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05/01/2010

Contribution de Louis Gallois


aux travaux du Comité national des États généraux de l’industrie

Cette contribution se fonde sur trois principes, qui semblent faire l’objet d’un large consensus au
sein du Comité national et pourraient être mis en exergue dans l’introduction du rapport :
• l’industrie est indispensable à la prospérité française et européenne : même si la
contribution de l’industrie au PIB a été divisée par deux depuis 1950, elle exerce un effet
d’entrainement sur toute l’économie et notamment sur les services. Elle joue un rôle essentiel
en matière d’emploi, de commerce extérieur et d’indépendance technologique ;
• qui dit industrie dit production : l’éclatement de la bulle Internet a confirmé la fragilité des
modèles d’entreprises industrielles « sans usines ». Elles sont sujettes à une érosion et à une
dispersion rapides des compétences, qui se soldent par une perte irréversible de
compétitivité ;
• les avantages compétitifs ne doivent rien au hasard, il faut les conquérir et les défendre.
L’industrie française, par exemple, doit ses points forts à une politique volontariste et ciblée
de « grands programmes ».
*
* *
Pour alimenter le débat, voici quelques constats et propositions. La présentation en deux parties
s’inspire du « pré-projet de trame de rapport » : constats, puis enjeux et propositions.

1- Constats

a. La concurrence internationale s’intensifie


• Le « bulldozer chinois » est en route et aucun secteur n’échappera à la pression. Prenons la
mesure de l’évolution industrielle des pays émergents : après s’être imposés avec des produits
à faible contenu technologique, ils investissent dans la formation et remontent activement les
« chaînes de valeur ». Les positions européennes sont précaires, même sur les marchés de
niche (machines outils en Allemagne, industrie du luxe en France...).
• Ne sous-estimons pas l’intervention des pouvoirs publics aux Etats-Unis. Depuis des
décennies, l’administration s’emploie à orienter l’industrie vers les secteurs de haute
technologie, en finançant massivement la recherche des entreprises (10% à 20% selon les
estimations), en orientant la recherche publique sur les secteurs les plus prometteurs (TIC,
nanotechnologies, biotechnologies, aéronautique, espace) et en exploitant pleinement la
complémentarité entre programmes civils et militaires. Face à la crise, les Etats-Unis
semblent prêts à tout pour relancer leur économie, en tirant parti d’un dollar au plus bas et
d’un plan de « stimulation » sans précédent (787 milliards de dollars).

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b. L’Europe a besoin d’une politique industrielle
• L’existence de la monnaie unique accélère la spécialisation industrielle des territoires au
sein de l’Euroland. Les pays comme l’Allemagne, dont les produits restent compétitifs en
dépit des effets de change, conservent leur tissu industriel. D’autres comme l’Espagne et
l’Italie sont plus sensibles au facteur « coût », et leur industrie est durement touchée par la
crise et la faiblesse du dollar. La France est dans une situation intermédiaire : l’avenir de son
industrie dépend fortement des orientations politiques qui seront retenues dans les prochains
mois.
• La Commission européenne privilégie la politique de concurrence au détriment de la
politique industrielle. Pendant près de trente ans, soutenir à Bruxelles que les pouvoirs publics
avaient intérêt à se doter d’une stratégie industrielle, c’était se rendre suspect de défendre des
intérêts nationaux ou des activités vouées au déclin. En 2000, la stratégie de Lisbonne a
reconnu l’objectif de « conservation d’une base industrielle en Europe », mais les positions
ont peu évolué en pratique.
• Il revient aux États membres de donner une impulsion politique, séparément ou dans le
cadre de coopérations renforcées. La France dispose de sérieux atouts : la légitimité acquise
dans la gestion de la crise, au deuxième semestre 2008, et une « boîte à outils » bien fournie
pour promouvoir le développement industriel et technologique des entreprises. Si la France
souhaite porter ses ambitions au niveau européen, l’Allemagne est un partenaire
incontournable.
Dans l’Europe d’aujourd’hui, s’il est un domaine dans lequel la notion de « moteur
franco-allemand » a un sens, c’est bien celui de l’industrie !

c. Les compétences sont difficiles à mobiliser


Avant même d’analyser la démographie européenne et les problèmes économiques et sociaux que
pose son évolution à long terme, il convient de rappeler les difficultés rencontrées par les
entreprises aujourd’hui.
• L’industrie européenne manque d’ores et déjà de ressources humaines qualifiées. A titre
d’exemple, dans le secteur aéronautique et spatial, environ 12 500 postes d’ingénieurs
débutants sont à pourvoir chaque année. Le nombre de candidatures ne dépasse pas 9 000. Ne
nourrissons pas d’illusion sur les conséquences d’un tel déséquilibre : si la France et l’Europe
ne parviennent pas à susciter davantage d’engouement pour les carrières scientifiques et
techniques chez les jeunes diplômés, elles verront leur industrie s’éroder au profit d’autres
régions du monde, en particulier l’Inde et la Chine.
• La défiance croissante envers le progrès technique dégrade l’image de l’industrie, qui
pâtit déjà en France du souvenir de restructurations massives et douloureuses, surtout dans
l’Est et dans le Nord. Les plus jeunes tendent à oublier que l’innovation est l’un des leviers du
développement durable, et que la planète a besoin d’ingénieurs. Il est nécessaire de corriger
cette image pour donner un nouvel élan à la politique industrielle.

d. La « révolution verte » recèle autant de risques que d’opportunités


La notion de développement durable présente désormais un caractère structurant, pour toutes les
entreprises françaises et européennes. Néanmoins pour l’industrie, l’issue de la « révolution

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verte » est incertaine. Le scénario le plus favorable serait que les entreprises, accompagnées par
les pouvoirs publics, innovent dans les « technologies vertes », conquièrent de nouveaux marchés
et créent des emplois. Mais il se peut aussi que les contraintes réglementaires, en matière de
protection de l’environnement ou de prévention du changement climatique, s’accumulent au
point de devenir insupportables dans un contexte de crise. Il convient donc de trouver le juste
équilibre entre réglementation et soutien à l’innovation : la « révolution verte » doit donner un
nouveau souffle à notre industrie, et non l’asphyxier.
Aujourd’hui, force est de constater que dans l’opinion publique, la protection de l’environnement
est plus souvent opposée qu’associée au développement de l’industrie. La construction d’usines
suscite des réactions de plus en plus virulentes d’une partie de la population, et après le syndrome
NIMBY (Not In My Backyard, pas dans mon jardin) apparaît le syndrome BANANA (Build
Absolutely Nothing Anywhere Near Anything, ne construisez absolument rien où que ce soit près
de quoi que ce soit).

2- Enjeux et propositions

a. La cohérence des politiques publiques


• Le succès de la politique industrielle suppose, avant tout chose, que les politiques générales
favorisent ou ne défavorisent pas trop l’industrie. A ce titre, le Conseil national des États
généraux de l’industrie pourrait s’intéresser :
- à la politique fiscale
Dans son rapport du 7 octobre 2009, le Conseil des prélèvements obligatoires rappelle que
« la France fait davantage reposer ses prélèvements sur les entreprises (39%) que sur les
ménages par rapport aux autres pays européens (29%) » et que « ces prélèvements des
entreprises frappent très majoritairement les facteurs de production », en particulier le
travail. N’est-il pas temps, face à la crise, d’ouvrir le débat sur la répartition des charges
entre les entreprises et les ménages ? La réforme de la taxe professionnelle semble aller
dans le bon sens ; il convient de vérifier son impact réel sur les entreprises industrielles.
- à la politique monétaire
Face à un dollar en baisse et à un yuan chinois sous-évalué, l’euro fait figure de « variable
d’ajustement ». Si cette situation perdurait, l’industrie européenne ferait les frais de la
relance de l’économie mondiale. Pour éviter la réalisation d’un tel scénario, ne faut-il pas
ramener la gouvernance de l’euro sur un terrain politique, et veiller à une prise en compte
équilibrée des enjeux liés d’une part à l’inflation, d’autre part à la compétitivité des
entreprises européennes ?
On notera que les Japonais, confrontés à un problème similaire, se montrent beaucoup
plus actifs que les Européens. Le ministre des finances Hirohisa Fuji a ainsi émis l’idée
d’un communiqué du G7 sur le change, et laissé entendre qu’il serait prêt à faire appel aux
banques centrales européenne et américaine pour stopper la hausse du yen. Pourquoi ne
pas s’en inspirer ? A tout le moins, porter le débat au niveau mondial semble judicieux.

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- à la réglementation de l’activité économique
La sensibilité croissante des citoyens à certains enjeux (accès à l’information, sécurité
sanitaire, protection de l’environnement...) aboutit au renforcement des obligations
réglementaires des industriels. Sans aucunement mettre en cause le bien fondé de cette
évolution, ne pourrait-on pas systématiquement évaluer l’impact des textes sur la
compétitivité des entreprises, tant au niveau français qu’européen ?
Un exemple d’actualité : les produits financiers dérivés, que les entreprises industrielles
utilisent pour se prémunir contre les risques de variation des taux de changes. La
Commission européenne souhaite renforcer la réglementation applicable aux transactions
sur les produits dérivés, mais sans faire de distinction entre les banques et les entreprises
industrielles. Il en résulterait de fortes contraintes sur la trésorerie des entreprises
européennes qui vendent leurs produits en dollars, et cela dégraderait encore leur position
compétitive face à leurs concurrents américains.

• Le succès de la politique industrielle dépend ensuite de son articulation étroite avec les
politiques de formation, de recherche et d’innovation, dans une perspective de long terme.
Plusieurs exemples étrangers nous enseignent que cette combinaison est décisive : Etats-Unis,
Japon, Corée…
En se replaçant dans le contexte français, le Comité national pourrait recommander
l’alignement de la politique industrielle et de la stratégie nationale de recherche et
d’innovation (SNRI), portée par le ministère chargé de l’enseignement supérieur et de la
recherche.

b. Les outils de la politique industrielle


En France, l’État dispose de nombreux outils pour soutenir le développement industriel et
technologique des entreprises. Plusieurs ont fait leurs preuves, certains pourraient être complétés
ou améliorés.
• Les pôles de compétitivité sont devenus les « écosystèmes » de référence du paysage
industriel français. Ils ont contribué à renforcer les liens entre grands groupes, PME et centres
de recherche, dans une logique partenariale et de long terme. Cependant, il serait souhaitable
que les universités et les grandes écoles participent davantage aux projets et à la gouvernance
des pôles.
• Les pourvoyeurs de fonds propres ou assimilés (OSEO, FSI) ont un rôle essentiel : ils
accélèrent la croissance des PME innovantes et la consolidation des filières. L’État pourrait
augmenter leurs moyens afin de combler le déficit en entreprises de taille intermédiaire (ETI)
dans le tissu industriel français.
• Le crédit d’impôt recherche est un dispositif léger et puissant, auquel nous devons
probablement le maintien de l’effort de recherche des entreprises françaises pendant la crise.
Certains dénoncent les effets d’aubaine et la part trop grande des institutions financières
parmi les bénéficiaires – mais supprimer cet outil serait une erreur. Il conviendrait peut-être
de l’améliorer sur certains points : concentration sur l’industrie, déplafonnement au moins
partiel, éligibilités de certaines dépenses d’innovation…

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• Entre le soutien à la recherche et l’aide au lancement des programmes industriels, il manque
sans doute dans le dispositif français des outils de financement dédiés aux pilotes
industriels – également appelés démonstrateurs ou plateformes d’intégration technologique.
Les pilotes industriels sont un facteur clef de réussite des grands programmes à fort contenu
technologique. Ils permettent :
o d’éprouver les technologies en « vraie grandeur » dès la sortie du laboratoire ;
o de maîtriser l’intégration de systèmes complexes ;
o de rassembler les parties prenantes en amont du projet, et ainsi
- de faciliter les processus d’industrialisation,
- de bâtir de véritables filières industrielles, cohérentes et pérennes ;
o de franchir plus vite les seuils technologiques conférant aux entreprises des avantages
compétitifs.
A contrario, l’absence de pilote accroît les risques industriels (cf. les difficultés rencontrées
par Boeing dans le développement du B787) et peut coûter cher à l’ensemble d’une filière.
Le rapport de la commission sur le grand emprunt met l’accent, à juste titre, sur l’importance
des pilotes ou démonstrateurs, jusqu’ici mal financés.
• Les grands programmes qui ont structuré l’industrie française au siècle dernier ne sont pas
un modèle dépassé. Ils ont au contraire démontré leur pouvoir d’entraînement, associant
l’opinion publique à de grandes réussites technologiques et industrielles (Airbus, Ariane,
TGV). Aujourd’hui, ils permettraient de renforcer la coopération entre la France et
l’Allemagne sur des projets bien identifiés.
Certains domaines ou secteurs d’activité se prêtent particulièrement aux grands programmes :
- les industries de souveraineté (sécurité, défense),
- l’industrie aéronautique et spatiale, où des succès éclatants (Airbus, Ariane) ont couronné
une ambition politique que le marché n’aurait pas suffi à réaliser,
- le secteur de l’énergie, où la politique européenne manque encore d’unité et d’ambition
face aux politiques américaine et chinoise,
- le développement durable, où des efforts importants s’imposent pour développer les
« technologies vertes » les plus compétitives (biocarburants, véhicules électriques,
maisons neutres en carbone, énergies renouvelables, capture du carbone...).

L’État dispose donc d’outils éprouvés et complémentaires pour mener une politique industrielle
ambitieuse, ciblée sur l’innovation. Il peut aussi renforcer de manière indirecte la compétitivité
des entreprises françaises, par son action en matière de prospective, d’intelligence économique ou
de normalisation.
Les enjeux de la normalisation sont souvent sous-estimés. A titre d’exemple, EADS s’emploie à
promouvoir, au niveau européen puis mondial, un standard de PLM (Product Life Management,
gestion du cycle de vie des produits). Il ne s’agit pas seulement d’un standard informatique, mais
d’une façon d’organiser les relations entre donneurs d’ordre et sous-traitants, qui structure le tissu
industriel. Si EADS ne défendait pas activement son modèle d’organisation, il est probable que
son concurrent américain finirait par imposer le sien à l’ensemble de la filière.

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c. La formation et la promotion des métiers de l’industrie
Au-delà des mesures de politique industrielle au sens strict, il est indispensable d’ouvrir le débat
sur la mobilisation des compétences.
• Il est urgent de redonner aux jeunes diplômés le goût de l’économie réelle. En France, les
classes préparatoires et les écoles d’ingénieurs parviennent à attirer des meilleurs lycéens des
séries scientifiques mais elles ne les orientent pas vers l’industrie. Plus d’un quart des
polytechniciens choisissent de faire carrière dans la finance, et certaines années, presqu’aucun
des diplômés de Sup’Aéro ne choisit l’aéronautique ! Les écoles d’ingénieurs doivent
retrouver leur vocation première, la préparation aux carrières scientifiques et techniques. Il en
va de même des universités, qui pourraient être davantage orientées vers la préparation aux
carrières « industrielles ».
• Il est tout aussi urgent d’engager la réforme et la réhabilitation des filières
professionnelles et techniques dans l’enseignement secondaire et supérieur, un véritable
« serpent de mer » dont personne ne s’est emparé depuis des décennies. Une telle réforme
nécessitera des moyens financiers, mais la relance de notre industrie est à ce prix.
• Certains de nos voisins européens disposent d’un système performant d’apprentissage et de
formation continue. La France pourrait avoir intérêt à renforcer la coopération avec
l’Allemagne dans ce domaine, et ne pas se concentrer uniquement sur l’harmonisation des
filières et la mobilité des étudiants dans l’enseignement supérieur.

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La France a donc les moyens de mener une politique industrielle ambitieuse, fondée sur
l’innovation ; elle pourrait y associer l’Allemagne, dans le cadre de grands programmes.
Cependant, cette politique est soumise à un préalable, qui est également une condition de son
succès : l’élaboration d’un nouveau compromis social, fondé sur la conviction partagée que
la France doit disposer d’une industrie forte. Le principal enjeu des États généraux de
l’industrie est de créer les conditions de ce compromis, qui suppose une plus grande implication
des partenaires sociaux. Cela soulève des questions de gouvernance, de dialogue social et de prise
de responsabilités, qui ne devront pas être occultées.
Dans son discours du 15 octobre, le ministre chargé de l’industrie ne parlait pas seulement d’un
nouveau compromis, mais d’un nouveau « pacte social ». Cela s’entend à plusieurs niveaux :
• au sein de l’entreprise, entre les partenaires sociaux ;
• entre les participants aux États généraux de l’industrie : syndicats, entreprises, élus,
administrations ;
• entre l’ensemble de la société et l’industrie.
Le dernier point est le plus ambitieux : réconcilier les Français avec l’industrie, avec leur
industrie, et créer dans notre pays une nouvelle dynamique de développement économique.

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