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DYNAMIQUES DE DIFFUSION

DES TECHNOLOGIES
DE LA COMMUNICATION
EN AFRIQUE.

LE CAS DU BÉNIN,
DE L’INDÉPENDANCE
À LA REPUBLIQUE POPULAIRE.

Andrea Bardelli Danieli

2001

Pour contacter l’auteur :

Andrea Bardelli Danieli


Institute for Development Policy and Management (IDPM)
School of Environment and Development
University of Manchester
Oxford Road
Manchester
M13 9PL
United Kingdom

e-mail : abd@manchester.ac.uk
tel : +44(0)161-2752815
fax : +44(0)161-2738829

http://www.manchester.ac.uk/idpm
2
Remerciements
Cette recherche a été réalisée grâce à l’aide et au soutien de plusieurs
personnes et organismes, que l’auteur désire ici remercier :

Abdoulaye, Karim Addam et sa famille, Timothée Adjgbe (DECT-OPT),


Pierre Agbomemewa et Madame (Ass. MEWA), Sabirou Alpha, François
Ametonou (CDI-MECCAG-PDPE), le staff des Archives Nationales du Bénin
(Porto-Novo), la Banque de l’État du Canton Tessin, Nadia Bergami
(Markuno), Rut Bertossa, Barthélemy Bewa (MECCAG-PDPE), René Bewa
(OPT), Eugène Biao (CDSI), Clément Boco (OPT), Francesco Bolliger,
Stefano Bolliger, Silvia Carton (Communauté de Travail Lugano), Désiré,
Pierre Dandjinou (SNDP-Bénin), ma famille, le prof. Pascal Gandaho (UNB),
Francis Gbehougbo (OPT), Prof. Anna Maria Gentili (Univ. Bologne), Tania
Ghezzi, Dr. Marco Giovagnoli (Univ. Bologne), Lambert Goudalo (MECCAG-
PDPE), Sonia Houneoude (JPN Porto-Novo), Bruno Jaffré (CSD-PTT),
Espérance Kama, Marco Leisinger, Ken Lohento et le staff de ORIDEV,
Claudia Manna, Fabio Merone, Marco Molinari, Kamilou Moussa et sa famille,
Araldo Ravetta, la RTSI-Radiotélévision de la Suisse Italienne, Prof. Giuseppe
Richeri (USI-Lugano), Prof. Valerio Romitelli (Univ. Bologne), Prof. Ulrich
Saxer, Léonce Sessou (Centre Songhai), Lavinia Sommaruga Bodeo
(Communauté de Travail Lugano), Bruno Stoeckli, Prof. Irma Taddia (Univ.
Bologne), Jean Tchougbé (UNB), Albert Tevoédjré, Simona Valsangiacomo
(Ass. MEWA), Zakary et les autorités et les citoyens béninois, qui m’ont
accueilli avec grande hospitalité et disponibilité.

3
4
Table des matières

INTRODUCTION 8

1. MOTIVATION DE LA RECHERCHE ET OBSERVATIONS


MÉTHODOLOGIQUES 10

1.1 LE POURQUOI D’UNE HISTOIRE ........................................................................................10


1.2 LA QUALITÉ DE L’HISTOIRE .............................................................................................12
1.3 INSTRUMENTS POUR UNE HISTOIRE ..................................................................................16
1.3.1 “Révélateurs” et aspects techniques.......................................................................16
1.3.2 Apports théoriques ..................................................................................................17
1.3.3 Sources orales .........................................................................................................18

2. LE BÉNIN 21

2.1 AVANT L’INDÉPENDANCE ................................................................................................23


2.1.1 Le Royaume du Dahomey........................................................................................23
2.1.3 La domination française .........................................................................................24
2.2 LA RÉPUBLIQUE DU DAHOMEY (1958-1972)...................................................................26
2.3 LA RÉPUBLIQUE POPULAIRE DU BÉNIN (1972-1989).......................................................29
2.3.1 1972-1982: Instauration et consolidation d’un régime voué au développement
autocentré ........................................................................................................................30
2.3.2 1982-1989: Crise et fin d’un modèle.......................................................................35
2.4 1990, ANNÉE DE LA TRANSITION À LA DÉMOCRATIE .......................................................38
2.5 PRÉCISION DE LA PERSPECTIVE DE RECHERCHE .......................................................41
2.5.1 Expansion et contraction de l’État..........................................................................41
2.5.2 Les particularités de la phase d’expansion.............................................................44

3. LE DÉVELOPPEMENT DES MÉDIAS 47

3.1 L’HÉRITAGE DES COLONIES .............................................................................................47


3.1.1 Les premiers réseaux ..............................................................................................47
3.1.2 Médias de masse .....................................................................................................50
3.2 LES MÉDIAS APRÈS L’INDÉPENDANCE ..............................................................................55
3.2.1 Les politiques des médias de la République du Dahomey.......................................55
3.2.2 Infrastructures de communication ..........................................................................64
3.2.3 Bilan........................................................................................................................68
3.3 LA RÉPUBLIQUE POPULAIRE ............................................................................................72
3.3.1 La politique des médias du Bénin révolutionnaire..................................................72
3.3.2 La transformation de la radiophonie ......................................................................78
3.3.3 L’introduction de la télévision ................................................................................82
3.3.4 Le développement des télécommunications.............................................................89
3.3.5 La presse écrite et l’alphabétisation des masses.....................................................94
3.3.6 Bilan......................................................................................................................102

5
4. CONCLUSIONS 110

4.1 UNE DYNAMIQUE DE DÉVELOPPEMENT HÉTÉRONOME ...................................................110


4.1.1 Effets coloniaux.....................................................................................................110
4.1.2 Le rôle de la coopération ......................................................................................111
4.2. LES DIFFICULTÉS D’UNE PLANIFICATION ......................................................................116
4.3 PROPOSITIONS DE RECHERCHE .......................................................................................119

BIBLIOGRAPHIE 122

6
7
Introduction

Ce travail se propose d’analyser les dynamiques historiques d’introduction et


de diffusion des technologies de communication dans un pays africain — le
Bénin — au cours des trente premières années de son histoire républicaine
(1960-1990). On examinera notamment le rôle joué dans ce cadre, d’une part
par l’État béninois et d’autre part, par différents acteurs d’origine externe à la
nation. Ces acteurs prennent place dans une période marquée par l’expansion
progressive de l’appareil d’État ainsi que par l’alternance, dans le pays, d’une
série de régimes de caractère fondamentalement autoritaire, basés sur le
pouvoir militaire et sur un programme de contrôle assez rigide des moyens de
communication et de leur développement.

Nous nous proposons de démontrer que dans cette période, malgré l’exigence
souvent manifestée par l’État de pouvoir contrôler et diriger de façon précise le
développement de ses moyens de communication, un modèle de diffusion des
médias essentiellement hétéronome s’est affirmé au Bénin. Au sein de ce
modèle, des gouvernements étrangers et des institutions de coopération
internationale ont assumé un rôle de premier plan. L’État s’est quant à lui
distingué par sa capacité de planification et d’initiative relativement limitée,
tout en se trouvant, comme mentionné ci-dessus, en phase de grande
expansion. Cela vaut, on le verra, tant pour le développement des
infrastructures techniques que pour la formulation et la mise en place, de la part
des différents gouvernements qui se sont succédés dans le pays entre 1960 et
1990, de politiques spécifiques des média. En effet, au cours de ces trente
premières années d’histoire républicaine, peu de projets de construction et
d’actualisation des infrastructures des communications nationales n’ont pas tiré
leur élan, d’une façon ou d’une autre, de l’intervention de la coopération
étrangère. De même, rares sont les moments où le gouvernement formule et
réalise avec succès des politiques médiatiques conçues de façon autonome et
adéquate aux exigences de la nation. Dans la période suivant immédiatement
l’indépendance ainsi que pendant la République Populaire (instaurée en 1972)
l’administration béninoise se limite de fait le plus souvent à adopter, dans le
secteur des moyens de communication, des lois et des mesures fortement
inspirées de celles établies dans les pays occidentaux (la France in primis,
principalement à cause du passé colonial liant les deux pays). Alternativement
ou conjointement, elle met sur pied des stratégies dérivant des théories
occidentales contemporaines sur le thème “communication et développement”
(corollaire apparemment inévitable de l’intervention de la coopération
étrangère ainsi qu’elle a été appliquée en cette période). Ces dynamiques ont
contribué, à notre avis, à un développement lent et hétérogène du système
médiatique béninois ainsi qu’à l’établissement dans le pays d’une situation de
dépendance, forte et enracinée, de l’étranger en ce qui concerne les
technologies de la communication et des mesures y ayant trait. Ces deux

8
éléments caractérisent ce qu’on pourrait appeler une tradition de
développement du secteur des médias dans le Bénin republicain des trente
premières années, qui comme toute tradition, est susceptible d’avoir influencé
le développement des média nationaux au cours des années suivantes, surtout
lors de la phase successive de libéralisation politique et économique, marquée
par la contraction relative de l’appareil d’État.

L’objectif final de ce travail est en effet de contribuer à une plus ample


recherche historique sur le développement du système méditique béninois dans
son ensemble, nécessaire à notre avis pour établir de façon spécifique ce que
peut être l’apport donné par l’introduction de ce que l’on appelle les nouveaux
média au développement économique et social du pays. On parle assez souvent
ces dernières années du réseau internet, et de la télématique en général, comme
moyens destinés par leur nature à améliorer les conditions sociales et
économiques dans les pays pauvres, en facilitant, au sens large, leur
développement : souvent on se trouve néanmoins face à des recettes
positivistes et vaguement anachroniques, qui ne tiennent pas compte des
conditions historiques spécifiques du pays où ces technologies viennent à se
développer. Nous pensons en revanche, pour notre part, que pour obtenir des
effets positifs, tout projet d’introduction et de diffusion de nouveaux moyens
de communication doit nécessairement se fonder sur une prise en considération
sérieuse du contexte spécifique, historique et social, au sein duquel ces moyens
sont introduits, sous peine d’une inévitable approximation du point de vue
opérationnel et (ce qui est pire) de la répétition éventuelle d’erreurs déjà
commises par le passé pour la diffusion d’autres moyens.

Cet écrit se propose d’offrir une contribution en ce sens concernant la


République du Bénin, en analysant de quelle façon les média se sont répandus
sur ce territoire au cours des premières trente années à partir de
l’indépendance. Nous tâcherons de décrire les principaux problèmes que l’État
a rencontré dans la planification du secteur médiatique au cours de cette
période, qui représente, nous l’avons mentionné, une phase spécifique et
importante de l’histoire globale du pays, que l’on peut généralement définir
comme phase d’expansion de l’État. Nous souhaitons pouvoir ainsi contribuer
à la construction d’une image réaliste des conditions historiques du
développement du système médiatique béninois à même de servir de point de
départ pour des recherches ultérieures dans ce domaine, notamment en ce qui
concerne le processus successif de libéralisation et d’ouverture du secteur des
médias et l’introduction, au cours des années 1990, de nouveaux moyens de
communication, tels que les moyens basés sur la télématique.

Notre recherche naît donc dans une perspective d’histoire des médias,
discipline qui peut s’avérer utile pour la formulation d’une pensée objective et
sereine sur l’impact social et économique, présent et futur, des moyens de
communication modernes dans les pays en développement.

9
1. Motif de la recherche et observations
méthodologiques

1.1 Le pourquoi d’une histoire


L’intérêt historiographique pour le sujet “communication” s’est développé dans
des temps relativement récents. Selon Peppino Ortoleva, jusque dans les années
1970

l’historiographie, même à ses frontières, ne s’était pas encore


accoutumée à l’idée de prendre comme sujet central de ses
recherches un concept général et abstrait tel que la
“communication”1.

Ce nouvel intérêt semble découler en premier lieu de la prise de conscience par


les historiens de l’importance constamment croissante que les technologies et
les pratiques de communication ont acquis par rapport à l’organisation de la
société contemporaine2. Tout en évitant de glisser vers des positions
déterministes, différents auteurs voient en effet dans le développement des
moyens modernes une des contributions majeures à la construction de ce que
Armand Mattelart appelle le “système monde”3: le résultat du procédé
historique d’interconnexion et de réorganisation économique, politique et
culturelle entre les sociétés de la planète, généralement défini, à partir des
années 1990, par le terme “mondialisation”4.

1
P. Ortoleva, Mediastoria, Pratiche, Parma 1995, p. 13 (traduction de l’auteur).
2
Cette identification a poussé dans certains cas jusqu’aux limites d’un véritable déterminisme
technologique, d’après lequel, toujours suivant Ortoleva, “la succession des divers instruments
utilisés pour envoyer et recevoir des messages est la clé pour interpréter dans son ensemble les
vicissitudes de l’humanité sur terre” (traduction de l’auteur). Le plus grand défenseur de cette
ligne de pensée est indiqué par de nombreux auteurs en la personne de Marshall McLuhan. Cf.
P. Ortoleva, Mediastoria op. op. cit., p. 11, et A. Mattelart, La Communication-Monde, La
Découverte, Paris 1999.
3
Selon Mattelart, “le monde est un système contradictoire fait en même temps
d’interdépendances et d’interconnections d’une part; de ruptures, fragmentations, exclusions de
l’autre”. A. Mattelart, La Communication Monde op. cit. Mattelart considère utile (sinon
inévitable), pour qui désire s’occuper des moyens de communication au sein du système-
monde, l’adoption d’un point de vue analogue en ce qui concerne l’ensemble des médias, en les
analysant dans une plus ample perspective de communication-monde, comme le suggère
justement le titre du texte indiqué.
4
Il paraît désormais évident, bien qu’on ne parle que depuis quelques années de
mondialisation, que cela ne doit pas porter à penser que ce phénomène est totalement nouveau
ou qu’il s’est développé principalement au cours des dernières années. Comme l’affirme
Mattelart, et avec lui d’autres auteurs moins liés à une perspective d’historiographie des
médias, le processus de mondialisation se déroule depuis longtemps, et entre autre il a toujours
été caractérisé (seulement apparemment de façon paradoxale) par des situations d’inégalité et

10
Les développements récents dans le domaine des techonologies de
communication ont rendu leur diffusion de plus en plus rapide. De l’avis de
nombreux experts, cela est susceptible d’entraîner des changements au niveau
social, politique et économique. Il nous semble alors pertinent de soutenir que
cette évolution a désormais transformé l’intérêt historiographique en une
nécessité : la nécessité d’une histoire des médias.

D’autre part, comme Ortoleva remarque,

au cours des années 1980 le poids économique [des moyens de


communication] et leur importance sociale ont augmenté à tel
point que les médias se sont imposés au sens commun des
sociétés industrialisées comme thème central de débat et de
réflexion5.

Je pense qu’on peut certainement affirmer que les médias ont conservé cette
caractéristique également dans les années 1990, période où le panorama des
moyens de communication s’est enrichi de nouvelles technologies, telles que le
réseau internet et d’autres applications de la télématique : instruments encore
en cours de développement, mais qui ont déjà pris un rôle important dans le
discours commun sur la société et sur son avenir. Il est intéressant de
remarquer que cette centralité des médias dans le discours commun est en
partie assurée également par un phénomène spécifiquement lié à la nature du
système des médias même, le phénomène des “renvois réciproques” qui, selon
Mauro Wolf, fait que

la haute visibilité que le système des médias a atteint [est telle]


grâce au jeu constant de renvois que les médias mêmes activent
entre eux, avec une part toujours plus consistante de citations
entrecroisées, d’attentions réfléchies, de références transversales6.

L’entrée des médias dans le discours commun n’a toutefois pas, comme nous le
disions, seulement un aspect de coutume, mais elle a pour conséquence
d’inspirer également un nombre toujours croissant de projets politiques en la
matière. De plus en plus d’autorités politiques et d’acteurs du marché attribuent
aux moyens de communication, et notamment à la télématique, un potentiel
significatif en ce qui concerne la construction de la société future, et emploient
ressources et énergies pour des projets politiques et économiques liés aux
nouvelles technologies de communication. Cette orientation prend ensuite une

de fragmentation, dont les raisons sont principalement politiques. Cf. A. Mattelart, La


hiérarchisation du monde, in L’invention de la communication, La Découverte, Paris 1994, pp.
185-200, et P.-N. Giraud, L’inégalité du monde, Gallimard, Paris 1996.
5
P. Ortoleva, Mediastoria op. cit., p. 10 (traduction de l’auteur).
6
M. Wolf, Gli effetti sociali dei media, Bompiani, Milan 1992, p. 53 (traduction de l’auteur).
En ce qui concerne les technologies télématiques, Stefano Diana décrit de manière efficace et
tout à fait comique certains effets pervers de l’image du réseau diffusée par d’autres médias
tels que la télévision ou la presse, dans son W.C.Net. Mito e luoghi comuni di Internet,
Minimum Fax, Rome 1997.

11
direction particulière dans les pays du Sud, en recherche de leur propre voie
vers le développement social et économique ; une voie qui, au cours des années
1990, a presque toujours signifié dérégulation et libéralisation, y compris dans
le secteur des moyens de communication.

C’est de ce présent, fait d’opinions diffuses, de « média-centrisme » et de


planification politique généralisée que naît la nécessité d’une histoire des
médias, comme manière spécifique et différente de se rapporter au thème de la
communication, en interrogeant le passé afin d’y trouver des éléments
permettant de penser de façon différente et nouvelle ce présent, d’une façon
concrète et dissociée du sens commun7. Enfin, nous pensons qu’adopter une
perspective historique prenant en compte le passé en tant que tel, peut
contribuer à libérer le présent et à le rendre vraiment tel — opération utile à la
formulation d’une pensée politique ouverte sur l’avenir sur la question
“communication et développement” .

1.2 La qualité de l’histoire


Le choix d’effectuer une recherche historiographique signifie tourner sa pensée
vers le passé comme étant un temps spécifique et différent du présent, et
entreprendre un processus de restitution de ce temps passé en tant que tel, en
prenant comme référence fondamentale en premier lieu un ensemble donné de
documents historiques. Comme l’affirme Valerio Romitelli, “seul le document
historique peut être la matière sur laquelle on opère la scission entre passé
proche et passé éloigné”8 qui caractérise l’activité historiographique. L’histoire
considère enfin l’ensemble des documents historiques comme son essence-
même, et les confronte avec les travaux historiographiques les concernant9.

Si c’est du passé dont il s’agit, la périodisation chronologique (opération liée à


tout travail historiographique, visant à délimiter le laps de temps auquel on
veut se rapporter) sera alors de première importance.

7
Nous sommes d’accord avec Patrice Flichy, qui dans la préface à l’édition italienne de son
Histoire de la Communication Moderne affirme que “attribuer à l’histoire le rôle qui lui revient
permet d’éviter les déclarations ronflantes de tels faux prophètes de la communication qui
annoncent périodiquement une nouvelle révolution”. P. Flichy, Prefazione all’edizione
italiana, in Storia della comunicazione moderna. Sfera pubblica e dimensione privata,
Baskerville, Bologne 1994, (traduction de l’auteur). L’exigence d’une histoire des médias
paraît être d’ailleurs ressentie également dans le secteur spécifique de la recherche sur les
communications de masse, témoignée par la récente orientation vers les études des effets à
longue échéance des médias sur la société. Cf. M. Wolf, Gli effetti sociali dei media op. cit.,
pp. 125-191.
8
V. Romitelli, Storiografia, cronologia e politica. Ipotesi sulla modernità delle questioni del
tempo, Liguori, Napoli 1993, pp. 131-132 (traduction de l’auteur) .
9
“Ce principe est justement ce qui forme l’essence scientifique du travail historique. C’est en
effet lui qui oblige l’historien à une cohérence historique, à respecter au moins l’hypothèse
selon laquelle l’histoire est un résultat de l’ensemble des travaux historiographiques”. V.
Romitelli, Storiografia op. cit., p. 132 (traduction de l’auteur).

12
Choisir certaines dates plutôt que d’autres, s’attacher à identifier
certains laps de temps, en vérifier les implications collectives,
organiser le tout en un récit convaincant… tous ces processus
demandent un certain détachement en rapport au temps : ils sont
bien plus en rapport avec ce qui arrive ou qui peut arriver.
N’étant pas des processus à désigner comme proprement
temporels, on conviendra de les désigner comme infra-temporels.
Mais on dépouillera cette qualification de toute connotation
négative pour lui reconnaître une importance propre en rapport
aux questions de temps, donc une importance chronologique. La
problématique historiographique sera donc une problématique de
chronologie infra-temporelle10.

L’importance d’utiliser une périodisation claire pour constituer des infra-


temporalités qui soient sujet efficace d’une recherche historiographique est à
reconnaître aussi dans le cadre spécifique de l’histoire des médias, où le
recours à une périodisation pourrait en général contribuer à “faire ressortir plus
clairement les parallélismes possibles, et les possibles fils souterrains qui lient
le changement de la société avec l’organisation de la communication”11.

Nous nous référerons donc dans ce travail à des phases historiques précises et
déterminées du développement des médias dans la République du Bénin, dont
nous tracerons les caractéristiques principales et analyserons les traits
distinctifs.

Poser les moyens de communication comme sujet d’une recherche


historiographique implique certains problèmes spécifiques, qui imposent le
choix de certains instruments propres à les aborder. Il faut reconnaître en
premier lieu que les moyens de communication modernes se sont déployés
sous la forme d’un véritable ensemble, fait de connexions, de renvois et
corrélations entre un moyen et l’autre, phénomène observé notamment dans les
dernières décennies12. Ces lignes d’interdépendance et de circularité suggèrent
de considérer le plus possible l’ensemble des médias comme un système, c’est-
à-dire comme

l’ensemble des instruments pour la communication existant à un


moment donné dans une société, et le réseau de relations, de
complémentarité, d’exclusion réciproque, d’interdépendance, qui
s’établissent entre les différents médias13.

10
Ibidem, p. 82.
11
P. Ortoleva, Mediastoria op. cit., p. 130 (traduction de l’auteur).
12
Il suffit de penser au fait que les réseaux télématiques modernes ne sont que des applications
d’autres moyens, tels que le téléphone et l’ordinateur personnel. Les réseaux se préparent
d’ailleurs à s’intégrer désormais également au moyen télévisuel, tandis que l’emploi des ondes
radio pour la transmission des données est en cours depuis longtemps (notamment dans les
zones du Sud du monde où la téléphonie n’est pas très répandue).
13
P. Ortoleva, Mediastoria op. cit., p. 28 (traduction de l’auteur). Selon Ortoleva,
“l’historiographie des médias individuels finit par ignorer les relations existant entre les

13
Notre intention n’est donc pas d’effectuer une recherche sur un moyen
particulier : nous voulons considérer le développement des médias dans leur
ensemble14. Une aide particulière viendra donc des documents qui se
rapportent à des prescriptions et résolutions concernant des aspects divers et
apparemment disjoints du panorama des médias béninois, dont l’étude
conjointe peut fournir de nouveaux éléments par un examen soigné de la façon
dont le système des médias s’est historiquement développé dans ce pays.

Considérer l’ensemble des médias comme un système ne veut pas dire


toutefois le voir comme un ensemble autonome, séparé du contexte social où il
se trouve exister. C’est par contre, paraît-il, ce problème-là que rencontrent,
dans les communication studies, les études sur les effets sociaux des médias.

Toute théorie sur les effets sociaux des médias devrait, comme
nécessité scientifique, isoler les médias des autres aspects de la
vie sociale, sans quoi il lui est impossible de distinguer entre les
effets spécifiques des moyens de communication et autres
facteurs causaux15.

C’est aussi pour éviter l’impasse de cette direction de recherche que nous
avons voulu assumer ici un point de vue historique sur la question du rapport
entre médias et société, en examinant des séquences et événements spécifiques
dans le but de trouver dans le passé des éléments susceptibles d’éclaircir la
complexité de la matière. Une recherche historiographique peut être à même de
fournir des instruments utiles à éviter de glisser vers les modèles déterministes
souvent opposés les uns aux autres quant aux interactions entre médias et
société dans les théories des effets des médias (d’une part l’attribution d’une
priorité de la part des médias dans la construction de la société, d’autre part la
réduction du système des moyens de communication à une simple expression
de la société, donc sans une propre nature ni un fonctionnement spécifique)16.

Particulièrement utile à nos objectifs sera par contre la référence à ce qu’on


peut appeler les logiques d’utilisation des médias de la part d’individus et
d’institutions. La catégorie de logique d’utilisation peut représenter en effet un
concept-pont capable en certains cas d’illustrer d’une manière claire le rapport
qui existe entre les moyens et la société où ils se développent, à un moment

différentes formes de communication, ou pire, par réduire le secteur en cours d’étude”.


Ibidem, p. 14 (traduction de l’auteur).
14
La référence aux moyens de communication dans leur ensemble permet, de plus, d’éviter ce
que Ortoleva définit comme “la tendance [de nombreuses études d’histoire des médias] à
l’éclectisme, à la simple juxtaposition de modèles interprétatifs différents suivant l’aspect
traité ; par conséquent la reconstruction suit des critères sociologiques lorsqu’elle s’occupe des
entreprises, des critères critiques ou sémiotiques lorsqu’elle travaille sur le message, etc.”. P.
Ortoleva, Mediastoria op. cit., p. 15 (traduction de l’auteur).
15
Ibidem, p. 128 (traduction de l’auteur).
16
Sur la question des déterminismes opposés en ce qui concerne les théories sur le rôle des
médias, cf. encore P. Ortoleva, Mediastoria op. cit., p. 174.

14
historique donné. Les modes d’emploi du système des médias qui s’affirment
dans une société donnée et le rapport de ceux-ci avec les attentes concernant
les moyens de communication de la part des acteurs impliqués représentent à
notre avis un intérêt historique certain : c’est un élément important de la
dynamique historique du développement des médias dans un cadre socialement
défini, fait d’adaptations, de résistances ou de refus de la part des usagers, et de
politiques de diffusion et de pénétration établies a priori par l’État ou par des
acteurs privés.

Cela est particulièrement vrai en ce qui concerne la situation spécifique dont


nous voulons nous occuper, celle d’un pays africain qui a vu différentes
interventions visant à en assurer le “développement” dans le meilleur sens
possible. En effet, ainsi que l’affirme l’anthropologue Fabrizio Sabelli,

le rapport de développement [c’est-à-dire entre agent de


développement et “développé”, N.d.R.], loin d’être le résultat
d’une rencontre ou d’un choc culturel, est une occasion chaque
fois inédite et jamais créée au cours de laquelle les interlocuteurs
africains mobilisent un nombre non précisé d’éléments qui se
trouvent cachés dans leur “mémoire-savoir”. (…) Un savoir qui
conserve toutes les caractéristiques d’une mémoire pratique
réglée par le jeu de l’interaction et par les stratégies de réponse17.

Face à des dynamiques de ce genre, c’est peut-être justement sur le concept de


logiques d’utilisation qu’il sera utile de travailler : des modes d’emploi et de la
manière dont ceux-ci s’affirment paraît en effet dépendre largement le résultat
des projets visant à obtenir une amélioration des conditions de vie d’une
société. A notre avis cela vaut également, ou peut-être surtout, dans le cas de
projets liés à l’utilisation des médias ; et nous tâcherons d’en donner quelques
exemples.

Cela dit, il faut se garder de négliger les aspects plus spécifiquement


techniques de la diffusion d’un moyen de communication : à côté des aspects
sociaux de son affirmation, les caractéristiques plus proprement techniques de
son développement ne sont en effet pas moins importantes. Elles vont souvent
au contraire influencer au moins de manière indirecte les modes mêmes
d’emploi des différentes technologies, surtout en termes d’accès
démocratique18. Certes, il ne s’agit pas ici d’assumer une perspective
“d’ingénieur”, mais de tenir compte cependant du fait que

17
F. Sabelli, Ricerca antropologica e sviluppo, Ed. Gruppo Abele, Torino 1994 (traduction de
l’auteur). Edition originelle française : Recherche anthropologique et développement,
Neuchâtel: Ed. de l'Institut d'ethnologie; Paris: Ed. de la Maison des sciences de l'homme,
1993.
18
Il apparaît évident par exemple que dans un pays à basse alphabétisation un moyen basé sur
des textes écrits tel que l’e-mail est susceptible de suivre un développement différent par
rapport à un moyen de transmission orale comme la radiophonie. C’est évidemment un
exemple simplifié, mais qui permet d’établir une première relation entre les caractéristiques

15
les interprétations “sociales” de l’histoire de la technique ne
devraient pas se distinguer des interprétations “technicistes” pour
un intérêt réduit envers les aspects opérationnels, mais pour une
explication différente19.

On analysera ensuite également les caractéristiques techniques de la diffusion


des moyens de communication dans la République du Bénin, surtout
lorsqu’elles peuvent avoir eu une influence particulière sur le projet d’un accès
généralisé aux médias pour la population.

Il nous semble possible de définir ici la dynamique historique du


développement des médias comme l’ensemble du développement des
techniques et des rapports d’influence réciproque que ces techniques ont avec
d’autres aspects de l’histoire d’une société, et l’ensemble des processus
d’adaptation, acceptation et refus dans l’utilisation des moyens de la part des
membres de la société en question.

1.3 Instruments pour une histoire


Pour examiner les séquences temporelles qui seront le sujet de cette recherche
et en déduire une signification historique nous emploierons également des
instruments et des concepts utiles pour examiner de manière spécifique les
aspects qui nous intéressent, liés à l’entrelacement de la “communication et du
développement”.

1.3.1 “Révélateurs” et aspects techniques


Afin de déchiffrer les développements du système des médias dans les périodes
qui nous intéressent, nous nous servirons d’une série d’indicateurs qui nous
permettrons de mettre au point de façon concrète la situation en termes
d’infrastructures, d’utilisation et de possibilité d’accès aux médias. Il ne s’agit
pas, évidemment, d’effectuer des comparaisons purement quantitatives, mais
d’utiliser ces indicateurs, avec d’autres instruments, pour préciser les termes de
la question que nous voulons traiter, ainsi que le suggère (bien qu’en rapport à
sa propre discipline, l’anthropologie) Fabrizio Sabelli:

Je pense (…) que l’approche à travers des indicateurs — je


préfère l’emploi de la catégorie révélateur dans le cas de
recherches de type qualitatif — est utile surtout lorsqu’il s’agit de
“rester les pieds sur terre” et de préciser comment les hypothèses

techniques d’un moyen et le contexte sociale où il se développe (dans ce cas surtout en termes
de scolarisation et formation).
19
P. Ortoleva, Mediastoria op. cit., p. 176 (traduction de l’auteur).

16
contenues en des concepts parfois vagues ou indéterminés
peuvent faire apparaître un certain nombre d’éléments factuels
spécifiques par rapport au contexte social examiné20.

Dans le texte présent nous préférons également utiliser le terme “révélateurs”


car au-delà l’utilisation d’indicateurs (peut-être seulement en apparence)
techniques (comme le nombre de lignes téléphoniques par 1000 habitants, par
exemple)21, nous ferons référence à des instruments moins quantitatifs, tels que
l’évaluation de l’activité législative dans le domaine des communications de la
part du gouvernement du Bénin dans les différentes périodes historiques
analysées. Pareillement, nous mettrons en valeur la fonction parfois révélatrice
des termes et langages utilisés par les acteurs impliqués dans la diffusion des
moyens de communication ; ces termes ont été collectés à partir de prises de
position, projets de planification, articles de presse et autres documents
historiques.

À cause de la nature de notre sujet d’étude, il sera inévitable d’effectuer


quelques observations également sur les aspects plus pratiques du
fonctionnement des médias, afin précisément d’éviter le risque de négliger les
caractéristiques techniques de leur développement historique (cf. § 1.2). Nous
utiliserons certes la plus claire et simple terminologie du secteur, tout en tenant
compte des buts de notre recherche. Cependant, si nécessaire, nous n’éviterons
pas d’approfondir des questions techniques.

1.3.2 Apports théoriques


Parmi les instruments qui nous permettront de mieux comprendre les
dynamiques historiques du développement des médias au Bénin figurent aussi
certaines catégories dérivées d’une part des théories de la communication,
d’autre part des théories du développement.

Les premières, provenant des « communication studies », seront utiles à la


description de mécanismes importants pour le développement historique des
médias (stratégies des médias, politiques médiatiques), des rapports
réciproques entre les différents moyens (système des médias), des différentes
conséquences que peut avoir une façon particulière de penser l’usage des
moyens de la part des individus et des groupes sociaux (théorie de la
réception), ou des modèles de communication politique adoptés par les

20
F. Sabelli, Ricerca antropologica op. cit., p. 97 (traduction de l’auteur).
21
La télédensité est un des indicateurs les plus utilisés pour déterminer les conditions d’accès
aux médias dans un pays, et elle est souvent intégrée dans des calculs généraux comme l’Indice
de Développement Humain ONU/PNUD. Pour un tableau officiel des indicateurs utilisés par
les institutions internationales dans le domaine des télécommunications, cf. Telecomunication
Indicators Handbook, UIT (Union Internationale des Télécommmunications), disponible sur le
site www.itu.int/ti/publications/world/material/handbk-e.htm.

17
autorités politiques (théories de la communication politique)22. Les théories de
la communication ont d’ailleurs également une histoire propre, qui se déroule
parallèlement aux changements sociaux et politiques du vingtième siècle23.

Le deuxième type de catégorie, qui concerne surtout le domaine de la


sociologie du développement, nous sera utile pour décrire certains des principes
sur lesquels se sont fondés au cours du temps les différentes politiques de
planification et d’intervention adoptées par l’État et par la coopération
internationale au Bénin. De ces politiques découleront également, nous le
verrons, des conséquences particulières pour le développement du système des
médias du pays24.

Nous utiliserons ces catégories comme outil dans notre récit, pour contribuer à
résoudre quelques énigmes concernant les événements passés, en restant donc à
l’intérieur d’une perspective historiographique, d’après laquelle “[le social] ne
peut (…) être conçu qu’au sein de la description infra-temporelle accomplie
par l’œuvre historique individuelle”25.

Nous voulons en somme nous occuper de l’histoire du développement des


médias au Bénin sans préoccupations normatives-prescriptives ni opérations
induisant la recherche de lois générales présumées gouvernant l’aiguillage
entre “communication” et “développement”. Nous souhaitons au contraire,
constuire une narration historique permettant de penser le présent des moyens
de communication dans ce pays d’une manière nouvelle et féconde.

1.3.3 Sources orales


Le procédé de collection des données historiques nécessaires au
développement de cette recherche a été effectué pendant une visite au Bénin
d’une durée d’un mois. Grâce à la disponibilité et à l’aimable collaboration de
différentes personnes26, au cours de ce bref séjour nous avons pu avoir accès à
une importante série de documents historiques écrits, réunis principalement
dans les Archives Nationales de Porto-Novo, la Bibliothèque de l’Université
Nationale du Bénin à Abomey-Calavi, le Centre de Documentation et Service
d’Information du Ministère de la Communication de Cotonou, et le Centre de
22
On se référera en général aux travaux de Mauro Wolf Teorie delle comunicazioni di massa,
Bompiani, Milan 1993, et Gli effetti sociali dei media, Bompiani, Milan 1993. Pour ce qui
concerne le domaine spécifique dont nous voulons nous occuper, la recherche de U. Saxer et R.
Grossenbacher Les médias et la communication au service du développement dans la
République Populaire du Bénin, Institut Universitaire de la Science de la communication,
Zürich 1984, sera particulièrement intéressante.
23
Cf. A. et M. Mattelart, Histoire des Théories de la Communication, La Découverte, Paris
1995.
24
Pour les théories du développement nous ferons référence principalement à B. Hettne, Le
teorie dello sviluppo, Asal-Harmattan Italia, Rome 1995.
25
V. Romitelli, Storiografia op. cit., p. 149 (traduction de l’auteur).
26
Enumérées dans nos “Remerciements” à l’Appendice 2.

18
Documentation du Ministère de la Planification Economique — MPREPE —
de Cotonou.

Malgré les efforts prodigués par les collaborateurs de ces centres de


documentation, nous nous sommes rapidement trouvés face à la difficulté de
repérer des données significatives sur certaines périodes de l’histoire du pays,
notamment sur la partie centrale des années 1960 et sur quelques passages de la
République Populaire. Au dire des personnes consultées à ce propos, ces
lacunes sont dues d’une part à la pauvreté de ressources du pays, qui a
empêché une conservation adéquate de nombreux documents historiques,
d’autre part à la nature le plus souvent orale (et donc informelle) de nombre des
pratiques communicatives béninoises, à remarquer d’ailleurs dans la plupart
des pays africains. Autrement dit, une partie importante de la mémoire
historique béninoise est encore confiée à la transmission orale, un facteur qui a
entraîné l’impossibilité de repérer des documents écrits spécifiques concernant
certains événements au cœur de notre étude.

Nous avons donc considéré nécessaire de compléter notre recherche in loco


avec la consultation de différentes sources orales impliqués de près et pour des
raisons diverses dans les événements que nous avons voulu décrire. Cette
consultation a eu lieu généralement sous forme d’un entretien informel à deux
avec les personnes intéressées, d’une durée variable de 20 minutes à deux
heures, au cours duquel l’auteur a exposé les finalités de son travail et a posé
une série de questions aux interviewés. La méthodologie de collection des
données consistait à rédiger de brèves notes écrites au cours de l’entretien,
plutôt que d’enregistrer sur bande magnétique afin de favoriser la nature
informelle de la rencontre.

Nous avons pu ainsi entrer en possession d’informations précieuses concernant


l’histoire des médias du pays, que nous avons voulu intégrer dans le présent
travail. En plusieurs occasions nous ferons donc référence au cours du texte à
des entretiens personnels ayant eu lieu au cours de notre séjour au Bénin, qui
ont le mérite de compléter le cadre historique décrit avec des données et des
commentaires informels impossibles à obtenir d’une manière autre qu’à travers
la consultation de ces sources orales.

19
20
2. Le Bénin

Dans ce chapitre nous offrirons un premier cadre, très général, de l’histoire du


Bénin jusqu’en 1990, lorsque termine ce que l’on peut appeler une première
phase d’expansion de l’État et que s’ouvre une deuxième phase, marquée par
un processus de libéralisation économique et politique et par la réduction
progressive du poids et de la présence de l’appareil d’État dans les différents
secteurs de la vie du pays.

De 1960 à 1990, on assiste en effet au Bénin à une recherche, longue et


tourmentée, d’autorité et de légitimation de la part de l’État. Le début de la
période est marqué par une série serrée de coups d’État et par la division du
pouvoir sur une base clanique/régionale, ce qui aboutit ensuite à l’instauration
en 1972, d’une dictature marxiste-léniniste au caractère relativement stable et
unitaire, destinée à gouverner le pays jusqu’en 1990. Pendant ces premières
trente années d’histoire républicaine, l’État béninois procède, en passant par
différentes vicissitudes, à la conquête d’un espace d’action toujours croissant,
arrivant à se profiler, dans la période de la République Populaire, comme le
protagoniste principal et absolu de la vie sociale, économique et culturelle du
pays. La recherche de cet espace d’action accru se reflète également dans le
développement contemporain du système médiatique national, qui devient
l’objet, dans cette période, de plusieurs tentatives de contrôle et de
planification de la part de l’État, généralement destinés à favoriser et faciliter
l’obtention des objectifs de développement économique et social du pays
considérés comme prioritaires par les autorités gouvernementales.

Nous avons choisi de nous occuper de cette phase de l’histoire du Bénin pour
deux raisons : d’une part parce qu’elle représente, à bien voir, une phase
unique et cohérente dans l’histoire politique béninoise, caractérisée, nous
l’avons dit, par un processus d’expansion de l’État ; d’autre part, parce que
c’est justement au cours de cette période que sont jetées les bases du système
de communication béninois moderne, et que viennent à s’affirmer des
dynamiques précises d’introduction et de diffusion des moyens de
communication, destinées à exercer leur influence sur le développement des
médias dans les années à venir.

Nous commençons donc notre recherche par un bref aperçu de l’histoire des
institutions sociales et politiques de ce pays au cours des trente premières
années de sa vie républicaine.

21
Figure 1 — Carte géographique du Bénin

22
2.1 Avant l’indépendance
Le premier point de repère que nous avons voulu utiliser pour délimiter la
période historique qui nous intéresse, est l’existence au Bénin d’un État
indépendant et reconnu comme tel, qui se configure comme acteur principal de
la politique nationale (donc aussi de la politique des communications). Le point
de départ principal de notre recherche est par conséquent le 4 décembre 1958,
jour où la République du Dahomey est proclamée officiellement et où le pays
commence à se doter de structures politiques autonomes et indépendantes de
celles de l’administration française.

Par conséquent, les événements historiques qui précèdent l’indépendance ne


seront pris en considération ici que s’ils s’avérent d’importance particulière par
leurs conséquences sur le développement du système des médias dans les
années à venir, et notamment dans la période qui nous intéresse. Néanmoins
nous ne renonçons pas à donner ici quelques éléments d’une certaine
importance sur l’histoire générale du territoire et de la population du Bénin
avant la conquête de son autonomie.

2.1.1 Le Royaume du Dahomey


Le toponyme “Dahomey” (employé également après la décolonisation, cf. 2.2
ci-après) trouve son origine dans le règne de Ouegbadja, entre 1645 et 1685.
Les territoires du Bénin27 avaient été sous la domination de la dynastie Adja à
partir du quatorzième siècle, et ils étaient réunis dans le Royaume Adja de
Abomey (maintenant encore une des villes principales du Bénin). Le règne de
Ouegbadja fut marqué par la stabilisation de l’organisation du royaume, à
travers l’assujettissement à la famille royale des diverses dynasties locales
présentes sur le territoire28. La légende relate qu’un roi en particulier, le roi
Dan, ne voulant pas abandonner le contrôle qu’il avait sur certains territoires,
fut pour cela tué par Ouegbadja ; celui-ci jeta ensuite les fondations du
nouveau palais royal sur l’emplacement où gisait le cadavre de Dan. De là
viendrait l’expression “Dan-Homè” (Dahomey), qui en langue fon, signifie
“sur le ventre de Dan”29.

Le règne du Dahomey, dont le centre reste Abomey, dure jusqu’à la fin du


XIXème siècle et développe dès le début des rapports commerciaux et politiques

27
Nous utiliserons ici l’expression “Bénin” pour décrire les territoires actuellement couverts
par la République du Bénin; cette indication se rend nécessaire si on considère qu’en d’autres
domaines des études africaines le terme “Bénin” se rapporte à une réalité géographique et
anthropologique différente de celle que nous traitons ici, ainsi que nous l’expliquons au 2.3.
28
B. Passot, Le Benin, L’Harmattan, Paris 1996, p. 270.
29
I. Mespouille, Du Dahomey au Bénin, en Vivant Univers, Namur, n. 410, 1994, p. 8.

23
avec les forces étrangères présentes sur le territoire, notamment françaises,
anglaises et portugaises30.

2.1.3 La domination française

A partir de la deuxième moitié du XIXème siècle, les souverains du Dahomey


commencèrent à établir des accords commerciaux avec la puissance française,
accords qui les engageaient à céder aux Européens la domination sur un
nombre toujours croissant de territoires, en premier lieu sur Cotonou (le port
principal du pays et actuel siège du gouvernement béninois)31. L’expansion
française fut rapide et assuma bientôt le caractère d’une conquête militaire, en
affaiblissant l’intégrité du royaume du Dahomey jusqu’à le détruire. Le 7
novembre 1892 le général Dodds, après être entré avec l’armée dans Abomey,
hissa le drapeau français sur le palais royal et sanctionna la soumission des
territoires méridionaux du Bénin à la puissance coloniale de l’Hexagone32. En
1904, le Dahomey devint partie intégrante de l’AOF (Afrique Occidentale
Française), condition qui dura jusqu’à la fin du deuxième après-guerre, comme
pour tous les pays francophones de la région33. Après la deuxième guerre
mondiale, avec la concession des premiers droits politiques aux citoyens
africains des colonies françaises, débuta le processus propédeutique à la
décolonisation et à l’indépendance du pays34.

Pendant la domination française, l’exploitation des ressources du pays (de ses


matières premières à sa fonction de “pays de passage” vers les colonies
internes du Sahel) subit une impulsion importante : on jette dans cette période
les fondations de son industrie, basée à l’époque principalement sur
l’exploitation de l’huile de palmier et de ses dérivés, tel que le savon35. Parmi

30
En 1670 la Compagnie Française des Indes Occidentales avait par exemple déjà établi un
avant-poste pour le commerce des esclaves à Ouidah, une ville qui fera part peu après du
royaume du Dahomey. Cf. I. Mespouille, Du Dahomey op. cit., p. 8.
31
Ibidem, p. 10.
32
En 1894 naît officiellement la “Colonie du Dahomey et Dépendances”, qui comprend Porto-
Novo, Abomey et Allada.
33
C’est dans cette période que le Dahomey prend une valeur stratégique comme terre de
passage : le territoire du Dahomey représente un débouché pratique sur la mer pour les colonies
françaises dans l’arrière-pays du Sahel. Cette fonction de territoire de passage, coincé entre
quelques géants africains (notamment le Nigeria), influencera la destinée du pays également
dans son histoire post-coloniale. Cf. N. Nwokedi, Nigeria-Benin Relations: the Joy and
Anguish of Bilateralism, en Genève-Afrique, IUED Genève, vol. XXIX, n. 1, 1991, pp. 31-52.
34
En 1946 dans les pays sous domination française, on fonde par exemple les Conseils
Généraux, prototypes de gouvernement indépendant sur différents territoires nationaux qui,
ainsi que noté par Passot, avaient parmi leurs compétences, celle de voter le bilan du pays. Cf.
B. Passot, Le Bénin op. cit., p. 286.
35
Les premières industries béninoises (en majorité de propriété française) datent de la moitié
du XIXème siècle, et vont remplacer la traite des esclaves comme élément entraînant la structure
économique du pays. Cf. J. Igué, Le Bénin et la mondialisation de l’économie, Karthala, Paris
1999, p. 186.

24
les autres produits de l’industrie coloniale, on peut mentionner le coton, à cette
époque relativement peu exploité mais destiné à devenir un des secteurs
moteurs du système productif dans les années à venir36.

De cette période date également la division de la société béninoise en trois


catégories centrées sur trois sources de revenu principales, correspondant
respectivement aux différentes bases politiques [et géographiques, N.d.R] du
pays37, selon l’analyse de l’économiste béninois John Igué :

- le revenu provenant d’activités administratives, identifiable avec le


groupe social adja-fon de la zone de Abomey et Cotonou, qui grâce à
une scolarisation élevée a fourni plusieurs cadres à l’administration
française, d’où le stéréotype d’un Bénin “Quartier Latin d’Afrique”
- le revenu provenant du commerce, géré en majorité par la société
yorouba présente au Nigeria38
- le revenu provenant de l’agriculture, contrôlé en grande partie par la
composante bariba de la population béninoise, située au Nord du pays.

Cette tripartition politique-économique influencera l’histoire béninoise même


après l’indépendance, ainsi que le prouve la longue période d’instabilité dans
les premières années de la République du Dahomey (cf. § 2.2). En général, la
gestion de la chose publique imposera aux gouvernants la recherche constante
du compromis et du consentement entre les différentes composantes du pays, et
empêchera une planification unitaire et cohérente de son développement
économique et social39.

Quant au thème de notre recherche, on peut remarquer que pendant la


domination française, différentes technologies de communication sont
introduites et développées dans le Dahomey et dans les autres pays
francophones de l’Afrique Occidentale : déjà entre 1880 et 1890, par exemple,
l’Hexagone complète le réseau télégraphique qui relie entre eux les pays de la
côte occidentale du continent sous sa domination40. Les Français introduisent
ensuite au cours des années 1890 d’autres technologies destinées au contrôle
du territoire et à son exploitation à des fins commerciales41, telles que les lignes
de chemin de fer et les lignes aériennes42 (cf. § 3.1.1). Comme on le verra plus
loin, outre ces premiers réseaux modernes de communication, dans cette

36
Ibidem, p. 188
37
Ibidem, p. 96.
38
La langue yorouba est aujourd’hui encore un véhicule important dans les échanges
commerciaux en Afrique occidentale.
39
J. Igué, Le Bénin et la mondialisation op. cit., p. 98.
40
Cf. A. Mattelart, La Communication-Monde op. cit.
41
Pour une analyse plus approfondie de l’interconnexion entre expansion coloniale et
développement des moyens de communication cf. A. Mattelart, La Communication-Mondo op.
cit., en particulier le chapitre 1.
42
On mentionnera au § 3.1 de manière plus complète, bien que seulement indicative, la
diffusion des médias dans cette période.

25
période entrent également au Dahomey les premiers médias de masse, comme
la presse et la radio (cf. § 3.1.2). La France se trouvera ensuite jouer un rôle
important pour le développement du système des médias au Bénin dans la
période post-coloniale également, notamment en ce qui concerne les
orientations adoptées par le gouvernement béninois en matière de liberté de la
presse et de monopole des télécommunications.

2.2 La République du Dahomey (1958-1972)


Au mois de mars 1957 a lieu dans la Colonie du Dahomey et Dépendances43
l’élection de l’Assemblée Territoriale, organe qui remplace le précédant
Conseil Général44 et qui est présidé pour la dernière fois par le gouverneur
français. Est élu vice-président le béninois Sourou Migan Apithy45, qui
proclame officiellement, le 4 décembre 1958, la fondation de la République du
Dahomey46. La première Constitution républicaine, largement inspirée de la
Constitution française de 195847, est promulguée le 28 février 1959 et a pour
devise Fraternité, Justice et Travail 48. Le pays commence à vivre une longue
période d’instabilité politique, marquée par quatre coups d’État en 12 ans et par
la présence régulière sur la scène politique des trois “chefs historiques”
béninois qui alterneront à la présidence, chacun représentant une composante
régionale et ethnique du pays49. Ainsi se crée dans cette période un système
politique tripartite hautement conflictuel, souvent bloqué par des prises de
pouvoir de la part des militaires, suivies par la restitution du gouvernement aux
civils. Les premières années d’indépendance (de 1959 à 1963) sont également
marquées par une forte poussée démographique, due au retour de dizaines de
milliers de citoyens du Dahomey expulsés par des pays limitrophes récemment
indépendants tels que la Côte d’Ivoire et le Niger, où ils accomplissaient des
fonctions administratives pour l’administration française50.

Le 1er août 1960 est proclamée l’indépendance de la République du Dahomey :


le pays est péniblement géré par le Front d’Action Patriotique, une fragile
alliance transversale entre les trois composantes politiques-régionales de la
nation, le Rassemblement Démocratique Dahoméen (RDD) de Hubert Maga, le
Parti Républicain du Dahomey (PRD) de Sourou Migan Apithy et l’Union
43
C’est le nom donné en 1894 à la colonie par les Français.
44
Cf. supra, note 36.
45
Fondateur en 1951 du Parti Républicain du Dahomey et un des pères historiques du Bénin
moderne. Cf. I. Mespouille, Du Dahomey op. cit., p. 11.
46
B. Passot, Le Bénin op. cit., pp. 286-288.
47
Cf. J.A. Toudonou et C. Kpenonhoun, Constitutions et textes Constitutionnels de la
République du Bénin depuis les Origines Dahoméennes, CEREDEC-AFRIQUE/Fondation
Friedrich Neumann, Cotonou 1997, p. 15.
48
R. Cornevin, La République du Bénin op. cit., p. 514.
49
Outre Apithy, originaire du Sud (Porto-Novo), les protagonistes principaux de la triade
partitique seront Hubert Maga (du Nord) et Justin Ahomadegbè (de la région de Abomey). Cf.
I. Mespouille, Du Dahomey op. cit., p. 12.
50
E. Nwokedi, Nigeria-Bénin Relations op. cit., p. 38.

26
Démocratique Dahoméenne (UDD) de Justin Ahomadegbè. En automne de la
même année, cette alliance se dissout, donnant lieu à une crise qui débouche à
l’exclusion de l’UDD du gouvernement et à la promulgation, le 26 novembre,
d’une nouvelle Constitution ayant caractère fortement présidentialiste51, conçue
dans le but de réduire les divisions régionales internes au pays52. Les premières
élections libres de la nouvelle république, tenues le 11 décembre suivant,
voient la victoire de la nouvelle alliance formée par la fusion entre le RDD de
Maga et le PRD de Apithy, réunis dans un Parti Dahoméen de l’Unité
nouvellement constitué. Le 31 décembre Maga et Apithy prêtent serment
respectivement en qualité de président et vice-président du pays53.

Pendant ces premières années d’indépendance, les conditions de vie de la


population ne changent pas beaucoup par rapport à la période coloniale, et
même empirent en certains cas, en partie à cause de l’importante immigration
de retour qu’on vient de mentionner, qui contribue à rendre toujours plus
difficile l’accès de la population aux maigres ressources du pays. En automne
1963, le mécontentement populaire aboutit à une vague de grèves et de
protestations estudiantines qui voient dans le pillage du Ministère de
l’Information un des moments les plus tendus54. Ces tensions se concluent le
27 octobre 1963 par le premier coup d’État, conduit par le colonel de l’armée
Christophe Soglo. Maga est destitué et en janvier 1964 est approuvée une
nouvelle Constitution “bicéphale”55, sur la base de laquelle le pouvoir exécutif
est divisé entre un président de la République et un vice-président qui a aussi le
rôle de premier ministre. La présidence est confiée par les militaires à Apithy,
et la vice-présidence à Ahomadegbè. Cette solution (qui par définition paraît
destinée à créer des impasses)56 ne dure pas longtemps non plus, et le 22
décembre 1965 le pouvoir revient aux mains des militaires, conduits une
nouvelle fois par Soglo, lequel perd à son tour le contrôle du pays le 17
décembre 1967 après un putsch organisé par un groupe de jeunes soldats
guidés par le commandant Maurice Kouandété, interprètes du mécontentement
populaire dû à l’insuccès des mesures économiques introduites par le colonel57.

51
D’après l’érudit M. Ahanhanzo Glélé, la Constitution de 1960 institue au Dahomey un
“régime de monarchie absolue”, basé sur un type de presidentialisme qui est “la forme nouvelle
renovée de la chefferie traditionnelle”. Cf. J.A. Toudonou et C. Kpenonhoun, Constitution op.
cit., p. 37.
52
On décide en effet que chaque député représentera la nation dans sa totalité au lieu d’un
collège sur base géographique. R. Cornevin, La République du Bénin op. cit., p. 515.
53
Ces premières élections amènent un premier épisode de censure d’un moyen de
communication après l’indépendance au Bénin : au mois d’avril 1961, à la suite de polémiques
post-électorales, le journal Daho-Matin, organe de l’Union Démocratique Dahoméenne (cf. §
3.2.1) est fermé. Cette action prélude à la mise hors la loi de l’UDD même, survenue peu de
temps après. R. Cornevin, La République du Bénin op. cit., p. 515.
54
Ibidem.
55
J.A. Toudonou et C. Kpenohoun, Constitution op. cit., p. 56.
56
Ibidem, pp. 57-58. Les auteurs parlent de cette troisième Constitution comme du texte qui a
marqué le début d’un “déclin du régime constitutionnel” au Dahomey.
57
Parmi lesquelles l’introduction d’un “impôt de solidarité nationale” de 25% sur tous les
revenus salariaux, par exemple. Ibidem, p. 8.

27
La restitution du pouvoir aux civils est mise en chantier par le jeune conseil
militaire avec la rédaction, le 11 avril 1968, de la quatrième Constitution du
Dahomey, et la convocation d’élections prévues pour le 5 mai suivant, dans
lesquelles, fait curieux, on empêche de par la loi la candidature des trois
présidents historiques. A ces élections ne participent toutefois que 27% des
électeurs, en vertu d’un boycottage soutenu par deux des trois pères de la
nation qui avaient étés exclus, Maga et Apithy, réfugiés entre-temps à Paris58:
les militaires décident alors d’annuler les résultats des consultations et confient
le pays à Emile Derlin-Zinsou, homme de formation libérale, qui est plébiscité
le 28 juillet 1968. Pendant sa présidence, Zinsou se voit contraint, comme ses
prédécesseurs, à faire face à des protestations syndicales et estudiantines, mais
surtout il se trouve être le sujet potentiel de complots organisés dans leur exil
parisien par les “anciens” du pays : complots qui aboutissent en effet à un
énième coup d’État, de décembre 1969, réalisé par le même Maurice
Kouandété qui avait placé Zinsou à la tête de l’État seize mois auparavant. Le
Directoire institué à la suite de ce nouveau putsch convoque de nouvelles
élections, auxquelles les pères de la patrie (entre-temps réunis au Togo pour
suivre de près les développements de la situation)59 sont invités à participer. Au
cours de la campagne électorale, la tension régionaliste recommence à
augmenter, pour arriver à son comble au cours du dépouillement électoral, qui
semble indiquer comme président élu Maga, homme du Nord60. Après de longs
pourparlers, le 7 mai 1970, une Carte du Conseil Présidentiel est promulguée
qui instaure un système de présidence à tour de rôle, où les trois chefs
historiques Apithy, Maga et Ahomadegbè auraient dû alterner à la tête du pays,
avec une rotation à échéance biennale.

La première période d’indépendance béninoise se termine par un cinquième


putsch, apparemment définitif : pendant la présidence de Ahomadegbè (le
deuxième à assumer la présidence alternée, après Hubert Maga), face à
l’aggravation des protestations de la population, au Nord du pays surtout, le
général Mathieu Kérékou (originaire du Nord) organise un nouveau coup
d’État et le réalise le 26 octobre 1972 par une attaque du palais présidentiel
avec les blindés de l’armée pour mettre fin à “l’étrange triumvirat”61. Une
première phase de l’histoire du Bénin, que nous définirons “phase de la
République du Dahomey”, se termine ainsi, et commence la phase de la
République Populaire.

L’instabilité politique de ces premières années d’indépendance a empêché,


c’est assez évident, une planification cohérente et à long terme du
développement économique et social du pays. Dans les années 1960 l’État du

58
Ibidem, p. 9.
59
Ibidem, p. 130.
60
Ibidem, p. 10.
61
R. Cornevin, La République du Bénin op. cit., p. 515.

28
Dahomey met en chantier trois “plans nationaux”62 concernant les années
1962-65, 1966-70 et 1970-72, tous réalisés avec l’assistance technique de la
coopération étrangère63. L’introduction et l’actualisation de ces plans sont
toutefois régulièrement suivies en temps relativement brefs par un coup d’État,
qui ralentit ou empêche complètement leur réalisation64. En général,
l’orientation économique assumée au cours de ces dix ans par rapport au
marché a été de type libéral, facteur qui d’après Igué a favorisé un plus grand
développement du secteur du commerce et des services au détriment du
développement industriel65. En 1964 l’industrie béninoise contribue au PNB à
raison de 5%, un pourcentage destiné à ne varier que de façon limitée dans les
années à venir. Parmi les secteurs productifs les plus développés, outre le
secteur traditionnel de l’huile de palmier (pris en charge principalement par
l’État, qui commence en 1961 l’exploitation des sociétés privées du secteur,
abandonnées par les particuliers français après l’indépendance), on compte les
secteurs du ciment et du textile. Pour sa part, le capital privé (en majorité
étranger) réalise de toute façon quelques installations productives nouvelles,
telles que la ligne de montage Citroën inaugurée en 1966 ou la fabrique de
chaussures Bata entreprise en 1969.

A titre d’anticipation sur le thème qui nous intéresse, nous désirons souligner à
ce point que les années 1960 voient l’affirmation au Dahomey du principe du
monopole d’État en matière de radiophonie et télécommunication (dérivé du
modèle français préexistant) et la formulation de la part de l’État de politiques
relativement restrictives en matière de liberté d’information (cf. § 3.2.1). Dans
cette période ont lieu également les premières interventions de coopération
internationale dans le secteur des médias de masse et des télécommunications
du pays, destinées à devenir par la suite les impulsions principales pour le
développement des infrastructures nationales de communication (cf. § 3.2.2).

2.3 La République Populaire du Bénin (1972-1989)


L’arrivée au pouvoir de Mathieu Kérékou fut accompagnée d’une tentative de
surmonter les divisions historiques du pays à travers l’adoption d’une pensée et
d’une perspective unifiante : selon Passot, une idéologie “forte” était devenue
nécessaire pour dépasser les divisions ethniques traditionnelles et justifier

62
L’instrument du plan est officiellement introduit dans le nouvel Etat indépendant avec la loi
61-54 du 31.12.1961. C.C. Kougniazoude, La politique de coopération technique au Bénin,
Mémoire de maîtrise ès sciences juridiques, UNB/FASJEP, Abomey-Calavi 1979, p. 204.
63
Ibidem. Et on remarque aussi que, d’après Kougniazoude, le premier des trois plans (1962-
1965) a été presque complètement réalisé par une société privée française de conseil financier.
64
Kougniazoude souligne que de toute façon en aucune des trois occasions, les plans n’avaient
été reliés de manière organique au bilan public national, un facteur qui, à long terme, a
évidemment privé plusieurs institutions des fonds nécessaires pour la mise en œuvre des
initiatives de développement prévues par les plans. Ibidem, p.206.
65
J. Igué, Le Bénin et la mondialisation op. cit., p. 189.

29
l’abolition du système de présidence alternative instauré en 1970, et fondé
justement sur le “clanisme”.66

Kérékou entrevit les principes de cette idée forte dans la doctrine marxiste-
léniniste, et le 30 novembre 1974, un an et deux mois après la constitution du
premier gouvernement (dit Conseil National de la Révolution), il déclara
publiquement que le marxisme-léninisme deviendrait l’idéologie d’édification
de l’État67. Cette orientation fut consolidée un an plus tard jour pour jour, le 30
novembre 1975, avec l’instauration du parti unique PRPB (Parti de la
Révolution Populaire Béninois) et la proclamation de la République Populaire
du Bénin. Il est intéressant de noter que le processus de re-édification de la
nation réalisé par Kérékou est passé également pour une nouvelle formulation
de son nom officiel, à travers la substitution du toponyme “Bénin” à celui de
“Dahomey”. Une opération marquée par un caractère fort arbitraire : alors que
le terme “Dahomey” correspondait pour ces territoires à une réalité historique
(l’ancien royaume du Dahomey couvrait alors les quatre cinquièmes de la
nouvelle république), le terme “Bénin” avait toujours désigné68 les terres et les
populations qui, entre le XVIIème et le XVIIIème siècle, avaient été assujetties au
Royaume du Bénin, étendu sur une bonne partie des pays du Golfe de Guinée et
dont le centre se trouvait dans l’actuelle Benin City, ville nigérianne sur le
delta du fleuve Niger69. En fondant la République Populaire du Bénin,
Kérékou parut donc s’approprier un concept historique véhiculant une image
patriotique forte autant qu’impropre, probablement afin d’effacer le concept
fortement enraciné de Dahomey, symbole des gouvernements et des divisions
passées, ainsi que de l’histoire coloniale du pays.

2.3.1 1972-1982: Instauration et consolidation d’un régime voué


au développement autocentré
Le programme de renouvellement du pays réalisé par Kérékou vise à assurer
une plus grande solidité et autonomie de l’économie nationale, à travers le
développement d’un secteur industriel qui, placé à côté des secteurs
économiques traditionnels (agriculture et commerce), porte le pays vers un
mode de production moderne et socialiste. Suivant Francine Godin, le
socialisme béninois se base sur l’appropriation par l’état d’importants secteurs
66
B. Passot, Le Bénin op. cit., p. 290.
67
L. Mespouille, Du Dahomey op. cit., p. 14.
68
Et c’est ancore ainsi, surtout dans le domaine de l’ethnologie et de l’anthropologie. Cf. par
exemple R.E. Bradbury, Benin Studies, Oxford University Press, Londres 1973.
69
Au début des annés 1960, afin de rassurer les pays de la zone au sujet d’une éventuelle
prépondérance du Nigeria au niveau régional (et dans un contexte plus ample de discussion sur
l’unité des Etats africains), les ministres du Dahomey, du Nigeria et du Togo envisagèrent une
union commerciale (jamais réalisée par la suite) entre leurs pays et le Ghana :
significativement, le nom de cette communauté économique aurait dû être Union du Bénin. Cf.
E. Nwokedi, Nigeria-Benin Relations op. cit., p. 37. De nos jours encore le toponyme “Bénin”
continue à définir une zone plus vaste que celle de la République du Bénin : nous pensons par
exemple au fait qu’il existe au Togo une “Université du Bénin” (outre le cas, évident
justement, de Benin City au Nigeria).

30
de l’économie, la planification d’État, et sur un mode de production intensif, où
les modalités de production antérieures, capitalistes et pré-capitalistes, sont
révolutionnées afin d’être transformées en mode de production socialiste70.

En général, la stratégie de développement du gouvernement de la République


Populaire du Bénin paraît être orientée vers la self-reliance (autosuffisance), le
“compter sur ses propres forces” que les pays non alignés identifient, pendant
les années 1970, comme élément de base pour une stratégie de développement
autocentré et adéquat à la réalité des nations les plus défavorisées et
“dépendantes”71. Ce principe est exposé clairement dans le préambule à la Loi
Fondamentale de 1977:

Dans sa pratique sociale quotidienne, notre peuple militant, pour


faire triompher la révolution, doit appliquer avec un esprit de
suite et de responsabilité le principe fondamental de “compter
d’abord sur nos propres forces”, développer la production,
défendre la Patrie et garantir l’intégrité et la souveraineté de notre
pays contre toute agression et toute tentative de reconquête
coloniale72.

L’orientation socialiste et révolutionnaire du régime de Kérékou a pour


conséquence que cette stratégie de developpement autocentré se fonde sur une
redéfinition profonde de la base de l’accumulation et des conditions de
domination73.

Comme déjà dit ci-dessus, cette redéfinition passe par quelques étapes
obligées, telles que la nationalisation des entreprises et l’accroissement des
capacités de planification de l’État en matière économique. Le processus de
nationalisation a lieu immédiatement, en partie grâce à des indemnisations
adéquates au bénéfice des propriétaires étrangers des entreprises (en premier

70
F. Godin, Benin 1972-1982. La logique de l’Etat africain, L’Harmattan, Paris 1986, p. 64.
71
Le concept de self-reliance fut introduit la première fois dans le discours des pays non
alignés lors de leur recontre de Lusaka de 1970, et fut reconfirmé dans la conférence de
Georgetown de 1972. Cf. B. Hettne, Le teorie dello sviluppo op. cit., p. 220. On peut trouver
une définition significative de ce concept dans la déclaration de Coyococ de 1974:

Nous sommes d’avis qu’une stratégie fondamentale de développement consiste à compter


davantage sur ses propres forces au niveau national. Ce qui ne veut pas dire autarcie. Au
contraire, cela implique des avantages réciproques découlant des échanges commerciaux et de
la coopération ainsi qu’une distribution plus équitable des ressources qui satisfont les besoins
fondamentaux. Cela signifie une confiance authentique en ses propres moyens, se fier en
premier lieu à ses ressources propres (humaines et naturelles) et une capacité à décider et à
fixer des objectifs. Toute forme de dépendance ou d’influences de puissances étrangères
susceptible de se transformer en ingérence politique vient donc à être exclue.

Cf. B. Hettne, Le teorie dello sviluppo, pp. 220-221 (traduction de l’auteur).


72
Tiré du préambule à la Loi Fondamentale du 26 août 1977, qui règle à partir de ce moment le
fonctionnement du nouveau Statut révolutionnaire. Cf. J.A. Toudonou et C. Kpenonhoun,
Constitutions et textes Constitutionnels de la République du Bénin, p. 171.
73
F. Godin, Bénin, p. 171.

31
lieu français) : le pourcentage de contrôle de la part de l’État sur le volume
total des ventes des biens produits au Bénin monte ainsi de 31.9% de 1972 à
75,6% en 197674. Afin d’augmenter la capacité d’intervention de l’État sur
l’économie nationale, on prépare différents instruments : entre 1973 et 1975 on
réforme, pour accroître sa capacité de prise de décisions, le Ministère du Plan,
principal organisme délégué à la rédaction des plans pour le développement
économique et social de la nation ; en 1976 est créé le Bureau Central des
Projets, dont la fonction est de promouvoir et d’assister les projets
d’intervention dans le domaine de l’industrie et de l’artisanat. De plus grands
espaces d’intervention de la part de l’État sont également établis en ce qui
concerne les rapports avec l’étranger, et notamment le rôle de l’aide au
développement, confirmant l’orientation générale vers la self-reliance du
régime de Kérékou75. Le projet préliminaire du premier Plan National affirme
par exemple que le gouvernement se réserve le droit de choisir les activités à
financer à travers l’aide étrangère, de faire prévaloir ses options et de choisir
les donateurs et les modalités d’emploi plus convenables pour l’activité en
cours. Le gouvernement est donc mis dans la position d’exercer un “rôle
d’arbitre” entre les différentes possibilités d’aide, sur la base du plan de
développement précédemment élaboré76.

L’objectif de la planification économique du premier Plan National, publié


enfin au mois d’octobre 197777, est de “développer le marché interne à travers
le remplacement des importations et des exportations en créant un secteur
industriel financé par l’agriculture”78. Sous l’aspect économique, dans ce cas,
la self-reliance est donc de toute façon pensée au sein d’une perspective de
développement inspirée du paradigme de la modernisation, c’est-à-dire d’une
vue linéaire et par stades du processus de développement d’un pays79.

On peut noter cependant des contradictions dans l’actualisation de ce projet. Si


d’une part il semble s’orienter vers une moindre dépendance des facteurs
économiques externes, d’autre part le capital étranger, sous la forme d’aides et

74
Ibidem, pp. 42-43.
75
Il est important de souligner encore une fois que self-reliance ne veut pas dire autarcie, mais
une forme différente de collaboration avec des entités externes à la nation. Cfr, supra, note 73.
76
Cf. Bénin. Ministère du Plan, de la Statistique et de l’Analyse Sociale, Plan national de
développement économique et social, 1975-1978, avant-projet, Cotonou, février 1975, p. 17.
Cité dans F. Godin, Bénin 1972-1982 op. cit., p. 34.
77
Suivant Godin, le retard de la publication et de l’actualisation du premier plan, prévues à
l’origine pour 1975, est dû principalement aux luttes politiques internes au Gouvernement, le
plan ayant été sujet à de vives discussions. F. Godin, Bénin 1972-1982 op. cit., p. 33.
78
Ibidem, p. 36.
79
Hettne remarque notamment que parmi les principes fondamentaux du paradigme de la
modernisation figure l’idée que le développement peut être “stimulé (…) par des mesures
internes qui soutiennent les secteurs modernes et qui modernisent les secteurs traditionnels”. B.
Hettne, Le teorie dello sviluppo op. cit., p. 82 (traduction de l’auteur). De façon cohérente,
l’auteur remarque aussi que le processus de “transition à la modernité socialiste” théorisé par
une grande partie de la pensée communiste sur le développement naît également d’une vue
fondamentalement inspirée du paradigme de la modernisation. Cr. Hettne, op. cit., pp. 89-92.

32
d’investissements, va représenter un élément important des prévisions de bilan
du premier plan national, étant établi à raison de 43,36% du besoin global de
financement80. De plus, les changements dans l’organisation de l’économie
nationale ne sont pas suivis par une révision du code qui règle les conditions
pour l’investissement étranger (introduit en 1972, avant le coup d’État, et
orienté vers une ouverture au capital étranger à travers un système de
facilitation fiscale à plusieurs niveaux)81. On impose cependant aux entreprises
privées présentes au Bénin d’y établir également leur siège principal au lieu de
simples succursales, afin de permettre aux investisseurs du lieu d’y participer
en qualité d’actionnaires82.

Le projet de relance du secteur industriel du pays, de son côté, ne s’avère pas


aussi efficace que prévu. La nationalisation des entreprises est accompagnée
d’investissements considérables dans le secteur industriel83, et entre 1972 et
1982 une trentaine de nouvelles entreprises nationales sont créées, notamment
dans le secteur de la transformation de matières premières (l’huile de palmier et
les produits huiliers en général se confirment comme une des industries
principales du secteur, tandis que se développent ultérieurement l’industrie du
ciment et celles du tabac et du textile). Malgré l’effort de l’État, en ces années
le secteur industriel augmente de peu sa contribution à la richesse de la nation,
n’arrivant jamais à dépasser 10% de contribution au PNB total84. Parmi les
causes de cet insuccès, Godin remarque l’investissement manqué dans le
secteur agricole, qui aurait dû au contraire, dans le projet de Kérékou, avoir une
fonction entraînante pour le développement de l’industrie85.

Les contradictions mentionnées, ajoutées à une pénurie absolue de ressources


sur le plan national, font que les conditions économiques et sociales du pays ne
s’améliorent pas comme souhaité par les autorités. On peut remarquer en
particulier que le produit national brut n’augmente que du 3,4% dans la période
1970-197986, un progrès qui, accompagné dans la même période d’un
accroissement de la population de 3%, fait que le rapport PNB/habitant change
de bien peu. L’intention de l’État de maintenir constamment en équilibre le
bilan administratif face à l’augmentation de la dépense totale de l’État est
poursuivie au cours de ces années, d’une part à travers des coupes à la dépense

80
F. Godin, Bénin 1972-1982 op. cit., p. 37.
81
Ibidem, p. 84.
82
Ibidem, p. 85.
83
Igué calcule un chiffre de 150 milliards de francs CFA investis dans le secteur pendant la
période de la République populaire. J. Igué, Le Bénin et la mondialisation op. cit., p. 191.
84
Le sommet atteint par ce chiffre est de 8,8%, obtenu en 1987, comme résultat à long terme
de la politique entre les années 1970 et 1980. Ibidem, p. 194.
85
F. Godin, Bénin 1972-1982 op. cit.
86
Contrairement aux prévisions, contenues dans le plan triennal 1977/80, d’un accroissement
de 2,5% du PNB, de 9,5% en 1978 et de 12,3% dans les années 1979-80. Cf. Francine Godin,
op. cit., p. 40.

33
sociale, mais d’autre part (et surtout) grâce aux aides externes sous forme de
prêt, qui contribuent à un endettement constamment croissant du pays87.

Si la stratégie de Kérékou ne s’avère pas payante du point de vue des


conditions économiques de la nation, surtout en termes de dépendance de
l’étranger, on assiste d’autre part en cette période à une consolidation du
régime et à une amélioration de sa légitimation politique. En plus d’une
accentuation du contrôle militaire sur le pays, la nationalisation des entreprises
et la centralisation du contrôle économique aux mains de l’État ont contribué
en grande partie à ce processus88. Celui-ci subit ensuite une accélération de
signes anti-impérialistes en janvier 1977, à l’occasion de la tentative de
débarquement dans le port de Cotonou de la part d’un groupe de mercenaires
étrangers guidés par Bob Denard et soutenu principalement par des intérêts
français89. La tentative est efficacement repoussée par l’armée nationale, qui
voit ainsi son rôle de garant (de la sûreté du régime) amplifié par la présence de
“menaces externes” à la nation facilement identifiables, qui vont s’adjoindre à
différentes tentatives de putsch interne entre 1975 et 197790, tous résolus à
travers la cooptation des leaders rebelles dans les structures décisionnelles de
l’État91. A ce propos, l’analyse de Godin est intéressante : il affirme que cette
stratégie de cooptation et d’absorption de l’opposition de la part du régime de
Kérékou est probablement à compter parmi les différents facteurs qui ont
provoqué une médiocre efficacité dans le domaine des réformes économiques.
Selon lui, cet échec est à attribuer d’une part à une certaine discontinuité dans
les stratégies politiques du gouvernement, qui empêchait de poursuivre certains
objectifs à long terme92, d’autre part à un accroissement correspondant de la
quantité de malversations et d’épisodes d’appropriation des fonds d’État de la
part des administrateurs, représentants d’intérêts partiels par rapport aux
intérêts nationaux.

C’est en tout cas cette stratégie d’adaptation aux impulsions contestatrices


(ayant comme protagonistes étudiants, syndicats et d’autres acteurs de la
société du pays) et aux pressions de la bourgeoisie, qui jette les bases d’un
bouleversement du bas de la structure militaire du régime entre 1979 et 1982,
avec l’entrée graduelle des civils dans ses structures décisionnelles et
bureaucratiques. En 1979 sont organisées les premières élections de

87
Le déficit vers l’étranger dans le bilan des paiements du Bénin est multiplié par sept entre
1973 et 1979 en arrivant à un pourcentage de 15% du PNB (contre 3,5% de 1970). Moitié de ce
déficit est constamment constitué de prêts multilatéraux reçus par l’Etat. Ibidem, p. 62.
88
Ibidem, p. 280.
89
B. Passot, Le Bénin ci5t., p. 262. De son côté, Godin souligne que cet épisode a
effectivement contribué à un refroidissement temporaire des rapports entre le Bénin et la
France, refroidissement témoigné par une réduction de 28% de l’aide économique au Bénin de
la part de la France par rapport aux trois années précédentes. F. Godin, Bénin 1972-1982 op.
cit., p. 282.
90
Ibidem, p. 278.
91
Ibidem, p. 289.
92
Ibidem.

34
l’Assemblée Nationale, dont les collèges traditionnels répartis sur base
géographique sont remplacés par une division en catégories représentant
différentes classes sociales (à noter par exemple 25% de paysans et artisans,
outre une représentation proportionnelle des catégories des ouvriers, des
militaires, des fonctionnaires, etc.)93. Cet événement paraît ratifier
l’introjection par l’État de la lutte entre les classes sociales, une lutte qui se
dispute toujours plus au sein de l’administration de l’État, qui est soumise à
une situation de tension qui aboutira à partir de 1982 à une libéralisation et une
démilitarisation relatives du régime94.

2.3.2 1982-1989: Crise et fin d’un modèle

Au cours de l’année 1982, plusieurs réformes des appareils de l’État sont


réalisées, entre autres, la réorganisation et rationalisation de l’ensemble des
entreprises nationales, effectuées principalement à travers des fusions95. Du
point de vue de la composition du gouvernement, Kérékou remplace quelques
uns des hommes “forts” de l’exécutif par des personnes relativement modérées,
ce qui, associé à l’attribution de plus grands pouvoirs aux entités
administratives régionales, contribue ultérieurement à la libéralisation
progressive du régime. Dans la même période, les rapports de collaboration
traditionnels avec la France sont renforcés, ce qui entraîne un accroissement
des investissements et des aides vers le pays, un facteur désormais vital pour la
survivance de l’État96. On assiste en somme à la cessation du processus de
radicalisation qui avait marqué la première partie de l’histoire de la République
Populaire, et sous peu le Bénin verra faillir également le projet d’une self-
reliance basée sur ses propres capacités autonomes de croissance.

En 1983 commence la crise du prix du pétrole, qui frappe de manière


particulière le Nigeria, voisin géant et principal partenaire économique du
Bénin dans la région, auussi bien pour le commerce officiel97 que dans le
secteur de l’économie informelle. Il faut souligner ici que l’économie
informelle, et notamment la contrebande avec le Nigeria, a toujours représenté
une partie consistante de l’économie béninoise, principalement à travers

93
Ibidem, p. 285.
94
Une autre étape importante de ce processus consiste en la mise en liberté, en 1981, des trois
pères historiques de la nation (les protagonistes de “l’étrange triumvirat”), jusqu’alors
détenus en prison. Cf. B. Passot, Le Bénin op. cit., p. 291).
95
F. Godin, Bénin 1972-1982 op. cit., p. 261.
96
Ibidem, p. 287.
97
Au début des années 1970 le Bénin conclut des accords commerciaux préférentiels avec le
Nigeria, et y exporte en particulier des produits manufacturiers (plutôt que des matières
premières), un fait qui prouve la forte dépendance du secteur industriel béninois envers le
commerce avec le pays voisin. Cf. E. Nwokedi, Nigeria-Bénin Relations op. cit., p. 41.

35
l’exportation ou la re-exportation de biens tels que le riz ou les textiles en
échange de produits étrangers, parmi lesquels en premier lieu les dérivés du
pétrole, à leur tour importés illégalement au Bénin98. Avec la crise du pétrole,
la prospérité relative du commerce informel comme légal avec le Nigeria vient
à cesser, et ces conditions s’aggravent avec la fermeture des frontières
nigérianes en 1984, par la suite ouvertes à nouveau en 1986. Dans cette période
le rapport PNB/habitant du Bénin revient aux valeurs de 1970. A la réouverture
des frontières, les commerçants béninois trouvent une population — la
population nigériane — au pouvoir d’achat extrêmement réduit par rapport au
passé, en partie à cause de la tenue relative du franc CFA par rapport au naira
nigérian.

Ces événements contribuent à accélérer la faillite de la stratégie de self-


reliance mise en œuvre par Kérékou au cours des années précédentes, révélant
ainsi la dépendance encore lourde du pays face à des dynamiques économiques
et politiques hors de son contrôle. Le fait que l’influence soit exercée en ce cas
par un autre pays africain, de plus contigu, est particulièrement significatif du
rôle de “périphérie de la périphérie” joué par le Bénin au cours de son histoire
républicaine, un développement déjà entrevu en son temps par les théoriciens
de la self-reliance, en particulier à l’échelle macro-régionale. Il est
effectivement intéressant de noter que dès les débuts de l’élaboration théorique
de ce modèle de développement, la possibilité de la naissance de nouveaux
rapports centre-périphérie internes au tiers monde avait été préconisée par des
auteurs tels que Thomas, qui écrivait en 1974 :

Dans la structure mondiale actuelle, les relations centre-


périphérie sont telles que les pays plus forts exploitent les plus
pauvres. Par conséquent, la stratégie consistant à compter sur ses
propres forces au niveau régional pourrait protéger le tiers monde
de la dépendance du premier et du deuxième monde (…) mais
elle n’offrirait aucune protection envers le Brésil, l’Iran et l’Inde
(et dans un futur proche, aussi le Nigeria)99.

98
Inutile de noter que ce genre d’activité a contribué en général à aggraver le sort économique
de l’Etat béninois, en soustrayant une partie importante des disponibilités financières
potentielles provenant de la taxation et des droits de douane sur les importations. A titre
d’exemple de la dimension du phénomène, il suffit de mentionner le fait que, si en 1987 le
Bénin importait officiellement 245 automobiles et 224 voitures de service, dans la même année
on recensait 3400 nouvelles immatriculations. Cf. B. Passot, Le Bénin op. cit., p. 296. Un autre
article de forte contrebande, le cacao, était introduit illégalement du Nigeria au Bénin et
représentait un des moyens privilégiés pour le blanchissement d’argent. En 1975 le Bénin
comptait parmi les exportateurs de cacao les plus importants au niveau régional, malgré la
production nationale risible de ce bien. Cf. E. Nwokedi, Nigeria-Bénin Relations op. cit. p. 43.
La thèse de fond de Nwokedi dans ce texte est celle de l’existence d’une co-présence funeste
des niveaux formel et informel aussi bien au sein des relations politiques et diplomatiques entre
les deux pays, que dans le secteur économique.
99
C. Thomas, Dependance and Transformation. The Economics of the Transition To
Socialism, Monthly Review Press, New York 1974, p. 361, cité in B. Hettne, Le teorie dello
sviluppo op. cit., p. 225 (traduction et emphase de l’auteur).

36
La crise du pétrole a des conséquences catastrophiques sur l’économie
béninoise, conséquences que pas même les interventions d’ouverture et de
libéralisation adoptées par le régime de Kérékou pendant les premières années
1980, ni le deuxième plan quinquennal (1983-1987) ne parviennent à éviter. Le
président, réélu en 1980 et en 1984, se trouve à partir de 1986 face à un
effritement rapide du système économique du pays. Il est notamment confronté
à la banqueroute de l’État, dont le signe le plus préoccupant est l’échec du
système bancaire, porté en situation de crise par deux facteurs : d’une part la
réduction des transactions économiques avec le Nigeria, d’autre part la
disponibilité financière toujours en baisse de l’État même, à la fois principal
actionnaire et plus grand débiteur des banques (à travers les prêts aux
entreprises nationales). Le blocage des flux de capital dans le pays, le gel des
comptes et la fermeture des guichets, fait sombrer les secteurs productifs dans
une crise dure et éloigne la possibilité de nouveaux investissements de
l’étranger. Le pourcentage du PNB provenant de l’industrie retombe alors à
5%, en effaçant les progrès timides obtenus au cours des années précédentes100.

La situation ne tarde pas à se faire incandescente, et pas même l’initiative de


Kérékou de nommer au début de 1987 des civils aux ministères chargés de la
planification économique101 calme les âmes de la population. Si une première
vague de protestation d’étudiants est durement réprimée au mois de mars 1987,
l’année suivante, la contestation s’étend à des parties de l’armée, en
provoquant des tentatives de coup d’État, en mars et juin 1988, étouffés tous
deux par la garde présidentielle102.

1988 est aussi l’année où le Fond Monétaire International entre pour la


première fois officiellement au Bénin103, pour négocier avec le gouvernement
le premier plan d’ajustement structurel (PAS) pour la nation, couvrant les
années 1988-1992. Le projet d’autonomie économique du président voit ainsi
scellée sa fin104, et le Bénin s’achemine vers un sort commun à bien des États
africains dans cette période, soit la libéralisation et la déréglementation des
marchés.

Au mois d’août de l’année 1989, Kérékou est réélu président par l’Assemblée
Nationale. Mais en décembre de la même année une grève générale à durée
indéterminée (due principalement au paiement manqué des arriérés de salaire
des fonctionnaires), et une pression internationale toujours croissante le
poussent à céder et à proclamer officiellement le renoncement du
gouvernement à l’idéologie marxiste-léniniste, et la dissolution du système de

100
J. Iguè, Le Bénin et la mondialisation op. cit., p. 192.
101
B. Passot, Le Bénin op. cit., p. 296.
102
Ibidem, p. 297.
103
Des contacts non officiels avaient déjà eu lieu en 1986, comme le rappelle J. Iguè dans Le
Bénin et la mondialisation op. cit., p. 192.
104
Le plan d’ajustement structurel prévoît que le bilan de l’Etat doit être soumis à
l’approbation du FMI.

37
parti unique105. Peu de temps après, la Constitution de 1977 sera suspendue, et
la phase historique de la République Populaire du Bénin s’achève avec
l’événement extraordinaire que représente la Conférence des Forces Vives de
la Nation (cf. § 2.3.3).

L’instauration de la République Populaire porta naturellement une série de


conséquences sur le développement du système des médias national. On assiste
notamment à une accentuation du contrôle sur les moyens de communication
de la part de l’État, et à une tentative de planification du secteur jamais vue
auparavant, visant des objectifs de nature multiple, à moyen et long terme, tels
que l’alphabétisation des masses et en général la participation de la population
au projet révolutionnaire du conseil marxiste-léniniste. Mais pour une série de
raisons que nous expliquerons par la suite, le gouvernement révolutionnaire de
Kérékou ne se révèle malheureusement pas en position de réaliser de manière
efficace et à long terme les réformes prévues pour les médias, et le panorama
communicatif béninois reste encore assez pauvre et hétéro-dirigé.

2.4 1990, année de la transition à la démocratie


Les années 1990 commencent sous le signe d’un nouveau changement
politique fondamental pour le Bénin. Sous la pression des syndicats et des
mouvements politiques antagonistes, restés jusqu’alors relégués dans la
clandestinité, Kérékou suspend en février 1990 la Constitution qui avait fondé
le pays à partir de 1977. Le code du travail et le code des investissements sont
également congelés106. C’est le moment de se confronter aux différentes
instances de la société civile du pays, confrontation qui se révélait depuis
longtemps nécessaire, même au président107: il est décidé d’organiser du 19 au
28 février de la même année, une conférence nationale, la Conférence des
Forces Vives de la Nation, à laquelle participeront 512 délégués représentant
les différentes parties qui composent la société béninoise, sous la direction de
monseigneur Isidore De Souza, archevêque catholique de Cotonou108.

105
B. Passot, Le Bénin op. cit., p. 300.
106
Ibidem, p. 302.
107
On se base ici sur les déclarations faites par Kérékou à l’occasion du dixième anniversaire
de la conférence, réunies dans l’article Les Révélations de Kérékou publié par le quotidien
national Le Matinal le 29 février 2000. Il existe évidemment des interprétations du
comportement de Kérékou décidément différentes de celle proposées par lui même, telle que
celle de Claude Wauthier: “en 1989, le caisses de l’Etat étant vides, [Kérékou] dut accepter
l’échange que Paris lui proposait : donner lieu à des élections démocratiques [en échange
d’aide financière]”. Cf. Claude Wauthier, Dures épreuves pour les démocraties africaines, in
Le Monde Diplomatique, septembre 1996, p. 3.
108
I. Mespouille, Du Dahomey op. cit., p. 15. Dix ans plus tard, Kérékou révélera certaines
coulisses de la préparation de la conférence, qui confirment sa préférence pour des stratégies
d’intégration et de cooptation des parties en désaccord avec le gouvernement et le pouvoir. Le
président raconte qu’en 1988, en remarquant la désaffection croissante de nombreux camarades
envers le projet révolutionnaire, Kérékou confia justement à ceux qui “ne tenaient pas le pas”,
et surtout à des personnes non inscrites au PRPB, la préparation de la Conférence, à la place du

38
L’objectif officiel de la conférence, ainsi que Kérékou lui-même affirme, est de
remonter la situation économique du pays109.

La conférence a lieu à Cotonou pour une durée et à des dates fixées à l’avance,
et elle se transforme rapidement en une véritable assemblée constituante : le 24
février 1990, après six jours de pourparlers qui voient les représentants du
gouvernement de Kérékou toujours plus en difficulté, la conférence proclame
sa souveraineté législative, dans un climat de très haute tension110. Le but de la
conférence est devenu désormais de refonder les institutions du pays sous le
signe de la démocratie, et le 27 février les appareils d’État de la période
marxiste-léniniste sont officiellement dissous pour laisser la place à un
nouveau gouvernement et à une nouvelle assemblée nationale librement élue
sur des bases de multipartisme. Seule la forme de la république présidentielle
est conservée, et Kérékou reste président également pendant cette phase
délicate de transition du pays. Au terme de la conférence, Nicéphore Soglo,
déjà ministre de l’économie entre 1963 et 1965 et neveu de Christophe Soglo,
un des généraux protagonistes des coups d’État de cette même période, est élu
premier ministre (cf. § 2.2).

Une nouvelle phase importante s’ouvre pour l’histoire républicaine du Bénin,


marquée par la tentative de construire un système politique ouvert et
démocratique, dans la perspective d’importants changements structurels dans
l’organisation sociale et économique du pays. Au mois de juin 1990 une
nouvelle Constitution est présentée, soumise à l’approbation de la population
par référendum le 2 décembre de la même année. Elle est acceptée à une large
majorité donnant ainsi naissance à la République du Bénin actuelle111. Au mois
de février 1991 ont lieu les premières élections législatives, auxquelles
participent 12 formations politiques différentes, alliés de Kérékou inclus. Les
élections donnent lieu à une majorité parlementaire en faveur de Soglo, qui en
plus d’avoir été ministre dans les années 1960 avait également fait ses preuves
en qualité d’administrateur à la Banque Mondiale, et représentait un point de
repère pour le FMI. Un mois plus tard, de nouvelles élections, présidentielles
cette fois, décrètent chef d’État, le même Nicéphore Soglo, après un ballottage

congrès de parti habituel. Ce geste, probablement une combinaison de réelle ouverture au


changement et de stratégie d’absorption de l’opposition déjà vue par le passé, est raconté dans
Les Révélations de Kérékou op. cit.
109
Le 24 février 1990, face au développement problématique des travaux de la Conférence, le
président la rappela à l’ordre par un message aux conférenciers en affirmant : “la préoccupation
principale du chef de l’Etat est d’ordre économique”. Cf. Chronologie de l’ambiance à l’Hôtel
PLM-Aledjo, Le Matinal, 29 février 2000. Kérékou a déjà mentionné cette préoccupation pour
l’économie dans l’intervention reportée dans l’article cité précédemment Les Révélations de
Kérékou, en soutenant que la décision de la conférence n’avait été prise ni pour des raisons
politiques, ni pour des questions de sûreté, mais au contraire, elle avait été motivée par la
situation économique. Cf. Le Matinal, 29 février 2000.
110
Chronologie op. cit., Le Matinal, 29 février 2000.
111
Nous notons que dans la dénomination de la nouvelle république l’adjectif “populaire“
tombe, mais reste la référence au Bénin, d’origine révolutionnaire.

39
avec Mathieu Kérékou où le nouveau venu obtient 67,73% des votes112. En peu
de temps Soglo nomme premier ministre son allié Adrien Houngbédji
(président du Parti du Renouvellement Démocratique), qui gouvernera jusqu’à
la fin de la législature113.

Le déroulement relativement pacifique114 de la Conférence des Forces Vives de


la Nation, avec l’acceptation de ses résultats de la part du régime Kérékou, ont
fait que le Bénin a gagné une réputation mondiale de “modèle de transition
pacifique à la démocratie”. Cette réputation s’est ajoutée à sa renommée passée
de “Quartier Latin d’Afrique”, due à la haute scolarisation de certaines tranches
de la population (phénomène qui a permis à de nombreux citoyens béninois
d’assumer des charges importantes dans le secteur administratif en différents
pays africains et même en France). Dans les années qui suivent le Bénin gagne
également la renommée de “meilleur élève du FMI”, grâce à la diligente
actualisation des plans d’ajustement structurel de la part du gouvernement de
Soglo pendant les premières années 1990.

Cette période coïncide avec une libéralisation progressive du système


médiatique national : l’adoption d’un modèle politique inspiré des démocraties
occidentales et le choix du libre marché comportent en général l’instauration
parallèle d’un régime de communication pluraliste, et en peu de temps, le
gouvernement béninois se conforme également à cette exigence : il rédige des
lois et mesures aptes à libéraliser le secteur audiovisuel et à favoriser le
développement d’une presse libre et indépendante. C’est dans ce contexte
qu’est introduit au Bénin le réseau internet qui vit un développement lent et
difficile, en partie causé par la relative faiblesse du système médiatique
national en general115. Par notre recherche, nous nous proposons de retracer et
examiner les racines de cette faiblesse, et d’en mesurer la portée afin de
contribuer à mettre au clair le contexte spécifique où les plus récentes
technologies de la communication ont été introduites et diffusées au Bénin au
cours de ces dernières années.

Dans le paragraphe qui suit nous définirons plus spécifiquement les intentions
de notre recherche.

112
B. Passot, Le Bénin op. cit., p. 303.
113
Soit quatre ans.
114
Pacifique surtout si comparé avec les modalités de transition d’un régime à l’autre
expérimentées au Bénin par le passé, marquées par des bouleversements violents et des
agressions armées. Cf. § 2.2.
115
Nous rappelons que les moyens télématiques sont en réalité des applications d’autres
moyens, tels que la téléphonie, l’informatique et la radiophonie.

40
2.5 Précision de la perspective de recherche
La cadre historique qu’on vient de brosser permet d’affirmer que l’histoire
républicaine du Bénin a été marquée par trois phases distinctes, que nous
pourrions définir comme la période de l’instabilité politique (1958-1972), la
période de la République Populaire (1972-1989) et, à partir de 1990, la
période de la libéralisation politique et économique (que nous avons seulement
effleurée, n’étant pas au centre de notre analyse). Entre ces phases, deux
périodes de transition peuvent être identifiés : la première transition (de la
prise de pouvoir violente de la part de Kérékou en 1972 à la proclamation de la
République Populaire en 1975) et la deuxième transition (de 1988, lorsque le
FMI entre au Bénin, à l’approbation de la Constitution libérale en décembre
1990).

Cette subdivision chronologique peut être illustrée par le schéma suivant


(Figure 2).

Figure 2 — Schéma chronologique de l’histoire républicaine du Bénin

1958 1972 1975 1988 1990 Æ


indépendance par rapport Kérékou proclamation de la entrée Constitution libérale
à la France au pouvoir République Populaire du FMI
République du Dahomey 1ère République Populaire du 2ème République du Bénin
transition Bénin transition

putsch marxisme-léninisme libéralisation économique et


instabilité nationalisation des entreprises politique

Nous allons identifier ci-dessous, au sein de ce schéma, la période de plus


grand intérêt pour notre recherche, en faisant une distinction entre une première
phase d’expansion de l’État et la phase suivante et contraire de sa contraction,
qui commence vers la fin des années 1980 et se consolide à partir de 1990.

2.5.1 Expansion et contraction de l’État


Sur la base de l’analyse historique qui précède nous pensons pouvoir affirmer
que les premières trente années de l’histoire du Bénin ont été marquées par une
progressive expansion de l’État, qui, de l’entité embryonnaire de la période
immédiatement successive à l’indépendance, se transforme avec le temps en
acteur principal de la vie sociale et économique du pays, en précisant son rôle
par rapport au sort de la nation. En ce sens, ces trente premières années
d’histoire se distinguent de manière fondamentale de la période qui suit,
caractérisée par une contraction de l’État et par la réduction de son espace
d’intervention, commencée avec la libéralisation de l’économie et de la
politique entreprise à partir de 1990.

Les premières années de l’histoire du Bénin sont marquées par la recherche, de


la part des principaux acteurs institutionnels, d’un modus vivendi qui mette en
accord les différentes entités économiques, politiques et ethniques qui forment

41
la société béninoise116, en permettant la construction d’un État national
représentatif et unitaire. Une négociation difficile, qui passe à travers la longue
série de coups d’État des années 1960 et déplace progressivement le modèle
démocratique constitutionnel béninois d’inspiration française adopté en
1959117, vers des prototypes de Constitution de moins en moins libertaires et de
plus en plus spécifiques à la situation sociale existant au Bénin : on pense par
exemple à l’instauration en 1970 de “l’étrange triumvirat”, qui représentait de
manière assez claire la tripartition sociale, politique et économique du pays.
Outre ce qu’on peut appeler la “dahomeisation” progressive de l’instrument
constitutionnel, l’État béninois s’approprie au cours de cette période d’autres
importantes institutions de souveraineté qui en élargissent l’espace d’action :
tout d’abord, la planification économique qui, comme nous l’avons vu, n’est
cependant pas exploitée de la meilleure façon par les gouvernements du
Dahomey ; ensuite une armée nationale forte, terrain constant de lutte politique
et qui atteint le rôle de co-protagoniste des principaux bouleversements
institutionnels de ces années. Enfin, c’est à cette époque que l’État inaugure
une série serrée de rapports diplomatiques avec l’étranger qui lui permettront
ensuite d’obtenir des aides financières et techniques de la part de
gouvernements amis, tels que la France et l’Allemagne de l’Ouest. De cette
façon l’administration béninoise conquiert, en un certain sens, un espace
d’action internationale, qu’elle utilise pour s’assurer la possibilité de puiser,
pour gérer la chose publique, à des ressources d’origine externe au pays : c’est
en somme le commencement de ce qu’on appelle, selon l’expression fort
heureuse de l’érudit béninois Kougniazoude, la politique de la main
constamment tendue qui caractérise tous les rapports internationaux du
Bénin118 des origines. Cette stratégie a pour conséquence d’habiliter l’État à la
mise en chantier de plans de développement économiques qui dépassent
largement les possibilités réelles, financières et techniques, du pays, en le
portant au moins au niveau potentiel dans la position de pouvoir exercer une
influence toujours plus grande sur le processus de développement de la nation.
C’est aussi la période, nous le verrons, où l’État béninois s’approprie
progressivement les structures de communication nationales et adopte des
mesures visant un contrôle toujours plus étendu des moyens d’information (cf.
§ 3.2).

Ce processus d’expansion de l’État est fortement accéléré par l’instauration de


la République Populaire. L’adoption officielle de l’idéologie marxiste-léniniste
de la part du conseil révolutionnaire de Kérékou marque de fait, la fin des
tentatives répétées - et souvent désastreuses - des gouvernements précédents
d’adapter la Constitution et les institutions à la réalité sociale du pays, et
proclamant de vive voix la nouveauté d’une loi étrangère à la tradition
politique et culturelle du Bénin, et plaçant l’État — comme représentant du
peuple — au centre de toutes les activités. Le régime socialiste de Kérékou

116
Cf. § 2.1.2.
117
Cf. § 2.2.
118
C.C. Kougniazoude, La politique de cooperation technique au Bénin op. cit., p. 172.

42
inaugure ainsi une stratégie de pénétration et de contrôle presque total du
système social et économique national, dans la perspective d’une planification
rigide du développement du pays et de son peuple. Dans cette période, nous
l’avons vu, l’appareil d’État s’élargit ultérieurement et consolide ses
institutions, en se configurant comme acteur principal de la vie du pays.
Evidemment cela vaut également pour le secteur des moyens de
communication qui, comme on verra par la suite, sont soumis au cours de cette
période à un contrôle encore plus étendu que par le passé. Ils deviennent une
partie intégrante de la stratégie révolutionnaire de Kérékou, en qualité
d’instruments aptes à faciliter la transition du pays vers le socialisme
(notamment en ce qui concerne l’assistance au processus de développement
rural et le maintien de la cohésion nationale)119.

La République Populaire est le moment d’expansion maximale de l’État


béninois au cours de son histoire : dès la fin des années 1980 commence un
processus opposé de contraction de l’appareil administratif, qui voit les
autorités de l’État se retirer progressivement de quelques secteurs de la vie du
pays120 pour donner place à des acteurs appartenant au privé et/ou d’origine
étrangère (en premier lieu les institutions de la coopération internationale).
Cette tendance se renforce avec la chute, en 1990, du régime marxiste-léniniste
et avec l’affirmation d’un nouveau régime démocratique et pluraliste,
consécutive à la Conférence des Forces Vives de la Nation. Ces effets sont
suivis par la libéralisation progressive du système politique et économique du
pays, accompagnée d’importantes coupures de la dépense sociale et d’une
réduction du rôle de l’État dans les activités économiques nationales. Dans le
secteur des médias, on assiste à une réduction graduelle du contrôle politique
sur l’information (considéré comme obstacle au déploiement du pluralisme
d’opinions nécessaire à la construction d’un système politique démocratique),
et à la libéralisation du marché audiovisuel. Outre une plus grande liberté
d’expression, cette libéralisation doit permettre l’amélioration des
infrastructures de télécommunication, un facteur considéré déterminant pour le
développement du pays de la part de ceux qui deviennent, avec le temps, ses
“tuteurs” principaux, c’est-à-dire les institutions de l’ONU et de Bretton
Woods.

Nous pensons pouvoir maintenant mettre à jour le schéma chronologique


reporté plus haut en le rendant plus complexe et plus adéquat à nos objectifs
(Figure 3).

119
Cf. § 3.3.
120
Qu’on pense par exemple à l’entrée au Bénin du FMI, en 1988, destiné à conditionner les
activités de planification économique du pays. Cf. § 2.3.2.

43
Figure 3 — Expansion et contraction de l’État du Bénin
.

1958 1972 1975 1988 1990 Æ


indépendance par rapport Kérékou proclamation de la entrée du Constitution libérale
à la France au République Populaire FMI
pouvoir
République du Dahomey 1ère République Populaire du 2ème République du Bénin
transition Bénin transition

putsch marxisme-léninisme libéralisation économique et


instabilité nationalisation des entreprises politique

………………. EXPANSION DE L’ÉTAT


………. CONTRACTION

2.5.2 Les particularités de la phase d’expansion


L’intention de ce texte, nous l’avons signalé dans l’introduction, est de
démontrer qu’au cours de l’histoire du Bénin, s’est affirmée dans le pays une
dynamique d’introduction et de diffusion des moyens de communication
fondamentalement hétéronome, au sein de laquelle les institutions de la
coopération nationale et d’autres agents externes à la nation se retrouvent
souvent à jouer un rôle décisif, face à une capacité réduite de contrôle et de
planification de la part de l’État.

Nous avons choisi de nous occuper spécifiquement de la phase que nous avons
appelé plus haut la “phase d’expansion de l’État” pour deux raisons
principales.

En premier lieu, c’est assez évident, parce que ce passage historique


correspond à la période de fondation du système médiatique béninois
moderne : au cours de ces trente années, nous le verrons, le Bénin s’approprie
(ou s’équipe ex novo) les principales infrastructures techniques qui composent
son système de communication national actuel, et élabore les premières
politiques autonomes en matière de moyens de communication et
d’information. Ce sont en somme, les années où sont posées les bases de ce
qu’on peut appeler la “tradition communicative du Bénin moderne, destinée
inévitablement à exercer son influence également sur les périodes subséquentes
de son histoire.

En deuxième lieu, et plus spécifiquement, parce qu’en cette phase d’expansion


de son autorité et de recherche d’un espace d’action toujours plus étendu, l’État
exerce de manière particulière une action normative et prescriptive. Il tente
d’accroître toujours davantage son influence et d’autonomiser le
développement économique et social de la nation, en limitant l’influence
exercée sur ce développement par des facteurs aléatoires ou externes à son
contrôle. La phase d’expansion de l’État béninois est en somme caractérisée

44
par l’affirmation progressive d’importantes intentions normatives de la part des
autorités nationales, davantage que par la suite, lors de la contraction de
l’appareil d’État. Ces intentions normatives se spécifient avec le temps en ce
qui concerne le secteur des médias et, parallèlement à ce qui se passe dans
d’autres secteurs, elles arrivent aux plus hauts niveaux de leur diffusion et
influence sous la République Populaire, comme on le verra dans le chapitre
suivant. Il est particulièrement intéressant d’analyser les raisons historiques qui
font que le Bénin tend à cette époque à affirmer une dynamique de
développement des médias opposée à celle souhaitée par les autorités. Dans
une période marquée par une forte normativité de l’action de l’Etat, les médias
béninois suivent un modèle de développement fondamentalement exogène, où
les facteurs externes au contrôle des autorités nationales déterminent largement
les conditions d’introduction et de diffusion des différents moyens de
communication dans le pays.

Nous pensons qu’une analyse de ce type est susceptible de mettre en lumière


certaines particularités fondamentales du système des médias béninois,
destinées, à notre avis, à en caractériser le développement dans les années à
venir. Même dans la période de plus grande normativité de l’État, le Bénin
n’arrive pas à contrôler et à planifier avec succès le développement de son
système médiatique. Cela laisse deviner l’existence de grandes difficultés en la
matière, certainement liée à la difficulté plus générale de planifier un système
complexe tel que le système médiatique121, mais aussi à une série de conditions
historiques spécifiques à la situation béninoise, partagées d’ailleurs (au moins
en partie) par d’autres pays en voie de développement122. L’objectif de ce
travail est de décrire ces conditions, afin de contribuer à une meilleure
compréhension générale des problèmes et des défis auxquels le système des
médias béninois s’est trouvé confronté, et qu’à notre avis il affronte encore
aujourd’hui et probablement à l’avenir.

Dans le prochain chapitre nous allons décrire les aspects principaux du


développement du système des médias béninois au cours des trente premières
années d’indépendance du pays.

121
A propos de la planification des systèmes méditiques, Ulrich Saxer (mass-médiologue
helvétique qui s’est également occupé par le passé des moyens de communication dans le
Bénin révolutionnaire) affirme qu’ “il s’agit de systèmes extrèmement complexes et donc aussi
d’un cas ardu de planification et, éventuellement, de contrôle du système. Les perspectives de
succès au niveau national ou même international des tentatives de réglementation politique-
médiatique sont incertaines, à reconnaître facilement déjà du point de vue de la théorie des
systèmes”. U. Saxer, Mass media e società, Armando Dadò, Locarno 2000, p. 149 (traduction
de l’auteur). Ces remarques de type systémique, nous le verrons, ne justifient qu’en partie les
difficultés rencontrées par le Bénin dans la planification et dans la gestion de son système
médiatique.
122
Avec ce travail nous voulons offrir aussi un premier pilier pour une étude comparative en ce
sens, qui analyse les conditions historiques du développement des médias dans différents pays
africains et les compare entre elles, à la recherche de traits communs et/ou de divergences
significatives, surtout en ce qui concerne les politiques des médias nationaux et leurs effets sur
le système médiatique.

45
46
3. Le développement des médias

Dans ce chapitre, nous tracerons les caractéristiques principales du


développement du système des médias béninois au cours de la phase
d’expansion de l’État républicain, allant, nous l’avons vu, de 1960 à 1990.

On analysera en particulier, d’une part les politiques des médias et de la


communication formulées et mises en œuvre par l’État pendant les trente
premières années de son histoire, d’autre part le développement technique des
infrastructures communicatives et les critères qui l’ont orienté. On portera une
attention particulière au type d’acteurs impliqués ainsi qu’à leurs programmes
et intentions de base.

Afin de mieux situer la question, il sera toutefois nécessaire d’évaluer


également l’héritage laissé en matière de communication par le régime colonial
à l’État béninois récemment constitué ; nous ouvrons donc ce chapitre avec un
bref aperçu sur l’histoire des médias dans la période précédant l’indépendance.

La description de l’histoire du système des médias béninois faite dans ce


chapitre ne prétend naturellement pas à l’exhaustivité, qui ne pourrait être
obtenue que par des études plus articulées et complexes que celle que nous
avons voulu entreprendre123. Sa valeur est plutôt de mettre en lumière certaines
dynamiques d’introduction et de diffusion des technologies de communication
dans le pays, pour en évaluer ensuite les caractéristiques fondamentales.

3.1 L’héritage des colonies


3.1.1 Les premiers réseaux
Télécommunication

123
Une recherche a été réalisée dans cette direction entre 1982 et 1983 par les auteurs
helvétiques U. Saxer et R. Grossenbacher qui, en concentrant leurs efforts sur l’emploi des
médias dans les stratégies de développement de la République Populaire, ont collecté une
quantité importante de données concernant le système des médias béninois, presque dans sa
totalité (manquent en effet des informations concernant les moyens de communication
“personnelle” tels que le téléphone ou le télex, ce qui révèle l’adoption de la part des auteurs
d’une conception du système des médias et de la communication limitée au moyens dits “de
masse”). Cf. U. Saxer et R. Grossenbacher, Les médias et la communication au service du
développement dans la République Populaire du Bénin, Institut Universitaire de la Science de
la Communication, Zurich 1984. Dans ce chapitre, une grande partie des données que nous
utiliserons pour illustrer le développement des médias dans la République Populaire sont
extraites de la recherche de ces deux auteurs.

47
Le premier service public124 de télécommunication du Dahomey est inauguré
par l’administration française le 1er juillet 1890, avec l’ouverture des Offices
PTT (Postes Téléphones et Télégrammes) de Porto Novo et de Cotonou125.
L’introduction des services télégraphiques au Dahomey semble être une
priorité pour les Français, l’assujettissement total des territoires du Sud ayant
déjà eu lieu deux ans auparavant et quatre ans avant la naissance officielle de la
Colonie du Dahomey et Dépendances (cf. § 2.1.2). Les autorités de l’Hexagone
paraissaient d’ailleurs bien connaître le potentiel stratégique du télégraphe,
l’ayant expérimenté avec succès pour la communication entre les troupes
pendant l’occupation et la colonisation de l’Algérie126. Avec l’ouverture des
premiers Offices PTT, les deux villes côtières béninoises principales entrèrent
dans le réseau télégraphique que les Français avaient commencé à poser à
partir de 1880 pour relier les différents chefs-lieux qu’ils contrôlaient le long
de la côte occidentale africaine127. En même temps que les liaisons
internationales, on développe les premières infrastructures internes au pays : en
1896 le réseau télégraphique atteint les 200 kilomètres, et plus de 1500 en
1910.

Les premiers services téléphoniques datent de la même période, et ils se basent


sur la technique de la transmission par radio : en 1900 la radio-téléphonie est
disponible dans les Offices de Poste de Porto Novo, Cotonou, Abomey-Calavi,
Ouidah et Grand Popo, toutes, villes du Sud128. En peu de temps est également
développée la téléphonie par fil : en 1905 le réseau local de Porto Novo compte
trois kilomètres de fil double reliant les six cabines téléphoniques publiques de
la ville, tandis qu’au 1er avril 1908 est inaugurée la première liaison
téléphonique par fil entre Porto Novo et Cotonou129.

L’avènement des premières lignes télégraphiques et téléphoniques voit


également l’introduction au Dahomey du principe du monopole d’État sur les
télécommunications, sur la base d’une orientation mûrie par les autorités
françaises dès la période révolutionnaire en ce qui concerne le territoire

124
Dans la période antérieure à la conquête française la poste était l’apanage des seules
familles royales de Abomey, Porto Novo et Nikki. Cf. G. Tokpanou, Les monopoles des Postes
et des Télécommunications en République Populaire du Bénin, Mémoire de maîtrise en
sciences juridiques, UNB/FASJEP 1980, p. 2. Le même type de restriction a marqué le
développement du système des postes au Moyen Âge et pendant la Renaissance en Europe,
ainsi que le montre A. Mattelart dans La Communication Monde (op. cit.). Une autre étude
remarque qu’au Dahomey, on inaugure le 17 novembre 1833 un service de “poste interne”
guère mieux spécifié, cf. E. Epaminondas et Y. Kedowide, Les activités de l’OPT en
République Populaire du Bénin, Mémoire de fin d’études, UNB/CPU, Calavi 1979, p. 1.
125
Donaldine M.P.S. Gbaguidi, Etude prospective du Service d’Information et de
Documentation(SID) de l’Office des Postes et des Télécommunications du Bénin, Mémoire de
fin d’études du !er cycle, UNB-ENAm CEFOCI, Calavi 1998, p. 10.
126
A. Mattelart, La Communication Monde op. cit.
127
Ibidem.
128
Données collectées au cours d’un entretien avec un responsable de la Section
Documentation de l’OPT (Office des Postes et Télécommunications). Cf. Appendice 1.
129
E. Epaminondas, Y. Kedowide, Les activités de l’OPT cit, p. 2.

48
métropolitain130. Le monopole d’État du télégraphe pratiqué en France (établi
par une loi du 27 décembre 1851)131 est appliqué en temps utile aux territoires
des colonies, et la même stratégie est mise en œuvre pour les services
téléphoniques, régulés en territoire français par une loi du 24 juillet 1891132.
Dans les années à venir, nous le verrons, l’orientation monopolistique française
influencera également d’autres secteurs des médias au Bénin, et en déterminera
certains développements même après la décolonisation.

Transports

Parallèlement au développement des réseaux de télécommunication, dans le


secteur des transports, les premiers réseaux modernes sont eux aussi construits
et inaugurés par l’administration coloniale. Dans cette même période, en effet,
la nécessité de relier à la mer les colonies françaises de l’arrière-pays sahélien
donne lieu, en 1900, à la pose des premiers rails ferroviaires133. La liaison
directe entre Cotonou et Niamey (capitale du Niger, au Nord du Bénin) est
achevée en 1935 et se base sur l’emploi du chemin de fer pour le parcours de
Cotonou à Parakou (chef-lieu principal du Nord du pays) et d’une route
carrossable entre Parakou et Niamey134. Cotonou, depuis longtemps capitale
économique du Bénin, dispose elle aussi, à partir de 1928, d’un port
commercial exclusivement destiné aux marchandises135. Dans cette même ville
est ensuite construit et ouvert au trafic, entre 1933 et 1935, le premier aéroport
avec piste en briques, et sont inaugurées quelques liaisons internationales : la
première ville concernée est toujours Niamey, tandis qu’après la deuxième
guerre mondiale, on établit des liaisons régulières avec Abidjan (Côte
d’Ivoire), Dakar (Sénégal) et d’autres centres de l’Afrique occidentale. Vingt
ans après, le transport aérien se développera à un rythme très élevé : dans les
cinq années entre 1953 et 1958, par exemple, le volume des passagers subit un
accroissement de 150%, et le volume des marchandises augmente de 500%136.

130
Le 30 juillet 1793, à la suite des premières expérimentations du télégraphe optique entre
Paris et Lille, le gouvernement français édicte la première loi en la matière, en décrétant le
monopole de la part de l’État sur la transmission de signaux de n’importe quel type. Cf. P.
Nomo Zibi-Moulango, Le statut de l’audiovisuel en Afrique, L’Harmattan, Paris 1996, p. 35.
La raison de cette orientation prise dès les origines est à trouver d’après Mattelart dans
l’intention de la part des autorités d’utiliser le télégraphe presque exclusivement à des fins de
guerre. A. Mattelart, La Communication Monde op. cit.
131
P. Nomo Zibi-Moulango, Le statut de l’audiovisuel en Afrique op. cit., p. 35.
132
G. Tokpanou, Les monopoles des Postes et Télécommunications en R.P.B. op. cit., p. 15.
133
R. Cornevin, La République Populaire du Bénin, Maisonneuve et Larose, Paris 1891, p.
474.
134
Après l’indépendance, la gestion du parcours Cotonou-Niamey est assumée par la OCBN,
une société mixte créée par le gouvernements béninois et nigérien et actuellement encore en
fonction. Ibidem, p. 475.
135
M. Degka Aouagow, Le rôle de la communication dans le développement du Port
Autonome de Cotonou (PAC), Mémoire de fin d’études du 1er cycle, UNB/ENA, Abomey-
Calavi 1999, p. 4.
136
Ibidem, p. 479.

49
Bien que les moyens de transport n’entrent pas directement dans le sujet
d’étude que nous nous sommes donné (les médias), il nous semble important
de donner ici un bref aperçu de leurs premiers développements, puisque dans
cette phase historique particulière, le transport de marchandises et d’êtres
humains est, avec les télécommunications, l’un des principal vecteur d’une
première intensification de l’intégration du Bénin dans la nouvelle économie
mondiale née de la révolution industrielle du XIXe siècle. Comme nous avons
remarqué plus haut137, les premières industries sont en effet installées pendant
la domination coloniale française, et d’un point de vue économique, le pays
s’oriente (ou pour mieux dire, est orienté) toujours davantage vers
l’exportation de biens et de personnes (il est intéressant de rappeler que cette
période est aussi celle du Dahomey “Quartier Latin d’Afrique”, cf. § 2.1.2).
L’expérience coloniale béninoise représente un premier pas vers l’intégration
au processus de globalisation capitaliste de l’économie mis en œuvre par la
révolution industrielle, processus auquel la pose des premiers réseaux de
communication modernes a contribué de manière essentielle138.

3.1.2 Médias de masse


Le développement de la presse

Comme en d’autres pays francophones de l’Afrique Occidentale, au Dahomey


la presse ne trouve diffusion qu’à la fin du XIXe siècle, en retard de quelques
décennies par rapport aux pays voisins de langue anglaise tels que le Ghana et
le Nigeria139. Là encore, l’initiative est l’apanage de l’administration française
qui, le 1er janvier 1890, publie le premier numéro du Journal Officiel des
Etablissements et des Protectorats Français du Golfe du Bénin, voulu par le
gouverneur Ballot et réalisé avec la collaboration des typographes Vallez et
Crescent, également d’origine française140.

137
Cf. § 2.1.2.
138
Sur l’importance des transports pour le développement de la nouvelle économie industrielle
capitaliste, et sur les conséquences économiques de l’entrée dans le nouveau système
économique (il est inévitable de remarquer que dans le cas de nombreux pays du Sud cela a
coïncidé avec l’expérience de la domination coloniale), cf. P.-N. Giraud, L’inégalité du monde,
Gallimard, Paris 1996, respectivement pp. 114-115 et pp. 129-137.
139
Les raisons de cet écart temporel dans la diffusion de la presse entre pays anglophones et
francophones sont bien illustrées par A.-J. Tudesq dans Les médias en Afrique, Ellipses, Paris
1999, pp. 3-4. Selon l’auteur, cette différence découle d’une part du rôle particulier des
missionnaires protestants dans les pays à domination anglaise et d’autre part de l’influence
afro-américaine dans des nations telles que le Libéria et le Sierra Leone, politiquement liées
aux États Unis.
140
Intéressant de remarquer que Ballot est arrivé au Dahomey le 30 novembre 1889, donc un
mois à peine avant la publication du Journal, ce qui laisse penser que l’introduction de la
presse était probablement parmi les priorités du programme de gestion des protectorats du
nouveau gouverneur. Cf. R.E. Bewa, Liberté de la presse en Afrique. Cas du Bénin et du Togo,
Mémoire de maîtrise ès-sciences juridiques, UNB/FASJEP, Abomey-Calavi 1982, p. 100.

50
Pendant toute la période coloniale la publication de périodiques au Dahomey
est généralement réglée, comme dans les autres colonies de l’Hexagone, par la
loi française sur la liberté de la presse promulguée par le gouvernement
parisien le 29 juillet 1881. Cette loi (particulièrement libérale)141 soumet la
publication de tout périodique à une simple notification auprès du tribunal
d’État local (avec dépôt, avant la distribution, d’un certain nombre
d’exemplaires du journal signés par le directeur) : aucune autorisation
préliminaire de la part des autorités n’est donc nécessaire. En même temps,
cette loi défère tous les crimes pouvant concerner les activités d’information, à
des tribunaux à statut particulier par rapport aux tribunaux ordinaires, en
assurant ainsi aux opérateurs de la presse un régime judiciaire spécifique
alternatif par rapport aux délits communs142.

Il y a toutefois une autre condition principale pour publier un périodique :


l’indication au tribunal d’un directeur responsable, personne qui doit
nécessairement être de nationalité française. Cette obligation de nationalité n’a
évidemment pas servi le développement, dans les colonies, d’une presse
locale : malgré cela, dans les premières années du XXe siècle sont publiés au
Dahomey - pendant de courtes périodes - différents journaux d’opposition au
régime français, dont le premier (L’Echo du Dahomey) paraît en 1905 avec
l’appui des mêmes typographes qui avaient imprimé par le passé le Journal
administratif143. L’expérience ne dure que quelques mois, principalement à
cause du retour en Europe des deux typographes français, et les tentatives
successives de publier journaux et pamphlets anti-français ne s’accomplissent
que dans l’incertitude et la clandestinité. Jusqu’à la première guerre mondiale,
les seuls périodiques officielement diffusés au Dahomey sont les journaux
coloniaux de langue française réalisés en territoire métropolitain, comme les
Annales Coloniales et France d’Outre-Mer144.

La fin de la première guerre mondiale marque un moment de plus grande


effervescence pour la presse en Afrique occidentale, dû selon certains au
contact des soldats africains, envoyés en Europe combattre pour les puissances
coloniales, avec des idées nouvelles et une presse plus libre que la presse
africaine145. En ce qui concerne le Dahomey, dans l’immédiat après-guerre,
l’expatrié d’origine béninoise Louis Hunkakrin commence à publier à Paris Le
Messager Dahoméen, nouveau bulletin ouvertement anti-colonial, tandis qu’en
1920 paraît Le Guide du Dahomey, autre journal d’opposition146.

141
Pour une analyse du contexte particulier de la politique interne française où naît la loi, et de
façon spécifique concernant l’influence de ce contexte sur le caractère libéral de cette norme,
cf. J.-N. Jeanneney, Storia dei media, ed. Riuniti, Roma 1996, pp. 100-102.
142
P. Nomo Zibi-Moulango, Le statut de l’audiovisuel en Afrique op. cit. pp. 189-190.
143
R.E. Bewa, La liberté de la presse en Afrique op. cit., p. 100.
144
Ibidem.
145
Cf. A.-J. Tudesq dans Les médias en Afrique op. cit., p. 4.
146
R.E. Bewa, La liberté de la presse en Afrique op. cit., p. 101.

51
Peu de temps après la situation change considérablement, car le gouvernement
français étend à tous les territoires de l’AOF une version de la loi de 1881
modifiée par des décrets particuliers147 en faveur des citoyens d’outremer, dont
le premier décret abolit l’obligation de nationalité française pour le directeur
responsable148.

Au Dahomey cette mesure donne rapidement ses effets, et au cours des années
1930 sont publiés différents journaux confessionnels, syndicaux et politiques :
ces derniers fréquemment voués à l’opposition anti-colonialiste, à tel point que
l’administration française se voit obligée, le 10 avril 1935, de promulguer un
décret visant à limiter les attaques contre l’AOF parus dans la presse locale149.
Le décret, ressemblant plus à une exhortation qu’à une contrainte, ne change
pas beaucoup la situation, et la presse béninoise continue à se développer, de
propriété française aussi bien que locale150.

En rapport avec les objectifs de notre recherche, nous nous limiterons ici à
prendre note de la naissance dans cette même période du quotidien
d’orientation francophile France-Dahomey (destiné à devenir par la suite le
quotidien du gouvernement du Dahomey indépendant)151 et du périodique
catholique La Croix, seule publication destinée à survivre à tous les
changements d’ordre politique et économique survenus dans le pays entre les
années 1960 et 1990 en conservant plus ou moins intactes ses structures152.

Parmi les héritages de la période coloniale qui marqueront le développement de


l’information au Dahomey indépendant puis au Bénin révolutionnaire, figurent
de plus les principes fondateurs de la loi française sur la liberté de la presse de
1881, destinée, nous le verrons, à servir de modèle pour les nouvelles lois en
matière de liberté éditoriale promulguées par l’État indépendant béninois.

L’introduction de la radiophonie

L’introduction de la radio dans l’Afrique sub-saharienne suit le même écart


géographique et temporel remarqué à propos de la presse, avec une diffusion

147
Cf. R. Biaou, Les moyens de communication et la politique d’information en République
Populaire du Bénin, Mémoire de maîtrise es-sciences juridiques, UNB/FASJEP, Abomey-
Calavi 1979, p. 108.
148
R.E. BEWA, La liberté de la presse en Afrique op. cit., p. 101.
149
Ibidem, p. 103.
150
Ibidem, p. 106.
151
Ibidem, p. 107.
152
Cf. U. Saxer, R. Grossenbacher, Les médias et la communication op. cit., p. 35. Les auteurs
témoignent entre autre d’un tirage du bimensuel catholique béninois contenu entre les cinq
mille et les neuf mille exemplaires pour l’année 1982, c’est-à-dire dans une phase avancée de
la République Populaire, période peut-être la plus difficile pour les différentes confessions du
pays et pour la liberté de presse en général (cf. § 3.3.4).

52
systématique d’abord dans les pays de l’aire anglophone et ensuite dans les
colonies sous domination française.

Si dans les années 1930 (déjà en retard d’une décennie sur la BBC anglaise) les
Français acheminent leurs premières stations radiophoniques à Madagascar, au
Congo et au Sénégal153, il faudra attendre le deuxième après-guerre pour voir le
gouvernement métropolitain inaugurer une politique active de diffusion de la
radiophonie dans les pays d’Outre-mer.

Au mois de février 1950, Paris crée une commission interministérielle pour


analyser la question154 et cinq ans plus tard, à la suite des recommandations de
la commission155, le gouvernement français crée, par le décret du 20 janvier
1955, la Société de Radiodiffusion de la France d’Outre-Mer (SORAFOM).
Cet organisme est spécifiquement dédié à l’introduction et à la diffusion de la
radiophonie francophone dans les territoires de l’outremer français. La
SORAFOM entre officiellement en fonction le 18 janvier 1956, déjà tard dans
l’époque coloniale.

L’introduction de la radio au Dahomey a lieu dans ce climat politique.


Accueillie au début dans un petit local au sein du siège central des PTT, la
station Radio Cotonou entreprend ses émissions le 7 mars 1953, deux ans avant
la création de la SORAFOM. L’organisme français s’occupera par la suite du
développement des structures de la station par la réalisation en 1957 de la
Maison de la Radio, un ensemble de studios et bureaux aptes à contenir un
personnel de 40 unités156.

Dans le secteur de la production et de la distribution radiophonique la politique


de gestion adoptée au début par les Français sur le territoire métropolitain a été
de type “mixte”: à la suite des premières expériences de transmission
européennes, le gouvernement modifie en 1923 la loi de 1851 sur le monopole
de la télégraphie157, et élargit son application à l’émission de “signaux radio-
électriques de n’importe quelle nature”, donc également à la radiophonie158. Un
an après, la France relâche toutefois temporairement ce monopole en concédant
la licence de transmission à quelques sociétés privées afin de favoriser
l’économie nationale ; puis elle bloque définitivement la concession de
nouvelles licences à partir de 1926159.

153
A.J.Tudeq, Les médias en Afrique op. cit., p. 5.
154
C.R. Vetongnon, Un office d’État: l’ORTB, Mémoire es sciences économiques,
UNB/FASJEP, Abomey-Calavi 1980, p. 7.
155
Et suite à la mission en Afrique, en 1954, du musicien et expert de radiophonie Pierre
Schaeffer. Cf. A.-J. Tudesq, Les médias en Afrique, p. 6.
156
D.L. Adebiaye, Quel type de radiodiffusion voulons-nous en République Populaire du
Bénin ?, Mémoire de fin de stage AR3 80, INA, BRY-SUR-mARNE 1982, P. 14.
157
Cf. § 3.1.1.
158
P. Nomo Zibi-Moulango, Le statut de l’audiovisuel op. cit., p. 35.
159
J.-N. Jeanneney, Storia dei media op. cit., pp. 136-137.

53
L’extension de la norme de 1923 aux territoires des colonies date du 10 mars
1930160, et ne prévoit pas ce régime temporaire de concession aux entreprises
privées. Ainsi, la loi décrète de fait (et avec une large anticipation par rapport à
l’installation des premières stations francophones africaines)161 le monopole
d’État comme condition générale pour le développement de la radiophonie
dans les pays d’outremer.

Radio Cotonou naît donc comme radio d’État, en diffusant à ses débuts
soixante-cinq minutes par jour de programmes de production française,
principalement destinés aux citoyens métropolitains résidant à Cotonou et aux
alentours162. Avec l’avènement de la SORAFOM, le target163 de l’émetteur est
étendu à toute la population du Dahomey, dans la tentative déclarée de
transmettre les principes de la civilisation française à la société béninoise. C’est
ainsi qu’en 1958, cinq ans après l’inauguration de Radio Cotonou, le directeur
de la station Jean Rafaelli déclare qu’il n’est plus possible de transmettre
exclusivement pour les citoyens métropolitains, et qu’il faudrait communiquer
vers le “vaste arrière-pays“, soit le “Dahomey longtemps isolé “, oublié par la
civilisation164.

Faire parvenir à l’arrière-pays la langue française et avec elle, la civilisation


qu’elle implique, est, d’après Rafaelli, la raison d’être de la nouvelle radio
béninoise165 et, nous ajoutons, de toute l’oeuvre de la SORAFOM. Cette
ambition entre dans le cadre d’un projet plus ample de diffusion de la culture et
de la civilisation francophone que la France poursuivra tout au long de la
deuxième moitié du XXe siècle dans les zones sous son influence politique et
culturelle : elle utilisera notamment la radiophonie d’État, puis des organismes
spécifiquement voués à la coopération technique et culturelle (nous le verrons
par la suite).

En conclusion de cette brève analyse des premiers développements du système


médiatique béninois, il est intéressant de remarquer que les acquisitions
principales du Bénin en matière de médias de masse pendant la domination
française, consistent d’une part en la naissance et le développement graduel
d’une presse nationale relativement libre et gérée en régime privé, et d’autre
part en l’affirmation du principe opposé du monopole d’État en ce qui concerne
les autres moyens de communication tels que les réseaux téléphoniques,
télégraphiques et la radiophonie. Dans les deux cas, cela a eu lieu à travers

160
P. Nomo Zibi-Moulango, Le statut de l’audiovisuel op. cit., p. 35.
161
Nous rappelons que la première radio francophone d’Afrique a été Radio Madagascar,
ouverte en 1931. Cf. A.-J. Tudesq, Les médias en Afrique op. cit., p. 5.
162
D.L. Adebiaye, Quel type de radiodiffusion voulons-nous op. cit., p. 14.
163
Le terme target (anglais pour “cible”) définit dans le champ des médias “l’objectif, le public
qu’on veut atteindre” à travers un canal donné de communication. Cf. Dizionario dei mass
media, aux soins de Luigi Allori, Mondadori, Milan 1992.
164
Cf. C.R. Vetongnon, Un office d’État: l’ORTB op. cit., p. 8.
165
Ibidem.

54
l’extension à la colonie du Dahomey de lois et principes constitutifs de l’État
français : une opération qui a comporté le transfert et l’intégration dans le
système béninois de communication naissant de certaines orientations
générales en matière de politique des communications adoptés par le
gouvernement de l’Hexagone dans la première moitié du XXème siecle. Au
cours de ces années le système des médias subit donc une première — et sous
certains aspects fondamentale — empreinte exogène, née du régime colonial.
La mesure du poids de cette empreinte se fera plus claire en poursuivant
l’analyse historique que nous nous sommes fixés et qui vise à évaluer quelles
ont été, historiquement et dans leur ensemble, les différentes impulsions
endogènes et les facteurs exogènes qui ont influé sur le développement du
système médiatique béninois à partir de l’indépendance, héritage colonial
inclus.

3.2 Les médias après l’indépendance


3.2.1 La politique des médias de la République du Dahomey
La République du Dahomey, proclamée le 4 décembre 1959, se dote dès le
début de lois et de règlements visant au contrôle des activités d’information et
de télécommunication dans le pays. De même que pour la première
Constitution républicaine du pays, les fondements de ces lois sont inspirés par
les traditions législatives françaises en la matière, qui au Dahomey deviennent,
avec le temps, l’objet de certaines adaptations liées à la particularité de la
situation politique nationale immédiatement après l’indépendance.

Liberté d’information
La première Constitution de 1959 (dans son ensemble très semblable à la
Constitution française de 1958)166 garantit au deuxième article la liberté
d’opinion, d’expression et d’association pour tous les citoyens du Dahomey.
Mais ce principe disparaît dans la Constitution de 1960, pour réapparaître
définitivement dans les textes constitutionnels successifs, de 1964, (art. 7), de
1966 (art. 3), de 1968 (art. 17), de 1969 (art. 3) et de 1970 (art. 3)167. De même
pour le droit au “secret de la correspondance”, un concept qui est étendu par la
première Constitution aux communications télégraphiques et téléphoniques168,
et qui n’est absent que dans la Constitution de 1960.

Certains éléments suggèrent que l’absence, dans la deuxième Constitution du


Dahomey, de garanties fondamentales en matière de liberté d’expression n’est
pas due à un oubli (d’ailleurs plutôt improbable) des rédacteurs du texte, mais
qu’elle signale l’attention particulière que le gouvernement du Dahomey a eu
au début des années 1960 pour les questions liées à la communication et
notamment à la communication de l’information.

166
Cf. § 2.2.
167
J.A. Toudonou et C. Kpenonhoun, Constitutions op. cit.
168
Ibidem, p. 18.

55
Dans une étude comparative de 1982 sur la liberté de la presse au Togo et au
Bénin, René Bewa remarque que “si l’on s’en tient à la multiplicité de
dénominations successives prises par l’institution chargée de l’information au
Bénin, on pourrait affirmer que l’information a toujours bénéficié d’une
attention particulière de la part des autorités politiques béninoises”169.

Dans les premières années 1960, cette attention spécifique se traduit par
l’adoption de la part du gouvernement béninois d’une orientation relativement
restrictive en matière de liberté d’information. L’origine de cette orientation
peut être mise en relation avec le projet plus général d’unification nationale
entrepris en ces années par les autorités du Dahomey, un projet où le maintien
de la cohésion sociale et la construction d’une identité commune à tous les
citoyens béninois étaient considérés comme essentiels.

Le 30 juin 1960, le Dahomey se dote d’une propre loi sur la liberté de la


presse170 qui, bien que largement inspirée de la loi française du 29 juillet
1881171, en diffère sur un détail important : l’introduction à l’article 8 de
l’obligation de remettre au préalable les copies pour contrôle des publications
au ministère de l’Intérieur avant leur diffusion172. Alors que la loi française
permettait la distribution immédiate des journaux une fois les copies remises au
tribunal d’État, le gouvernement du Dahomey établit un délai obligatoire de
deux heures entre la réception du journal et l’imprimatur de l’autorité
compétente, en se réservant ainsi la possibilité de censurer préalablement une
publication si nécessaire173.

C’est cependant avec le tournant présidentialiste survenu dans la deuxième


moitié de l’année 1960174 que le gouvernement béninois affirme la nécessité
d’un contrôle plus serré de l’information circulant dans le pays, afin d’en
développer l’unité nationale encore fragile. Le 4 novembre 1960 (trois
semaines avant la promulgation de la Constitution béninoise déjà mentionnée,
la seule qui ne contient aucun article sur la liberté d’expression) le chef d’État
Hubert Maga dote le bureau de la présidence d’un Commissariat pour

169
R.E. Bewa, La liberté de la presse en Afrique op. cit., p. 129. L’auteur compte en effet cinq
dénominations différentes prises par le ministère compétent pour l’information entre 1960 et
1982, compétence associée tour à tour à différents domaines de la chose publique (la
communication, le tourisme, l’orientation nationale et, dans la République Populaire, la
propagande).
170
La loi 60-12, publiée en JORD, année 71, n. 18, 15.07.1960.
171
R. Biaou, Les moyens de communication en RPB op. cit., p. 109.
172
Autre détail important : la remise des copies ne se fait pas auprès d’un tribunal de l’État
comme dans la loi française, mais justement auprès du ministère chargé des affaires internes.
173
R. Biaou, Les moyens de communication en RPB op. cit., p. 109. En même temps le
ministère de l’Intérieur s’attribue également la possibilité de censurer la diffusion et la
réalisation de pellicules cinématographiques sur le territoire du Dahomey, en établissant avec
la loi 60-15 du 30 juin 1960 (le même jour de l’émanation de la loi sur la presse) l’obligation
d’un visa de la part du ministère pour tous les films projetés ou tournés dans le pays.
174
Cf. § 2.2.

56
l’Information, dont la tâche est de surveiller et coordonner pour le compte du
président, toutes les activités d’information qui se déroulent dans le pays175.
Parmi les différentes institutions que le commissariat se trouve à coordonner
figurent la Direction de l’Information et de la Presse et la Direction de la
Radiodiffusion, dont dépendent respectivement le quotidien du gouvernement
L’Aube Nouvelle176 (né sur les cendres de France-Dahomey177 et plus tard
rebaptisé Daho-Express178) et l’émetteur Radio Cotonou, alors encore de
propriété française mais géré à partir de l’indépendance par les autorités du
Dahomey. Les missions principales du commissariat (à la tête duquel est
nommé le jeune professeur de lycée Albert Tevoédjré179) étaient de
contrecarrer l’opposition envers le gouvernement et de mobiliser la population
vers un projet de développement commun180.

Les effets de cette politique ne tardent pas à se faire sentir : le 1er avril 1961 le
Daho-Matin, journal d’opposition de l’UDD de Ahomadegbé181 est suspendu,
une action qui prélude à la mise hors la loi, peu après, du parti même182. Le
mois suivant, le commissariat est transformé en Secrétariat d’État, à la tête
duquel se trouve toujours Albert Tevoédjré183. La même édition du bulletin
officiel qui annonce ce changement rend compte de la suspension du quotidien
Cotonou-Matin et de la dissolution d’un syndicat184.

L’orientation vers une politique de censure du gouvernement Maga-Apithy est


confirmée par la suite, avec la création le 20 juillet 1962 du Conseil de
Rédaction des Services de Presse et de l’Information, un directoire composé de
ministres et directeurs d’organes de presse chargé d’imprimer une ligne
rédactionnelle unitaire aux services d’information de la nation185. Parmi les
instruments à disposition de ce “conseil de rédaction” figure également une
Agence Dahoméenne de Presse (ADP) créée par décret un an auparavant dans
le but de collecter, produire et diffuser dans la patrie et à l’étranger, des

175
JORD, année 71, n. 28, 15.11.1960.
176
Le choix du nom est tiré de l’hymne national du Dahomey indépendant, dont le titre est
justement L’Aube Nouvelle.
177
Cf. § 3.1.
178
R. Bewa, Liberté de la presse en Afrique op. cit., p. 107.
179
Homme destiné par la suite à une brillante carrière académique et politique au Bénin et à
l’étranger, d’abord comme professeur universitaire dans quelques universités françaises,
ensuite comme vice-directeur général de l’OIL à Genève et enfin comme personnage de
premier plan dans les vicissitudes politiques béninoises de la période démocratique, à partir de
son engagement en qualité de porte-parole officiel de la Conférence des Forces Vives de la
Nation de 1990.
180
Cité d’un entretien personnel eu avec Albert Tevoédjré le 10.06.2000. Cf. Appendice 1.
181
JORD, année 72, n. 12, 01.05.1961.
182
R. Cornevin, La République du Bénin op. cit., p. 515.
183
JORD, année 72, n. 12, 01.05.1961.
184
Ibidem.
185
R. Bewa, La liberté de la presse en Afrique op. cit., pp. 134-135.

57
nouvelles sur le Dahomey considérées importantes pour les intérêts de la
nation186.

Avec ces premiers développements du système d’information du Dahomey, est


inaugurée dans le pays une tradition de politique médiatique orientée vers le
contrôle centralisé de la communication, souvent exercé avec l’objectif officiel
de favoriser le développement économique et social de la nation, à travers le
maintien de la cohésion sociale. Cette tendance est renforcée, nous le verrons,
par la survivance des monopoles d’héritage français dans le domaine de la
radiophonie et des télécommunications187. La loi sur la presse, déjà “viciée”
par l’introduction du terme de dépôt188, sera presque toujours accompagnée par
la suite de différentes mesures visant à en limiter la portée libérale189. Le coup
d’état de 1963 comporte un restriction ultérieure : un mois après l’avènement
de Christophe Soglo au pouvoir190, le colonel institue un comité de censure
préalable pour tous les organes d’information nationaux, présidé par René
Dossa191. Les restrictions à la liberté de la presse sont par la suite renforcées ou
réduites selon les fréquents changements de régime, mais la turbulence
continuelle de la politique béninoise des années 1960 ne semble donner à
aucun des gouvernants du pays le temps et la sérénité nécessaires pour relâcher
largement et pour de longues périodes ces restrictions192.

Le contenu politique de cette attitude restrictive générale envers les médias de


masse est efficacement résumé par une phrase d’Albert Tevoédjré :

Au Bénin, c’est difficile de maîtriser la parole193.

186
JORD, année 72, n. 18, 01.08.1961.
187
Cf. § 3.1.
188
Déjà au mois de février 1961 le gouvernement modifie cet article pour le rendre encore plus
élastique, en décrétant la possibilité de modifier le terme de dépôt à la discrétion des autorités.
La mesure est accompagnée de règles sévères sur l’indication d’une personne physique précise
en qualité de directeur responsable. Cf. R. Biaou, Les moyens de communication op. cit., p.
110.
189
Et elle résistera, nous le verrons, même pendant la période de la République Populaire.
190
Facteur temporel qui confirme que l’information a souvent été considérée comme une
priorité par le gouvernants du Bénin, ainsi que l’affirme René Bewa (v. note 48). Dans ce cas,
le conseil Soglo se penche sur la question de l’information avant de rédiger et promulguer une
nouvelle Constitution (celle du 11 janvier 1964).
191
R. Bewa, La liberté de la presse en Afrique op. cit., p. 136.
192
Le changement avec le temps du terme de dépôt des publications représente dans ce cas un
exemple intéressant pour illustrer ce genre de dynamiques : le délai de deux heures est porté,
en vertu de la modification de 1961, à quatre heures le 3 avril 1969, sous le gouvernement de
Zinsou, cédant aux menaces des trois chefs historiques (dont il a le soutien, cf. § 2.2). Il est
réduit ensuite à 1 heure seulement le 12 septembre 1970, quelques mois après l’instauration du
“triumvirat”, marqué par le retour des chefs historiques dans le pays, période caractérisée par
un calme relatif. Les dates de modification des termes se trouvent dans R. Biaou, Les moyens
de communication op. cit., p. 111.
193
Entretien personnel avec A. Tevoédjré, Juin 2000. A notre avis, on peut identifier dans cette
affirmation une double signification très intéressante : d’une part la difficulté à contrôler la
parole d’autrui de la part de l’État, et d’autre part les difficultés de la part de la presse de
contrôler sa propre parole, motivation historiquement alléguée par le gouvernement béninois

58
Les tentatives de contrôler la parole représentent, nous le verrons, un élément
important de continuité dans la politique médiatique béninoise après
l’indépendance : la nécessité pour les gouvernements de tenir sous contrôle le
discours public se manifestera également en des situations politiquement très
différentes de celle du début des années 1960, et notamment pendant la
République Populaire. Il est assez évident que cette recherche du contrôle de la
parole s’inscrit plus généralement dans le processus contemporain d’expansion
et de recherche d’un plus grand espace d’action de la part de l’État récemment
créé. Sous cet aspect, la politique médiatique de ces premières années
dahoméennes signale de manière assez explicite la dimension de la fracture
temporelle qui a eu lieu avec la conquête de l’indépendance : le nouveau
gouvernement républicain instaure en effet très tôt des dispositifs spécifiques
de contrôle de l’information, fondamentalement loin de la tradition française de
liberté de la presse qui avait régi le secteur jusqu’alors. Nous nous trouvons en
somme face à une continuité (l’exigence de la part de l’État d’un contrôle serré
sur l’information) engendrée par une cassure forte et fondatrice, constituée par
l’accès du pays à l’indépendance.

Les monopoles

Un des plus importants héritages coloniaux du système médiatique béninois a


été, nous l’avons mentionné plus haut, l’institution du monopole d’État sur
différents secteurs des services de communication.

En ce qui concerne la radiophonie, la chercheuse camerounaise Nomo Zibi-


Moulango affirme que, à partir des années 1960, les responsables des pays
francophones d’Afrique ne font que « copier » les différents systèmes mis en
œuvre dans l’ancienne puissance coloniale française194.

Le cas du Bénin le confirme. Le règlement français sur le monopole de la


transmission des signaux radioélectriques reste en effet également en vigueur
après l’indépendance195 : Radio Cotonou (plus tard Radiodiffusion du
Dahomey) reste ainsi pour une longue période la seule radio béninoise, passant
de mains françaises à mains béninoises sans solution de continuité, aussi bien
en ce qui concerne le cadre législatif qui en règle les activités, que pour le

comme justification de sa conduite lors de la prise de certaines mesures restrictives envers la


presse.
194
P. Nomo Zibi-Moulango, Le statut de l’audiovisuel op. cit., p. 349.
195
La fin de l’impérialisme n’a pas comporté automatiquement pour le Dahomey l’abrogation
de toute la législation coloniale française. A titre d’exemple, lorsque nous avons visité le Bénin
(2001), la formation d’une association était encore réglée par la Loi des Associations françaises
de 1901.

59
caractère de sa programmation196. Le gouvernement français ferme la
SORAFOM le 31 décembre 1965197 et remet les structures de l’émetteur
dahoméen au nouveau gouvernement indépendant avec un accord de
coopération signé le 14 juin 1966. Le même accord établit un rapport de
collaboration entre le gouvernement béninois et la OCORA (Organisation de
Coopération en matière de Radiodiffusion) de récemment constitué, créée par
les Français en 1962198 pour remplacer la SORAFOM dans le maintien
stratégique des rapports avec les médias d’outre-mer. Le contrat prévoit l’envoi
de contenus et de formateurs au Dahomey de la part de la France et l’échange
de matériel pour les transmissions entre les deux pays199, inaugurant ainsi une
tradition de coopération dans le domaine des communications sur laquelle nous
nous arrêterons par la suite. Le 21 mars 1967, le gouvernement du Dahomey
déclare la radiophonie un service d’État, attribuant officiellement à la station
d’origine coloniale la tâche de l’accomplir200.

De même, le gouvernement du Dahomey garde le monopole instauré par les


Français sur les télécommunications, en instituant le 9 décembre 1959 l’Office
des Postes et des Télécommunications (OPT). Né des cendres des PTT
coloniales, l’OPT en répète la logique et les structures, en s’imposant comme
seul acteur autorisé à diffuser et appliquer les technologies de
télécommunication dans le pays. Cette situation est formalisée par une
ordonnance du 7 janvier 1971, qui déclare le service postal, télégraphique et
téléphonique “monopole d’État”201. Le monopole béninois des
télécommunications s’étend bien au-delà du contrôle des structures de base des
réseaux de transmission, car il inclut également les appareillages légers
nécessaires à communication : l’importation de téléphones, téléscripteurs et
pièces de rechange destinés à la clientèle privée passe donc nécessairement par
l’OPT202, qui se présente ainsi également comme acteur unique du commerce
des moyens de télécommunication au Bénin.

La conservation des monopoles d’origine française dans le domaine de la


communication semble correspondre à la recherche contemporaine de la part
de l’État d’un plus grand contrôle sur le système médiatique national, au sein
d’une politique médiatiquetique dont l’objectif — nous l’avons vu — est le
contrôle étendu de la parole et des moyens qui la diffusent. Nous nous trouvons
dans le cas présent face à une continuité : celle-ci — ainsi que celle de
l’exigence du contrôle de la parole — tout en concernant la phase entière

196
En 1982 Delphine Léontine Biaye décrit la radio béninoise des années 1960 “une réédition
de la radiodiffusion française”, principalement à cause de la prépondérance, dans son
palimpseste, de programmes produits à Paris et réalisés exclusivement en langue française.
197
P. Noudjenoume, D.Y. Sindete, Les traités et les accords de coopération entre le Bénin et la
France 1851-1883, Imprimerie Nationale du Bénin, Cotonou 1996, Accord du 14.06. 1066.
198
C.R. Vetongnon, Un office d’État: l’ORTB op. cit., p. 9.
199
P. Noudjenoume, D.Y. Sindete, Les traités et les accords op. cit., Accord du14.06.1966.
200
C.R. Vetongnon, Un office d’État: l’ORTB op. cit., p. 9.
201
G. Tokpanou, Les monopoles des Postes et Télécommunications op. cit., p. 4.
202
Ibidem, p. 24.

60
d’expansion de l’État béninois203, paraît trouver son origine — contrairement à
la continuité citée auparavant — non pas dans la cassure représentée par
l’accès du pays à l’indépendance, mais dans la cassure historique qui la
précède, représentée par l’entrée dans les territoires du Dahomey du pouvoir
colonial à la fin du XXème siècle.

L’avènement de la coopération internationale

De manière analogue à de nombreuses autres nations africaines nées dans le


deuxième après-guerre, le Dahomey indépendant établit dès le début des
années 1960 des rapports de collaboration clairement définis avec différentes
agences internationales de coopération et de développement. L’objectif est de
garantir au pays le flux d’aides et d’investissements tari à la suite de la
décolonisation204 et cependant nécessaire pour relancer l’économie nationale.

Dans ce cadre, les projets de coopération technique se révèlent


particulièrement importants pour favoriser le développement économique du
pays à travers l’introduction et la diffusion sur le territoire de nouvelles
technologies (notamment de techniques de production) et/ou l’amélioration des
infrastructures technologiques existantes.

Parmi les secteurs où se concentre dès le début l’intervention de la coopération


technique, figure celui des technologies de la communication : son
développement est considéré à plusieurs égards comme une des composantes
essentielles pour la réussite du “processus de modernisation” que les
organismes de coopération souhaitent pour les pays dits “arriérés”.

Les théories du développement sont justement fortement influencées par le


paradigme de la modernisation à cette époque. C’est dans ce contexte qu’il
faut mesurer l’importance acquise par les technologies de la communication
par rapport à la théorie et à la pratique de la coopération de cette période.

Comme l’affirme Armand Mattelart, dans la vision positiviste d’un processus


de développement par étapes (du simple au complexe, du traditionnel au
moderne) qui caractérise la théorie de la modernisation205, la communication et

203
Comme nous le verrons, les monopoles sont en effet, assez à l’évidence, conservés
également pendant la période de la République Populaire (cf. § 3.3).
204
Tandis que de 1902 à 1946 les colonies de l’AOF étaient autonomes sur le plan financier,
avec la fin de la deuxième guerre mondiale, elles deviennent en effet l’objet d’assistance
économique de la part du gouvernement métropolitain, à travers le FIDES (Fonds
d’Investissement pour le Développement Economique et Social). Cf. C.C. Kougniazoude, La
politique de coopération technique au Bénin op. cit., pp. 139-140.
205
Nous nous limitons à rappeler ici les cinq stades du développement économique selon Walt
Rostow, principal théoricien de la modernisation :
1. la société traditionnelle

61
ses techniques sont appelées à occuper un avant-poste206, et ce pour différentes
raisons.

En premier lieu, l’amélioration des infrastructures de télécommunication d’une


nation est généralement considérée comme une condition fondamentale pour le
développement en un sens moderne de son système d’échanges commerciaux.
Cette évolution représente une des conditions de base pour la constitution d’un
marché de consommation de masse qui scellerait l’accomplissement de la
“modernisation” de la société.

En deuxième lieu, à travers un emploi avisé des médias de masse un


gouvernement peut (ainsi que l’État béninois s’efforce de mettre en place au
cours des trente premières années de son histoire) s’assurer la possibilité de
contrôler et de ciseler l’opinion publique afin de créer le consentement vers les
politiques de développement mises en œuvre par les autorités nationales207.

En troisième lieu, dans la perspective évolutionniste d’un passage linéaire de la


société traditionnelle à la société moderne, les moyens de communication sont
considérés comme des agents de développement, en tant que producteurs de
comportements modernes208 susceptibles de remplacer les habitudes de
production et de consommation liées à la tradition, vues par les modernisateurs
comme un frein au processus de développement d’une société.

La thèse modernisatrice s’accompagne en effet de la théorie diffusionniste de


l’innovation technologique, selon laquelle le développement est un type de
changement social où de nouvelles idées sont introduites dans un système
social afin de produire un accroissement du revenu per capita et des niveaux de
vie à travers des méthodes de production plus modernes et une organisation
sociale améliorée209.

Dans cette perspective, la communication de masse représente un moyen


extrêmement efficace pour introduire et diffuser de “nouvelles idées” au sein
de la population : on confie en somme aux médias le rôle d’inoculer210 dans la

2. le stade qui précède le décollage (élimination de la plupart des caractéristiques


traditionnelles de la société)
3. le décollage
4. le chemin vers la maturité (élimination des résidus de tradition)
5. la société de consommation de masse.
Cf. B. Hettne, Le teorie dello sviluppo op. cit., p. 84.
206
A. Mattelart, La Communication Monde op. cit..
207
A ce propos Mattelart affirme qu’ “il est essentiellement impossible de comprendre la
théorie de la modernisation sans son côté répressif, en rapport étroit avec les doctrines de la
contre-insurrection et de la sûreté nationale”. Ibidem.
208
Ibidem.
209
E.M. Rogers, Diffusion of Innovation, The Free Press of Glencoe, New York 1962, cit. dans
A. Mattelart, La Communication Monde op.cit..
210
Ce n’est pas un hasard si les théories de la communication qui, au cours des années 1930,
attribuaient aux médias la capacité d’exercer une forte influence directe sur la population sont

62
société de nouveaux styles de production et de consommation, afin d’en
favoriser la modernisation à travers l’élimination des attitudes définies comme
“traditionnelles”211.

Au cours des années 1960, l’effort diffusionniste de nombreux organismes de


coopération pour le développement s’oriente vers les secteurs de l’agriculture
et de la démographie, avec des projets tels que la “révolution verte” et les
campagnes de promotion du contrôle des naissances212. Autre application
envisagée pour les médias de masse en cette période : l’alphabétisation de la
population à travers la diffusion de programmes radio-télévisuels spécifiques,
une opération également considérée nécessaire pour l’élimination des “résidus
traditionnels” d’une société213.

C’est au sein de ce contexte théorique que sont aussi mis en chantier les
premier projets importants de coopération internationale dans le domaine des
télécommunications, adressés souvent à l’ensemble des pays en voie de
développement : en 1965 l’UIT (Union Internationale des
Télécommunications, dont le siège est à Genève) établit par exemple un rapport
de collaboration avec le PNUD (Programme des Nations Unies pour le
Développement) pour favoriser “la création, le développement et le
perfectionnement d’installations et de réseaux [de télécommunications] dans
les pays nouveaux ou en voie de développement”214. Ce projet emmène, dans
les années suivantes, l’installation de nouveaux réseaux de télécommunication
dans les pays défavorisés et à l’organisation de cours de formation pour le
personnel du secteur. Et déjà en 1960 l’UIT elle-même, l’OUA (Organisation
pour l’Unité Africaine) et la CEA (Conférence Economique Africaine,
organisme travaillant au sein de l’ONU) combinaient télécommunication et
panafricanisme dans l’étude préliminaire de PANAFTEL, un projet
d’harmonisation des systèmes de télécommunication des pays africains afin de
favoriser les échange internes à la région215.

Dans le domaine des médias de masse, au cours de ces mêmes années, les
grandes puissances occidentales inaugurent des politiques spécifiques de
coopération bilatérale avec les pays africains : la France se dote par exemple de

plus tard appelées théories hypodermiques. Cf. M. Wolf, Gli effetti sociali dei media op. cit., p.
31 et suiv.
211
Les pioniers du diffusionnisme soulignaient d’ailleurs déjà au début du siècle passé la
capacité des moyens de communication modernes de (ré)organiser le rapport entre l’homme et
son habitat : notamment Friedrich Ratzel, “inventeur” de la géopolitique de la fin du XIXème
siècle, qui fut, selon Mattelart, une des rares personnes qui comprenaient le rôle structurant des
nouveaux réseaux de télécommunication. Cf. A. Mattelart, La Communication Monde op. cit.
212
Sur ces deux aspects de la pratique de la coopération modernisatrice cf. encore A. Mattelart,
La Communication Monde op. cit.
213
Ibidem.
214
Art. 4 de la Convention Internationale des Télécommunications de Montreux, 1965, cité
dans A. Comlan, L’UIT et la coopération technique en Afrique, Mémoire de maîtrise ès science
juridiques, UNB/FASJEP, 1980, pp. 21-23.
215
Ibidem, p. 37.

63
l’OCORA déjà mentionnée216, suivie sous cet aspect par l’Allemagne de
l’Ouest, qui crée en 1965 TRANSTEL, une société chargée de la diffusion des
produits audiovisuels allemands à l’étranger et destinée a épauler l’émetteur
radiophonique international Deutsche Welle217.

En général, différentes institutions de la coopération internationale apparaissent


dans cette période comme de nouveaux acteurs de poids dans le secteur de
l’introduction et de la diffusion des moyens de communication dans les pays en
voie de développement. Cela est particulièrement vrai en ce qui concerne le
développement des médias au Bénin, dans la période qui nous intéresse comme
dans celle qui suit. Ce développement, nous le verrons, sera ponctué dans la
plupart des cas par des interventions spécifiques en la matière de la part de
quelques uns des organismes de coopération internationale actifs dans le pays.
Avec les infrastructures, seront souvent également importées au Bénin les
logiques d’utilisation des moyens indiqués comme souhaitables par ces
agences de coopération, un facteur qui déterminera une forte influence externe
tant sur le développement technique de ces moyens que sur la formulation et la
diffusion des différents modes d’utilisation sociale des médias au sein de la
nation. Cette influence se montrera en quelques cas en contraste fondamental
par rapport à la recherche contemporaine de la part de l’État d’une plus grande
capacité d’intervention sur le développement de son système médiatique,
comme nous pourrons le voir par la suite.

3.2.2 Infrastructures de communication218


Radiophonie

C’est dans le secteur de la radiophonie que les pratiques coopératives des


années 1960, inspirées du paradigme de la modernisation, exercent pour la
première fois leurs effets sur le développement du système médiatique du
Dahomey.

216
Cf. § 3.2.1.
217
Cf. P. Nomo Zibi-Moulango, Le statut de l’audiovisuel op. cit., p. 299. Nous ne citons ici
que les expériences françaises et allemandes puisque, nous le verrons, ces deux Nations sont
celles qui vont coopérer avec le Bénin en matière de radiodiffusion-télévision.
218
Le lecteur remarquera l’absence de toute indication sur le développement et la diffusion de
la presse dans l’analyse qui suit concernant le développement des infrastructures de
communication pendant la République du Dahomey. Cela n’est pas dû à un choix délibéré mais
au fait que malheureusement pendant notre visite au Bénin nous n’avons pas réussi à collecter
de données significatives concernant cet aspect de l’histoire des médias dans le pays. Les
bibliothèques et les archives d’État béninois que nous avons visité présentent en effet de
grandes lacunes au sujet de l’histoire de l’information dans cette période, lacunes que la
brièveté de notre visite nous a empêché de remplir différemment à travers la consultation de
source orales ou d’autres documents éventuellement disponibles auprès de privés et
d’associations culturelles.

64
Comme signalé ci-dessus, le 14 juin 1966 le gouvernement béninois prend le
relais de la SORAFOM pour gérer la station Radio Cotonou, seul émetteur
radiophonique du pays : à cette occasion est signé un accord de coopération
entre le gouvernement et l’OCORA, qui engage la société française à fournir
des contenus à la Radiodiffusion du Dahomey et à l’assister dans la formation
du personnel219. Dans les premières années, les faibles capacités productives de
l’émetteur font que les contenus d’origine française vont couvrir une bonne
partie de son palimpseste, ce qui pousse une chercheuse béninoise à la décrire
plus tard comme “une réédition de la radiodiffusion française”220. Durant cette
période, la coopération française exerce en somme principalement la fonction
d’assurer la consistance de la programmation de l’émetteur dahoméen, en la
portant ainsi en continuité directe avec la radio de l’AOF.

En revanche, c’est la coopération avec la République Fédérale Allemande qui


dans les années 1960 va permettre à Radio Cotonou d'accroître ses
infrastructures, grâce à un projet spécifiquement conçu au sein du paradigme
de la modernisation. En 1968, le gouvernement du Dahomey signe avec le
gouvernement de Bonn un accord qui envisage, avec le soutien de la FAO,
l’envoi dans le pays africain, pour deux ans, d’un conseil expert en radiophonie
rurale afin de diffuser parmi la population certaines innovations allemandes en
matière d’agronomie, considérées applicables à l’agriculture béninoise : à
l’article 10 du protocole, daté du 13 novembre 1968, il est spécifiquement
affirmé que le gouvernement du Dahomey donne son accord à l’emploi de
l’expérience de l’Aide Agricole Allemande dans le cadre de la radiophonie
rurale221. L’accord envisage aussi, significativement, le don de la part de
l’Allemagne des appareillages pour la construction de 100 postes d’écoute
collective en milieu rural, ainsi que d’autre matériel nécessaire à la production
radiophonique. Se concrétise ainsi un projet que la RFA avait mis en chantier
dès 1961, avec un premier accord de principe sur la collaboration en matière
d’information entre le gouvernement allemand et le gouvernement africain222.
Le projet FAO-RFA223 s’intègre de manière exemplaire dans la perspective
modernisatrice de la coopération en matière de communications : il s’agit d’un
transfert de savoir technologique moderne (dans ce cas le savoir-faire
agronomique allemand) à travers le développement du moyen destiné à le
diffuser (la radio). La technologie de communication arrive en somme
accompagnée de logiques d’emploi spécifiques, qui vont en influencer le
développement et la diffusion : le matériel livré sert par exemple à construire
des postes d’écoute collective en milieu rural, modalité d’utilisation en partie
déjà mise en place. L’objectif est de former un grand nombre de paysans,
plutôt que - par exemple - de satisfaire les exigences d’éducation en milieu
219
P. Noudjenoume, Les traités et les accords de coopération op. cit., Accord du 14.06.66.
220
D.L. Adebiaye, Quel type de radiodiffusion op. cit. p. 15.
221
P. Noudjenoume, Les accords de coopération entre le Bénin et l’Allemagne 1960-1995,
ENA/Fondation Hanns Seidel, Cotonou 1995, p. 210.
222
Ibidem, p. 16. Accord du 19.06.1961.
223
Projet FAO/DAH/68/6. De République du Dahomey, Assistance demandée au PNUD par le
Gouvernement Dahoméen pour la période 1973-1976, Cotonou, 07.1972, p. 48.

65
urbain, ou les exigences individuelles en matière de divertissement et
d’information pour l’élite urbaine aisée du pays. Les nécessités de formation
mêmes font que dans cette période la radiophonie béninoise cesse d’être
exclusivement francophone, puisqu’à travers le projet de radiophonie rurale est
introduite une programmation en cinq langues nationales, principalement
destinée à la population des campagnes du Sud du pays224. La parole de la
modernité atteint ainsi les classes “traditionnelles” de la société, formulée dans
les langues locales, permettant à travers la radio, une pénétration plus profonde
par rapport au français “moderne“…

Le 3 juin 1970, la coopération allemande fournit à Radio Cotonou une série


d’infrastructures lourdes (un transmetteur à 50 kW, antennes et groupes
électrogènes) destinées à élargir la couverture géographique de l’émetteur225,
en confirmant ainsi un engagement constant, à côté de la coopération française,
dans le développement de la radiophonie au Bénin. L’objectif principal de la
coopération ouest-allemande est officiellement la “promotion de la radio
éducative”, un projet dans lequel sont investis, au cours des années 1960, 21,2
millions de marks allemands226.

En général, au cours de ces années, les conditions économiques de l’État du


Dahomey ne permettent pas à l’administration d’avoir à disposition les
ressources nécessaires à un développement autonome de ses infrastructures
radiophoniques : pour améliorer ses moyens dans ce secteur, le gouvernement
est donc contraint à recourir constamment à l’apport technique et économique
de la coopération internationale, un facteur qui tend à accentuer le caractère
exogène du développement du moyen radiophonique, dont il associe le
déroulement à une série de conditions et d’instructions d’emploi exprimées par
des institutions politiques pour la plupart étrangères à la nation, et portant une
vision des choses non nécessairement en accord avec celle du gouvernement
et/ou du peuple. Dans ce cas spécifique, l’entrée de la coopération dans le
domaine de la radiophonie béninoise au cours des années 1960 contribue à
véhiculer au sein de ce secteur professionnel et politique, certains principes de
la réflexion occidentale contemporaine concernant l’utilisation des médias dans
une perspective de modernisation (il suffit de penser au projet RFA-FAO cité
ci-dessus).

La contribution de la coopération française et allemande dans ce domaine se


poursuit après cette phase républicaine, et va former un des traits constitutifs
du développement de la radiophonie au Bénin dans la période au centre de
notre analyse.

224
Ibidem.
225
Couverture qui de toute façon n’arrive pas à dépasser dans cette période le rayon de 200
kilomètres autour de Cotonou, en excluant de fait le Nord rural du pays. Cf. D.L. Adebiaye,
Quel type de radiodiffusion op. cit., p. 16.
226
E.C.O. Guedegbe, La coopération bénino-allemande. Coopération pour le développement
économique et social, Mémoire es sciences économiques, UNB/FASJEP 1986, p. 50.

66
Télécommunications

Le Dahomey hérite de l’AOF des infrastructures de télécommunication


relativement peu développées227, qui restent conservées à peu près sans
changements jusque dans les années 1970.

Au cours des années 1960, le développement de la téléphonie est en effet plutôt


lent : à partir de l’indépendance, le nombre limité d’abonnés compté par
l’administration française (900 en 1957)228 ne double qu’au bout de six années,
en passant à 1800 en 1963229. En 1962 est inaugurée à Cotonou la première
centrale automatique du pays230, à même de relier cette ville à Porto Novo, la
capitale politique proche, avec 24 lignes automatiques en simultané231. Le
Dahomey adhère dans cette période à certains organismes de coopération
régionale en matière de télécommunications, tels que la CAPTEAO
(Conférence des Administrations des Postes et Télécommunications), l’UAPT
(Union Africaine des Postes et Télécommunications) et l’UPAT (Union
Panafricaine des Télécommunications, constituée au sein de l’OUA), afin
d’harmoniser son système de télécommunications avec les systèmes des pays
voisins232. Les premiers fruits de ces politiques ne se verront toutefois qu’à
partir des années 1980, avec la réalisation des infrastructures initiales prévues
par le projet PANAFTEL déjà mentionné.

En 1963 est pourtant introduit le service télex qui, ainsi que les autres services
de transmission, est administré sous le monopole de l’OPT. La gestion des
liaisons internationales est confiée à la compagnie française France Câbles et
Radio, chargée d’assurer également la connexion internationale pour la
téléphonie233. Est ainsi confirmé le schéma de connexion avec l’étranger utilisé
pendant l’AOF, en vertu duquel les télécommunications internationales du et
vers le Dahomey passent nécessairement par des structures d’interconnexion
françaises, ce qui rend clairement le pays dépendant de l’ex-puissance
coloniale.

227
La rubrique “transmissions” ne représente d’ailleurs qu’environ 3% du bilan global des
deux programmes FIDES que la France a destiné à la colonie du Dahomey en 1948 et en 1953.
Cf. C.C. Koudniazoude, La politique de coopération technique au Bénin op. cit., p. 235.
228
Ptt Dahomey, Cotonou 1958 (brochure au public).
229
République du Dahomey, Service d’Information, La République du Dahomey, Porto Novo
1963, p. 43. La longueur du réseau non téléphonique ne progresse pas non plus énormément,
en passant de 2300 km en 1957 à 2875 km en 1963.
230
C.S. Kora, L’assistance technique du Canada dans les télécommunications en RPB,
Mémoire ès sciences économiques, UNB/FASJEP, Abomey-Calavi 1988, p. 2.
231
République du Dahomey, Service de l’Information, La République du Dahomey op. cit., p.
43.
232
E. Epaminondas, Y. Kedowide, Les activités de l’OPT op. cit., p. 3.
233
Ibidem, p. 66.

67
Comme dans la radiophonie, la République du Dahomey ne paraît
malheureusement pas avoir la capacité de développer de manière autonome de
nouvelles infrastructures dans le champ des télécommunications. Un rapport de
1972 sur les demandes d’assistance au PNUD de la part du gouvernement
béninois pour les années à venir souligne en effet qu’en matière de
télécommunications, le Dahomey n’est pas en condition de faire face au coût,
démesuré par rapport à ses ressources, de la création de l’infrastructure
moderne indispensable à leur développement, aussi bien en ce qui concerne les
investissements au sens propre que pour la formation du personnel et des
cadres techniques234.

Quelques mois auparavant, le PNUD avait établi avec Cotonou un programme


d’assistance, précisément dans le secteur des télécommunications, dont la
première étape consistait en un projet de restructuration de l’OPT d’une durée
de deux ans235.

Au cours des années 1960, l’apport de la coopération au secteur téléphonique


et télégraphique se montre encore assez réduit, surtout comparé à l’apport
observé dans les années qui suivent, notamment pendant la République
Populaire (cf. § 3.3.4). Les bases pour la coopération à venir sont toutefois
établies à cette époque, avec la rédaction des premiers accords officiels en la
matière (premier entre tous, l’accord pour le projet PANAFTEL).

3.2.3 Bilan
Sur la base de l’analyse historique effectuée jusqu’ici, nous croyons pouvoir
tirer quelques premières et partielles conclusions concernant le type de
dynamique de développement des médias instaurée au Bénin à partir de
l’indépendance.

Le développement des moyens de communication dans la République du


Dahomey est en effet soumis dès le début à l’influence d’une combinaison
particulière d’impulsions endogènes et de facteurs exogènes, qui interagissent
de différentes manières dans la mise en place des fondements du système
médiatique béninois moderne.

Dans ces premières années d’indépendance, la seule impulsion endogène qui


paraît avoir influé da manière importante sur la dynamique de développement
des médias est celle liée à la mise en œuvre, de la part des autorités nationales,

234
République du Dahomey, Assistance demandée au PNUD op. cit., p. 44.
235
Ibidem, p. 46. Dans le rapport, la durée de l’accord, établi en février 1972, est estimée trop
courte pour satisfaire les besoins importants de modernisation des appareillages. Dès cette
époque, on dénonce l’absence d’un engagement à long terme de la part de la coopération dans
les projets d’innovation technologique, une constante qui, nous le verrons, caractérisera les
projets de développement des médias dans les années à venir.

68
de politiques toujours plus restrictives de contrôle et d’orientation de
l’information (la recherche du “contrôle de la parole”). La mesure du caractère
surtout endogène de cet aspect de la politique médiatique béninoise est à
trouver, selon nous, dans la transformation progressive de la loi qui règle la
presse (et en partie aussi des principes constitutionnels qui règlent la liberté
d’expression. Inspirée du modèle démocratique français adopté par le premier
gouvernement indépendant, elle est modulée vers un “modèle béninois”
toujours plus spécifique de gestion de l’information, de caractère
fondamentalement autoritaire. Les gouvernements du Dahomey expriment en
ce sens des exigences très spécifiques, qui portent à la création de nouvelles
structures bureaucratiques régissant la réglementation du secteur médiatique
(secrétariats, commissions, ministères), et la subordination des activités
d’information à l’approbation des autorités nationales. En conséquence, les
courants d’information du pays se retrouvent assujettis à un contrôle serré de la
part de l’État, qui conquiert ainsi un premier espace d’action au sein du
système médiatique. Au delà de la tentative (réussie) de s’approprier des
courants d’information nationaux, au cours de cette période, l’État dahoméen
ne paraît toutefois pas planifier ou mettre en œuvre aucune autre politique
médiatique d’importance de caractère autonome. Il se limite à adopter des
principes et des orientations de formulation externe à la spécificité de la nation,
tels que ceux d’origine coloniale ou provenant des tendances contemporaines
des théories du développement, véhiculées au Bénin par les institutions de la
coopération internationale.

Par exemple, le Dahomey “hérite” de l’administration française le principe du


monopole d’État en matière de télécommunications et de radiophonie.
Contrairement à ce qu’on observe pour la liberté d’expression, le nouvel État
ne s’écarte en rien du modèle législatif de l’Hexagone dans ce cas, le
considérant évidemment fonctionnel à ses exigences de contrôle et de gestion
des moyens d’information du pays. Pendant cette période se consolide ainsi un
élément exogène important pour le développement du système des médias
béninois : le principe de la centralité de l’État dans la gestion — y compris
technique — des activités de communication et de transmission du pays,
principe qui est emprunté aux politiques françaises passées et présentes en la
matière, et qui est réaffirmé — sans solution de continuité — par tous les
gouvernements dahoméens. A cet égard, il est intéressant de remarquer
qu’aucun des exécutifs qui se sont succédés au cours de la première décennie
d’indépendance, ne s’est jamais préoccupé de formuler des lois spécifiques en
la matière, se limitant à conserver la validité des règlements en vigueur pendant
la domination coloniale française. La première mesure béninoise concernant le
monopole des communications date en effet, nous l’avons vu, de 1971236.

236
Année où est affirmé le monopole d’État sur le service de postes, téléphones et télégraphe.
Cf. G. Tokpanou, Les monopoles des Postes et télécommunications op. cit., p. 4.
Précédemment, l’État s’était limité à définir la radiophonie comme un service d’État (1967),
principalement dans le but de régulariser officiellement la gestion de Radio Cotonou par
l’administration nationale. Cf. § 3.2.1, Les monopoles.

69
Selon nous, elle a la valeur de valider de manière explicite l’introjection par les
institutions béninoises, d’un mode de gestion des moyens de communication
conçu dans un contexte très différent du contexte africain : la France et
l’Europe du début du vingtième siècle.

Mais les influences externes les plus importantes exercées sur le


développement des médias dans cette phase de l’histoire du pays sont celles
issues des institutions de la coopération internationale. Ainsi que nous l’avons
vu, les difficultés financières dont souffre l’administration dahoméenne (elles
aussi conséquence, du moins en partie, de facteurs exogènes liés à la
domination coloniale française passée)237 ne permettent pas au gouvernement
de faire face de manière autonome à la forte dépense nécessaire pour
développer de façon adéquate ses infrastructures médiatiques. Le Bénin est
alors obligé de recourir, dans ce domaine ainsi que dans d’autres, à l’apport de
la coopération internationale, donnant cours à la “politique de la main
constamment tendue” qui, de l’avis de certains, a caractérisé les premiers
rapports de ce pays avec la coopération technique238. Ce faisant, l’État béninois
ouvre le chemin à une nouvelle série d’influences exogènes dans le domaine du
développement de ses médias. Leur origine vient principalement de la nature
hétéronome et conditionnée d’un grand nombre d’accords d’assistance que le
gouvernement établit avec les institutions et les organisations étrangères de la
coopération au développement, chacune étant porteuse de certaines convictions
en matière politique et économique. Dans cette période, le paradigme dominant
des théories du développement converge autour de ce qu’on appelle le
paradigme de la modernisation, que nous avons décrit plus haut. Par
conséquent, à cause du manque constant de fonds béninois — le
développement technique des médias suit à la lettre et aveuglément les étapes
principales de l’intervention coopérative en la matière. Plus grave, ce
développement se trouve être inspiré et modelé par des principes et des
logiques étrangers aux concepts du gouvernement, et dans certains cas même,
en contraste avec le projet d’expansion et de consolidation institutionnelle
entrepris dans la période.

Le développement contemporain de la radiophonie en est à notre avis un


exemple assez clair : en effet, une pénurie chronique de fonds et
d’infrastructures fait qu’à ses débuts la toute jeune Radiodiffusion du Dahomey
transmet principalement des programmes produits à Paris et exclusivement en
langue française, comme résultat des accords de coopération avec l’OCORA.
Pendant les années 1960, le gouvernement du Dahomey se trouve ainsi avoir

237
L’analyse des conséquences historiques en termes économiques et financiers de
l’expérience coloniale pour ceux qui deviendront les “pays en voie de développement“ n’est
naturellement pas parmi les objectifs de cette étude. Pour un point de vue articulé en la matière,
nous nous permettons de renvoyer le lecteur à l’intéressant essai de P.-N. Giraud L’inégalité du
monde, Gallimard, Paris 1996, où, à propos des effets du colonialisme sur les économies du
Sud, l’auteur parle de blocage des capitalismes locaux, et notamment du blocage du
développement industriel.
238
C.C. Kougniazoude, La politique de coopération technique au Bénin op. cit., p. 172.

70
affaire, en l’absence de ressources endogènes propres, à une “réédition de la
radiodiffusion française”239 de toute évidence peu adéquate, pour des raisons
linguistiques et de contenu, à se faire voix autonome et influente du
gouvernement. La programmation n’atteint pas les masses populaires et échoue
à les coaliser autour de l’action de l’État, facteur primordial pour
l’affermissement des institutions du pays. Les seuls et rares programmes
radiophoniques produits localement par le Bénin à cette époque — et réalisés
dans des langues nationales différentes du français — sont les programmes qui
ont tiré leur origine du projet RFA-FAO, par définition conditionnés de
manière analogue au niveau de contenus : il s’agit en effet, nous l’avons vu,
d’un projet destiné principalement à favoriser la modernisation du secteur
agricole béninois, qui donne lieu à des productions ayant un contenu
essentiellement de formation visant les paysans du Sud. Au sein de la
production locale déjà pauvre, le gouvernement n’est donc, là-encore, pas à
même de choisir librement les thèmes et les contenus : ils doivent
nécessairement être négociés avec les émissaires des pays et des organismes
qui financent et soutiennent le projet, alors fervents défenseurs de la stratégie
de modernisation. La préoccupation modernisatrice de la RFA est de même à la
base des différentes mesures techniques destinées à améliorer la couverture
géographique de la radio : on tâche d’augmenter la couverture parmi les
populations rurales (cible privilégiée des messages de nouveauté et de
changement), plutôt que de s’adresser vers l’audience urbaine de chefs-lieux
éloignés tels que Abomey ou Parakou (encore que centres très peuplés, et
d’intérêt électoral certain pour le gouvernement). Les ressources techniques
importées par la coopération allemande suggèrent aussi, comme nous l’avons
vu, le renforcement de certaines pratiques d’utilisation du moyen
radiophonique, tel que l’écoute collective, effectuée dans les postes spéciaux
installés surtout dans le milieu rural.

Dans le domaine de la radiophonie on assiste enfin, pendant la période


dahoméenne, à ce qu’on peut considérer comme un développement amené
principalement de l’extérieur, c’est-à-dire à un développement exogène, aussi
embryonnaire l’intervention de la coopération en la matière soit-elle240, et
virtuellement en contradiction avec l’exigence exprimée par l’État de pouvoir
contrôler de manière autonome le système de communication du pays.

De façon générale, on peut remarquer que dès le début des années 1960
s’annoncent les conditions pour une forte dépendance du pays vis-à-vis de
l’étranger, en ce qui concerne l’introduction et de la diffusion des technologies
de communication modernes. La “politique de la main constamment tendue”
béninoise est en effet une politique qui admet par définition d’importantes
ingérences externes dans le processus de construction des infrastructures
techniques de la nation ainsi que dans la manière dont celles-ci sont ensuite

239
D.L. Adebiaye, Quel type de radiodiffusion op. cit., p. 15.
240
Surtout si comparé au développement qu’on peut observer dans les années à venir, cf. §
3.3.2.

71
gérées, et qui présente, au moins à court et moyen terme, une cession
problématique de souveraineté de la part de l’État. Nous croyons que cela vaut
également, nous l’avons vu, en ce qui concerne le développement des
communications.

Au cours de ces années se développe donc dans le Bénin, une dynamique de


diffusion des technologies de communication surtout hétéronome, destinée,
nous le verrons, à marquer aussi les phases successives de l’évolution des
médias du pays.

3.3 La République Populaire

3.3.1 La politique des médias du Bénin révolutionnaire


Le coup d’État de 1972 marque un changement important dans la politique de
communication du Bénin : en effet, le nouveau gouvernement révolutionnaire
opte pour l’autosuffisance (self-reliance) et la modernisation du système
économique du pays241. Cette décision détermine la mise en chantier de sa part
de nouvelles et importantes tentatives de planification du système de
communication national, d’une portée plus grande et différente par rapport aux
tentatives précédentes.

D’après l’expert suisse Ulrich Saxer, dans le cadre de la stratégie


révolutionnaire de ces années,

le gouvernement [béninois] accorde un espace important à la planification et


au contrôle des médias, dans le but de se servir du système médiatique en vue
du processus de développement242.

En effet, durant cette période, le gouvernement va bien au delà de l’intention


de contrôler strictement les courants d’information du pays, en son temps déjà
exprimée par les gouvernements de l’époque dahoméenne : les médias sont ici
explicitement appelés à tenir un rôle actif et spécial dans la poursuite des
objectifs révolutionnaires du nouveau conseil, et pour la première fois dans
l’histoire du Bénin, l’État formule des politiques médiatiques articulées et
précises, visant à réformer profondément le système de communication du
pays.

241
Cf. § 2.3.1.
242
U. Saxer, Mass media e società, Armando Dadò, Locarno 2000, p. 153 (traduction de
l’auteur).

72
Dans la tentative de planification du système des médias poursuivie par le
gouvernement de Kérékou, on peut déceler, à notre avis, aussi bien des
éléments de continuité, que des éléments de rupture par rapport au passé, que
nous allons indiquer ci-dessous.

Continuité

Le conseil révolutionnaire dirigé par le général du Nord se distingue en premier


lieu par la tentative de réformer profondément le système des médias béninois
dans la perspective d’une plus grande pénétration au sein de la société,
notamment des masses rurales. Parmi les priorités de la nouvelle politique
rurale se trouve en effet en premier lieu la création des conditions pour un
accès généralisé aux médias de la part des citoyens béninois :

Jusqu’ici, l’information s’est toujours adressée aux élites du pays. Il faut


rompre avec cette pratique. (…) Pour changer les mentalités dans les villes et
dans les campagnes, pour éduquer nos larges masses populaires, il est
indispensable que l’information soit mise à leur service. (…) L’information
peut faire participer la masse populaire aux décisions concernant le
développement en lui donnant la possibilité de prendre part effectivement aux
réformes décidées, de les accélérer et d’en faciliter l’application243.

Ce document politique concernant l’information (daté du 20 février 1973) est


assez clair : l’accès du peuple aux médias signifie en réalité pour le
gouvernement également l’accès des médias au peuple ; c’est-à-dire la
recherche des moyens utiles à “changer la mentalité” des citoyens pour les
préparer et les former au nouveau projet révolutionnaire244.

En ce sens, la fonction attribuée aux moyens d’information de la part du


gouvernement de Kérékou ne s’écarte pas beaucoup de celle qui caractérise le
projet modernisateur établi dans la théorie du développement des années 1960.
Aux médias est confiée la tâche de véhiculer des contenus capables en premier
lieu d’entraîner la population hors des impasses de la tradition, en créant ainsi
les conditions pour la modernisation de la société, ici dans le sens socialiste245.
Pour reprendre les termes du document du gouvernement de 1973 déjà
mentionné, il faut

243
Tiré du document du gouvernement Politique générale de l’Information du GMR du
20.2.1973, cité dans U. Saxer et R. Grossenbacher, Les médias au service du développement
op. cit., p. 9.
244
L’article 6 de l’Ordonnance qui règle à partir de 1974 le nouvel ordre de l’État assigne
d’ailleurs au Conseil National de la Révolution, déjà chargé de la création des nouvelles
institutions révolutionnaires, la tâche d’“éduquer, former et armer politiquement les masses de
manière à les rendre aptes et prêtes à défendre la révolution et à assurer leurs responsabilités
politiques”. J.A. Toudonou et C. Kpenonhoun, Constitutions et textes Constitutionnels de la
République du Bénin op. cit., p. 161.
245
Nous rappelons ici la définition de B. Hettne du projet de développement marxiste comme
une tentative de transition à la modernité socialiste. Cf. § 2.3.1.

73
informer ces populations et les sortir de leur isolement traditionnel en les
faisant participer à la vie du reste du pays (…) les former en leur inculquant
des notions élémentaires de civisme, d’instruction, d’hygiène (…)246.

Cette orientation se précise avec le discours que Kérékou tient à l’occasion du


premier anniversaire de la révolution, le 26 octobre 1973. Dans ce discours,
Kérékou affirme que le rôle de la radiodiffusion nationale et de la presse écrite
dans le nouveau contexte révolutionnaire consiste à :
- mettre en lumière tous les problèmes sociaux des masses
rurales
- dénoncer le régionalisme, les favoritismes, les
malversations, la corruption et les comportements anti-
révolutionnaires
- analyser, divulguer et défendre l’orientation politique
tracée par le Discours-Programme du 30 novembre 1972
- renforcer la conscience révolutionnaire du peuple à travers
une campagne de communication systématique247.

Si dans ce discours l’accent est mis sur la condition des masses rurales (aspect
qui peut se relier à la nouveauté du régime socialiste), on réaffirme également
la nécessité d’employer les médias pour soutenir l’action du gouvernement, et
l’intention de déraciner les “mauvaises habitudes” du passé, qui freineraient un
développement en sens moderne de la société. De ce point de vue, la politique
de Kérékou se meut encore dans le cadre du paradigme de la modernisation.

Autre élément de continuité avec le passé : la tentative constante de la part des


autorités de l’État d’exercer un contrôle central rigide sur l’information
circulant dans le pays, toujours dans le but de soutenir et de faciliter les projets
de développement gouvernementaux. Le caractère autoritaire du régime
instauré par Kérékou ne fait que rendre encore plus strict le contrôle sur les
médias, déjà exercé par le gouvernement dans la période dahoméenne. D’après
les constitutionnalistes Toudonou et Kpenonhoun, à partir de 1974

la mobilisation et la pénétration de la société sont systématiquement organisées


par le biais de la monopolisation étatique des moyens d’information et
d’éducation du citoyen. (…) Les moyens de communication sont contrôlés par
l’État248.

La continuité du contrôle sur les médias exercé par Kérékou par rapport aux
gouvernements passés est patente - entre autre - dans la survivance, sous le
régime marxiste-léniniste, de la loi sur la presse déjà en vigueur dans la
République du Dahomey. En effet, le gouvernement révolutionnaire ne se dote

246
Politique générale de l’Information u GMR op. cit., en Saxer-Grossenbacher, Les médias
op. cit., pp. 11-12.
247
Voir le discours tenu par Kérékou le 26 octobre 1973, à l’occasion du premier anniversaire
de la révolution béninoise. Cité dans R. Bewa, La liberté de presse en Afrique op. cit., p. 128.
248
J.A. Toudonou et C. Kpenonhoun, Constitutions et textes Constitutionnels de la République
du Bénin op. cit., p. 157.

74
pas d’une nouvelle loi sur la liberté d’information, se limitant, comme les
gouvernements précédents, à réduire la portée libérale de la loi de 1960 à
travers l’émanation de décrets particuliers. Une première décision, du 21 août
1973, restreint par exemple la possibilité d’exercer la profession de journaliste
aux seuls fonctionnaires de l’État, qui doivent être nécessairement employés à
plein temps et impliqués idéologiquement dans le projet révolutionnaire249.
Puis, une disposition de 1975 subordonne à une autorisation explicite de la part
du Ministère de l’Information et de l’Orientation Nationale (dont le nom
suggère assez clairement la fonction assignée pendant ces années aux médias
de la part des autorités révolutionnaires) la publication de tout “écrit
politique”250. La loi béninoise sur la presse continue toutefois à soutenir
l’existence de la liberté de la presse…

Toujours en 1975 est reconfirmé le monopole d’État sur la radiophonie, étendu


pour l’occasion à la télévision251 et confié à l’ORTB (Office de Radiodiffusion
et Télévision du Bénin), nouvel organisme d’État créé dans le but de réaliser
une programmation de radio-télévision nationale répondant aux objectifs
politiques, économiques et sociaux fixés par le gouvernement252.

Au cours de ses premières années, le gouvernement de Kérékou se dote enfin


de nouveaux instruments efficaces pour contrôler l’information, mais en tirant
les principales caractéristiques de structures préexistantes au coup d’État. Ceci
détermine une situation de continuité essentielle avec les aspects principaux de
la politique médiatique des régimes précédents, malgré le caractère
révolutionnaire du nouveau projet politique béninois.

Rupture

A côté des éléments de continuité qu’on vient d’indiquer, il existe certains


aspects de la politique médiatique révolutionnaire qui se démarquent des
politiques précédentes.

Comme nous l’avons déjà mentionné, une des préoccupations principales du


nouveau conseil marxiste est d’atteindre à travers les médias la totalité des
masses populaires, en assurant à tous les citoyens un accès équitable aux
moyens de communication. A ce propos, en analysant les documents

249
Il s’agit de la décision n. 7/MIT/CAB du 21.08.1973, reportée en R. Biaou, Les moyens de
communication op. cit., p. 112. Selon la même décision, il est en outre défendu aux journalistes
d’écrire pour des moyens d’information étrangers (art. 6).
250
L’article 2 de la disposition définit écrit politique sur la Révolution tout article, éditorial,
commentaire ou autre type de publication dont le contenu tire ses arguments de la politique, de
l’idéologie et de l’orientation nationale. Cf. R. Biaou, Les moyens de communication op. cit., p.
112.
251
C’est en effet à cette époque que, nous le verrons, la télévision est introduite au Bénin.
252
Art. 2 de l’Ordonnance 75-43 du 21.07.1976 sur la création de l’ORTB. Le texte en est
partiellement reporté dans R. Biaou, Les moyens de communication op. cit., p. 114.

75
concernant la planification béninoise des médias entre 1972 et 1982, Saxer et
Grossenbacher remarquent que :

Comme principe général supérieur, on reconnaît celui de la participation


équilibrée qui se retrouve avec une certaine conséquence dans chaque objectif.
Effectivement, on découvre comme objectif commun de toutes les stratégies la
suppression des inégalités existantes. Qu’il s’agisse de la propagation de
nouvelles technologies ou de contenus des médias, de la transmission de
connaissances scolaires ou techniques, l’intention de pourvoir équitablement
tous les groupes de la population et les groupes linguistiques est au premier
plan253.

Dans la planification des infrastructures de communication, la question de


l’équité de couverture de la population prend donc une importance particulière,
étant considérée comme une priorité par les autorités révolutionnaires. Les
mêmes Saxer et Grossenbacher remarquent que :

l’exigence d’une couverture communicationelle uniforme du pays, ou bien


l’exigence d’une diminution des privilèges de communication existants est
commune à tous les communiqués analysés254.

Dans cet objectif, le gouvernement de Kérékou s’engage avec ardeur et met en


œuvre des moyens extraordinaires pour la radiophonie, la téléphonie et la
presse rurale, au détriment par exemple (et de manière assez éclatante, comme
on verra) du développement de la télévision.

Sur ce point, la politique de communication du gouvernement révolutionnaire


béninois tend à s’insérer dans la ligne de la nouvelle politique culturelle pan-
africaine qui s’est développée entre les années 1960 et 1970, dont l’un des
objectifs est de réaliser une appropriation des moyens de communication par
les masses en vue d’un développement culturel autonome des pays d’Afrique.
Le Manifeste Culturel Panafricain adopté pendant le premier Festival Culturel
Panafricain d’Alger de 1969 propose par exemple de développer les moyens
culturels qui permettent d’accéder aux masses de façon plus directe (cinéma,
théâtre, radio, télévision)255.

L’intention de “compter sur ses propres forces” qui caractérise la stratégie


d’auto-suffisance, vient renforcer les exigences d’une plus grande couverture
du pays. Cette double perspective détermine par la suite une nette orientation
du système médiatique béninois vers la production et la diffusion de contenus
nationaux, c’est-à-dire produits majoritairement au Bénin, et destinés à toutes
les classes sociales du pays. Dans cette perspective est conçue par exemple, au
cours des années 1970, une grille de programmation radiophonique intégrant
19 langues nationales, afin d’intéresser jusqu’au populations des zones

253
U. Saxer, R. Grossenbacher, Les médias et la communication op. cit., p. 8.
254
Ibidem, p. 13.
255
Le document est cité de l’Avant propos de Basile Kossou à La fonction culturelle de
l’information en Afrique, Les Nouvelles Éditions Africaines, Dakar-Abidjan-Lomè 1985, p. 11.

76
linguistiques éloignées, à travers la diffusion en différents idiomes de contenus
concernant la condition des paysans et la technique agricole256. En l’espace de
quelques années la proportion de productions nationales diffusées par Radio
Cotonou atteint un remarquable 98% de la programmation globale257. En plus
de la radiophonie, les projets pour l’alphabétisation de la paysannerie portent à
des investissements majeurs dans une presse rurale multilingue, orientée vers
les populations des campagnes, significativement coordonnée par une
institution différente de celle chargée de la gestion du reste de l’information du
pays258. On assiste en somme au cours des années 1970 à une tentative
importante d’appropriation des technologies de communication de la part de
l’État. Le but est de satisfaire les besoins considérés comme fondamentaux de
la nation et de son peuple en matière d’information et d’instruction, et
d’adapter le système médiatique à la réalité sociale du pays. L’approche
égalitaire des besoins fondamentaux anime d’ailleurs toute la discussion des
années 1970 sur la possibilité d’un “développement différent”, discussion que
Kérékou paraît suivre de près : si dans le Discours-Programme de 1972 le
président soulignait en effet — en accord avec les thèses de l’auto-suffisance
— la nécessité de « compter sur nos forces, sur nos ressources”259, en 1978 il
rend publique l’intention du gouvernement de “satisfaire les besoins
fondamentaux” de la population, donnant preuve d’une certaine sensibilité
envers les orientations courantes de la théorie du développement de ces
années260. La protection et le soutien des capacités d’information nationales à
travers la suppression, dans les médias, des contenus de provenance étrangère,
se présente d’ailleurs également comme une tentative de rééquilibrer les
courants internationaux de la communication. C’est d’ailleurs ce que
souhaitaient les pays non alignés et l’UNESCO, dans la discussion sur le
Nouvel Ordre Mondial de l’Information et de la Communication (NOMIC) qui
eut lieu entre 1975 et 1985261. Au cours de ces années, un pool d’agences de
presse nationales du Sud est mis en chantier et réalisé par les pays non-alignés
mêmes au nom du NOMIC, afin de contrecarrer le pouvoir d’information

256
R. Biaou, Les moyens de communication op. cit., p. 98.
257
Pourcentage relevé en 1982 par U. Saxer et R. Grossembacher. Cf. Les médias et la
communication op. cit., p. 64.
258
Tandis que radiophonie, télévision et presse nationale sont réglées d’abord par le Ministère
de l’Information et l’Orientation Nationale (MION) et ensuite, à partir de 1981, par le
Ministère de l’Information et la Propagande (MIP), la presse rurale est sous la compétence du
MACP (Ministère pour l’Alphabétisation et le Culture Populaire). Cf. U. Saxer et R.
Grossenbacher, Les médias et la communication op. cit., p. 32.
259
République Populaire du Bénin, PRPB, Dans la voie de l’édification du socialisme. Recueil
des discours de notre grand camarade de lutte Le Président Kérékou, Direction de
l’Information et de la Propagande, 1987, p. 9. Le concept d’auto-suffisance est maintenu,
comme nous avons dit, dans la Loi Fondamentale de 1977 (cf. §2.3.1).
260
Avec celle de l’auto-suffisance, l’approche des besoins fondamentaux représente en effet un
des principaux éléments d’orientation des théories pour un “développement différent”
courantes pendant les années 1970, ainsi que le remarque Hettne dans Le teorie dello sviluppo
op. cit., pp. 214-228.
261
Pour la généalogie et le succès théorique du concept de Nouvel Ordre Mondial de
l’Information et de la Communication cf. A. Mattelart, La communication monde op. cit.

77
exorbitant des agences des grandes puissances. Le bras africain du pool est la
PANA (Pan African News Agency), mise en service en 1983, à laquelle le
Bénin prend part, à travers son ABP (Agence Bénin Presse, ex-ADP)262. En
1985, époque désormais avancée de la discussion sur le NOMIC, les actes d’un
séminaire national sur l’information au Bénin organisé par le Ministère de
l’Information et par l’UNESCO soutiennent encore la nécessité d’agir pour “le
triomphe du Nouvel Ordre Mondial de l’Information et de la Communication”,
toujours et de toute façon au sein du projet révolutionnaire socialiste263.

La recherche de la part de l’État d’une auto-suffisance avancée du secteur


médiatique, et la forte nationalisation des contenus qui en découle, représentent
les principaux éléments de distinction de la politique des communications de
Kérékou, qui en font ressortir la discontinuité par rapport aux politiques
passées— sans oublier la tentative de garantir à la population un accès le plus
égalitaire possible au système des médias. Ces éléments semblent également
découler, comme nous l’avons vu, du développement « alternatif » de ces
années, et favorisent une plus importante appropriation des moyens de
communication nationaux béninois, à travers la formulation et la mise en
œuvre de le part de l’État d’une politique des médias à caractère fort et
autonome.

L’exercice d’une politique de ce type implique des conséquences particulières


sur les dynamiques de diffusion des technologies de communication dans le
pays, que le gouvernement, nous allons le voir, veut diriger en s’inspirant des
critères d’équité, de solidarité et de propriété populaire des moyens et des
contenus.

3.3.2 La transformation de la radiophonie


La radio représente le moyen privilégié par Kérékou pour atteindre et mobiliser
les masses populaires pendant la révolution. Ce choix caractérise d’ailleurs les
politiques de communication d’une grande partie des nouveaux États de
l’Afrique sub-saharienne, où – comme l’affirme M.M Diabate – la radiophonie
est une arme au service de l’idéologie, puisqu’une grande partie de l’Afrique
noire a une civilisation orale. Selon Diabate, la parole transmise par la radio
prend une importance particulière dans les villages, qui sont constamment à
l’écoute des centres urbains. La radio est donc le meilleur moyen pour
transmettre les mots d’ordre du gouvernement, si bien qu’écouter la radio
devient un “devoir civique”264.

262
R. Bewa, La liberté de presse en Afrique op. cit., p. 61.
263
République Populaire du Bénin, Ministère des Enseignements Moyens et Supérieurs,
Commission Nationale Béninoise pour l’UNESCO, Séminaire National sur l’Information en
République Populaire du Bénin, 1-5 mai 1985, Bulletin d’information n. 4, Cotonou 10/1985.
264
M.M. Diabate, Corrélation entre communication traditionnelle et moderne, dans La
fonction culturelle de l’information en Afrique, Les Nouvelles Éditions Africaines, Dakar-
Abidjan-Lomé 1985, p. 23.

78
L’intention du nouveau conseil marxiste béninois est de faire de la radio un
moyen de formation politique et culturelle qui soutient la révolution. Pour
atteindre la totalité de la population,

priorité sera donnée aux transmissions en langues vernaculaires afin que toutes
les couches sociales puissent arriver à prendre position sur les questions
d’attitude et de comportement dans tous les domaines (…). L’orientation de la
Voix de la Révolution doit donner la possibilité à chaque auditeur de s’instruire
en dehors de l’école, des familles et de la communauté (…)265.

Le même document qui contient ces paroles propose comme mesure concrète
de cette politique, l’introduction dans la programmation radiophonique d’un
rapport en pourcentage de 40% des transmissions en français contre 60% de
productions dans les autres langues nationales.

Les infrastructures principales dont dispose initialement le Bénin


révolutionnaire dans le secteur de la radiophonie sont d’une part l’émetteur
national historique Radio Cotonou (rebaptisée pour l’occasion La Voix de la
Révolution) et d’autre part les structures de production et d’écoute créées par la
coopération dans le cadre de la radiophonie rurale à partir des années 1960.
Avec ces structures, Kérékou hérite toutefois également des projets de
coopération en matière de radiophonie commencés par les gouvernements
précédents. La radiodiffusion béninoise en tire un élan essentiel et, de simple
répétition de la radio coloniale française, elle devient la “voix de la révolution”.

Les projets de radiophonie rurale RTF-FAO continuent en effet même après le


tournant révolutionnaire, et permettent au gouvernement de réaliser au moins
en partie une plus ample couverture des masses populaires du pays : en 1974 se
comptent au Bénin 1200 radio clubs, postes d’écoute collectives où les paysans
se réunissent pour écouter des transmissions agricoles et pour en discuter266.
Des équipes techniques sont envoyées dans les régions éloignées pour réaliser
des transmissions sur des thèmes ruraux, avec la participation de la
population267.

Au cours de ces années, la coopération bilatérale allemande maintient


également son engagement au bénéfice de la radiophonie au Bénin, se
confirmant comme principal partenaire du pays pour le développement de cet
outil. L’intervention allemande suit les traces de celle des années 1960, avec la
fourniture en 1975 de deux nouveaux transmetteurs de 20 et 50 kW, destinés à
assurer à l’émetteur national la couverture des régions centrales et
septentrionales du pays268. En 1976, la coopération RFA livre à la

265
Politique générale de l’Information du GMR op. cit., dans Saxer-Grossenbacher, Les médias
op. cit., p. 11.
266
U. Saxer et R. Grossenbacher, Les médias et la communication op. cit., p. 23.
267
Ibidem.
268
Ibidem, p. 37.

79
radiodiffusion béninoise une nouvelle Maison de la Radio, un ensemble de
studios qui s’ajoute à l’ensemble construit par le passé par l’administration
française269.

L’exigence de couvrir de manière adéquate le Nord rural du pays pousse par la


suite le gouvernement Kérékou à doter La Voix de la Révolution d’un
deuxième canal, conçu comme moyen de communication régionale : naît ainsi
Radio Parakou, ayant sa base dans le chef-lieu septentrional homonyme et
également construit grâce à l’intervention de la coopération ouest-allemande.
L’émetteur commence à transmettre en 1983 (six ans après la décision de sa
création)270, et avec son démarrage se termine la coopération technique RTF-
Bénin en matière de radiophonie : à partir de ce moment, le rapport entre les
deux pays se réduit en effet à un simple accord inter-institutionnel entre un
émetteur régional allemand et l’ORTB pour la fourniture de pièces de
rechange, et à des accords de caractère général pour la formation du personnel
radiophonique (secteur qui voit d’autre part également la collaboration
constante de la coopération française)271.

En l’espace de dix ans, le nouveau Bénin est donc doté de deux émetteurs
radiophoniques nationaux, de structures d’écoute collective - les radio clubs, et
d’un personnel virtuellement capable de réaliser une programmation
radiophonique en 19 des langues nationales du pays, avec une spécialisation en
radiophonie rurale.

Les exigences prioritaires du gouvernement d’augmenter la couverture et la


pénétration de la radio sont donc en partie satisfaites, notamment grâce à
l’intervention importante de la coopération internationale. De plus,
l’importation au Bénin, à partir du début des années 1980, de modèles
économiques de transistors produits au Japon contribue à élargir encore
davantage la couverture radiophonique272.

Malgré cela, il existe encore dans le cadre du secteur radiophonique certaines


carences structurelles. Ajoutées à l’absence d’une planification stratégique
précise du développement des médias chez les particuliers273, elles contribuent
à empêcher la pleine réussite du projet de mobilisation poursuivi par le conseil
révolutionnaire de Kérékou.

En 1983, Saxer et Grossenbacher constatent encore de fortes déficiences en


terme de personnel, dues entre autre à la naissance de Radio Parakou, qui
absorbe une partie du personnel de Radio Cotonou274. Ces mêmes auteurs

269
Ibidem, p. 21.
270
Ibidem, p. 24.
271
Ibidem, p. 21.
272
D.L. Adebiaye, Quel type de radiodiffusion op. cit., p. 12.
273
Cf. U. Saxer et R. Grossenbacher, Les médias et la communication op. cit. p. 13.
274
Ibidem, p. 22.

80
notent également que les structures destinées à la programmation rurale sont
rapidement devenues inadéquates par rapport aux objectifs qui leur sont
confiés : la fleur de la coopération RFA-FAO se réduit déjà dans la première
moitié des années 1980 à “un service uniquement administratif”275, sans
disposer des moyens nécessaires pour accomplir ses fonctions.

Cette carence de contenus et de personnel empêche Radio Parakou de devenir


la plate-forme de radio rurale pour le Nord que les autorités souhaitaient. Elle
se transforme en une radio de distraction et d’information générale, sur le
modèle des émetteurs commerciaux étrangers tels que Africa N° 1 (radio
internationale du Gabon déjà reçue à cette époque au Bénin sur les ondes
courtes)276.

Pendant les premières années de la République Populaire, la stratégie


radiophonique de Kérékou paraît en somme avoir des effets positifs en termes
de nationalisation des contenus comme en termes de pénétration des masses
populaires277. Cependant, elle présente différentes contradictions, qui, à long
terme, — soumises à la pénurie chronique d’infrastructures et de ressources
endogènes — tendent à en compromettre les résultats. D’après Ulrich Saxer,
par exemple, au début des années 1980

des contradictions parmi les objectifs et une absence de valeur opérationnelle


font que l’allocation des moyens insuffisants destinés au secteur des médias
s’accomplit arbitrairement ou selon des intérêts du pouvoir278.

Cela s’avère particulièrement vrai pour la radio, qui avec le temps, se


transforme de plus en plus en passe-temps/distraction et perd peu à peu sa
fonction d’éducation et de mobilisation de la société, et ce, conformément aux
exigences d’un public urbain désormais nombreux (ainsi que le prouve
l’orientation prise par Radio Parakou). Des motivations d’ordre financier
poussent ensuite les autorités béninoises à permettre la diffusion à travers la
radio de messages publicitaires de différents types qui, selon un étudiant
béninois de cette période, contredisent totalement d’autres parties de la
programmation, conçues dans l’esprit du service public279.

275
Ibidem, p. 24.
276
Ibidem, p. 25.
277
Un des conseillers du premier ministre Nicéphore Soglo au début des années 1990
remarquait dans un entretien que la stratégie de communication choisie par Kérékou avait bien
marché. En effet, pendant les visites dans les zones rurales réalisées dans le cadre de la
campagne pour les présidentielles de 1996, les experts de communication de Soglo avaient noté
un fort éloignement de la part des paysans envers le nouveau gouvernement démocratique. Les
paysans déclaraient s’être sentis bien plus pris en compte par le régime de Kérékou, qui leur
adressait une programmation spécifique et sensible envers leurs problèmes (entretien
personnel, Mai 2000).
278
U. Saxer, Mass media e società op. cit., p. 154.
279
C.R. Vetongnon, Un office d’État: l’ORTB op. cit., pp. 86-87. L’auteur se réfère par
exemple à la diffusion de la publicité sur les cigarettes pendant la semaine anti-tabac de 1980.

81
Deux des objectifs établis par le gouvernement pour la radiophonie pour le
long terme sont ainsi en partie réalisés : la couverture du pays280 et le
plurilinguisme de la programmation. Ces objectifs sont partiellement atteints
entre autre grâce à la forte injection de fonds, de technologie et de ressources
humaines de la coopération allemande. Le déclin relatif du caractère
progressiste et militant de la radiophonie béninoise s’est vérifié à la suite de la
conclusion des rapports de coopération établis dans ce cadre avec la RFA, qui
est de ce point de vue, une démonstration de l’impossibilité constante pour
l’État africain de pourvoir de manière autonome aux besoins identifiés comme
primaires en matière de radiodiffusion, et ce malgré les progrès accomplis au
cours de la République Populaire. Encore une fois, enfin, le rôle de la
coopération se révèle déterminant pour le développement des médias dans le
pays, et l’histoire de la radiophonie le prouve.

3.3.3 L’introduction de la télévision


Dans presque tous les pays africains la télévision est introduite après la
conquête de l’indépendance. L’expert des médias de masse André Tudesq
identifie trois différentes phases historiques de diffusion de la TV dans le
continent, correspondant à trois différentes attitudes prises par les États
africains envers le nouveau moyen :

- à partir des années 1960, une attitude “de pionnier” pousse certains
nouveaux États indépendants à développer très tôt des structures
télévisuelles nationales (par exemple le Nigéria, qui se dote d’un
émetteur avant même l’indépendance, en 1959)281;
- on assiste ensuite à un comportement défini “de réaction”, qui voit au
cours des années 1970 différents pays introduire la télévision pour
rester au niveau des voisins “pionniers” et/ou pour en contrecarrer les
activités d’information avec une production nationale propre ;
- il y a enfin une attitude “réfractaire” à l’introduction de la TV,
caractéristique des nations qui ne se dotent de ce nouveau moyen qu’à
partir des années 1980, contraints par une situation de concurrence de
l’étranger devenue désormais insoutenable282.

280
En 1986 un chercheur béninois remarque que les transmetteurs de la Voix de la Révolution
ne couvrent pas encore entièrement la zone de Cotonou, et qu’ils subissent souvent des pannes.
Cf. E.C.O. Guedegbe, La coopération bénino-allemande op. cit., p. 51.
281
A. Tudesq, Les médias en Afrique op. cit., p. 6. Le Nigéria est l’un des deux seuls pays
africains qui, en 1961, disposent d’un émetteur télévisuel national. Ce nombre monte à 13 en
1965, à 20 en 1980 et à 37 en 1990. Cf. J.-A. Tudesq, L’Afrique noire et ses télévisions,
Antropos-economica/INA, Paris 1992, p. 25.
282
C’est le cas du Cameroun, par exemple. Cf. P. Nomo Zibi Moulango, Le statut de
l’audiovisuel en Afrique op. cit., œuvre dans laquelle l’auteur s’arrête longuement sur le cas du
pays de l’Afrique centrale, d’où elle est originaire.

82
Pour une série de raisons que nous allons analyser ci-dessous, il nous semble
que le cas du Bénin se situe entre la deuxième et la troisième des attitudes
indiquées par Tudesq.

L’histoire de l’introduction de la télévision dans l’ex-Dahomey représente à


notre avis un exemple assez clair des principes qui caractérisent la politique de
Kérékou en matière de communication et d’autosuffisance, et des dynamiques
de développement des médias qui en découlent.

Au cours des années 1960, la France discute avec les différents gouvernements
dahoméens de la possibilité d’introduire la télévision dans le pays : ainsi, en
1964 sont conclus certains accords pour la formation par l’ORTF (Office de la
Radiodiffusion-Télévision Française) de personnel technique provenant de
Cotonou. En 1969 le gouvernement met en chantier, avec la collaboration de la
Loterie Nationale Béninoise et de la coopération française, un plan pour
l’expérimentation de la télévision. Le projet “mini-télévision” prévoît
l’installation d’un bureau et d’une antenne auprès de la centrale de l’OPT de
Ganhi à Cotonou, mais les turbulences politiques de cette période en
empêchent la réalisation283.

Avec l’instauration en 1970 du “triumvirat” présidentiel, la situation politique


du Dahomey redevient relativement stable, et le climat favorise la signature de
nouveaux contrats de coopération entre le pays africain et la France. En
prévision d’une visite au Dahomey du président français G. Pompidou,
annoncée pour décembre 1972, l’Hexagone (toujours dans le cadre de ses
projets de coopération au développement) fournit aux autorités béninoises les
infrastructures nécessaires à la mise en fonction d’un émetteur télévisuel
national284. Saxer et Grossenbacher citent comme raison de l’engagement
français le désir de “mettre le Dahomey au même niveau que les autres ex-
colonies ouest-africaines”285. En un certain sens, le Dahomey prend ici une
attitude “de réaction”, selon la définition de Tudesq. Il n’est cependant pas
évident de déterminer dans quelle mesure cette attitude est endogène au sens
propre ou au contraire influencée par l’intervention de la coopération française
en la matière.

Les infrastructures techniques de production et de transmission télévisuelle


sont livrées aux autorités du Dahomey peu de mois avant la visite du président
français : pour l’occasion, le 20 octobre 1972 l’exécutif de Cotonou institue
l’ORTD (Office de Radiodiffusion et Télévision du Dahomey), dont elle
emprunte la structure et la dénomination à l’ORTF français286. Le nouvel

283
C.R. Vetongnon, Un office d’État : l’ORTB op. cit., pp. 11-12.
284
Les télévisions du monde, dans Cinémaction, n. 12, deuxième trimestre 1995, ed.
Cinémaction-Corlet, p. 317.
285
U. Saxer et R. Grossenbacher, Les médias et la communication op. cit., p. 25.
286
La disposition qui sanctionne la création de l’ORTD est la loi 72-43 du 20.10.1972. Cf. C.R.
Vetongnon, Un office d’État : l’ORTB op. cit., p. 10.

83
organisme est tâché d’assurer le service public en matière de radio et de
télévision au Dahomey.

Six jours après, le 26 octobre 1972, a lieu le coup d’État qui porte Kérékou au
pouvoir. Cet événement marque le gel temporaire du processus d’introduction
de la télévision dans le pays : le conseil militaire bloque en effet la mise en
œuvre de l’émetteur, trouvant que la télévision est un moyen peu conforme à
l’orientation politique du nouveau Bénin révolutionnaire. Selon les expressions
de Saxer et Grossenbacher,

un média destiné aux privilégiés tel que la télévision n’était pas compatible
avec [la] politique démocratique et populaire [de Kérékou] et ses idées de
politique des médias et relatives. C’est pourquoi, la mise en service de la
station a eté repoussée en faveur du développement de la radio287.

Apparemment, aucun document du gouvernement n’existe confirmant


l’officialité de ces motivations ; toutefois d’autres sources indiquent également
l’intention de garantir au peuple un accès égalitaire aux médias comme raison
principale du gel temporaire de la télévision de la part de Kérékou. C’est pour
cette raison que Tudesq intègre le Bénin dans la troisième des catégories ci-
dessus mentionnées, celle des “réfractaires”: selon Tudesq, les autorités
révolutionnaires avaient rejeté l’introduction de la télévision parce que
précisément elles “voulaient assurer en premier lieu la couverture
radiophonique du pays”288.

Il faudra attendre jusqu’en 1978 pour que la station de télévision commence à


transmettre les premiers programmes d’essai. Avant cette date, le conseil de
Kérékou transforme l’ORTD avorté en ORTB (Office de Radiodiffusion et
Télévision du Bénin), et lui attribue les fonctions suivantes:

- l’étude, la réalisation et la transmission d’information


générale et de programmes de radiodiffusion et de
télévision répondant aux objectifs politiques,
économiques et sociaux établis par le gouvernement
- l’accroissement de l’influence et du prestige de la
République Populaire du Bénin à l’étranger
- la présentation et l’exécution de plans pour la fourniture
du matériel et de formations nécessaires pour la

287
U. Saxer et R. Grossenbacher, Les médias et la communication op. cit., p. 25.
288
A. Tudesq, Les médias en Afrique op. cit., pp. 6-7. Selon l’auteur, d’autres gouvernements
africains, tels que le Sénégal de Senghor, furent prudents au sujet de l’introduction de la
télévision, justement parce que “conscients de son caractère élitaire”. Tudesq mentionne
également parmi les raisons possibles de l’ajournement de la part de Kérékou en matière de
télévision, sa volonté de s’affranchir de la France, qui l’aurait poussé à choisir le système de
transmission allemand PAL au lieu du SECAM mis au point par les Français. Au dire de
l’auteur, la coopération avec la RFA n’aurait toutefois pas marché, provoquant d’ultérieurs
retards techniques à l’introduction de la télévision dans le pays. Cf. A. Tudesq, L’Afrique noire
et ses télévisions op. cit., p. 58.

84
production, la réception et la transmission des
programmes
- l’administration, la gestion et l’exploitation de la
radiotélévision dans la République Populaire au Bénin289.

Le conseil d’administration de l’ORTB est présidé par le Ministre de


l’Information, tandis que le Ministre de la Jeunesse, de la Culture Populaire et
du Sport en est le vice-président290. Le nouvel organisme est donc placé sous le
contrôle direct de l’exécutif révolutionnaire, qui veut l’utiliser au service du
développement du pays.

La télévision ne représente toutefois pas une partie active de la stratégie


médiatique révolutionnaire béninoise. Le gouvernement de Kérékou n’est en
effet pas intéressé par le potentiel éducatif de la télévision, vanté en cette
période par différentes institutions de coopération (institutions américaines en
particulier)291. Cette attitude distingue le conseil révolutionnaire béninois
d’autres pays, pour lesquels, selon Tudesq, le projet d’une télévision éducative
a fait fonction, au niveau national, d’argument pour que la télévision ne soit
pas considérée comme une dépense de luxe, et au niveau international pour
obtenir l’appui financier de l’Unesco ou la coopération d’autres États292.

Kérékou paraît refuser cette logique. En ce sens, le général se sert largement de


la grande marge de manœuvre en matière médiatique, conséquence de la
stratégie d’autosuffisance293 et de la nature du nouveau régime : le cours
révolutionnaire détermine en effet une redéfinition des rapports avec la
coopération, comme nous l’avons vu plus haut294. Nous rappelons par exemple
que dans le Plan National établi par le conseil en 1975, le gouvernement se
réserve le droit de choisir les activités à financer à travers l’aide étrangère, de
faire prévaloir ses propres options et de choisir les donateurs et les modalités
d’emploi convenables pour l’activité en cours. Selon le Plan, le gouvernement
peut donc jouer un rôle d’arbitre entre les différentes possibilités d’aide, sur la
base du plan de développement précédemment élaboré et de ses priorités295.

289
Ordonnance 75-43 du 21 juillet 1975 qui institue l’ORTB, citée dans R. Biaou, Les moyens
de communication op. cit., p. 114.
290
Ibidem, p. 115.
291
L’agence américaine USAID travaillait dans le domaine de la télé-éducation depuis
longtemps déjà : son premier projet africain en la matière fut en effet entrepris au Nigéria en
1962. Cf. A. Tudesq, L’Afrique Noire et ses télévisions op. cit., p. 162. Les États Unis
s’engagèrent ensuite, au cours des années 1970, dans d’importants projets pour
l’alphabétisation à travers la télévision par satellite, en Inde et au Brésil. Sur le succès
décidément limité de ces expériences et sur leurs conséquences pour le système médiatique de
ces pays cf. A. Mattelart, La communication monde op. cit.
292
A. Tudesq, L’Afrique noire et ses télévisions op. cit., p. 163.
293
Cf. § 3.1.1.
294
Cf. § 2.3.1.
295
République Populaire du Bénin, Ministère du Plan, de la Statistique et de l’Analyse Sociale,
Plan national du développement économique et social, 1975-1978 – Avant-projet, Cotonou,
février 1975, p. 17. La référence est tirée de F. Godin, Bénin 1972-1982 op. cit., p. 34.

85
Dans le cas de la télévision, le gouvernement de Kérékou exerce pleinement ce
rôle “arbitral”, en freinant les projets de la coopération française en la matière
et en redéfinissant leurs modalités. La coopération continue en effet à travailler
(le projet se termine comme prévu en 1982), mais elle opère dans un contexte
de faible enthousiasme de la part du gouvernement, qui n’élabore aucun plan
spécifique pour l’exploitation du nouveau moyen dans le cadre de son projet de
formation de la population.

Le désintéressement de l’exécutif envers la télévision est évident lors du


lancement des transmissions, effectuées en voie expérimentale le 31 décembre
1978 : l’événement n’a été marqué par aucune inauguration officielle de
l’émetteur296. La programmation, originairement composée principalement de
productions de l’Institut National de l’Audiovisuel (INA) français et de la
société de distribution allemande Transtel297, n’est assujettie par la suite à
aucune planification précise. Saxer et Grossenbacher remarquent que, dans le
cadre d’un premier projet pour l’élargissement de la couverture et le
développement de la télévision établi par le Bénin au début des années 1980,

il n’existe pas d’idées concrètes en ce qui concerne les programmes. Il est


seulement certain que le média ne doit pas être employé spécialement pour
l’éducation formelle : on en est vraiment dissuadés par les expériences faites
par d’autres pays, par exemple le Niger. (…) Il ne reste des objectifs de
politique des médias [du conseil Kérékou] que celui de l’égalité de
couverture298.

Le non-engagement du gouvernement révolutionnaire dans le développement


de la télévision, joint aux difficultés représentées par les coûts élevés des
productions audiovisuelles, fait que le pourcentage de contenus de l’émetteur
béninois de production propre est, dès le début, bien inférieur par rapport celui
de la radio. Saxer note en 1982 un pourcentage de 65% de productions
nationales299. Sous ce chiffre se cache toutefois, remarque Tudesq, une forte
proportion de programmes à caractère informatif (en premier lieu de longs
journaux télévisés statiques), associée à une quantité réduite de programmes300.
Les spectacles de variétés et les longs-métrages transmis sont par contre
presque exclusivement d’origine française301.

Dans les années suivantes, la situation ne change pas. L’engagement de la


coopération française arrive donc à sa conclusion naturelle en 1982. L’émetteur
béninois se trouve dans une situation de forte dépendance de l’étranger, surtout
en termes de contenus : sont ainsi établis, avec différentes organisations de la

296
U. Saxer et R. Grossembacher, Les médias et la communication op. cit., p. 25.
297
A. Tudesq, L’Afrique noire et ses télévisions op. cit., p. 58.
298
U. Saxer et R. Grossenbacher, Les médias et la communication op. cit., pp. 27-28.
299
Ibidem, p. 69.
300
A. Tudesq, L’Afrique noire et ses télévisions op. cit., p. 153. Le pourcentage des
programmes d’information noté par Saxer en 1982 est d’environ 60%. Cf. U. Saxer et R.
Grossenbacher, Les médias et la communication op. cit., p. 69.
301
Ibidem.

86
coopération, des rapports de collaboration pour la fourniture de programmes
destinés à palier, du moins en partie, les carences productives de la télévision
nationale. A titre d’exemple, en 1986 l’Agence de Coopération Culturelle et
Technique (ACCT) des gouvernements francophones302 fournit à l’ORTB une
quantité importante de productions réalisées par TF1 (la première chaîne de
télévision française) et par Intermedia (société gérée par le Ministère des
Affaires étrangères de l’Hexagone), et décide, en outre, l’envoi en mission au
Bénin de quatre experts en matière de télévision303. Le pourcentage de
production nationale n’augmente toutefois que très légèrement : environ 64%
en 1987304, ce qui est dû principalement à l’intégration du nouveau matériel
provenant de l’étranger au sein des programmes d’information de production
propre305.

La dépendance de l’étranger en matière de télévision se manifeste également à


propos des infrastructures : comme la plupart des pays en voie de
développement, le Bénin n’est pas à même de se rendre autosuffisant en ce qui
concerne les matériaux de technologie moyenne et haute tels que ceux qui sont
nécessaires pour l’activité télévisuelle306. Dans ce cas également, les carences
sont couvertes du moins en partie par l’intervention de la coopération : en
1983, la France assiste financièrement le Bénin pour le développement des
structures de production de l’émetteur, cette fois à l’occasion de la visite du
président François Mitterrand307 (le début d’une production nationale en
couleurs sera ensuite marquée par la visite ultérieure, en 1986, d’un autre chef
d’État, le Pape Jean Paul II)308. Dans le cadre d’un projet plus général pour le
développement des télécommunications, le Bénin se dote ensuite en 1984,
d’une station de réception par satellite : l’antenne, peu éloignée de Cotonou,
permet à l’ORTB la réception de programmes fournis par l’étranger de manière
plus rapide et moins onéreuse, et à l’émetteur de capter et retransmettre des
événements sportifs internationaux en direct. La technique par satellite sera
également le sujet d’un protocole de coopération entre les pays de l’UAPT
(Union Africaine des Postes et des Télécommunications), pour la création du

302
L’ACCT est instituée à Niamy (Niger) en 1970, à l’occasion du Premier Sommet des Chefs
d’État et de Gouvernement des Pays Francophones. Cf. L’ACCT au Bénin. Bilan et
perspectives, dans La Nation. Spécial VIème Sommet de la Francophonie, 12.1995, pp. 22-23.
L’ACCT jouera également par la suite un rôle très important dans l’introduction et la diffusion
des technologies télématiques au Bénin.
303
Ambassade de France, Mission ACCT de Cotonou, L’aide publique française au Bénin
1986, Cotonou, mars 1987.
304
A. Tudesq, L’Afrique noire et ses télévisions op. cit., p. 153.
305
Lors de notre visite au Bénin nous avons pu constater qu’aujourd’hui encore dans les
journaux télévisés béninois, les nouvelles de l’étranger, y compris celles concernant le
continent africain, sont illustrées par des services réalisés par l’agence française CFI,
retransmis directement sans passer par aucune manipulation de la part des journalistes locaux.
Mais dans le calcul des pourcentages, le journal télévisé compte comme production nationale.
306
Cette dépendance avait été déjà constatée avant la conclusion du projet, ainsi que le note
C.R. Vetongnon dans Un office d’État : l’ORTB op. cit., p. 12.
307
Les télévisions du monde op. cit., p. 317.
308
Ibidem.

87
satellite régional AFSAT : le Bénin en ratifie les termes en 1985309, mais les
premiers développements du projet ne se verront que dans les années 1990.

L’introduction de la télévision au Bénin n’accentue pas seulement la


dépendance envers l’étranger. Confirmant les craintes de Kérékou (mais en
partie à cause du soutien insuffisant de la part du gouvernement pour le
nouveau moyen), la télévision contribue également à approfondir les inégalités
dans la jouissance des moyens de communication au niveau national. Dès
1983, Saxer et Grossenbacher remarquent ainsi que “la disparité
ville/campagne [dans la diffusion des médias existant au Bénin] est (…)
accentuée par la structure de distribution de la télévision”310. Dans l’ex-
Dahomey la télévision reste longtemps encore l’apanage d’une élite ayant un
niveau de revenu et de formation supérieurs à la moyenne : d’une part, durant
toute la décennie des années 1980, la couverture du seul émetteur national
n’arriva pas au-delà de la zone côtière du pays, ne concernant que le Sud
urbain311 ; d’autre part, le coût des appareils de réception est prohibitif pour
une bonne partie de la population312, et seule la création de postes collectifs
pallie en quelque sorte les carences de la majorité en termes de pouvoir
d’achat313. Le public de la télévision est donc en premier lieu un public aisé et
de formation supérieure314, un facteur qui contribue à augmenter la teneur
relativement “occidentale” de la programmation, certainement non conforme
aux propos de Kérékou en matière de politique des médias. La nécessité de
contrebalancer les émetteurs étrangers des pays voisins comme le Togo et le
Niger, qui sont captés dans certaines zones du Bénin, ne fait qu’accélérer cette
dynamique :

309
A. Tudesq, L’Afrique noire et ses télévisions op. cit., p. 210.
310
U. Saxer et R. Grossenbacher, Les médias et la communication op. cit., p. 39.
311
L’expert de communication béninois Pascal Gandaho rappelle que la conclusion du premier
projet de coopération avec la France représenta un coup dur pour la télévision béninoise : les
transmetteurs ne couvraient encore que Cotonou et alentours, tandis que pour le reste du pays
on devait utiliser des liaisons radio de l’OPT déjà surchargées. L’ORTB ne disposait pas de son
propre réseau de distribution de signal télévisuel, en dehors du signal qui desservait la capitale
[entretien personnel, Mai 2000].
312
En 1982, une télévision noir et blanc coûte au Bénin de 60.000 à 135.000 francs CFA. Un
téléviseur couleurs coûte de 175.000 à 250.000. Les salaires annuels béninois varient dans cette
période de 18.000 à 200.000 francs CFA. Le salaire indicatif d’un cadre moyen est de 80.000
francs CFA. De R. Bewa, Liberté dela presse en Afrique op. cit., p. 145.
313
Saxer évalue à 15.000 le nombre de téléviseurs présents au Bénin en 1982. Ce chiffre prend
cinq bonnes années pour doubler, arrivant à 30.000 en 1987. Sources : U. Saxer et R.
Grossenbacher, Les médias et la communication op. cit., pour les données de 1982 ; A. Tudesq,
L’Afrique noire et ses télévisions op. cit., pour celles de 1987.
314
Encore en 1989 le public de l’édition du soir du journal télévisé Télé-Info se compose pour
30% de personnes aisées, un pourcentage qui passe à 41% avec les programmes de distraction
qui suivent le bulletin d’information de 20h 30. A. Tudesq, L’Afrique noire et ses télévisions
op. cit., p. 192.

88
la dure concurrence oblige les responsables des programmes du Bénin à
adapter leurs émissions pour avoir une programmation plus divertissante, c’est-
à-dire reprendre plus de productions étrangères315.

En somme, la télévision ne se révèle pas assez maniable pour être employée


dans le cadre d’une politique médiatique rigoureuse telle que celle de Kérékou.
Cela est dû principalement à l’absence objective dans le Bénin révolutionnaire
des ressources techniques, financières et humaines nécessaires à l’emploi
stratégique et à large spectre du nouveau moyen : le potentiel éventuel de la
“modernisation” de la télévision reste ainsi constamment en dehors des
capacités d’action du pays. De plus, l’intervention de la coopération (qui, en
accord avec les principes de base de l’action de l’ORTB, devrait assister le
Bénin dans la construction d’un espace audiovisuel national autonome)
consiste largement en l’envoi de programmes produits dans les pays
industrialisés, un facteur qui contribue à une appropriation toujours plus réduite
de ce média par le gouvernement en termes de contenus.

A ce propos, Tudesq remarque que, malgré l’existence du monopole d’État en


la matière, les effets de la télévision échappent à la volonté politique, parce que
l’appropriation (en ce cas de toute façon imparfaite) de l’instrument n’implique
pas l’appropriation de ses utilisations316.

Pour en revenir au schéma proposé au début du paragraphe, il apparaît


clairement qu’au Bénin, la rupture historique représentée par l’avènement au
pouvoir du conseil marxiste-léniniste comporte, par rapport à l’introduction de
la télévision, le passage du comportement de réaction pris par les
gouvernements du Dahomey (dans un certain sens “provoqué” par la
coopération française) au comportement réfractaire de Kérékou, qui ne
développe la télévision que sur la base de fortes impulsions externes telles que
les sollicitations de la coopération et la concurrence étrangères. La télévision
représente en somme, le maillon le plus faible de la politique des médias dans
le Bénin révolutionnaire : cela contribue à déterminer un développement lent et
inégal, qui marquera le panorama de la télévision au niveau national dans les
années à venir

3.3.4 Le développement des télécommunications


Dans le cadre des télécommunications également (et notamment de la
téléphonie), le Bénin marxiste hérite des gouvernements précédents certains
accords avec la coopération internationale pour le développement des
infrastructures techniques.

315
U. Saxer et R. Grossenbacher, Les médias et la communication op. cit., p. 27.
316
A. Tudesq, L’Afrique noire et ses télévisions op. cit., p. 73.

89
Comme mentionné précédemment 317, un protocole avait été signé au début des
années 1970 entre le gouvernement du Dahomey et le PNUD, qui envisageait
comme première étape la restructuration de l’OPT. Parmi les effets de cette
restructuration, poursuivie même après l’avènement de Kérékou au pouvoir, il
y a la prise en charge de la part de l’administration béninoise en décembre
1974 de la connexion internationale télégraphique et téléphonique du pays,
gérée jusqu’alors par la compagnie française France Câbles et Radio318: une
prise de responsabilité qui se trouve certainement dans la ligne de la recherche
d’une plus grande autonomie dans le secteur médiatique de la part du nouveau
gouvernement révolutionnaire, mais dont l’origine est probablement à
retrouver en des accords pris avant le coup d’État. Toujours au cours de ces
années sont réalisées, grâce à la coopération, différentes liaisons radio pour
agrandir la couverture téléphonique du pays : en 1974 onze chefs-lieux sont
réciproquement interconnectés de cette manière319. Entre 1973 et 1975 entrent
en service quatre nouvelles centrales téléphoniques automatisées, qui vont
s’ajouter aux deux créées à Cotonou et Parakou pendant les années 1960. Une
seule de ces nouvelles centrales est toutefois située au Nord du pays (à
Natitingou)320 : le développement du téléphone a lieu surtout au Sud321.

Aux accords de coopération déjà existant s’ajoutent dans les premières années
de la République Populaire des nouveaux protocoles, bi- et multilatéraux, pour
le développement des connexions internes et étrangères du pays.

Le développement du réseau téléphonique interne voit l’engagement en


premier lieu de la France et de l’Algérie, qui entre 1980 et 1983 fournissent au
Bénin l’assistance nécessaire à la réalisation de nouvelles centrales de district
et à l’amélioration du réseau urbain de Cotonou322. Cette impulsion de la
coopération bilatérale porte le nombre de centrales automatiques du pays à
quatorze, dont sept situées dans le département de l’Atlantique (la zone de
Cotonou)323. Les abonnés téléphoniques passent de 5313 en 1975 à 9409 en
1981 : le pourcentage d’abonnés de l’Atlantique reste toutefois toujours au-

317
Cf. § 3.2.2.
318
E. Epaminondas et Y. Kedowide, Les activité de l’OPT op. cit., p. 66. La dénomination
complète de la compagnie (d’origine coloniale) est Compagnie Française des Câbles Sous-
marins et Radios.
319
F.B. Sourou, Contribution des télécommunications au développement socio-économique du
Bénin, Mémoire de maîtriese ès sciences économiques, UNB/FASJEP, Abomey-Calavi 1986,
p. 15.
320
Ibidem, pp. 13-14.
321
Les nouvelles centrales servent à compléter l’automatisation du trafic téléphonique des six
chefs-lieux de département du pays : la répartition régionale reflète donc également une
disparité entre Nord et Sud, avec une plus grande densité de capitales régionales au Sud par
rapport à la partie septentrionale du territoire (divisée en les deux grands départements de
l’Atakora et du Borgou). Cf. G. Tokpanou, Les monopoles des Postes et des
télécommunications op. cit., p. 31.
322
Ibidem, p. 44.
323
C.S. Kora, L’assistance technique du Canada op. cit., p. 9.

90
dessus de 60% du total324, perpétuant les inégalités en termes de couverture
déjà remarquées à propos d’autres médias.

Pendant la République Populaire, ce sont toutefois surtout les connexions


internationales qui connaissent une période de fort développement, avec la
mise en marche au début des années 1980 d’importants projets de collaboration
multilatérale.

Le gouvernement ratifie notamment, en 1976, un accord pour la participation


du pays au projet PANAFTEL déjà mentionné325, coordonné par l’UIT, l’OUA
et la CEA326: le but du projet est de construire un réseau de
télécommunications interne au continent africain, à travers l’installation de
liaisons radio et de canaux par satellite entre différents pays de la région. Au
Bénin, les travaux de PANAFTEL commencent en 1981, avec la pose de trois
nouvelles liaisons radio-téléphoniques vers le Nigeria, le Togo et le Nord du
pays327.

Au mois de mars 1984 est inaugurée la station par satellite mentionnée de


Abomey-Calavi, destinée à accueillir et gérer une bonne partie du trafic
téléphonique international du pays. Elle permet en outre, comme nous l’avons
vu, la réception et la transmission de programmes audiovisuels328. Cette
structure représente peut-être une des rares entreprises réalisées de manière
presque totalement autonome par le gouvernement révolutionnaire béninois
dans le domaine des télécommunications : en effet, le projet est géré et réalisé
entièrement par l’OPT, avec une combinaison de fonds propres, d’emprunts de
l’étranger et de donations de la coopération329.

Avec l’introduction de la technologie par satellite, le Bénin renforce de


manière permanente ses capacité de télécommunication avec l’étranger, déjà
accrues avec la mise en fonction à Cotonou, le 18 juillet 1983, d’une centrale
de commutation téléphonique internationale complètement automatisée,
réalisée avec l’aide de la coopération canadienne330.

La coopération canadienne se présente en effet, à partir des années 1980,


comme le partenaire principal du Bénin dans le développement des

324
Source: OPT, Plan Directeur National des Télécommunications, Cotonou 1981.
325
Cf. § 3.2.2.
326
C.S. Kora, L’assistance technique du Canada op. cit., p. 5.
327
Ibidem, p. 10.
328
R. Bewa, La liberté de la presse op. cit., p. 142.
329
L’acteur le plus impliqué dans le financement de la nouvelle station est le FAC (Fonds
d’Aide et de Coopération), émanation du gouvernement français, qui entre 1982 et 1983 verse
à la Direction des Télécommunications de l’OPT 12 millions de francs français à titre de
donation. Cf. G.B. Sourou, Contribution des télécommunications op. cit., p. 44.
330
C.S. Kora, L’assistance technique du Canada it., p. 23. La contribution du pays Nord-
américain à ce projet est estimée par l’auteur à 17,8 millions de dollar canadiens.

91
télécommunications331. C’est par exemple le pays Nord-américain qui réalisera
une bonne partie des liaisons radio destinées à compléter le tracé béninois du
projet PANAFTEL : en 1984 le Canada établit à cette intention des accords
avec le gouvernement de Kérékou qui, outre la pose des nouvelles
infrastructures, envisagent également l’offre d’assistance à l’OPT pour la
gestion et l’administration de la partie béninoise du nouveau réseau régional332.
Grâce à cette entente est complété en 1985 l’axe Nord-Sud des
télécommunications, avec débouché à Koté, au Niger. Plusieurs chefs-lieux du
Bénin voient ainsi s’améliorer également leurs capacités de connexion internes,
puisque la construction des nouvelles liaisons radio est accompagnée de
l’installation de différentes centrales de commutation automatique locales333. A
la fin des années 1980, les Canadiens mettent à l’épreuve leurs compétences en
matière de téléphonie dans les zones éloignées avec un projet de
développement de la téléphonie rurale dans le Nord du Bénin. Le Canada avait
dû affronter par le passé la question de la couverture téléphoniques des
agglomérations septentrionales de son territoire, disséminées et éloignées les
unes des autres. Il avait alors développé des infrastructures légères à même
d’assurer des liaisons téléphoniques en utilisant l’énergie solaire : une
technologie de valeur particulière pour un pays en voie de développement tel
que le Bénin, où la totalité du territoire national n’est toujours pas couvert par
le réseau électrique. En 1988 débute l’expérimentation de ces systèmes dans le
département béninois de l’Atakora, à l’extrême Nord du pays334: au cours des
années 1990, le projet sera étendu à d’autres régions.

Sous la République Populaire, le système de télécommunication du Bénin


continue donc de se développer en suivant une dynamique similaire à celle
instaurée au cours des années passées, marquée par la présence forte et
structurante de la coopération internationale. La nature des projets réalisés
pendant cette période semble indiquer que dans le secteur des
télécommunications, la préoccupation principale du gouvernement de Kérékou
a également été celle d’une couverture égalitaire et uniforme du pays. La
construction de réseaux de communication stables aussi bien à l’intérieur du
pays que vers l’étranger représentait d’ailleurs une étape nécessaire du
processus d’industrialisation de la nation, du moins dans une perspective de
modernisation telle que celle du général marxiste-léniniste. Les
télécommunications ne semblent toutefois pas être l’objet de planifications
politiques particulières de la part du conseil révolutionnaire : à part la
perpétuation du monopole instauré par les gouvernements des années 1960, le
gouvernement de Kérékou ne se distingue pas par l’adoption de stratégies et
d’objectifs spécifiques en matière de téléphonie ou de télégraphie, se limitant
331
Dans cette période les autres acteurs engagés dans la coopération pour le développement de
la téléphonie sont la France et l’Algérie, déjà mentionnées, la RFA, la Banque Mondiale et
l’PNUD. Ibidem, p. 5.
332
Ibidem, p. 24. L’accord prévoit par exemple la formation de techniciens et l’introduction de
modèles efficaces de gestion du stock.
333
Ibidem, p. 28.
334
Ibidem, p. 23.

92
en un certain sens à seconder la tendance générale visant à construire et/ou
consolider les réseaux des pays en voie de développement qui, en dépit de
réalités différentes, a animé l’action de la coopération internationale dès les
années 1960335.

La persistance, au cours de ces années, d’une dynamique fortement exogène de


développement des télécommunications, détermine la qualité de ce
développement. La Conférence de l’UIT sur le Développement des
Télécommunications en Afrique, tenue à Tunis en décembre 1987, remarquait

d’un coté, une explosion du parc des équipements au cours des ces dix
dernières années, mais de l’autre une certaine inadaptation de ces équipements
au milieu africain, une relative sous-utilisation des infrastructures réalisées,
ainsi que leur usure rapide. Cette situation a un impact négatif non seulement
sur la situation financière des administrations, mais aussi sur toute l’activité de
développement des télécommunications336.

Ce problème est souligné au Bénin par l’administration de l’État dès 1983 :


dans le deuxième Plan d’État pour le Développement Économique et Social, on
remarque par exemple que les nouvelles centrales automatiques de Cotonou-
Cadjehoun et de Cotonou-Akpakpa (mises en fonction avec l’aide de la France
et de l’Algérie entre 1980 et 1983) “ne seront exploitées que tardivement faute
d’une réorganisation et d’une extension des réseaux urbains de câbles
souterrains en temps opportun”337. Ce même rapport indique d’autre part que la
centrale principale de Cotonou-Ganhi affrontait déjà depuis longtemps des
problèmes de surcharge et de saturation des lignes338. De plus, l’avènement de
la coopération canadienne contribue, d’après Chabi Seké Kora, à accroître
encore la dépendance du Bénin envers l’étranger en termes d’infrastructures
téléphoniques, avec des effets négatifs additionnels assez évidents sur le
système téléphonique national. Notamment, au cours de la période baptisée
“l’après-Canada” par Kora, l’OPT se trouve face à d’importants problèmes
concernant l’entretien des équipements : pour être réparées ou remplacées, la
plupart des pièces doivent en effet être envoyées au pays Nord-américain à
travers une procédure longue et coûteuse, qui peut prendre jusqu’à trois
mois339. Au niveau administratif, le Plan d’État de 1983 affirme que
l’organisation de l’OPT est inadéquate au développement de l’entreprise, et
qu’il faut en décentrer et déconcentrer le fonctionnement, “tout en évitant
l’émiettement de l’autorité”340.

335
Cf. § 3.2.2.
336
Op. cit. dans C.S. Kora, L’assistance technique du Canada op. cit., p. 6.
337
République Populaire du Bénin, Ministère du Plan, de la Statistique et de l’Analyse
Économique, Deuxième Plan d’État de Développement Économique et Social 1983-1987.
Projet de Rapport du Secteur des Services, Cotonou 1983, p. 36.
338
Ibidem, p. 40.
339
C.S. Kora, L’assistance technique du Canada op. cit., p. 44.
340
République Populaire du Bénin, Deuxième Plan d’État op. cit., pp. 36-37.

93
Au cours de ces années, le Bénin semble toujours avoir un temps de retard sur
l’important développement des infrastructures de télécommunications
nationales impulsé par l’apport de la coopération étrangère. Ce constat
concerne aussi bien l’administration que la technique (nous pensons
notamment à l’entretien des équipements). Ce développement paraît en effet
échapper aux capacités de planification de l’État et de l’OPT, en faisant
ressortir dans le long terme différentes incohérences. L’objectif de base d’un
accroissement de la couverture téléphonique du pays, par exemple, n’en
bénéficie que très peu : au long des années 1980, la télé-densité au Bénin
augmente d’un pourcentage dérisoire (de 0,28 lignes pour 100 habitants en
1981 à 0,3 en 1990), et elle augmente toujours plus rapidement dans les zones
urbaines du Sud qu’en d’autres zones du pays. Le fort accroissement des
capacités de télécommunication du Bénin entre 1980 et 1983 (dû surtout aux
nouvelles centrales de Cotonou) détermine ensuite, au cours des mêmes
années, un croissance très rapide de la valeur ajoutée créée par le secteur : le
chiffre d’affaires de l’OPT augmente par exemple de 18,7% en 1980 et de
46,14% en 1981. Entre 1980 et 1983, la croissance moyenne annuelle du
secteur est de 19,12%, confrontée à une croissance prévisionnelle du PNB de
5,3%. En 1983 toutefois, la croissance du chiffre d’affaires de l’OPT se réduit
déjà à 0,47% par an, et dans cette période, de toute façon, l’apport en
pourcentage des télécommunications au PNB ne dépasse jamais 1%341. La
contribution des activités de télécommunication à la balance commerciale
nationale est constamment négative : tous les appareillages sont en effet
importés, un facteur qui est cause d’une incidence négative moyenne de 1,63%
du secteur télécom sur le déficit total de la balance342. Seuls les services de
télécommunication internationale permettent de contrecarrer du moins en partie
ces facteurs négatifs : en ces années, la contribution de la téléphonie
internationale à la balance nationale des services est en effet de 35% du total de
ses actifs343.

Enfin, au cours de son existence l’État révolutionnaire béninois ne paraît pas se


révéler capable de contrôler et exploiter au mieux les acquisitions importantes
en termes d’infrastructures de télécommunication réalisées au cours des années
1980 grâce à l’aide de la coopération. Une fois celle-ci abandonnée ou presque,
la téléphonie se développe de manière inégale et incohérente, en contribuant
très peu au développement économique du pays, et en augmentant au contraire
sa dépendance de l’étranger en termes de matériaux et appareillages.

3.3.5 La presse écrite et l’alphabétisation des masses


La presse nationale

341
M.G. Sourou, Contribution des télécommunications op. cit., pp. 30-32.
342
Ibidem, p. 39.
343
Ibidem, p. 40.

94
Nous avons déjà remarqué qu’en matière de liberté de la presse, le conseil de
Kérékou promulgue dès le début des années 1970, différentes directives visant
à réduire la portée libérale du règlement émis dix ans auparavant par le
gouvernement du Dahomey, au lieu de l’abolir complètement et d’en formuler
un nouveau (cf. § 3.3.1). Ces modifications portent de toute façon à une forte
réduction de la liberté de publier et diffuser des périodiques sur le territoire
béninois, qui fait de la presse écrite une prérogative presque exclusive de
l’État344.

Pendant la République Populaire, le panorama de la presse écrite se réduit donc


essentiellement à un ensemble de publications d’origine gouvernementale, dont
la principale est Ehuzu, seul quotidien à diffusion nationale du Bénin
révolutionnaire. Ehuzu signifie “ça a changé”, en langue fon345: un élément qui
rend compte du profond changement de direction que le gouvernement veut
donner au pays, du point de vue politique comme linguistique. Le nouveau
journal naît le 27 octobre 1975 sur les cendres du quotidien du gouvernement
Daho-Express346. En dépit de son titre, Ehuzu continue à être publié en langue
française, seule langue nationale “neutre” du point de vue régional347 et
compréhensible par différents groupes de la population.

La diffusion du quotidien reflète toutefois la différence de couverture entre


Nord et Sud déjà remarquée à propos d’autres médias : Saxer et Grossenbacher
notent que des 1400 abonnés au quotidien en 1982, 1100 résident dans le
département méridional de l’Atlantique, dont 800 dans la seule ville de
Cotonou348. La diffusion en vente libre de Ehuzu hors de la capitale est
qualifiée par les deux auteurs comme “insignifiante”: seulement 30% du total
des copies disponibles est effectivement vendu, et ces ventes sont réalisées
principalement dans la capitale349.

Enfin, le problème se pose pour Kérékou d’atteindre de manière efficace les


populations des zones éloignées, avec un moyen approprié à leurs exigences et
qui assure en même temps la poursuite des objectifs généraux du
gouvernement en matière politique et culturelle. Outre la radiophonie, cette
tâche est confiée par le conseil marxiste à un nouveau moyen, la presse rurale.

344
Les rares périodiques béninois qui ne dépendent pas directement de l’État pendant la
République Populaire (mais qui sont de toute façon strictement contrôlés) sont souvent liés aux
Églises chrétiennes, catholique ou protestante. Il existe aussi une revue d’économie et de
politique, Eco-Magazine, éditée par une entreprise privée de Cotonou mais destinée surtout à
un public panafricain, notamment aux étrangers francophones résidant sur le continent. Cf. U.
Saxer et R. Grossenbacher, Les médias et la communication op. cit., p. 35.
345
R.Bewa, La liberté de la presse en Afrique op. cit., p. 107.
346
Cf. § 3.2.1.
347
Dans le sens qu’elle ne se rapporte à aucun des groupes de pouvoir définis sur base
régionale et ethnique présents dans l’histoire béninoise.
348
U. Saxer et R. Grossenbacher, Les médias et la communication op. cit., p. 40.
349
Ibidem, pp. 40 et 29.

95
Presse rurale et alphabétisation

L’avènement de Kérékou au pouvoir donne lieu pour la première fois au Bénin


à la formulation de la part de l’État d’une politique égalitaire et d’ampleur
nationale dans le cadre éducatif et culturel. Parmi les objectifs de base de cette
politique figurent l’alphabétisation des masses populaires et la défense du
plurilinguisme du pays, considérés comme des éléments-clés pour obtenir une
autosuffisance de type culturel au niveau national. Dans le Discours-
Programme de 1972, le nouveau gouvernement révolutionnaire remarque que

jusqu’ici l’enseignement, l’éducation et la culture ont été au service de la


domination et de l’exploitation étrangères. Ici également s’impose une
politique nouvelle d’indépendance nationale qui rompt avec le carcan
d’étouffement de nos valeurs nationales que constitue l’école traditionnelle.
Dans cette optique, il est impératif d’installer un système d’éducation
démocratique et patriotique qui permette l’enseignement d’une science et
d’une technique moderne au service des intérêts du peuple. (…) Il faudra
assurer le développement de la culture populaire, en organisant dans les
langues nationales, l’alphabétisation des masses, facteur essentiel de notre
développement350.

Pour poursuivre ces objectifs, le conseil révolutionnaire met en œuvre dès le


début des années 1970 différentes stratégies, dont la plus remarquable est la
pénétration de la part de l’État du système scolaire national : les institutions
privées, qui représentaient en 1960 50% des écoles du pays, sont réduites de
moitié dès 1973. En 1976 l’État coopte les écoles chrétiennes restantes et
musulmanes : cette année-là, 4,7% seulement des écoles du cycle primaire et
12,2% des écoles secondaires se trouvent ainsi à opérer hors du système
scolaire d’État351. Au cours de ces années, on peut observer une véritable
pointe du taux de scolarisation de la population en âge de formation, qui passe
de 25% en 1960 à 42,6% en 1976-77 et à un maximum de 47,8% en 1977-
78352. Comme dans le secteur des médias, le gouvernement révolutionnaire
applique finalement dans le secteur scolaire une politique visant en premier
lieu à assurer un accès équitable et démocratique de la population aux services
de base, parmi lesquels l’éducation et la formation.

L’École Nouvelle de Kérékou a pour objectif d’introduire l’enseignement dans


les différentes langues nationales béninoises à partir du cycle primaire et, plus
généralement, l’alphabétisation en langue vernaculaire de la population d’âge
scolaire. Elle est également accompagnée dès le début des années 1970
d’institutions et de structures chargées de promouvoir l’alphabétisation de la
population adulte, notamment dans le cadre rural. Le gouvernement confie
l’alphabétisation des masses paysannes à une structure spécifiquement créée à
cette intention, la Direction de l’Alphabétisation et de la Presse Rurale

350
Op. cit. dans U. Saxer et R. Grossenbacher, Les médias et la communication op. cit., pp. 13-
14 [cursive de l’auteur].
351
R. Cornevin, La République Populaire du Bénin op. cit., pp. 490 et 519.
352
Ibidem, p. 520.

96
(DAPR), fondée en 1975353. La tâche de la DAPR est d’élaborer une stratégie
globale d’alphabétisation du pays, au moyen de cours, de campagnes et
d’événements publics de formation354. La DAPR se dote bientôt de structures
administratives locales qui permettent aux programmes d’alphabétisation de
pénétrer de manière efficace dans la réalité rurale du pays : naissent des
bureaux de coordination au niveau des départements et des districts, et on
organise au niveau municipal les Brigades de l’Alphabétisation et de la Presse
Rurale, qui coordonnent le travail des alphabétisateurs individuels (presque
tous volontaires)355 dans les différents quartiers du territoire municipal. Les
cours d’alphabétisation se déroulent dans plusieurs stades, qui vont de
l’alphabétisation numérique et mathématique nécessaire pour la production
agricole (poids, mesures et principes de commerce des cultures à haut
rendement, dites cash crops) jusqu’à l’alphabétisation véritable, dans l’une des
langues nationales, suivie d’initiatives particulières visant à maintenir en vie
les capacités linguistiques des citoyens, telles que la création des “clubs de
post-alphabétisation”, destinés à réunir les nouveaux alphabétisés autour
d’activités de lecture et d’écriture collectives356. Saxer et Grossenbacher
remarquent que “cette structuration de l’organisation de la DAPR, parallèle à
celle de l’administration politique, révèle à quel point l’alphabétisation et la
presse rurale sont des préoccupations politiques”357 pour le gouvernement de
Kérékou.

La presse est en effet appelée dès le début en appui du grand effort accompli
par le gouvernement marxiste pour la formation culturelle du peuple -
formation considérée comme un moyen essentiel pour la consolidation du
plurilinguisme et de l’alphabétisation du pays. L’appellation de l’institution
déléguée à l’organisation de l’alphabétisation dénonce d’ailleurs clairement
l’importance attribuée par le conseil révolutionnaire à la presse écrit pour le
développement culturel de la nation, et notamment à un type de presse précis,
c’est-à-dire rural et populaire.

En 1981, un article sur le quotidien gouvernemental national Ehuzu définit


ainsi les fonctions de la presse rurale :

Le journal, c’est l’instrument par lequel on essaie de véhiculer (…) sous forme
écrite, donc plus cohérente et plus réfléchie, les réalités du monde moderne.
(…) Le rôle traditionnel de la presse est d’informer, de former et de distraire
ses lecteurs :
- informer, (…) c’est faire du lecteur un citoyen conscient des problèmes de
son milieu (…)
- former, (…) il s’agit de faire du lecteur un individu apte à mieux résoudre ses
problèmes sans avoir systématiquement recours à l’assistance d’autrui

353
U. Saxer et R. Grossenbacher, Les médias et la communication op. cit., p. 14.
354
Ibidem.
355
Ibidem, p. 84.
356
Ibidem, p. 87.
357
Ibidem, p. 33.

97
- distraire, la presse rurale peut offrir à ses lecteurs différents types de jeux
capables de les distraire et de les instruire à la fois358.

La presse rurale peut accomplir enfin également des fonctions spécifiques de


support à l’action des alphabétisateurs béninois : d’une part elle leur fournit du
matériel didactique et les informations nécessaires pour rester formés et au fait
des événements ; d’autre part elle permet aux personnes récemment
alphabétisées de conserver et d’exercer leur capacités, se révélant ainsi un
instrument essentiel pour consolider ce qu’on appelle la post-alphabétisation359.

A côté du quotidien national Ehuzu fleurit une surabondance de publications de


portée et d’inspiration départementale et municipale, écrites en différentes
langues régionales et dépendant directement de la DAPR. Nous considérons
qu’il est important de remarquer à ce propos que les organes de la presse rurale
sont les seuls moyens béninois à ne pas dépendre de la Direction de
l’Information du Ministère de l’Information et de la Propagande360. La DAPR
est en effet une émanation du MACP, le Ministère pour l’Alphabétisation et la
Culture Populaire361, chargé de favoriser le développement culturel du pays.

Au niveau central, la publication de périodiques dans les langues régionales est


organisée par le Service de la Presse Rurale (SPR) de la DAPR, qui s’occupe
également de la production d’une partie du matériel didactique nécessaire aux
cours d’alphabétisation et aux activités de post-alphabétisation362. Les organes
de la presse rurale se divisent en journaux des départements et journaux de
village. Les premiers sont produits directement par le personnel régional de la
DAPR : ils publient des nouvelles d’importance nationale et locale, et des
articles sur des thèmes de la tradition culturelle et de son rapport avec
l’innovation sociale conformément aux souhaits du gouvernement de
Cotonou363. En revanche, les journaux de village sont produits dans le cadre
des clubs de post-alphabétisation créés dans les villages où les cours de la
DAPR ont eu lieu. Saxer et Grossenbacher décrivent ainsi le fonctionnement et
les objectifs de ces feuilles locales :

les alphabétisés les plus avancés et conscientisés d’un village doivent produire
mensuellement un petit journal, qui permet à toutes les personnes alphabétisées
d’un village d’apporter des articles personnels. Le journal villageois doit
contribuer à maintenir la capacité d’écrire des paysans alphabétisés. En même
temps, on aimerait qu’avec le journal naisse un débat public sur les plus
importants problèmes du village (…). Théoriquement, des exercices de lecture

358
M. Ahohounkpanzon, Presse Rurale et Post-Alphabétisation, dans Ehuzu, 16.07.1981. Je
tire cette référence bibliographique de U. Saxer et R. Grossenbacher, Les médias et la
communication op. cit., p. 11.
359
Ibidem.
360
La DI est l’organisme chargé du contrôle et de l’orientation politique des rédactions de tous
les médias nationaux : périodiques, stations radio et télévisuelles et l’agence de presse ABP.
361
C’est la dénomination officielle prise par le Ministère de la Culture à partir de 1981.
362
U. Saxer et R. Grossenbacher, Les médias et la communication op. cit., p. 32.
363
Tiré de l’étude des contenus des médias béninois réalisé en 1982 par Saxer et
Grossenbacher dans le cadre de Les médias et la communication, pp. 62-76.

98
communs devraient avoir lieu dans les clubs, mais aucun des membres du
groupe n’a jamais observé rien de tel. Les activités du club se limitent donc
pratiquement à la production du journal364.

Parmi les thèmes les plus traités par les journaux de village figure le thème de
la tradition, suivi par celui de l’innovation, produit principalement sous la
forme d’“instructions” aux paysans. En ce sens, les journaux de département
comme les journaux de village accomplissent, d’après Saxer et Grossenbacher,
une fonction complémentaire à Ehuzu et aux autres médias de portée nationale,
où les thèmes liés à la tradition sont pratiquement absents365.

Dans le cadre de la politique médiatique de Kérékou, la presse rurale


accompagne ainsi les médias nationaux du gouvernement dans la tentative de
construire un système de média indépendant et proche des exigences de la
population : c’est à elle qu’est confiée la tâche de favoriser et soutenir la
tentative d’alphabétisation des masses ; de la réussite de cette tentative
dépendent d’ailleurs le succès et la survivance de la presse même, et
notamment de la presse nationale.

Mais la stratégie d’alphabétisation populaire du gouvernement menée par le


général ne produit pas les effets souhaités, en particulier dans le long terme. La
façon dont les programmes d’alphabétisation béninois sont conçus et réalisés
— encore que représentant un cas très positif par rapport à ceux d’autres pays
de la région — présente en effet quelques lacunes essentielles, qui tendent à en
compromettre le succès. Reste en premier lieu le problème de l’intégration des
différentes langues nationales comme langues écrites au sein du système
économique et politique du pays : malgré les efforts faits, y compris au niveau
de la presse rurale, le choix politique de promouvoir le plurilinguisme béninois
est confronté au fait que le français continue de toute façon à être l’idiome plus
important à tous les niveaux (il est et restera longtemps encore la seule langue
de l’enseignement gratuit obligatoire, par exemple, malgré les intentions du
projet de l’École Nouvelle). Ceux qui sont alphabétisés en une langue
différente du français ne sont donc pas destinés à avoir les mêmes avantages
virtuels que ceux qui sont (aussi) francophones, ce qui fait que les programmes
d’alphabétisation en langues différentes de la langue coloniale ne trouvent pas
un intérêt particulier de la part de la population, surtout parmi les groupes
moins favorisés de la société qui désirent avancer au niveau salarial et social. À
moyen et long terme enfin, les possibilités d’avancement professionnel
préconisées pour les alphabétisés récents se révèlent plutôt limitées. À ce
propos, Saxer et Grossenbacher remarquent que “au début, l’alphabétisation
avait du succès, parce que certains postes, ayant du prestige, furent confiés à
des néo-alphabétisés. Mais aujourd’hui [1982, N.d.R.] ces postes sont
occupés”366. Dans le long terme donc, plusieurs des objectifs susceptibles

364
Ibidem, p. 87.
365
Ibidem, p. 88.
366
Ibidem, p. 89.

99
d’attirer la population vers le programme d’alphabétisation367 échouent, et se
crée une situation de désintéressement et de scepticisme généralisé envers
l’ensemble des projets du gouvernement dans ce secteur368. Des problèmes
objectifs de type organisationnel, administratif et financier dans la gestion des
programmes de la part de la DAPR vont s’y ajouter. Cela contribue à
compromettre ultérieurement la stratégie d’alphabétisation du gouvernement.
Parmi les carences notées par les deux auteurs suisses en ce sens, figurent en
premier lieu les carences en ressources humaines : la formation moyenne
relativement faible et discontinue des « alphabétisateurs »369 et leur non
rémunération370 influent par exemple de manière directe sur la qualité globale
des cours mais aussi sur les possibilités effectives de leur déroulement371. Autre
lacune remarquable : l’absence de coordination et de communication entre les
services d’alphabétisation et le monde de l’éducation et de l’école gratuite
obligatoire372, qui a empêché les deux secteurs d’échanger entre eux savoirs et
expériences précieuses accumulées avec le temps. Des problèmes d’ordre
financier au niveau des infrastructures compromettaient enfin fortement les
activités de post-alphabétisation, indispensables pour consolider et améliorer la
formation des alphabétisés récents. Souvent manquaient notamment les
supports imprimés nécessaires au développement des activités successives à
l’alphabétisation : l’Office National d’Édition, de Presse et d’Imprimerie
(ONEPI)373, qui s’occupait de la production et de la distribution de la grande
majorité des imprimés du gouvernement (donc de presque toutes les
publications présentes sur le territoire), se trouvait en effet constamment en
difficulté (principalement à cause des pertes financières qui pouvaient être
attribuées au quotidien national Ehuzu)374, et avait du mal à satisfaire la
demande en termes d’information didactique (livres, journaux) de la part des
alphabétisés récents. Bibliothèques et marchands de journaux étaient d’ailleurs

367
Après quelque temps sont supprimés aussi les cours d’alphabétisation de type A, dont
l’argument (la commercialisation des biens agricoles) était source d’intérêt particulier dans le
Nord rural. Ibidem, p. 90.
368
Une enquête faite par Saxer et Grossenbacher dans un village rural en 1982 remarquait par
exemple que une bonne moitié des analphabètes interviewés considérait “d’aucune utilité” leur
éventuelle alphabétisation. Même les alphabétisés du même village répondaient d’ailleurs
souvent à cette question par quelques parole d’ordre du régime, telles que “conscientisation” et
“accroissement de la production”. Ibidem, p. 86.
369
Ibidem. Dont quelques uns n’avaient même pas fréquenté les écoles gratuites obligatoires, et
avaient suivi un simple cours supplémentaire de préparation de quatorze jours une fois
alphabétisés. Ibidem, p. 84.
370
Ibidem. Dans le projet originel ils auraient dû être volontaires, mais la difficulté de trouver
des candidats avait porté plusieurs administrations locales à élargir une rétribution à ceux qui
prêtaient leur collaboration. Il va de soi que les régions plus pauvres du pays ne pouvaient pas
se le permettre.
371
Saxer et Grossenbacher remarquent avec un élégant euphémisme que “de nombreux
alphabétisateurs ne sont pas à la hauteur de leur tâche, eux-mêmes sachant à peine lire et écrire.
Leur travail ne donne par conséquent aucun résultat particulièrement positif”. Ibidem.
372
Ibidem, p. 35.
373
Créé par le gouvernement révolutionnaire avec l’Ordonnance 75-42 du 21 juillet 1975, cf.
JORD, année 86, n. 23, 1.10.1975.
374
U. Saxer et R. Grossenbacher, Les médias et la communication op. cit., p. 28.

100
plutôt rares dans les régions rurales, où même la distribution de Ehuzu était
souvent irrégulière et assez aléatoire375. La presse rurale produite directement
par la DAPR, de son côté, n’était pas arrivée à pénétrer de façon efficace et à
s’intégrer dans le système de communication des communautés locales. Les
journaux étaient souvent lus presque exclusivement par le cercle restreint des
personnes qui les réalisaient et par un nombre limité d’autres citoyens, qui
avaient dans bien des cas, déjà bénéficié d’une éducation scolaire : ce fait
représentait, d’après les deux experts suisses, une tendance préoccupante, si on
considère que la cible originaire de la presse rurale était au contraire
principalement justement la population rurale alphabétisée mais sans formation
scolaire qui, à travers les journaux, aurait dû s’informer sur les nouveautés dans
le domaine agronomique et être intégré dans le projet révolutionnaire376. Dans
certains cas, les alphabétisateurs eux-mêmes ne connaissaient pas non plus les
journaux de leur propre département, ni les journaux de village produits par les
clubs de post-alphabétisation377. Ces publications se réduisaient ainsi à un
simple exercice pour les alphabétisés récents :

Si l’on tient compte de la portée et de l’usage des journaux villageois, ceux-ci


doivent être considérés comme un véritable échec. Ils sont tout au plus une
possibilité d’exercer pour néoalphabétisés. Comme media de communication
locale, ils sont tout aussi inutilisables qu’en tant que moyen de motivation pour
les personnes intéressées par l’alphabétisation378.

La performance de la presse rurale en termes de pénétration des masses et


d’accompagnement à l’action d’alphabétisation s’est enfin révélée très
inférieure aux attentes et aux souhaits du gouvernement, reflétant ainsi
l’impasse dans laquelle se trouvait la stratégie d’alphabétisation même après
les premières années de succès relatif. Saxer et Grossenbacher remarquent en
effet qu’à partir des années 1980 s’instaure même une tendance rétrograde
dans le processus d’alphabétisation au Bénin : le nombre annuel de nouveaux
alphabétisés passe d’une remarquable moyenne de 11850 personnes par an
entre 1975 et 1980, à 6045 en 1981, et en 1982, à 3870 personnes seulement379.
Le pourcentage de succès des candidats à la fin des cours diminue enfin jusqu'à
un peu honorable 40% en 1982, qui témoigne du faible engagement des
participants dans les programmes d’alphabétisation de l’État380.

L’apport spécifique de la coopération internationale n’a permis pas non plus


aux autorités béninoises d’améliorer cette situation. Il est intéressant d’observer

375
Dans certaines régions, le quotidien arrivait avec un mois de retard, ou pas du tout, et il ne
pouvait être trouvé qu’aux bureaux administratifs du lieu.
376
Le cas du journal Kparo, publié dans le département septentrional et paysan du Borgou, est
plutôt significatif. D’après l’enquête menée par Saxer et Grossenbacher, la grande majorité des
lecteurs du journal étaient des personnes bénéficiant de quatre ans ou plus de formation
scolaire, donc une élite restreinte de personnes. Ibidem, p. 95.
377
Ibidem, p. 90.
378
Ibidem, p. 103.
379
Données DAPR, ibidem, p. 45.
380
Ibidem, p. 86.

101
qu’en cette période, les partenaires coopératifs les plus importants du Bénin en
matière de presse et d’édition sont principalement les pays d’inspiration
socialiste, en conséquence du nouveau cours des relations internationales
entrepris par le gouvernement de Kérékou à la suite du tournant de 1972. Au
début des années 1980, ce sera par exemple la Corée du Nord qui livrera aux
autorités béninoises une nouvelle Maison de la Presse, destinée à accueillir
(toujours à Cotonou) la rédaction et les structures de production de Ehuzu et
des autres feuilles d’information et didactiques nationaux381. La République
Populaire Chinoise et la République Démocratique Allemande se distinguent
enfin par leur soutien financier et leur apport aux infrastructures dans le cadre
spécifique de la presse rurale, en livrant souvent les fonds et le matériel
nécessaire à tenir en vie les journaux de département et de village382.

Malgré ces formes d’aide de l’étranger, la presse rurale ne décolle pas, tandis
que la presse nationale continue à être l’apanage d’une élite instruite et résidant
principalement dans le Sud urbanisé. Ceci confirme les difficultés rencontrées
par le Bénin dans la constitution d’un système national de communication
indépendant et moderne, à même de satisfaire d’un côté une partie des
exigences éducatives et culturelles du peuple, de l’autre la demande d’un
ensemble de moyens de propagande efficaces et efficients de la part de l’État.

3.3.6 Bilan
La période de la République Populaire a été une période d’importance
fondamentale pour l’histoire des médias béninois. Pendant l’expérience
révolutionnaire, on assiste en effet pour la première fois à l’élaboration et à la
réalisation de la part de l’État de stratégies médiatiques précises et spécifiques
qui — bien que ne provenant pas d’une politique des médias globale et
cohérente — contribuent à changer de manière essentielle le panorama des
moyens de communication du pays. Durant ces années, le système des médias
du Bénin est en somme soumis pour la première fois à une importante et
complexe impulsion endogène, qui trouve probablement sa source dans la
tentative à la même époque d’atteindre l’auto-suffisance et une plus grande
autonomie nationale383. Cette impulsion endogène est contrebalancée par
différentes forces exogènes, de caractère historique, économique et politique,
qui tendent, nous le verrons, à accomplir une fonction de modulation et
d’émoussement de l’autonomie, du radicalisme et de l’efficacité du projet de
Kérékou.

Une politique des médias ambitieuse

381
Ibidem, p. 28.
382
Entretien avec un administrateur du palais présidentiel, Juin 2000.
383
Cf. § 2.3.1.

102
En termes généraux, Saxer et Grossenbacher remarquent que

[pendant la République Populaire, N.d.R.] une politique des médias qui définit
des normes et des principes précis, sur la base desquels opèrent tous les médias
du Bénin, aussi bien publics (au niveau national et régional), que les peu de
médias privés, n’est pas formulée explicitement384.

Sur la base des nombreuses et diverses stratégies médiatiques mises en œuvre


par le gouvernement de la République Populaire il faut toutefois reconnaître,
d’après les deux auteurs suisses, trois principes :

- contrôle : l’État revendique un contrôle étendu des médias


d’information ;
- égalité de couverture : l’exigence d’une couverture homogène du
pays en terme de moyens de communication, ou bien le souci de
diminuer les privilèges de communication existants, sont communs à
tous les communiqués analysés ;
- fonctions : les médias doivent fournir un grand nombre de résultats,
mais l’une de ses principales fonctions est de mobiliser les masses
pour atteindre les objectifs de développement fixés par l’État385.

Ces trois principes sont les bases de la politique médiatique du Bénin


révolutionnaire, que Saxer résume ainsi de manière efficace :

le système médiatique national [béninois] devrait contribuer à atteindre trois


buts fondamentaux [les fonctions, N.d.R.], c’est-à-dire stimuler dans la
population des innovations matérielles et non-matérielles, intégrer les
individus dans le système politique sur-ordonné et consolider l’identité
culturelle. En ce sens, le gouvernement part de l’hypothèse que ces situations
souhaitables pour le public seraient assurées au mieux par un système
médiatique attentivement contrôlé au niveau central, qui devrait servir et
influencer de manière assez équilibrée le pays entier selon le principe d’une
distribution équitable386.

Ce que Kérékou et ses hommes ont entrepris, est en somme une imposante
tentative de planification du système médiatique, analogue à celles mises en
œuvre dans la même période dans le domaine économique et social387. En tant
que telle, il s’agit d’une tentative audacieuse et complexe, comme tous les
projets de ce genre. Nous rappelons en effet la remarque de Saxer, au sujet de
ce qu’il appelle les projets d’ “instrumentalisation de la communication
médiatique“ :

il s’agit de systèmes extrêmement complexes, et donc aussi d’un cas vraiment


ardu de planification et, éventuellement, de contrôle du système. Les

384
U. Saxer et R. Grossenbacher, Les médias et la communication op. cit., p. 12 [cursive
personnelle].
385
Ibidem, p. 13.
386
U. Saxer, Mass media e società op. cit., p. 154 (italiques personnelles, qui soulignent la
présence, dans la formulation de Saxer, de ces trois éléments de base).
387
Cf. § 2.3.1.

103
perspectives de succès au niveau national ou même international des tentatives
de réglementation politico-médiatique sont incertaines (…)388.

Dans le cas du Bénin révolutionnaire, la difficulté d’un contrôle total et d’une


planification précise des médias nationaux de la part de l’État paraît avoir été
engendrée, nous le verrons sous peu, par plusieurs facteurs. Elle est causée
d’une part par certaines contradictions de base concernant les politiques
médiatiques du gouvernement (facteurs endogènes donc, du moins en partie).
D’autre part, les conditions historiques dans lesquelles ce projet politique a été
conçu et mis en œuvre ont, à notre avis, objectivement contribué à ouvrir (ou à
maintenir ouverte) la voie à une série d’influences externes susceptibles de
diluer, ou même de contrecarrer, le caractère radical des réformes voulues par
Kérékou dans le domaine des médias.

Quoiqu’il en soit, il nous paraît important de remarquer qu’en cette phase


historique, on peut reconnaître la volonté, de la part de l’exécutif béninois, de
créer les conditions pour un développement endogène du système médiatique
national, à travers une profonde réforme de ses structures.

Contradictions internes

Les stratégies médiatiques de Kérékou sont minées dès le début par quelques
contradictions de fond, qui en ont affaibli dès le départ les possibilités de
succès.

L’exigence d’un fort contrôle de l’État sur les médias, par exemple, porte en
effet souvent à une bureaucratisation excessive de leurs structures, et par
conséquent à une rigidité particulière des processus décisionnels et productifs
qui en règlent les activités (outre une tendance inévitable au partage du pouvoir
sur la base de favoritismes). A ce propos, le cas de la DAPR (cf. § 3.3.5) est
plutôt exemplaire :

l’organisation parallèle compliquée destinée à réaliser l’alphabétisation des


masses et développée de manière indépendante en même temps que
l’organisation politique [division en districts, départements, etc., N.d.R.]
manque de flexibilité, puisque la première dépend encore fortement de l’autre.
Comme il arrive souvent dans la politique de la communication des régimes
autoritaires ou totalitaires, les attentes concernant les performances et
l’intention de contrôle s’entravent réciproquement389.

Plus loin, Saxer remarque qu’en général

388
Ibidem, pp. 149-150. Saxer, partisan de la théorie des systèmes, affirme en outre que “ces
systèmes de planification et de contrôle doivent présenter une complexité apte à réduire
l’hyper-complexité de systèmes médiatiques entiers dans le sens d’objectifs précis, du moment
que leur capacité fonctionnelle court de graves risques dès le début“.
389
Ibidem, p. 154 [italique personnelle].

104
(…) ce système médiatique national, contrôlé au niveau central de
manière encore relativement peu complexe, pose (…) des exigences
excessives à la bureaucratie politique indigène, en empêchant en même temps
son déploiement fonctionnel. En cas d’incertitude, ce sont le maintien du
pouvoir de la part de l’élite politique (…) ou encore la satisfaction des
exigences de la base électorale urbaine, si importante pour la conservation du
pouvoir, (…) qui ont la priorité sur les autres attentes concernant les
performances et sur le principe d’une distribution équitable de l’information390.

L’introduction (bien que retardée) de la télévision, ou la dérive vers la


distraction pure de la deuxième chaîne radiophonique nationale Radio
Parakou, et en général l’offre radiophonique pendant les années 1980 (cf. §
3.3.2), sont - de notre point de vue - une démonstration plutôt évidente de ce
que Saxer affirme à la fin du paragraphe, puisqu’il s’agit de tendances en
pleine contradiction avec les déclarations et les intentions du gouvernement
sur les fonctions généralement attribuées au moyens de communication.
L’exigence de conserver le contrôle du système des médias (et du pouvoir qui
en découle) entre en ce cas en conflit avec un autre objectif fondamental de la
politique de Kérékou : l’objectif d’une couverture médiatique accrue de la
population pour son éducation et son développement.

Saxer remarque en outre que, en ce qui concerne le projet d’auto-suffisance


culturelle entrepris par le conseil marxiste,

la reconnaissance de la culture autochtone implique incontestablement


également une reconnaissance des valeurs traditionnelles, en contraste éclatant
avec le programme d’innovation et d’intégration391.

On peut parler dans ce cas d’une opposition évidente entre deux des
principaux éléments de la stratégie générale de développement du
gouvernement de Kérékou : la recherche de l’autosuffisance au niveau culturel
d’une part (qui pousse à valoriser les composantes indigènes de la culture
nationale) et la poursuite d’un objectif de modernisation économique et sociale
du pays d’autre part (qui souhaite l’élimination des éléments traditionnels du
panorama social et culturel de la nation, considérés comme une entrave à son
développement vers la modernité). Cette tension est également observable au
niveau de la politique linguistique : en effet, le gouvernement veut d’une part
valoriser les différentes langues nationales, notamment à travers les
programmes d’alphabétisation ; d’autre part, il demande indirectement à ses
citoyens de maîtriser le français, langue d’origine coloniale qui permet
néanmoins la communication essentielle pour le fonctionnement de
l’administration de l’État et pour le développement de rapports économiques et
politiques profitables entre l’État béninois et l’étranger.

390
Ibidem.
391
Ibidem.

105
Facteurs exogènes

La réalisation d’un projet ambitieux de planification et de contrôle des médias


tel que le gouvernement de Kérékou a mis en œuvre, comporte
nécessairement, c’est assez évident, le déploiement de la part de l’État d’une
quantité importante de ressources techniques, financières et humaines. Or le
Bénin, nous l’avons vu, ne dispose pas pleinement de ces ressources en cette
période, pour une série de raisons de caractère historique, politique et
économique qui découlent tant du passé colonial du pays, que de la période de
chaos institutionnel et économique consécutif à la conquête de l’indépendance.

L’incapacité de faire face de manière autonome aux exigences de la population


et de l’administration d’État en termes d’infrastructures de communication
s’était d’ailleurs déjà présentée, nous l’avons vu, dans les années suivant
immédiatement l’indépendance : dans cette période les gouvernements du
Dahomey avaient commencé à mettre en œuvre, dans le domaine de la
communication y compris, la “politique de la main tendue” qui a marqué les
rapports du pays avec l’étranger pendant les années 1960. Cette politique rend
de fait le système des médias perméable à différentes influences externes, et
contribue à introduire un développement essentiellement hétéronome (cf. §
3.2).

Avec l’avènement de Kérékou au gouvernement et la rédaction du nouveau


programme révolutionnaire, l’écart entre les performances demandées au
système des médias et l’ensemble des ressources endogènes dont le
gouvernement dispose dans ce domaine s’élargit encore davantage, rendant
l’imposant projet de planification et de gestion des médias de la part du conseil
marxiste une entreprise pratiquement impossible, à moins d’avoir recours,
comme par le passé, à l’aide de l’étranger, principalement sous la forme de la
coopération internationale technique et/ou financière. Ayant hérité des
gouvernements précédents d’un système médiatique peu développé et
fortement dépendant des contributions étrangères, et disposant de très peu de
ressource endogènes, le Bénin révolutionnaire n’est en somme pas en mesure,
comme il le souhaiterait, de “compter sur ses propres forces” dans le cadre des
systèmes de communication. Il se voit sous la contrainte de permettre ou de
solliciter la présence (en plusieurs cas préalable) de différentes institutions de
la coopération internationale sur la scène des médias, renonçant de fait à la
prérogative d’être le seul acteur dans ce secteur. L’intention du gouvernement
révolutionnaire béninois était de présider de manière totalement autonome le
développement de son système médiatique. Cette ambition est en un certain
sens modulée par la présence sur le champ d’autre forces, porteuses de points
de vue différents par rapport à ceux du gouvernement béninois, et agissant sur
la base de principes parfois fort éloignés de ceux du gouvernement, surtout de
la part des coopérateurs du monde occidental.

Les conséquences de cet état de choses se font sentir à plusieurs niveaux.

106
En premier lieu, et à un niveau général, on peut remarquer une certaine
discontinuité dans le développement des moyens de communication
individuels du pays : dans certains secteurs, le progrès technique procède
véritablement par bonds et est souvent incohérent, puisqu’il correspond aux
différentes étapes de l’engagement de la coopération dans le temps, toutes
inévitablement dépendantes de la volonté des organismes donateurs en
question392 (c’est-à-dire d’une variable hors du contrôle des autorités
nationales, facteur qui empêche une planification à long terme comme celle
que Kérékou souhaite). L’histoire de la radio, comme celle de la téléphonie, en
sont une démonstration assez évidente : tout progrès technique en ces secteurs
est lié à des accords de coopération, et le retrait ou la formulation de
conditions de la part des pays donateurs contribue presque toujours à changer
de manière essentielle l’opérativité du moyen concerné, en contraignant les
autorités béninoises à s’adapter à des situations toujours nouvelles393. Le
caractère discontinu du développement des médias dans la République
Populaire exerce principalement ses effets négatifs sur la question
fondamentale de la couverture de la population, empêchant une exploitation et
une planification optimale dans le long terme des ressources, déjà limitées, à
disposition.

Au niveau technique, la déjà forte dépendance du pays par rapport à l’étranger


en matière de technologies de la communication se trouve parfois même
aggravée par l’apport de la coopération. À ce propos, le cas déjà mentionné de
l’intervention canadienne en matière de téléphonie est assez exemplaire394: il
prend en effet la forme (d’ailleurs assez répandue) de l’aide conditionnée, sur

392
D’après Yvonne Mignot-Lefebvre, l’histoire des médias dans les pays du Sud démontre en
effet que, plutôt qu’à travers des relations économiques ordinaires, “(…) les premières
technologies de communication sont entrées dans les pays du Tiers Monde en accord avec une
vision volontariste véhiculée principalement par les Nations Unies. [Auparavant] elles étaient
orientées vers la réalisation d’objectifs éducatifs culturels et sociaux. Progressivement leur
utilisation est de plus en plus liée à des objectifs économiques”. Y. Mignot-Lefebvre, Les États
Les cultures nationales et régionales face aux systèmes complexes d’information et de
communication, dans Revue Tiers-Monde, tome XVVIII, n. 11, juillet-septembre 1987, Institut
d’Études du Développement Économique et Social de l’Université de Paris I, PUF, Paris 1987,
p. 498. Il va de soi que le pays virtuellement bénéficiaire d’un accord quelconque de
coopération doit en toute occasion partager ces objectifs, et accepter les logiques d’emploi des
médias qui y sont liées, s’il veut obtenir l’aide désirée.
393
Nous pensons par exemple aux effets de la conclusion de la coopération entre le Bénin et la
RFA en matière radiophonique (cf. § 3.3.2), ou à l’incohérence des différentes impulsions de
développement données à la téléphonie entre les années 1970 et 1980 de la part de certains
organismes de coopération, tels que la France, la Canada et l’Algérie, qui ont créé des
situations d’incompatibilité temporaire entre les structures téléphoniques du pays (cf. § 3.3.4).
On peut aussi citer le gel transitoire des rapports de coopération en matière de télévision entre
le Bénin et la France à la suite du coup d’État de 1972, qui a poussé les autorités béninoises à
considérer pour une certaine période l’adoption du système de synthèse d’image PAL, de
brevet allemand, plutôt que le SECAM français. Cf. A. Tudesq, L’Afrique noire et ses
télévisions op. cit., p. 58 et § 3.3.3.
394
Cf. § 3.3.4.

107
la base de laquelle les fonds transférés vers le pays bénéficiaire doivent être
nécessairement dépensés en achetant des biens produits dans le pays donateur.
Se crée ainsi pour le pays bénéficiaire une situation de dépendance encore plus
profonde, puisque au lieu d’être libre d’acquérir de la technologie sur le
marché libre international (déjà assez coûteux), il est obligé de l’acheter à une
seule source, à des prix non concurrentiels et à des conditions non
nécessairement favorables. Dans le cas de la coopération canadienne au Bénin,
par exemple, le matériel technique provenant du pays Nord-américain devait
aussi et obligatoirement être exempté de droits au moment de l’importation, ce
qui a poussé un chercheur béninois à décrire toute l’opération comme une
“subvention aux exportations canadiennes payée par le Bénin”395: il s’agit en
effet à regarder de près, de la création artificielle d’un marché, plutôt que
d’une opération d’aide. À ce propos, le rechercheur ghanéen S.T. Kwame
Boafo remarque que dans les pays africains

les modes de transmission [des technologies] qui prévalent sont les aides, les
dons liés à des contrats globaux avec les transnationales, qui fournissent et
installent l’équipement, assurent les pièces détachées, dirigent elles-mêmes les
opérations ou forment des ingénieurs et techniciens locaux pour le
fonctionnement et la maintenance. Ces modes dominants assurent, en effet,
l’entrée des nouvelles technologies dans les sociétés africaines, mais le
transfert reste limité. Il est restreint à la formation pour l’utilisation et la
gestion de l’équipement, à sa maintenance et à ses spécifications. Le manque
de qualification permet de maintenir la région à l’état de marché captif, à cause
des pièces détachées indispensables pour les services de maintenance et des
contraintes liées au renouvellement des équipements396.

Dans le cas Bénin-Canada, les experts du lieu formés par les Canadiens ne
sont même pas payés, et souvent certains projets subissent des arrêts forcés à
cause de forts retards dans la fourniture du matériel de la part des producteurs
du pays Nord-américain397. Évidemment, une situation de ce type a du mal à se
concilier avec l’orientation vers l’auto-suffisance adoptée par Kérékou en
matière de technologies de la communication. Elle rend impossible une
planification endogène du développement des médias, basée exclusivement sur
les exigences de la nation et de sa population dans le secteur des
communications, telle que celle que le Bénin voulait appliquer à cette époque.

On peut remarquer en général qu’en cette période, malgré les tentatives du


gouvernement de créer les conditions pour une autonomie nationale accrue
dans le secteur des communications, plusieurs facteurs exogènes continuent à
influer de manière importante, sinon décisive, sur les modes d’introduction et
de diffusion des technologies médiatiques au Bénin, empêchant ce qu’on peut

395
C.S. Kora, L’assistance technique du Canada op. cit., p. 43.
396
S.T. Kwame Boafo, Les transferts des nouvelles technologies en Afrique Subsaharienne,
dans Revue Tiers-Monde, tome XVVIII, n. 11, juillet-septembre 1987, Institut d’Études du
Développement Économique et Social de l’Université de Paris 1, PUF, Paris 1987, p. 646.
397
C.S. Kora, L’assistance technique du Canada op. cit., p. 43.

108
appeler une dynamique de développement endogène de son système
médiatique.

109
4. Conclusions

L’analyse faite dans les chapitres précédents permet de tirer, à notre avis, une
série de conclusions générales, concernant en premier lieu le type de
dynamique de développement qui a marqué l’évolution du système médiatique
béninois dans les trente premières années de son histoire républicaine, en
deuxième lieu la difficulté générale d’une planification efficace des systèmes
médiatiques de la part des différents pays en voie de développement, et enfin
certaines lignes de recherche potentielles futures dans ce cadre.

4.1 Une dynamique de développement hétéronome


Sur la base de ce qui précède, on peut affirmer que dans les trente premières
années de son histoire républicaine, le système des médias béninois a vécu un
développement fondamentalement hétéronome, c’est-à-dire dépendant très
fortement de facteurs exogènes par rapport au tissu social et politique de la
nation.

L’origine de ces facteurs est à relier principalement — comme nous l’avons vu


— d’une part au passé colonial du Bénin, porteur d’héritages spécifiques en la
matière, d’autre part aux conditions de grave pauvreté économique et
technologique qui ont marqué le développement du pays à partir de
l’indépendance. En vertu de ces conditions, les autorités de gouvernement ont
fréquemment accordé d’amples espaces d’intervention aux institutions de la
coopération internationale, engagées au Bénin en des projets divers
d’assistance technique.

4.1.1 Effets coloniaux


Comme nous l’avons vu, pendant la domination française les autorités de
l’Hexagone introduisent dans les colonies du Dahomey des premières
infrastructures embryonnaires de communication, telles que le téléphone, le
télégraphe et, plus tard, les infrastructures nécessaires pour l’exercice de la
radiophonie. Ces structures sont évidemment réalisées sur la base de critères
techniques et politiques découlant des exigences de l’administration coloniale
(contrôle des communications, connexion avec la France, etc.). Ce qui fait, par
exemple, que toutes les premières liaisons internationales par câble du Bénin
passent nécessairement par Paris, conformément à un modèle impérialiste et
centralisé de distribution des flux qui n’a pas manqué d’orienter et d’influencer
également les développements successifs du système de télécommunication
béninois398. Et il arrive aussi, toujours à titre d’exemple, que la Radiodiffusion
398
Il suffit de penser par exemple que la connexion téléphonique et télégraphique du Bénin
vers l’étranger était encore gérée jusqu’en 1974 directement et exclusivement par la compagnie

110
du Dahomey se réduise — surtout dans sa phase initiale — à une simple copie
de la radiodiffusion française, quant aux contenus et quant à l’idiome399.
L’élément le plus important de ce que nous avons dénommé l’héritage colonial
béninois en matière de communications est cependant, comme déjà remarqué,
l’institut du monopole d’État dans le cadre des transmissions à distance. Au
Bénin, ce principe de gestion centralisée des communications est en effet
également appliqué, sans solution de continuité, par les régimes succédant au
régime colonial, formant ainsi un des piliers de la politique médiatique des
gouvernements du Dahomey d’abord, et de la République Populaire ensuite400.
L’application stable du principe de monopole des transmissions pendant la
période sous analyse a eu, à notre avis, l’effet important de diminuer les
possibilités déjà réduites d’un développement endogène des secteurs
médiatiques. Ces limites internes sont liées aux techniques de transmission
(télécommunications, radio et télévision), aux capacités financières et
organisationnelles contemporaines de l’administration de l’État, historiquement
plutôt réduites.

4.1.2 Le rôle de la coopération


Dans la période analysée, nous venons de le voir, l’État béninois se présente de
par la loi comme moteur principal (sinon le seul) du développement du
système des médias nationaux. L’insuffisance chronique de ressources
techniques et financières dont souffre le Bénin dans les trente premières années
de son histoire républicaine ne paraît toutefois pas permettre à l’administration
de l’État d’achever cette tâche de manière autonome. L’État se voit alors

France Câbles et Radio (cf. § 3.3.4). En 2000 encore, si l’on exclut les connexions par satellite
et les rares tracés téléphoniques internes à la région ouest-africaine (tels que ceux provenant du
projet PANAFTEL), la plupart des communications internationales entrant et sortant du Bénin
passent à travers des structures connectées à la France (c’était le cas par exemple du réseau
internet, introduit en 1995 avec l’installation de la part de la coopération francophone d’un
router [dispositif de triage et adressage des courants de données] en connexion directe avec la
France, auquel a été ensuite adjoint un router connecté avec les États Unis… don de la
coopération américaine, évidemment). K. Lohento, Radioscopie de l’internet au Bénin,
Mémoire de fin d’études, Centre de Formation aux Carrières de l'Information de l'Ecole
Nationale d'Administration du Bénin, Université Nationale du Bénin, 1997 - pour les infos sur
le développement de l’internet.
399
Pour des raisons de carence de ressources, certes, mais aussi parce que née sur les cendres
de l’émetteur local SORAFOM (Société de Radiodiffusion de la France d’Outre-Mer cf. §
3.2.2).
400
Les monopoles des télécommunications et de la radiodiffusion et télévision seront abolis
dans les années 1990, lors du processus de libéralisation politique et économique du pays. Il est
intéressant de noter que bien que la dé-monopolisation des fréquences radio avait déjà été
annoncée par les autorités nationales en 1990, il faudra attendre jusqu’au retour de Kérékou au
pouvoir, en 1996, pour qu’elle soit effectivement mise en chantier, pour arriver à s’accomplir
l’année suivante. Des commentateurs consultés à l’occasion de notre visite au Bénin suggèrent
que la raison de ce retard est peut-être liée à une sorte d’insécurité de la part du précédent et
premier président “démocratique” Nicéphore Soglo en ce qui concerne la capacité de contrôler
la nation dans l’éventualité de la création d’émetteurs radio et TV libres.

111
contraint, nous l’avons vu, d’avoir recours à l’assistance des institutions de la
coopération internationale.

La composante de négociation qui marque les rapports du Bénin avec les


institutions de la coopération contribue, à notre avis, à réduire nettement les
possibilités d’un développement endogène de son système médiatique national.
Dans la période analysée, la fourniture de moyens techniques aux pays en voie
de développement de la part de la coopération est en effet généralement
subordonnée à des conditions précises définies par les organismes donateurs,
qui doivent être en principe acceptées et respectées par le pays bénéficiaire,
sous peine d’interruption ou de dénonciation de l’accord de coopération.
Certains auteurs parlent ainsi d’une aide liée401 pour définir l’aide donné par la
coopération internationale aux pays en voie de développement dans le cadre du
transfert de technologies.

La nature des conditions posées par les organismes donateurs pour la mise en
œuvre des projets d’assistance technique et de transfert technologique tels que
ceux qui ont marqué le développement des médias béninois jusqu’à 1990
dépend habituellement de deux variables principales :

a) les tendances contemporaines de la réflexion sur les théories du


développement et sur les théories de la communication interne aux pays
industrialisés, et leur articulation dans les pratiques de coopération des pays
donateurs ;

b) l’intérêt économique et commercial éventuel que revêtent pour les


économies des pays donateurs certaines opérations de transfert technologique
vers le pays en voie de développement en question.

Ces deux variables sont à notre avis les facteurs de plus grande influence sur la
dynamique de développement du système médiatique béninois dans la période
analysée. C’est en effet sur la base de ces facteurs qu’au Bénin, ainsi que dans
d’autres pays, s’articule l’intervention de la coopération internationale en
matière d’assistance technique, qui marque, comme nous l’avons vu, la plupart
des évolutions du système médiatique national, surtout du point de vue
technologique.

Il arrive alors, par exemple, que dans les premières années de sa vie, la
radiophonie nationale béninoise se développe principalement sous l’inspiration
de la théorie de la modernisation, à travers la contribution de projets tels que
celui mis en chantier par la RFA et par la FAO entre les années 1960 et

401
Dans le cadre spécifique de notre recherche, on pense par exemple à l’observation du
chercheur béninois Chabi Seké Kora qui, au sujet de la coopération bénino-canadienne en
matière de télécommunication, affirme justement que “l’assistance technique du Canada aux
télécommunications du Bénin a le caractère d’une aide liée“. C.S. Kora, L’assistance technique
du Canada op. cit., p. 42 (cursives personnelles).

112
1970402. Ce projet prévoyait, nous l’avons vu, la réalisation de productions
radiophoniques spécifiquement orientées vers les masses rurales de la
population béninoise. Ces dernières sont à cette époque considérées par les
organisations de la coopération comme la cible privilégiée pour la propagation
des nouveautés agronomiques occidentales modernes, estimée nécessaire pour
favoriser le développement économique du pays (développement qui pouvait
justement s’accomplir, selon les organismes donateurs, à travers la
modernisation de son secteur agricole). Avec l’expertise en matière
agronomique accumulée par l’Allemagne de l’Ouest, sont également importées
au Bénin à travers ce projet les infrastructures technologiques nécessaires pour
la construction de postes d’écoute collectifs en milieu rural, confirmant que la
coopération veut en ce cas influer non seulement sur la teneur de la
programmation radiophonique, mais aussi sur les modalités de sa jouissance,
en suggérant des logiques particulières et spécifiques d’utilisation de la radio.
La pénétration de ces logiques dans les habitudes d’utilisation de la population
rurale aura par la suite l’effet non indifférent de favoriser l’action de
propagande du régime de Kérékou, qui se trouvera à disposer, pour divulguer
le verbe de la Révolution403, de la structure ramifiée de distribution représentée
par les radio clubs réalisés par la FAO et la RFA dans les campagnes du pays :
l’intervention de la coopération se trouve ainsi agir en faveur d’un
développement politique probablement imprévu (et pas nécessairement
approuvé404) par les pays donateurs.

Un exemple plutôt significatif de la façon dont les deux facteurs mentionnés


ont fortement influé sur le développement des médias au Bénin est aussi
représenté par les modalités d’introduction de la télévision. C’est en effet la
France qui suggère en 1970 au gouvernement du Dahomey de mettre en
fonction ce nouveau moyen, dans le but de “mettre le Dahomey au même
niveau que les autres ex-colonies ouest-africaines”405. En ce sens, le
gouvernement de l’Hexagone paraît en somme considérer l’introduction de la
télévision comme une sorte de passage obligé pour le Dahomey, visant à en
accroître les capacités nationales d’information et — surtout — le prestige. À
noter toutefois que les premières négociations en la matière remontent à 1964,
année où dans des pays tels que le Niger limitrophe ont parallèlement lancés -là
aussi par l’intermédiaire de la France- des projets pour la promotion de la télé-

402
Cf. § 3.2.2.
403
Nous rappelons qu’avec l’avènement de la République Populaire la Radiodiffusion du
Dahomey est significativement rebaptisée Voix de la Révolution, cf. § 3.3.2.
404
Ce qui est témoigné peut-être par le fait qu’en 1982, une fois conclus les accords coopératifs
préalables, la coopération allemande occidentale ne renouvelle pas son assistance au pays
africain, se limitant à souscrire des accords partiels et de caractère extrêmement réduit par
rapport aux précédents. Dans la même période le partenaire historique du Bénin, la France,
refroidit ses rapports de coopération avec le gouvernement de Kérékou, qui arrivent à un point
d’arrêt lors de la tentative de coup d’État de la part du mercenaire Bob Denard, en 1977. Cf. §
2.3.1.
405
U. Saxer et R. Grossenbacher, Les médias et la communication op. cit., p. 25.

113
éducation (emploi de la télévision à des fins éducatives)406. Avec ces
négociations, remises en question comme nous l’avons vu par la turbulence
politique constante de la période dahoméenne, la France voulait probablement
expérimenter le même genre de projet au Bénin, afin de favoriser la
modernisation culturelle de la population, dans une perspective qui, comme
dans le cas de la radiophonie, doit beaucoup au paradigme de la modernisation.
La réalité historique a toutefois justement voulu que cela n’arrive pas, et la
télévision a été introduite au Bénin bien plus tard, lorsque les premières
expériences de télé-éducation avaient déjà montré leurs faiblesses407. Cette
introduction s’accomplit alors — comme nous l’avons dit — sur la base
d’objectifs différents, dont notamment l’acquisition d’un plus grand prestige de
la part de l’État dahoméen : il est en effet significatif que l’inauguration des
infrastructures télévisuelles est programmée pour la première visite d’un chef
d’État français (Georges Pompidou) au Dahomey indépendant, un événement
destiné en premier lieu à reconnaître la dignité internationale du pays et de
l’“étrange triumvirat” qui le gouvernait en ce temps. L’avènement de Kérékou
au pouvoir comporte, comme nous l’avons vu, un conflit entre les intentions de
la coopération française et celles du nouveau conseil révolutionnaire dans le
cadre de la politique des communications. Kérékou refuse en effet la télévision,
en accuse le caractère élitaire et peu démocratique, et en gèle le développement
jusqu’en 1978. Autrement dit, la logique d’utilisation de la télévision suggérée
par la France répugne particulièrement au nouveau régime béninois qui — sur
la base des principes de souveraineté découlant du choix de l’auto-suffisance
— arrête le développement de ce moyen, le considérant inadéquat aux
exigences éducatives et culturelles de la nation. Comme nous l’avons déjà noté
précédemment, certaines sources suggèrent toutefois également que Kérékou
avait retardé l’introduction de la télévision pour tenter d’affranchir davantage
le système médiatique béninois de sa dépendance technique envers l’ex-
pouvoir colonial. Il paraît notamment que le gouvernement révolutionnaire
avait engagé des négociations parallèles avec l’Allemagne de l’Ouest, afin
d’adopter — pour le développement de la télévision nationale — le système
allemand PAL au lieu du français SECAM408. Un aspect technique seulement
apparemment marginal, qui rend compte en réalité de l’importance du
deuxième facteur d’influence exogène sur le système des médias cité ci-
dessus : la conséquence commerciale éventuelle des opérations de transfert
technologique envers les pays en voie de développement. La coopération
technique paraît en effet souvent agir comme tête de pont pour la pénétration
commerciale des marchés des pays du Sud de la part des maisons productrices
de matériel et de programmes originaires du pays donateur : l’introduction
d’une certaine technologie dans un pays aux ressources productives limitées —
tel que le Bénin, par exemple — comporte en effet la dépendance successive de
ce pays des entreprises productrices des appareillages introduits, en ce qui
concerne leur mise à jour aussi bien que leur simple entretien. Dans le cas de la

406
Y. Mignot-Lefebvre, Les Etats et les cultures nationales op. cit., p. 490.
407
Ibidem.
408
A. Tudesq, Les médias en Afrique op. cit., pp. 6-7. Cf. § 3.3.3.

114
télévision, le choix fait par de nombreux pays africains d’adopter le système de
synthèse SECAM a comporté à long terme une forte dépendance de ces pays
quant aux fournitures du constructeur français Thomson, qui détenait alors le
brevet SECAM et l’administrait en conditions de monopole. L’assistance
technique en matière de télévision fournie par la France à différents pays de
l’Afrique Occidentale a donc eu l’effet indirect de créer un nouveau marché
intéressant pour ce constructeur français : en 1980, Thomson réalise en effet
10% à 15% de son chiffre d’affaires global avec les pays africains409, parmi
lesquels naturellement le Bénin, puisque les négociations avec la RFA avaient
échoué410. L’insolvabilité éventuelle de nombreux pays en voie de
développement ne représente d’ailleurs pas un obstacle à des politiques de ce
type. En bien des cas en effet

la plupart des pays d’Afrique subsaharienne ne possèdent pas les ressources


financières en devises pour payer ces nouvelles technologies. Des crédits sont
très souvent alloués par les gouvernements des pays d’origine des
transnationales qui fournissent les équipements411.

Il s’agit dans ce cas d’une véritable subvention de la part du pays donateur à


l’économie nationale, une subvention qui est déguisée en crédit humanitaire.
C.S. Kora parle d’ailleurs aussi — nous l’avons vu — de subvention déguisée,
se référant aux rapports de coopération établis entre Canada et Bénin en
matière de télécommunication. En ce cas, d’après Kora, la subvention avait
même été, en un certain sens, mise à la charge du Bénin, obligé d’importer les
appareillages nécessaires au projet sans les soumettre à aucun type de droit412.
Nous avons approfondi ce cas au § 3.3.4.

Notre intention n’est pas de donner un jugement de valeur sur l’action de la


coopération internationale au Bénin. Nous nous limitons ici, conformément aux
objectifs de ce travail, à constater que la nature de négociation des accords
coopératifs établis entre le Bénin et les institutions étrangères d’aide au
développement pendant la période analysée a contribué à l’affirmation dans ce
pays d’une dynamique de développement des médias fondamentalement
hétéronome, c’est-à-dire basée davantage sur des facteurs de nature exogène
que sur la capacité de la part de l’État à planifier le système de communication
nationale en direction d’un développement endogène.

409
J.-A. Tudesq, L’Afrique noire et ses télévisions op. cit., p. 183.
410
A. Tudesq, Les médias en Afrique op. cit., pp. 6-7. Il est inutile de noter que le choix du
PAL aurait de toute façon provoqué des phénomènes de dépendance, en ce cas des producteurs
allemands tels que Siemens et d’autres. Plus tard, les deux systèmes ont été accordés et ont pris
le nom de PAL-SECAM, un processus de synthèse de l’image adopté par la majorité des pays
européens.
411
S.T. Kwame Boafo, Les transferts des nouvelles technologies op. cit., p. 645.
412
C.S. Kora, L’assistance technique du Canada op. cit., p. 43. Plus loin, l’auteur arrive à
affirmer que “à travers sa politique d’aide au développement, le Canada est en train de réaliser
une offensive commerciale, focalisée principalement sur l’Afrique”. Ibidem, p. 45.

115
4.2. Les difficultés d’une planification
Nous pensons qu’il est important de tirer quelques conclusions sur un autre
aspect, lié à la possibilité réelle de la part d’un pays en voie de développement
tel que le Bénin de réaliser une planification efficace de son système
médiatique.

Nous avons vu en effet que bien que la période analysée ait été caractérisée par
un phénomène d’expansion de l’État, le gouvernement béninois n’a pas réussi
à mettre en œuvre des politiques efficaces d’orientation du système de
communication national visant à favoriser le développement du pays. Au
contraire, il obtient tout au plus, l’objectif primaire d’un contrôle rigoureux des
courants d’information internes à la nation.

Nous trouvons deux causes à ce phénomène : la forte influence des facteurs


exogènes précédemment indiqués, et des raisons plus strictement liées aux
qualités intrinsèques des systèmes de communication.

Les systèmes médiatiques sont en effet des systèmes de nature très complexe,
dont la planification implique la prise en considération d’un grand nombre de
variables. On rappellera à ce propos l’affirmation de Ulrich Saxer concernant
l’instrumentalisation des systèmes de communication :

Depuis qu’existent les moyens de communication de masse, les gouvernements


— et d’autres acteurs — tâchent de les instrumentaliser pour leurs buts
politiques et sociaux. (…) En définitive, le but précis est la création de certains
états d’esprit déterminés dans le public, cognitifs ou affectifs, à travers une
offre médiatique à même d’accroître la disponibilité de la population envers ces
objectifs de l’État. La planification du gouvernement peut se rapporter à
l’intégration institutionnelle des médias dans leur ensemble comme aux
différents éléments de la communication médiatique, c’est-à-dire aux
fournisseurs et aux communicateurs, aux chaînes et systèmes de diffusion, aux
offres et aux réceptions médiatiques. Il s’agit de systèmes extrêmement
complexes et aussi d’un cas véritablement difficile de planification et,
éventuellement, de contrôle du système. (…) Les systèmes médiatiques sont
d’une telle complexité que ces systèmes de planification et de contrôle sont
nécessairement réducteurs et simplificateurs, ce qui met en péril leur capacité
fonctionnelle dès l’instant de leur création413.

Quant au cas spécifique des pays en voie de développement, l’auteur remarque


ensuite que
(…) le grand échec des programmes, basés sur la communication médiatique,
de modernisation de nombreux pays en voie de développement devrait éveiller
l’attention de la discipline [des études en communication, N.d.R.], qui est ici
impliquée à son degré maximum. Dans les contextes les plus différents de la
société paraissent s’imposer des lois propres de la communication médiatique

413
U. Saxer, Mass media e società op. cit., pp. 149-150 (traduction de l’auteur et cursives
personnelles).

116
en opposition à toute tentative de réglementation et d’instrumentalisation. La
tentative de s’en servir dans l’intention d’un changement social planifié est
donc problématique autant que la planification des systèmes médiatiques
mêmes414.

A côté des difficultés des pays en voie de développement à disposer des


ressources techniques et financières nécessaires à planifier de manière adéquate
(ou quelque manière que ce soit) leur système des médias, s’ajoutent donc des
obstacles de nature intrinsèque aux systèmes médiatiques mêmes, qui réduisent
ultérieurement la possibilité d’en contrôler et d’en orienter le développement,
surtout vers des objectifs déterminés de progrès économique et social.

Parmi les “lois propres” de la communication qui empêchent une planification


efficace des systèmes médiatiques se trouvent à notre avis les différentes
logiques d’utilisation des médias qui, avec le temps, s’imposent parmi les
individus et/ou les groupes qui forment une société. La manière dont les
personnes utilisent les médias représente en somme une des variables les plus
difficiles à contrôler au sein d’un système de communication.

Nous avons vu par exemple que la tâche d’éduquer les masses rurales du pays a
souvent été confiée à la radiophonie au Bénin, que ce soit de la part du
gouvernement (notamment le gouvernement de la République Populaire), ou de
la part des organismes de la coopération. Toutes ces tentatives semblent s’être
fondées sur une version révisée de l’ancienne théorie hypodermique de la
communication, d’après laquelle la transmission d’un message suffit en elle-
même à garantir sa réception de la part du bénéficiaire415. On part en somme de
l’hypothèse que la diffusion d’un certain message (conseil agronomique ou
principe révolutionnaire, peu importe) suffit à son appropriation par l’auditeur
radiophonique. De plus, on confie l’élaboration finale de ce message à une
discussion collective, favorisée par la présence de nombreux radio clubs
disséminés dans les campagnes du pays. Cette conception assez primitive de la
communication radiophonique bute cependant contre la réalité d’un public
complexe, qui utilise la radio de manière très variée, selon ses exigences
individuelles. Notamment, comme dans d’autres pays, avec le temps, s’impose
parmi la population béninoise un emploi de la radio comme activité secondaire,
pendant qu’on est occupé à d’autres activités. Le développement — au cours
du début des années 1970 — de la technologie à transistor (qui permet la
construction d’appareils toujours plus légers et portatifs) ne fait que contribuer
ultérieurement à cette tendance, permettant une écoute toujours plus
individuelle et distraite du moyen radiophonique. La possibilité de pénétration
efficace à travers la radio est donc mise en doute, ainsi qu’en donne l’exemple
l’épisode suivant reporté par Saxer :

414
Ibidem, p. 150 (cursives personnelles).
415
Sur le succès de la théorie hypodermique, conçue au niveau européen vers les années 1930,
cf. M. Wolf, Teorie delle comunicazioni di massa op. cit., pp. 16-27. La théorie hypodermique
a donné lieu à la plupart des expérimentations de propagande des régimes totalitaires de cette
période. Ce n’est pas un hasard si l’un des ses plus grands défenseur a été le nazi Goebbels.

117
Déjà en 1975, un vieux paysan du Bénin décrivait la radio à un expert
d’évaluation de la FAO de la manière suivante : “La radio est comme un
ivrogne. Elle parle, parle, parle. Mais on ne l’écoute pas !”416.

Une synthèse assez exemplaire de la manière dont les logiques d’utilisation


envisagées et souhaitées par le gouvernement et par la coopération ont été
assez éloignées de la réalité des choses. L’écoute secondaire de la radio, et
notamment l’exigence toujours plus répandue d’en faire un simple passe-
temps, a d’ailleurs contribué — comme nous l’avons vu — à transformer le
modèle des contenus d’une radio originairement rurale telle que Radio Parakou
vers un style plus léger et généralement caractérisé par la diffusion de musique,
inadéquat pour la tâche modernisatrice et progressiste originellement assignée à
l’émetteur.

Un autre facteur de grande complexité est lié aux modalités rapides et


imprévisibles de bien des développements en matière de technologies de la
communication. Outre l’exemple déjà mentionné du transistor (qui accroît, il
est vrai, la couverture du pays, mais qui favorise également une écoute de la
radio de type secondaire) on peut penser à un autre exemple, celui de
l’invention et de la diffusion sur une grande échelle des magnétoscopes, qui ont
eu pour conséquence de rendre obsolète la programmation télévisuelle
traditionnelle de nombreux pays en voie de développement. A ce propos,
Yvonne Mignot-Lefebvre remarque que dans les années 1980

un nouveau venu, le magnétoscope, oublié des planificateurs et souvent aussi


des services douaniers, se taille une large place dans de nombreux États,
alternative domestique à des télévisions officielles jugées médiocres et
orientées ; celles-ci pour combattre les séduisantes vidéo-cassettes
d’importation ont dû acheter toujours plus de programmes de fiction
américains417.

Des facteurs techniques et des facteurs liés à la complexité de la composition


du pôle de réception des processus de communication médiatique semblent en
somme empêcher une planification précise du système de communication
d’une nation afin d’atteindre des objectifs déterminés.

Comme nous l’avons vu, le modèle de développement des médias qui s’est
affirmé au Bénin, est de nature fondamentalement exogène, principalement en
conséquence d’une situation politique et économique spécifique. Ce
phénomène est aggravé, à notre avis, par des facteurs spécifiquement liés à la
nature complexe des systèmes médiatiques, qui contribuent à rendre de fait
impossible une planification des médias soignée et « omnicompréhensive »
comme l’auraient souhaité les gouvernements nationaux pendant la phase
d’expansion de l’État.

416
U. Saxer, Mass media e società op. cit., p. 157.
417
Y. Mignot-Lefebvre, Les États et les cultures nationales op. cit., p. 496.

118
En ce sens, la libéralisation relative du secteur des médias qui a eu lieu au
Bénin à partir des années 1990 peut être interprétée d’une part, comme la
tentative de créer les conditions pour une information pluraliste et
démocratique, mais également comme l’abandon (définitif ?) des velléités de
planification de la part de l’État, face à l’impossibilité de tenir sous contrôle les
différents aspects du développement du système médiatique. C’est l’histoire,
comme toujours, qui décidera si un tournant de ce type est ou non susceptible
de contribuer à une plus grande appropriation, de la part du Bénin et de son
peuple, des technologies de communication présentes sur le territoire national.

4.3 Propositions de recherche


Nous désirons conclure cet essai en suggérant quelques possibles lignes
directrices pour des recherches ultérieures.

Le travail accompli fait ressortir en premier lieu, à notre avis, l’importance


pour le développement des médias du contexte historique où ceux-ci sont
introduits et ensuite diffusés. Nous avons vu en effet qu’au Bénin, dans la
période analysée, des facteurs d’origine généralement politique ou
économique, mais de toute façon de nature historique, ont influencé de manière
décisive le succès de l’introduction de certains moyens (la télévision, par
exemple) et les modalités de diffusion des moyens déjà présents (comme la
radio).

Nous signalons donc, comme première ligne de recherche possible, la


réalisation d’études comparées des histoires des médias dans différents pays en
voie de développement, qui analysent les différentes attitudes adoptées en
matière de communication aussi bien par l’État que par les organismes de la
coopération, à certains moments historiques418.

Il est également nécessaire, à notre avis, d’approfondir l’histoire des médias


béninois en analysant la période successive à celle ici considérée, soit la phase
de libéralisation politique et économique commencée à partir de 1990. Les
années 1990 voient en effet, outre la libéralisation de certains secteurs
médiatiques, l’introduction et le développement d’une nouvelle et importante
technologie, celle du réseau internet, et en général des applications de la
télématique. Nous reportons ci-dessous, à titre d’exemple et de suggestion, une
adaptation du schéma de l’histoire béninoise, dans lequel ont été intégrés les
deux aspects principaux du développement des médias pendant les années
1990.

418
En ce qui concerne le Bénin et les pays proches, un travail de ce type a été réalisé, mais
limité à l’histoire de la liberté de presse, par l’expert béninois René Bewa. Cf. R.E. Bewa,
Liberté de la presse en Afrique. Cas du Bénin et du Togo, Mémoire de maîtrise es-sciences
juridiques, UNB/FASJEP, Abomey-Calavi 1982.

119
Figure 4 – Tendances de l’histoire des médias béninois et introduction du réseau internet

1958 1972 1975 1988 1990 1995


indépendance Kérékou au proclamation de la Entrée FMI Constitution Introduction de
par rapport à la France pouvoir République Populaire libérale l’internet
République du 1ère transition République Populaire 2ème transition République du Bénin
Dahomey du Bénin

Politique Politique Développement


de centralisation libérale du réseau

Comme nous l’avons indiqué dans la partie introductive de ce travail, tout au


long de la période considérée, on confie souvent aux nouvelles technologies la
tâche de contribuer au développement économique et social des pays pauvres,
ou du moins on espère que ce développement sera effectif. A notre avis, pour
évaluer d’une manière objective les possibilité réelles d’un apport positif et
significatif de ces nouvelles technologies aux économies et aux sociétés des
pays en voie de développement, il est nécessaire de faire des études
préliminaires sur les conditions historiques où ces technologies ont été
introduites et successivement diffusées, analogue à l’étude développée dans cet
essai. Nous estimons en effet avoir démontré que de ces conditions
préliminaires dépendent en grande partie les processus successifs
d’appropriation des moyens de la part du peuple et de l’État, processus
nécessaire et propédeutique à une utilisation des technologies adaptées aux
différentes exigences nationales.

Nous confions à nous-mêmes et/ou à ceux qui voudraient contribuer à la


connaissance de ce magnifique pays la tâche de réaliser une telle étude.

120
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