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Les mystères de Conja Creek

Carla Cassidy

Résumé

Il paraît qu'il a tué sa femme. Ces paroles, entendues dans un café sur la route de Conja Creek, résonnent, obsédantes, dans la tête d'Amanda Rockport alors qu'elle rencontre Sawyer Bennett pour la première fois. Se peut-il que cet homme, qui vient de l'engager pour tirer Mélanie, sa fille de huit ans, du mutisme dans lequel elle s'est réfugiée depuis l'assassinat de sa mère, soit un meurtrier ? Malgré son refus de croire à ces rumeurs, Amanda sait pourtant qu'elle devra se méfier de cet homme énigmatique D'autant qu'elle s'apprête à le côtoyer de près dans l'atmosphère brûlante de ce coin de Louisiane isolé

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Il paraît que ce type a tué sa femme, et puis qu'il a jeté son cadavre aux alligators. Amanda Rockport fixa avec incrédulité l'homme assis sur le tabouret à côté du sien.

Dans ce cas, comment se fait-il qu'il soit encore en liberté? s'enquit-elle.

Même si les apparences l'accusent, la police ne

dispose pas de preuves suffisantes pour l'arrêter, répliqua son interlocuteur. Il fronça ses sourcils grisonnants avec sévérité.

En plus de ça, il a de l'argent, et même lorsqu'ils

sont coupables, les riches s'en tirent toujours. Je serais vous, ma petite dame, je laisserais ce monsieur où il se trouve, et je retournerais d'où je viens.

Amanda porta une main à son front. La migraine nerveuse qui la tourmentait depuis plusieurs semaines venait de se réveiller.

Elle regrettait de s'être arrêtée dans ce bar. Elle

n'avait plus qu'une envie, à présent : faire ce que lui suggérait son interlocuteur, oublier sa destination première, la demeure de Sawyer Bennett, et retourner à Kansas City, dans le Missouri. Malheureusement, c'était impossible. Elle avait dépensé ses derniers deniers pour payer son trajet jusqu'en Louisiane. Plus important, rien ne l'attendait plus à Kansas City. Elle termina son café et se leva.

Merci pour le conseil, mais je n'ai pas l'habitude de prêter attention aux rumeurs. L'homme la transperça de son regard bleu.

Vous avez tort.

Amanda régla sa consommation avant de rétorquer:

Je suis assez grande pour en juger.

Lorsqu'elle ressortit du café, l'air brûlant et humide du dehors la saisit au visage, la faisant suffoquer. Elle regagna rapidement sa voiture et démarra aussitôt son moteur, pour que l'air climatisé rafraîchisse au plus vite l'habitacle. Les paroles du vieil homme continuaient à résonner dans sa tête : « Tout le monde raconte qu'il a tué sa femme. »

Allons, se raisonna Amanda. Si son frère avait jugé Sawyer Bennett dangereux, et même si Johnny ne faisait pas toujours preuve du meilleur discernement, jamais il ne l'aurait laissée accepter cet emploi auprès d'un meurtrier. En fait, tout ce que Johnny lui avait dit concernant Bennett, c'était qu'ils étaient amis depuis l'université. Que Sawyer avait récemment perdu son épouse et qu'il avait besoin d'une gouvernante pour s'occuper de sa fille, Mélanie. Pense à cette enfant, se dit-elle. Pense à Mélanie. Elle ouvrit le dossier posé sur le siège du passager et en sortit la photographie de la fillette. Pour ses huit ans, elle paraissait très petite et une profonde tristesse se dégageait de son regard. Dans l'un des mails qu'elle avait échangés avec Sawyer Bennett, ce dernier lui expliquait que, suite à un choc, Mélanie s'était enfermée dans un profond mutisme depuis deux mois. Grâce à son diplôme en psychologie et son expérience des enfants en milieu scolaire, Amanda pensait sincèrement être en mesure d'aider cette petite fille. De plus, tout emploi susceptible de l'éloigner de

Kansas City et du chaos dans lequel avait récemment

basculé son existence lui avait paru salutaire. Jusqu'au moment où elle s'était arrêtée dans ce café et avait écouté les commérages de cet homme. A présent, une appréhension sourde s'était insinuée en elle, intensifiant sa migraine. Cependant, elle n'avait pas le choix. Elle ne pouvait plus faire marche arrière. Elle ne pouvait qu'aller de l'avant, en espérant qu'elle ne commettait pas une erreur. Elle prit une profonde inspiration, puis repartit au volant de sa voiture. D'après les indications de Sawyer Bennett, après avoir traversé Conja Creek, elle allait devoir prendre la première route sur la droite. Elle aurait en effet dû se contenter de traverser la petite

et ne jamais s'arrêter dans ce café, se

agglomération

répéta-t-elle. Elle dépassa Conja Creek, s'engagea sur une route étroite, bordée d'arbres envahis par de longs filaments de mousse, et vit la lumière décliner tout à coup. La forêt qui l'entourait était soudain si dense que les rayons du soleil ne semblaient pas tout à fait parvenir à en franchir l'épaisseur.

Amanda resserra les doigts sur le volant, à la fois fascinée et effrayée par ce paysage insolite. Après une brève succession de virages, elle atteignit une clairière, au centre de laquelle se dressait une vaste demeure de style colonial. Une bâtisse imposante, flanquée d'arbres immenses et à l'arrière de laquelle s'étendaient des marécages. Les proportions de la maison, ses larges colonnes blanches et la véranda qui en faisait entièrement le tour évoquaient au premier regard la richesse et l'opulence de ces vieilles fortunes du sud des Etats-Unis. Elle se gara près d'un pick-up noir, puis coupa son moteur, mais hésita un moment avant de quitter l'abri de sa voiture. Les paroles du vieil homme continuaient à résonner dans son esprit. « Tout le monde raconte que ce type a tué sa femme, puis qu'il a jeté son cadavre aux alligators. » Ce n'était que des rumeurs, se raisonna-t-elle une fois de plus. Or, elle était bien

placée pour savoir ce que valent les rumeurs

et à quel

point les apparences peuvent être trompeuses. C'étaient de semblables médisances qui avaient détruit sa propre existence.

Une fois le moteur arrêté, la chaleur devint rapidement infernale à l'intérieur de l'habitacle. Amanda attrapa son sac, sortit du véhicule, puis se

dirigea vers l'escalier menant à la véranda. L'air était

lourd et chargé d'humidité

oppressant. Tout en espérant qu'elle ne commettait pas une erreur, elle se répéta qu'elle n'avait pas le choix. Elle avait besoin de ce travail. Elle avait également le sentiment de pouvoir se racheter en aidant cette petite fille. Elle prit une profonde inspiration et, avant de frapper à la porte, alla chercher un peu de la force intérieure qui l'avait soutenue depuis deux mois. La porte s'ouvrit en grinçant et Amanda se trouva nez à nez avec une petite fille, Mélanie. L'enfant la fixa un moment, ses yeux bruns agrandis par la frayeur.

et le silence tout aussi

Puis soudain elle se détourna et s'enfuit en courant. Mélanie ! Attends ! Amanda fit un pas à l'intérieur du hall, mais la fillette avait déjà disparu à l'angle du couloir. A ce moment-là, la voix grave de Sawyer Bennett, qu'elle reconnut pour l'avoir entendue une fois au téléphone, résonna à l'autre extrémité du corridor.

Veuillez excuser ma fille. Elle est un peu

farouche avec les inconnus, d'autant que je ne l'avais pas préparée à votre arrivée. Amanda se tourna vers lui. Elle ne s'était pas attendue qu'il soit aussi grand, avec des épaules aussi larges ; ni qu'il ait un aussi beau visage, à l'expression tourmentée. Elle n'avait pas non plus imaginé qu'il aurait des yeux d'un vert aussi profond et à l'expression mystérieuse, qui contrastaient de manière frappante avec ses épais cheveux couleur de jais.

Je n'étais pas certain que vous viendriez, expliqua-t-il. Je suis Sawyer. Il s'approcha d'elle, la main tendue.

Vous devez être Amanda.

Elle acquiesça d'un signe de tête et lui serra la

main.

Ravie de vous rencontrer, répondit-elle tout en

percevant malgré elle le parfum viril et légèrement

enivrant qui émanait de lui. Il lâcha sa main et fit un pas en arrière.

J'espère que vous n'avez pas eu trop de mal à trouver la maison.

Sur le point de lui avouer qu'elle s'était arrêtée dans ce café de Conja Creek, Amanda se ravisa et répondit :

Vos indications étaient très claires. Je n'ai eu aucun problème.

Tant mieux. Eh bien, avant tout, nous allons

vous installer. Venez, je vais vous montrer votre chambre. Amanda suivit Sawyer Bennett dans l'escalier, en tentant de rassembler ses premières impressions le concernant. Elle s'était toujours flattée de son aptitude à discerner les caractères, mais sonder, suite à ce bref échange, la personnalité de son nouvel employeur se révéla impossible. Seul le bruit de leurs pas, étouffé par l'épais tapis beige, rompait le silence pesant de la demeure. Une énergie particulière irradiait de l'homme qui la précédait dans l'escalier. Elle fixait son dos raide, tout en espérant une fois de plus ne pas commettre une erreur. Ils atteignirent le sommet des marches et Bennett passa sans s'arrêter devant une première porte fermée. Il ouvrit la suivante, l'invitant à entrer dans une chambre agréable, décorée dans un doux dégradé de jaunes.

Vous pouvez vous installer dans n'importe

laquelle des chambres d'invités. Mais celle-ci a pour avantage d'être attenante à celle de Mélanie, précisa-t- il; son unique inconvénient étant que vous devrez partager sa salle de bains. Alors qu'elle jetait un coup d'œil dans la salle d'eau, Amanda vit apparaître le visage enfantin de Mélanie dans l'entrebâillement de la porte de communication. Mais la petite fille s'enfuit aussitôt.

Si cette solution ne dérange pas Mélanie, elle me conviendra parfaitement.

Vous devez avoir laissé vos bagages dans votre

voiture? supposa Sawyer. Si vous voulez bien me

confier vos clés, je veillerai à ce qu'ils vous soient montés.

J'aimerais connaître le détail précis de mes

attributions, commença la jeune femme, tout en lui tendant ses clés. Il leva une main pour l'interrompre.

Vous avez fait un long voyage. Nous aurons

tout le temps de discuter après le dîner. Il est servi à 18

heures.

Sans attendre sa réponse, Sawyer tourna les talons et la laissa seule dans la chambre. Amanda perçut le murmure grave de sa voix, dans le couloir. Elle passa le nez par la porte et le vit redescendre l'escalier en compagnie de sa fille, la petite main de l'enfant enfouie dans la sienne. Lorsqu'ils eurent disparu de son champ de vision, elle se dirigea vers le miroir de sa penderie, en se demandant si ses traits trahissaient son appréhension. Rien dans ses yeux bleus ne reflétait son trouble, et ses cheveux brun foncé étaient toujours sagement retenus en arrière par une queue-de-cheval qui lui arrivait à mi-épaules. Elle ne s'était pas maquillée, en espérant ainsi paraître plus âgée que ses vingt-sept ans. Sachant que Sawyer en avait trente-trois, comme son frère Johnny, elle n'avait pas souhaité lui donner l'impression d'être beaucoup plus jeune qu'eux. Elle se détourna du miroir avec un petit soupir, puis se dirigea vers la fenêtre, qui donnait, à l'arrière de la maison, sur une pelouse luxuriante. Un peu plus loin, elle vit briller les eaux du marécage, entourées par des cyprès et par un enchevêtrement touffu de végétation.

Un étroit ponton de bois s'avançait sur l'eau, comme une incitation sournoise à s'aventurer au cœur de cette nature inhospitalière. Ce lieu n'avait rien d'accueillant ni de chaleureux, songea Amanda. Il lui inspirait au contraire un sentiment d'incertitude et de danger. Cette maison, où vivait une petite fille de huit ans, aurait dû résonner de rires et de cris enfantins. Au lieu de cela, il y régnait un silence oppressant et, à en croire les ragots, il se pouvait même que son propriétaire soit un assassin. Non, se dit soudain la jeune femme. Elle ne pouvait pas se laisser aller à ces conjectures concernant Sawyer Bennett. Elle ne pouvait pas accorder plus de foi aux insinuations d'un inconnu croisé dans un café qu'au jugement de son frère. Elle regrettait néanmoins de ne pas s'être un peu mieux renseignée au sujet de Bennett avant de sauter sur cette proposition d'emploi. Car, en dehors du fait qu'il était architecte, elle ne savait pas grand-chose de lui. Un détail l'intriguait particulièrement. Jusqu'ici, elle n'avait rencontré personne d'autre que Mélanie et son père, dans la maison. Mais Bennett ne pouvait pas

vivre dans une demeure aussi vaste sans un minimum de personnel. Il devait sûrement employer une bonne, peut-être même un cuisinier, et un jardinier. Où se trouvaient donc tous ces gens? se demanda-t-elle tout en continuant à fixer le paysage par la fenêtre. Au même moment, un cognement sourd derrière elle la fit sursauter. Elle se retourna brusquement pour découvrir, dans la chambre, un homme blond et, de forte carrure. Il

avait brutalement posé sa valise sur le sol, et tenait encore son sac de voyage à la main.

Je m'appelle George, dit-il. Je travaille pour M.

Bennett. Il déposa le sac. Puis il se redressa, tout en faisant lentement remonter son regard le long du corps de la jeune femme.

J'avoue être plutôt content d'avoir de nouveau

quelque chose d'agréable à regarder, affirma-t-il. La lueur qui s'alluma dans ses yeux donna l'impression à Amanda d'avoir été souillée. Mais avant qu'elle ne puisse le remettre à sa place, il se détourna et s'en alla.

Elle se frotta le front. Sa migraine s'était intensifiée. Bon sang ! Dans quel guêpier s'était-elle fourrée ? se lamenta-t-elle. A 17 h 45, elle descendit l'escalier, à la recherche de la salle à manger. Durant les deux heures qu'elle avait passées dans sa chambre, elle avait défait ses bagages, pris une douche et s'était changée entendre un seul son ni apercevoir âme qui vive. Le fumet alléchant qui montait du rez-de-chaussée lui rappela qu'elle n'avait rien mangé depuis le matin. Elle était affamée. Mais, surtout, elle était impatiente de passer un peu de temps avec Mélanie et d'en savoir plus concernant ce que Sawyer Bennett attendait d'elle. A la façon dont ce dernier lui avait annoncé que le dîner serait servi à 18 heures, Amanda avait eu l'impression qu'un jean et un simple T-shirt ne seraient pas une tenue appropriée. Tout en espérant avoir fait le bon choix, elle lissa avec nervosité la robe bleu marine pour laquelle elle avait opté. Elle découvrit Mélanie dans le salon, assise sur un canapé, près de son père.

sans

Bonsoir, mademoiselle Rockport, dit Sawyer en

se levant pour l'accueillir. En voyant son costume et sa chemise blanche amidonnée, la jeune femme se félicita d'avoir mis une robe.

Je vous en prie, appelez-moi Amanda, suggéra-

t-elle avant de sourire à la fillette.

Mélanie, voici la dame dont je t'ai parlé, dit

Sawyer. Elle va s'occuper de toi. J'espère que nous serons amies, affirma Amanda. Mélanie la fixa un moment avec circonspection, puis hocha brièvement la tête en guise de réponse.

Gagner la confiance de cette petite fille allait nécessiter du temps et de la patience, songea Amanda.

J'ai invité un couple d'amis à dîner, James et

Lillian Cordell, annonça Sawyer. Lillian était au lycée avec mon épouse, et ce sont le parrain et la marraine de Mélanie. Ils ne devraient pas tarder à arriver. Il désigna à Amanda un fauteuil faisant face au canapé.

Ils habitent tout près d'ici, la maison la plus proche de la nôtre, précisa-t-il.

Une fois de plus, elle perçut l'énergie contenue qui se dégageait de lui et qui, tout en l'attirant, l'effrayait. Elle avait de nombreuses questions à poser concernant le rôle qu'elle allait devoir tenir dans cette maison. Mais il lui sembla qu'elle n'obtiendrait aucune réponse à ses interrogations avant la fin du repas. En effet, l'instant d'après, on sonna à la porte. Sawyer se leva une nouvelle fois pour aller ouvrir, laissant Amanda seule en compagnie de Mélanie. Les mains sur les genoux, la petite fille la fixait en silence. Il émanait d'elle une telle tristesse qu'Amanda eut envie de la rejoindre sur le canapé et de la serrer dans ses bras. Au lieu de cela, elle prononça doucement son prénom, et Mélanie la regarda dans les yeux. Rencontrer des inconnus est toujours un peu effrayant, affirma-t-elle. Mais je crois que nous allons bien nous entendre, toutes les deux. J'ignore si c'est ton cas, mais j'aime faire toutes sortes de choses. Mélanie inclina la tête avec une expression légèrement espiègle et Amanda poursuivit :

J'adore dessiner, peindre, raconter des histoires

et me déguiser. J'aime aussi jouer à la dînette et il m'arrive même de collectionner des insectes. A ces mots, l'enfant ébaucha un sourire. C'est un début, songea Amanda. A présent, si elle parvenait également à arracher un demi-sourire à Sawyer Bennett, elle se sentirait un peu moins mal à l'aise. Il revint dans le salon, accompagné par un couple à l'allure charmante. James, Lillian, j'aimerais vous présenter Amanda Rockport, notre nouvelle nounou. Elle se leva et sourit.

Je suis ravie de vous rencontrer.

Moi aussi ! s'exclama Lillian en lui prenant la

main. Ce sera si agréable de pouvoir de nouveau discuter entre femmes. Puis, se tournant vers Mélanie :

Et voici ma petite chérie, roucoula-t-elle, en serrant la fillette dans ses bras. L'enfant lui rendit son étreinte, avant de s'écarter. Le dîner est prêt, annonça Sawyer. Nous pouvons gagner la salle à manger.

Il s'installa à une extrémité de la table, après avoir

placé Mélanie à sa droite et Amanda à sa gauche. Lillian s'assit à côté d'Amanda, et face à son époux. Une femme d'un certain âge, que Sawyer présenta à Amanda sous le prénom d'Helen, leur servit le repas. Cette dernière transperça la jeune femme du regard, comme si elle cherchait à sonder sa personnalité, avant de disparaître de nouveau dans la cuisine. Sawyer et Mélanie étaient si silencieux que sans la loquacité de Lillian, qui engagea aussitôt la conversation avec Amanda, la jeune femme se serait sentie mal à l'aise.

Alors, de quelle région venez-vous, ma chère ?

lui demanda-t-elle, tout en beurrant une épaisse tranche de pain.

De Kansas City.

De Kansas City ! s'exclama Lillian.

Elle fixa Sawyer avec surprise.

Comment diable l'as-tu découverte?

Le frère d'Amanda est un de mes amis, expliqua

Sawyer. Nous nous sommes rencontrés à l'université. Je lui ai raconté que je cherchais une gouvernante pour

Mélanie et il se trouve qu'Amanda était elle-même en quête d'un emploi.

Tu sais, j'étais très heureuse de m'occuper de

Mélanie, affirma Lillian. Nous nous amusions bien, toutes les deux, n'est-ce pas, ma chérie ? Elle sourit à la fillette, qui répondit par un bref hochement de tête. Je ne pouvais pas te laisser négliger plus longtemps ton travail, répliqua doucement Sawyer.

Il fixa Amanda de ses grands yeux verts et énigmatiques.

Lillian est artiste. Mais ces deux derniers mois,

elle a délaissé son activité pour m'assister auprès de Mélanie.

Vous êtes artiste? Que faites-vous exactement? s'enquit Amanda avec intérêt.

Oh, je bricole un peu dans divers domaines,

répondit Lillian. Ma femme est trop modeste, intervint James sur un ton, affectueux. Entre autres « bricolages », Lillian confectionne des masques de carnaval extraordinaires. Les gens viennent de toute l'Amérique pour lui en acheter, à l'occasion de mardi-gras.

Mélanie ne fut pas longue à achever son repas et à

fixer son père avec des yeux suppliants, visiblement pressée de quitter la pièce et l'assemblée d'adultes qui s'y trouvait. Il l'autorisa à se lever de table et, dès qu'elle eut disparu, Lillian soupira.

— Pauvre petite. Mon cœur saigne pour elle.

Elle va aller de mieux en mieux, affirma Sawyer. Grâce à la présence d'Amanda, nous allons pouvoir lui offrir un rythme de vie stable et régulier, et

dans peu de temps elle sera redevenue elle-même. Il avait prononcé ces paroles avec vigueur, comme si sa volonté allait suffire à ce qu'il en soit ainsi. Une fois de plus, Amanda se demanda en quelles circonstances Mélanie s'était réfugiée dans le mutisme. Etait-ce le chagrin causé par la mort de sa mère qui lui avait ôté le désir de s'exprimer? Elle était impatiente que le dîner soit terminé et les Cordell partis pour pouvoir en discuter avec Sawyer.

Il faut que je vous fasse visiter Conja Creek, lui

proposa Lillian. Je peux vous indiquer le meilleur salon de coiffure de la ville, les plus jolies boutiques de vêtements, ainsi que l'endroit où les femmes élégantes se retrouvent pour déjeuner.

J'ignore si j'aurai beaucoup de temps pour faire

les boutiques ou déjeuner au restaurant, répondit

Amanda. Ma priorité sera de prendre soin de Mélanie, bien sûr.

Bien sûr, renchérit Lillian. Mais vous aurez certainement un peu de temps libre. Elle se tourna vers Sawyer.

Tu ne vas tout de même pas te comporter en

esclavagiste, Sawyer.

Je n'en ai pas l'intention, affirma ce dernier.

Amanda et moi allons organiser un emploi du temps qui vous permettra de faire, ensemble, ce qu'il vous

plaira, mesdames.

Du shopping. Voilà ce qu'aime faire ma Lilly,

affirma James avec douceur.

Et c'est ainsi que toi tu m'aimes, répliqua cette

dernière en riant. Amanda observa ce tendre échange entre James et Lillian avec un pincement de nostalgie. Elle s'était imaginée avoir ce genre de complicité avec Scott mais, dès l'instant où son existence avait basculé vers le chaos, ce dernier s'était subitement détourné d'elle.

Conja Creek. Qu'est-ce que cela veut dire ?

demanda Amanda.

Le terme « conja » vient du Cajun et signifie «

envoûter », expliqua Lillian. Pour ma part, cet endroit ne m'a pas ensorcelée. J'adore l'effervescence des villes

et je déménagerais dès demain pour Shreveport si mon cher époux le souhaitait.

Ah, mais n'oublie pas qu'ici tu es quelqu'un,

alors qu'à Shreveport tu ne serais qu'un minuscule poisson dans la mer, la taquina James. Ce dîner aurait pu être agréable si seulement Amanda n'avait pas été aussi consciente de la tension qui se dégageait de Sawyer. Plus d'une fois au cours du repas, elle sentit son regard s'attarder sur elle, la mettant terriblement mal à l'aise. Il était 20 heures passées lorsque les Cordell prirent

enfin congé et que Sawyer guida la jeune femme vers son bureau.

Je reviens tout de suite. Je vais juste m'assurer

que Mélanie n'a besoin de rien, dit-il en la laissant seule. Une grande table de travail, surmontée d'un ordinateur dernier cri, dominait la pièce. Tout en luttant

contre l'épuisement qui la submergeait, Amanda s'enfonça dans l'un des fauteuils un peu trop bien rembourrés qui faisaient face au bureau et, en attendant Sawyer, examina l'espace autour d'elle. L'un des murs était orné par diverses photographies de projets architecturaux, conçus par Sawyer, supposa la jeune femme. Un autre comportait des clichés plus personnels. Elle se leva afin de mieux les étudier. Il y en avait plusieurs de Mélanie, à différents âges, des photos de classe, apparemment. Quelques autres clichés représentaient Sawyer en compagnie d'une femme qui avait dû être son épouse, et de leur fille. La femme était très belle, une brune au charme exotique, avec des yeux noirs et des lèvres pulpeuses. A première vue, ils semblaient former à eux trois une famille heureuse. En examinant mieux les clichés, Amanda crut remarquer une certaine distance entre les deux époux. Une distance qui avait pu dégénérer jusqu'au meurtre ? s'interrogea Amanda. Une autre photographie attira son regard, qu'elle reconnut aussitôt pour l'avoir vue dans le bureau de son frère. Elle représentait six jeunes hommes se tenant

tous amicalement par le bras. Elle savait que ce cliché avait été pris à l'université qu'avait fréquentée Johnny. Son frère lui avait expliqué qu'il s'agissait d'un groupe de jeunes gens fortunés qui, à part lui, venaient tous de Conja Creek, et qui s'étaient eux-mêmes nommés « Le Cercle de la Fraternité.» Johnny avait été admis dans cette université grâce à une bourse. Il avait ensuite été accepté dans ce groupe particulier parce qu'il avait partagé la chambre de l'un de ces garçons, Jackson Burdeaux. Amanda se rassit dans son fauteuil en se demandant une fois de plus si elle avait bien fait de venir ici. Certes, Lillian et James Cordell lui avaient paru être des gens respectables, et s'ils avaient pensé que Sawyer Bennett était un assassin, ils n'auraient pas continué à venir dîner chez lui, se dit-elle, comme pour se rassurer. A ce moment-là, Sawyer réapparut dans la pièce et elle se redressa sur son siège, la tension lui serrant l'estomac. Chaque fois qu'elle posait les yeux sur lui, elle était frappée par la beauté de ses traits découpés au couteau.

Si vous le voulez bien, je vais d'abord vous

exposer mes attentes concernant ce poste de gouvernante, commença-t-il. Et puis si quelque chose vous pose problème, nous en discuterons. D'après la fermeté de son ton, Amanda supposa qu'il n'était pas habitué à voir son autorité discutée. Elle acquiesça en silence et attendit qu'il poursuive. Après être allé s'asseoir derrière son bureau, il riva sur elle un regard franc et direct.

Je dois me rendre tous les jours de la semaine à

mon bureau de Baton Rouge. J'ai donc besoin de vous

du lundi au vendredi, depuis le réveil de Mélanie

jusqu'à son coucher. Mais vous serez libre tous les week-ends. Il eut un bref sourire.

Vous pourrez ainsi sillonner à loisir les rues de

Conja Creek en compagnie de Lillian. Le sourire de Sawyer était si magnétique qu'Amanda sentit une petite boule de feu se lover dans son ventre. Recouvrant aussitôt sa gravité, il ajouta :

Ce dont Mélanie a le plus besoin pour l'instant,

c'est d'une vie et d'activités régulières. Elle a besoin de

quelqu'un de solide à qui se fier et sur qui s'appuyer, et j'espère que vous pourrez être cette personne. Amanda acquiesça. Comme Sawyer et la jeune femme étaient déjà convenus de son salaire par mail, elle se contenta de déclarer :

J'espère que Mélanie et moi deviendrons d'excellentes amies. Il se leva. Nous verrons comment les choses évoluent au jour le jour. Je ne vais pas vous retenir plus longtemps. Je sais que vous avez eu une journée fatigante. Un dernier détail, toutefois. Mélanie a peur du noir. Il y a une veilleuse dans sa chambre. Assurez-vous qu'elle est allumée le soir, lorsqu'elle se couche. Comprenant que Sawyer la congédiait, Amanda se leva à son tour. Avant de vous laisser, j'aimerais vous poser une question, dit-elle. J'ai cru comprendre que Mélanie avait cessé de parler il y a deux mois de cela. Pouvez- vous m'expliquer dans quelles circonstances ? Sawyer contourna son bureau et vint se placer

jusqu'à envahir son espace

personnel. Une lueur de dureté étincela dans ses yeux

devant elle

trop près

verts et un nouveau rictus, moins plaisant que le premier, ourla ses lèvres. Vous ne l'avez donc pas entendu dire ? demanda-t-il, un sourcil haussé avec circonspection. Mélanie s'est réfugiée dans le mutisme la nuit où j'ai assassiné sa mère.

2

Amanda redressa légèrement le menton, avec une expression de défi qui contrastait de façon incongrue avec la pâleur soudaine de son visage. C'était une très jolie femme, avec ses longs cheveux châtains et ses grands yeux bleus, songea Sawyer. Il émanait d'elle un subtil parfum de jasmin qui lui chavirait les sens. Si vous comptiez sur l'effet de surprise, c'est raté, affirma-t-elle. Car en venant ici je me suis arrêtée dans un café de Conja Creek, où j'ai déjà entendu les rumeurs qui circulent à votre sujet. Et vous avez tout de même poursuivi votre route jusqu'ici ? Pourquoi ?

La couleur revenait lentement sur les joues

d'Amanda. Parce que Mélanie a besoin que quelqu'un s'occupe d'elle, et parce que mon frère m'a dit que vous êtes un type bien. Ces paroles mirent du baume au cœur de Sawyer. Il sentit le nœud qui lui contractait la poitrine depuis plusieurs semaines se desserrer partiellement. Il avait toujours cru être un type bien, mais depuis la mort d'Erika il ne se reconnaissait plus lui-même.

Je n'ai pas tué ma femme, affirma-t-il sur un ton

dénué d'émotion. Mais j'ai besoin de savoir si vous êtes

suffisamment forte pour affronter les rumeurs, ainsi que la laideur que cette tragédie a introduite dans ma maison et dans mon existence. Je ne voudrais pas que Mélanie s'attache à vous, et puis que vous partiez

subitement, sous prétexte que vous ne supportez pas la pression. Elle releva de nouveau le menton:

Je n'ai pas l'intention de partir d'ici avant que vous ne me le demandiez. Satisfait par cette réponse, du moins pour le moment, Sawyer reprit :

L'enquête concernant le meurtre d'Erika se

poursuit. Je ne vous cacherai pas que, pour l'instant, je suis le principal suspect.

Vous venez de dire que Mélanie avait cessé de

parler cette nuit-là. Pouvez-vous m'expliquer ce qui s'est passé ? Cela m'aiderait à la comprendre un peu mieux. Chaque fois que Sawyer pensait à sa fille, une profonde angoisse l'étreignait. Qu'avait-elle vu, cette

nuit-là, depuis la fenêtre de sa chambre ? Et si elle sortait de son mutisme, que serait-elle capable de révéler à la police?

Je ne peux pas vous dire ce qui s'est passé

exactement. Ce soir-là, je m'étais assoupi dans le fauteuil de mon bureau quand j'ai été réveillé par les hurlements de Mélanie. Je me suis aussitôt rué jusqu'à

sa chambre, où je l'ai trouvée debout devant la fenêtre. Elle sanglotait et tremblait si violemment qu'elle n'arrivait pas à parler. Elle a tout juste réussi à désigner la fenêtre du doigt et à balbutier :

Maman est morte.

Sawyer vit l'horreur qu'il avait éprouvée cette nuit- là se refléter sur le visage d'Amanda.

J'ai regardé par la fenêtre, poursuivit-il. Comme

c'était la pleine lune, j'ai pu apercevoir l'une des chaussures d'Erika sur le ponton, ainsi que le châle qu'elle portait souvent lorsqu'elle sortait le soir dans le jardin. J'ai cru qu'elle était tombée à l'eau et me suis précipité jusque-là. Mais lorsque j'ai vu le sang qui souillait le ponton, j'ai compris qu'il ne s'agissait pas d'une simple chute. Il prit une profonde inspiration. Il ressentait l'envie soudaine de boire un verre, afin d'engourdir son esprit et de se prémunir contre tout souvenir d'Erika, morte ou vivante. Vous ne savez donc pas ce qu'a vu Mélanie? demanda Amanda. Sawyer secoua la tête.

Non, mais je sais que cela l'a terrorisée au point

de la priver de l'usage de la parole. Depuis ce moment- là, elle n'a plus prononcé un mot. Il se dirigea vers la porte, soudain épuisé. Tout ce qu'il voulait, c'était boire un verre, puis sombrer dans un sommeil sans rêves. Surtout, il avait besoin de s'éloigner d'Amanda Rockport, de son parfum troublant et de ses lèvres gourmandes qui lui rappelaient que cela

faisait longtemps qu'il n'avait plus goûté l'ivresse entre les bras d'une femme. Erika et lui avaient commencé à faire chambre à part longtemps avant le décès de cette dernière. Ecartant ces pensées, il désigna l'ordinateur qui se trouvait sur son bureau. En mon absence, si vous avez besoin de correspondre avec quelqu'un ou de consulter votre messagerie, n'hésitez pas à utiliser cet ordinateur. Et si vous avez besoin de quoi que ce soit pour Mélanie, faites-le-moi savoir, et nous l'achèterons. Vous pourrez faire usage à votre guise du téléphone qui se trouve dans votre chambre, et qui est connecté à une ligne privée. Sur ces mots, il désigna la porte du bureau. Maintenant, à moins que vous n'ayez d'autres questions, la journée a été longue Amanda le précéda en direction de l'escalier, ses hanches minces ondulant légèrement sous sa robe bleu marine. Est-ce que je vous verrai demain matin? demanda-t-elle en s'immobilisant au pied des marches.

Probablement pas. Je partirai très tôt pour Baton

Rouge. Mais je serai rentré pour le dîner. Si vous avez besoin de quoi que soit ou si vous avez une question, Helen, notre cuisinière, vous aidera.

Bon. Eh bien, je vais vous souhaiter bonne nuit,

conclut la jeune femme. Il la regarda monter l'escalier. Quelque chose en elle lui semblait vulnérable : une ombre dans son regard, une légère tristesse sur ses traits. Il espérait qu'elle n'était pas aussi fragile qu'elle le paraissait, parce qu'il avait besoin de quelqu'un de fort et de déterminé pour s'occuper de Mélanie. Quelqu'un que ni les rumeurs ni les soupçons qui pesaient sur lui ne feraient fuir. Lorsqu'Amanda eut disparu, Sawyer regagna son bureau et sortit d'un tiroir une bouteille de whisky et un verre. Il se servit une généreuse dose d'alcool, se rassit, puis en prit une gorgée, dont il savoura la chaleur bienfaisante dans sa gorge. C'était ce qu'il avait fait, le soir de la mort d'Erika. Il s'était installé dans son bureau, il avait bu, et tout en fulminant intérieurement, il avait imaginé son

existence sans elle. Une perspective qu'il avait trouvée séduisante.

Il en avait eu assez de ses mensonges et de ses

tricheries. Assez de cette femme qui, depuis longtemps, ne se conduisait plus ni comme une épouse ni comme une mère. Cette nuit-là, il avait décidé d'en finir avec cette vie vide de sens. Sawyer vida son verre et se leva. Puis il éteignit la lumière du bureau, se dirigea vers le salon et sortit dans

le patio.

A la lueur de la pleine lune, il voyait le ponton qui

s'avançait sur les eaux sombres du marécage. La mousse accrochée aux cyprès ressemblait à de gigantesques toiles d'araignée. Les marécages n'étaient jamais silencieux. Ils vibraient en permanence du bourdonnement des insectes dont la mélodie nocturne lui était devenue aussi familière que les battements de son propre cœur. Ses pensées retournèrent à la jeune femme qu'il avait accueillie dans sa maison afin qu'elle prenne soin de sa fille. Amanda Rockport était différente de ce à quoi il s'était attendu. Surtout, elle était bien plus jolie qu'il ne

l'avait imaginé. Mais il l'avait engagée pour veiller sur Mélanie et rien d'autre. Il n'avait aucune intention de faire le joli cœur avec elle. Il eut un sourire amer en imaginant les éventuelles insinuations du voisinage, selon lesquelles il se serait débarrassé d'une femme pour une autre. Son sourire disparut soudain et la pensée le traversa que au train où allaient les choses, il n'aurait ni le temps d'alimenter de nouvelles rumeurs ni celui d'entamer une quelconque relation sentimentale. Il risquait plutôt de passer le restant de ses jours en prison pour le meurtre d'Erika.

*

* *

Le lendemain matin, malgré la fatigue du voyage et la soirée tardive de la veille, Amanda se réveilla tôt. Le stress de se trouver dans un lieu et dans un lit inconnus ne l'avait pas empêchée de bien dormir. Elle se leva et se dirigea vers la fenêtre. Le soleil n'apparaissait pas encore derrière la cime des arbres.

Une brume à l'aspect fantomatique s'élevait au- dessus de l'eau, enveloppant les marécages. Kansas City n'offrait pas ce genre de spectacle, songea la jeune femme. Cette pensée la ramena brutalement à la réalité, en lui rappelant qu'elle était loin de chez elle, et sous le toit d'un homme apparemment soupçonné d'avoir assassiné son épouse. Elle secoua la tête comme pour en déloger cette idée et s'éloigna de la fenêtre. Préférant se concentrer sur la raison de sa présence ici, elle traversa la salle de bains à pas de loup et alla entrouvrir la porte de la chambre de Mélanie. La fillette dormait à poings fermés, enfouie jusqu'au nez sous une couverture rose. Amanda referma doucement la porte et prit une douche rapide. Lorsqu'elle eut fini et revêtu un jean et un T-shirt bleu clair, il était à peine plus de 7 heures. Après avoir vérifié que Mélanie dormait toujours, la jeune femme descendit l'escalier sans faire de bruit. Elle avait deux choses en tête et ce, sans ordre de priorité particulier :

boire un café et dénicher certains renseignements. Imaginant que Sawyer était déjà parti, elle commença par se rendre dans le bureau de ce dernier. Bien qu'il

l'ait autorisée à utiliser son ordinateur, au moment où elle s'assit dans son fauteuil et alluma l'appareil, elle eut l'impression désagréable de s'immiscer dans son intimité. Elle percevait son parfum masculin, qui flottait encore dans la pièce. Une eau de toilette légèrement épicée, mêlée à une crème de rasage, ainsi qu'à l'effluve sous-jacent d'un quelconque alcool. La veille, elle avait été sur le point de l'interroger plus avant concernant le meurtre de sa femme, mais une lueur dans son regard l'en avait dissuadée. Une fois l'ordinateur en marche, Amanda interrogea un moteur de recherche et tapa le nom d'Erika Bennett, suivi du mot « meurtre. » Une demi- douzaine de réponses apparut sur l'écran, dont toutes provenaient de la Gazette de Conja Creek. Le premier article faisait brièvement état du meurtre d'Erika Bennett. Il expliquait que la police avait repêché son cadavre dans le marécage et soupçonnait un assassinat. Le second texte détaillait davantage les circonstances du crime. La victime avait été poignardée à six reprises, avant d'être poussée ou de tomber à

l'eau. Il était précisé que au moment de sa mort, elle attendait un enfant et que son époux, Sawyer Bennett, avait été interrogé par la police. Les articles suivants indiquaient que l'enquête se poursuivait et qu'aucune arrestation n'avait eu lieu. Amanda se rejeta contre le dossier de son siège, stupéfaite d'apprendre qu'Erika avait été assassinée

et qu'au moment de sa mort

elle était enceinte. Au cours de cette tragédie, Sawyer n'avait donc pas uniquement perdu son épouse, mais également un enfant. Elle éteignit l'ordinateur et, une multitude de questions se bousculant dans son esprit, se rendit dans la cuisine, en quête d'un café. Elle trouva Helen debout devant la cuisinière. En la voyant entrer, la vieille dame étrécit légèrement les yeux.

Si vous voulez bien vous asseoir dans la salle à

avec une telle sauvagerie

manger, je vais vous servir votre déjeuner, proposa-t- elle d'une voix dénuée de toute amitié.

Je ne déjeune pratiquement pas le matin et je ne

suis pas non plus une invitée. Je travaille ici, précisa

Amanda. Je me contenterai donc de boire mon café dans la cuisine.

Elle désigna la table en chêne.

Comme vous voudrez, répliqua Helen tout en se

tournant pour prendre une tasse dans un placard. La vieille dame la remplit de café. Puis elle la posa sur la table, devant Amanda, qui se glissa sur une

chaise et la regarda commencer à éplucher des carottes devant l'évier.

Vous travaillez ici depuis longtemps, Helen ?

demanda-t-elle.

Assez longtemps, se contenta de répondre cette

dernière. Amanda prit une gorgée de café et regarda par la

fenêtre. De là où elle était, elle voyait l'endroit exact où Erika Bennett avait perdu la vie.

Vous avez donc connu Erika? finit-elle par

demander.

Si vous souhaitez entendre des commérages,

vous avez choisi la mauvaise personne. Helen se tourna vers elle.

Je ne suis pas du genre bavard, et, même si

c'était le cas, je ne vous connais pas suffisamment pour

vous parler de choses aussi personnelles. D'autant que je doute que vous fassiez long feu ici.

Je n'ai aucune intention de partir, objecta Amanda.

La vieille dame la scruta froidement de ses yeux gris.

Le temps nous le dira. La mort a déjà frappé une

fois dans cette maison et j'ai l'impression que d'autres tragédies vont survenir. Quant à vous, je parie que vous aurez quitté les lieux d'ici une semaine. Sur ces mots, elle se retourna vers l'évier.

Amanda prit une autre gorgée de café. Elle avait espéré se faire une alliée de la cuisinière, mais cela semblait mal parti. Elle était donc réellement seule dans cette maison. A ce moment-là, Mélanie entra dans la cuisine. Vêtue de son pyjama, ses longs cheveux noirs tout ébouriffés, elle décocha un sourire timide à Amanda,

avant de s'installer sur la chaise qui se trouvait en face de la jeune femme.

Voilà ma petite chérie, susurra Helen en posant

un long regard chaleureux sur la fillette. Mon petit ange veut-il du pain grillé, ce matin? La vieille dame semblait donc avoir un point faible, lequel s'incarnait apparemment en la personne de

Mélanie, songea Amanda. Cela pouvait-il expliquer

son inimitié manifeste envers elle? se demanda la jeune femme. La cuisinière craignait-elle qu'elle ne s'attache la fillette, puis reparte, en la laissant plus blessée que jamais ?

As-tu bien dormi ? demanda Amanda à Mélanie.

L'enfant acquiesça par un hochement de tête.

Lorsque tu auras déjeuné et que tu seras

habillée, nous déciderons de la façon dont nous allons occuper notre temps.

*

* *

La journée s'écoula avec une rapidité surprenante. Après le déjeuner et après avoir lavé et habillé Mélanie, Amanda avait captivé son attention par un jeu éducatif qu'elle avait apporté avec elle. Bien que la fillette n'ait pas prononcé un mot, la jeune femme avait perçu chez elle une vive intelligence et un réel sens de l'humour. Elle avait également remarqué que Mélanie s'évertuait à bien faire et que,

lorsqu'elle commettait une erreur, elle tressaillait, comme si elle s'attendait à être frappée. Cela l'avait inquiétée et elle s'était promis d'en discuter avec Sawyer. Ensuite, elles avaient pique- niqué ensemble dans le patio arrière. Puis elles avaient fait une promenade. Amanda en avait profité pour faire de nombreux commentaires concernant les divers insectes rencontrés en chemin. Elles regagnaient la maison lorsqu'elles croisèrent George, une machette à la main. Il fit longuement courir son regard sur Amanda, et Mélanie se rapprocha de la jeune femme, son petit corps soudain tendu. Tiens, tiens, n'est-ce pas le P'tit Bout de Chou et la nouvelle nounou que je vois là ? Il lança la machette à plat sur son épaule. Alors, vous êtes bien installée ?

Très bien, merci, répondit Amanda en posant

une main sur l'épaule de Mélanie. George s'essuya le front, où perlait de la sueur.

Si vous avez besoin de quelqu'un pour vous

faire visiter la ville, faites appel à moi. Erika a toujours

apprécié les endroits où je l'emmenais.

A ces mots, Amanda sentit un frisson désagréable

la parcourir. Merci, George, mais je ne crois pas que j'aurai le temps de faire beaucoup de tourisme. Viens, Mélanie, nous ferions mieux de rentrer et de nous préparer pour le dîner. Tandis qu'elles s'éloignaient et tout en entendant les paroles de George résonner dans sa tête, Amanda continua à sentir son regard brûlant dans son dos. Cet homme avait-il quelque chose à voir avec le meurtre d'Erika ? Et ne pouvait-il pas être dangereux ? Sawyer n'étant pas rentré à temps pour le dîner, Amanda soupa dans la cuisine en compagnie de

Mélanie, après quoi elle lui fit découvrir un autre jeu.

Il était presque 20 heures lorsque Sawyer entra

dans la chambre de sa fille et les trouva toutes deux installées sur le tapis. Amanda se releva vivement, tandis que Mélanie courait vers son père et enroulait les bras autour de sa taille. En voyant l'amour qui étincelait dans les yeux de Mélanie, tandis qu'elle se serrait contre son père, les éventuelles suspicions qu'aurait pu nourrir Amanda

furent dissipées. Il était évident que Sawyer traitait sa fille avec beaucoup d'affection et de tendresse. En même temps, Amanda tenta d'ignorer le léger trouble qu'elle ressentit en le regardant. Il était incroyablement séduisant dans ce pantalon de costume noir et cette chemise blanche, ses manches retroussées jusqu'aux coudes exposant ses avant-bras musclés. La dernière chose dont elle avait besoin était de s'éprendre de son employeur, qui plus est d'un homme sur lequel pesaient d'aussi sombres soupçons. De toute façon, et même s'il était innocent, elle l'imaginait suffisamment sensé pour ne pas s'autoriser une inclination envers un membre de son personnel. Malgré cela, elle ne parvenait pas à ignorer la façon dont les battements de son cœur s'accéléraient chaque fois qu'il la regardait.

Et maintenant, c'est l'heure de ton bain, ma

chérie, dit-il à l'adresse de Mélanie. Je vais aller voir si Helen m'a gardé quelque chose à manger, puis je

reviendrai te border. Il se redressa et regarda Amanda.

Quand Mélanie sera couchée, j'aimerais vous voir dans mon bureau.

Il était presque 21 heures lorsque Sawyer guida Amanda jusqu'à sa salle de travail et lui désigna le fauteuil qui faisait face au sien. Il avait troqué son pantalon noir et sa chemise blanche pour un jean et un

T-shirt dont le coton épousait étroitement les muscles de son torse.

Vous n'avez pas l'air trop mécontente de cette

première journée, observa-t-il en s'asseyant derrière

son bureau.

Mélanie et moi nous entendons très bien, lui

assura Amanda. Elle est très intelligente. La fierté étincela dans les yeux de Sawyer.

C'est vrai, mais elle est également très aimante, ce qui est tout aussi important.

Son regard s'assombrit aussi vite qu'il s'était éclairé.

J'imagine que vous n'avez pas réussi à la faire

parler.

Je n'ai pas essayé, répondit Amanda. Il n'y a

aucune raison pour que Mélanie me fasse confiance au premier abord, et je ne veux surtout pas la brusquer. Sawyer se pencha en avant et un chagrin bouleversant se refléta dans son regard.

Mais pourquoi ne me fait-elle pas confiance, à

moi ? Elle doit pourtant savoir que je ne lui ferai jamais de mal, que je l'aime plus que tout au monde. Une telle vulnérabilité s'inscrivit sur ses traits qu'Amanda eut envie de lui prendre la main et de lui caresser le front, envie de le réconforter. Réprimant cette impulsion, elle s'écarta de lui, se rejeta au fond de

son siège et répliqua avec une froideur un peu trop professionnelle :

Je ne peux pas répondre à cette question, Sawyer. Le genre de pathologie dont souffre Mélanie est difficile à cerner et, pour le moment, nous n'avons aucun moyen de savoir ce qui se passe dans sa tête. Elle radoucit le ton, avant d'ajouter :

Votre fille reparlera lorsqu'elle sera prête à le faire. Mais elle est la seule à pouvoir en décider et, de notre côté, nous ne pouvons qu'être patients. Toute vulnérabilité disparut soudain du regard de Sawyer. La patience n'a jamais été mon fort, remarqua-t- il. J'aime obtenir ce que je veux au moment où je le désire. La puissance de cette allégation était parfaitement assortie à la lueur qui étincelait désormais dans ses yeux, lesquels semblaient s'attarder de manière troublante sur les lèvres de la jeune femme. Malheureusement, ce n'est pas vous qui contrôlez cette situation, répondit-elle en espérant que sa voix ne trahissait pas son émoi. Elle se redressa avant d'ajouter :

J'ai lu les articles relatifs au meurtre de votre épouse. Sans savoir pourquoi, elle ressentait le besoin de mentionner la femme de Sawyer. Le besoin de se rappeler qu'il s'agissait d'un veuf affligé par un deuil récent, et non d'un homme séduisant, entièrement libre de s'engager dans une relation amoureuse.

n'ait

hurlement déchira l'air.

Avant

qu'il

le

temps

de

répondre,

un

3

Sawyer se leva d'un bond et se rua hors de la pièce. Il aurait reconnu ce cri entre des milliers. Mélanie ! Il escalada les marches deux à deux, vaguement conscient de la présence d'Amanda sur ses talons. Mélanie hurla une nouvelle fois et Sawyer sentit la terreur lui transpercer le cœur. Il fit irruption dans la chambre de sa fille. La pièce était plongée dans l'obscurité, la veilleuse ne fonctionnait pas, et il distingua la frêle silhouette de l'enfant se détachant contre la fenêtre. Pendant qu'Amanda allumait la lumière, il saisit vivement la fillette dans ses bras et la serra contre lui.

Elle cligna des yeux et enroula les bras autour du cou de Sawyer, avec un bref sanglot. Lorsqu'il comprit que c'était un simple cauchemar qui avait effrayé sa fille, et non une menace véritable, il se détendit partiellement. Chut, tout va bien, lui murmura-t-il à l'oreille tout en caressant son dos tremblant. C'était juste un mauvais rêve, un très mauvais rêve. En réalité, il savait qu'une fois de plus, c'était le souvenir de l'assassinat de sa mère qui avait arraché ces hurlements de terreur à Mélanie. Tandis qu'il s'efforçait de calmer la petite fille, Amanda débrancha la veilleuse défectueuse de sa prise murale. Sawyer était presque soulagé que cette diversion les ait contraints à sortir de son bureau. Car tout en discutant avec la jeune femme, il n'avait pas réussi à penser à autre chose qu'à la saveur de ses lèvres, en se demandant si elles étaient aussi douces, et ses cheveux, aussi soyeux, qu'il y paraissait. Des pensées dangereuses, songea-t-il. Il n'avait aucune envie qu'une femme vienne lui compliquer l'existence. Sa vie était déjà suffisamment complexe

comme ça, et quelle que soit l'attirance que pouvait exercer Amanda Rockport sur lui, il avait d'autres

problèmes en tête

comme celui d'éviter la prison.

Au bout de quelques minutes, Mélanie était calmée. Sawyer l'avait de nouveau bordée dans son lit. Puis il avait remplacé l'ampoule grillée de la veilleuse. Il resta debout sur le seuil de la chambre jusqu'à ce qu'il soit certain qu'elle s'était rendormie, puis il regagna le couloir où l'attendait Amanda.

Dans l'espace confiné du couloir, le parfum de la jeune femme, pareil à celui du jasmin s'épanouissant à la tombée de la nuit, tourbillonnait dans l'air. Mélanie s'est rendormie ? demanda-t-elle, l'inquiétude perçant dans sa voix. Oui, répondit Sawyer. Elle ne devrait plus se réveiller avant demain matin. Il lui arrive souvent de faire des cauchemars. C'est pourquoi l'ampoule de la veilleuse doit être changée toutes les semaines. Il se passa une main dans les cheveux, en se demandant avec anxiété si Mélanie serait éternellement hantée par cette nuit tragique où sa mère avait été assassinée. Il aurait dû faire d'autres choix, se dit-il,

rongé par les remords et par la culpabilité. S'il avait agi différemment, rien de tout cela ne serait arrivé. Amanda fit un pas vers lui. Vous n'imaginez pas à quel point les enfants sont résistants, Sawyer. Elle posa une main sur son bras et il savoura le contact de ses longs doigts fins sur sa peau. Il se dégageait d'elle une douceur et une chaleur dans lesquelles il avait envie de se plonger. Il avait oublié depuis longtemps combien certaines femmes sont capables d'offrir cette forme de réconfort à un homme. Au lieu de cela, il recula d'un pas et Amanda laissa retomber la main le long de son corps.

Avec le temps, elle s'en sortira, lui assura-t-elle.

Le problème, c'est que je ne sais pas de combien de temps je dispose, dit-il tout en guidant la jeune femme vers l'escalier. J'ignore à quel moment Lucas Jamison frappera à ma porte, un mandat d'arrêt à la main. Ils commencèrent à descendre les marches.

Qui est Lucas Jamison?

C'est un bon ami à moi, mais c'est aussi le shérif de Conja Creek. Comme ils atteignaient le rez-de-chaussée, il proposa :

Aimeriez-vous boire un café ?

Il n'avait aucune envie d'aller se coucher, ni d'affronter les cauchemars qui risquaient de le hanter à son tour. Après avoir acquiescé, Amanda le suivit dans la

cuisine et s'assit à la table de chêne, tandis qu'il réchauffait du café. Lorsque le liquide commença à frissonner dans la cafetière de verre, il se tourna vers elle.

Que diable faites-vous ici ?

Elle fronça légèrement les sourcils.

Que voulez-vous dire ?

Ce que je veux dire, c'est pourquoi une jeune femme comme vous a-t-elle quitté Kansas City pour venir se perdre dans un bayou de Louisiane et travailler pour un homme qu'elle ne connaît pas ? J'ai vu vos références. Vous auriez pu décrocher n'importe quel emploi.

Avant de venir ici, je travaillais dans un lycée

de Kansas City, mais j'ai ressenti un besoin de changement. Tout en parlant, Amanda évitait plus ou moins son regard et il avait le sentiment qu'elle ne lui disait pas tout. Bien qu'elle soit la jeune sœur de son ami Johnny, avant de l'engager, il avait pris des renseignements sur elle. Il savait qu'elle n'avait pas de casier judiciaire, qu'elle n'avait jamais été mariée et que, jusqu'à quelques mois auparavant, elle avait été conseillère d'orientation dans l'établissement auquel elle venait de faire allusion. Ses yeux brillaient lorsqu'elle croisa enfin son regard.

Je suis ici pour aider Mélanie, c'est tout ce qui importe à mes yeux. Et c'est tout ce qui devrait également vous importer. Des secrets. Tout le monde semblait en avoir

quelques-uns, songea Sawyer. Il remplit deux tasses de café, avant de rejoindre la jeune femme à la table de la cuisine.

Vous semblez avoir séduit Mélanie.

C'est réciproque.

Amanda prit une gorgée de café, étudia Sawyer un

moment par-dessus le rebord de sa lasse. Puis elle la reposa et déclara, le regard soudain assombri :

Elle est adorable. Mais elle m'a parue assez

craintive, comme si elle s'attendait à ce que je lui crie

dessus

A ces mots, Sawyer sentit une vague de colère monter en lui. Il la réprima et but une gorgée de café,

avant de répondre :

Mon épouse n'était pas très maternelle. Elle se montrait souvent impatiente avec Mélanie.

Il s'interrompit, pour s'empêcher de médire d'une morte.

Ce n'est certainement pas de vous que Mélanie a

peur, affirma Amanda. Il est évident qu'elle vous adore.

Je crois que c'est l'une des raisons pour lesquelles je ne suis pas en prison, à l'heure qu'il est. La jeune femme le dévisagea avec curiosité.

ou que je la frappe, à diverses reprises.

Que voulez-vous dire ?

Lucas sait que Mélanie a aperçu l'assassin

d'Erika. Il doit imaginer que si elle m'avait vu tuer sa mère, elle me rejetterait farouchement.

Ce n'est pas forcément vrai, objecta Amanda. Il

arrive souvent que les enfants transforment la réalité, afin de la rendre plus supportable ou plus rassurante. Les enfants ont la capacité de prendre leurs rêves pour des réalités. Faites-moi une faveur, demanda Sawyer. Ne mentionnez pas ces choses devant Lucas. J'ai suffisamment de problèmes comme ça.

Je ne vois aucune raison de m'entretenir avec le shérif, affirma Amanda. Elle fronça les sourcils.

En revanche, j'aimerais vous poser une question au sujet de George.

De George ? Laquelle ?

La jeune femme croisa les mains sur ses genoux avec une gêne manifeste.

Aujourd'hui, il m'a proposé de me faire visiter la ville et de me conduire dans les endroits où il emmenait votre femme. Sawyer soupira, se rejeta contre le dossier de sa chaise et se passa une main dans les cheveux.

George ne peut pas s'empêcher de se mettre en

avant. Je sais qu'à un moment il avait proposé à Erika

de l'emmener dans certains clubs, en ville. S'il vous importune, je lui parlerai.

Ce ne sera pas nécessaire, s'empressa de

répondre Amanda. Je ne veux pas causer de problèmes. Maintenant, si vous n'avez rien d'autre à me dire

d'important

je suis un peu fatiguée.

Sawyer se leva.

Je souhaiterais que, chaque soir, vous me

fassiez un rapport de la journée que vous avez passée

avec Mélanie.

Bien sûr, répondit Amanda en se levant à son

tour.

Elle alla rincer sa tasse à l'évier, puis se dirigea vers la porte de la cuisine.

Si vous avez lu les articles de journaux relatant

le meurtre de ma femme, vous devez savoir qu'elle

était enceinte au moment de son décès, dit soudain Sawyer. La jeune femme s'immobilisa et tourna vers lui un regard assombri par la compassion.

Oui, acquiesça-t-elle.

Mais ce que ces articles n'ont pas pu vous apprendre, c'est que cet enfant n'était pas de moi.

Il vit la surprise agrandir les yeux de la jeune femme, mais ne lui laissa pas l'occasion de répondre. A demain, Amanda. Lorsqu'elle eut disparu, Sawyer poussa un profond soupir. Il rinça sa propre tasse à l'évier, puis regagna son bureau. Une fois là, il se versa un verre de whisky et s'approcha du mur recouvert de photographies. Son regard s'arrêta sur un cliché d'Erika. Elle avait toujours été follement belle, follement égoïste et follement infidèle. Il ignorait à quel moment exact elle avait commencé à le tromper. Peu après leur mariage, sans doute. Mais cela n'avait plus d'importance, à présent. La seule chose qui comptait, c'était que Mélanie avait déjà perdu sa mère, et qu'il voulait éviter par tous les moyens qu'elle soit également privée de son père. Son regard se posa sur la photographie qui le représentait en compagnie de ses cinq camarades d'université. « Le Cercle de la Fraternité », ainsi qu'ils s'étaient nommés à leur arrivée à l'université de Riverhead. Cinq jeunes hommes, cinq amis intimes, issus des familles les plus fortunées de Conja Creek.

Durant ces quatre années universitaires, ils avaient partagé de très nombreuses bières, d'innombrables parties de rigolade, et échangé la promesse solennelle de se soutenir en toute circonstance. Sawyer étudia le visage de Lucas Jamison, à présent shérif de Conja Creek. Un excellent ami, et l'un des membres du Cercle. En dépit du serment prononcé de si nombreuses années auparavant, combien de temps Lucas allait-il pouvoir ignorer les faits qui l'accablaient et lui éviter la prison? se demanda-t-il.

*

* *

L'enfant n'était pas de lui. Le lendemain matin, ces paroles tournoyaient toujours dans l'esprit d'Amanda, tandis qu'elle s'apprêtait à jouer à la dînette avec Mélanie. Pendant que la fillette installait ses animaux en peluche préférés devant une petite table, la jeune femme sortit de son coffret une ravissante dînette en porcelaine qui avait probablement dû coûter une petite fortune.

Le bébé n'était pas de Sawyer. Cela signifiait qu'avant sa mort, Erika avait eu une liaison avec un autre homme. Cette information venait encore étayer les soupçons qui pesaient sur son employeur, songea la jeune femme. Tout le monde devait croire qu'il avait découvert l'existence de cette aventure et que, poussé par la jalousie, il avait tué Erika. Malgré les apparences, Amanda avait envie de croire qu'il était innocent. Je vois que tu as installé ton panda en bout de table, remarqua la jeune femme à l'adresse de Mélanie. Ce doit être ta peluche favorite. Mélanie eut un hochement de tête affirmatif et regarda le panda avec une affection manifeste. Puis, d'un signe, elle invita Amanda à s'installer à table. La minuscule théière était déjà remplie de jus de pomme et Helen avait promis des biscuits qui finissaient de cuire dans le four d'ici un quart d'heure. Pendant qu'Amanda se prêtait au jeu, Mélanie se dirigea vers l'immense coffre à jouets de sa chambre, dans lequel elle disparut presque entièrement, à la recherche de quelque chose. Lorsqu'elle se redressa, elle brandissait deux boas en plumes.

Elle s'approcha dAmanda et lui posa un boa rose fuchsia sur les épaules. Puis, tout en gloussant de

plaisir, elle enroula le second, qui était violet, autour de son petit cou.

Je vois que vous vous faites belles pour prendre

le thé, remarqua alors une voix féminine. Amanda se retourna vivement et découvrit Lillian, debout dans l'encadrement de la porte. Oh, bonjour ! s'exclama-t-elle tout en se

demandant comment la jeune femme avait pu entrer dans la maison, puis monter jusqu'ici sans qu'elles l'entendent.

Vous allez l'air de bien vous amuser, remarqua

la nouvelle venue. Aimeriez-vous vous joindre à nous? proposa Amanda. Lillian sourit.

Non, mais j'ai un message à vous transmettre de

la part d'Helen. Elle regarda Mélanie.

Si tu descends dans la cuisine, tu trouveras des

biscuits tout chauds, ainsi qu'une glace à la fraise qui attend d'être dégustée par une certaine petite fille.

Mélanie se tourna vers Amanda, le visage éclairé

par un sourire. La jeune femme se leva et ôta le boa de son cou.

Vas-y, dit-elle. Nous pourrons jouer à la dînette plus tard. A peine avait-elle achevé sa phrase que Mélanie s'était déjà envolée hors de la chambre. Lillian éclata de rire.

Elle est adorable, n'est-ce pas ?

Oui. Elle est très mignonne et d'un caractère facile, convint Amanda.

Mais perturbée.

Le sourire de Lillian disparut. Elle se dirigea vers la fenêtre et fixa l'extérieur. Si seulement nous pouvions savoir ce que Mélanie a vu, la nuit de l'assassinat d'Erika. Je voudrais

qu'on puisse lui arracher cet horrible souvenir de

l'esprit et enfermer le coupable derrière des barreaux.

Savez-vous avec qui Erika avait eu une liaison,

avant qu'on ne l'assassine ? demanda Amanda. Lillian se détourna de la fenêtre et la regarda.

Sawyer vous a donc confié quelle lui était

infidèle?

Il m'a dit que l'enfant qu'elle attendait n'était pas

de lui. Lillian s'éloigna de la fenêtre avec un soupir. Erika était ma meilleure amie, mais elle était très secrète. Elle était belle et pleine de vitalité, toutefois c'était la femme la plus égoïste et la plus immorale que j'aie connue. Les yeux de Lillian s'emplirent de larmes.

Elle pouvait également se montrer généreuse et très amusante, et elle me manque terriblement. La jeune femme ravala ses larmes et prit une profonde inspiration.

Et non, je ne sais pas avec qui Erika a eu une

liaison avant sa mort. Ne pourrait-ce être son amant, qui l'a assassinée? insista Amanda. Elle ne voulait pas tourmenter Lillian, mais cette

dernière disposait peut-être d'un indice, sans le savoir.

Je suis certaine que Lucas enquête dans ce sens,

répliqua Lillian. En moins de quarante-huit heures, Sawyer a donc réussi à vous convaincre de son innocence?

Vous ne pensez pas qu'il soit innocent ?

J'adore Sawyer et je pense que c'est un homme

bien. Mais Erika aurait poussé n'importe quel homme à bout. Elle eut un rire sec.

J'ai moi-même eu envie de l'étrangler, par

moments. Le rire de Lillian s'étouffa dans sa gorge et les larmes lui embuèrent de nouveau les yeux. Amanda ne savait pas très bien quoi dire.

Heureusement, Mélanie réapparut à la porte, une assiette de biscuits à la main.

Ah ! Votre dînette va pouvoir commencer,

remarqua Lillian. Allez-y. Je m'étais simplement arrêtée en chemin pour voir comment vous vous entendiez, toutes les deux. Amanda la raccompagna à la porte de la chambre.

Nous nous entendons très bien.

Lillian lui posa une main sur le bras.

Et si nous déjeunions ensemble, samedi ?

J'adorerais vous faire visiter Conja Creek et j'imagine que Sawyer a prévu de passer la journée ici.

Il ne m'a pas fait part de ses projets pour

samedi. Mais il m'avait dit que je serais libre les week-

ends. Si c'est le cas, j'accepterai votre invitation avec

joie, affirma Amanda. L'idée d'avoir une amie, quelqu'un avec qui discuter, peut-être même à qui se confier, lui était agréable. Et visiter la petite ville que son nom qualifiait d'« envoûtante » était également attirant.

Parfait. Je vous appellerai afin de confirmer nos

projets. Lillian sourit à Mélanie.

Tante Lilly reviendra te voir plus tard, d'accord,

chérie? Sur ces mots, Lillian s'en alla, tout en agitant les doigts en signe d'adieu. La dînette put enfin commencer, mais, tout en jouant avec Mélanie, Amanda ne put s'empêcher de penser à la conversation qu'elle venait d'avoir avec

Lillian. Elle se demandait si Erika n'avait pas été assassinée à seule fin que l'identité de son amant, l'homme qui l'avait mise enceinte, ne soit jamais révélée au grand jour.

Ce soir-là, Sawyer rentra à temps pour le dîner. Au cours du repas, Amanda mentionna la visite de Lillian et demanda si elle allait être libre le samedi suivant, afin de déjeuner en sa compagnie.

Je serai là samedi, si bien que vous pourrez faire

ce que vous voudrez, assura Sawyer. Il avait ôté sa veste de costume et était incroyablement séduisant dans sa chemise blanche dont les manches retroussées dévoilaient ses avant-bras musclés. Il sourit à sa fille.

Je suis certain que nous trouverons le moyen de

nous occuper, n'est-ce pas, mon ange ? Mélanie acquiesça d'un signe de tête et contempla son père avec adoration. La fillette avait-elle pu le voir poignarder sauvagement sa mère et continuer à le regarder avec un tel amour ? se demanda Amanda, avant de se rappeler

qu'elle n'avait pas à juger de la culpabilité ou de

l'innocence de Sawyer Bennett. Son rôle se résumait, ni plus ni moins, à prendre soin de Mélanie. Sawyer venait d'autoriser sa fille à se lever de table afin d'aller dans sa chambre quand on frappa à la porte d'entrée. Un instant plus tard, Helen introduisit dans la pièce un grand homme brun vêtu d'un uniforme de shérif.

Ah ! Lucas, dit Sawyer en se levant.

Bonsoir, Sawyer.

L'homme dévisagea Amanda avec curiosité.

Je te présente Amanda Rockport, la nouvelle gouvernante de Mélanie, expliqua Sawyer.

Pardon de vous déranger, dit Lucas.

Il reporta son attention sur Sawyer.

J'ai à te parler.

Eh bien, parle, répondit l'intéressé en se rasseyant.

Il désigna au nouveau venu la chaise que Mélanie venait de quitter.

Tu préféreras peut-être aborder ce sujet en

privé, objecta le dénommé Lucas avec un air gêné.

Si cela concerne le meurtre d'Erika, je n'ai rien à

cacher. Et à moins que tu n'aies toi-même besoin de confidentialité, dis ce que tu as à dire, Lucas. Amanda regarda le shérif s'asseoir en se demandant si elle devait s'éclipser ou non tant la tension entre les deux hommes était palpable. On me met la pression pour que j'arrête le coupable, commença-t-il.

Eh bien, trouve-le, répondit doucement Sawyer. Lucas se frotta le front, comme s'il tentait d'éloigner une migraine.

Je fais de mon mieux mais, en dehors de toi,

vers lequel se dirigent tous les soupçons, je n'ai aucune piste, aucun autre suspect.

Dans ce cas, arrête-moi, rétorqua Sawyer d'une

voix chargée d'émotion retenue. Amanda sentit un nœud d'angoisse se former dans son estomac. Une angoisse parfaitement égoïste, sans doute. Car si Sawyer était arrêté, elle perdrait son emploi. Or elle n'avait aucune envie de repartir en quête d'un autre travail. De plus, en l'espace de deux jours, elle s'était déjà étrangement attachée à Mélanie.

Ah ! Bon sang, Sawyer, je te connais depuis ma

plus tendre enfance. Je sais que tu n'es pas un assassin, affirma Lucas. Il laissa retomber la main de son front et fixa son ami avec un air chagriné.

Mais je tenais à te faire savoir que la pression

est de plus en plus forte et que j'ignore combien de temps je parviendrai à empêcher l'inévitable. Sawyer soutint le regard de Lucas un moment.

Je refuse que tu mettes ta situation professionnelle en péril à cause de notre amitié.

Je vais m'efforcer de gagner encore un peu de

temps. Mais je voulais que tu saches que, à moins que nous ne découvrions très vite une piste valable, le maire et le procureur vont insister pour que je vienne t'arrêter, déclara Lucas.

Sur ces mots il se leva, et Sawyer l'imita.

Je te raccompagne.

Comme les deux hommes quittaient la salle à manger, Amanda tenta de calmer les battements accélérés de son cœur. Décidément, l'étau se resserrait autour de Sawyer.

S'il allait en prison, elle supposait que Lillian et James prendraient Mélanie chez eux, et qu'elle serait elle-même contrainte de retourner à Kansas City. « Et que feras-tu, là-bas ? murmura une petite voix dans sa tête. Retomber dans la dépression dans laquelle tu avais sombré avant d'accepter cet emploi ? » Elle songea aux raisons qui l'avaient contrainte à démissionner du poste qu'elle adorait tant, et se souvint de toutes les personnes qui s'étaient détournées d'elle, des personnes qu'elle avait cru être ses amis. Non. Elle ne pouvait pas retourner à Kansas City, songea-t-elle. Il lui faudrait tout recommencer à zéro, ailleurs. Elle cessa brusquement de s'apitoyer sur son sort en songeant à Mélanie. Après avoir perdu sa mère dans des circonstances aussi tragiques, la fillette risquait à présent d'être séparée de son père, si ce dernier était arrêté. Quel que soit l'attachement que Mélanie éprouvait pour les Cordell, ce ne serait pas comme d'être élevée par ses propres parents. A cette pensée, Amanda sentit son cœur se serrer. Elle savait ce que c'était que de grandir privée de son père et de sa mère. Johnny et elle avaient eux-mêmes

été éduqués par un oncle et une tante, dont tout l'amour n'avait jamais tout à fait remplacé celui de leurs parents. Mélanie avait plus que jamais besoin de son père, et elle-même avait besoin de ce travail, se répéta Amanda. Elle fut arrachée à ses pensées par le retour de Sawyer. En présence de Lucas, ce dernier avait paru relativement détendu. A présent, ses lèvres étaient serrées et ses traits crispés par l'anxiété. Il s'assit et la fixa, avec un regard vide de toute émotion.

Le temps commence à me manquer. Lucas va

finir par devoir arrêter quelqu'un, et je suis le seul suspect dont il dispose. Il faut absolument que je

découvre l'identité de l'homme avec lequel Erika a eu une aventure avant son décès. Parce que mon instinct me dit que c'est lui qui l'a assassinée.

Est-ce que je peux vous aider d'une quelconque

manière? Les traits de Sawyer se détendirent un peu et il la fixa d'un air pensif.

Peut-être, répondit-il. Ce soir, après avoir

couché Mélanie, j'ai l'intention de fouiller une nouvelle fois la chambre d'Erika, en quête de réponses. Vous verrez peut-être quelque chose qui m'a échappé auparavant. Un indice que la police n'a pas non plus remarqué au cours de ses recherches.

Bien sûr, je vais vous aider, acquiesça la jeune femme.

Retrouvez-moi dans mon bureau, après que

Mélanie se sera endormie, suggéra Sawyer. Il se leva.

Pour l'instant, je vais aller rejoindre ma fille et

jouer un moment avec elle. J'ai intérêt à passer le plus de temps possible en sa compagnie, au cas où Amanda posa sa serviette sur la table, l'angoisse au cœur. Dans quelle situation s'était-elle mise ? se

demanda-t-elle. Pourquoi, malgré toutes les preuves qui accablaient Sawyer, était-elle aussi intimement persuadée de son innocence ? Elle n'espérait qu'une chose : découvrir un indice dans la chambre d'Erika. Un indice qui désignerait clairement le véritable coupable.

4

Amanda coucha Mélanie et, au bout d'un moment, comprit qu'elle s'était endormie au petit son régulier qui franchissait ses lèvres à chaque expiration. Elle lutta contre l'envie de se pencher vers la fillette et de repousser une mèche de cheveux de sa joue soyeuse. Elle était en train de s'attacher profondément à Mélanie. En l'espace de deux jours, la petite fille avait réussi à s'insinuer dans le cœur d'Amanda comme aucune autre enfant avant elle. C'était peut-être parce que la jeune femme sentait à quel point la fillette, suite au terrible traumatisme qu'elle avait subi, avait besoin d'aide. Et qu'en son for intérieur Amanda pensait pouvoir la sauver, et

s'arracher ainsi de la mémoire le souvenir pénible de Bobby Miller. Elle écarta ces réminiscences douloureuses de son esprit et quitta la chambre de Mélanie. Tout en descendant l'imposant escalier, elle se demanda pourquoi Sawyer n'avait pas davantage d'employés pour tenir cette immense demeure. Ce n'était certainement pas par manque de moyens. Jusqu'ici, elle n'avait vu que deux personnes dans la maison : Helen et George. Cela représentait bien peu de monde pour entretenir une propriété aussi vaste. Et Mélanie? N'avait-elle pas d'amis de son âge? Des camarades de classe avec qui jouer? Qui, en plus de la faire rire, pourraient également l'inciter à parler ? La jeune femme se promit d'en toucher un mot à Sawyer. Mais pour le moment, il était temps pour elle de rejoindre ce dernier, afin de l'aider à fouiller dans les affaires de sa défunte épouse, dans l'espoir de découvrir un indice susceptible de désigner son meurtrier.

Elle trouva Sawyer assis à sa table de travail. Une

légère odeur de bon whisky flottait dans l'air. Il désigna le verre qu'il tenait à la main.

Vous en voulez un?

Amanda refusa.

Non, merci, je ne bois pratiquement jamais.

Il fixa le liquide de couleur ambre.

Je ne buvais pas non plus avant la mort d'Erika. Il vida son verre, puis se leva.

Je suis conscient que ce que je vous demande de

faire déborde largement du cadre de vos attributions

ici.

Elle le précéda hors du bureau, en direction de l'escalier. Cela ne me dérange pas. Je comprends à quel point c'est important pour vous. Il ne s'agit pas uniquement de mon propre avenir, mais également de celui de Mélanie, précisa Sawyer. Une telle émotion contenue perçait dans sa voix qu'Amanda fut heureuse de marcher devant lui afin de ne pas voir le chagrin qu'elle imaginait dans son regard.

Elle n'avait aucune raison logique d'accorder sa confiance à cet homme, ni de croire à son innocence. Pourtant, en son for intérieur, elle était persuadée qu'il n'avait pas tué sa femme. Le fait qu'elle en soit aussi convaincue était peut-être insensé. Mais Sawyer ne lui faisait tout simplement pas peur et rien, chez lui, n'éveillait sa méfiance. Une chose était sûre : cette situation était profondément déchirante. Un père accusé de meurtre et dont la petite fille risquait d'être séparée de lui, l'unique parent qui lui restait. En réalité, le préjudice d'être privée de son emploi si Sawyer allait en prison était mineur comparé à celui que Mélanie devrait subir, songea Amanda. Au sommet des marches, elle s'arrêta et laissa Sawyer passer devant elle. Au lieu de la guider vers l'extrémité opposée du couloir, où elle savait que se trouvait sa chambre, il ouvrit une porte qu'elle avait toujours vue fermée depuis son arrivée. Erika et moi faisions chambre à part, expliqua-t- il, tout en l'invitant à entrer dans la pièce. Une débauche de tons roses, de bibelots et de dentelles y régnait. De nombreux vêtements étaient

éparpillés en tous sens, et le dessus d'une coiffeuse était encombré par un assortiment confus de bijoux et de produits de maquillage.

Comme vous le voyez, Erika n'était pas très

ordonnée, et le shérif et ses hommes ne se sont pas non

plus montrés très soigneux au cours de leurs recherches. Personne n'est entré dans cette chambre depuis Sawyer n'acheva pas sa phrase.

Erika n'était pas ordonnée, elle n'était pas non plus

, étonnement croissant. Il n'aurait pu exister au monde

une femme plus différente d'elle que celle-ci. Elle regarda Sawyer en se demandant ce qui se passait dans sa tête tandis qu'il promenait le regard autour de la chambre de sa défunte épouse. Mais un masque stoïque recouvrait ses traits, lui dissimulant ses pensées.

La police a fouillé la chambre tout de suite

maternelle, ni même fidèle

songea Amanda avec un

après avoir découvert le cadavre d'Erika, mais ils n'ont rien trouvé d'intéressant à leurs yeux, l'informa Sawyer. La colère étincela brièvement dans son regard.

Je crois que la plupart des enquêteurs étaient

déjà arrivés à la conclusion que j'étais leur homme.

Eh bien ! Trouvons quelque chose qui prouve qu'ils se sont trompés, répliqua Amanda.

Oui.

L'étincelle rageuse dans les yeux de son

compagnon fit place à une brève lueur de gratitude.

Je pourrais commencer par la penderie, pendant

que vous vous intéresserez à la commode, suggéra-t-il.

Bonne idée, convint Amanda.

Tandis qu'il pénétrait à l'intérieur d'un grand dressing, elle ouvrit le tiroir supérieur de la commode.

Il contenait des sous-vêtements, de minuscules bouts de tissu aux couleurs vives, dont elle n'imaginait même pas qu'ils puissent être portés par une adulte. D'une certaine manière, fouiller ainsi parmi les dessous d'une morte lui sembla presque obscène. En tout cas, si elle mourait et que quelqu'un investiguait les tiroirs de sa propre commode, tout ce que l'on pourrait y trouver, ce serait des culottes en coton blanc et de bons soutien-gorge sans fioritures, songea Amanda.

Durant près d'une demi-heure, Sawyer et elle

œuvrèrent en silence. Après avoir inspecté les trois tiroirs de la commode qui se révélèrent ne contenir rien d'autre que des vêtements, Amanda les sortit un par un afin de vérifier que rien ne se trouvait dissimulé contre les parois du meuble. Lorsqu'elle eut fini, elle s'intéressa à la coiffeuse, dont les deux tiroirs étaient, cette fois-ci, remplis de produits de maquillage, de divers flacons de parfum et de crèmes de toutes sortes. Le temps qu'elle ait terminé sa fouille, Sawyer ressortit du dressing avec une expression déconfite sur son beau visage.

Rien. Je n'ai rien trouvé d'intéressant.

Il s'assit sur le rebord du lit avec lassitude.

Je n'ai rien trouvé non plus, soupira Amanda. Y

a-t-il un autre endroit que nous pourrions investiguer, où Erika aurait pu conserver d'autres effets personnels?

Sawyer se pencha en avant et se couvrit le visage des mains, les épaules courbées en signe d'abattement.

Je n'en sais rien.

Il se redressa, puis laissa retomber les mains le

long de son corps. De toute évidence, j'en ignorais encore davantage que je ne le pensais concernant mon épouse. Il promena le regard autour de la chambre, puis le ramena vers Amanda.

Je m'étais enfin décidé à exiger le divorce quand

Erika a été assassinée. Jusque-là, j'étais resté avec elle pour le bien-être de Mélanie. Mais j'avais fini par

comprendre que ma fille serait sans doute plus heureuse hors de l'atmosphère délétère qui régnait dans notre couple. Vous n'aimiez donc plus Erika ? demanda Amanda. Sawyer eut un sourire amer.

Je ne suis pas certain de l'avoir réellement aimée

un jour. Mais c'était une femme fascinante, imprévisible et passionnée, et je l'ai désirée au premier regard. Très peu de temps après notre rencontre, elle est tombée enceinte de Mélanie, et nous avons décidé de nous marier. Il regarda autour de lui, puis reporta son attention sur Amanda.

Je savais que nous faisions une erreur, que notre

conception de l'amour et du mariage était trop différente pour que notre union soit harmonieuse. Mais lorsque Mélanie est née, contre toute attente, j'ai espéré que l'amour maternel aiderait Erika à se stabiliser. Il poussa un soupir.

Je me suis trompé. Et vous ? Avez-vous brisé de nombreux cœurs sur votre passage ? Surprise par cette question inattendue, Amanda

secoua la tête en souriant.

Je ne suis pas du tout le genre de femme à briser des cœurs. Il la dévisagea avec intensité.

Allons, qu'est-ce qui vous fait dire cela?

Elle eut un rire gêné.

Je ne suis pas particulièrement fascinante et je

n'ai jamais éveillé de grande passion chez personne. Amanda évita le regard de Sawyer en s'efforçant de ne pas penser à un être chez qui elle avait apparemment éveillé un sentiment passionné, un jeune homme qui, à présent, était mort.

Au contraire, objecta Sawyer.

Elle ramena les yeux vers lui.

Je vous trouve fascinante à bien des égards, affirma-t-il. L'air sembla se retirer de la pièce, rendant la respiration de la jeune femme difficile. Lesquels ? parvint-elle à demander. Il se leva, s'approcha d'elle et lui tendit la main. Sortons de cette chambre. Elle exhale le malheur. Elle le laissa l'entraîner jusqu'au sommet des marches, où il lui lâcha la main pour la précéder dans l'escalier en direction du rez-de-chaussée. Il alla jusqu'au salon, et ouvrit les portes-fenêtres qui menaient au patio. Et si nous sortions prendre un peu d'air frais ? Elle le suivit à l'extérieur, où l'air nocturne, chaud et parfumé, les enveloppa. Le bourdonnement des insectes s'élevait des marécages, entrecoupé par le clapotis occasionnel d'un animal plongeant dans ses eaux boueuses. Sawyer se tenait si près d'Amanda qu'elle percevait le parfum épicé de son eau de toilette. Beaucoup d'hommes trouvaient Erika séduisante, à cause de son côté expansif et extravagant.

Mais moi, ce sont votre calme et votre sang-froid qui

me fascinent, et je suis profondément charmé par votre douceur à l'égard de Mélanie. Une fois de plus, Amanda eut l'impression que l'air lui manquait. Sawyer essayait-il de la flatter? De la manipuler afin de s'en faire une alliée, dans la débâcle qu'il subissait ? Il s'éloigna d'elle de quelques pas et contempla la pleine lune, suspendue encore bas dans le ciel.

Johnny parlait beaucoup de vous, à l'université.

De sa petite sœur, qui semblait mieux diriger sa vie

qu'il n'espérait jamais y parvenir.

Amanda sourit, envahie par une bouffée d'amour à l'évocation de son frère.

Johnny ne semble pas réussir à trouver sa juste place dans l'existence.

Et vous avez trouvé la vôtre ? demanda Sawyer, les yeux brillants.

Je pensais y être parvenue.

Il demeura silencieux, comme s'il attendait qu'elle poursuive. Mais elle n'était pas encore prête à lui révéler l'événement tragique qui avait fait dérailler son destin.

Il arrive que la vie place des obstacles sur notre

route qui en détournent la trajectoire, se contenta-t-elle d'ajouter. Sawyer eut un rire triste.

J'en sais quelque chose.

Préférant détourner la conversation, Amanda demanda :

Qu'est-ce qui vous a poussés, vos amis et vous,

à fréquenter Riverhead alors que vous viviez en

Louisiane ?

A l'époque, mes camarades et moi-même avions

envie de nous évader de Conja Creek et de sortir du

giron de nos parents. Et comme Riverhead est une

université très prestigieuse, nous avons choisi le Missouri.

Le Cercle de la Fraternité, murmura doucement

Amanda. Johnny était très heureux lorsque vous l'avez accueilli au sein de votre groupe. C'est seulement grâce à une bourse qu'il avait été accepté à Riverhead, et il craignait de s'y sentir mal à l'aise, mais à vous cinq, vous avez fait de ces quatre années universitaires les meilleures de son existence.

Un sourire vint adoucir les traits de Sawyer, le rendant terriblement séduisant.

Elles ont été les meilleures pour la plupart

d'entre nous, et Johnny est un type formidable, affirma- t-il.

Vous êtes devenu architecte et je sais que Lucas est shérif. Mais qu'est-il advenu des autres membres de votre confrérie ? s'enquit Amanda, poussée par la curiosité.

Jackson Burdeaux est aujourd'hui un avocat

réputé, qui a ses bureaux aussi bien à Conja Creek qu'à

Baton Rouge. Clay Jefferson est psychiatre, et j'ai

perdu la trace de Beau. Il a quitté la région il y a plusieurs années de cela, pour la côte Ouest. Amanda savait ce que faisait Sawyer. Il bavardait

de tout, sauf de l'essentiel, sauf du

fait que le temps qui lui restait à passer en liberté était compté.

Qu'allez-vous faire, Sawyer ? demanda-t-elle

doucement. De nouveau, il regarda la lune, comme s'il cherchait dans le ciel des réponses à tous ses problèmes. Il soupira et ramena les yeux vers elle.

de tout et de rien

Jusqu'à maintenant, j'avais placé tous mes

espoirs et ma confiance en Lucas. Je comptais sur lui pour découvrir l'assassin d'Erika. Lucas est intelligent, c'est un bon shérif, et j'étais certain qu'il résoudrait ce crime sans difficulté.

Mais cela n'a pas été le cas.

Je sais. Et je commence à penser que si je veux

éviter la prison, je vais devoir mener ma propre enquête. Amanda fronça les sourcils.

Que voulez-vous dire ?

Je vais devoir me rendre dans les endroits et les

clubs qu'Erika fréquentait. Je vais devoir interroger les personnes susceptibles de savoir avec qui elle couchait, avant qu'elle ne soit assassinée. Traversé par une idée, Sawyer étrécit légèrement

les yeux.

Pourquoi ne viendriez-vous pas avec moi ? Les

gens seraient peut-être plus enclins à se confier à une

femme, une inconnue, qui plus est, qu'à moi. Nous pourrions y aller samedi soir. Je demanderai à Lillian de garder Mélanie.

Amanda savait qu'en acceptant la requête de Sawyer, elle s'investissait beaucoup trop dans cette affaire. Mais la supplique qu'elle lut dans ses yeux la bouleversa au point qu'elle se surprit à acquiescer. Au même moment, un bruissement, à la surface de l'eau, résonna dans le lointain, suivi du cri affolé d'un petit animal. Amanda frissonna, en se demandant à quel piège elle s'était elle-même fait prendre.

Le samedi matin, Amanda, Sawyer et Mélanie prenaient leur petit déjeuner dans la salle à manger lorsqu'on sonna. Un moment plus tard, Helen introduisit un grand gaillard blond, que Sawyer présenta comme son associé, Adam Kincaid. Voici donc la charmante Amanda ! s'exclama le nouveau venu, une lueur enjôleuse étincelant dans ses

yeux bleus. Sawyer n'a fait que chanter vos louanges, depuis le jour où vous avez commencé à travailler pour lui.

Assieds-toi, Adam, et cesse d'abuser de ton charme, intervint sèchement Sawyer.

Ah ! Mais user de mon charme est ce que je sais

le mieux faire, répliqua l'intéressé avec un clin d'œil complice à l'adresse d'Amanda. Il s'assit à côté de Mélanie, se pencha vers elle et fit

semblant de sortir une pièce de vingt-cinq cents de derrière l'oreille de la fillette. Mélanie prit la pièce avec un sourire, puis elle fixa son père avec un regard interrogateur.

Oui, tu peux y aller, concéda ce dernier.

Avec un autre sourire à l'intention d'Amanda, l'enfant sortit en hâte de la pièce. Sawyer lui avait promis de l'emmener en ville afin de lui acheter un cadeau dès qu'elle aurait rangé sa chambre. C'était le jour de congé d'Amanda, et Lillian devait venir la chercher pour remmener déjeuner. Plus tard dans la soirée, elle et Sawyer ressortiraient en ville, dans l'espoir d'obtenir des renseignements concernant l'amant d'Erika.

Tout en se penchant pour prendre une brioche, Adam affirma :

Personne ne sait faire les brioches comme

Helen. Il l'ouvrit en deux et s'empara du couteau de Sawyer, afin de la beurrer.

Je vous prie d'excuser mon associé, dit Sawyer.

Il vient souvent chaparder un petit déjeuner, le samedi matin.

Au même moment, Helen franchit la porte, une assiette d'œufs au bacon et une tasse de café dans les mains. Elle les posa devant Adam, qui lui sourit.

Ah ! Merveilleuse Helen, vous éclairez ma matinée de votre seul sourire.

La vieille dame fronça les sourcils avec sévérité.

Et vous, vous êtes toujours aussi doué pour les boniments.

Helen, vous m'offensez ! protesta Adam.

L'intéressée renifla avec mépris, avant de ressortir.

Parmi tous tes employés, je ne comprendrai

jamais pourquoi tu as choisi de ne garder que cette

vieille fille aigrie, observa Adam.

Parce que, après la mort d'Erika, c'est la seule

qui me soit restée loyale et qui ait accepté de demeurer à mon service, répondit Sawyer. De plus, elle adore Mélanie, et ce sentiment est réciproque. Voilà donc pourquoi si peu de gens travaillaient ici, comprit Amanda. D'autre part, un peu plus tôt ce matin elle s'était étonnée auprès de Sawyer de l'isolement de Mélanie, qui ne semblait fréquenter aucun enfant de son âge. Il lui avait alors expliqué que, depuis la mort

d'Erika, il avait préféré tenir sa fille à l'écart du monde extérieur. Par crainte qu'elle ne soit blessée par certains commérages ou certaines remarques cruelles. Adam se tourna vers Amanda.

Je suppose que vous savez ce qui est arrivé à

Erika. Ce malheureux garçon s'est retrouvé du jour au lendemain dans un drôle de pétrin, remarqua-t-il en

désignant Sawyer. Il reporta son attention sur son associé.

Tu n'as qu'un mot à dire, je te rachète tes parts du cabinet et tu quittes tranquillement le pays. Sawyer haussa un sourcil.

Pourquoi ferais-je une chose pareille, alors que je suis innocent ?

De nombreux innocents ont passé leur existence

derrière des barreaux, observa Adam.

Merci de me le rappeler, rétorqua Sawyer.

Je tiens juste à ce que tu sois prêt à affronter ce

que l'avenir pourrait te réserver, affirma son associé. Après cela, il s'adressa à Amanda et voulut savoir d'où elle venait et si elle aimait la Louisiane. Lorsqu'au bout d'un moment, la conversation s'orienta vers le dernier projet de construction des deux

architectes, Amanda s'excusa et monta rejoindre Mélanie. Depuis le seuil de la porte de communication, elle regarda la fillette ranger ses jouets. Tu as fait du très bon travail, assura-t-elle en admirant l'ordre qui régnait dans la pièce. Ton papa va être fier de toi. Mélanie sourit. Puis, pendant que la petite fille achevait sa tâche, Amanda s'apprêta pour son rendez- vous avec Lillian. Elle se réjouissait à l'avance de pouvoir bavarder un moment entre femmes. Un bon moyen de détourner son esprit de la nuit qui l'attendait. Ce soir, elle et Sawyer avaient prévu de se rendre en ville afin d'explorer l'univers d'Erika. Depuis qu'ils

avaient investigué la chambre de cette dernière, trois

jours auparavant, ils avaient pris l'habitude de passer la soirée ensemble. Une fois Mélanie endormie, Amanda le rejoignait au rez-de-chaussée afin de partager un café ou un verre de vin. Une fois, ils s'étaient retrouvés dans le patio et avaient marché jusqu'aux abords du marécage, où Sawyer avait semblé puiser des forces dans la nature sauvage qui les entourait. Durant ces moments, ils avaient abordé toutes

sauf celui du meurtre d'Erika ou de la

raison qui avait poussé Amanda à démissionner de son précédent emploi. A chaque instant qu'ils passaient ensemble, elle sentait une étrange tension monter entre eux. Une tension dont elle avait fini par comprendre qu'il s'agissait d'une forte attirance mutuelle. Bien au-delà de cette attirance physique, elle ressentait une affinité particulière avec Sawyer. Le profond sentiment de solitude qu'elle percevait en lui résonnait étrangement avec celui qu'elle éprouvait depuis toujours. Un sentiment qui lui semblait n'avoir

sortes de sujets

jamais non plus quitté Sawyer, même durant ses années de mariage. Elle devait constamment se souvenir que l'existence de cet homme se réduisait à un chaos indescriptible, et qu'il ne s'y trouvait aucune place pour elle. Cependant, au cours de la semaine qui venait de s'écouler, elle aurait pu l'oublier à plusieurs occasions :

chaque fois que le regard de Sawyer s'était attardé sur elle, ou chaque fois qu'elle avait senti qu'il la désirait. Sawyer et Mélanie partirent pour la ville aux alentours de 11 heures, et Lillian vint chercher Amanda à midi. Quelques minutes plus tard, elles étaient toutes deux installées dans la voiture, en direction de Conja Creek. J'imagine que rien n'a changé, du côté de Mélanie ? demanda Lillian tout en abordant prudemment les virages de la route étroite. Elle ne parle toujours pas ? Non, rien n'a changé, répondit Amanda. Tout en prononçant ces mots, elle fut envahie par une vague de découragement, avant de se rappeler que seul le temps guérirait Mélanie.

Même si elle ne parle pas, elle est adorable,

ajouta-t-elle. J'ai installé un tableau dans sa chambre, ce qui lui permet de communiquer par l'écriture.

C'est une enfant merveilleuse. Hélas, je ne suis

pas sûre qu'Erika ait compris la chance qu'elle avait.

Sawyer m'a dit qu'il avait eu l'intention de

divorcer. Lillian soupira.

Je ne suis pas surprise. Mais s'il l'avait fait,

Erika lui aurait mené une vie d'enfer. Cette situation lui convenait parfaitement Elle était libre d'agir à sa guise, tout en restant officiellement sa femme et en jouissant du confort qu'il lui apportait. Comme elles atteignaient le centre de Conja Creek, Lillian désigna, au passage, plusieurs boutiques à Amanda.

Là, c'est Linda Coiffure. N'y mettez jamais les

pieds. La patronne veut toujours imposer ses goûts, et son style est très démodé. Allez plutôt chez Cheveux et

Ongles, en bas de la rue. Le temps qu'elles atteignent le restaurant où elles devaient déjeuner, La Cuisine du Bayou, Amanda

savait où acheter ses vêtements, où prendre ses repas et où trouver les dernières chaussures à la mode.

Ce n'est pas la Cinquième Avenue à New York,

mais comme il y a pas mal d'argent, par ici, on trouve des boutiques tout de même plus élégantes que dans la

plupart des autres villes de province, affirma Lillian. Elle se gara devant le restaurant et éteignit son moteur.

C'est mon endroit favori. Rien dans leur menu

ne correspond à mon régime amincissant, mais je m'autorise un écart une fois par semaine. Amanda sourit. Il n'y avait pas un seul millimètre de chair superflue sur le corps de Lillian. De son côté, elle cherchait toujours à perdre deux ou trois kilos, mais une fois assise dans le restaurant, abandonnant toute retenue, elle commanda une énorme assiettée de

crevettes, accompagnées d'une montagne de frites. Lillian choisit des langoustines et, pendant qu'elles dégustaient leur repas, cette dernière parla de Conja Creek.

A l'origine, cette ville a été fondée par une

dizaine de familles de planteurs, lesquelles ont toutes accumulé des fortunes considérables au cours du

temps. Sawyer et ses camarades d'université en sont

tous issus, mais jamais vous ne le devineriez. D'après ce que m'avait confié Erika, ils ont fait le serment, à l'époque, de vivre sans aucun luxe ostentatoire et de s'attacher à servir la société ou une bêtise de ce genre.

Je trouve cela admirable, observa Amanda.

Lillian sourit.

Oui, bien sûr, mais cela exaspérait Erika. Elle se plaignait du fait qu'en dehors de la maison dans

laquelle ils vivaient, Sawyer ne se comportait pas comme s'il était riche. Je crois qu'en l'épousant elle avait imaginé une existence plus prestigieuse, ponctuée de voyages en Europe et de shopping dispendieux à Paris.

D'après ce que j'ai vu dans sa chambre, Sawyer était très généreux.

Amanda baissa les yeux sur son assiette et prit une dernière crevette. Lorsqu'elle les leva de nouveau vers Lillian, celle-ci la fixait avec un regard si spéculateur qu'elle demanda :

Quoi? Qu'ya-t-il ?

Amanda, vous semblez être une fille bien. Je ne

voudrais pas vous voir vous engager sur un plan trop

personnel avec Sawyer. Il s'agit d'un homme qui vient

de perdre sa femme, un homme qui souffre de solitude et pour qui vous pourriez représenter un attirant objet de réconfort, à la fois commode et accessible. Amanda sentit une rougeur soudaine lui monter aux joues.

Je n'ai pas l'intention de m'engager dans une

quelconque relation avec Sawyer, s'empressa-t-elle de répondre. Je suis la gouvernante de sa fille, rien de

plus. Lillian piqua sa fourchette dans une langoustine. Je ne souhaite pas que vous souffriez, c'est tout.

Croyez-moi, il ne peut rien arriver de pire à une femme que de tomber amoureuse d'un homme qui n'est pas le bon.

Je sais. J'ai déjà fait ça, répliqua Amanda en

pensant à Scott, le garçon dont elle avait cru qu'il l'aimait, mais qui s'était détourné d'elle dès l'instant où elle s'était trouvée confrontée à des difficultés. Aujourd'hui, le souvenir de Scott ne la tourmentait plus, ce qui la forçait à s'interroger sur la profondeur de ses sentiments pour lui.

Sawyer m'a demandé de garder Mélanie pour la nuit. Il m'a dit que vous alliez faire le tour des clubs de la ville et poser des questions, dans l'espoir de découvrir avec qui Erika avait une liaison. Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? C'est en effet ce que nous avons prévu de faire, confirma Amanda. A cette pensée, elle sentit les battements de son cœur s'accélérer légèrement dans sa poitrine. Mais cette sensation n'était pas causée par la perspective de passer l'entière soirée seule en compagnie de Sawyer, se dit la jeune femme avec fermeté. Elle préféra imaginer que son émoi provenait du fait qu'ils allaient se lancer sur les traces d'un meurtrier.

5

Tandis que Sawyer s'éloignait de la maison des Cordell, où il venait de déposer Mélanie pour la nuit, ses pensées s'orientèrent vers la soirée à venir. Il était conscient que, à chaque heure qui s'écoulait, le temps qui lui restait à passer en liberté était de plus en plus compté. D'un moment à l'autre, Lucas allait devoir l'arrêter, et, à moins qu'il ne trouve lui-même un autre suspect, son ami n'allait pas pouvoir repousser indéfiniment cette échéance. Il resserra nerveusement les mains autour du volant de sa voiture. Lorsque Erika avait insisté pour désigner James et Lillian comme le parrain et la marraine de Mélanie, il n'avait jamais imaginé qu'un jour viendrait

où il serait contraint de leur confier totalement l'éducation de sa fille. Hélas, il n'y avait pas d'autre solution. Ses propres parents, ainsi que ceux d'Erika, étaient morts. Il n'existait ni oncle, ni tante, ni aucun autre membre de la famille pour prendre soin de Mélanie. Sawyer préférait certainement la savoir avec James et Lillian qu'à la merci d'un quelconque système institutionnel. Bien sûr, le meilleur scénario serait que le coupable soit identifié et qu'il puisse veiller personnellement sur sa fille. Il se gara devant sa maison et ses pensées se tournèrent vers Amanda. Après Mélanie, la jeune femme était devenue le deuxième point lumineux de son existence assombrie. Il puisait un certain réconfort dans les conversations anodines qu'ils partageaient durant les repas, et dans la relation affectueuse qu'elle construisait spontanément avec Mélanie. Il appréciait sa compagnie et lui était reconnaissant du fait que, en dépit de toutes les apparences, elle semblait croire à son innocence. Il avait sérieusement besoin d'un allié, dans le désarroi qui était le sien.

Au cours de ces soirées, il sentait parfois le regard de la jeune femme s'attarder sur lui. A certains moments, il sentait une étrange tension faire vibrer l'atmosphère entre eux. Une tension qui n'avait rien de désagréable. Sawyer coupa son moteur, mais au lieu de descendre, il resta assis dans sa voiture, à regarder la maison où il avait jadis pensé trouver le bonheur en y fondant une famille. Ses rêves avaient volé en éclats. Personne n'avait jamais été heureux entre ces murs et son mariage s'était achevé par la plus épouvantable des tragédies. A l'évocation du meurtre d'Erika, il se dit qu'il était grand, temps d'appeler Jackson Burdeaux, son vieux camarade d'université, avocat réputé et l'un des membres du Cercle de la Fraternité. Il aurait même dû le faire depuis longtemps. Depuis la mort de son épouse, il évoluait dans une sorte de brouillard, et cela faisait à peine une semaine

que la gravité de sa propre situation lui était apparue clairement. Il avait fini par comprendre qu'il ne pouvait

et qu'il

pas compter sur Lucas pour le disculper devait se préparer au pire.

Tout en sortant de sa voiture, Sawyer se promit

d'appeler Jackson le lundi matin suivant à la première heure. Il avait été stupide de ne pas le faire dès l'instant où la police avait retrouvé le cadavre d'Erika. Il avait été stupide à bien des égards. Et ce soir, lui et Amanda allaient s'introduire dans l'univers d'Erika, dans l'espoir de découvrir qui aurait pu avoir intérêt à la tuer. Il entra dans la maison et alla directement dans son bureau afin d'y attendre Amanda. Il lui avait donné rendez-vous bien après le dîner, car le monde de la nuit qui avait été celui d'Erika ne s'animait jamais très tôt dans la soirée. Il venait de s'asseoir à sa table de travail lorsque Helen apparut dans l'encadrement de la porte.

Je m'en vais, annonça-t-elle. A demain.

Normalement, le dimanche était le jour de congé d'Helen. Cependant, depuis la mort d'Erika, la vieille dame avait refusé de prendre une seule journée pour

elle, répugnant à les laisser se débrouiller seuls, lui et Mélanie.

Merci, Helen, répondit Sawyer.

La cuisinière se détourna pour partir, mais il la rappela. Helen, je ne crois pas vous avoir jamais dit à quel point j'apprécie le fait que vous soyez restée parmi nous. Elle eut un sourire crispé, Vous n'avez pas à me remercier. Vous devriez savoir que je ferais n'importe quoi pour Mélanie, répliqua-t-elle. Bonne nuit. Après son départ, Sawyer se laissa aller contre le dossier de son siège, ferma les yeux et se frotta le front avec lassitude. La voix d'Amanda le fit sursauter. Vous n'avez pas l'air d'un homme prêt à explorer les clubs de la ville jusqu'au bout de la nuit. Il ouvrit les yeux, pour découvrir la jeune femme sur le seuil de la porte, et en eut le souffle à moitié coupé. Cela faisait une semaine qu'il la côtoyait tous les jours, mais il ne l'avait jamais vue ainsi qu'elle lui apparut en cet instant. Ses jambes étaient serrées dans un jean noir, et un corsage turquoise, près du corps, soulignait la courbe de sa poitrine et rehaussait le bleu de ses yeux. Elle

portait de longues boucles d'oreilles turquoise et noir,

et son maquillage était plus prononcé que d'habitude. Jusqu'ici, même si elle était jolie, elle avait toujours eu l'allure discrète d'une gouvernante. Soudain, elle s'était transformée en une femme éblouissante. Le regard de Sawyer s'attarda sur ses lèvres délicieusement ourlées et maquillées de rose pâle. Ma tenue n'est-elle pas assez habillée ? demanda-t-elle, visiblement gênée par l'insistance de son regard.

Non, pas du tout. Vous êtes superbe, répondit Sawyer.

Son pouls, qui s'était accéléré à ce spectacle, ne semblait nullement décidé à recouvrer un rythme normal.

On y va ? murmura-t-il.

Quelques instants plus tard, tous deux assis dans sa voiture, ils roulaient en direction de Conja Creek.

Vous êtes certain que Mélanie se sentira bien chez James et Lillian ? demanda Amanda. Oui. Elle y sera très bien. Même du vivant d'Erika, il lui arrivait d'y passer la nuit. Ils n'ont pas eu d'enfants ?

Non. Ils n'en ont jamais eu. Ce n'était pas leur choix, mais ils ont fini par s'habituer à vivre sans enfants. Et même si Lillian adore s'occuper de Mélanie, je ne l'imagine pas non plus mère à plein temps. Le parfum d'Amanda parvenait aux narines de Sawyer. C'était un parfum doux et fleuri qui, sans être agressif, n'en était pas moins sensuel. Ce fut à ce moment-là qu'il comprit qu'il la désirait, et que ce désir s'était intensifié au fur et à mesure des jours et des instants passés en sa compagnie. Mais c'était un désir auquel il n'avait pas l'intention de céder. Sachant qu'il risquait à tout moment d'être incarcéré, peut-être pour le restant de ses jours, seul un égoïste se serait autorisé à entamer une aventure amoureuse avec une femme. Or Sawyer ne se voyait pas comme un égoïste. Pour le moment, il était simplement un homme désespéré, prêt à tout entreprendre pour trouver l'assassin de sa femme et se disculper du crime dont on l'accusait injustement. Notre première étape se fera dans un bar appelé Le Pays Cajun, annonça-t-il. Un lieu très ordinaire, qui se trouve en lisière de la ville. George m'a dit que c'était un des endroits de prédilection d'Erika.

Après un bref silence, Amanda observa :

Je ne comprends pas pourquoi une femme qui

avait tout ce que possédait Erika a pu fréquenter des lieux tels que celui que vous me décrivez. Je veux dire, elle vous avait. Elle avait Mélanie, elle avait une

maison superbe. Bref, elle possédait tout ce dont rêvent la plupart des femmes. Sawyer demeura silencieux à son tour, l'esprit traversé par les mêmes questions, avant de dire :

D'après Lillian, Erika avait eu une enfance difficile. Elle a toujours refusé de me parler de sa famille. Tout ce que je sais, c'est qu'elle ressentait comme un vide en elle, qu'elle essayait constamment de combler. Je ne pouvais pas combler ce vide. Mélanie non plus. Et je doute que qui que ce soit aurait pu y parvenir.

C'est tragique, énonça doucement Amanda.

Je lui avais conseillé des dizaines de fois de se faire aider par un de mes anciens camarades

d'université, qui est psychiatre. Mais elle a toujours refusé.

Dans ce cas, vous ne pouviez rien faire d'autre pour elle.

Si. Je regrette de ne pas m'être montré plus

persuasif à ce sujet, déclara Sawyer d'une voix étranglée. Il s'éclaircit la gorge, puis changea subitement de sujet.

Comment trouvez-vous Mélanie ? Avez-vous

remarqué une amélioration de son état ? Un signe indiquant qu'elle va mieux, et qu'elle serait sur le point de reparler?

La jeune femme eut un sourire compatissant.

Ça ne marche pas comme ça, Sawyer. Ce n'est

pas comme une maladie physique. Je n'ai aucun moyen concret d'examiner Mélanie et de savoir si elle sera bientôt prête à reparler. La seule chose que je puisse vous dire, c'est qu'elle semble me faire confiance et qu'elle et moi nous rapprochons chaque jour davantage.

J'en suis heureux, affirma Sawyer.

Il se sentit traversé par une immense vague de réconfort à l'idée que sa fille ait quelqu'un à qui elle

pouvait faire confiance, quelqu'un sur qui s'appuyer et qui soit totalement étranger au drame qu'elle avait vécu.

Amanda et lui demeurèrent silencieux le restant du trajet. Une dizaine de minutes plus tard, il s'engagea dans l'allée de graviers menant à leur premier lieu d'investigation. Le Pays Cajun était un bâtiment isolé, tout en longueur et au toit de tôle. Le parking était plein à craquer. Sawyer s'y gara, l'estomac serré à la perspective de ce qui les attendait. Bien que les vitres de la voiture soient fermées, les accents rauques d'une musique leur parvenaient. De la musique cajun traditionnelle, avec des accordéons actionnés par des bras vigoureux, des violons endiablés et un rythme marqué par le tintement aigrelet de triangles. Une foule excitée devait remplir le bar. Une foule peut-être même dangereuse, enivrée par l'alcool et la musique.

J'ai fait une erreur, affirma-t-il en regardant Amanda. Je n'aurais pas dû vous emmener ici.

Ne dites pas de sornettes, répliqua la jeune

femme sur un ton acerbe. En fait, je suggère que vous me laissiez parler. Ainsi que vous l'aviez supposé, les gens seront peut-être plus enclins à se confier à moi qu'à vous.

Elle ouvrit sa portière. Allez, maintenant que nous sommes là, tentons de voir ce que nous pouvons découvrir. Sawyer sortit de la voiture à contrecœur et ils marchèrent ensemble vers la porte du bar. L'air empestait la sueur et la bière, et des éclats de rire se mêlaient à la musique. Dès l'instant où ils entrèrent dans le bar enfumé et obscur, Sawyer prit Amanda par le coude, comme pour indiquer aux autres hommes qu'elle était avec lui. Le centre de l'espace était occupé par une petite piste de danse, couverte de monde. Sans lâcher Amanda, Sawyer se faufila à travers la foule en direction du bar, où il venait de repérer deux tabourets libres. Tout en avançant, il remarqua plusieurs regards masculins qui se posaient sur Amanda, et resserra alors son étreinte autour de son bras. Ils se hissèrent sur les tabourets. Après avoir commandé deux bières au barman, Sawyer pivota sur le sien afin de scruter la foule. Même s'il ne remarquait aucun visage familier, cela ne signifiait pas que quelqu'un, parmi l'assistance, ne l'avait pas reconnu.

Combien des hommes ici présents ce soir avaient- ils côtoyé Erika? Avaient-ils tous dansé et bu avec elle? Ce n'était plus l'époux, maintenant, qui cherchait à savoir avec lequel d'entre eux elle avait pu s'acoquiner, mais c'était l'homme injustement soupçonné de son assassinat. Allait-il trouver une réponse, ici ? Quelqu'un, dans ce lieu, savait-il avec qui Erika avait eu une liaison avant de disparaître ? Et cet homme l'avait-il tuée ?

Amanda regarda autour d'elle avec curiosité. Ce genre d'endroit lui était totalement étranger. Cette musique lui était également inconnue, mais son rythme entraînant forçait son pied à battre la mesure. La tête rejetée en arrière et tapant frénétiquement des pieds, les

danseurs se déhanchaient sur la piste, sans plus aucune

retenue. Elle prit une gorgée de bière glacée et glissa un bref regard en direction de Sawyer. Serré dans son jean et son T-shirt noir dont le coton épousait étroitement ses larges épaules, il lui parut très sexy. Reportant son attention sur la piste de danse, elle s'imagina, tenue dans ses bras puissants. Elle s'imagina goûtant la saveur de ses lèvres, qui pouvaient sourire si facilement et l'instant d'après se réduire à une ligne mince et sévère, dès qu'il était contrarié. Les paroles de Lillian lui revinrent brutalement à

pour qui vous pourriez

l'esprit. « Un homme

représenter un attirant objet de réconfort, à la fois commode et accessible. » Oh ! Au moment où Sawyer lui avait pris le bras, en entrant dans ce bar, elle aurait pu, un instant, s'imaginer qu'ils étaient un couple. Mais si elle était venue ici avec Sawyer, ce n'était pas pour un tête-à-tête en amoureux. C'était dans un but bien précis, se rappela la jeune femme. Elle se tourna vers le barman et, après lui avoir décoché son sourire le plus enjôleur, hasarda :

Je me demandais si vous n'avez pas connu mon amie, Erika Bennett?

Le sourire du barman disparut d'un seul coup.

Je la connaissais, oui, répondit-il. Mais

vous

savez qu'elle est morte ? ajouta-t-il de manière hésitante, et tout en glissant un bref regard en direction de Sawyer. Ce dernier se leva de son siège et s'éloigna un peu du bar. Il devait espérer que l'employé du club serait

plus enclin aux confidences en dehors de sa présence, imagina Amanda.

Je sais. Mais c'était une très bonne amie à moi,

et je cherche à savoir ce qui lui est arrivé exactement. Elle m'a toujours dit qu'elle adorait venir ici, que c'était son club préféré Le barman retrouva son sourire.

Sacrée Erika, il faut dire qu'elle était un peu cinglée. Dès qu'elle arrivait, la musique paraissait aussitôt plus endiablée, et la fête plus intense.

Je cherche à découvrir qui aurait pu souhaiter

lui nuire, insista Amanda. Il lança un regard soupçonneux en direction de Sawyer.

Vous ne croyez pas que c'est lui qui l'a tuée?

Dans le coin, on a vu des types assassiner leur femme pour moins que ça.

Non, c'est quelqu'un d'autre qui l'a tuée, affirma Amanda avec assurance. Ce que je voudrais savoir,

c'est si Erika fréquentait quelqu'un. S'il y avait un homme en particulier avec qui elle venait ici ou que vous auriez vu en sa compagnie?

Elle a arrêté de venir ici environ deux mois

avant sa disparition. Je m'étais dit qu'elle avait peut- être fini par s'acheter une conduite. Amanda s'efforça de dissimuler sa déception. Où pouvait donc être Erika, lorsqu'elle laissait sa fille et son époux seuls? Et avec qui? Puisque, à en croire le barman, ce n'était pas ici qu'elle passait ses nuits, les mois qui avaient précédé sa mort. Quelqu'un, dans

cette ville, l'avait forcément aperçue en compagnie de son amant. Donc, vous ne l'avez jamais vue avec un homme en particulier ? demanda-t-elle une dernière fois. L'homme attrapa un chiffon mouillé et se mit à essuyer le comptoir devant elle.

Ecoutez, je ne veux pas d'ennuis. Je suis là pour

faire mon travail et toucher mon salaire à la fin du mois. Un point c'est tout.

Mais vous avez forcément vu quelque chose,

insista Amanda. S'il vous plaît. Nous avons vraiment

besoin de trouver des réponses à nos interrogations.

Il donna un dernier coup de chiffon sur le zinc, puis se pencha vers elle et, comme à regret, murmura :

Il y a bien un homme avec qui j'ai vu Erika

repartir d'ici, à deux reprises. C'est le shérif. A ces mots, Amanda sentit les battements de son cœur s'interrompre un bref instant.

Le shérif? Vous voulez parler de Lucas

Jamison?

C'est cela. Les deux fois, ils sont repartis

ensemble, aussitôt après son arrivée à lui. Je m'étais

même dit que c'était peut-être son mari qui avait envoyé le shérif la chercher, afin de la ramener à la maison. Amanda lança un coup d'œil furtif en direction de Sawyer. Lucas Jamison? La jeune femme répéta ce nom dans sa tête, avec perplexité. En plus d'être le

shérif de Conja Creek, c'était l'un des membres du Cercle de la Fraternité, et un ami intime de Sawyer. Lucas avait-il trahi son ami? se demanda-t-elle. Il était effrayant de penser que l'homme qui risquait d'arrêter Sawyer pouvait être le véritable coupable du crime dont on l'accusait. Ne tire pas de conclusions trop hâtives, s'admonesta-t-elle. Comme son informateur s'éloignait pour servir quelqu'un d'autre, Sawyer reprit sa place à côté d'elle. Avez-vous appris quelque chose ? lui demanda- t-il discrètement. Elle ignorait comment il réagirait en apprenant ce qu'elle venait d'entendre, et préféra attendre d'être ailleurs pour le lui répéter. Allons-nous-en, suggéra-t-elle tout en se glissant à bas de son tabouret. De nouveau, Sawyer saisit Amanda par le bras, afin de la guider à travers la foule. Tandis qu'ils avançaient vers la sortie, elle était consciente de la proximité de son corps contre le sien, elle sentait la chaleur de sa main sur sa peau, et son parfum épicé et masculin, déjà familier.

Une fois dehors et tout en se dirigeant vers la

voiture, elle chercha la meilleure façon de rapporter à Sawyer ce qu'elle venait d'apprendre. Dès qu'ils furent assis dans le véhicule, il se tourna vers elle.

Alors, que vous a dit ce barman ?

Qu'Erika avait cessé de venir ici environ deux mois avant son décès, déclara Amanda. Sawyer fixa l'entrée du club à travers le pare-brise.

Si ce n'était pas ici qu'elle passait ses soirées, où diable allait-elle?

N'y a-t-il pas d'autres endroits comme celui-ci, à Conja Creek?

Il en existe un ou deux. Mais, d'après ce que m'a

confié George, Erika n'aimait aucun autre bar ni aucun autre club de la ville.

Vous voulez que nous essayions tout de même ?

suggéra Amanda. Quoi qu'il décide, elle n'avait pas envie de lui parler de Lucas avant qu'ils n'aient regagné la maison. Il soupira et se passa une main sur le front avec lassitude.

Non. Rentrons. Venir ici était une idée stupide,

de toute façon. Il démarra son véhicule, sortit du parking et reprit la route étroite qui menait à sa propriété. Comme aucun d'eux n'ouvrait plus la bouche, le silence, dans l'habitacle, devint rapidement pesant. Quelle serait la réaction de Sawyer quand elle lui révélerait ce que lui avait appris le barman ? continuait à se demander Amanda. Car, d'après ce qu'elle savait d'Erika, il n'était pas impossible d'imaginer que cette dernière avait eu une aventure avec Lucas. Sawyer connaissait l'infidélité de sa femme. Mais il n'aurait sans doute jamais supposé que l'un de ses meilleurs amis avait pu le trahir, lui aussi. Une fois à l'intérieur de la demeure, il lui proposa d'aller prendre un café dans la cuisine.

Je n'ai pas envie d'aller me coucher maintenant,

ajouta-t-il.

Oui, mais avant cela j'ai une autre information à

vous communiquer, commença Amanda à contrecœur. Un renseignement que m'a confié le barman du club. Sawyer plongea ses yeux vert foncé dans les siens.

Pour que vous ayez attendu tout ce temps pour

me le dire, il doit s'agir de quelque chose qui ne va pas me plaire. Il n'y avait aucun mot susceptible d'adoucir ce qu'elle avait à dire. Elle débita sa phrase d'un trait :

Il a vu Erika quitter le club, à deux reprises, en

compagnie de Lucas Jamison. Elle vit le regard de Sawyer s'assombrir, mais rien, sur ses traits, ne trahit ses sentiments.

En fait, je ne serais pas étonné qu'Erika ait

trouvé amusant de coucher avec un de mes amis,

répliqua-t-il d'un ton égal.

Mais dans pareil cas, qu'est-ce qui aurait pu

pousser Lucas à l'assassiner ? demanda Amanda. Il est marié ?

Il est divorcé.

Donc Lucas ne pouvait pas craindre qu'Erika

révèle leur liaison à son épouse, poursuivit la jeune femme.

Elle fronça pensivement les sourcils.

Sa réputation de shérif aurait-elle pu en être

ternie, si les habitants de Conja Creek avaient appris qu'il avait une aventure avec une femme mariée ?

— Lucas en a vu d'autres. Il a une sœur cadette très

délurée. Je ne le vois pas se soucier de ce que pensent les gens. Il s'interrompit un instant, puis poussa un soupir. J'ai changé d'avis à propos du café, reprit-il. Allez dormir, Amanda. J'apprécie tout ce que vous avez fait ce soir, mais il est tard et vous devez être fatiguée. Amanda n'était pas fatiguée, mais elle sentait que Sawyer avait envie d'être seul pour digérer ce qu'elle venait de lui apprendre.

Eh bien, je vais vous dire bonne nuit.

Elle le laissa debout dans le vestibule et se dirigea vers l'escalier. Une fois dans sa chambre, trop agitée pour se coucher, elle commença à arpenter la pièce. A sa grande surprise, elle se rendit compte qu'elle ressentait un vide désagréable, du fait de l'absence de Mélanie. Elle avait pris l'habitude de s'asseoir chaque soir sur le rebord du lit de la fillette et de lui parler, avant que celle-ci ne s'endorme. Même si Mélanie ne prononçait jamais un mot, elle n'en communiquait pas moins par ses sourires ou son attitude câline.

La plupart du temps, même après que l'enfant se fût endormie, Amanda restait auprès d'elle un long moment. Cette petite fille si meurtrie par les épreuves qu'elle continuait à traverser s'était profondément insinuée dans son cœur. Elle repoussa le souvenir d'un autre enfant, un adolescent dont la disparition avait bien failli la détruire. Etreinte par une soudaine lassitude, elle se dirigea vers la fenêtre et fixa la nuit au-dehors. Elle distingua alors la silhouette de Sawyer se découpant dans la lueur de la lune, à l'extrémité du ponton, contre les marécages obscurs. Les épaules affaissées, il avait l'air d'un homme qui venait de se rendre compte que son existence s'était effondrée et qu'il était seul. Amanda connaissait ce sentiment. Elle connaissait la souffrance de s'être vue dépossédée de tout, par des circonstances qui avaient entièrement échappé à son contrôle. Sans se donner le temps de réfléchir, elle sortit de sa chambre et dévala l'escalier en direction du rez-de- chaussée.

Puis elle traversa le salon, franchit les portes- fenêtres et suivit le sentier qui menait au ponton.

Sawyer avait dû l'entendre approcher car, sans même se retourner, il remarqua :

Je croyais que vous étiez montée dormir.

J'ai pensé que vous aviez peut-être besoin de parler, hasarda la jeune femme.

Il se tourna vers elle, les traits figés par le chagrin.

Je me demande sans arrêt ce que j'aurais pu

faire pour éviter cette tragédie. Si j'avais divorcé d'Erika plus tôt, rien de tout cela ne serait peut-être arrivé. A l'heure qu'il est, elle serait probablement vivante, et en train de mener la grande vie à Baton Rouge ou à La Nouvelle-Orléans.

Vous ne pouvez pas vous blâmer pour ce qui est

arrivé. Vous n'y êtes pour rien. La vie nous envoie

parfois des épreuves incontournables.

Sawyer inclina la tête et soutint son regard.

La vie vous a-t-elle également envoyé une de

ces épreuves incontournables? Est-ce pour cela que vous êtes ici ? Elle hésita un instant avant de répondre :

Oui. Mais c'est une autre histoire.

Une histoire qu'elle n'était pas certaine de vouloir révéler un jour à Sawyer, songea la jeune femme. Il se retourna en direction des marécages.

Je n'ai jamais eu peur de grand-chose, dans la

vie. Mais en cet instant j'avoue que l'avenir me terrifie.

Il n'y avait rien qu'elle puisse dire. Aucune parole de réconfort qui ne ressemblerait pas à une platitude. Malgré tout, désireuse de trouver un moyen de le rassurer, elle s'approcha de lui et posa une main hésitante sur son bras. Sawyer la regarda et ses yeux prirent une teinte métallique.

Vous êtes une femme très généreuse, n'est-ce

pas, Amanda? J'imagine qu'il doit être facile de profiter de vous. Elle le dévisagea avec surprise.

J'aime à penser que je suis suffisamment intelligente pour ne pas laisser les autres profiter de moi, répliqua-t-elle.

Il fit un pas de plus vers elle et elle sentit la chaleur de son corps se communiquer au sien.

Un homme pourrait facilement être tenté de le faire, dit-il.

Sur ces mots, il tendit la main et saisit une mèche de ses cheveux entre ses doigts. L'air chaud et étouffant sembla se resserrer autour d'eux, au point qu'elle eut du mal à respirer. Brusquement, il emprisonna sa bouche avec la sienne. Ses lèvres étaient dures, et si pressantes qu'elle lui rendit son baiser avec une ardeur dont elle ne s'imaginait pas capable. Puis, soudain, il se ravisa et s'écarta. Une lueur inquiétante étincelant dans son regard, il lui intima, d'une voix tranchante :

Rentrez dans la maison, Amanda. Rentrez vite, avant que nous ne fassions quelque chose que nous regretterions tous les deux. Sans même songer à protester, Amanda se détourna de lui. Puis, le cœur battant et les lèvres encore brûlantes de l'empreinte des siennes, elle regagna la maison en courant.

6

Le lendemain matin, Amanda était dans sa chambre lorsqu'elle entendit Mélanie monter l'escalier en courant. Un instant plus tard, la fillette fit irruption dans la pièce.

Ah, tu es rentrée ! Tu m'as manqué ! s'exclama Amanda.

Mélanie sourit et alla jusqu'au tableau accroché au mur. « Toi aussi, tu m'as manqué », écrivit-elle à l'aide d'un marqueur. Masquant son émotion, Amanda demanda sur un ton léger :

Tu as passé une bonne soirée ?

Mélanie fit un signe d'assentiment, puis elle vint vers la jeune femme et se blottit contre elle. Au début, Amanda avait craint qu'il ne faille beaucoup de temps avant de gagner la confiance de la fillette. En réalité, elle n'avait jamais rencontré une enfant à ce point désireuse de recevoir de l'amour. En fait, Mélanie semblait en avoir été cruellement privée, et, tout en la serrant dans ses bras, Amanda comprit qu'une part d'elle-même en avait manqué tout autant. Qu'allons-nous faire, aujourd'hui ? demanda-t- elle. Et si nous faisions un pique-nique ? Nous pourrions emporter un panier de victuailles sur le ponton et déjeuner là bas. Elle souhaitait que Mélanie s'habitue à ne plus percevoir le ponton uniquement comme un lieu haïssable, mais de nouveau comme un espace aménagé pour s'amuser. A ces mots, l'enfant se crispa légèrement, avant de sembler accepter cette proposition. Parfait, dit Amanda. Nous allons demander à Helen de nous préparer quelque chose de bon, à cette occasion. Mais en attendant, ce doit être l'heure du petit déjeuner.

Bien que ce soit un dimanche, Amanda savait qu'elles trouveraient Helen dans la cuisine. Sawyer lui avait confié que, depuis la mort d'Erika, la vieille dame avait été présente tous les jours afin de prendre soin d'eux. Tout en descendant l'escalier en compagnie de Mélanie, Amanda se prépara à affronter Sawyer. Elle s'était tournée toute la nuit dans son lit en se remémorant le baiser qu'ils avaient échangé. Un baiser qu'elle n'avait pas tenté un seul instant de repousser ! Dieu merci, Sawyer, lui, s'était montré suffisamment sensé pour réagir. Car pour sa part, et dès l'instant où il avait posé sa bouche sur la sienne, toute raison l'avait désertée. Lorsque Mélanie et elle entrèrent dans la salle à manger, Sawyer buvait déjà son café, assis à table. Bonjour, dit-il à l'intention d'Amanda, qui fut soulagée de ne plus voir dans son regard la lueur de désir qui y brillait la nuit passée. Bonjour, lui répondit-elle avant de se glisser sur son siège, en face de Mélanie. Ne serait-ce pas le parfum des délicieux gâteaux à la cannelle d'Helen que je sens là? demanda-t-elle à l'intention de la fillette.

Si. C'est bien cela, répliqua Sawyer tout en

souriant à sa fille. Helen sait à quel point tu les adores. Mélanie se frotta l'estomac avec un air gourmand.

Et pour le déjeuner, nous allons pique-niquer

sur le ponton, annonça Amanda. Le sourire de Sawyer vacilla légèrement sur ses

lèvres, tandis qu'il observait la réaction de sa fille.

Et cela te fait plaisir? s'enquit-il.

Ainsi qu'elle l'avait fait un moment plus tôt, la

fillette hésita brièvement, avant d'acquiescer d'un hochement de tête.

Le ponton est un si bel endroit, affirma Amanda

avec un regard lourd de sens à l'adresse de Sawyer. Nous pourrons y déjeuner en respirant le parfum des fleurs et en regardant les poissons sauter hors de l'eau. Cela paraît si tentant que je vais peut-être être obligé de me joindre à vous, énonça Sawyer. Le petit déjeuner se poursuivit de manière plaisante, avec Sawyer et Amanda qui renchérissaient à tour de rôle sur les images qui allaient s'offrir à eux au cours de ce pique-nique.

Moi, je crois que nous verrons un raton laveur

en train de déguster une banane, supposa Sawyer,

heureux du rire que cette suggestion arracha à Mélanie.

Ou bien un rat musqué en train de jouer du

violon, ajouta Amanda, soulagée par le tour léger qu'avait pris la conversation. Elle avait craint que l'atmosphère entre Sawyer et elle ne soit empreinte d'une certaine gêne, ce matin. Mais pour bannir la gêne, rien ne valait le rire. Jusqu'ici, elle n'avait pas réellement eu l'occasion d'entrevoir ce côté amusant de Sawyer, mais cette facette de sa personnalité la séduisit encore davantage. Ils venaient d'achever leur repas, mais n'avaient pas encore quitté la table, quand Helen fit entrer Lucas Jamison, accompagné d'un autre homme, plus jeune, qu'il présenta comme son adjoint, Ed Maylor. Amanda

sentit une tension immédiate se dégager de Sawyer.

Helen, voulez-vous bien emmener Mélanie dans

la cuisine avec vous? suggéra doucement Sawyer. Un muscle se crispa dans sa mâchoire, tandis qu'il fixait le shérif.

Viens, ma chérie. Tu pourras m'aider à

organiser ce pique-nique, dit la cuisinière en quittant la pièce en compagnie de la fillette.

Lucas, qu'est-ce qui t'amène si tôt un dimanche matin ? s'enquit Sawyer.

Je viens de recevoir un appel anonyme, répondit

l'intéressé. L'atmosphère était si tendue qu'Amanda eut envie de se lever et de s'enfuir de la pièce, mais elle resta

rivée sur son siège, comme un témoin regardant un train dérailler. Et qu'avait à te dire l'auteur de cet appel ? demanda Sawyer. Lucas remua avec gêne d'un pied sur l'autre.

Que la nuit où Erika a été assassinée, tu aurais

enterré quelque chose près de la remise qui se trouve

dans ton jardin. J'ai amené mon adjoint avec moi, afin de contrôler la véracité de cette allégation.

Ce sont des foutaises, et tu le sais parfaitement,

affirma Sawyer en se levant. Mais allons le constater. Il regarda Amanda.

J'aimerais que vous veniez également. Un autre témoin oculaire ne sera pas de trop.

Comme ils franchissaient les portes-fenêtres, il ajouta :

Dis-moi quelque chose, Lucas. Pourquoi ton

informateur a-t-il attendu si longtemps avant de t'appeler ?

Je l'ignore. Cette personne a raccroché avant

que je n'aie le temps de m'en enquérir. Elle avait déguisé sa voix, si bien qu'il m'a été impossible de savoir s'il s'agissait d'un homme ou d'une femme. C'est

sans aucun doute un canular, mais tu sais bien qu'en ma qualité de shérif, j'ai pour devoir de le vérifier. Ils sortirent dans la chaleur accablante du soleil et

prirent la direction de la remise. Sawyer attendit qu'ils l'aient atteinte pour rompre le silence inconfortable qui s'était installé entre eux tous.

Dis-moi autre chose, Lucas, demanda-t-il d'une

voix étrangement douce. En ta qualité de shérif, avais- tu également pour devoir de coucher avec ma femme ? Lucas blêmit brusquement, s'immobilisa et lui fit face. De quoi diable parles-tu ? Je n'ai jamais couché avec Erika. Tu devrais me connaître mieux que ça, Sawyer. affirma-t-il, la colère grondant dans sa voix.

Je parle du fait qu'avant sa mort, Erika a été vue

à deux reprises quittant Le Pays Cajun en ta compagnie, rétorqua Sawyer. Il n'avait pas élevé la voix, mais sa propre colère se décelait à la crispation de ses muscles. Le jeune adjoint, pour sa part, regarda le sol, comme s'il avait envie de se trouver n'importe où, sauf ici.

C'est vrai, convint Lucas. Je vais t'expliquer.

Son irritation sembla le déserter et il eut un soupir de lassitude. — Ma sœur Jenny venait d'être plaquée par un minable avec lequel elle avait eu une aventure. Elle était en pleine dépression et, plusieurs soirs de suite, elle a menacé de se suicider. Tu sais à quel point elle admirait et écoutait Erika, alors comme je savais où pouvoir trouver ta femme à cette heure-là, à deux reprises je suis allé lui demander son aide. C'est tout ce qui s'est passé, Sawyer, Je jure devant Dieu qu'il s'agissait uniquement de Jenny. Comme Sawyer ne répondait rien, Amanda se demanda s'il croyait à l'explication de Lucas.

Le Cercle de la Fraternité, Sawyer, ajouta

doucement ce dernier. Tu crois que le temps m'a fait oublier les promesses que nous avions échangées quand nous étions jeunes ? Jamais je n'aurais touché à ta femme, Sawyer. Je ne suis pas ce genre d'homme.

Et moi, je ne l'ai pas tuée, affirma Sawyer. Parce

que je ne suis pas non plus ce genre d'hommes. Amanda sentit l'atmosphère se détendre et put prendre sa première profonde inspiration depuis le

début de cet affrontement. Sawyer désigna la remise du doigt.

Vas-y, fais ce que tu as à faire.

Le shérif et son adjoint commencèrent à examiner le sol autour de la petite construction, et le cœur d'Amanda s'accéléra dans sa poitrine. Ce fut à ce moment-là qu'elle remarqua la pelle dans la main de l'adjoint Maylor. Ici, dit Lucas, en pointant du doigt une petite zone de terrain qui paraissait différente du reste. L'herbe n'y était pas aussi verte qu'ailleurs et le carré de terre était légèrement surélevé. Ed Maylor commença à creuser.

Durant de longs instants, seul le son de la pelle s'enfonçant dans la terre brisa le silence. L'adjoint du shérif remuait la glaise de manière hésitante, comme embarrassé par le rôle qui lui était confié. Amanda avait envie de lui hurler de se dépêcher, afin qu'il en finisse. Elle priait de toute son âme pour qu'il ne découvre rien, quand le tranchant de la pelle heurta quelque chose de dur. La jeune femme eut l'impression que son cœur s'arrêtait de battre. L'adjoint leva les yeux vers Sawyer, puis il déterra un objet. Un couteau ! Sawyer eut un sursaut de surprise et fit, en vacillant, un pas en arrière. Maylor, allez chercher un sachet en plastique dans la voiture, ordonna Lucas. On m'a tendu un piège ! protesta Sawyer pendant que le jeune adjoint repartait à grands pas vers le véhicule de patrouille. Ce n'est pas moi qui ai enterré ce couteau ! s'écria-t-il. Sa voix révélait à la fois sa stupeur et son angoisse. Je ne l'ai jamais vu avant aujourd'hui. Amanda fixa le couteau, dont la lame mesurait à peu près quinze centimètres de long et était couverte de

ce qui semblait être du sang séché. Le manche paraissait être en corne, bien que ce soit difficile à déterminer, avec la terre qui y était collée. La jeune femme ne doutait pas un seul instant qu'il s'agisse de l'arme du crime. De toute évidence, après avoir utilisé ce couteau pour poignarder Erika, son

assassin l'avait enterré ici, afin de diriger une fois de plus les soupçons sur Sawyer.

Va-t-on m'arrêter ? demanda ce dernier en se

tournant vers Lucas, les traits tendus par l'anxiété. L'émotion compressait la poitrine d'Amanda et des larmes lui brûlèrent soudain les paupières. Les plaisanteries insouciantes qu'ils avaient échangées à la perspective du pique-nique qu'ils projetaient de faire lui semblèrent avoir été prononcées des siècles auparavant, dans une autre vie.

Lucas fixa les marécages.

Je reconnais que le fait d'avoir reçu ce message

aussi tardivement me paraît très suspect. De plus, ce coin est si isolé que je me demande qui aurait bien pu te voir enterrer ce couteau. Il reporta son attention sur Sawyer.

Je vais le faire envoyer au laboratoire scientifique. Pour l'instant, nous ignorons même s'il s'agit de l'arme du crime et nous ne savons pas davantage à quel moment il a été enfoui là. Cela pourrait aussi bien être le soir de la mort d'Erika qu'un mois auparavant ou la semaine dernière. Pour le moment, tu n'es donc pas en état d'arrestation. Il faut attendre les résultats du labo. Mais je n'ai pas besoin de te dire que tu ne dois pas quitter Conja Creek. Après une brève hésitation, il ajouta :

Si tu n'as pas encore pris contact avec un avocat, fais-le sans tarder. Comme je te l'ai déjà dit, je ne suis pas le seul maître à bord, dans cette affaire. Le maire et le procureur font pression sur moi pour que je procède à ton arrestation. Alors mets de l'ordre dans tes affaires, parce que j'ignore combien de temps je vais pouvoir continuer à t'éviter la prison. En avons-nous fini, pour l'instant? s'enquit Sawyer. Comme Lucas acquiesçait d'un signe de tête, il se détourna et sans un mot de plus, se dirigea vers la maison.

Il se rendit directement dans la cuisine, suivi d'Amanda, et demanda à Helen :

Où est Mélanie ?

Elle est montée dans sa chambre, répondit la

cuisinière. Sawyer ressortit de la pièce et Amanda s'empressa de lui emboîter le pas. Il se dégageait de lui un tel désespoir et une telle rage contenue qu'elle redoutait ses réactions.

Elle le suivit dans l'escalier et jusqu'à la chambre de Mélanie. Au moment où ils entrèrent dans la pièce, la fillette se tourna vers eux et se figea en voyant son père se diriger droit vers elle, aussi tendu qu'un arc. Il posa un genou à terre pour se mettre à son niveau.

Mélanie, il faut que tu parles maintenant, la

pressa-t-il d'une voix qui frôlait l'hystérie. Tu dois dire à papa ce que tu as vu, la nuit où maman est morte. Il empoigna sa fille par les épaules.

Dis-le-moi, Mélanie, insista-t-il tandis qu'elle le

fixait, les yeux agrandis par la frayeur. Tu dois me le

dire, maintenant.

Sawyer ! Arrêtez ! s'exclama Amanda en

s'interposant entre lui et l'enfant. Il se redressa, le regard comme fou.

Poussez-vous. Je parle à ma fille.

Non, vous lui faites peur et je ne vous laisserai pas la terroriser. Ses yeux lançant des flammes et les narines dilatées par la colère, Sawyer gronda :

Vous ne me laisserez pas faire ? Vous semblez

oublier votre place dans cette maison !

Puisque c'est ainsi, peut-être n'y ai-je aucune

place, rétorqua Amanda, tout aussi furieuse que lui.

Très bien, faites vos bagages et allez-vous-en

sur-le-champ, lui intima Sawyer. Sur ces mots et sans attendre la réponse de la jeune femme, il se détourna et sortit de la chambre d'un pas furibond. Durant un long moment, Amanda resta abasourdie. Comment la situation avait-elle pu dégénérer à ce point? Sawyer l'avait-il vraiment chassée ? Il l'avait engagée pour prendre soin de Mélanie. Elle ne pouvait donc pas rester là sans réagir, en le regardant rudoyer sa fille. Elle se devait même de la protéger d'un père

qui avait apparemment perdu tout contrôle de lui- même. Elle se tourna vers la fillette. Voyant son petit visage pâli par l'angoisse, elle s'assit sur le rebord du lit et lui ouvrit les bras. L'enfant vint aussitôt s'y blottir, le visage enfoui contre la jeune femme. Ton papa n'était pas en colère contre toi, murmura Amanda en caressant les cheveux soyeux de Mélanie. Il était juste triste, c'est tout. Il était triste, et puis il a aussi très envie de t'entendre reparler. Pendant qu'elle rassurait l'enfant, les paroles de Sawyer résonnèrent de nouveau dans sa tête. Faites vos bagages et allez-vous-en sur-le-champ. Fallait-il les comprendre au sens littéral ? Etait-elle vraiment supposée réunir ses affaires et s'en aller ? Comme ça ? Elle resserra son étreinte autour de Mélanie. Levant alors vers elle des yeux emplis de larmes, la petite fille murmura :

Ne t'en va pas. Amanda fixa la fillette avec stupeur. Durant un instant, elle se demanda si elle avait réellement entendu Mélanie parler, ou si elle l'avait imaginé. Puis elle vit

la même supplique se former une nouvelle fois sur ses lèvres :

S'il te plaît, ne t'en va pas.

Elle serra de nouveau l'enfant dans ses bras.

Ne t'inquiète pas, mon ange, je ne partirai pas,

lui assura-t-elle avec fermeté.

il ne lui restait plus qu'à s'armer de

courage et à informer Sawyer de sa décision de rester, songea la jeune femme. Et surtout, à lui faire savoir au plus vite que sa fille était enfin sortie de son mutisme.

Eh bien

Debout devant la fenêtre de son bureau, Sawyer fixait la remise du jardin, envahi par la honte et la culpabilité. Ciel, il avait complètement perdu les pédales, se disait-il. Pire, il avait terrifié sa fille.

Il la revit, les yeux agrandis par la frayeur et son

petit corps tremblant, pendant qu'il lui ordonnait de parler.

A quoi avait-il songé? Mélanie n'avait-elle pas déjà

enduré suffisamment d'épreuves, sans devoir subir ses

hurlements ?

Il s'éloigna de la fenêtre, s'assit derrière son bureau

et se prit la tête dans les mains. Si le shérif n'avait pas été un ami de toujours, à l'heure qu'il était, il serait déjà

en prison. Toutefois, et puisqu'il n'avait jamais vu ce couteau avant ce matin, il était impossible qu'on y découvre ses empreintes. Il pria pour qu'on y trouve celles de l'assassin. Qui avait pu passer ce coup de fil anonyme ? Qui cherchait à le faire accuser du meurtre de sa femme, si ce n'était justement le coupable ? Mais qui était-ce ? se demanda Sawyer. Bon sang, qui cela pouvait-il être ?

Il repensa à Mélanie. Il fallait qu'il remonte au plus

et présenter ses excuses à Amanda.

vite la rassurer

Sur le moment, la façon dont cette dernière s'était interposée entre lui et Mélanie l'avait mis hors de lui. Maintenant qu'il avait recouvré ses esprits, il se rendait compte qu'il admirait le courage avec lequel

elle était intervenue, au mépris des conséquences qui

pouvaient s'ensuivre pour elle. Il l'avait chassée, se rappela-t-il, étreint par le remords. Il se leva, pressé d'aller retirer ces paroles, mais avant qu'il n'ait eu le temps de contourner sa table de travail, la jeune femme apparut dans l'encadrement de la porte.

Amanda

,

commença-t-il.

Le menton dressé en signe de défi et les yeux brillants d'émotion, elle déclara :

Je ne partirai pas. Mélanie ne veut pas que je m'en aille. Elle a besoin de moi. Et même si vous

l'ignorez, je vous suis nécessaire pour prendre soin d'elle.

Vous avez raison, affirma Sawyer.

Ses paroles semblèrent apaiser partiellement Amanda.

Et je vous dois des excuses, ajouta-t-il. J'ignore

ce qui m'a pris. Je n'arrive pas à comprendre comment

j'ai pu m'emporter de la sorte, non seulement avec vous, mais, plus grave encore, avec Mélanie.

J'accepte vos excuses, répliqua sans hésitation la jeune femme.

Il la dévisagea avec surprise.

Aussi facilement

Je ne suis pas rancunière. De plus, je sais que

vous n'étiez pas vous-même, tout à l'heure. Vous étiez complètement bouleversé par la découverte de ce

couteau.

Sawyer sentit une migraine se déclarer au niveau de ses tempes.

Où est Mélanie? Il faut que je lui parle.

D'abord, j'ai une information capitale à vous communiquer.

Quoi donc ?

Comme Amanda restait silencieuse un instant,

semblant chercher ses mots, Sawyer sentit la crainte le gagner.

Que se passe-t-il ?

Dieu du ciel, avait-il aggravé le traumatisme de sa fille, en perdant ainsi le contrôle de lui-même ? L'avait- il terrorisée au point qu'elle refusait à présent de le voir?

Elle a parlé ! proclama Amanda.

Sawyer fixa la jeune femme, en doutant de ce qu'il venait d'entendre tant il avait besoin d'y croire.

Que

Il sentit la joie lui gonfler le cœur à la seule idée

qu'a-t-elle dit ?

que sa fille avait fait un premier pas vers la guérison.

Elle a dit : « S'il te plaît, ne t'en va pas. »

C'est vrai? s'exclama-t-il, sur un ton où perçait

un espoir fou. A-t-elle dit quelque chose d'autre? Non. J'ai essayé de l'inciter à continuer, sans succès. Ce n'est pas grand-chose, mais c'est déjà un progrès. Et, pour l'instant, nous ne pourrions faire une

pire erreur que de la forcer à nous en dire plus.

Ne vous inquiétez pas, je vous assure que je ne

m'emporterai plus jamais de la sorte, affirma Sawyer.

La confiance tranquille avec laquelle Amanda le

regarda l'apaisa. Il n'avait jamais rencontré une femme qui recelait, au fond d'elle, une telle sérénité.

Si mes nerfs ont lâché, c'est parce que j'ignore

comment me défendre, lui expliqua-t-il. Je ne sais plus quoi faire pour m'en sortir. Toutes les apparences sont contre moi. Elle s'approcha de lui, les traits empreints de compassion.

Avez-vous cru Lucas, tout à l'heure? A propos d'Erika?

Sawyer eut un geste d'impuissance.

J'aimerais le croire, mais en vérité je ne sais plus

à qui me fier. Il n'y a que deux personnes dont je suis certain qu'elles n'ont aucune part dans la mort d'Erika, c'est vous et Mélanie.

A l'évidence, c'est un coup monté. L'auteur de

cet appel anonyme ne peut être que l'assassin, affirma la jeune femme. Lucas a d'ailleurs semblé le comprendre.

S'il y a vraiment eu un appel anonyme, objecta

Sawyer. Car Lucas aurait très bien pu enterrer lui-même ce couteau, avant de prétendre avoir reçu cet appel. Il soupira, épuisé par ces suspicions. Que comptez-vous faire, maintenant? s'enquit Amanda. Poursuivre mes efforts pour découvrir le coupable. Et tenter, entre-temps, de profiter de chaque instant, parce que je sais que Lucas peut se présenter à tout moment à ma porte pour me passer les menottes. Tout en prononçant ces mots, submergé par un sentiment d'impuissance, Sawyer prit pleinement conscience que sa liberté était fragile.

Car à moins qu'il ne trouve au plus vite un moyen de démasquer l'assassin d'Erika, il risquait de ne pas être présent pour réentendre la voix de sa fille.

7

Le vendredi suivant, assise dans le patio, Amanda sirotait un thé glacé au soleil. Sawyer avait pris son après-midi pour emmener Mélanie au cinéma. Il avait proposé à la jeune femme de les accompagner, mais elle avait refusé, en se disant que lui et sa fille avaient besoin de passer un peu de temps ensemble. Depuis le jour où le shérif avait déterré ce couteau près de la remise, Mélanie n'avait plus reparlé. Depuis ce jour-là, Amanda redoutait à chaque instant de voir Lucas apparaître à la porte pour arrêter Sawyer. Dans cette éventualité, ce dernier avait pris contact avec un ami avocat, Jackson Burdeaux.

Elle fixa le ponton et se souvint du baiser que Sawyer et elle avaient échangé, presque une semaine plus tôt. Depuis ce soir-là, et à plusieurs reprises, elle avait eu l'impression qu'il avait été sur le point de l'embrasser de nouveau, mais, chaque fois, il s'était éloigné d'elle juste à temps. Tout en avalant une autre gorgée de thé, elle reconnut en son for intérieur que Sawyer s'était insinué dans son cœur aussi profondément que sa fille. Cependant, s'autoriser à éprouver un quelconque sentiment pour lui était insensé. Car l'avenir de cet homme était plus qu'incertain et s'engager dans une relation sentimentale avec lui ne pouvait, à long terme, la mener qu'au désastre. Les portes-fenêtres du salon s'ouvrirent et Helen apparut, une assiette de biscuits à la main. J'ai pensé que vous voudriez peut-être quelques cookies avec votre thé. Merci, Helen, répondit Amanda, soulagée de voir la vieille cuisinière faire enfin preuve d'un peu plus de chaleur à son égard. Asseyez-vous une minute, et mangez un ou deux biscuits avec moi.

Elle désigna la chaise qui faisait face à la sienne. Helen hésita un moment, avant de s'asseoir et de prendre un cookie.

Ce sont les biscuits favoris de Mélanie, dit-elle. Cette petite est aussi gourmande que son père.

Cela fait-il longtemps que vous travaillez pour Sawyer?

Je suis à son service depuis près de neuf ans,

depuis la mort de ses parents, chez qui j'avais été

employée, avant cela, pendant dix ans, répondit Helen. Une barre soucieuse creusa le front de la vieille dame.

Si les malheureux voyaient toutes les épreuves

que leur fils endure, ils se retourneraient dans leur tombe. Elle mordit dans un cookie avant de poursuivre :

Le jour où il leur avait amené Erika pour la leur

présenter, ils avaient vu au premier coup d'œil que cette femme ne lui apporterait rien de bon. Heureusement qu'ils sont morts avant qu'il ne l'épouse et que tous ces drames ne surviennent.

Comment sont-ils morts ? s'enquit Amanda,

curieuse de connaître tous les détails de la vie de Sawyer.

Ils ont péri dans un accident d'avion. Lorsque

M. et Mme Bennett devaient se rendre à Shreveport, il leur arrivait d'affréter un petit avion privé. Cette fois- là, l'appareil a rencontré un problème mécanique et s'est écrasé, les tuant tous les deux sur le coup, ainsi que le pilote. Cette tragédie a été un choc terrible pour

M. Sawyer. Il a épousé cette maudite femme très peu de temps après. Helen se leva. Il faut que je regagne mes fourneaux. Elle commença à s'éloigner, puis se retourna.

Il y a une seule personne dont le sort me tienne

à cœur, c'est Mélanie. Ce bout de chou a déjà trop souffert au cours de sa courte vie. Je vous avais mal jugée. J'imaginais que vous seriez déjà partie, à l'heure qu'il est. Mais vous êtes plus solide que je ne l'avais pensé. Sur ces mots, la cuisinière se détourna et disparut à l'intérieur de la maison.

Amanda prit un biscuit et le mâcha pensivement. Helen n'avait pas cherché à dissimuler son aversion envers Erika. Etait-il possible qu'elle ait voulu éliminer cette femme de la vie de Sawyer et de Mélanie, parce qu'elle la jugeait néfaste pour eux ? Qu'elle ait suivi Erika sur le ponton, puis qu'elle l'ait poignardée ? Elle se rendit alors compte qu'elle était prête à s'accrocher aux scénarios les plus improbables à seule fin de disculper Sawyer. Elle imaginait tout de même difficilement une vieille dame qui passait son temps à confectionner des biscuits s'attaquant à une jeune femme dans la pleine force de l'âge, ainsi qu'avait dû l'être Erika. En même temps, elle avait déjà vu Helen tailler un poulet en pièces avec une aisance impressionnante, et avait également remarqué la puissance de ses bras, lorsque cette dernière pétrissait la pâte ou l'étalait avec un rouleau. Elle soupira, en admettant en son for intérieur que chaque personne qu'elle rencontrait était à ses yeux un suspect potentiel. Puis elle songea à ce que devait ressentir Sawyer, contraint quant à lui de soupçonner tous ses amis et toutes les personnes chères à son cœur.

Comme chaque fois qu'elle pensait au meurtre

d'Erika et à la sauvagerie avec laquelle son assassin l'avait criblée de coups de couteau, Amanda se sentit traversée par un frisson d'horreur. Il avait dû falloir une terrible dose de haine et de rage pour qu'il s'acharne de la sorte sur cette malheureuse. Elle s'apprêtait à rentrer dans la maison lorsqu'elle vit la silhouette de Lillian apparaître à la lisière du bois qui séparait la propriété des Cordell de celle des Bennett. Elle retomba sur son siège sous l'effet de la surprise, tandis que Lillian, après avoir agité la main à son intention, venait vers elle.

Vous avez surgi de cette forêt telle une nymphe,

s'exclama-t-elle quand sa visiteuse l'eut rejointe. Lillian éclata de rire.

Il y a un sentier, à travers bois, qui relie les deux

maisons. J'avais envie de me dégourdir les jambes et l'idée m'est venue de vous rendre visite. Amanda sourit et lui désigna la chaise qu'Helen venait de quitter. J'étais moi-même tranquillement installée au

soleil, à savourer la quiétude de ce bel après-midi.

Où est Mélanie?

Sawyer l'a emmenée au cinéma.

Et vous ne les avez pas accompagnés ?

Lillian prit un des derniers cookies restés dans l'assiette et mordit dedans avec un soupir de contentement.

J'ai pensé qu'ils avaient besoin de passer un peu de temps seuls ensemble, répondit Amanda.

La semaine a été dure ?

Amanda laissa échapper un petit rire sec.

C'est un euphémisme.

Elle soupira et son sourire disparut. Lillian mâcha lentement son biscuit, avant de

déclarer, tout en brossant les miettes tombées sur ses genoux :

J'ai entendu dire que le shérif avait trouvé l'arme du crime dans la propriété. Amanda se redressa sur sa chaise.

Qui vous a dit cela? Je ne pensais pas que cette

information avait été divulguée au public. Ce fut au tour de Lillian de rire ironiquement.

Chérie, Conja Creek est une petite ville, et tous

les habitants des petites villes adorent les ragots. Elle prit un autre biscuit avant de continuer :

C'est ma coiffeuse qui me l'a raconté. Je crois

que son fils travaille au standard du bureau du shérif.

La police a en effet trouvé un couteau enterré

près de la remise. Mais ils attendent les résultats du laboratoire scientifique pour savoir si c'est l'arme du

crime, ce dont, Sawyer et moi-même sommes déjà convaincus.

Comment Sawyer réagit-il à tout cela?

Amanda fixa les marécages au loin, avant de ramener son regard sur Lillian.

Du mieux qu'il peut. Jackson Burdeaux est venu

le voir mercredi et ils sont restés tous les deux enfermés dans son bureau la majeure partie de la journée.

Quel requin, celui-là ! s'exclama Lillian.

Qui ? Jackson Burdeaux ? Il m'a paru très gentil,

objecta Amanda. Elle repensa au très séduisant avocat dont les yeux gris, à l'expression franche et chaleureuse, l'avaient immédiatement mise à son aise.

Ne vous laissez pas aveugler par son charme.

Jackson a la dent très dure, et c'est un adversaire redoutable dans une salle de tribunal.

Tant mieux, conclut ardemment Amanda. C'est

exactement ce dont Sawyer a besoin pour éviter la prison.

Il ne s'est rien passé d'autre ? demanda Lillian.

Amanda songea à lui dire que Mélanie avait recommencé à parler, mais se ravisa. Après tout, la

fillette n'avait prononcé que quelques mots et elle n'avait plus rien dit depuis.

Non, rien de spécial.

Et Sawyer et vous n'avez rien appris, au cours

de votre expédition en ville?

Non, le barman du club qu'Erika avait l'habitude

de fréquenter m'a dit qu'elle avait cessé d'y venir environ deux mois avant son décès, expliqua Amanda. Elle se pencha en avant et plongea le regard dans celui de Lillian.

Erika et vous étiez très proches. Vous êtes sûre

qu'elle ne vous a jamais dit avec qui elle avait une liaison?

Erika était loin de me confier tous ses secrets. Il

lui arrivait de me raconter certaines de ses frasques,

mais elle ne me révélait jamais le nom de ses amants. Par exemple, elle m'avait expliqué qu'elle prenait un

malin plaisir à avoir des expériences sexuelles dans des endroits où elle risquait d'être prise sur le fait. Après coup, elle s'était même vantée auprès de moi d'avoir fait cela dans mon atelier, un jour que j'étais sortie faire une course, mais elle a toujours refusé de me dire avec qui.

C'est justement le genre de secrets que

j'aimerais connaître. Car Sawyer et moi sommes persuadés que c'est l'homme avec qui elle avait une

liaison à l'époque où elle a été assassinée qui a fait le coup. D'après la sauvagerie avec laquelle elle a été poignardée, il ne peut s'agir que d'un crime passionnel. Lillian frissonna de manière visible.

Vous savez ce qui me terrifie le plus ?

murmura-t-elle.

Quoi donc ?

C'est le fait que quelqu'un que je connais sans

doute très bien est un assassin. Que c'est sans doute un voisin ou, pire, un ami qui a fait ça à Erika.

Ses yeux s'emplirent de larmes.

Elle n'était pas parfaite, bien sûr, mais elle ne méritait pas un tel sort. Amanda posa une main sur celle de Lillian.

Je suis désolée. Je n'aurais pas dû parler de tout

cela. Lillian ferma les paupières et prit une grande goulée d'air avant de rouvrir les yeux. Non, vous avez eu raison. Nous devons chercher à découvrir qui a fait cela. J'ai simplement peur Elle s'interrompit et dégagea sa main de celle d'Amanda.

De quoi avez-vous peur?

Lillian porta le regard vers le ponton où Erika avait été assassinée. Puis elle le ramena vers Amanda, et la

fixa d'un air préoccupé.

Je n'arrive même pas à l'énoncer à haute voix, murmura-t-elle.

Quoi donc ? insista Amanda.

Elle vit Lillian hésiter, puis pour finir, et toujours en chuchotant, celle-ci affirma :

Je commence à penser que c'est Sawyer qui l'a

tuée.

Assise au bord du lit de Mélanie, Amanda regardait la petite fille dormir. Cette soirée de dimanche avait été animée. Sawyer avait invité une demi-douzaine de ses amis à dîner, parmi lesquels James et Lillian, Jackson Burdeaux, et Adam Kincaid, son associé, accompagné de son épouse, Stella. La nourriture avait été excellente, la conversation très agréable, mais Amanda n'avait pas réussi à se débarrasser de l'impression angoissante que c'était le dernier repas que Sawyer partageait avec ses proches. Elle pensait qu'il avait souhaité les réunir tous car il savait que sa liberté serait de courte durée. Elle prit une profonde inspiration, s'imprégnant de l'odeur enfantine de Mélanie. Chaque jour qui s'écoulait, elle savait qu'il lui serait de plus en plus difficile de se séparer de la fillette. Ainsi que de Sawyer.

Au cours des dernières vingt-quatre heures, elle n'avait cessé de songer au soupçon qu'avait émis Lillian. Après cet aveu stupéfiant, celle-ci avait obstinément refusé de lui expliquer ce qui l'incitait à croire à la culpabilité de Sawyer. Etrangement, ces soupçons n'avaient nullement ébranlé la foi qu'avait Amanda en son innocence. Au contraire, plus elle apprenait à connaître Sawyer, et plus sa confiance en lui grandissait. Les diverses facettes de lui qu'il lui révélait, au cours de leurs discussions, la confortaient dans l'idée que c'était véritablement un homme bien. Voyant que Mélanie dormait profondément, elle se leva et s'étira. Elle était fatiguée, mais elle avait promis à Sawyer de le rejoindre afin de discuter un moment avec lui. Le livre qu'elle avait lu à la fillette toujours à la main, elle se dirigea vers la bibliothèque et voulut ranger l'ouvrage à sa place, sur l'étagère supérieure. En le glissant entre deux livres, elle heurta un coffret rose, posé à l'extrémité de l'étagère, qui atterrit sur le sol avec fracas.

La jeune femme lança un coup d'œil inquiet en direction du lit. Rassurée de voir que le bruit n'avait pas réveillé Mélanie, elle s'agenouilla afin de ramasser le contenu épars de la boîte. A la faible lueur de la veilleuse, elle fixa avec perplexité le premier objet autour duquel ses doigts s'étaient resserrés : un briquet en or. Puis elle repéra un bracelet en argent, dont la largeur des maillons faisait penser à un bijou pour homme. Pour finir, elle réunit plusieurs pochettes d'allumettes, un petit chandelier en métal, un cadre de photo vide et un essuie-mains blanc brodé de trois initiales : trois F. Rien de tout cela ne pouvait appartenir à une petite fille de huit ans, songea la jeune femme. Et ce n'était certainement pas Mélanie qui avait pu conserver ces objets à cet endroit. C'était plutôt Erika qui, au nez et à la barbe de tous, avait dû les dissimuler là, dans ce coffret assorti aux tons roses de la chambre de sa fille. S'agissait-il de souvenirs ? De souvenirs de ses aventures amoureuses? C'était la seule explication qui venait à l'esprit d'Amanda.

Le cœur battant, elle referma la boîte, la prit avec

elle et sortit de la chambre. Sawyer serait peut-être en mesure de reconnaître certains de ces objets et d'identifier, grâce à eux, l'amant d'Erika. L'indice susceptible de les mener à son assassin se trouvait peut-être dans ce coffret, se dit-elle, le rythme de son cœur s'accélérant davantage dans sa poitrine. Elle dévala l'escalier, à la recherche de Sawyer. A cette heure-ci, elle le trouvait le plus souvent dans son bureau, mais ce soir il n'y était pas. Elle le découvrit dans la cuisine, une tasse de café à la main et en train de fixer l'obscurité par la fenêtre, comme hébété.

Sawyer?

Il tressaillit et se tourna vers elle.

Qu'est-ce que vous avez à la main ?

Amanda posa le coffret sur la table et sourit. Pour la première fois, elle sentait l'espoir l'envahir.

J'ai peut-être trouvé ce que nous avions cherché

sans succès dans la chambre d'Erika, l'autre soir. J'ai

l'impression que cette boîte contient des souvenirs de

ses aventures amoureuses, affirma-t-elle en en tapotant fièrement le couvercle. Sawyer se leva, vint se placer à côté d'elle et fixa le coffret.

Où l'avez-vous trouvé ?

Sur l'étagère supérieure de la bibliothèque de

Mélanie. Je l'ai renversé par inadvertance en rangeant un livre, et son contenu s'est éparpillé sur le sol. Elle eut un sourire contrit.

Ma curiosité naturelle m'a poussée à examiner

ces objets avant de les replacer à l'intérieur.

Louée soit votre curiosité. Voyons de quoi il

s'agit, suggéra Sawyer, d'une voix que la tension rendait plus grave que d'habitude. Amanda ouvrit la boîte et le regarda sortir un à un les objets qui s'y trouvaient, les traits imperturbables.

L'un de ces objets vous paraît-il familier ?

demanda-t-elle. Sawyer fronça les sourcils et retourna le briquet en

or entre ses doigts, fixant avec attention l'étoile argentée qui ornait l'un de ses côtés.

J'ai l'impression d'avoir vu ce briquet quelque

part, mais je ne me souviens plus où. Il faut dire que la plupart de mes amis et de mes connaissances fument. Il le reposa et s'empara du petit cadre, incrusté de cœurs et de fleurs en perles.

Je suis également certain d'avoir déjà vu ce

cadre, mais, une fois encore, j'ignore où. Il saisit une pochette d'allumettes. L'Hôtel du Chat-Huant. On ne peut pas dire qu'il

s'agisse d'un cinq étoiles, observa-t-il.

Mais nous pourrions tout de même nous y

rendre et tenter d'interroger le réceptionniste. Il se

souviendra peut-être y avoir vu Erika en compagnie d'un homme.

Oui, cela vaut en effet la peine d'essayer,

convint Sawyer. Après avoir scruté le fond de la boîte, il réunit quatre pochettes d'allumettes, provenant chacune d'un établissement différent. L'un des employés d'un de ces hôtels se rappellera peut-être de quelque chose. Il saisit l'essuie-mains.

Connaissez-vous quelqu'un dont ces trois F

pourraient être les initiales ? lui demanda Amanda. Sawyer eut une expression frustrée.

Comme ça, a priori, non. Il va falloir que j'y réfléchisse.

Amanda lui saisit le bras, envahie par une vague d'excitation.

Ça y est, Sawyer. C'est sûrement ce que nous

cherchons depuis le début. Nous détenons enfin une

piste. Une piste qui, j'en suis certaine, nous mènera jusqu'au coupable. Pour la première fois depuis le début de la semaine, elle vit l'espoir briller dans le regard de son compagnon.

Vous avez peut-être raison, dit-il. Il se peut que

la réponse à nos interrogations se trouve à l'intérieur de ce coffret. Il posa la main sur celle de la jeune femme et la chaleur qui s'en dégageait se diffusa à l'intérieur d'elle. A l'origine, je vous ai fait venir ici pour prendre soin de Mélanie. Mais, sans vous, j'ignore ce que je serais devenu ces deux dernières semaines, avoua-t-il. De sa main libre, il lui frôla la joue.

Vous m'avez aidé à ne pas perdre la raison. Amanda appuya la joue contre la paume de Sawyer. Depuis le soir où ils avaient échangé ce baiser enflammé, elle brûlait d'envie de sentir sa caresse sur elle. Un regard suffit à lui révéler le désir de son compagnon et à lui faire comprendre qu'il avait l'intention de l'embrasser une nouvelle fois. Elle aussi en avait envie. Même en sachant qu'elle n'avait aucune place permanente à ses côtés. Même en sachant qu'elle ne représentait sans doute pour lui qu'un réconfort passager face à son angoisse et à sa solitude. La bouche de Sawyer se pressa avec fougue sur la sienne et elle accueillit son baiser avec la même ardeur. Tandis qu'il l'enlaçait par la taille, elle enfouit les mains dans ses cheveux, dont elle savoura le contact soyeux entre ses doigts. Il la tenait si serrée contre lui que leurs corps se fondaient l'un dans l'autre et qu'elle sentit sa virilité érigée contre son ventre. Elle se dit que Lucas Jamison pouvait frapper à la porte dès le lendemain matin, et emmener Sawyer pour toujours.

Mais ce soir, il était ici, avec elle, et Amanda comprit qu'elle pouvait se contenter d'une nuit avec lui, d'une seule nuit, sans aucune promesse d'avenir. Il approfondit son baiser. Sa langue se glissa à l'intérieur de sa bouche et elle vint à sa rencontre avec la sienne, le cœur battant la chamade. Elle ne se rappelait pas avoir désiré un homme comme elle désirait Sawyer. L'intensité de ce désir l'effrayait un peu. Ce n'était pas Conja Creek, mais Sawyer qui l'avait ensorcelée et qui accélérait ainsi le rythme de son pouls. Soudain, il interrompit leur baiser et la lâcha. Il la dévisagea, un feu ardent illuminant ses yeux verts. Je vous désire, Amanda. J'ai envie de vous emmener dans mon lit et de vous tenir nue dans mes bras. Mais ce serait injuste. Injuste envers qui, Sawyer? Envers vous? Envers moi ? Si nous nous désirons mutuellement, faire l'amour ensemble ne peut représenter une injustice pour personne. Je suis consciente de la situation. Je sais que nous pouvons nous aimer ce soir, et que demain je peux me trouver contrainte de partir. Mais je suis prête à en prendre le risque.

Il scruta son visage, comme s'il cherchait à y déceler une trace de doute ou d'hésitation. Mais elle savait qu'il n'en trouverait aucune. Il lui tendit alors la main et elle la prit. Puis, ensemble et sans prononcer un mot, ils marchèrent vers l'escalier. Combien d'erreurs une femme pouvait-elle commettre au cours d'une vie? se demanda Amanda tandis qu'ils gravissaient les marches, puis qu'ils longeaient le couloir en direction de la chambre de Sawyer. Sa relation avec Scott, en tout cas, avait certainement été une erreur majeure. Elle l'avait cru fort et solide, et elle avait cru qu'il l'aimait. Mais en s'enfuyant dès qu'Amanda s'était trouvée confrontée à des difficultés, il s'était au contraire révélé faible et lâche. Comme ils atteignaient la porte de la chambre, Sawyer resserra son étreinte autour de la main de la jeune femme. Elle s'était leurrée concernant Scott, songea-t-elle. L'idée s'insinua en elle que, dans le cas où elle se méprenait également en ce qui concernait Sawyer, elle était alors sur le point de faire l'amour avec un assassin.

8

En net contraste avec la débauche de couleurs de la chambre d'Erika, celle de Sawyer était d'une sobriété subtile. Un tissu noir et gris recouvrait le grand lit à deux places, flanqué de tables de chevet de bois foncé, sur l'une desquelles était allumée une lampe. A l'entrée de la pièce, Sawyer lâcha la main d'Amanda et la regarda dans les yeux. Le même désir continuait de briller dans son regard, mais il suggéra néanmoins avec douceur :

Il n'est pas trop tard pour changer d'avis, Amanda. Je comprendrai. Nous nous sommes laissé emporter par nos émotions.

Le fait qu'il lui offre une chance de se raviser et de

partir en courant, tout en sauvant la face, ne fit qu'intensifier le désir qu'elle ressentait pour lui. Elle se rapprocha de lui et posa une main sur sa joue, en savourant sous sa paume le contact viril de sa barbe naissante. Je n'ai pas envie de changer d'avis, répondit-elle d'une voix tendue par l'émotion. Je veux rester avec vous, Sawyer.

A peine eut-elle le temps de prononcer ces mots

que la bouche de Sawyer s'emparait une nouvelle fois de ses lèvres, libérant la totalité du désir qui couvait en

elle.

Il l'attira contre lui et emprisonna entièrement sa

bouche. Puis il lui caressa le dos, fit descendre les mains jusqu'à ses fesses et pressa ses hanches contre

les siennes. Le souffle d'Amanda se bloqua dans sa

gorge, en sentant sa virilité érigée contre son ventre.

Il l'embrassa durant ce qui lui sembla durer une

éternité. En même temps, lorsqu'il s'écarta de sa bouche, elle se sentit frustrée. Elle en voulait encore. Pressée de sentir contre sa poitrine la puissance et la chaleur du torse dénudé de Sawyer, elle saisit l'ourlet

de son T-shirt et commença à le soulever. Il l'aida en s'extrayant totalement au vêtement. Puis, pendant qu'il ouvrait le lit, elle déboutonna son corsage. Celui-ci glissait le long de ses épaules et en direction du sol au moment où Sawyer se tourna pour la regarder. En voyant l'incendie qui s'alluma dans son regard, elle sentit une vague de chaleur l'envahir tout entière. Vous êtes si belle ! murmura-t-il. Amanda se savait attirante, mais ne s'était jamais considérée comme étant vraiment belle. Cependant, sous le regard de Sawyer, elle se sentait superbe. Belle, sensuelle, féminine, et désirée avec une intensité jusque-là inconnue d'elle. Ils ôtèrent en hâte le reste de leurs vêtements et basculèrent ensemble sur le lit, les membres enlacés et leurs lèvres réunies en un autre baiser fougueux. Les mains de Sawyer se posèrent sur ses seins et elle se cambra à la rencontre de sa caresse, en gémissant de plaisir. Elle sentit tout son corps s'électriser tandis qu'il délaissait sa bouche pour tracer un sillon de baisers le long de son cou.

Il explora son corps avec ses mains et avec ses

lèvres, et elle l'imita, faisant courir ses doigts dans la toison noire et bouclée de son torse, goûtant la chaleur et la texture de sa peau. Une passion incontrôlable s'était emparée d'eux. Très vite, Sawyer prit un préservatif dans le tiroir de la table de chevet, l'enfila, puis chevaucha la jeune femme. Elle était prête pour lui, et avait l'impression de l'être depuis l'instant où ils s'étaient rencontrés. Il se glissa entre ses cuisses puis, s'immobilisant, il baissa vers elle ses yeux verts brillants de désir. Il murmura alors son prénom, avec une tendresse qui faillit amener des larmes dans les yeux d'Amanda.

Elle lui prit le visage entre les mains. Il l'inclina

vers elle et l'embrassa langoureusement. Puis il

commença à bouger les hanches et, avec un

gémissement rauque, la pénétra d'un seul coup de reins.

A ce moment-là, oubliant tout, Amanda

s'abandonna entièrement au plaisir de faire l'amour avec Sawyer.

Très vite, elle sentit une tension délicieuse se lover

en elle. Sawyer sembla le percevoir et accéléra le

rythme de sa danse. Haletante, elle s'accrocha à lui, les doigts s'enfonçant dans son dos. Elle hurla son prénom et fut secouée par de longs frissons, à la mesure du plaisir qui la submergeait. Quelques brefs instants plus tard, il se figea en elle et, dans un gémissement, atteignit les mêmes sommets d'extase. Tandis qu'ils cherchaient tous deux à recouvrer leur souffle, il roula sur le dos. Je reviens tout de suite, murmura-t-il. Ne bougez pas de là. Il se leva et se rendit dans la salle de bains attenante à la chambre. Amanda sourit. Même si une bombe avait explosé dans la pièce, elle aurait été incapable de bouger. Elle se sentait si alanguie que ses membres lui donnaient l'impression d'être en coton. Sawyer revint un bref instant plus tard, se glissa de nouveau sous les draps et l'enlaça. Elle se blottit contre lui, en savourant sa chaleur et son odeur. Il me semblait que vous faire l'amour serait égoïste de ma part, lui confia-t-il.

C'est de ne pas le faire qui l'aurait été, puisque

j'en avais tellement envie, répliqua Amanda. Il la serra davantage contre lui et poussa un soupir. Elle comprit alors que le monde extérieur s'était de nouveau immiscé entre eux.

J'ignore où nous allons ainsi, Amanda.

Nous retournons à la case départ, répondit la

jeune femme sans hésiter. Je continue à prendre soin de Mélanie, et vous à affronter vos problèmes, au jour le

jour. Et ensemble nous tâchons de découvrir le meurtrier d'Erika. Sawyer éclata de rire.

A vous entendre, tout paraît très simple.

Elle leva la tête et le regarda.

Si vous craignez que j'attende quoi que ce soit

de vous à cause de ce qui vient de se passer, rassurez-

vous, Sawyer. Je comprends votre situation, et je n'espère rien de plus. Nous devons dès à présent nous concentrer sur un seul objectif : découvrir à qui appartiennent les objets que nous avons trouvés dans ce coffret.

J'imagine que je devrais appeler Lucas et les lui

remettre. Il aura peut-être les moyens d'exploiter ces indices.

Oui, et de notre côté nous allons nous rendre

dans les hôtels d'où proviennent ces pochettes

d'allumettes, afin de voir si l'un de leurs employés se souvient y avoir vu Erika en compagnie d'un homme. Sawyer sourit de nouveau.

Vous n'étiez pas détective privé, dans une vie

précédente ?

C'est possible, mais je ne m'en souviens pas. Ce

que je sais, en tout cas, c'est que si nous voulons

apporter la preuve de votre innocence, nous allons devoir démasquer le véritable assassin d'Erika.

Démasquer un assassin ne figurait certainement

pas dans la liste de vos attributions, lorsque vous avez

accepté cet emploi, observa Sawyer.

Je sais, mais ma mission consistait à prendre

soin de Mélanie, et je n'ai aucune envie de voir ma petite protégée être cruellement arrachée à son père, répliqua Amanda avec un sourire.

Elle n'ajouta pas qu'elle ne supportait ni l'idée de le voir enfermé derrière des barreaux, ni celle de le perdre. A cette pensée, elle prit conscience du fait qu'elle s'était beaucoup trop rapprochée de Sawyer, non seulement sur le plan physique, mais également sur le plan émotionnel. Elle s'écarta légèrement de lui et déclara :

Il faut que je regagne ma chambre. Je ne veux pas qu'à son réveil Mélanie se demande où je me trouve. Sur ces mots, elle se glissa hors du lit et il ne la retint pas. Elle ramassa ses vêtements échoués sur le sol, puis disparut dans la salle de bains. Une fois là, elle fixa son reflet dans le miroir. Elle avait les joues roses et les yeux brillants, comme une femme qui vient d'être aimée, totalement et merveilleusement. Tu n'es qu'un réconfort passager pour lui, murmura alors une petite voix dans sa tête. Il traverse sans doute l'épreuve la plus difficile de son existence et tu ne représentes pour lui qu'une soupape de sécurité à

son stress et un réconfort commode et facilement

accessible à sa solitude. Même en sachant tout cela, elle ne parvenait pas à regretter ce qu'ils venaient de partager. Elle se détourna du miroir et enfila ses vêtements, avant de retourner dans la chambre. En la voyant revenir, Sawyer se redressa dans le lit et le drap glissa, exposant les muscles fermes de son torse.

Ça va?

Très bien, mentit Amanda.

En réalité, elle éprouvait soudain le besoin de

s'enfuir de cette chambre et d'échapper à la présence de Sawyer.

Nous nous verrons demain matin, dit-elle.

Sur ce, elle se détourna, sortit de la pièce et se rua

le long du couloir jusqu'à sa chambre. Tout d'abord, elle alla s'assurer que Mélanie dormait. Puis elle se glissa de nouveau hors de ses vêtements et enfila sa chemise de nuit. Mais elle devinait que le sommeil serait long à venir. Les événements de la soirée tourbillonnaient dans son esprit. La découverte du coffret au contenu

mystérieux. L'espoir que cette trouvaille leur avait insufflé, à Sawyer et elle, et l'euphorie qui s'était ensuivi. Puis, pour finir, le plaisir exquis qu'elle avait expérimenté en faisant l'amour avec lui. Tu n'es qu'un objet de réconfort, aisément accessible pour lui, l'avertit, une fois de plus, une petite voix dans sa tête. Un avertissement dont elle avait intérêt à se souvenir, si elle ne voulait pas entacher la magie et la légèreté de ce que Sawyer et elle avaient partagé ce soir. Car, au bout du compte, elle n'était toujours pour lui qu'une employée, une gouvernante qui avait pour tâche de soutenir sa fille dans une période difficile. Elle s'assit sur le rebord de son lit et se demanda ce que Sawyer penserait, s'il connaissait la raison qui l'avait contrainte à quitter Kansas City. De son côté, elle lui avait spontanément accordé le bénéfice du doute, concernant sa responsabilité dans le meurtre de sa femme. Serait-il prêt à faire la même chose pour elle? s'interrogea Amanda. S'avançant vers la fenêtre, elle fixa le paysage éclairé par la lune et se figea, en distinguant une

silhouette masculine sur le ponton. Une silhouette

beaucoup plus imposante que celle de Sawyer. C'était George. Que faisait-il là ? Tandis qu'elle l'observait, il se tourna vers la maison et elle recula, le cœur battant. Elle avait eu l'impression qu'il regardait la fenêtre de sa chambre. Puis, sachant qu'il ne pouvait pas la voir, car la pièce était plongée dans l'obscurité, elle recommença à l'épier à travers la vitre. Il était toujours là, aussi immobile qu'une statue, les yeux rivés dans sa

direction

Mais quoi ? se demanda Amanda en enroulant les bras autour d'elle afin de combattre le frisson glacé qui montait le long de son dos.

comme s'il attendait quelque chose.

*

* *

Assis à sa table de travail, Sawyer fixait le ciel par la fenêtre de son bureau de Bâton Rouge. Il tenait dans

sa main le briquet en or découvert par Amanda la nuit précédente. Il s'était réveillé avant l'aube et en ouvrant les yeux, il s'était subitement rappelé à qui appartenait ce briquet. Comme si son subconscient avait travaillé, durant son sommeil, à lui fournir la réponse à ses interrogations. Il actionna machinalement le briquet et une flamme apparut. Il aurait dû appeler Lucas le matin et lui parler du coffret et de ce briquet. Mais il ne l'avait pas fait. Il passa le doigt sur l'étoile argentée incrustée sur la tranche du briquet. La colère lui comprimait la poitrine. Depuis la nuit où Erika était morte, c'était la première fois qu'il éprouvait une telle colère. Il avait l'impression que depuis deux mois, depuis cette nuit épouvantable, c'était comme si ses sens et ses émotions avaient été anesthésiés, l'empêchant de participer à sa propre vie. Mais la nuit dernière, en tenant Amanda dans ses bras, en sentant la chaleur de sa peau contre la sienne et ses soupirs enfiévrés contre son cou, il avait perçu l'intensité avec laquelle il avait envie de vivre, de

retrouver sa propre vie. Et il n'était pas certain que Lucas soit en mesure de l'y aider.

A ce stade, se fier à quiconque aurait été stupide.

et, malgré l'amitié qui le liait à Lucas, ce dernier demeurait suspect à ses yeux. Sawyer ignorait qui avait pu se laisser prendre dans les filets d'Erika et jusqu'où ces hommes avaient pu aller pour lui échapper. Jusque-là, une part de lui avait toujours préféré ignorer les noms ou les visages de ceux avec lesquels

Erika l'avait trompé.

A présent, il souhaitait tous les connaître. Car son

instinct lui disait que, parmi eux, se trouvait son assassin. Il actionna le briquet une nouvelle fois et la flamme s'éleva brusquement. Il maintint la pression de son pouce jusqu'à ce que ce que le briquet devienne si chaud qu'il lui brûle les doigts. Au moment où il le jetait violemment sur le bureau, l'image d'Amanda s'imposa à son esprit. Ils s'étaient tous deux montrés stupides, la nuit précédente. Ils n'auraient jamais dû laisser leur relation déraper vers un plan aussi intime. Sa propre existence n'était plus qu'un chaos et, de toute façon, il n'était pas certain

de souhaiter s'engager aussi vite dans une nouvelle relation affective. Ce qui s'était passé la nuit précédente lui paraissait déloyal pour la jeune femme. La seule chose qui le consolait, c'était qu'elle avait semblé comprendre la situation. Elle avait clairement affirmé ne rien attendre de plus que ce qu'il lui avait donné. Quoi qu'il en soit, cela n'arriverait plus. Une erreur suffisait. Un jour, tout cela prendrait fin. Mélanie reparlerait, elle retournerait à l'école, et la présence d'Amanda ne leur serait plus utile. C'était étrange, à quel point la pensée qu'elle ne soit plus là et qu'elle ne fasse plus partie de leur vie perturbait Sawyer. Au moment où il entendit la porte du cabinet s'ouvrir, le souvenir d'Amanda quitta aussitôt son esprit. Il s'empara vivement du briquet et le glissa dans la poche de sa chemise. Quelqu'un toqua doucement à la porte de son bureau, puis Adam fit irruption dans ]a pièce, un large sourire fendant sa figure. Nous l'avons décroché, mon vieux ! Quoi donc? Adam s'assit dans le fauteuil faisant face à Sawyer.

Le projet Ribideaux.

Son associé se releva d'un bond, trop excité pour rester assis.

C'est un chantier gigantesque : un complexe

hôtelier, avec des boutiques, des restaurants et de

nombreux espaces verts. Ils veulent voir une première ébauche de plans d'ici un mois.

C'est génial, répondit Sawyer. Allons boire un

verre à La Taverne, afin de célébrer cette nouvelle.

Riche idée. Cette victoire mérite bien une

célébration. Ils quittèrent le cabinet ensemble, Adam commentant leur dernier succès avec excitation. Cela faisait six mois qu'il courtisait Samuel Ribideaux, le plus gros promoteur de la région, en sachant que ce dernier avait un important projet de construction à l'esprit. Il continua à parler dans l'ascenseur, et jusqu'au rez-de-chaussée du bâtiment. Le soir et les week-ends, La Taverne devenait le lieu de rendez-vous favori des célibataires de la ville. Au cours de la journée, c'étaient les bureaucrates qui s'y réunissaient pour déjeuner ou prendre un verre.

Dans la cabine, Sawyer avait l'impression que le briquet enfoui dans sa poche de poitrine lui brûlait la peau, à travers le coton de sa chemise. Un muscle tressaillit dans sa mâchoire tandis qu'il observait Adam. Cela faisait sept ans qu'Adam et lui étaient associés et leur cabinet avait toujours été florissant, en particulier ces deux dernières années. Le fait qu'ils aient décroché le projet Ribideaux indiquait qu'ils avaient vraiment réussi, et que leur réputation d'excellence était fermement établie. Pour l'heure, Sawyer se moquait complètement du projet Ribideaux. Après tout, si aucun indice nouveau ne venait le disculper, il ne serait même pas là pour profiter de son succès éventuel. Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent et Adam et lui empruntèrent la galerie commerçante qui menait à l'entrée de La Taverne. Une odeur de cuisine et de fumée de cigarette flottait dans l'air. La Taverne était un des derniers restaurants de la ville à autoriser sa clientèle à fumer. Adam désigna un box vide.

Cela te convient?

C'est parfait, répliqua Sawyer.

Il se glissa sur la banquette luxueusement

rembourrée faisant face à celle d'Adam, et un serveur vint immédiatement prendre leur commande.

Deux whiskys, demanda Adam.

D'un hochement de tête, Sawyer fit savoir à

l'employé que c'était tout, tandis qu'Adam se laissait aller contre le dossier de sa banquette avec un air particulièrement satisfait.

Je n'arrive toujours pas à croire que nous avons

décroché ce chantier. C'est notre passeport pour la gloire, Sawyer. Il assoira notre réputation, non seulement à Baton Rouge, mais dans toute la région. Il se pencha vers Sawyer et le dévisagea avec force. Il faut que tu te débarrasses de tes problèmes avec la loi, Sawyer. J'ai besoin de toi et de toute ton

énergie pour mener ce travail à bien. Ribideaux a été très impressionné par ton talent. Une fois de plus, Sawyer sentit un muscle tressaillir désagréablement dans sa mâchoire.

Je fais de mon mieux pour m'en sortir, répondit-

il aussi calmement que possible. J'ai pris Jackson

Burdeaux comme avocat, au cas où la situation s'envenimerait. Adam haussa un de ses sourcils blonds.

C'est le meilleur avocat de Louisiane. Je suis rassuré de savoir que tu l'as à tes côtés.

Il prit dans sa poche un de ces cigares cubains dont il raffolait.

Cela ne te dérange pas ? demanda-t-il en se plaçant le cigare au coin des lèvres.

Pas du tout.

Sawyer enfouit la main dans la poche de sa chemise et en sortit le briquet découvert dans le coffret

rose.

Laisse-moi te l'allumer, proposa-t-il en l'actionnant.

Hé ! s'exclama Adam.

Il retira le cigare de sa bouche.

C'est mon briquet ! Où l'as-tu trouvé ? Je le cherche depuis une éternité.

A ce moment-là, le serveur arriva avec leurs boissons et Adam attendit qu'il soit reparti pour réitérer sa demande :

Alors, où l'as-tu trouvé ?

Sawyer remit le briquet dans sa poche avant de répondre :

Parmi certaines affaires appartenant à Erika.

Il fixa l'homme qu'il avait toujours considéré non seulement comme son associé, mais aussi comme son ami. Quand as-tu couché avec elle, Adam ? A quel moment as-tu eu une liaison avec ma femme ? L'envie de nier se refléta brièvement dans les yeux

d'Adam. Il ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit, puis soudain son regard s'assombrit et il le baissa vers son verre.

il y a environ huit

Ce n'est arrivé qu'une fois mois de cela.

Il regarda Sawyer avec une expression tourmentée.

Je suis désolé, Sawyer. Mon Dieu, je ne peux

pas te dire à quel point je suis désolé. J'espérais que tu ne le découvrirais jamais. Il se rejeta contre le dossier de son siège, prit une longue rasade de whisky, et fixa un point au-delà de l'épaule de Sawyer.

Elle est venue au cabinet, un jour que tu étais

sorti, et m'a demandé si elle pouvait t'attendre dans

mon bureau, en bavardant. Je lui ai offert un verre,

nous avons discuté un moment, et puis la situation a dérapé. Stella était en voyage depuis une semaine, Erika a tout fait pour m'aguicher et j'ai eu un moment de faiblesse. Sawyer s'était attendu à sentir la colère l'envahir, mais tout ce qu'il éprouva, ce fut de la tristesse et de la lassitude à l'idée que son épouse et l'associé et ami auquel il avait jusque-là pensé pouvoir se fier l'avaient trahi ensemble.

Cela ne s'est passé que cette fois-là, Sawyer. Je

te le jure. Erika a dû prendre mon briquet à cette

occasion, bien que je ne comprenne pas pourquoi elle aurait fait une chose pareille.

Et moi, je ne comprends pas pourquoi tu as fait

une chose pareille, renchérit Sawyer.

Dis-moi comment je peux effacer cette erreur, le

supplia Adam. Qu'est-ce que je peux faire pour me racheter?

Depuis quelques mois, tu parlais justement de

me racheter mes parts. Dis à ton avocat de m'appeler et

de me faire une offre raisonnable, et je quitterai ce cabinet sur-le-champ, énonça Sawyer.

Bon sang, Sawyer, ce n'est pas ça que je veux,

surtout maintenant. Nous pouvons sûrement passer

l'éponge sur cet incident regrettable. Je t'ai dit combien je suis désolé et à quel point je me sens coupable.

Adam, je ne peux pas passer l'éponge. Parce

qu'à présent je sais que tu n'es pas intègre, et qu'il m'est impossible de travailler un jour de plus avec un type qui ne l'est pas. Adam se frotta le front, les traits déformés par

l'angoisse et la perplexité.

Tu n'es pas sérieux

Je suis très sérieux, objecta Sawyer. Et ce ne

sera pas le plus grave de tes problèmes. Je vais devoir remettre ce briquet à Lucas Jamison et tu seras alors considéré toi aussi comme un suspect potentiel dans le meurtre d'Erika.

Adam le dévisagea avec un air horrifié.

C'est dingue ! s'exclama-t-il. Je n'ai rien à voir

avec la mort d'Erika. Tu expliqueras ça aux autorités. Savoure ton whisky, dit Sawyer en se levant. Sur ce, il se détourna et se dirigea vers la sortie.

Tout en quittant la Taverne et en affrontant la chaleur étouffante de l'après-midi, il espéra ne pas avoir commis une grave erreur. Car, en ne résistant pas au fait de confondre Adam, il avait peut-être donné à l'assassin d'Erika le temps de se construire un alibi.

9

Le jeudi matin, Amanda descendait la rue principale de Conja Creek en compagnie de Lillian et en direction de Chiffons, la boutique de vêtements la plus en vogue de la ville, selon cette dernière. Sawyer et Mélanie avaient été invités à déjeuner chez des amis, si bien qu'elle avait une matinée de liberté.

J'ai entendu dire que Sawyer avait cessé son activité, s'étonna Lillian.

Oui, lundi matin, il a annoncé à Adam qu'il

souhaitait lâcher le cabinet, expliqua Amanda.

Pourquoi? demanda Lillian sur un ton anxieux.

Qu'est-ce qui l'a poussé à faire une chose pareille?

Il s'est dit que, étant donné qu'il risquait d'être

arrêté à tout moment, il avait intérêt à passer le plus de temps possible auprès de Mélanie. C'était le prétexte que Sawyer souhaitait fournir officiellement à son entourage. Cependant, il avait confié à Amanda ce qui s'était réellement passé entre Adam et lui. Depuis, ils avaient remis à Lucas l'intégralité des objets qu'elle avait découverts dans la chambre de Mélanie. Amanda espérait de toutes ses forces que le shérif mettrait tout en œuvre pour en découvrir le ou les différents propriétaires, dont l'un d'eux était peut- être un meurtrier.

Du nouveau, dans l'enquête? demanda Lillian.

Non, rien, répondit Amanda.

Elle aurait pu parler à Lillian de la boîte, mais elle était fatiguée de penser à l'assassinat d'Erika, fatiguée d'en parler et d'échafauder des hypothèses à ce sujet. Ce qui me ferait vraiment plaisir, ce serait d'arrêter d'y penser un moment, ajouta-t-elle. J'ai l'impression que la mort d'Erika nous a complètement absorbés, ces jours derniers.

Lillian lui décocha un grand sourire et la prit par le bras. Dans ce cas, nous allons consacrer toute la matinée à nous distraire. Tout d'abord, nous allons nous acheter quelque chose de tout à fait extravagant et de totalement inutile, après quoi nous irons manger le plus calorique des gâteaux au chocolat, dans le meilleur salon de thé de la ville. Amanda éclata de rire. Voilà un plan génial ! Lillian n'avait pas exagéré les mérites de Chiffons. On y trouvait non seulement des hauts, des jeans, des jupes et des robes adorables, mais également un vaste déploiement de lingerie sexy et de vêtements de nuit. Les deux femmes fourragèrent dans les rayons du magasin, aussi excitées que des adolescentes. Amanda examinait les jeans pendant que Lillian admirait des sacs. L'aisance et la familiarité avec laquelle la vendeuse et Lillian bavardaient indiquaient que cette dernière était une cliente fidèle de la boutique. Amanda passa du rayon des jeans à celui de la lingerie, où elle découvrit avec étonnement toutes

sortes de culottes et de soutien-gorge minuscules. Elle

les trouvait sexy et même très jolis. C'était le genre de dessous qu'elle avait vus dans les tiroirs d'Erika, mais qu'on ne trouverait jamais dans les siens. Elle s'en détourna pour s'intéresser à des nuisettes de soie rouge ou noire, et à des caracos en dentelle transparente, assortis à des shorts échancrés, également très différents des chemises de nuit en coton qu'elle portait habituellement. Elle caressa une nuisette rouge et, les yeux fermés, s'imagina dans ce vêtement, étendue sur le couvre-lit noir et gris de Sawyer. Vous couchez avec lui, n'est-ce pas? Amanda ouvrit brusquement les yeux et fixa Lillian, qui se mit à rire.

N'essayez pas de nier. Il m'a suffi de voir

l'expression de votre visage pour le deviner. Amanda se sentit comme prise en faute et ce sentiment l'irrita.

Sawyer et moi sommes des adultes et ce que

nous faisons ne regarde personne. Vous avez raison, répliqua doucement Lillian. Elle eut un air légèrement soucieux.

Je serais simplement désolée de vous voir

souffrir. Je vous aime bien, Amanda. Je vous aime même beaucoup, corrigea-t-elle. Je ne veux pas que vous ayez le cœur brisé. Amanda lui sourit avec chaleur.

— Ne vous inquiétez pas, mon cœur n'est pas en

danger.

Tant mieux, conclut Lillian en lui serrant

affectueusement le bras, avant de se diriger vers un autre rayon. Amanda s'offrit la nuisette, et Lillian acheta une jolie chemise rose pour Mélanie, ainsi qu'un pantalon pour elle. Après quoi, les deux jeunes femmes entrèrent dans un salon de thé, où elles commandèrent toutes deux un café et une part de gâteau au chocolat.

Mélanie va adorer sa chemise, assura Amanda

en attaquant sa pâtisserie.

J'adore lui acheter des cadeaux, répliqua Lillian.

Vous êtes si gentille avec elle. Puis-je vous

demander la raison pour laquelle James et vous n'avez

pas eu d'enfant ? demanda Amanda tout en se rendant compte qu'elle se montrait un peu trop indiscrète.

Au début de notre mariage, nous avons essayé

d'en avoir un. Puis, au bout de deux ans, comme cela ne marchait pas, nous avons consulté plusieurs spécialistes, qui ont tous affirmé que ni James ni moi n'étions stériles. Malgré cela, je ne suis jamais tombée enceinte. Elle haussa les épaules et prit sa tasse de café.

Nous avions parlé d'adopter un enfant, mais très

vite mon activité artistique a absorbé la quasi-totalité

de mon temps, et, de son côté, James a été très pris par sa société d'assurances, elle-même florissante. Nous nous sommes alors rendu compte que notre vie à deux, telle qu'elle était, nous satisfaisait. Et vous ? Vous désirez avoir des enfants ? Amanda sourit.

Oui. Je les adore. J'aimerais en avoir au moins

deux. Elle éclata de rire.

Bien sûr, il faudrait que je trouve d'abord un

mari. Lillian avala une gorgée de café avant d'affirmer:

Ce n'est pas en restant cloîtrée dans la demeure de Sawyer que cela arrivera.

J'ai tout le temps de rencontrer le prince

charmant et de lui faire des enfants, répliqua Amanda sur un ton léger. Elle prit une bouchée de gâteau, tout en s'efforçant de ne pas imaginer avoir déjà tout cela, avec Sawyer et Mélanie.

Alors, quels sont vos projets, une fois que vous

aurez fini de vous occuper de Mélanie ? demanda Lillian. Je veux dire que, si Sawyer allait en prison,

d'autres arrangements seraient pris la concernant. Et s'il n'y va pas, Mélanie finira bien par reparler un jour et par retourner à l'école. Dans les deux cas, vous perdrez votre poste de gouvernante.

En l'acceptant, je savais que cet emploi serait

provisoire, mais j'ignore encore ce que je ferai à ce moment-là.

L'idée de reprendre son ancienne vie n'avait rien d'attirant.

J'espère en tout cas que vous resterez à Conja

Creek, affirma Lillian. Il n'y a personne d'autre avec qui je prendrais autant de plaisir à courir les magasins ou à m'empiffrer de pâtisseries.

Amanda éclata de rire, agréablement touchée par la déclaration d'amitié de Lillian.

Je ne peux faire aucune promesse concernant

l'avenir, dit-elle. Mais je dois avouer que la magie de Conja Creek a déjà commencé à opérer sur moi.

Le sourire de Lillian s'estompa et elle fixa le café resté au fond de sa tasse.

Savez-vous à quel moment Erika me manque le

plus? Un petit rictus triste déforma ses lèvres. Environ une fois par semaine, nous nous retrouvions sur le ponton, souvent tard le soir, pour bavarder. Parfois nous racontions des bêtises et plaisantions la moitié de la nuit, mais il nous arrivait aussi d'avoir des discussions sérieuses. Ce sont ces moments-là qui me manquent le plus.

Elle but une nouvelle gorgée de café, avant de reposer sa tasse sur la table.

Nous pourrions peut-être nous retrouver nous

aussi sur le ponton, un de ces soirs, afin de discuter entre filles.

Je ne sais pas, répondit Amanda avec un petit

rire nerveux. Cela me paraît un peu effrayant.

Cela n'a rien d'effrayant. C'est comme de camper à la belle étoile. Si vous décidez de vous installer à Conja Creek, je suis sûre que vous finirez par adorer cela. Plus tard, tandis qu'Amanda rentrait chez Sawyer en voiture, elle pensa aux amies qu'elle avait cru avoir autrefois, et qui s'étaient détournées d'elle dès qu'elle s'était trouvée confrontée à des ennuis. Elle serait heureuse d'avoir de nouveau une amie, et Lillian ne lui semblait pas femme à s'enfuir en cas de difficultés. Amanda n'avait pas menti en disant que Conja Creek l'avait ensorcelée. Et pas uniquement à cause de Sawyer et de Mélanie. Elle aimait le charme étrange qui se dégageait de cette ville. Le bayou et son obscurité mystérieuse finissaient même par l'attirer. En fin d'après-midi, Sawyer et elle avaient prévu de se rendre dans les hôtels dont les noms figuraient sur les quatre pochettes d'allumettes conservées dans ce coffret par Erika. Amanda espérait de tout cœur y découvrir un indice qui désignerait le véritable coupable. L'image de Sawyer lui envahit soudain l'esprit. Depuis la nuit où ils avaient fait l'amour, il n'y avait

plus eu aucun contact physique entre eux. Au cours des deux derniers jours, ils s'étaient à peine croisés. Sawyer avait passé la majorité de son temps enfermé dans son bureau, le plus souvent en compagnie de Jackson Burdeaux. Jackson avait déconseillé à Sawyer de continuer à s'adresser personnellement à Lucas. En sa qualité d'avocat, il s'était proposé de lui servir dorénavant d'intermédiaire. Sawyer avait accepté, en paraissant s'en accommoder. Mais il devait souffrir de ne pouvoir se fier à personne, songea la jeune femme tout en se garant devant la maison. Elle savait à quel point la découverte de la trahison d'Adam l'avait ébranlé, même s'il s'était efforcé de ne pas le montrer. Elle sortit de sa voiture, aperçut George et se raidit.

Bonjour, mademoiselle la nounou.

Bonjour, George, répondit-elle, avant de se diriger prestement vers la porte d'entrée.

Il hâta le pas et, à l'instant où elle atteignait les marches de la véranda, la rattrapa.

Je dois vous parler.

Il l'avait saisie par le bras, mais la lâcha presque

aussitôt et ajouta :

M. Bennett m'a dit que mon attitude vous mettait mal à l'aise, mais je tiens à vous rassurer : je n'ai rien à voir dans le meurtre d'Erika.

D'accord, marmonna Amanda avant de s'écarter

de lui.

C'est affreux ce qui est arrivé à Erika, mais je

n'y suis pour rien, reprit George. Cela fait cinq ans que

je travaille pour M. Bennett, et je ne veux pas de problèmes. Je m'occupe de mes propres affaires et vous devriez en faire autant, ajouta-t-il en transperçant la jeune femme du regard.

A ce moment-là, Amanda entendit Sawyer l'appeler

depuis la porte d'entrée. Elle poussa un soupir de soulagement.

Amanda? J'avais bien cru entendre votre voiture. George, n'étiez-vous pas supposé planter des fleurs à l'arrière de la maison, cet après-midi ?

Si, monsieur, j'allais justement le faire.

George s'éloigna d'un pas tranquille et Amanda se

hâta de rejoindre Sawyer au sommet des marches.

Tout va bien ? demanda-t-il.

Oui. Apparemment, George tenait à me dire qu'il n'avait pas assassiné Erika.

Sawyer confirma cette allégation d'un signe de tête.

Il a un alibi solide, affirma-t-il en la précédant à

l'intérieur de la maison. Il a passé la soirée au Pays

Cajun et s'est tellement soûlé que le barman l'a laissé cuver son vin toute la nuit dans l'arrière-salle. Amanda le suivit dans le salon.

Ce type a le don de m'effrayer, remarqua-t-elle.

Il est un peu spécial, convint Sawyer. Mais je crois que ses mauvaises actions se limitent au braconnage.

Alors, je peux le rayer de ma liste de suspects?

conclut la jeune femme. Sawyer lui sourit, d'un sourire nonchalant qui la troubla intensément.

Parce que vous avez dressé une liste de suspects?

Oui.

Et pouvez-vous me dire quelles sont les autres

personnes qui y figurent? Il tendit la main et replaça une mèche de cheveux derrière l'oreille d'Amanda. C'était la première fois qu'il

la touchait depuis la nuit où ils avaient fait l'amour, et elle se força à ne pas en attendre plus.

Tout le monde, répliqua-t-elle en s'écartant de

lui. Toutes les personnes que j'ai rencontrées, depuis mon arrivée ici.

Est-ce que j'en fais partie ? demanda Sawyer.

Il avait posé cette question sur un ton détaché, qui démentait la lueur anxieuse qu'elle décela dans son regard.

Sawyer, si vous figuriez sur cette liste, je ne

serais pas ici. Qui que soit la personne qui a poignardé

votre femme avec cette sauvagerie, je suis persuadée que ce n'est pas vous. Et en nous rendant dans ces hôtels, cet après-midi, j'espère bien que nous découvrirons de qui il s'agit. Avez-vous toujours été aussi optimiste ?

s'enquit-il, avec l'expression d'un homme qui aurait souhaité l'être autant.

Toujours, affirma Amanda.

Sauf après avoir été contrainte à démissionner de son travail, songea la jeune femme. Une période sombre pour elle, durant laquelle elle avait perdu toutes ses illusions concernant l'humanité. Mais elle n'avait

pas tardé à recouvrer sa foi habituelle en son prochain et en l'existence. J'ai besoin de croire que le bien finit toujours par triompher, Sawyer. Et en ce qui vous concerne, je veux penser que le coupable sera puni et que Mélanie et vous pourrez retrouver une vie normale. Espérons que vous avez raison. De nouveau, il tendit la main et lui caressa la joue du bout du doigt. Sans vous, j'ignore comment j'aurais survécu aux deux semaines qui viennent de s'écouler, Amanda. Vous ne cessez de m'insuffler de l'espoir. Ce fut à cet instant précis qu'elle se rendit compte qu'elle avait menti à Lillian. En réalité, elle était profondément éprise de cet homme, et elle comprit que s'éloigner de lui, le moment venu, allait être très difficile.

Peu après 15 heures, Sawyer et Amanda montèrent en voiture afin de se rendre dans les hôtels qu'Erika semblait avoir fréquentés. Ils avaient confié Mélanie aux bons soins d'Helen, avec qui la fillette allait préparer le dîner. Une fois qu'ils furent en route, elle demanda :

Avez-vous eu des nouvelles d'Adam, depuis

l'autre jour?

Non, aucune mais j'imagine qu'il a pas mal de

problèmes. Car, si Lucas l'a interrogé, il y a des

chances pour que son épouse ait appris son infidélité, et Stella n'est pas femme à pardonner facilement.

Etes-vous revenu sur votre décision de lâcher le cabinet?

Non. Je ne pourrai plus travailler avec Adam. J'ai perdu toute confiance en lui.

quand

toute cette affaire sera terminée? s'enquit Amanda. Il lui décocha un bref sourire.

Si je ne passe pas le reste de mon existence

derrière des barreaux, voulez-vous dire ? Eh bien, je

Mais alors, qu'envisagez-vous de faire

recommencerai à zéro. J'ouvrirai mon propre cabinet et

je continuerai à faire ce que j'aime : concevoir des projets d'architecture. Ils demeurèrent silencieux le reste du trajet. Le premier hôtel où ils s'arrêtèrent fut Le Chat Huant. C'était un petit bâtiment tout en longueur et aux murs grisâtres, qui semblait avoir connu des jours meilleurs. Plusieurs lettres manquaient au néon qui clignotait à l'entrée pour annoncer qu'il s'y trouvait des chambres libres.

Qu'est-ce qui lui a pris ? marmonna Sawyer

dans sa barbe, en se garant sur une place disponible, en

face de la réception. Amanda ne dit rien, mais elle se posait la même question. Quel démon avait pu prendre possession d'Erika pour qu'elle vienne vivre ici une aventure sordide? Qu'est-ce qui l'avait poussée à s'égarer de la sorte ? Ils ne le sauraient sans doute jamais, mais une part d'Amanda se désolait pour cette jeune femme dont

les errances inexplicables semblaient l'avoir menée à la mort.

Allez, finissons-en, dit rudement Sawyer en ouvrant sa portière.

Ils se dirigèrent ensemble vers la réception du motel, qui sentait le détergent bon marché et le

renfermé. Un homme se tenait derrière le comptoir et leva les yeux d'un magazine.

Vous désirez?

Sawyer sortit une photographie d'Erika de son portefeuille.

Nous voulions savoir si vous aviez vu cette femme ici, en compagnie d'un homme.

Je ne l'ai jamais vue, affirma le réceptionniste en regardant à peine le cliché.

Je ne crois pas que vous ayez très bien examiné

cette photo, insista Sawyer, une irritation contenue vibrant dans sa voix. Amanda sortit un billet de vingt dollars de son porte-monnaie et, ignorant l'expression étonnée de son

compagnon, le glissa en direction de l'homme.

Vous avez peut-être besoin de la voir une deuxième fois, suggéra-t-elle.

L'argent disparut prestement du comptoir. Après quoi l'homme reprit le cliché, l'étudia un moment, puis le rendit à Sawyer en secouant la tête.

Non, je n'ai jamais vu cette femme.

Vous en êtes sûr ? insista Amanda. Etes-vous le

seul réceptionniste à travailler ici ?

Je suis le propriétaire de ce motel, et je suis le

seul à tenir la réception. Je n'ai jamais vu cette femme. Cela ne veut pas dire qu'elle n'a jamais séjourné ici,

mais ce n'est pas elle qui est venue louer la chambre. L'homme rouvrit son magazine, leur signifiant que l'interrogatoire était clos. Lorsqu’Amanda et Sawyer ressortirent de l'hôtel,

dans le soleil brûlant de la fin d'après-midi, ce dernier remarqua :

Sortir ce billet de vingt dollars était très habile.

Oui, eh bien, ce genre de choses marche dans

les films, mais dans le cas présent, cela n'a pas été très concluant, répliqua la jeune femme.

Je vous dois tout de même vingt dollars.

Elle lui décocha un bref sourire. Considérez cela comme une donation à notre cause. Nous obtiendrons peut-être de meilleurs résultats dans les prochains endroits, énonça Sawyer quand ils furent de nouveau assis dans la voiture et quittèrent le parking du motel.

Malheureusement, leurs trois autres visites ne donnèrent rien de plus. Aucune des personnes qu'ils y interrogèrent ne se souvenait avoir vu Erika. Tout le long du trajet du retour, un silence pesant, causé par la déception, s'installa entre eux. Amanda avait beau se creuser la tête pour trouver quelque chose d'encourageant à dire, rien ne lui venait à l'esprit. Qu'aurait-elle pu dire à un homme qui luttait pour prouver son innocence, quand toutes les pistes semblaient aboutir à une impasse? Lorsqu'ils arrivèrent à la maison, Helen et Mélanie leur avaient préparé un superbe rôti, garni de pommes de terre dorées à point. Malgré cela, l'atmosphère du repas fut assez sombre. Amanda picora sans appétit dans son assiette, et remarqua que Sawyer ne mangeait pas davantage. Ils attendirent que Mélanie soit couchée et endormie pour faire le constat décevant de leur après- midi. La jeune femme s'installa dans un fauteuil, face à celui de Sawyer. Peut-être perdons-nous notre temps à tenter de retrouver le meurtrier d'Erika dans les environs proches, suggéra-t-il en se laissant aller avec lassitude

contre le dossier de son siège. Imaginez qu'elle ait jeté son dévolu sur un homme de passage, que nous ne connaissons pas.

Vous le croyez vraiment?

Il hésita un long moment, avant de concéder :

Non. Il me paraît beaucoup plus logique qu'il

s'agisse de quelqu'un que je connais et qu'Erika connaissait, elle aussi.

Quelqu'un qui aurait eu beaucoup à perdre si

Erika avait révélé leur liaison au grand jour, renchérit Amanda. Quelqu'un qu'elle a peut-être même fait chanter? Sawyer se pencha en avant et se frotta la mâchoire.

Tout est possible. Mais aussi stupide que cela

puisse vous paraître, je n'imagine pas Erika en maître chanteur. Ce n'était pas son style.

Nous devrions peut-être dresser une liste de tous

les suspects potentiels et de leurs mobiles éventuels.

C'est une bonne idée, convint Sawyer.

Il alluma aussitôt son ordinateur et ouvrit un fichier Word, pendant qu'Amanda tirait une chaise près de la sienne.

Elle eut du mal à se concentrer. Légèrement grisée

par l'eau de toilette de Sawyer et en sentant la chaleur de son corps près du sien, elle ne parvenait pas à penser à autre chose qu'au plaisir extatique qu'elle avait ressenti dans ses bras.

Tout d'abord, nous allons inscrire Lucas en tête

de notre liste, dit-il en tapant le nom du shérif. Car nous savons déjà qu'il y a eu certains contacts entre Erika et lui.

Tout en se forçant à se concentrer sur ce qu'ils faisaient, Amanda ajouta :

De plus, en tant que votre ami et le shérif de

cette ville, il n'aurait certainement pas souhaité qu'une éventuelle aventure avec elle soit rendue publique. Et puis, il y a Adam, qui était également votre ami et votre associé. Lui non plus ne devait pas avoir envie

que ce qui s'était passé entre lui et Erika s'ébruite.

D'autant plus qu'il est marié.

Qui d'autre? demanda la jeune femme sur un ton

pressant. Sawyer fronça les sourcils et fixa l'écran de son ordinateur.

Je me rends soudain compte que j'ignorais

totalement comment Erika occupait son temps, pendant que je travaillais. Il arrivait souvent que certains de mes amis ou de mes contacts professionnels viennent à la maison, mais elle n'a jamais affiché d'intérêt particulier envers aucun d'entre eux.

Je pourrais peut-être interroger Lillian à ce sujet, suggéra Amanda.

J'y réfléchirai également, de mon côté. Mais

pour l'instant, je n'arrive pas à me concentrer, affirma Sawyer. Il sauvegarda le document, puis éteignit son ordinateur.

Je crois que je vais aller marcher un peu, afin de m'éclaircir les idées.

Dans ce cas, je vais vous souhaiter bonne nuit.

La journée a été longue. Ils se levèrent et sortirent en même temps du bureau. Puis, pendant que Sawyer sortait dans le parc, Amanda gagna l'étage supérieur. D'abord, elle se rendit dans la chambre de Mélanie et fut rassurée de voir que

la veilleuse fonctionnait toujours et que la fillette dormait à poings fermés. Tout en la regardant dormir, elle se demanda ce que l'avenir leur réservait, à elle-même, à Mélanie et à Sawyer. Quels moyens ce dernier avait-il de se renseigner sur les actions de son épouse, alors que celle-ci s'était si subtilement attachée à cultiver le secret? s'interrogea-t-elle. Puisque même Lillian, sa meilleure amie, avait toujours ignoré le nom de ses amants, quel espoir leur restait-il de résoudre ce meurtre ? Elle referma la porte de communication. Puis elle se démaquilla, se brossa les dents et enfila la longue nuisette rouge qu'elle avait achetée le matin même. Tandis que la soie glissait sur son corps et tout en se disant que ce n'était pas pour plaire à Sawyer qu'elle s'était offert ce vêtement, elle imagina malgré elle le contact brûlant de ses mains viriles sur sa peau, à travers le tissu. Dès qu'elle ressortit de la salle de bains, elle se dirigea vers la fenêtre de sa chambre, dans le secret espoir d'apercevoir Sawyer dans le parc, mais ne

distingua rien d'autre que les ombres fantomatiques des arbres dans le clair de lune argenté. Elle se mit au lit et tenta de recouvrer son calme, d'oublier Sawyer et le meurtre d'Erika. Le lendemain, elle allait chercher une occupation amusante pour elle

et Mélanie, songea-t-elle. Une occupation qui lui

libérerait l'esprit. Peut-être l'enquête qu'elle menait avec Sawyer l'avait-elle trop éloignée de ses responsabilités envers la fillette, l'empêchant d'œuvrer suffisamment à sa guérison. Un peu d'activité artistique ferait peut-être office de thérapie et aiderait Mélanie à dépasser ses blocages. Oui, elles allaient passer la journée à dessiner, décida Amanda. Au bout d'un moment, elle pensa à l'excellent rôti de bœuf rangé dans le réfrigérateur. Elle y avait à peine

touché, au cours du dîner, et à présent son estomac protestait, l'empêchant de s'endormir. Elle se releva, enfila sa robe de chambre et se

dirigea vers l'escalier menant à l'étage inférieur. Celui-

ci était plongé dans l'obscurité et elle ignorait si

Sawyer était revenu ou non de sa promenade.

A présent familiarisée avec les lieux, elle parvint à traverser le salon et à, trouver la cuisine sans allumer la lumière. Celle du réfrigérateur, lorsqu'elle l'ouvrit, suffit à en éclairer l'intérieur, et elle repéra aussitôt le rôti recouvert d'une feuille de Cellophane. Juste une petite tranche, se dit-elle en sortant le plat du réfrigérateur et en le posant sur le comptoir de la cuisine. Elle venait d'ôter le film transparent lorsqu'elle entendit un bruit Elle se figea un instant, puis se retourna. Sawyer? Personne ne répondant et le son qu'elle avait perçu ne se reproduisant pas, la jeune femme reporta son attention sur la viande, dont elle coupa un morceau. A ce moment-là le bruit recommença. C'était comme un bruissement. Un bruit de pas étouffé? s'interrogea Amanda. Elle se retourna d'un bond. Rien. Retenant son souffle, elle écouta mais, de nouveau, aucun son ne lui parvint.

Ce devait être son imagination qui lui jouait des tours, se dit-elle, ce qui était compréhensible, étant donné les circonstances. Amanda rouvrit la porte du réfrigérateur afin d'y ranger le rôti. Au même instant, un nouveau bruit derrière elle la fit sursauter violemment. Elle lâcha le plat, qui s'écrasa sur le carrelage, et pivota vivement sur les talons. Mais avant qu'elle ait eu le temps de voir qui se trouvait là, elle reçut un coup à l'arrière de la tête et s'effondra sur le sol de la cuisine.

10

Sawyer marcha un long moment dans le parc, afin de calmer son agitation. Une agitation causée d'une part par la frustration de ne pas parvenir à trouver une piste digne de ce nom, et, de l'autre, par le désir, une combinaison qui lui faisait se demander s'il n'était pas en train de perdre la raison. Quand il avait commencé à taper cette liste de suspects, tout à l'heure, tout ce qu'il avait réellement eu envie de faire, c'était de se perdre dans les bras d'Amanda. Dans ses bras, il savait qu'il pourrait échapper à la réalité. Il ne comprenait pas très bien les sentiments qui l'animaient à l'égard de la jeune femme et redoutait de

les explorer. Pour l'instant, il avait l'impression de n'avoir aucun avenir devant lui. Il avait même du mal à se projeter au-delà de la minute qui allait suivre. Il s'avança sur le ponton, là où la clarté de la lune ne parvenait pas à percer l'épaisseur des frondaisons. Il s'était accroché trop longtemps à Erika. En refusant d'admettre son échec et en espérant que, pour le bien de Mélanie, elle changerait. J'aurais dû la laisser partir, murmura-t-il. Il aurait dû divorcer, trouver un accord financier avec elle et la mettre dehors. S'il l'avait fait, elle serait probablement encore en vie, aujourd'hui. Etrangement, il n'avait pas réellement aimé Erika et bien qu'il ait su au fond de lui qu'elle le trompait, il ne l'en avait jamais non plus détestée. Il y avait eu du bon en elle, mais trop souvent la malheureuse s'était laissé entraîner par ses démons. Maintenant elle était morte, et lui se trouvait dans une situation inextricable, dont il ignorait quoi faire pour s'en sortir. Jackson lui avait assuré qu'il ne passerait pas une seule journée en prison. En sa qualité d'avocat, rassurer son client ne faisait-il pas partie de son travail? s'interrogea Sawyer.

Il était convaincu que l'assassin d'Erika était quelqu'un qu'il connaissait, quelqu'un qui vivait à Conja Creek, et qui fréquentait sa maison. Au bout d'un moment, son agitation finit par s'apaiser, le laissant épuisé. Il était temps qu'il aille se coucher. Il se tournait vers la maison quand soudainement un hurlement déchira la nuit. Le cœur serré par l'angoisse, Sawyer s'élançait en direction de la demeure quand un nouveau cri retentit. C'était Mélanie ! Il accéléra sa course. La distance qui séparait le ponton de la maison ne lui avait jamais paru aussi longue. A l'intérieur, les hurlements continuaient à se succéder à de brefs intervalles. Ce n'étaient pas les mêmes cris que ceux que Mélanie poussait lorsqu'elle faisait des cauchemars. Il percevait dans ces hurlements la même horreur que celle qui y avait résonné la nuit où Erika avait été assassinée. Il entra en trombe dans la maison, comprit aussitôt que les cris ne provenaient pas de la chambre de Mélanie mais de la cuisine, et s'y précipita. Il s'immobilisa dans l'encadrement de la porte en voyant

Amanda étendue sur le sol et Mélanie qui, debout à

côté d'elle, continuait à hurler, les yeux exorbités. Durant un court instant, Sawyer resta figé sur place, à tenter de comprendre ce qui s'était passé. Il ne réagit qu'en apercevant le sang qui maculait l'arrière de la tête de la jeune femme. Mon Dieu ! On aurait dit qu'elle était morte. Il s'agenouilla à côté d'elle, tout en attirant en même temps Mélanie contre lui.

C'est le monstre du marécage ! C'est le monstre

du marécage qui a fait mal à Amanda, burla la fillette.

Maîtrisant la bouffée d'exaltation qui le saisit en

entendant sa fille s'arracher soudain à son mutisme, Sawyer lui murmura à l'oreille :

Calme-toi, ma chérie. Calme-toi. Tout va bien

aller. Papa est là. En même temps, il écarta les cheveux qui recouvraient le cou d'Amanda et chercha son pouls. Dieu merci, il battait. Il avait besoin d'un téléphone et de son revolver. Il ignorait si l'agresseur d'Amanda se trouvait encore dans la maison. Mais il avait sur les bras une fillette

hystérique et une femme inconsciente, blessée à la tête. Il avait besoin d'aide. Tout en détestant l'idée de laisser Amanda seule, il fallait qu'il aille chercher son arme, afin de pouvoir affronter le « monstre du marécage », ainsi que Mélanie l'avait nommé. Sa fille dans les bras, il traversa le salon en courant et se rua vers son bureau. Il alluma la lumière en entrant, afin de s'assurer que personne n'y restait, dissimulé dans l'obscurité. Il déverrouilla en hâte le tiroir où était rangé son revolver, posa l'arme sur son bureau et appela les secours. Il réclama une ambulance et l'intervention du shérif, communiqua son adresse au standardiste, puis raccrocha. Après quoi il ressortit de la pièce, son revolver dans une main et soutenant toujours Mélanie de son autre bras. Il percevait sa terreur, à la façon dont elle s'accrochait à lui et aux tremblements qui l'agitaient tout entière. De retour dans la cuisine et en continuant de tenir sa fille contre lui, Sawyer s'assit par terre, à côté d'Amanda qui était toujours inconsciente. Comme il

repoussait une mèche de cheveux du visage de la jeune femme, celle-ci bougea légèrement les paupières.

Amanda, réveille-toi, supplia Mélanie, avec une

angoisse dans la voix qui déchira le cœur de Sawyer. S'il te plaît, réveille-toi. J'ai peur. Les paupières de la jeune femme remuèrent de nouveau et, cette fois-ci, elle réussit à ouvrir les yeux. Elle les fixa tous deux un moment, visiblement désorientée.

Mon Dieu, murmura-t-elle.

Elle tenta de se redresser et grimaça.

Non, ne bougez pas, lui conseilla Sawyer.

Tout en s