- fum exotique, qu il ne parvenait pas à identifier. A l intérieur de la chambre, deux per- sonnes des inspecteurs des homicides, supposa-t-il se tenaient au pied du lit, les yeux fixés sur quelque chose qu il ne voyait pas. Mince, brune, vêtue d un blazer marine et d un jean ajusté, la femme fut la première à le remarquer. Son front se plissa, mais elle reporta aussitôt son attention sur le lit. La tenue impeccable, très séduisante, elle devait approcher la quarantaine, estima-t-il.

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Et elle n avait pas l air particulièrement commode. Elle n avertit même pas son collègue de sa présence. Comme si le simple fait de l ig- norer pouvait faire disparaître le nouveau venu. Agent spécial Cahill ? Désolé, je suis en retard. Il se retourna, pour voir Bill Mayberry surgir de l escalier. D un gabarit impres- sionnant, le policier portait un costume beaucoup trop lourd pour la chaleur pois- seuse de l extérieur. Et, malgré la températ- ure de chambre froide qui régnait dans la maison, des perles de sueur glissaient sur son front dégarni. Cahill le connaissait un peu. Quelques an-

nées auparavant, ils avaient été amenés à travailler ensemble, et le lieutenant lui avait laissé l image d un homme dur à la tâche, consciencieux et dépourvu de cet ego qui transformait trop souvent les relations entre FBI et flics locaux en cauchemar. Pas de problème, je viens moi-même

d arriver, répondit-il avant de désigner la

chambre du menton. Vous avez un nouveau meurtre sur les bras, à ce que je vois.

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Mayberry acquiesça, son visage buriné ac- cusant une éprouvante carrière au sein des forces de l ordre. Même schéma. Jusqu à la rose. C est pourquoi je vous ai demandé de me ret- rouver ici. O.K., fit Cahill. Examinons cela. Les deux inspecteurs levèrent enfin les yeux lorsqu ils franchirent le seuil de la chambre. Mayberry attendit qu un des tech- niciens ait fini de filmer les lieux avant de faire les présentations. Sergents Janet Stryker et Barry Reed, de la brigade des homicides. Comme ils étaient chargés de la première affaire, je les ai assignés à celle-ci parce qu ils connais- sent bien les détails. Agent spécial John Cahill, du FBI. Il dirige une équipe du GITS, spécialiste de ce genre de trucs. Le GITS, répéta Stryker en hochant froidement la tête. Groupe d intervention contre les tueurs en série, c est bien cela ? Cahill hocha la tête. C est bien cela. Vous êtes profiler. Le mépris qui transparaissait dans sa voix s ajoutait à celui qui brillait dans son regard.

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« Et voilà notre fameux ego », songea Cahill avec fatalisme. Le fait que ce fût une femme n y changeait rien. Non. Je suis enquêteur. Je vais au char- bon, comme vous. Un sourire froid apparut sur les lèvres de la femme, puis elle tourna de nouveau la tête vers le lit. Mayberry, qui avait précédé Cahill dans la chambre, fit un pas de côté pour lui per- mettre de voir le cadavre de la victime. Celle-ci reposait sur un drap de satin rose, son corps pâle et nu positionné à la manière funéraire : jambes droites et réunies, bras repliés sur la poitrine, mains posées l une au-dessus de l autre. Une rose à longue tige était glissée entre ses doigts rigides, et ses poignets et chevilles portaient des marques de ligatures. Une autre, plus large, lui ceignait le cou. Ses yeux étaient grands ouverts, et ses longs cheveux blonds formaient une splen- dide auréole sur l oreiller. Splendide, mais peu naturelle, songea Cahill. La jeune femme était maquillée : ombre à paupières, fard à joues, ainsi qu un rouge si violent sur

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les lèvres qu il en était presque grotesque contre la blancheur de sa peau. Son agresseur ne devait pas avoir eu

partie facile. La femme était mince, mais le dessin de ses membres dénotait une ferme musculature. Si elle avait su ce qui allait lui arriver, se dit-il, elle se serait débattue. Mais il n observait aucune blessure

d autodéfense. Ses ongles étaient intacts, et,

en dehors des marques de ligatures et de la décoloration post mortem de l abdomen, sa peau était impeccable. Ses vêtements robe, culotte, soutien- gorge gisaient éparpillés sur le sol à côté du lit, mais elle avait gardé ses chaussures à talons aiguilles. Des bougies avaient été in- stallées un peu partout dans la chambre, mais, comme au rez-de-chaussée, elles étaient totalement consumées. Tout indiquait que la victime avait été consentante dans un premier temps. Peut- être même s était-elle laissé attacher. Et, au moment où elle s était rendu compte que les choses échappaient à son contrôle, il était déjà trop tard. Mayberry jura entre ses dents.

On connaît son identité ?

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Clare McDonald, répondit le sergent Reed. Elle était avocat chez Linney, Gardner & Braddock. Leurs bureaux se trouvent dans l immeuble de la Texas National Bank, en centre-ville. Vingt-huit ans, célibataire, vivait seule. Par qui a-t-elle été trouvée ? Une amie Tiffany Beaumont. Plus jeune que sa coéquipière d une dizaine d années, Reed avait conservé un visage juvénile et ses gestes trahissaient sa nervosité. Il ne cessait de tripoter sa cravate. Elle est venue ce matin et a insisté auprès du syndic pour qu il lui ouvre la porte. D après ce qu elle nous a expliqué, elle a tenté de joindre la victime hier à son travail, et on lui a répondu que Mlle MacDonald s était absentée depuis deux jours sans prévenir. Ce comportement n étant guère dans les habitudes de son amie, Mlle Beaumont s est inquiétée et a laissé des messages sur son répondeur et sur sa boîte vocale, mais sans résultat. Au retour d une réunion de travail, hier soir, elle a de nouveau tenté de l appeler, tou- jours en vain. C est ainsi qu elle a débarqué

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ici ce matin, complètement paniquée, et a convaincu le syndic de lui ouvrir la porte. A-t-on pris sa déposition ? Reed se frotta le coin de la bouche avec

l index. Le jeune policier semblait affligé

d une riche palette de tics.

Je lui ai parlé quelques minutes. Son discours était à peine cohérent. On l a con- fiée à quelqu un qui tente actuellement de la calmer. Cahill étudia le décor et la scène du crime, veillant à ce que son visage ne trahisse pas la brutale émotion qui l étreignait devant ce spectacle. Certes, il avait vu pire. Bien pire même. Des victimes qui ne ressemblaient plus à des êtres humains. Clare McDonald avait été relativement chanceuse. Elle ne semblait pas avoir été torturée. Mais sa mort ne l en bouleversait pas moins. La pauvre créature qu il avait sous les yeux aurait pu être Jessie. Alors, qu en pensez-vous ? demanda

Mayberry. Même bonhomme ? Possible, murmura-t-il. Possible ? L éclat qui brillait dans les yeux de Janet Stryker ne lui plaisait guère. Elle paraissait

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un peu trop excitée à l idée d être sur un gros coup, et il pensait savoir pourquoi. La publicité était un atout important dans la carrière d un inspecteur aux dents longues. Elle faisait connaître son nom, a fortiori s il entretenait de bonnes relations avec les mé- dias. Et le sexe de Stryker jouait certaine- ment en sa faveur : une femme flic traquant un tueur en série Comme si elle avait lu dans ses pensées, elle lui adressa un regard hautain. C est nécessairement le même, déclara- t-elle. La mise en scène est identique : les bougies, le champagne, les pétales de roses conduisant au corps. Ça ne peut pas être une coïncidence. De toute évidence, il se prend pour un nouveau Casanova. Bien sûr, ajouta-t-elle d un ton vaguement railleur, ce n est pas moi l expert. Donnez-nous donc votre opinion, agent Cahill. Sommes-nous en présence d un imitateur ou non ? Ignorant la pointe de sarcasme, Cahill réfléchit un instant. Comme vous dites, certains aspects de la scène du crime sont identiques à ceux de Casanova. Mais il existe une différence de taille. Casanova violait ses victimes avant de

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les étrangler. J ai examiné les dossiers que vous m avez transmis, lieutenant. Aucune trace de sévices sexuels n a été observée sur les deux autres victimes, Ellie Markham et Tina Kerr. Nous ne le saurons qu après l autopsie, mais je suis prêt à parier qu il en va de même pour celle-ci. A la différence de Casanova, notre homme n est donc peut- être pas gouverné par sa libido. Il ne tue peut-être pas pour en tirer une satisfaction sexuelle. Janet Stryker haussa un sourcil parfaite- ment arqué. Ah bon ! Pourquoi le fait-il, dans ce cas ? C est bien là ce qui m intrigue. Un im- itateur peut adopter le modus operandi de son modèle, voire sa mise en scène et sa sig- nature, mais sans commettre d erreurs. Il a ses propres compulsions, son propre besoin de tuer. Ses motivations répondent à un cer- tain nombre de raisons, mais, en définitive, il ne fait que concrétiser un fantasme per- sonnel. Ce type, en revanche Il marqua une pause, les sourcils froncés.

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agit de façon totalement différente. Il pourrait être ce que nous appelons un substitut. Stryker leva les yeux. Ce qui signifie ?

Qu il ne cède pas à ses propres pul- sions. Il tue par procuration. Pour satisfaire quelqu un d autre. Vous vous moquez de moi, n est-ce pas ? dit la jeune femme en s approchant de lui, tandis qu il se penchait sur le corps. Cahill pouvait sentir son parfum. Trop lourd pour être émoustillant, décida-t-il. S il tue pour satisfaire quelqu un

d autre, comme vous dites, quel avantage en

tire-t-il ? reprit la jeune femme. De la reconnaissance, une certaine

fierté, répondit-il avec un haussement

d épaules. Pourquoi des femmes a priori

simples et ordinaires épousent-elles des condamnés à mort ? Parce qu elles tirent de cette relation quelque chose que les autres ne peuvent pas comprendre. Et parce qu elles ont un jour pété un plomb, intervint Reed depuis le pied du lit, frottant toujours avec application la com- missure de ses lèvres.

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Cela aussi, concéda Cahill en se tournant vers Mayberry. Quelqu un a-t-il parlé à Stiles depuis que ces meurtres ont commencé ? Stryker tourna vers lui un regard froid, acéré, presque accusateur. Etes-vous en train de suggérer que Stiles aurait, Dieu sait comment, orchestré ces assassinats depuis une prison de haute sécurité ? Cela se serait déjà vu. Il existe une florissante culture souterraine autour des détenus. La somme de contacts qu ils entre- tiennent avec le monde extérieur en cho- querait plus d un. Il faut que nous sachions si Stiles a eu de la visite récemment. Et s il a accès à Internet. Mayberry glissa une main dans ses cheveux clairsemés. Ecoutez, si vous avez raison, la presse va nous tomber dessus à bras raccourcis dès qu elle aura reniflé le parfum de scandale. Nous devons absolument garder le secret sur ce point tant que nous n en saurons pas un peu plus. Cahill opina de la tête.

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Je suis d accord. Moins nous offrirons de publicité à ce type, mieux ce sera. Mayberry se tourna vers les inspecteurs. Je veux que vous travailliez là-dessus

vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je vous aiderai dans la mesure du possible, mais je veux qu aucune piste, aussi ténue soit-elle, ne soit négligée, c est compris ? Il va falloir vous remuer les méninges sur ce coup. Et je formule officiellement une de- mande d assistance du GITS. Il nous facilit- era l accès au programme d étude du FBI sur les crimes violents, au Centre national

d information criminelle, et à toutes les in-

stances qui s avéreront nécessaires. Je compte sur vous, ajouta-t-il d une voix autoritaire, pour apporter votre coopération pleine et entière à l agent Cahill et à son équipe. Vu ? Reed hocha la tête. Stryker se contenta pour sa part de lancer à Cahill un regard dédaigneux, avant de reporter son attention

sur le cadavre. En voulait-elle toujours ainsi au monde entier ? se demanda-t-il. Autre chose, et cela vaut pour chacun

d entre nous, poursuivit Mayberry. Cahill devina qu il visait surtout Stryker.

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Pas d interviews. En aucune circon- stance. Gardez vos langues dans vos poches, de même que vos ego. Dans cette affaire, nous ne pouvons pas nous permettre le moindre faux pas. Une vague de panique est certainement la dernière chose dont nous avons besoin.

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On dit que le meurtre est le comble de la séduction. Je le crois, mais loin de moi l idée de pro- poser une analyse sociologique des motiva- tions des autres tueurs. Je ne peux parler que pour moi-même, et, comme je l ai déclaré précédemment, je ne corresponds à aucun de vos profils. Je suis différent de tous ceux que vous avez connus jusqu ici. Permettez-moi néanmoins de vous sou- mettre cette intéressante réflexion : plus la société transforme le meurtre en série en objet de fascination, plus l acte lui-même devient séduisant. Autrement dit, plus vous nous prêtez at- tention, plus nous avons envie de tuer.

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Réfléchissez à cela pendant que vous me traquez. Car, au sens le plus strict, vous cherchez un monstre que vous avez vous-même créé.

3

Une semaine plus tard

Lorsque les portes de l ascenseur s ouvri- rent, Pru se retrouva confrontée aux yeux les plus sombres qu elle eût jamais croisés. Pas noirs, comme elle l avait d abord pensé, mais d un chocolat riche et profond, et bor- dés de longs cils. Des yeux qui étaient d une intensité Seigneur, d une intensité ! L homme lui adressa un bref hochement de tête, avant d entrer dans la cabine et de se retourner. Les portes coulissèrent en si- lence et l ascension reprit. Le c ur de Pru s arrêta de battre. Non pas à cause du mouvement soudain, mais à cause de la proximité de John Cahill.

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Après tout ce temps, elle ne parvenait pas à croire qu il l intimidait encore. Elle l avait rencontré pour la première fois cinq ans auparavant, au cours d analyse d investiga- tion criminelle qu il donnait au FBI. Comme tous les étudiants de sa classe, Pru avait été fascinée, et, à vrai dire, saisie d une crainte profonde et respectueuse : Cahill était loin- tain, impressionnant, et, malgré un physique jeune, avait déjà passé dix ans au charbon, pourchassant et arrêtant quelques- uns des criminels les plus violents du pays.

D emblée elle s était sentie attirée par lui.

Mais, pour Cahill, elle n était qu une élève parmi des dizaines de futurs agents forte- ment motivés et suspendus à ses lèvres. Il n avait rien fait pour la séduire et, à la vérité, Pru aurait sans doute perdu une grande partie du respect qu elle lui vouait s il en avait été autrement. D une part parce que le FBI proscrivait toute « fraternisation », et d autre part parce qu il était alors un homme marié. Elle n avait aucune appétence pour les époux volages, et n aurait certainement pas risqué sa carrière pour l un d entre eux.

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Mais, à présent, John Cahill n était plus marié. Malheureusement, pas plus qu avant il ne semblait disposé à la séduire. « Et il suffit que tu tombes nez à nez avec lui dans un ascenseur pour perdre tous tes moyens ! » se morigéna-t-elle. Durant les six mois qui s étaient écoulés depuis son transfert au bureau de Houston, combien de fois l avait-elle croisé dans les couloirs ou lors de réunions ? Elle aurait dû être habituée, à présent. Mais c était la première fois qu elle se ret- rouvait seule avec lui, constata-t-elle soudain. Des petits frissons la parcouraient des pieds à la tête tandis que, appuyée à la paroi de la cabine, elle contemplait son dos. Elle était incapable d en arracher son regard. Mais elle avait une excuse : il avait un très joli dos. S il n était pas aussi grand que dans son souvenir, il était néanmoins d une taille re- spectable, sans doute un bon mètre quatre- vingt, et son costume sombre ne parvenait pas à dissimuler une silhouette svelte et musclée.

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Silhouette qu elle avait d ailleurs eu l oc- casion de voir en partie dénudée, un jour où elle s était rendue à la salle de sport pour transpirer un peu. Cahill était là, s entraîn- ant avec la férocité d un homme confronté à son pire ennemi. Pru avait été si distraite par la vue de tous ces muscles luisants qu elle avait failli tomber de son agrès. Elle s était ensuite évertuée à ne plus poser les yeux sur lui, de peur de trahir son admira- tion secrète. Cela dit, elle n était certainement pas le seul agent féminin à avoir remarqué sa puissance de séduction, soupçonna-t-elle en s arrachant enfin au spectacle de son dos. Il avait des cheveux bruns épais, des yeux de rêve, une bouche que l on avait instantané- ment envie d embrasser Tout, chez lui, était admirable. « Stop ! Ça suffit ! » se tança-t-elle en se forçant à inspirer à fond. Elle n était plus une étudiante fleur bleue, mais un agent spécial de vingt-huit ans, fort de cinq an- nées d expérience au Bureau et totalement investi dans son métier. Elle avait des buts, une ambition, et n allait pas gâcher une pos- ition si chèrement acquise pour quelque

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stupide engouement. Car, que cela lui plût ou non, John Cahill lui était aussi inaccess- ible aujourd hui qu il l était lorsqu elle suivait ses cours. Pru avait des visées sur le GITS, et son désir d intégrer cette unité d élite n avait ri- en à voir avec ses sentiments pour John Cahill. De fait, qu elle fût entichée de lui risquait de saborder ses chances si elle ne faisait pas montre de la plus grande prudence. Alors que cette structure hautement spé- cialisée lui avait semblé hors de portée à Quantico, celle de Houston offrait peut-être une ouverture inattendue. Non seulement la « Cité du Bayou » était sa ville, mais elle supposait qu elle avait davantage de chances de se faire un nom sur un champ de man uvres plus réduit. Pour cela, elle devait rester focalisée sur sa carrière, se répéta-t-elle en prenant une nouvelle et profonde inspiration. Une occa- sion en or se présentait, qu elle serait bien bête de laisser passer. Monsieur ? demanda-t-elle, avant de perdre tout contrôle sur ses nerfs. Puis-je vous parler un instant ?

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Cahill se retourna, surpris, et baissa les yeux sur son badge. Il ne la reconnaissait pas. Bien sûr. Pour- quoi l aurait-il reconnue ? Prudence Dunlop, précisa-t-elle. J ai été transférée de Quantico il y a quelques mois. Il plissa légèrement les yeux. Vous êtes la fille de Charlie Dunlop ? Oui, monsieur. Pru réprima une grimace. Si elle adorait son père et tirait une fierté personnelle de ses trente années passées au FBI, elle refu- sait qu on la voie comme la fille de Charlie Dunlop. C était la raison pour laquelle elle avait attendu qu il soit à la retraite avant de demander son transfert à Houston. Son père avait passé une bonne partie de sa carrière au bureau opérationnel de Hous- ton, et c est dans cet immeuble qu était née sa propre passion pour la lutte contre le crime. Toute petite déjà, elle avait été attirée par ce métier. Plus tard, tandis que la ma- jorité des autres adolescentes aurait tué pour posséder les contacts de sa mère dans l industrie de la mode, les hommes et les femmes en noir étaient devenus ses idoles.

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Alors, comment se passe sa retraite ? Le ton de Cahill était amical, mais Pru sentait bien qu il avait l esprit ailleurs. Ob- tenir sa pleine attention n allait pas être facile. Il doit se payer de bonnes parties de pêche, j imagine. Pas autant qu il l aimerait. Il restaure une maison à Bellaire, et cette activité lui prend presque tout son temps. La menuiser- ie n aura bientôt plus de secrets pour lui. Vraiment ! Eh bien cela ne ressemble guère au Charlie Dunlop que je connaissais ! Que voulez-vous, il ne supporte pas de rester inactif, lâcha-t-elle avec un hausse- ment d épaules. Mais assez parlé de papa. C était de son avenir qu elle voulait l entretenir. Vous vouliez me parler, disiez-vous, re- prit Cahill. De quoi s agit-il ? Les jambes en coton, Pru releva néan- moins le menton. J aimerais être retenue pour le GITS. Sans lui laisser le temps d objecter, elle poursuivit :

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J ai déjà déposé ma demande de réaf- fectation. J espérais que vous auriez le temps de l examiner. L expression de Cahill demeura indéchiffrable. Nous avons été plutôt débordés ces derniers temps, expliqua-t-il. Par ailleurs, ce genre de décision passe par la voie hiérarchique et prend donc un certain temps. Et je n ai pas le dernier mot. Non. Mais chacun ici connaît le poids de votre opinion. Craignant de paraître trop présomp- tueuse, elle s empressa d ajouter :

Si vous jetez un coup d il à mon C.V., vous verrez que mes références sont Impressionnantes, coupa-t-il. Licence en droit criminel à l institut Sam Houston, maîtrise en psychologie clinique à l uni- versité d Etat de Houston, classée parmi les deux pour cent en tête de votre promotion à l Académie. Plus une expérience de cinq ans à la division des enquêtes criminelles, dont trois comme analyste au département des grands délits et crimes violents. Et partout des appréciations élogieuses. Ai-je oublié quelque chose, agent Dunlop ?

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Pru était stupéfaite par cette énuméra- tion. Cahill avait donc lu sa demande. Il savait qui elle était. Euh, non, monsieur. Je crois que c est tout. Je n ai rien lu dans votre dossier qui contredise l excellence de votre parcours. Vous êtes exactement le genre de personnes que nous recherchons au GITS. En d autres circonstances, vous feriez une très solide candidate. Le c ur de Pru se mit à cogner brutale- ment dans sa poitrine. En d autres circon- stances ? Qu entendait-il par là ? Malheureusement, je ne vois pas com- ment je pourrais vous recommander en ce moment. Oh, mon Dieu ! songea-t-elle. Ses senti- ments pour lui étaient-ils si manifestes ? Le rouge lui monta aux joues. Elle déglutit, tentant de ravaler son embarras et sa déception. Il ne s agit de rien de personnel, ajouta- t-il. Rien de personnel ? Le HPD enquête actuellement sur une succession de crimes survenus dans le

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secteur de Montrose, qui pourraient être le fait d un tueur en série. Ils ont sollicité notre aide, et l agent que nous recruterons passera beaucoup de temps avec moi sur cette af- faire. Le problème dans votre cas, agent Dunlop c est qu il semble y avoir conflit d intérêts. Vous connaissez l une des vic- times. C est une de vos amies. Pru fronça les sourcils. Si vous faites allusion à la troisième, Clare McDonald, nous sommes bien allées au lycée ensemble, mais je n ai pas dû la voir plus de quatre ou cinq fois en dix ans. Elle la connaissait pourtant suffisamment pour avoir assisté à ses funérailles. Même s il lui avait été difficile d affronter le regard accusateur de Tiffany. Mais elle n était pas du genre à battre sa coulpe pour un événe- ment indépendant de sa volonté : elle n aurait pas pu empêcher la mort de Clare. Car, même si elle avait disposé de l autorité nécessaire pour lancer une recherche à grande échelle, le temps lui aurait manqué. Selon les premières conclusions du légiste, la jeune femme avait été tuée quelques heures seulement après ce verre partagé avec Tiffany.

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Monsieur, je peux vous assurer qu il n existe aucune implication émotionnelle de ma part dans cette affaire. Du moins, aucune qui m empêcherait de faire object- ivement mon travail. Mais vous êtes impliquée, rétorqua Cahill. N avez-vous pas à plusieurs reprises contacté le HPD et insisté pour obtenir des informations ? Cela, je peux l expliquer. Pru savait qu elle s avançait sur un terrain glissant, mais elle avait besoin de jouer cartes sur table, de se montrer aussi franche et honnête que possible, quelles qu en soi- ent les conséquences. La cloche de l ascenseur tinta, la cabine s arrêta et les portes s ouvrirent. Cahill les bloqua d une main et consulta sa montre. J ai une réunion à 16 heures. Si vous voulez me suivre jusqu à mon bureau, je peux vous consacrer dix minutes. Merci, monsieur. Il s effaça pour la laisser passer puis sortit derrière elle. Tandis qu ils marchaient vers son bureau, Pru jeta un il aux box qui s alignaient de chaque côté du couloir. Der- rière les cloisons de verre, des analystes

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traitaient le flux constant des données en- voyées par des ordinateurs depuis le monde entier. L ère de l information avait modifié le visage de l institution judiciaire, et les personnes comme Pru, qui quittaient rarement leur bureau, étaient à présent la norme plutôt que l exception. Si elle ne se montrait pas prudente, songea-t-elle, elle y resterait confinée jusqu à la fin de sa carrière. Cette perspect- ive la fit frissonner.

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Cahill s installa derrière son bureau et désigna à Pru la chaise qui se trouvait devant. Le téléphone sonna. Il décrocha le combiné et lui fit signe d attendre. Assise les genoux serrés, les mains sage- ment réunies sur ses cuisses, Pru s efforça de ne pas penser aux précieuses secondes qui s enfuyaient. Une chance comme celle-ci ne se présentait pas tous les jours, et elle ressentait une sourde irritation à l endroit de l interlocuteur.

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Tandis qu elle patientait, Cahill pivota sur son siège, lui offrant ainsi une vue intéress- ante de son profil racé. La tentation de le contempler était trop forte, aussi laissa-t- elle son regard errer dans l espace du bureau. Celui-ci ressemblait à n importe quel autre de l immeuble, et son occupant n avait rien fait pour le personnaliser. L unique fenêtre donnait sur la boucle autoroutière 610, qui devait être sérieusement conges- tionnée à cette heure de la journée. Un por- trait du directeur du FBI était accroché au mur derrière la table, et le drapeau des Etats-Unis occupait l angle à sa gauche. O.K. Voilà pour le bureau. Oubliant sa résolution, Pru reporta son attention sur John Cahill, toujours pendu au téléphone. « Il est trop vieux pour toi. » Elle en- tendait d ici sa mère le lui reprocher, les sourcils froncés. « Depuis quand l âge importe-t-il ? Papa a près de quinze ans de plus que toi. » « Oui, et tu vois le résultat. » Pru soupira. Ses parents étaient divorcés depuis un peu plus d un an, et, quand bien

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même elle avait vécu à Washington et en Virginie ces cinq dernières années, elle ne se faisait toujours pas à leur séparation. Ils avaient même vendu la maison familiale en son absence. Sa mère avait emménagé dans un appartement neuf au sud des « Villages », tandis que son père achetait une maisonnette à retaper à Bellaire. Main- tenant qu il était retraité, il passait le plus clair de son temps dans les magasins de bricolage. Pru savait que John Cahill était également divorcé, et qu il avait une fille presque adulte. Certes, les mariages brisés n étaient pas rares dans leur profession, mais ses par- ents s étaient séparés après que Charlie eut pris sa retraite. Se retrouver ensemble vingt-quatre heures sur vingt-quatre, c était trop, avait décrété Valerie, sa mère. Elle s était habituée à un mari absent, et de l avoir ainsi du jour au lendemain constam- ment dans les jambes la rendait folle. S il ne s était pas opposé au divorce, Pru savait que son père en avait souffert, et qu il regrettait toujours au fond de lui cette décision.

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Elle se demanda soudain pourquoi Cahill et sa femme s étaient séparés. De sa vie privée, elle ne connaissait pratiquement rien. Professionnellement, en revanche, il était une sorte de légende au bureau opérationnel de Houston, pour avoir joué un rôle capital dans la résolution de certaines affaires de première importance. Agent Dunlop ? Pru sursauta en entendant son nom. Elle était tellement perdue dans ses pensées qu elle ne s était pas aperçue qu il avait rac- croché. Et il venait de la surprendre l il fixé sur lui. Elle détourna le regard pour cacher son embarras. Désolé pour cette interruption, dit-il. Ce n est rien, répondit-elle, ne sachant trop si elle devait entrer tout de suite dans les explications ou le laisser prendre en main la conversation. Croisant les mains sur le plateau du bur- eau, il se pencha vers elle. Alors, que me disiez-vous ? Pru hocha la tête et s éclaircit la gorge. J ai contacté une première fois le HPD parce que je disposais, de source indirecte,

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d informations que j estimais pouvoir être

utiles à l enquête. J ignorais alors qu ils avaient demandé l assistance du FBI. Continuez. Comme je vous l ai dit, Clare McDonald et moi n étions pas très liées, je ne l ai que rarement vue en dix ans. Mais nous avions une amie commune Tiffany Beaumont. Celle qui a trouvé le corps ? Oui. Clare et elle étaient inséparables depuis le lycée. Je précise ce point parce que je tiens à lever toute ambiguïté quant à mes contacts avec la police de Houston. Il ne répondit pas. Elle inspira profondément. Quelques heures avant l assassinat de Clare, reprit-elle, Tiffany m a appelée, de- mandant à ce qu on se voie. Elle était très agitée, et voulait me parler de Clare. Apparemment, celle-ci avait un nouveau petit ami, mais elle refusait de révéler quoi que ce soit à son sujet : ni son nom, ni son adresse, ni l endroit où il travaillait, rien. Ce comportement ne ressemblant pas à Clare, Tiffany s est alors convaincue que cet homme mystérieux cherchait à l isoler de

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ses amis. Elle m a également confié que Clare était persuadée d être suivie. Vous avez transmis ces informations à la police. C est dans le rapport. Je sais. Pardonnez-moi de me répéter, mais, si vous avez encore une petite minute, vous verrez où je veux en venir. De la main, il lui fit signe de poursuivre. Clare ignorait qui pouvait bien la suivre, mais elle soupçonnait quelqu un de son travail Un certain Sid Zellman. En réalité, elle ne l a jamais surpris sur le fait, c était plutôt une sorte d intuition. Cahill regarda sa montre, mais ne bougea pas. Pru comprit qu elle pouvait continuer. Tiffany m a révélé que, quelques jours avant son appel, un homme l a abordée al- ors qu elle prenait un café dans un snack, prétendant être un ancien camarade de ly- cée, Todd Hollister, et lui a posé un tas de questions au sujet de Clare. Ce n est qu en- suite, flairant quelque chose de louche, qu elle s est décidée à m appeler. Ce type avait laissé son empreinte digitale sur une photo, et elle m a demandé de l entrer dans mon ordinateur. Ce que j ai fait. Les yeux de Cahill se plissèrent.

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Vous avez trouvé une correspondance ? Pru hocha la tête. L empreinte est celle de Danny Cos- tello, un ex-flic qui travaille actuellement pour une agence de détectives privés dirigée par un ancien inspecteur du HPD, Max Tripp. Leurs clients sont de riches cadres supérieurs et hommes d affaires qui, selon le site Internet de l agence, recherchent, je cite, « la femme de leurs rêves ». La femme de leurs rêves , répéta Cahill à mi-voix. D après ce que je peux en dire, voici comment les choses se passent : le client entre à l agence avec une personne bien pré- cise en tête, presque toujours une femme in- accessible. Pour des honoraires substantiels, Tripp ou l un de ses détectives mène une en- quête complète sur la femme et la prend en filature. En parlant à ses amis, ses collègues de travail et ainsi de suite, ils apprennent tout ce qu il y a à savoir sur elle. Ses restaur- ants préférés, ses loisirs, là où elle aime faire son shopping, tout. Puis ils arrangent une rencontre « accidentelle » avec le client dans l un de ces endroits.

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Et celui-ci n a aucun mal à établir le contact avec elle grâce aux renseignements fournis par l agence. C est le but de l opération, oui. Tout est fait dans la plus grande discrétion. A aucun moment la femme ne sait qu elle est manipulée. Cahill se renversa contre le dossier de son fauteuil. Et vous pensez que quelqu un aurait fait appel à cette agence pour enquêter sur Clare McDonald ? Un homme qui aurait vu en elle la femme de ses rêves ? Tout colle, répondit-elle. D abord on la suit, puis un privé se fait passer pour un an- cien camarade de lycée et tente de soutirer de sa meilleure amie des informations sur elle. Agent Dunlop, êtes-vous en train de suggérer que cette agence serait de près ou de loin liée à l assassinat de Clare McDonald ? Je n en sais rien, répondit Pru en haussant les épaules. Mais je crois que ça vaut le coup de vérifier. C est une approche intéressante, je vous l accorde.

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Cahill jeta un nouveau coup d il à sa montre, mais ne fit toujours pas mine de se lever. Elle serait plus intéressante encore si un lien était établi entre cette agence et Ellie Markham ou Tina Kerr, ajouta-t-il, faisant référence aux deux autres victimes. En effet, agréa Pru. Ce que je ne com- prends pas, c est pourquoi la police n a pas encore obtenu de Tripp qu il livre les noms de ses clients. Le HPD refuse de me donner une réponse claire. A qui avez-vous parlé ? A un inspecteur du nom de Janet Stryker. Vous la connaissez ? Le visage de Cahill demeura impassible, mais Pru vit briller dans ses yeux une lueur particulière qui l intrigua. Je l ai rencontrée, répondit-il. Vous a-t- elle expliqué pourquoi ils n avaient pas ex- ploré cette piste ? Pas vraiment, répondit-elle, hésitante. Mais j ai ma propre théorie. Vous croyez qu elle veut couvrir Tripp ou Costello ? Je n en serais pas surprise. Les flics protègent les leurs. Même s il s agit d ex-

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collègues. Et disons qu elle n a pas été par- ticulièrement ravie d apprendre que j étais du FBI. Cahill haussa les épaules. Mettez-vous à sa place. Elle est inspec- teur, ambitieuse, on vient de la placer sur une grosse affaire, et voilà que les fédéraux débarquent et menacent de la lui piquer sous le nez. Pru ne put s empêcher de le trouver un peu trop gentil. Janet Stryker était peut-être ambitieuse, mais elle était également hautaine, manipulatrice et méprisante. Et son attitude n avait pas été le moins du monde coopérative. Cahill se leva, avant de contourner le bur- eau pour se percher devant elle sur l angle du plateau. Sa veste était déboutonnée, et sa chemise un peu froissée après une journée déjà longue. Mais il était toujours aussi sé- duisant. Trop même, estima Pru à regret. Les hommes âgés ne l avaient jamais in- téressée, pas plus que la transgression des interdits. Mais la vérité était simple : elle avait été fascinée par John Cahill cinq ans plus tôt, et elle l était toujours autant au- jourd hui.

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S il avait conservé son côté lointain, im- pressionnant, les années de terrain avaient eu raison de sa jeunesse. Des rides s étaient creusées autour de sa bouche et de ses yeux, et ses traits étaient empreints d une amer- tume dont elle n avait pas le souvenir. Ap- paremment, il s était passé beaucoup de choses dans sa vie durant ces cinq ans, et pas des meilleures. Ce que je vais vous dire est tout à fait officieux. Je compte donc sur votre discrétion. Bien sûr, répondit Pru, surprise. Ses yeux fouillaient les siens avec une acuité de scalpel. Son regard pouvait être si glacial ! songea-t-elle, la gorge nouée. D ici six mois, le GITS va perdre un agent. Pru sentit son c ur s emballer. Puis-je savoir qui ? Peu importe son identité. Comme je vous l ai dit, son départ est encore officieux, et j aimerais qu il le reste pour le moment. Le fait est qu il nous faut trouver quelqu un aussi vite que possible, mais, pour être franc, dénicher le bon candidat n est pas

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une mince affaire. Cette unité requiert un investissement incroyable, agent Dunlop. J en suis consciente, monsieur. Vraiment ? Je me le demande , murmura-t-il en la jaugeant d un il froid. Ce n est pas un travail que l on laisse der- rière soi en rentrant le soir à la maison. A la vérité, on ne le laisse jamais derrière soi. On devient ce travail, il prend possession de vous. Il est la première chose à laquelle on pense en se levant le matin, et la dernière avant de s endormir la nuit. Ensuite on en rêve. Il se leva, s approcha de la fenêtre, re- garda un instant à l extérieur puis se tourna de nouveau vers elle. Vous devez vous introduire dans des esprits très noirs, et, quand vous en sortez, vous n êtes plus jamais le même. Et cela vous ronge. Vous devenez obsédé par chaque affaire qui tombe sur votre bureau, surtout celles que vous ne parvenez pas à ré- soudre, et elles sont nombreuses. Ne sachant s il attendait une réponse ou pas, Pru demeura silencieuse. Ce travail vous change. Il change votre comportement à l égard des gens qui vous

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sont proches. Ceux-ci ne le comprennent pas, et finissent par vous en vouloir. Pendant une fraction de seconde, tandis qu il plongeait son regard dans le sien, Pru saisit les véritables implications de ce qu il venait de dire. Elle vit le tribut qu avait exigé de lui son travail. Les ténèbres au fond de ses yeux et de son âme étaient comme un aperçu de son propre futur. Elle réprima un frisson, mais ne détourna pas le regard. Je vais être honnête avec vous, reprit-il. Votre candidature est la plus solide que j aie vue depuis longtemps. Une onde presque électrique parcourut le dos de Pru. Merci. Le fait que vous soyez une femme, cependant, me pose un problème. Pas parce que je ne vous crois pas à la hauteur de la tâche, non. J ai une totale confiance en vous. Mais les victimes que vous verrez Presque toutes sont des femmes. Et cela pourrait vous rendre les choses plus pén- ibles encore. Je peux affronter cela, monsieur.

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C est ce que nous pensons tous, soupira-t-il en regagnant son siège. Très bi- en. Je vais vous donner votre chance, agent Dunlop. Pru ne put s empêcher de sourire. Merci, monsieur. Le sourire qu il lui rendit ressemblait dav- antage à une grimace. Attendez dix ans, et vous verrez si vous voulez toujours me remercier. Il ouvrit un tiroir, dont il retira une liasse de chemises. Etudiez donc ces dossiers ce soir, et soyez prête à me livrer votre analyse demain matin. Nous en discuterons sur la route de Huntsville. Pru se saisit de la liasse. De Huntsville, monsieur ? J ai arrangé une rencontre avec l un des détenus, un assassin du nom de John Allen Stiles. Vous en avez entendu parler ? On l a surnommé Casanova, en partie à cause de certains accessoires laissés sur les scènes de ses crimes Pru s interrompit, les sourcils froncés. Quel est le rapport avec cette affaire ?

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Lisez ces dossiers, répliqua Cahill d un ton sinistre. Ensuite vous me le direz.

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Le crépuscule enveloppait doucement le campus de l université de Houston, tandis que Jessie Cahill descendait précipitam- ment l escalier de la bibliothèque. La pan- ique lui donnait la chair de poule. Elle ne

sortait jamais seule une fois la nuit tombée, mais aujourd hui elle n avait pas vu le temps passer. Arrivée au bas des marches, elle hésita, se demandant si elle devait appeler Sarah. Un mois et demi après le début des cours, sa colocataire et elle étaient devenues d excel- lentes amies. Sarah viendrait la chercher si elle le lui demandait. Mais Jessie se refusait à abuser de sa gentillesse naturelle.

D autant que ce retard était uniquement sa

faute. Elle aurait pu étudier dans la chambre plutôt que de s attarder ainsi à la bibliothèque. Mais il était difficile de se con- centrer avec un tel bruit dans les couloirs de la résidence.

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Donc, non, elle n appellerait pas Sarah. Elle ne voulait pas commencer à se servir d elle comme d une béquille. Elle devait ap- prendre à se débrouiller toute seule, comme une grande. De plus, le campus était par- faitement sûr, elle n avait aucun souci à se faire. Pourtant, elle dut résister à la tentation de jeter un il par-dessus son épaule. Mais il n y avait personne. Tout allait bien. Sauf que Tout n allait pas si bien que cela. Peut-être était-ce dû au fait qu elle était pour la première fois livrée à elle-même. Quoi qu il en soit, sa vieille paranoïa avait récemment refait surface, de même que ses terreurs nocturnes. Plusieurs nuits auparav- ant, elle s était réveillée en hurlant, terrifiée à l idée qu en ouvrant les yeux elle reverrait ce sourire lubrique, immonde Au lieu de cela, son amie s était penchée sur elle et l avait réveillée d une douce secousse à l épaule. Sarah n avait pas tenté de la faire parler de son cauchemar. Elle avait au contraire allumé la télévision, pré- paré du pop-corn au micro-ondes et lui avait tenu compagnie jusqu à ce qu elle

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cesse enfin de trembler. C était une des rais- ons pour lesquelles Jessie ne se plaignait pas quand Sarah écoutait de la musique jusqu à pas d heure. Elle était sa meilleure amie. La meilleure qu elle eût jamais eue. Mais, en ce moment précis, Sarah n était pas là, et Jessie ne pouvait se débarrasser de cette intuition persistante d une présence derrière elle. Il la suivait. Il était d une man- ière ou d une autre sorti de prison, et re- venait pour elle. C était impossible. Son père le lui aurait dit. Personne ne la suivait. Tout allait bien. Refusant de céder au désir tenace de re- garder tous les trois pas derrière elle, Jessie traversa le campus pour regagner sa chambre. Il ne faisait pas encore tout à fait nuit, mais les rues étaient pratiquement désertes. L université était une grosse struc- ture excentrée et impersonnelle, mais les quelques personnes qu elle croisa dans les allées la gratifièrent d un sourire amical et elle commença à se sentir mieux. Elle était presque arrivée. Plus que deux pâtés de maisons

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Alors qu elle contournait l angle d un bâti- ment, ses cheveux se dressèrent soudain sur sa nuque. L impression d être suivie était si forte qu il lui était impossible de l ignorer. Il était là, quelque part. Elle sentait son regard posé sur elle. Jessie tenta de lutter contre sa panique, mais celle-ci lui écrasait les côtes tel un étau, l empêchant de respirer. Elle ralentit le pas et se retourna. Aussitôt, elle le vit. Il se tenait sous un arbre, appuyé contre le tronc, les mains fourrées dans les poches de son jean extralarge, et les traits indis- cernables sous la visière de sa casquette de base-ball. Il ne fit pas un geste, se con- tentant de demeurer là, immobile. Qui était-ce ? Ce ne pouvait pas être lui. C était im- possible. Il était en prison, et pour de longues années, lui avait juré son père. Dans ce cas qui était cet homme ? Et pourquoi la suivait-il ? Le c ur martelant avec violence sa poitrine, Jessie tourna vivement les talons et, dans sa hâte, heurta un étudiant qui

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arrivait en sens inverse. Elle marmonna des excuses, puis accéléra le pas, tête baissée. Sur le trajet jusqu à sa résidence, elle ne se retourna qu une fois, mais ne vit plus personne. Ce qui, d une certaine manière, l effraya plus encore. Gravissant d un bond les marches de l im- meuble, elle franchit l entrée en trombe, ig- norant les regards curieux des étudiants vautrés devant la télévision du foyer, et fonça droit vers l ascenseur. Arrivée au troisième étage, elle courut jusqu à sa chambre, et, une fois en sécurité à l in- térieur, fit glisser son sac sur une chaise. Sarah avait laissé un mot sur son lit. Elle était sortie avec des amis. Si Jessie voulait la rejoindre, elle pouvait l appeler sur son portable. Pendant un moment, elle fut tentée de le faire. Peut-être était-ce de cela dont elle avait besoin : se trouver au milieu d autres personnes, écouter de la musique, s amuser. Se comporter comme une fille de son âge, pour changer. Mais de qui se moquait-elle ? Elle ne sortirait plus ce soir. Pas toute seule.

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En proie à une soudaine sensation d op- pression, elle alla ouvrir la fenêtre. Son c ur eut un raté à la vue d une silhouette cachée dans l ombre, en contrebas. « Et puis quoi ? » se tança-t-elle, tout en tentant de se calmer. Ce devait être l un des locataires de la résidence. Quant à l inconnu sous l arbre, il attendait probablement quelqu un. Il n était sans doute qu un étudi- ant, comme elle, et ne l avait pas suivie du tout. Elle s était affolée pour rien, et voilà qu elle était à deux doigts de céder de nou- veau à la panique. Nerveuse, elle baissa la fenêtre, la ver- rouilla, s assit sur le rebord de son lit et s ef- força de faire ralentir les battements intem- pestifs de son c ur. La sueur emperlait son front, et son thorax était comme comprimé sous l étreinte d un poing géant. Elle devait appeler quelqu un. Toute seule, elle n y arriverait pas. Sa mère lui manquait tellement, en cet in- stant précis, que c en était presque douloureux. Mais elle ne téléphonerait pas à la maison : si c était le nouveau petit ami de sa mère qui décrochait, que lui dirait-elle ?

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D accord, il avait l air sympa et tout, mais elle ne voulait pas lui parler. Elle ne voulait pas l aimer. C était là une attitude infantile, Jessie s en rendait bien compte, mais elle n y pouvait rien. Accepter cet homme dans sa vie serait comme de trahir son père. « Papa », geignit-elle silencieusement. Si elle l appelait, il viendrait sur-le-champ. Sans poser de questions. Et elle n avait pas à s inquiéter de savoir qui décrocherait : il vivait seul. Mais elle n était pas sûre d être prête à le voir ce soir. Non parce qu elle ne l aimait pas. De fait, elle l adorait. Mais aurait-elle la force d affronter cette culpabilité qui le rongeait, et qui persistait à hanter son regard ? Elle n avait donc d autre choix que de gérer cette crise toute seule. D ailleurs, il lui suffisait d attendre le retour de Sarah Si elle ne craquait pas entre-temps. S allongeant sur le lit, Jessie étreignit son oreiller et serra fortement les paupières. Elle ne voulait pas penser à cette nuit-là, mais c était plus fort qu elle. Jamais elle ne s effacerait. Les années s écouleraient, mais elle verrait toujours son visage, dans chaque

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foule, dans chacun de ses rêves. A certains moments, comme ce soir, il lui semblait sentir encore le couteau appuyé sur sa gorge, et entendre sa voix obscène lui chuchoter que, si elle criait, elle mourrait. Il s était introduit par la fenêtre ouverte, et sa mère, qui dormait dans la chambre du fond du couloir, n avait rien entendu. Mais elle ne pouvait pas lui en vouloir. Elles étaient allées passer le week-end à la maison du lac, où son père avait promis de les retrouver après son travail. Et, comme d habitude, il avait été retenu. S il avait été là, il aurait pu la sauver. Il aurait donné sa vie pour la protéger, cela ne faisait pas le moindre doute. Mais il n était pas venu, ce dont elle ne pouvait non plus le blâmer. Comment aurait-elle pu ? Pourtant, il se reprochait ce qui était arrivé, elle le voyait dans ses yeux. Sa mère également lui en voulait. Pour n avoir pas été là quand il l avait promis. Pour avoir, comme toujours, fait passer son travail avant sa famille. Ils avaient divorcé à cause de cette nuit- là. A cause d elle.

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Quelquefois, le poids de sa propre culpab- ilité était comme un énorme rocher qui lui écrasait la poitrine. Soudain, son téléphone portable sonna. « Qu il sonne », décida-t-elle. Puis elle songea qu il s agissait peut-être de Sarah. Tout en essuyant ses larmes d une main, elle tendit l autre vers l appareil. Sarah ? s enquit-elle d une voix faible. Un rire masculin lui répondit. Est-ce que j ai une voix à m appeler Sarah ? Sa main se crispa sur le téléphone. Elle tremblait. Non, je J attendais un appel de ma colocataire, c est tout. Déçue ? N-non, répondit-elle, avant de s humecter les lèvres. Etait-elle prête pour ça ? Elle n en savait rien. Probablement pas, mais c était le premier garçon qui avait attiré son attention depuis des lustres. Le premier qui ne lui faisait pas peur, qui ne la faisait pas frisson- ner de répulsion et d angoisse lorsqu il la regardait.

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Tu as une voix bizarre, observa-t-il. Est-ce que ça va ? Je ne sais pas, répondit Jessie après hésitation. Je crois qu il faut que je sorte de cette chambre. J espérais que tu dirais ça. Il avait baissé la voix d un ton, accentuant son malaise. Pourquoi ne pas nous voir ? Elle inspira péniblement. Où ? Au même endroit que la dernière fois. Et, Jessie ? ajouta-t-il dans un murmure Ne me fais pas attendre, O.K.?

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Quelles sont les quatre principales catégories de tueurs en série ? La question prit Prudence de court, après vingt minutes de silence. Cahill n avait pratiquement pas ouvert la bouche depuis qu ils avaient quitté le bur- eau. Pru avait d abord été déconcertée par cette attitude pour le moins taciturne, avant de décréter qu il était simplement concentré sur sa conduite, au milieu de l intense trafic de la I-45 en travaux, et qu elle ne devait pas s en formaliser. Une fois passé la bretelle de sortie de Spring, cependant, l autoroute s était de nouveau dégagée et il s était semblait-il détendu. Eh bien ? C est un test ? demanda-t-elle, mal à l aise.

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Non, c est juste histoire de bavarder. « A d autres », se dit-elle in petto. Bavarder, c est quand vous me deman- dez ce que j ai fait la semaine dernière ou quelle est ma couleur préférée, rectifia-t- elle. Je ne pense pas qu il s agisse ici de bavardage. Il haussa les épaules. Très bien. Alors disons que c est un test. Quoi qu il en soit, j attends toujours votre réponse. Pru se lança sans hésiter :

Le tueur dit « visionnaire » est, du point de vue criminologique, considéré comme un malade, un psychotique. Il peut être schizophrène, attardé moyen, mais pos- sède dans presque tous les cas un faible Q.I. Il entend des voix qui lui disent de tuer. Il suffit de croiser le regard d un de ces types pour avoir immédiatement envie de changer de trottoir. « Le tueur investi d une mission, lui, veut débarrasser le monde de tout ce qu il estime être mauvais ou l uvre de Satan. Le Tueur de Green River, par exemple, s en prenait à des prostituées. Il se distingue des autres types de tueurs en ceci que son besoin de

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tuer peut disparaître s il estime accomplie la mission pour laquelle il a d après lui été appelé. » Le tueur amateur de frissons tue par plaisir. Pour lui, il s agit d un jeu. A la différence du visionnaire, il n est pas sujet à des délires, et n obéit pas à un besoin com- pulsif d ôter la vie. Il tue certes parce qu il y trouve son plaisir, mais aussi parce qu il veut se montrer plus malin que la police. » Enfin, nous avons le tueur à motivation sexuelle. Il tue parce que ça l excite. Con- trainte, ritualisation, fantasmes obsession- nels, haine des femmes sont des traits com- muns à ce type particulier. Il tire une jouis- sance érotique de la torture. Plus grande est la souffrance de sa victime, plus il est excité. » Plutôt que de commenter ce qu elle venait de dire, Cahill posa une autre question :

Avez-vous eu le temps d examiner les dossiers que je vous ai remis hier ? Oui, bien sûr. Soucieuse d être totalement préparée à cette confrontation, Pru les avait épluchés jusqu à 2 heures du matin. Pas question de gâcher la chance d une vie.

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Et quelles sont vos conclusions ? J ai pris quelques notes

Sa serviette était posée à ses pieds. Elle se pencha pour en sortir son carnet, mais Cahill l arrêta. Vous n avez pas besoin de notes, dit-il

d un ton sec. Donnez-moi juste votre im-

pression d ensemble. Cette attitude accentua la nervosité de la jeune femme, mais, une fois encore, c est sans hésitation qu elle lui répondit. Très bien. Je vais commencer par les points communs. Les trois victimes Ellie Markham, Tina Kerr et Clare McDon- ald étaient jeunes, blondes, séduisantes et

vivaient dans le même secteur de la ville, pr- esque dans le même quartier. Ensuite, elles exerçaient chacune une profession qualifiée. Ellie était productrice dans une maison de disques, Tina, commerciale dans une société

d informatique et Clare, avocate. Dans la

mesure où la police n a trouvé entre elles aucun lien direct, personnel ou profession- nel, on peut, je pense, exclure une entre- prise criminelle, de même qu un mobile émotionnel, privé ou répondant à une cause spécifique.

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Cahill hocha la tête. Quoi d autre ?

Les victimes ont été tuées chez elles, ce qui limite les risques pour le meurtrier.

D un autre côté, n oublions pas qu il s agit

du secteur de Montrose, qui connaît un fort taux de crimes sexuels. Si elles fréquen- taient les clubs et les boîtes de nuit, cela pourrait être un facteur déterminant. Poursuivez. Maintenant, allons plus loin. Il s écoule plusieurs mois entre l assassinat d Ellie Markham et celui de Tina Kerr, mais quelques semaines seulement entre ce dernier et celui de Clare. Cette accélération laisserait suggérer que le tueur ne se con-

trôle plus, mais le côté méticuleux des mises en scène contredit cette thèse. Pour ma part, j ai tendance à penser qu il lui a fallu du temps pour « digérer » son premier crime, et qu une fois accoutumé à l idée les choses lui sont devenues plus faciles. Auquel cas le HPD peut s attendre à

d autres cadavres, observa-t-il.

Sauf s ils l arrêtent rapidement. Dans quelle catégorie le classeriez- vous ?

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Pru fronça les sourcils. C était une ques- tion piège. J éliminerais d emblée le visionnaire :

l organisation des scènes de crime indique une personne au Q.I. égal ou supérieur à la moyenne. Je ne vois pas non plus ces meurtres être commis par le tueur investi

d une mission, à moins que la police ne

mette au jour un lien entre les victimes. Une

boîte où elles aimaient se rendre, par ex- emple, et qu il aurait considérée comme un lieu de péché. Et la troisième catégorie, l amateur

d émotions fortes ?

Pru secoua la tête. Je ne le pense pas. Encore une fois, la mise en scène est trop méticuleuse, et la strangulation a quelque chose de trop banal pour un tueur de cette catégorie, qui préfère ce qui est sanglant. Donc, si l on procède par élimination, il nous reste la quatrième solu- tion. Elle ne me convient pas non plus tout à fait, mais le positionnement des corps sa signature et la manière dont il personnal- ise ses victimes le classent parmi les tueurs sexuels. Cahill se tourna vers elle.

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Aucune de ces femmes n a subi de sévices sexuels. Cela n élimine-t-il pas cette catégorie ? Il continuait à la tester, mais Pru n en avait cure. Pas nécessairement. Ce type de meurtrier est animé par une motivation sexuelle, certes, mais il peut fort bien ne pas passer à l acte. Il emporte souvent un objet, un vêtement appartenant à la victime, voire une partie du corps, dont il se sert ensuite pour revivre le crime ou assouvir ses fant- asmes en privé. D accord, dit lentement Cahill. Donc, selon vous, nous avons affaire à un préd- ateur sexuel organisé. Les signes sont partout, dit-elle. Ce gars-là est l organisation même. Tout ce qu il fait est conçu et mis en uvre avec la plus grande minutie. Soucieux de ne rien laisser au hasard, il apporte tout son matéri- el avec lui. Et ne laisse rien en repartant Ni liens, ni arme du crime, et, d une man- ière générale, très peu d indices de son pas- sage. Cette propreté de la scène du crime participe de la personnalité organisée du tueur. C est chez lui une seconde nature.

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Elle s interrompit, les sourcils froncés. Il y a un point qui me chiffonne, cependant. Un assassin organisé se serait débarrassé du corps afin de retarder ou de rendre impossible sa découverte. Comme ce n est pas le cas ici, soit nous sommes en présence d une personnalité mixte, soit le transport du corps s avérait trop risqué. Cahill fixa la route d un air sombre. A moins que son but, précisément, n ait été qu on le découvre. Oui. C est possible aussi. A présent, décrivez-le-moi. Eh bien, par expérience, nous savons que quatre-vingt-dix pour cent des tueurs en série sont des hommes. Plus, dans les cas de meurtres à caractère sexuel. Et leurs vic- times sont presque toujours du même type racial. Je dirais donc qu il s agit d un homme blanc, entre vingt et trente-cinq ans, d un Q.I. supérieur à la moyenne et ex- erçant un métier requérant un niveau de compétence élevé. Ce n est pas un solitaire. Son comportement social et sexuel est tout à fait normal. Sans doute est-il marié ou vit-il en concubinage. Il consomme peut-être de l alcool durant l accomplissement de ses

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crimes, celui-ci étant généralement précip- ité par un état de stress. Il est mobile. Cela dit, le fait qu il traque ses victimes dans un même secteur est une anomalie qui, je l avoue, me laisse perplexe. Un prédateur organisé cherchera plutôt ses proies loin de chez lui, et les choisira parmi des étrangères. Mais notre homme semble être un sédentaire. Peut-être même vit-il et travaille-t-il dans le secteur de Montrose. Pru s interrompit quelques instants, le re- gard perdu à l extérieur. Autre chose, reprit-elle. Il n est pas rare que ce type de tueur suive la relation de son crime dans les médias, voire aille jusqu à prendre contact avec la police. Ce qui nous ramène à la cassette La bouche de Cahill se crispa. Ah oui, la cassette. S il a lui-même envoyé cette bande à la police, ce que je crois, alors elle nous en dit beaucoup sur lui. D abord, il a effectué des recherches : il en connaît un rayon sur les tueurs en série, dont il nous énumère les quatre catégories pour bien nous faire com- prendre qu il n appartient à aucune d entre elles.

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Elle coula vers lui un regard en biais. Mais vous le saviez déjà, n est-ce pas ? C est pourquoi vous m avez interrogée sur ce sujet. « Je ne les hais pas, cita Cahill. Pas plus que je ne leur ôte la vie par plaisir sadique. Je ne me sens pas investi d une mission, je ne suis pas amateur de frissons, je n entends pas de voix. Je ne colle à aucun de vos pro- fils parce que je suis différent des tueurs que vous avez connus jusqu ici. » Pru sentit une onde glacée la parcourir. Ecouter la voix déformée du tueur, seule dans son appartement, l avait déjà suffisam- ment perturbée. Mais d entendre à présent Cahill prononcer ces mêmes mots lui figeait le sang dans les veines. Il joue avec nous, déclara-t-elle. Il ne peut pas s empêcher de fanfaronner. Il recherche l attention, le respect, et bon sang ! il veut que tout le monde sache à quel point il est intelligent ! Ce qui est typique de l amateur de frissons. Je sais, soupira-t-elle. Cette cassette constitue donc une autre anomalie. Comme je l ai déjà dit, il s est renseigné. S il connaît

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les classifications générales, il y a fort à par- ier qu il connaît également les différences entre meurtre organisé et meurtre impro- visé. Ce qui expliquerait pourquoi il est si difficile à coincer. Il lui suffit de modifier le mode opératoire, la scène du crime, et même sa propre personnalité pour nous in- duire en erreur. Excellent, agent Dunlop. Pru eut à peine le temps d apprécier le compliment que Cahill poursuivit :

Mais il reste une cinquième catégorie que vous n avez pas mentionnée. Les don- nées s y rapportant sont encore parcellaires, mais l unité auxiliaire d investigation, à Quantico, la voit apparaître de plus en plus souvent depuis quelques années. Apercevant le panneau indiquant leur bretelle de sortie, il leva le pied de

l accélérateur. Le terme « tueur par procuration » vous dit-il quelque chose ? Par procuration, murmura-t-elle. Vous voulez dire au nom de quelqu un d autre ? Cahill acquiesça.

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Par ordre ou sous l influence d une tierce personne. Le cas le plus célèbre est bi- en sûr celui de Charles Manson. Pru déglutit. Le but de leur voyage était à présent limpide dans son esprit : ils allaient interroger John Allen Stiles. Tout en digérant cette soudaine révélation, elle étu- dia le profil de son ancien professeur. Vous croyez vraiment que Stiles pour- rait manipuler quelqu un depuis sa cellule ? Cahill haussa les épaules. Je crois que c est tout à fait possible. Quant à en apporter la preuve, c est une autre paire de manches. Un frisson irrépressible traversa Pru, qui fit mine de vérifier le contenu de sa serviette pour masquer son malaise. Depuis leur en- tretien de la veille, elle avait effectué ses propres recherches. John Allen Stiles avait violé et assassiné cinq jeunes femmes sur une période de trois mois, jusqu à ce que la police parvienne enfin à l appréhender.

D après les rapports qu elle avait lus,

l homme s arrangeait pour rencontrer ses victimes, s introduisait dans leur vie et les séduisait, tant et si bien qu elles finissaient par le faire entrer chez elles de leur plein

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gré. Deux mots revenaient de façon récur- rente dans les descriptions du personnage :

« charismatique » et « manipulateur ». Les pétales de roses, les bougies et le champagne trouvés sur les trois récentes scènes de crime rappelaient de manière troublante les assassinats commis par Stiles deux ans plus tôt, de même que la position des corps, et la rose à longue tige glissée entre les mains des victimes. Dans quelques minutes, elle serait face à lui.

*

*

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Située au c ur d une forêt de pins, dans un magnifique parc national, Huntsville ressemblait à toutes les petites villes de l est du Texas, à un détail près : elle était connue comme la capitale du système pénal de l Etat. Elle accueillait sous sa juridiction sept établissements correctionnels, dont le célèbre Walls Unit, qui abritait l unique chambre de la mort du Texas. Ayant étudié cinq ans à l institut Sam Houston de Huntsville, Pru connaissait l importance de ce système pénitentiaire

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dans l économie locale. A cette époque, et comme tous ceux qui vivaient et travail- laient là, elle s était accoutumée à la vue de ces bâtiments cernés de palissades sur- montées de barbelés aussi tranchants que des rasoirs. Mais les nouveaux arrivants étaient souvent stupéfaits de découvrir que, plutôt que d être éloigné des habitations, le Walls Unit se trouvait au beau milieu de la ville, entouré de maisons où des gens vivaient et élevaient leurs enfants. L appartement qu elle occupait étant étu- diante surplombait le mur d enceinte de dix mètres de haut, et offrait souvent une vue sur les manifestations qui ne manquaient pas de se dérouler lors des exécutions cap- itales. C était une chose à laquelle elle ne s était jamais habituée, et qu elle n oubli- erait jamais. Les deux agents avaient beau être atten- dus à la prison, il leur fallut subir la même procédure que n importe quel visiteur. Des gardiens munis de perches à miroir in- spectèrent le dessous de leur véhicule, et leurs papiers furent dûment examinés et vérifiés. Une fois le registre signé et leurs

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armes déposées, ils passèrent sous un détec- teur de métal, puis un gardien en uniforme les escorta jusqu au poste de garde. Jim Pickett était un homme entre deux âges, aux cheveux blond filasse et à la mous- tache taillée avec soin. Sec, de taille moy- enne, il émanait de lui une intense énergie nerveuse. Il les accueillit par une ferme poignée de main, et, lorsque son regard croisa celui de Pru, ses yeux brillèrent de ce qui aurait pu être de la jovialité, n eussent été le pli qui lui barrait le front et les rides sévères qui lui cernaient la bouche et les yeux. Il exerçait un métier difficile, et cela se voyait. Une fois ses visiteurs installés sur les sièges placés devant son bureau, il en vint droit au fait. Donc, vous êtes venus voir John Allen Stiles. Chaussant ses lunettes, il sortit un dossier

d un tiroir et le survola rapidement.

J ai pris la liberté d effectuer une petite recherche après notre entretien télépho- nique, agent spécial Cahill. Depuis son transfert de la prison du comté de Harris il y

a huit mois, Stiles est un prisonnier modèle.

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Pas de bagarres, ni d histoires de gangs, ni le moindre trouble, rien. Reçoit-il des visites ? demanda Cahill. Nous nous intéressons à tous ses contacts éventuels avec l extérieur. Après votre appel, j ai demandé à quelqu un de vérifier. En dehors de l aumônier, il n a reçu la visite que de sa s ur, Naomi Willis. Elle vient tous les quin- ze jours, qu il pleuve ou qu il vente. Et, bien sûr, il y a son avocat. Il en a engagé un nou- veau pour la procédure d appel. Il se nomme Hathaway, Jared Hathaway. Je crois savoir qu il n est pas à Houston actuellement. Ce nom disait vaguement quelque chose à Pru, mais elle ne parvenait pas à le situer pour le moment. Et le téléphone ? Vous savez comment ça se passe, ré- pondit Pickett en haussant les épaules. Sauf en cas de sanction, chaque détenu a droit à un certain nombre d appels par mois, et les conversations sont enregistrées. Notre bureau de San Antonio a récem- ment intercepté une série d appels sur cellu- laires de et vers Ellis Unit, expliqua Cahill.

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Nous savons que les appareils portables sont un problème dans les prisons. Est-il possible que Stiles soit parvenu à s en pro- curer un ? Pickett le regarda droit dans les yeux. Tout est possible. Et vous avez raison, ces portables nous posent un énorme problème. Jadis, les trafics les plus préoccu- pants étaient ceux de la drogue et des armes. Aujourd hui c est celui des appareils cellulaires, et je peux vous garantir que ces gars ne s en servent pas pour appeler chez eux à Noël ou pour la fête des Mères. Mais, dès qu on en repère un, l objet disparaît illi- co dans les toilettes. La dernière fois que le FBI est venu, il a fallu draguer la fosse sep- tique. Avec ce qui en est sorti, il y avait de quoi ouvrir un magasin. Comment les font-ils entrer ? demanda Pru. Pickett haussa de nouveau les épaules. De plusieurs manières. Personne n aime en parler, mais, il n y a pas si longtemps, l un de nos gardiens a été sur- pris à en introduire dans la prison. Vous savez, la plupart ne sont pas des lumières et ont rarement dépassé le certificat d études.

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Ils touchent un salaire plutôt modeste, et les

détenus Eh bien, ils savent y faire pour les embobiner. Ils sont experts en manipula-

tion, que ce soit en les soudoyant ou en les apitoyant avec des histoires à fendre le c ur. Vous seriez surpris de voir combien

de gardiens se laissent avoir.

Les détenus ont-ils accès à Internet ?

s informa Cahill. Non. Dans les prisons texanes, aucun

prisonnier n y est autorisé. Mais, comme pour les téléphones cellulaires, cela ne sig- nifie pas qu ils ne surfent pas sur le web. Beaucoup de ces types sautent dans le cyberespace comme les canards dans l eau,

et

savent utiliser les failles du système pour

y

parvenir. La méthode est simple : ils

transmettent leurs informations à des amis ou à des activistes, qui les passent sur des sites spécialisés dans la correspondance

avec des prisonniers. Il suffit ensuite d ouv-

rir une boîte e-mail, et le courrier afflue.

Il s interrompit brièvement, avant de poursuivre :

Oh, je ne dis pas que certains ne le font pas par ennui, pour tuer le temps. Mais nombre d entre eux agissent pour des

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raisons beaucoup plus pernicieuses : ils se dépeignent sur le web comme des victimes incomprises soumises à la brutalité du sys-

tème, à la recherche d un ami, d une oreille compatissante, que sais-je encore Et les personnes qu accroche ce discours misérab- iliste sont généralement des femmes seules, vulnérables, qui pensent pouvoir les sauver en leur offrant un peu de tendresse et

d amour.

Pickett secoua la tête d un air dégoûté. Ceux-là sont presque tous dépourvus de conscience. Le bien et le mal ne signifient rien pour eux. C est pourquoi ils sont là. Ils soutireront des milliers de dollars à une pauvre ingénue sans même un clignement de cils. Et il n existe aucun moyen de surveiller cette correspondance, avança Pru. C est pratiquement impossible. Ces sites se comptent par centaines, voire par milliers à travers le monde. Une recherche au cas par cas nécessiterait la monopolisa- tion de toute une équipe d enquêteurs à plein temps. Quant à faire le tri entre le courrier normal et celui généré par Internet, nous ne pouvons le faire que sur les dix

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pour cent que nous sommes autorisés à ouvrir. Si je comprends bien, intervint Cahill, Stiles est parfaitement en mesure d entret- enir un contact régulier avec quelqu un à l extérieur sans que personne n en sache rien. Pickett le gratifia d un sourire sans joie. C est hélas la réalité. Et nous ne pouvons rien y faire.

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Plutôt que d utiliser les box habituelle- ment réservés aux visiteurs, Pickett avait mis à disposition de Pru et Cahill une petite salle d interrogatoire équipée d une glace

sans tain. Le seul mobilier de cette pièce aux murs en parpaings était une table rectangu- laire et trois chaises à dossier droit. L une

d entre elles était placée en bout de table,

face au miroir, les deux autres occupant l autre côté. Les deux agents s installèrent sur leurs sièges, et, au bout d environ cinq minutes, la porte s ouvrit sur John Allen Stiles, encadré par deux gardiens. Il portait la combinaison orange des détenus, avec son numéro de prisonnier imprimé sur la poche poitrine et dans le dos. Une chaîne reliait ses menottes aux anneaux de ses chevilles, le forçant à une démarche lente et malaisée.

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A première vue, l homme n avait rien

d extraordinaire. Dans les trente-deux,

trente-trois ans, les cheveux châtains, les yeux bleus, il était plus petit que ses gardi- ens, sans doute moins d un mètre quatre- vingt. Sa combinaison, trop grande, ne per- mettait pas de se faire une idée précise de son gabarit, mais son visage était fin et ses épaules étroites. Il avait une allure presque fragile, et, si l on oubliait ses pommettes marquées, un visage absolument quelconque. En tous les cas, il n avait rien d un Cas- anova, rien de cet homme qui avait séduit des jeunes femmes actives et brillantes pour en faire finalement ses victimes. Ce fut là la première impression de Pru. Mais, au moment où leurs regards se croisèrent, elle comprit. Le choc se réper- cuta avec violence dans ses tripes, et elle manqua de suffoquer. C était comme s il avait momentanément aspiré tout l air de la pièce, la laissant hors d haleine et glacée. Pourtant, lorsqu il lui sourit, elle fut incap- able de détourner les yeux.

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Les mots utilisés pour le décrire dans les rapports lui revinrent aussitôt à l esprit. Charismatique. Oh oui ! John Allen Stiles possédait un charisme inouï, même si elle n était pas cer- taine que celui-ci expliquât sa propre réaction. Elle avait les yeux rivés dans ceux d un as- sassin brutal, tout en étant incapable de les en détourner. La sensation était terrifiante. Un filet de sueur froide lui coula sur le front, tandis que son c ur martelait avec force sa cage thoracique. Pendant quelques secondes, elle ne pensa qu à une chose : se lever et s enfuir. Elle ne voulait pas que cet homme la regarde, ni respirer le même air que lui. Si le Mal absolu existait, elle était sûre qu il se trouvait ici même, face à elle. Pru s humecta les lèvres et s efforça de se calmer. Elle ne pouvait lui laisser voir l effet qu il produisait sur elle, ou il trouverait le moyen de s en servir. Il savait comment ma- nipuler les femmes. Il était maître en la matière, et elle ne devait pas perdre de vue ce qu il avait fait dans le passé. Ni ce qu il

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était encore en mesure d orchestrer depuis sa cellule. L homme prit place sur la chaise en bout de table, face aux deux agents. Il semblait parfaitement calme, à son aise. Pas de signes de nervosité, ni de regards tendus. Il était dans son élément et en tirait mani- festement plaisir. L un des gardiens se plaça juste derrière

lui tandis que l autre allait prendre position devant la porte. Stiles suivit ce dernier d un il amusé, avant de reporter son attention sur Pru. La jeune femme réprima un frisson tandis que leurs regards se croisaient de nouveau.

Il lui sourit. D un sourire entendu. Plein

de charme.

Comme c est gentil à vous d être venue me voir, dit-il.

Il aurait pu tout aussi bien être dans son

salon, tant le ton était cordial. Sa voix était grave et agréablement modulée. C était un homme intelligent, nanti d une bonne édu- cation, et qui aimait tuer.

A côté d elle, Cahill se tenait parfaitement

immobile. Lui aussi paraissait calme. S il avait ressenti la même chose qu elle au

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moment où Stiles était entré dans la pièce, il le cachait bien. Lorsqu il ouvrit la bouche, sa voix était tout aussi courtoise, encore que Pru y perçut une note indéfinissable qui lui fit froid dans le dos. Je suis l agent spécial Cahill, et voici l agent spécial Dunlop, déclara-t-il. Stiles arqua un sourcil. Le FBI ? Eh bien, eh bien ! Que me vaut cet honneur ? Nous aimerions vous poser quelques questions, répondit Cahill d un ton toujours détaché. Mais je dois d abord vous montrer quelques photos. Sortant de sa poche les clichés des trois récentes victimes, il les disposa sur la table. Je voudrais que vous me disiez si vous reconnaissez l une ou l autre de ces femmes. Sont-elles mortes ou vivantes ? s enquit Stiles avec un léger sourire. Elles étaient vivantes au moment de la prise de vue. Ah. Quelque chose brilla dans les yeux du détenu. Pru s attendait presque à ce qu il af- fiche une moue appréciatrice.

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J avoue que vous piquez ma curiosité, dit-il. Que leur est-il arrivé ? Elles ont été étranglées. On les a chacune trouvées avec une rose rouge entre les mains. Cela ne vous évoque rien ? Stiles haussa les épaules. Eh bien, vous savez ce que l on dit :

l imitation est la forme la plus sincère de flatterie. Mais je ne comprends pas bien. Pourquoi pensiez-vous que je les aurais re- connues ? Vous ne croyez quand même pas que j ai quelque chose à voir avec leur décès, ajouta-t-il en levant ses mains menottées. Comme vous le voyez, je suis quelque peu entravé en ce moment. Tout est affaire de volonté, répliqua Cahill. Il poussa les photos devant lui et adressa un signe du menton au gardien posté à la porte. Celui-ci s approcha et glissa les épreuves sous les yeux de Stiles. Regardez-les bien, insista l agent avec toujours la même décontraction. Et dites- moi donc ce que vous en pensez. Bien sûr. Je serai heureux de vous obliger

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Stiles ne fit aucun geste pour se saisir des photos, ne daignant même pas leur accorder un regard. Au lieu de cela, ses yeux revin- rent se poser sur Pru. Il devait avoir perçu sa nervosité, se dit-elle, et cela le stimulait. Mais j ai une exigence préalable. Ni le ton ni l expression de Cahill ne se modifièrent. Laquelle ? Je parlerai à l agent Dunlop. Seule, si vous permettez. En fait, vous pouvez sortir, agent Cahill. Nous en avons terminé, en ce qui me concerne. Ne compliquons pas les choses, déclara Cahill. Regardez ces photos. Je vous ai donné mes conditions.

D un seul coup, son masque de gentleman

affable et raffiné tomba, offrant à Pru un terrifiant aperçu du monstre sadique qui se cachait derrière. Le bleu de ses yeux devint glacial, ne révélant plus la moindre human- ité, ni la moindre conscience. Ni le moindre remords. Il avait brutalement violé et assas- siné cinq femmes, et ces yeux étaient la dernière chose qu elles avaient vue avant de mourir.

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Pru baissa les siens, les mains crispées sur ses cuisses pour les empêcher de trembler. Pourquoi ne pas laisser votre collègue s exprimer ? suggéra Stiles. Qu en dites- vous, agent Dunlop ? Il serait dommage d avoir fait tout ce voyage jusqu ici pour ri- en. Tout ce que vous avez à faire est d ac- cepter un gentil petit entretien en tête à tête avec moi, et je regarderai vos photos. Je vous dirai tout ce que je sais à leur sujet, vous avez ma parole. Sans bien savoir où elle en trouva la force, Pru haussa les épaules, le regarda droit dans les yeux et, avec une froide assurance, répondit :

S il ne tient qu à cela. Il sourit. Je savais que vous verriez les choses à ma façon. Agent Cahill ? Je crois que vous avez trouvé plus fort que vous. Ce dernier hésita, puis se leva. Je suis de l autre côté si vous avez be- soin de moi. Quel esprit chevaleresque ! railla Stiles. Une fois la porte refermée sur l agent, il reporta son attention sur Pru. Enfin seuls.

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Pru regarda le gardien derrière lui. Pas tout à fait. Ignorez-les, dit Stiles. Après un petit moment, on ne les remarque même plus. Allez-vous regarder ces photos, maintenant ? demanda-t-elle. Nous n avons pas encore eu le temps de parler. Regardez ces photos, s il vous plaît, monsieur Stiles, insista Pru. Une lueur mauvaise traversa son regard. Ce n est pas notre accord. Si vous voulez me voir agir de bonne foi, alors je crains que vous ne soyez tenue aux mêmes règles. Elle prit une brève inspiration. De quoi donc voulez-vous parler ? Mais de vous, bien sûr. Je ne suis convenue de rien de tel, répliqua-t-elle aussitôt. Tss-tss ! Calmez-vous. Je ne vous de- manderai rien de trop personnel. Elle réprima un frisson en voyant qu il la détaillait avec attention. Que voulez-vous savoir ? Quel est votre prénom ? demanda-t-il. Prudence.

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Comme c est charmant ! s exclama-t-il avec un petit rire ravi. Charmant et désuet. C est un prénom de famille ? Non. Ma mère est une fan des Beatles. Ah, votre mère Se renversant sur son siège, il lui sourit d un air énigmatique. Parlez-moi d elle. Non. Il soupira. Nous ne pouvons pas parler de vous, nous ne pouvons pas parler de votre mère Je commence à perdre patience, chère Prudence. Pru sentit une onde glacée la traverser. Pourquoi ne pas parler de ces photos ? suggéra-t-elle. Nous le ferons, je vous le promets. Je suis un homme de parole. Je voudrais sim- plement que vous répondiez à une question concernant votre mère. Lentement, il se passa la langue sur les lèvres. Est-elle une vraie blonde, elle aussi ? L estomac de Pru se vrilla. Je vous demande pardon ?

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Je préfère les blondes. Elles sont ma faiblesse, si je puis dire, précisa-t-il en in- clinant la tête. Quelle tristesse que vous éprouviez ce besoin de travestir votre vraie nature ! C est pour cela que vous vous teignez les cheveux, n est-ce pas ? Pour faire croire aux gens que vous êtes quelqu un que vous n êtes pas. Sous la table, les mains de Pru étaient moites de transpiration. Beaucoup de femmes se teignent les cheveux, répondit-elle, mal à l aise. Très peu de blondes naturelles les teignent dans cette triste nuance de châtain, rétorqua-t-il avec un froncement de sourcils réprobateur. Pourquoi le faites-vous ? Elle ne voulait pas lui répondre, mais elle n avait pas le choix. A l évidence, il ne se dé- ciderait à coopérer que lorsqu il serait lassé de jouer avec elle. Je crois que je ne me suis jamais sentie blonde. Ou est-ce parce que vous avez peur qu en dévoilant ce que vous êtes vraiment les gens ne vous prennent pas au sérieux ? Il la gratifia d un sourire compréhensif.

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Etre blonde et jolie, au FBI, aurait sans doute posé de gros problèmes s agissant d obtenir le respect auquel vous avez droit. Aussi avez-vous trouvé ce moyen pour vous adapter à cet environnement hostile. Pru était stupéfaite par sa clairvoyance. Il n était pas tombé loin de la vérité, songea-t- elle, la gorge serrée. Je vois que j ai touché un point sensible, murmura-t-il. Vous avez des yeux très expressifs. Ils révèlent beaucoup plus que vous ne l imaginez. Je peux vous dire à quoi vous pensiez lorsque je vous ai vue, tout à l heure, avec l agent Cahill. Il marqua une pause, l il pétillant. Au fait, est-il au courant ? Pru déglutit. Que voulez-vous dire ? L agent Cahill. Est-il au courant ? Elle tenta de se convaincre qu il parlait de sa teinture, mais, au fond d elle-même, elle savait qu il n en était rien. La voyant rougir, il se mit à rire. Ne craignez rien. Avec moi, votre secret est bien gardé.

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