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Gilles Bourque et Gilles Dostaler

Respectivement sociologue (département de sociologie) et économiste (département de science économique) À l’Université du Québec à Montréal

(1980)

Socialisme et indépendance

Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay, bénévole, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi Courriel: jmt_sociologue@videotron.ca Site web: http://pages.infinit.net/sociojmt

Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales" Site web: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html

Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi Site web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm

Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance (1980)

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Cette édition électronique a été réalisée par Jean-Marie Tremblay, bénévole, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi à partir de :

Bourque (Gilles) et Dostaler (Gilles), Socialisme et indépendance. Montréal : Éditions du Boréal Express, 1980, 224 pages.

Professeur de sociologie à l'Université du Québec à Montréal, Gilles Bourque a été membre du comité de rédaction de "Parti pris" et directeur de la revue "Socialisme québécois". Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont "L'État capitaliste et la question nationale".

Gilles Dostaler est professeur au département de sciences économiques de l'Université, du Québec à Montréal et il est membre du bureau fédéral de la Fédération nationale des enseignants québécois. Il a également été membre des comités de rédaction des revues "Parti pris" et "Socialisme québécois". Il est l'auteur de "Valeur et prix: histoire d'un débat", et de "Marx, la valeur et l'économie politique".

[Autorisation accordée jeudi le 26 juin 2003 par les deux auteurs de diffuser librement cette oeuvre]

par les deux auteurs de diffuser librement cette oeuvre] Gilles Bourque : bourque.gilles@uqam.ca Gilles Dostaler :

Gilles Bourque : bourque.gilles@uqam.ca Gilles Dostaler : dostaler.gilles@uqam.ca

Polices de caractères utilisée :

Pour le texte: Times, 12 points. Pour les citations : Times 10 points. Pour les notes de bas de page : Times, 10 points.

Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2001 pour Macintosh.

Mise en page sur papier format LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)

Édition complétée le 8 juin 2004 à Chicoutimi, Québec.

sur papier format LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’) Édition complétée le 8 juin 2004 à

Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance (1980)

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Table des matières

Présentation du livre par l’éditeur Présentation des auteurs Texte liminaire, mars 1980.

Introduction

I. La continuité d'un discours critique

Les textes et leur contexte

II. Une société à analyser

Le Québec

a) b) Être à gauche au Québec

III. Une société à transformer

a)

b)

c)

À propos du marxisme

À propos du socialisme

À propos du parti

1. Gilles Dostaler, “Le RIN: un parti de gauche?

Un article repris de la revue Parti Pris, vol. 1, No 5-6, janvier-février 1967. [in ouvrage de Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance, pp. 53 à 68. Montréal: Éditions du Boréal-Express, 1980, 224 pages.]

I. Historique

II. L'organisation du RIN

III. Les figures dominantes du parti

IV. Les membres du RIN

V. Les élections

VI. Conclusion

2. Gilles Bourque, “Le congrès du RIN ou l'échec à la droite”.

Un article repris de la revue Parti pris, vol 5, n˚ 2-3, octobre-novembre 1967. [in ouvrage de Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance, pp. 69-79. Montréal: Éditions du Boréal-Express, 1980, 224 pages.]

I. La droite

II. La gauche

Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance (1980)

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IV. Conclusion

3. Gilles Dostaler, “Une entrevue avec René Lévesque”.

Un article repris de la revue Parti pris, vol 5, n˚ 2-3, octobre-novembre 1967. [in ouvrage de Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance, pp. 81-87. Montréal: Éditions du Boréal-Express, 1980, 224 pages.]

4. Gilles Bourque, “On n'est pas le Congo”.

Un article originalement publié dans la revue Parti Pris, vol. 5, n˚ 5, février 1968. [in ouvrage de Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance, pp. 89-92. Montréal: Éditions du Boréal-Express, 1980, 224 pages.]

5. Gilles Bourque, “Encore le MSA”.

Un article repris de la revue Parti-pris, vol. 5, n˚ 6, mars 1968. [in ouvrage de Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance, pp. 93-96. Montréal: Éditions du Boréal-Express, 1980, 224 pages.]

6. Gilles Dostaler, “Nègres Blancs d'Amérique”.

Un article repris de la revue Parti pris, vol. 5, n˚ 8, été 1968. [in ouvrage de Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance, pp. 97-100. Montréal:

Éditions du Boréal-Express, 1980, 224 pages.]

7. Gilles Bourque, Gilles Dostaler, Luc Racine, “Pour un mouvement socialiste et indépendantiste”.

Un article originalement publié dans la revue Parti pris, vol. 5, n˚ 8, été 1968. [in ouvrage de Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance, pp. 101-

111. Montréal: Éditions du Boréal-Express, 1980, 224 pages.]

I. Parti pris et la gauche socialiste et indépendantiste

II. La montée de la petite bourgeoisie technocratique et le MSA

III. Fédéralisme ou indépendance de droite

IV. Un mouvement socialiste et indépendantiste

V. De la souveraineté à la libération nationale

8. Gilles Bourque, “En réponse à Pierre Vallières”.

Un article originalement publié dans la revue Socialisme québécois, n˚ 23, 1972. [in ouvrage de Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance, pp. 113-

124. Montréal: Éditions du Boréal-Express, 1980, 224 pages.]

I. La nation prolétaire

II. La bourgeoisie américano-canadian

III. Lutte de classes et lutte nationale

IV. Entrisme et étapisme

V. Contradiction principale et contradiction secondaire

VI. Le Parti québécois

VII. La conscience des masses

VIII. Sur le gauchisme

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9. Gilles Bourque, “Le Parti québécois dans les rapports de classes”.

Un article publié dans la revue Politique aujourd'hui, Paris, n˚ 7-8, 1978, pp. 83 à 91. [Dossier : Québec : de l'indépendance au socialisme] [in ouvrage de Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance, pp. 125-135. Montréal: Éditions du Boréal-Express, 1980, 224 pages.]

10. Gilles Bourque, “La nouvelle trahison des clercs”.

Un article originalement publié dans Le Devoir, Montréal, 8 janvier 1979, pp. 5 et 6 et le 9 janvier pp. 5 et 6. [in ouvrage de Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance, pp. 137-153. Montréal: Éditions du Boréal-Express, 1980, 224 pages.]

I. L'ombre duplessiste

a) Les finesses d'un vieux renard

b) La crise et la réorganisation des rapports de force

c) Duplessis et la paysannerie

d) Le nationalisme de Duplessis

II. La révision péquiste

a) Grandeur et misère de l'indépendantisme

b) Jeux de mots et Jeux de sociétés

c) Péquisme et classe ouvrière

d) Duplessis, Lévesque et après

e) Trahison

11. Gilles Bourque, “Petite bourgeoisie envahissante et bourgeoisie ténébreuse”.

Un article publié dans la revue Cahiers du Socialisme, n˚ 3 Printemps 1979, pp. 120 à 161. [Article reproduit dans le livre de Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance, pp. 155 à 184. Montréal: Éditions du Boréal-Express, 1980, 224 pages.]

1. Le parti de qui ?

2. Le procès de transformation de la lutte des classes

3. La préhistoire du P.Q.

4. Le Parti de la souveraineté-association

5. Un double procès

5.1 l'État canadien

5.2 Le passage à l'État keynésien

5.3 Une base d'accumulation

6. La bourgeoisie québécoise

7. Formes et contradictions au sein du capital québécois

8. L'alliance péquiste

8.1 Potentialités des alliances

8.2 Les limites de l'alliance

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9. Les quatre pôles de l'horizon péquiste

10. La déviation péquiste

11. Mais en pratique

12. Mille fois sur le métier

12 Gilles Dostaler, “La crise et le gouvernement du parti québécois”.

Un article publié dans la revue Cahiers du Socialisme, Montréal, n˚ 4, automne 1979. [Texte reproduit dans l'ouvrage de Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance, pp. 185 à 214). Montréal: Les Éditions du Boréal-Express, 1980, 224 pages.]

I. La conjoncture

a) De la récession de 1974 à celle de 1979

b) Une crise qui s'approfondit depuis dix ans

II. La crise

a) Les analyses traditionnelles

b) Les analyses marxistes

III. L'offensive contre les travailleurs

a) L'inflation et le chômage

b) L'attitude des gouvernements

c) Un retour à droite

d) L'augmentation des profits

IV. Le Québec

a) Éléments structurels

b) La conjoncture politique

c) L'analyse du gouvernement du Parti québécois

d) La politique du gouvernement du Parti québécois

V. Conclusion

Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance (1980)

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Gilles Bourque et Gilles Dostaler Université du Québec à Montréal

Socialisme et indépendance.

du Québec à Montréal Socialisme et indépendance . Montréal: Éditions du Boréal Express, 1980, 224 pages.

Montréal: Éditions du Boréal Express, 1980, 224 pages.

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Présentation du livre

(description au verso du livre)

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Écrits au fil des événements, les textes de ce livre illustrent le chemine- ment d'une pensée née à la revue "Parti pris", au cœur des affrontements entre la gauche et la droite du Rassemblement pour l'indépendance nationale. Préco- nisant l'indépendance du Québec, mais critique depuis les débuts à l'égard du courant dominant au RIN, et encore davantage à l'égard du Parti québécois, refusant d'emblée l'aventure felquiste, cette pensée s'inscrit dans le débat et les luttes pour la création d'un mouvement socialiste québécois. Les auteurs montrent, à ce dernier titre, comment il ne suffit pas de substituer le marxisme au nationalisme, pour que les chemins de la libération s'ouvrent d'eux-mêmes.

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Présentation des auteurs

(description au verso du livre)

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Professeur de sociologie à l'Université du Québec à Montréal, Gilles Bourque a été membre du comité de rédaction de "Parti pris" et directeur de la revue "Socialisme québécois". Il est l'auteur de plusieurs ouvra- ges, dont L'État capitaliste et la question nationale.

bourque.gilles@uqam.ca

Gilles Dostaler est professeur au département de sciences économiques de l'Université, du Québec à. Montréal et il est membre du bureau fédéral de la Fédération nationale des enseignants québécois. Il a également été membre des comités de rédaction des revues "Parti pris" et "Socialisme québécois". Il est l'auteur de "Valeur et prix : histoire d'un débat", et de "Marx, la valeur et l'économie politique".

dostaler.gilles@uqam.ca

Note : les photos datent de 1980.

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Socialisme et indépendance

Texte liminaire

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Les premiers textes de ce recueil ont subi des retouches mineures au plan stylistique. Nous avons veillé, bien sûr, à ne pas altérer l'intégralité du sens de chacun des articles reproduits. On nous excusera, nous l'espérons, d'avoir voulu épargner au lecteur les lourdeurs et les incongruités linguistiques les plus criantes de nos premiers écrits.

L'introduction a été achevée en novembre 1979. Elle a été remaniée à la suite de commentaires critiques fort pertinents que plusieurs personnes ont bien voulu nous faire. Nous tenons à remercier, sans vouloir les engager, Paul- R. Bélanger, Dorval Brunelle, Antoine Del Busso, Madeleine Gagnon, Lizette Jalbert, Anne Legaré, Jacques Peltier, Jean-Marc Piotte, Luc Racine, Louis- Bernard Robitaille et Yves Vaillancourt.

Gilles Bourque

Gilles Dostaler

mars 1980

Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance (1980)

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Introduction

Par Gilles Bourque et Gilles Dostaler

I. La continuité d'un discours critique

Les textes et leur contexte

II. Une société à analyser

Le Québec

a) b) Être à gauche au Québec

III. Une société à transformer

a)

b)

c)

À propos du marxisme

À propos du socialisme

À propos du parti

I - La continuité d'un discours critique

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Ce livre ne constitue pas une anthologie de textes publiée pour mémoire, mais une intervention politique dans la conjoncture actuelle au Québec. Cette conjoncture a comme toile de fond un état de récession économique larvée et généralisée à l'échelle mondiale. Au plan politique, cette conjoncture est dominée par la présence du Parti québécois à la tête du gouvernement et la

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perspective du référendum sur la « souveraineté-association ». L'élection du Parti québécois, en novembre 1976, a profondément bouleversé la scène politique. Généralement mal prévue par la gauche, cette situation a aggravé sa division et son impuissance. Elle a accentué, de la même manière, les conflits au sein de chaque centrale syndicale de même qu'entre elles. La difficulté qu'éprouvent les centrales syndicales à définir une position claire sur la ques- tion nationale illustre à merveille la confusion qui règne actuellement dans les organisations des travailleurs.

Cette confusion n'est cependant pas le simple résultat d'une difficulté d'analyse ou encore celui d'une incapacité congénitale du mouvement ouvrier

de définir une position autonome sur la question nationale. Nous croyons, au contraire, qu'elle manifeste l'efficacité réelle du discours nationaliste péquiste au sein des organisations de la classe ouvrière. Or, l'une des caractéristiques fondamentales de ce discours est d'entretenir une savante confusion sur la nature même du projet politique proposé. Indépendance, souveraineté, asso-

mais de plus en plus difficile

ciation, confédération, tout devient synonyme à définir.

La pratique politique du Parti québécois conduit, sous la forme limite des États-associés, à un réaménagement des pouvoirs au sein de la Confédération canadienne et non à la véritable indépendance politique du Québec. Ainsi nous parle-t-on d' « une nouvelle formule constitutionnelle » qui vise à assurer « au Québec la plus grande autonomie » possible 1 . Ainsi nous propose-t-on « d'allier l'autonomie politique avec l'interdépendance économique 2 ». Il s'agirait de ne pas « faire éclater le cadre économique canadien 3 », tout en de- venant souverains. « La souveraineté assure une entière autonomie 4 », nous diton, mais dans le même souffle on nous propose d'aliéner une partie impor- tante de l'indépendance politique de ce Québec à construire dans des instances associatives gérant les aspects les plus importants de la politique économique de la nouvelle « confédération ». La dernière version de la souveraineté- association n'est qu'une autre des valses sémantiques mille fois reprises depuis la fondation du Parti québécois. Cette rhapsodie aux multiples modulations doit être analysée autrement que comme une tactique habile ou encore, simple variation sur le même thème, comme une manœuvre machiavélique visant à cacher le véritable projet du parti.

Le huitième congrès du Parti québécois a d'ailleurs constitué une excel- lente illustration de l'analyse que nous développons dans cet ouvrage. Il s'agis- sait alors, pour le Conseil exécutif du parti, de faire passer une résolution

1 La nouvelle entente Québec-Canada, Gouvernement du Québec, Québec, Éditeur officiel, p. 51.

2 Idem, p. 52.

3 Idem, p. 54.

4 Idem.

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prévoyant un second référendum en cas d'échec des négociations avec le Canada à la suite d'un premier référendum. Il s'agissait aussi de préciser les modalités de la souveraineté-association, celle en particulier concernant l'union monétaire. On vit se succéder au micro, en plénière et dans les ateliers, les ténors du parti, en particulier Jacques Parizeau - jadis partisan de l'exis- tence d'une monnaie séparée pour le Québec -, Rodrigue Tremblay et Jacques- Yvan Morin, pour contrer toute velléité de modification ou d'amendement des propositions de la direction du parti. Les rares opposants qui prenaient la parole en plénière - jeunes et inexpérimentés pour la plupart - étaient les parti- sans d'une véritable indépendance du Québec !

On eut facilement raison de ces rêveurs. La seule ombre au tableau pour René Lévesque fut l'élection à la vice-présidence du parti de Louise Harel, candidate de « l'aile radicale » (indépendantiste et, majoritairement, social- démocrate), contre Pierre Renaud, l'homme de confiance du chef. Mais on s'est chargé depuis de bien circonscrire et baliser le pouvoir dont pouvait disposer Mme Harel. Ces événements déçoivent et déchirent les vrais indé- pendantistes, qui ont vu René Lévesque travailler le plus souvent à les marginaliser politiquement au sein du Parti québécois, comme cela a été le cas, au moment des élections de novembre 1979, dans les comtés de Prévost et de Maisonneuve. Nous croyons quant à nous que l'indépendance politique du Québec ne peut être actuellement réalisée sans qu'elle soit inscrite dans l'ensemble des luttes des classes populaires pour le socialisme. Sous la direc- tion des intérêts reliés au capitalisme québécois, ni l'indépendance politique ni la pleine égalité entre les peuples québécois et canadien ne sauraient être réalisées.

Les socialistes, tout comme les indépendantistes, ont eu plusieurs fois l'occasion de perdre leurs illusions depuis la formation du premier cabinet de René Lévesque et depuis le premier budget de Jacques Parizeau.

De même les syndiqués du secteur public ont été surpris et déçus de l'attitude politique du Parti québécois lors des négociations du dernier Front commun. La loi 62 n'a alors été qu'un exemple de politique patronale fort semblable à celle des gouvernements qui ont précédé celui du PQ. Les socialistes illusionnés par le MSA et le PQ de l'opposition sont surpris et déçus par les « révisions déchirantes et malaisées » auxquelles procède le parti au pouvoir afin de ne pas effrayer les « investisseurs ». Ceux-ci sont d'ailleurs agréablement surpris, à l'exception de quelques trouble-fête comme la com- pagnie Sun Life ou General Dynamics, dont l'attitude permet providentielle- ment au gouvernement de se donner une allure radicale au moment où il a déjà perdu beaucoup de plumes « sociales-démocrates ». Les récentes déclarations du patronat en témoignent 1 .

1 Voir à ce propos les déclarations de janvier 1980 du Conseil du patronat du Québec.

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Il n'y a, dans tout cela, rien de vraiment surprenant, pour qui veut aller au- delà des discours et chercher à analyser les rapports entre les classes et les groupes sociaux. La politique actuelle du Parti québécois et l'attitude de ses dirigeants était prévisible dès la formation du MSA. Il n'y a jamais eu de « virage à droite » spectaculaire du PQ une fois au pouvoir ou d'édulcoration d'un projet initial, indépendantiste et social-démocrate. Il suffit de relire Option-Québec 1 , publié par René Lévesque en 1968, et de le comparer à La Passion du Québec 2 , paru dix ans plus tard, ou encore de comparer les déclarations de Lévesque alors qu'il est chef du gouvernement à celles qu'il faisait au moment où il quittait le Parti libéral et fondait le Mouvement souveraineté-association.

Il ne s'agit pas là à notre avis de l’œuvre machiavélique et préméditée d'un homme ou d'un groupe d'hommes, les anciens du Parti libéral, qui dominent depuis toujours le Parti québécois, mais d'une réalité découlant des forces sociales qui composent et appuient le Parti québécois. L'énoncé de politique économique que l'on retrouve dans Bâtir le Québec, s'il a le mérite d'étaler clairement les partis pris pro-capitalistes du gouvernement, n'en reste pas moins en parfaite concordance avec l'essentiel du projet politique du MSA-PQ depuis sa fondation. Cela, donc, pouvait être prévu en 1968. Cela a pourtant divisé les forces de gauche et les a piégées. Le vide politique à gauche, aujour- d'hui au Québec, en est en grande partie le résultat. Ce vide, il est devenu urgent de le combler, quel que soit le résultat du référendum.

C'est là la conclusion logique qui, croyons-nous, doit être tirée des textes de ce recueil 3 . Nous rappellerons d'abord le contexte dans lequel les premiers articles que nous présentons furent écrits, et indiquerons le sens de leur réédition. Il ne s'agit pas, répétons-le, de publier une anthologie, mais de s'ins- crire dans les luttes politiques actuelles. Les premiers de ces textes ont été rédigés au moment où la gauche était déchirée, à la naissance du PQ. Textes essentiellement politiques, ils proposaient une position claire face au MSA, position qui nous semble tout aussi valable à l'égard du PQ actuel. Cela dit, si nous avons toujours combattu les illusions du PQ et la volonté d'une certaine gauche d'y adhérer, il n'a Jamais été question pour nous de nier le poids considérable de ce parti depuis une dizaine d'années.

Nous proposons donc au lecteur un recueil d'analyses de conjoncture. C'est à ce titre qu'il doit être lu. Notre souci principal n'a pas été de faire oeuvre

1 René Lévesque, Option-Québec, Montréal, Éditions de l'Homme, 1968.

2 René Lévesque, La passion du Québec, Montréal, Québec-Amérique, 1978.

3 On trouvera des développements analogues sur cette question dans Gilles Bourque et Anne Légaré, Le Québec - la question nationale, Paris, Maspero, 1979. Voir aussi Yves Vaillancourt, Marielle Désy, Marc Ferland et Benoît Lévesque, « La conjoncture au Québec au début des années '80 », Librairie socialiste de Rimouski, 1980.

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d'académicien. Comme il est attendu de ce genre de production faite à chaud, dans la mêlée, nous avons tenté de fournir à chaque fois l'éclairage le plus satisfaisant possible avec les moyens limités dont on dispose toujours dans pareil cas.

Avant d'aller plus loin, il importe cependant d'annoncer nos couleurs. Comment voter au référendum ? Pour répondre à la « question », il importe d'abord de rompre avec la confusion qu'elle implique. On commencera à le faire en distinguant trois des aspects principaux du problème posé :

1) La nécessité absolue de l'égalité des peuples. La démocratie ne sera jamais réalisée tant et aussi longtemps que la domination nationale subsistera.

2) Le rapport existant entre l'organisation sociale et les rapports entre les peuples. À ce titre il nous paraît évident que le capitalisme s'est avéré incapa- ble de remplir l'idéal d'égalité nationale suscité par l'idéologie bourgeoise. Seule donc la réalisation concomitante du socialisme et de la démocratie per- mettra d'espérer progresser dans cette voie.

3) La forme politique que représente l'indépendance. L'indépendance poli- tique ne constitue que l'un des cadres possibles de l'égalité des peuples. Elle ne saurait être un absolu. La « cause » de l'indépendance est fonction de la conjoncture spécifique des luttes sociales. L'indépendance, la souveraineté- association, le fédéralisme ne sont que des moyens de réaliser l'égalité ou l'inégalité !

La seule énumération de ces trois aspects du problème demeure cependant insuffisante. Ces trois éléments doivent être posés dans la spécificité des affrontements politiques.

Une question nous est donc posée, au Québec, en 1980. On y répondra en réfléchissant d'abord sur le projet qui nous est soumis. Ce recueil contribuera à démontrer, nous l'espérons, que la souveraineté-association, les compromis qu'elle implique sur la réalité même du contenu de l'indépendance politique, de même que l'improbabilité d'un soutien réel (dépassant la boîte de scrutin) de l'ensemble des Québécois pour un projet aussi ambigu, ne peuvent être compris que par la mise en lumière des forces sociales, reliées au développe- ment du capitalisme, qui mettent cette option de l'avant. En ce sens, toute réponse au référendum implique une importante distance critique face au projet qui nous est présenté.

Doit-on répondre non, s'abstenir ou voter oui ? Nous éliminerons rapide- ment le non qui, même avec les réformes proposées par Claude Ryan, servirait de caution aux intérêts qui profitent directement de l'oppression nationale. Nous éliminerons aussi l'abstention ou l'annulation. On peut soutenir cette

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dernière position à partir de deux points de vue différents : 1) soit que l'on refuse, comme les groupes « marxistes-léninistes », la lutte pour l'indépen- dance tout en voulant se démarquer des intérêts du capitalisme monopoliste Canadien ; 2) soit que, considérant la lutte pour l'indépendance comme une nécessité (au moins conjoncturelle), l'on veuille se démarquer du projet timoré du Parti québécois.

Nous sommes en désaccord avec ces deux thèses abstentionnistes. La première s'appuie sur un refus de l'indépendance. Nous croyons, au contraire, que l'indépendance est dans la conjoncture actuelle en Amérique du Nord, une réforme politique que le capitalisme ne peut tolérer. Elle constitue dans ce sens un élément de politisation extrêmement important. S'appuyant sur les tra- ditions de la résistance à l'oppression nationale du peuple québécois, la reven- dication d'indépendance s'inscrit actuellement dans le processus des luttes pour le socialisme et pour la démocratie.

Les abstentionnistes favorisant l'indépendance, mais cherchant à se démarquer du projet du Parti québécois nous semblent, quant à eux, faire une double erreur. Ils confondent d'abord un référendum avec une élection. Autour de ses options fondamentales, le référendum permet une pluralité politique co- idéologique beaucoup plus large qu'une simple élection. L'abstention risque, surtout, de renforcer objectivement le camp du non et, en ce sens, de contri- buer à désamorcer les contradictions spécifiques qui opposent actuellement les intérêts capitalistes canadiens et québécois sur la question nationale. Le problème national risque alors de retomber pour longtemps dans les méandres du folklore politique que l'on a connu si longtemps au Québec. Au contraire, en gagnant le référendum, le Parti québécois devra faire face à l'opposition radicale des forces politiques soutenant le fédéralisme canadien. Alors sera mis pleinement en lumière la capacité réelle, c'est-à-dire l'incapacité objective des intérêts reliés au capitalisme québécois de réaliser l'indépendance politi- que du Québec et de lutter radicalement pour l'égalité nationale.

Les textes et leur contexte

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La lutte au RIN. Le premier texte de cet ouvrage a été écrit à l'automne 1966. Les élections du 5 juin 1966 avaient reporté au pouvoir le parti de l'Union nationale, après six années de règne libéral 1 . Le Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN), fondé en 1960 et transformé en parti politique

1 Voir à ce sujet Dorval Brunelle, La désillusion tranquille, Montréal, Hurtubise HMH, 1978; Paul Bélanger et Céline Saint-Pierre, « Dépendance économique, subordination et oppression nationale: le Québec, 1960-1977 », Sociologie et société, vol. 10, n˚ 2, 1978.

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en 1963, qui présentait des candidats dans 73 comtés, obtenait 7,8% des voix dans ces comtés, et 5,5% des voix pour l'ensemble du Québec. C'était la première fois qu'un parti indépendantiste présentait des candidats au Québec.

La revu Parti pris, fondée en 1963, se réorientait à la suite de l'échec de l'expérience du Mouvement de libération populaire (MLP), qui avait joint le Parti socialiste du Québec. Parti pris, en plus d'accueillir quatre nouveaux rédacteurs (Raoul Duguay, Gabriel Gagnon, Luc Racine et Gaétan Tremblay), décidait de se consacrer désormais à l'analyse théorique, sans être associé à une organisation politique : « Parti pris n'est plus qu'une revue : en toutes lettres un instrument théorique au service de ceux qui se reconnaissent soli- daires dans le combat pour l'avènement d'un Québec indépendant, laïc et socialiste 1 ». À l'équipe de Parti pris se joindront par la suite les deux auteurs de ce texte ainsi que Thérèse Dumouchel et Philippe Bernard, qui en deviendra le directeur à l'été 1967 2 .

Tous les textes de la première partie, sauf le dernier, ont été publiés dans la revue Parti pris. Le premier texte présente une analyse du RIN, qui fournira plus tard un bassin de militants au Parti québécois. S'interrogeant sur la nature de classe de ce parti, l'article concluait en formulant l'espoir de transformer le RIN « en le créant parti de la gauche québécoise ». Tel qu'il était à ce moment, écrivions-nous, le RIN pouvait encore s'étendre beaucoup, mais uniquement au sein des classes moyennes et en se contentant de s'appuyer sur les travail- leurs, plutôt qu'en défendant véritablement leurs intérêts.

C'est cette tentative de « radicalisation » du RIN que nous avons alors tentée avec d'autres rédacteurs de la revue et des militants plus anciens du RIN. Cet effort fut d'abord couronné de certains succès. Très rapidement, un affrontement - qui n'était pas le premier dans l'histoire du RIN 3 - allait pren- dre forme entre l'aile droite du parti, regroupée autour de Pierre Bourgault, président du RIN, et l'aile gauche regroupée autour de la vice-présidente

1 Paul Chamberland, « Éditorial: exigences théoriques d'un combat politique », Parti pris, vol. 4, n˚ 1, sept.-oct. 1966, p. 4. Plus loin, dans ce texte, on lit que « la fonction spécifique de la revue est donc d'édifier la théorie du socialisme décolonisateur comme théorie de la transformation révolutionnaire du Québec » (p. 7). Nous reviendrons plus loin sur cette thèse de la « décolonisation ».

2 Les débats dont nous retraçons certaines étapes dans les pages qui suivent sont ceux auxquels nous avons été mêlés après note entrée au comité de rédaction de la revue, ainsi que notre adhésion au RIN. Il est évident que ces débats, sur la question nationale et la lutte pour le socialisme, avaient déjà cours avant 1967. À ce sujet, on pourra consulter, en particulier, Jean-Marc Piotte, Un parti pris politique, Montréal, VLB éditeur, 1979.

3 L'un de ces affrontements avait donné naissance, en 1964, au Regroupement national, transformé deux années plus tard en Ralliement national après une fusion avec un groupe de créditistes provinciaux. Le RN, dont les fondateurs dénonçaient « l'intrusion de jeunes marxistes dans la lutte pour l'indépendance du Québec », indiquait dans un manifeste qu'il s'engageait à faire « du Québec un État souverain et démocratique, de culture française et d'inspiration chrétienne » (Le Devoir, 28 septembre 1964, p. 12).

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Andrée Ferretti 1 . Le premier choc eut lieu au congrès d'octobre 1967. Nous en rendons compte dans le deuxième texte. La gauche parvint à contrer une tentative de fusion avec le Ralliement national, dirigé par Gilles Grégoire, ancien député créditiste fédéral. Trois de ses candidats, dont Andrée Ferretti, furent élus au Comité exécutif du parti. Le congrès adopta des résolutions définissant le RIN comme parti des travailleurs. Mais il s'agissait d'une vic- toire à la Pyrrhus.

René Lévesque et le MSA. Comme élément majeur qui transforma cette victoire en défaite, il y eut la création du Mouvement souveraineté-associa- tion, par l'ancien ministre libéral, René Lévesque, et un groupe d'ex-libéraux qui avaient quitté la Fédération libérale du Québec durant le congrès d'octobre 1967, à la suite de l'affrontement avec jean Lesage et Eric Kierans au sujet de l'avenir constitutionnel du Québec. On trouvera par ailleurs, dans ce livre, des analyses de la signification de cette scission au sein du PLQ. Nous avons aussi reproduit le texte d'une interview que nous avons réalisée à cette époque avec René Lévesque. Dès ce moment sont formulées très clairement les thèses essentielles qui sous-tendent les positions actuelles du gouvernement du Parti québécois, en particulier en ce qui concerne l'union monétaire, la monnaie étant dite « élément désuet de souveraineté ». Il faut remarquer les critiques de René Lévesque contre la gauche du RIN et sa méfiance à l'égard de ceux qui bâtissent « des systèmes théoriques en se fichant du peuple ». Dès septembre 1967, René Lévesque avait publié un Manifeste proposant l'option d'un Québec souverain en association économique avec le Canada. En novembre 1967, un mois après le congrès du Parti libéral, il fondait le Mouvement souveraineté-association.

L'existence du MSA allait précipiter la crise aussi bien à Parti pris qu'au RIN. En ce qui concerne Parti pris, la crise opposait ceux qui prônaient la mise sur pied d'un parti dont l'objectif serait la réalisation conjointe du socia- lisme et de l'indépendance à ceux pour qui l'indépendance était un prérequis, et impliquait de ce fait, éventuellement, l'adhésion au parti de Lévesque. Ainsi, l'un des partisans de cette tendance écrivait, dans le numéro dans lequel était reproduite l'interview avec Lévesque: « De toute façon, Lévesque devra bientôt se brancher soit du côté du RIN, soit du côté des centrales syndicales, à moins qu'il ne pense pouvoir fonder un parti sur sa seule personnalité et sur les technocrates et dissidents libéraux qui l'entourent, ce qui serait à la fois présomptueux et inefficace 2 ».

1 Ces deux dirigeants du RIN ont, par la suite, joint les rangs du Parti québécois. Pierre Bourgault fut élu à l'exécutif du parti, malgré l'opposition de René Lévesque, avec qui ses rapports furent toujours tendus.

2 Gabriel Gagnon, « La FTQ, les pauvres et la politique », Parti pris, vol. 5, n˚ 2-3, oct.- nov. 1967, p. 35.

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On sait que ce sont finalement le RIN et certains dirigeants syndicaux qui se sont branchés sur Lévesque.

Dès la formation du MSA, nous avions entrepris une critique de ce mouvement. Nous écrivions que l'adhésion au MSA constituerait une fausse

solution pour la gauche, indiquant que le projet de Lévesque et de ses associés

- tel qu'il apparaissait déjà à cette époque dans leurs déclarations - était de

promouvoir notre embryon de bourgeoisie et d'une fraction de notre petite bourgeoisie. Nous mettions en doute la possibilité, pour les groupes sociaux qui appuient Lévesque, de réaliser l'indépendance politique. Nous prévoyions aussi que Lévesque - qui n'a jamais cessé de caractériser ses adversaires de gauche (y compris François Aquin 1 à cette époque) comme des rêveurs qui plaquent des théories sur la réalité - tenterait probablement de « vendre » le MSA aux industriels de New York. Nous indiquions aussi que la direction du

PQ ne laisserait jamais la gauche s'organiser en son sein. On a vu depuis qu'on

y tolère tout aussi mal l'action des indépendantistes du défunt RIN.

La dissolution du RIN et la naissance du PQ. Parallèlement à notre activité dans Parti pris, nous continuions à militer au sein du RIN, où la tension renaissait durant l'hiver, entre l'aile gauche et l'aile droite. Il fut décidé de convoquer un congrès pour la fin mars 1968, afin de clarifier l'orientation politique et stratégique du parti et de s'entendre, en particulier, sur l'attitude à adopter face au MSA. De nouveau allaient s'affronter deux tendances regrou- pées autour de Pierre Bourgault et d'Andrée Ferretti. À mesure que se tenaient les réunions de comté en vue de l'élection des délégués au congrès, il apparut que la gauche serait minoritaire au congrès, même si elle était majoritaire parmi les militants actifs du parti. À la suite de débats difficiles, nous déci- dions de démissionner en bloc du RIN, ce que nous annoncions à la presse le 18 mars. Il nous paraissait évident que le RIN se dirigeait à coup sûr vers une fusion avec le MSA. Le congrès du RIN décida sans problème la fusion -sous certaines conditions - avec les MSA. Il apparut vite, toutefois, que les dirigeants du MSA tenaient le gros bout du bâton dans cette affaire. Les négo- ciations s'engagèrent entre les deux groupes et elles échouèrent. En octobre 1968, le MSA devenait le Parti québécois à la suite d'une fusion avec le Ralliement national, réalisée en août 1968. René Lévesque était élu président du nouveau parti et Gilles Grégoire vice-président. Moins de quinze jours après le congrès de fondation du PQ, un congrès spécial du RIN décidait de suivre une recommandation des dirigeants et de se dissoudre, afin de permet- tre aux membres de rejoindre le Parti québécois, cette fois sans condition. On connaît la suite. Aux élections de 1970, qui reportaient au pouvoir le Parti libéral de Robert Bourassa, le PQ obtenait 23,1% des voix et faisait élire 7

1 Député libéral au parlement de Québec, François Aquin avait démissionné de ce parti et siégeait comme indépendant après la visite du général de Gaulle, durant l'été 1967. Il s'est par la suite joint au MSA. Voir l'interview de Jan Depocas avec François Aquin, dans Parti pris, vol. 5, n˚ 8-9, été 1968, pp. 49-56.

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députés. Aux élections de 1973, avec 30,3% des voix, il perdait un député mais formait désormais l'opposition officielle, avant de prendre le pouvoir, en novembre 1976, avec 40,1% des voix et 70 députés.

Après la démission de l'aile gauche du RIN, des divergences se mani- festèrent rapidement entre une fraction à la fois populiste et nationaliste, qui forma, avec Andrée Ferretti, le Front de libération populaire (FLP) et une fraction marxiste qui forma, autour des rédacteurs de Parti pris, le Comité Indépendance Socialisme (CIS) 1 . Ce n'est pas le lieu, ici, de décrire l'histoire complexe et cahoteuse du CIS et du FLP. Elle montre, une nouvelle fois, que la mise sur pied d'un véritable mouvement politique de gauche, non réformiste et ancré dans la population, est un processus extrêmement long et complexe. Luttes de tendances et scissions constituent des épisodes inévitables de ce processus, du moins dans ses étapes initiales.

La fin de Parti pris. Parallèlement à cette pratique politique au sein du CIS, nous poursuivions notre analyse du MSA et de l'attitude que la gauche devait prendre à son égard. Cela allait conduire cette fois à un conflit au sein de l'équipe de Parti pris. Un premier groupe, formé de Luc Racine et des deux auteurs de ce texte, menait une critique radicale du MSA et animait le CI S. L'autre groupe prônait l'adhésion au mouvement de Lévesque ou du moins une alliance étroite avec ce dernier pour la réalisation de « l'indépendance au plus vite ». Une table ronde sur l' « option Lévesque » était réunie par Parti pris et son compte rendu était publié dans le numéro de mars 1968, sous le titre « L'option Lévesque : Néo-duplessisme ou étape nécessaire ? ». Cette table ronde réunissait deux membre de l'équipe Parti pris et des représentants de di- verses associations 2 . Cette discussion reflète bien les problèmes auxquels la gauche était confrontée à cette époque, face à l'option Lévesque. La majorité des participants étaient partisans d'une alliance, plus ou moins étroite selon le cas, avec le MSA de Lévesque, dont on espérait un virage à gauche. Un permanent de la FTQ était le seul, à part un représentant de l'équipe Parti pris, à donner un autre son de cloche, prévoyant au sujet de René Lévesque que

1 Il est donc inexact d'écrire, comme on peut le lire dans plusieurs textes, qu'Andrée Ferretti et son entourage ont démissionné du RIN pour fonder le FLP. Voir par exemple Vera Murray, Le Parti québécois, Montréal, Hurtubise HMH, 1976, p. 19; ou encore

François-Pierre Gingras, « Le Rassemblement pour l'indépendance nationale

in: Réjean Pelletier (éd.), Partis politiques in Québec, Montréal, Hurtubise HMH, 1976. On trouvera un récit à la fois plus détaillé et plus exact des événements décrits ci-dessus dans Roch Denis, Luttes de classes et question nationale ail Québec 1948-1968, Montréal, Presses socialistes internationales, 1979, chapitres 22 et 23. Rech Denis se trompe toutefois en laissant entendre que nous avons fondé le CIS, avec Luc Racine, en démissionnant de Parti pris. C'est en effet dans la foulée de la démission du RIN que le CIS a été fondé.

», p. 229,

2 Pour Parti pris, Gabriel Gagnon, qui animait la discussion, et Gilles Dostaler; Gaétan Dufour, de la FTQ; Louis Gendreau, de I'UGEQ; Jean-Guy Loranger, économiste de l'Université de Montréal; Rémi Savard, membre de l'exécutif du syndicat des professeurs de cette dernière institution.

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« rendu au pouvoir il ne se radicalisera pas, il va faire comme Duplessis en 1936 ».

À l'été 1968, Parti pris allait publier son dernier numéro, bien que telle n'était pas, à ce moment-là, l'intention de ce qui restait de l'équipe de rédac- tion. Nous avions alors décidé, en compagnie de Luc Racine, de démissionner. Il nous semblait impossible que coexistent au sein de l'équipe de rédaction deux positions diamétralement opposées concernant l'attitude à prendre face au MSA 1 . Nous avons exposé notre analyse dans notre contribution au débat- forum organisé par Parti pris pour ce numéro, intitulée « Pour un mouvement socialiste et indépendantiste » et reproduite comme septième texte dans ce recueil. Quoique étant, sur le fond, toujours en accord avec ce texte, nous en rejetons, comme nous nous en expliquons plus loin, certains aspects. L'analyse introduite dans ce texte en termes de « montée de la petite bourgeoisie techno- cratique » a été reprise et développée dans un texte de Gilles Bourque et Nicole Laurin-Frenette 2 . Indiquant que le MSA ne pourrait mener « dans sa première phase qu'à une réforme néo-indépendantiste (ou néo-fédéraliste) et, dans une seconde phase, à une indépendance de droite », nous mettions en garde les militants socialistes et indépendantistes contre « quelque chimérique tentative de gauchissement » du MSA.

Du FLQ au PQ. Le sixième et le dernier texte de la première partie sont consacrés aux thèses clé Pierre Vallières, compte tenu de leur importance politique dans le contexte que nous avons décrit, comme du rôle symbolique qu'a joué Vallières. On trouve d'abord, dans le texte sur Nègres blancs d’Amérique, une critique du gauchisme et de la ligne terroriste, active au Québec à partir de 1963 jusqu'à 1970, où les enlèvements de James Cross et de Pierre Laporte déclenchèrent la crise d'octobre et l'occupation du Québec par l'armée fédérale. Après avoir prôné la mise sur pied d'une organisation révolutionnaire clandestine, Vallières change brusquement son fusil d'épaule pour proposer, en décembre 1971, l'adhésion au Parti québécois. Ce revire-

1 Voici comment le directeur de la revue, Philippe Bernard, expliquait notre démission aux lecteurs: « Entre temps, une partie de l'équipe de rédaction démissionnait; n'acceptant pas la pluralité des lignes dont nous parlions dans l'éditorial du numéro d'avril, nos camarades Bourque, Dostaler et Racine ont décidé de pratiquer leur ligne dans l'action en fondant le Comité indépendance-socialisme ». (Parti pris, vol. 5, n˚ 8, été 1968, p. 20). Il convient de relever la tendance, qui n'est pas propre au futur président de l'exécutif national du PQ, de caractériser subtilement de dogmatique la position de ceux qui rejetaient le soutien inconditionnel au MSA. Il ne s'agissait pas d'un affrontement entre partisans du pluralisme et partisans de « l'unicité de la ligne », mais bien de l'affrontement entre deux lignes devenues irréductibles avec le progrès du MSA. Étant minoritaires, nous n'avions d'autre choix à ce moment, que de quitter la revue, même si cela a, dans les laits, entraîné la disparition de Parti pris, qui avait sans doute rempli sa mission historique et donc fait son temps, comme on dit. Il faut aussi souligner que notre texte « Pour un mouvement socialiste et indépendantiste » apparaissait dans la revue sans notre signature. Il s'agissait là sans doute d'une erreur de la rédaction.

2 Gilles Bourque et Nicole Laurin-Frenette, « Classes sociales et idéologies nationalistes au Québec (1760-1970) », Socialisme québécois, n˚ 20, avril-juin 1970, pp 13-55. [Voir Les Classiques des sciences sociales – JMT.]

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ment n'est qu'apparent. Comme nous l'écrivions dans le huitième texte, le Front de libération du Québec a toujours été une organisation nationaliste de la petite bourgeoisie radicale. La crise d'octobre 1970 a d'ailleurs accéléré le processus d'hégémonie du PQ 1 .

Le temps présent: le PQ au pouvoir. Le dernier texte de la première partie, écrit, contrairement aux autres, au moment où le MSA, devenu le PQ, s'apprête à devenir l'opposition officielle à Québec, propose les premiers éléments de l'analyse qui sera précisée dans les textes ultérieurs regroupés dans la deuxième partie du livre. Il n'est pas utile, ici, de décrire le contexte de la rédaction de ces textes, publiés pour la plupart au cours des dernières années. Comme la première série, ils indiquent que la gauche n'a rien à espérer d'une action au sein du PQ, qui ne réalisera pas plus l'indépendance que le socialisme, comme cela apparaît de plus en plus clairement. Nous ne croyons pas d'autre part que le PQ soit, comme l'était le RIN, un parti de la petite bourgeoisie. Nous nous séparons sur ce point d'un certain nombre d'analyses actuelles. Il nous paraît tout aussi évident que le PQ n'est pas un parti social-démocrate. De semaine en semaine, la gestion du Parti québécois démontre qu'il poursuit, sur le plan économique, la même politique que tout parti dominé par la bourgeoisie, même si cette dernière est québécoise. Cette mise à jour plus rapide que prévue de la véritable nature du PQ s'explique sans doute, en particulier, par un contexte économique qui laisse peu de marge de manœuvre au gouvernement, tout en lui permettant de masquer la rationalité de ses interventions, qu'il explique par une fatalité extérieure. Ce contexte, c'est celui d'une crise économique sans précédent depuis celle des années trente, crise dont les premiers symptômes apparaissent dès la fin des années soixante, au moment précisément où se forme le PQ. Compte tenu de l'impor- tance de ce contexte économique et du rôle de révélateur qu'il joue face au Parti québécois, nous avons décidé de faire paraître à côté de trois textes qui se penchent sur les événements politiques, un texte qui analyse la réalité économique, étant entendu que la frontière entre ces deux aspects de la réalité sociale est tout artificielle.

1 Voir à ce propos Québec occupé, Montréal, Parti pris, 1971, et « Québec 70, la réaction tranquille », Socialisme québécois, avril 197 1, n˚ 21-22.

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II - Une société à analyser

Retour à la table des matières

a) Le Québec

Les textes de ce recueil manifestent une évolution et des oscillations qui ne manqueront pas de frapper le lecteur. Ils s'inscrivent dans un mouvement plus large de réappropriation de la pensée marxiste qui a caractérisé la gauche québécoise durant les années soixante. Empruntant le style flamboyant du néophyte, ils n'ont pas toujours la rigueur qu'un meilleur contrôle de la théorie permettrait. Mais ces oscillations s'expliquent aussi par le défi posé à l'analyse et à la théorie par la spécificité de la réalité sociale québécoise. Nous tenterons d'illustrer cette affirmation à partir des deux questions principales posées dans ce recueil : la question nationale et l'analyse des classes sociales.

La question nationale québécoise d'abord. Les premiers textes présentent

le Québec comme une colonie du Canada. Ils sont fidèles en ce sens au courant très largement dominant dans la gauche radicale des années soixante. La revue Parti pris dont ces articles ont été tirés, est précisément l'un des lieux privilégiés de l'élaboration de cette problématique. S'inspirant des grands

théoriciens du mouvement de décolonisation (Berque, Fanon, Memmi

gauche présentait l'histoire du Québec comme un long processus de coloni-

sation remontant à la Conquête. Elle reprenait en fait, en leur donnant une coloration marxiste, les thèses de l'historiographie nationaliste (les travaux de Séguin, Brunet et certains travaux de Groulx). La discrimination linguistique, le développement inégal, les inégalités économiques entre les groupes natio-

), la

tout était rapporté de façon univoque à la prétendue colonisation du Québec par le reste du Canada.

naux

Si cette thèse a permis d'attirer l'attention sur la réalité de l'oppression nationale, elle n'en a pas moins produit des amalgames fort douteux. Certains des premiers textes du recueil reconnaissent le problème (voir par exemple « On n'est pas le Congo »), mais n'arrivent pas à se démarquer de façon plei- nement satisfaisante de la problématique métropole-colonie. Cette dernière, en toute logique, a conduit un grand nombre des rédacteurs de Parti pris dans le Parti québécois, identifié comme le véhicule d'une bourgeoisie nationale en

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formation engagée dans un mouvement de décolonisation. Cette thèse effleu- rait un problème réel sans parvenir à l'éclairer. Que le PQ soit placé sous hégémonie bourgeoise, nous n'entendons nullement le nier, mais qu'on puisse l'identifier à une bourgeoisie (nationale) assez forte pour conduire un mouve- ment national radicalement indépendantiste, nous semble une grave erreur d'analyse. De même, si la réalité de l'oppression nationale n'est plus à démon- trer, on ne peut certainement pas considérer comme colonial un peuple dont les individus participent sur un pied d'égalité à la démocratie canadienne : un Québécois possède l'intégralité des droits politiques d'un Canadien. Les réalités du développement inégal, de l'impérialisme, du colonialisme et de l'oppression nationale sont des réalités souvent convergentes, mais on ne peut les relier de façon automatique.

Les textes de la deuxième partie tentent de sortir de cet écueil en ratta- chant la spécificité québécoise aux questions nationales existant au sein des États capitalistes avancés. Cette problématique, beaucoup plus riche, ouvre à l'analyse de la résurgence des mouvements nationaux au cœur même des États du centre impérialiste, là où l'on croyait le problème national résolu. Elle permet de comprendre comment l'égalité formelle entre les individus, si chère aux démocraties libérales, ne se réalise que dans l'assimilation oppressive et dans la fusion tendancielle des différents peuples au sein d'un seul et même univers national. Mais le refoulement des différences, même s'il se donne parfois des airs progressistes, ne saurait aller de soi. Si jusqu'à la fin des années cinquante les mouvements de résistance à l'assimilation ont pu facile- ment être identifiés à des forces sociales passéistes (au Québec, pensons au Duplessisme), les questions nationales deviennent actuellement, dans la plupart des États industrialisés (y compris l'URSS), des forces potentielles de transformation sociale.

Les mouvements nationaux n'en deviennent cependant pas pour autant des blocs homogènes, uniment tendus vers la réalisation d'objectifs sociaux par définition progressistes. Il importe, au contraire, de comprendre les contradic- tions qui animent les mouvements nationaux actuels et les rapports de forces qui les traversent, afin d'évaluer correctement leur poids politique. C'est, à propos du Québec, la tâche principale que se donnent les textes qui composent ce recueil.

Les tout premiers sont écrits à chaud, au cœur même du mouvement natio- naliste, au moment clef de la formation du MSA et du Parti québécois. Les interrogations soulevées nous paraissent demeurer pertinentes. Ces questions ne se laissent cependant pas facilement cerner, tout particulièrement celles de la composition de classe du Parti québécois et de la spécificité nationale des rapports de classes et des blocs sociaux dominés. Nous avons tenté de le faire avec les moyens du bord.

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Dès l'apparition du MSA, il nous a semblé impérieux de contrer le discours unanimiste déjà présent dans le RIN, en tentant de dévoiler la nature des rapports de forces (des rapports de classes) qui se jouaient alors au sein du mouvement national. L'analyse de classe du MSA-PQ fut une de nos préoccu- pations centrales. Nous avons développé deux thèses principales qui, on pourra le constater, font l'unité de l'ensemble des textes de ce recueil des plus anciens aux plus récents. On peut les formuler de la façon suivante:

a) le MSA-PQ est une formation politique dirigée par des fractions de la

petite bourgeoisie et/ou de la bourgeoisie.

b) Le Parti québécois ne fera pas l'indépendance parce qu'il veut servir des

intérêts de classes incapables de porter le projet d'indépendance à son terme.

Nous ne soutenons nullement que la bourgeoisie est incapable, en princi- pe, de conduire un mouvement national à l'indépendance politique. Il nous semble cependant évident que l'imbrication de plus en plus étroite des rapports économiques mondiaux et que l'ensemble de la géopolitique divisant le monde en deux blocs rend cette éventualité de plus en plus improbable. Au chapitre des rapports complexes existant entre les mouvements nationaux et la bour- geoisie, on a assisté, jusqu'à la fin des années soixante, à deux grandes phases historiques. Au dix-huitième et surtout au dix-neuvième siècle, les bourgeoi- sies nationales en formation ont poussé à la création des États nationaux. Le vingtième siècle, quant à lui, a été caractérisé par la multiplication des mouve- ments de décolonisation. La capacité des bourgeoisies de conduire de façon conséquente les mouvements nationaux, s'est, dès lors, considérablement amenuisée. Le néo-colonialisme s'est installé dans la plupart des pays où l'indépendance politique a été réalisée sous la direction de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie.

Depuis la fin de la grande époque de la décolonisation, nous assistons à un nouveau phénomène caractérisé par la remise en question des États nationaux anciennement et récemment constitués, dans les États industriels dits avancés et dans le tiers monde. La marge de manœuvre de ces mouvements est cepen- dant encore plus mince que celle dont avaient joui les mouvements de déco- lonisation : soit que le mouvement national fait l'objet plus ou moins direct des calculs des grandes puissances (ainsi les récents événements en Afghanistan) soit qu'il est dirigé par une bourgeoisie régionale trop faible pour soutenir un projet conséquent d'indépendance politique (ainsi l'exemple québécois et le curieux projet d'indépendance associée.)

Il ne s'agit donc pas de dénoncer abstraitement l'hégémonie de la bour- geoisie québécoise, mais de montrer que les forces sociales dont la direction

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du PQ se fait d'abord l'écho sont incapables de mener d'elles-mêmes le Québec à l'indépendance politique. Si nous n'affirmons pas l'impossibilité pure et simple de l'indépendance politique sous la direction du Parti québé- cois, d'étapes tourmentées en étapes tortueuses, c'est qu'il n'est pas absolument exclu que la bourgeoisie américaine y trouve son compte économique et politique. Nous ne croyons cependant pas à cette éventualité, l'impérialisme ayant tout à craindre d'une transformation, si mineure soit-elle, de la géo- politique nord-américaine.

Ces deux thèses s'attaquaient aux deux aspects principaux du discours nationaliste : l'un présente le PQ comme une émanation des classes populaires québécoises (jusqu'en 1976, certains obstinés continuaient à présenter le PQ comme un « parti des travailleurs ») ; l'autre structure la fameuse gymnastique étapiste qui habite le discours nationaliste bien avant sa formulation officielle par Claude Morin. L'étapisme identifie toutes les compromissions et tous les atermoiements à des subtilités tactiques devant conduire à l'indépendance pleine et entière.

L'analyse de classes du MSA-PQ posait cependant des problèmes théo- riques que nous ne soupçonnions certes pas au départ. Si nous avons le plus souvent réussi à éviter les écueils réductionnistes identifiant le MSA-PQ comme le simple objet d'une seule classe sociale, nous ne nous sommes pas épargné certaines oscillations qui appellent quelques brefs commentaires. On pourra constater que le premier texte portant sur le MSA (« On est pas le Congo » - peut-être la première tentative d'analyse de classes de ce qu'allait devenir le PQ) présente cette organisation comme une formation politique dominée par des éléments de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie. Si, dix ans plus tard, nous proposons de considérer le PQ comme un parti pluri- classiste sous hégémonie bourgeoise, il y a là aussi bien l'indice d'une certaine pertinence de l'analyse proposée au départ que celui d'une difficulté théorique inhérente à l'objet lui-même.

Nous insisterons sur cette difficulté. L'objet que nous nous proposions d'étudier pose, en effet, ainsi que la réalité sociale au sein de laquelle il s'insère, une série de problèmes théoriques spécifiques. S'interroger sur les rapports sociaux québécois, c'est travailler sur une réalité qui se situe en mar- ge des phénomènes auxquels les sciences sociales se sont intéressées jusqu'ici. Nous avons souligné plus haut le problème de la question nationale dont il a fallu dégager progressivement la spécificité. Que dire des classes sociales ?

La théorie permettant d'étudier les rapports de classes au Québec au milieu des années soixante était fort peu développée. La réalité québécoise présentait

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certains traits du capitalisme périphérique au sein d'un État industriel avancé 1 . Si les théories du développement inégal et de l'articulation des modes de production permettaient au marxisme d'appréhender cette réalité au niveau général de ses structures économiques, la particularité et la spécificité des rapports sociaux caractérisant ces formes marginalisées du développement capitaliste demeuraient difficiles à cerner. Comment saisir en effet ces ensem- bles sociaux dominés, caractérisés par la marginalité de fractions bourgeoises plus ou moins timorées, en même temps par l'importance inhabituelle du poids politique de la petite bourgeoisie ?

Il s'agit là d'une importante difficulté. La littérature abondait d'exemples d'analyse des fractions dominantes de la bourgeoisie des États capitalistes avancés, mais très peu de chercheurs se sont intéressés jusqu'à tout récemment au capitalisme régional 2 . Comme les questions nationales précisément, les fractions bourgeoises non-monopolistes et le petit capital local et régional ne se méritaient d'autres attentions qu'une évocation pleine de mépris pour des formes soi-disant passéistes du développement économique.

La difficulté a fait s'évader l'analyse dans deux sens différents. Les uns affirment l'existence d'une bourgeoisie nationale engagée dans une lutte pour l'indépendance. Le Parti communiste ouvrier rejoint actuellement cette position énoncée pour la première fois dans la revue Parti pris. Cette thèse soutient en fait qu'il y a actuellement au Québec une bourgeoisie assez auto- nome économiquement et assez forte politiquement pour réaliser l'indépen- dance du Québec. On constate comment l'analyse fuit devant la difficulté de rendre compte de l'existence d'une fraction bourgeoise réelle, mais marginale

et éclatée, en lui plaquant le modèle d'une bourgeoisie nationale en train de se donner un État pleinement indépendant (soit comme en Europe au 18 et 19e siècles, soit comme dans les pays coloniaux après la deuxième guerre mon-

l'Algérie par exemple). On oublie qu'une bourgeoisie régionale, telle la

diale

bourgeoisie québécoise, est à la fois autonome au sein d'un espace économi- que régional et intégrée au développement économique nord-américain. À ce titre, elle ne possède ni ne cherche à se donner le poids nécessaire à la con- duite d'un mouvement débouchant sur la séparation politique intégrale du Québec. Cette thèse de Parti pris ne peut donc rendre compte ni de la réalité concrète de la bourgeoisie dont nous parlons ni des transformations politiques aptes à être générées par un parti comme le Parti québécois.

L'autre voie de l'évasion a été de rabattre l'analyse sur le foisonnement petit bourgeois. Cette solution, reprise au moins dans son inspiration à l'histo- riographie nationaliste, consiste purement et simplement à noyer le poisson en

1 Voir à ce propos Michel van Schendel, « Impérialisme et classe ouvrière au Québec », Socialisme québécois, n˚ 21-22, avril 1971.

2 Voir à ce sujet Lizette Jalbert, Régionalisme et lutte politique, thèse de doctorat, Université de Paris VIII, juin 1978.

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voilant les différences existant entre la bourgeoisie et la petite bourgeoisie. jouant sur les mots, confondant bourgeois petits et petits bourgeois, on pouvait facilement faire l'unanimité (ou presque). Ainsi le succès de l'expression de « petite bourgeoisie technocratique » que nous avons exposée dans le dernier numéro de la revue Parti pris s'explique-t-il par sa capacité de se situer en jeu d'équilibre fort précaire, à la frontière du nationalisme et du marxisme ; la bourgeoisie et avec elle le fondement de la domination capitaliste sont évacués du champ national québécois et projetés au sein de l'autre nation. En ce sens, nous considérons que la notion de « petite bourgeoisie technocrati- que » constitue une régression par rapport à la première analyse proposée:

« On n'est pas le Congo ». Le rabattement sur la petite bourgeoisie n'offre pas plus de valeur explicative que la promotion de la bourgeoisie dont il faut parler au titre de bourgeoisie nationale.

L'insistance sur la petite bourgeoisie n'en est pas pour autant une erreur absolue. Elle évoque en effet une réalité à laquelle on ne s'intéressait guère durant les années soixante dans la littérature la plus connue des sciences sociales. Sans parler de la question des caractéristiques nouvelles de la petite bourgeoisie dont elle essayait péniblement de tenir compte, la thèse de la petite bourgeoisie technocratique, comme bien d'autres qui l'ont précédée ou suivie, veut souligner le poids de la petite bourgeoisie dans la production- reproduction des appareils politique et idéologique capitalistes. Un exemple comme celui du Québec permet d'isoler de façon relativement singulière cette particularité des pratiques de la petite bourgeoisie et celles de catégories sociales comme le clergé et la bureaucratie. Le poids de cette classe et de ces catégories dans la constitution des blocs sociaux est encore aujourd'hui lamen- tablement négligé par la plupart des courants dominants des sciences sociales. Il est pourtant impossible de rendre compte correctement des problèmes nationaux au sein des États capitalistes actuels sans souligner l'importance de la petite bourgeoisie dans la reproduction des rapports sociaux.

Ni bourgeoisie nationale, ni petite bourgeoisie esseulée. Mais ce n'est pas

assez dire, car la question n'est précisément pas d'arbitrer entre deux classes, mais de comprendre les enjeux qui se construisent au sein même d'un proces- sus de production-reproduction d'un espace social autonome, c'est-à-dire d'une

forme sociale spécifique des rapports de classes (la nation, la région

mots plus que jamais manquent qui cherchent à cerner des blocs sociaux marginaux au sein des formations sociales capitalistes. L'identification même correcte des intérêts défendus par telle ou telle force sociale ne devrait pas empêcher de saisir l'ensemble du procès d'autonomisation des champs sociaux et les affrontements auxquels il donne lieu (au sein d'un État national ou d'un sous-ensemble régional).

). Les

C'est la seule façon d'aborder correctement la réalité complexe des allian- ces de classes et de comprendre l'univers politique dans toute la profondeur de

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ses contradictions. Comment parler d'une bourgeoisie nationale, quand la bourgeoisie dont on parle veut aussi bien s'intégrer dans l'espace économique canadien et nord-américain qu'élargir l'espace québécois ? Comment soutenir, au contraire, l'inexistence d'une bourgeoisie québécoise, quand se reproduit au Québec la spécificité d'un espace économique au sein duquel s'ébattent des intérêts capitalistes fondés sur des rapports de classes spécifiques? De même, comment restreindre les luttes pour l'autonomie aux seuls intérêts à court terme de la bourgeoisie, alors que la spécificité (l'autonomie) politique, idéo- logique et économique de l'espace social que constitue le Québec est une condition même de la reproduction de la petite bourgeoisie en tant qu'entité spécifique ? On ne peut pourtant comprendre le paradoxe de force et de fai- blesse que constitue la bourgeoisie québécoise sans mettre cette dernière en rapport avec la réalité historique du champ spécifique d'alliance de classes qui lui permet de se reproduire. Les tentatives d'analyse du Parti québécois ras- semblées dans ce recueil montreront, nous l'espérons, que les raccourcis uniclassistes n'éclairent pas la réalité de façon satisfaisante 1 .

b) Être à gauche au Québec

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La gauche fait face à la double nécessité d'intégrer les aspects fondamen- taux de la tradition révolutionnaire et de la matérialiser dans la spécificité québécoise. La progression même des idées de transformations sociales et la possibilité de leur influence au sein des classes populaires dépendent de sa capacité d'assumer cette tension. Seule la fusion de l'universel dans le quoti- dien et du particularisme dans l'internationalisme feront éclore les potentialités du projet socialiste. Mais cette rencontre ne se décrète, ni ne se professe. Nulle solution velléitaire ne saurait remplacer le lent travail de maturation de la pratique. La gauche, elle non plus, ne peut s'épargner le processus historique d'un développement difficile traversé par les échecs et les réorientations. Les luttes politiques progressistes ne s'abstraient ni ne se déduisent mécanique- ment des idées reçues. L'histoire de la gauche québécoise illustre cette réalité. Trois courants majeurs l'ont traversée depuis quinze ans. Nous les évoquerons rapidement.

1 On trouvera des analyses convergentes de la question nationale et du socialisme dans les textes produits par le Centre de formation populaire. Voir entre autres textes: La question nationale: un défi à relever pour un mouvement ouvrier; Le référendum : un enjeu politique pour le mouvement ouvrier; Yves Vaillancourt, La position constitutionnelle du MSA-PQ de 1969 à 1979; Louis Favreau, Le projet socialiste.

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Le nationalisme de gauche. Nous entendons par nationalisme de gauche ce courant politique qui, sous de multiples formes, tend à faire de l'indépendance du Québec une condition essentielle du socialisme québécois. On le retrouve dans sa forme la plus pure, à la revue Parti pris (première équipe) ou encore à la Revue Socialiste animée par Raoul Roy. Les tenants de cette problématique, qui se sont retrouvés pour la plupart dans le Parti québécois ou à sa remorque, considèrent la revendication de l'indépendance politique sur le même pied que le projet socialiste. Il serait pour ainsi dire aussi important de faire l'indépen- dance que le socialisme. Une telle position confond en fait la lutte pour l'égalité des peuples, qui devrait être partie intégrante de tout projet socialiste, avec la revendication programmatique spécifique et par définition conjonctu- relle d'une forme particulière de l'État. Elle exclut en fait de l'univers des possibles la réalisation d'un socialisme québécois à l'intérieur de l'État canadien. À court terme, elle refuse d'envisager le problème de l'oppression nationale comme un procès d'ensemble qui touche non seulement sa nation, mais aussi les autres peuples se reproduisant sur le même territoire (la troublante question des Amériendiens, par exemple).

Cette exclusion n'est pas innocente. Elle ne fait qu'illustrer la soumission de cette problématique à l'idéologie nationaliste. L'égalité des peuples ne serait à la limite pensable qu'à travers l'indépendance politique de chaque nation : aujourd'hui l'indépendance du Québec et, dans très longtemps, l'indé- pendance des sociétés amérindiennes et inuites. Le socialisme oui, mais seulement à travers l'indépendance c'est-à-dire, au sens fort, seulement après l'indépendance. C'est faire bien peu confiance au socialisme,

Les tenants de cette position se gargarisent de spécificités et de terroir. Ils se donnent la vocation de donneurs de leçons de « québécitude ». Les incré- dules sont pourfendus et traités de théoriciens abstraits et d'intellectuels désin- carnés (pourquoi pas étrangers ?). Pourtant, il est assez amusant de constater comment cette position ne peut être soutenue théoriquement (en dehors de ses présupposés nationalistes) que grâce à une véritable fuite de l'analyse. Nous l'avons déjà évoqué, c'est en plaquant les thèses des théoriciens du mouvement de décolonisation et en faisant du Québec une colonie du Canada que le natio- nalisme de gauche cherche à soutenir l'irréductibilité de sa mystique indépen- dantiste. Le Québec devient une colonie de l'intérieur condamnée au dévelop- pement inégal. Tout se confond, de l'inégalité des salaires à l'impérialisme, et le Québec devient une enclave à décoloniser à tout prix. Personne, en effet, ne peut remettre en question la nécessité absolue de l'indépendance d'une colonie!

Le Québec n'est pourtant pas l'incarnation des souvenirs de lectures des néo-nationalistes. La spécificité qu'on évoque n'est pas celle dont on se fait le héraut. C'est pourquoi d'ailleurs ce courant n'a eu à terme d'autres pratiques politiques concrètes que dans le giron du PQ (le nationalisme de gauche ne

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saurait être qu'un péquisme de gauche) et n'a produit que très peu d'analyses intéressantes de la réalité québécoise 1 . Le nationalisme de gauche a beau s'épuiser à parler de « l'homme d'ici », il n'en reste pas moins que ce n'est pas tout à fait de cet homme-là dont il nous faut rendre compte.

Le courant contre-culturel. Si le nationalisme de gauche se rattache aisé- ment à la tradition nationaliste qui a dominé le Québec depuis deux siècles, le mouvement contre-culturel se donne à première vue comme une tentative d'intégration québécoise de courants contestataires qui ont traversé l'ensemble des États impérialistes depuis le début des années soixante : du hyppisme à mai 1968. Cette apparente originalité du mouvement contre-culturel ne lui épargne cependant pas des rapports relativement étonnants avec les vieilles idéologies québécoises.

Ainsi, la revue Mainmise « s'engage officiellement ici à ne jamais prendre d'autre parti que celui de chercher à refléter à travers son équipe l'organicité du grand Village Québécois qui finira peut-être par servir de modèle au reste de l'Amérique 2 ». Est-il malveillant de reconnaître là certaines traces du vieux messianisme clérical proposant aux « pauvres » québécois de convertir l'Amérique matérialiste ? Car l'ensemble du mouvement qui se présente sous des aspects apparemment profondément subversifs n'arrive ni à se démarquer clairement des idéologies dominantes ni à proposer une pratique alternative socialement crédible. Aussi est-ce principalement à cause des questions qu'il pose que nous situons ce mouvement à gauche et non à cause des solutions qu'il avance, toutes parfaitement compatibles avec la reproduction du capita- lisme de grand monopole.

Jules Duchastel 3 a bien montré comment le rabattement contre-culturel sur un individu déplacé en dehors des rapports sociaux ne fait que pousser à son paroxysme l'individualisme proposé par l'idéologie bourgeoise. Ce rabat- tement ne peut avoir que deux effets parfaitement compatibles avec l'idéologie dominante.

Le premier consiste en une « dépolitisation militante ». Seule la somme des solutions individuelles, résultant d'une transformation non moins indivi- duelle des mentalités, est apte à transformer des rapports sociaux eux-mêmes logiquement conçus comme l'addition des individus et de leurs consciences. On voit mal comment cette perception se distingue de l'idéologie dominante,

1 Pour ne prendre qu'un seul exemple, et malgré les qualités qu'ils manifestent par ailleurs, les travaux de Denis Monière demeurent jusqu'ici lourdement hypothéqués par cette problématique. Voir: Le développement des idéologies au Québec, Montréal, Éditions Québec-Amérique, 1977; Les enjeux du référendum, Montréal, Québec-Amérique, 1979.

2 Cité par Jules Duchastel in « Mainmise: la nouvelle culture en dehors de la lutte des classes? », in Chroniques, n˚ 18-19, juin-juillet 1976, p. 39.

3 Idem.

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sinon qu'elle pousse jusqu'à la caricature les effets d'atomisation sociale. On comprend alors pourquoi ce mouvement ne peut proposer de projet concret de transformation sociale autre que la drogue et la marginalité.

La deuxième caractéristique de ce libéralisme radical est son anti-natio- nalisme primaire et superficiel. Prétendant opter pour l'internationalisme et la culture mondiale, le mouvement contre-culturel ne fait que reprendre le vieux thème du libéralisme de la fin du siècle dernier. On s'inspire sans doute là de Pierre Elliot Trudeau pour lequel la revue Mainmise exprime « à quelques reprises une sympathie manifeste 1 ». Au début du siècle, on invitait les coloniaux à s'inspirer de l'universalisme culturel européen, aujourd'hui c'est la nouvelle culture qu'on nous invite à partager au-delà des frontières et du nationalisme tribal. La culture de qui ? Au profit de qui ? Questions oiseuses, bien sûr. L'impérialisme n'est sans doute qu'une déviation des consciences !

Bizarre éclectisme. Alors que l'on prétend redonner sa place à la culture, on évacue de son champ toute la matérialité, encore par définition nationale, des rapports culturels. Alors que l'on veut se confondre dans l'universel, on reprend le nationalisme messianique de nos anciennes idéologies ; encore une fois ce sont les Québécois qui sanctifieront l'univers.

Cependant, si la critique du délire tranquille, parce qu'idéologiquement compromis, du courant contre-culturel doit être implacable, ce dernier n'en pose pas moins à la gauche une question de toute première importance. Il lui impose la nécessité de proposer une alternative radicalement transformatrice au tissu même des rapports sociaux.

Le courant marxiste-léniniste. Après quelques tentatives infructueuses à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix, des organisations « marxistes-léninistes » se sont finalement implantées au Québec à partir de

1973-1974.

Les différents groupes « marxistes-léninistes » ont obtenu un certain succès de mobilisation et d'organisation. Ce succès, dans l'histoire du dévelop- pement de la gauche québécoise, a contribué à poser le problème de l'auto- organisation de la gauche non réformiste. Toutefois, ce qui a fait le succès des groupes maoïstes jusqu'ici nous semble en même temps les inscrire dans des limites relativement étroites de développement. Nous pensons, bien sûr, au rapport des maoïstes au marxisme-léninisme et au marxisme en général. Nous en soulignerons deux aspects qui, selon nous, devront être dépassés, si on espère assister au développement de la gauche radicale sur une base élargie.

1 Idem, p. 58.

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1) Une pensée dogmatique qui repose sur l'officialisation stalinienne de ce qu'est devenu le léninisme : ce que Staline a appelé la «science marxiste- léniniste». La pensée de Lénine, comme celle de n'importe quel militant révo- lutionnaire, ne saurait être que profondément dénaturée par l'utilisation de sa lettre pour la production de l'idéologie d'un État, fût-il qualifié de prolétarien. Ce dogmatisme a pour résultat de rendre relativement cahoteuse la tentative même de l'application du marxisme à la réalité québécoise.

2) Une obsession à propension totalitaire pour le parti. S'il est compré- hensible que dans un pays où il n'y a pas d'organisation politique de la classe ouvrière, l'on fasse de sa création l'une des tâches principales, on ne peut admettre qu'un tel parti doive occuper toute la place. L'auto-organisation des masses populaires ne doit pas être découragée (liquidée) mais encouragée. On doit multiplier les lieux organisés de luttes populaires et syndicales.

La faille principale, à être dépassée, est donc ce décalque dogmatique, dans sa nature non-marxiste. Nous prendrons ici comme exemple plus spéci- fique l'analyse que ces groupes proposent de la question nationale. Les groupes « marxistes-léninistes » reprennent fidèlement la lettre des positions de Lénine sur la question nationale. Leurs positions paraissent, en effet, stric- tement léninistes: de la mise en rapport de la question nationale et du capita- lisme, jusqu'à la défense du droit à l'autodétermination. On peut même dire que les positions de ces groupes contre l'indépendance reproduisent au moins une partie de l'esprit des positions de Lénine. Ce dernier a effectivement sous- estimé la potentialité révolutionnaire des luttes nationales au sein des États capitalistes constitués. S'il a bien vu la nécessité de lutter pour l'indépendance des pays coloniaux, il a toujours préféré les grands ensembles économiques et, à ce titre, a toujours été extrêmement réticent devant la possibilité de fraction- nement des États capitalistes, ce fractionnement lui semblant défavorable au développement des forces productives et au progrès social.

Cette reprise de l'orthodoxie n'en reprend cependant l'esprit qu'à moitié. Elle oublie que Lénine a toujours insisté pour relier l'analyse de la question nationale : 1) aux phases du développement du capitalisme; 2) à la conjonc- ture toujours singulière des luttes nationales. Or, dans la phase actuelle de crise du capitalisme, la question nationale reprend, au sein des États capitalis- tes dominants, une signification plus importante qu'au début du siècle. Elle cesse d'y être reliée à des fractions passéistes des classes dominantes (bour- geoisie reliée au capital marchand, fractions et catégories sociales rattachées aux vestiges du féodalisme). À ce titre, la revendication d'indépendance peut devenir un élément de la lutte révolutionnaire alors que, comme au Québec, la question nationale occupe le centre de la scène politique.

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La reprise aveugle des thèses léninistes conduit selon nous à une double erreur d'analyse 1 . Refusant de considérer l'indépendance dans l'univers des possibles pour une politique de gauche, les groupes m-l sont conduits :

1) à surestimer la profondeur des luttes anticapitalistes actuelles des masses populaires. Les uns parlant de crise politique du capital (En Lutte), les autres d'une contradiction principale actuelle entre la bourgeoisie et le prolétariat. S'il est indéniable que toutes les contradictions dans un pays capi- taliste se modèlent et se jouent sur la base de la contradiction fondamentale entre la bourgeoisie et le prolétariat, cette dernière contradiction est loin de toujours occuper le lieu central des luttes politiques. On ne peut, nous semble- t-il, décemment parler de crise politique du capital, quand le capitalisme n'est pas directement remis en question par une organisation significativement influente des classes dominées-, on ne peut guère identifier la contradiction entre la bourgeoisie et le prolétariat comme la contradiction principale au Canada, si l'on entend par contradiction principale celle qui occupe la place centrale des luttes de classes dans une conjoncture déterminée ;

2) à sous-estimer l'enjeu de la question nationale, la division qu'elle peut opérer au sein des classes dominantes actuellement au Canada et, par consé- quent, l'affaiblissement de ces dernières au profit du renforcement des masses populaires ;

3) à négliger les contradictions sociales internes de la formation sociale canadienne au profit d'une vision clés rapports mondiaux (par exemple la théorie des Trois mondes) qui, à l'encontre de la théorie marxiste, privilégie les contradictions externes. Ainsi, pour le Parti communiste ouvrier, faudrait-il renforcer l'État canadien (donc, à court terme, la bourgeoisie canadienne) pour affaiblir l'impérialisme américain. Pourquoi Washington s'oppose-t-il alors à l'indépendance du Québec ? La gauche québécoise connaît-elle mieux les intérêts de l'impérialisme que les dirigeants de la Maison Blanche et du Pentagone ?

Comble du paradoxe, cette évaluation erronée de la conjoncture et ce rejet inconditionnel de la revendication d'indépendance politique s'appuient sur une mauvaise analyse du Parti québécois, sœur jumelle de celle que nous propo- sent les premiers tenants du nationalisme de gauche. Le PQ est ainsi identifié par le PCO comme le parti d'une bourgeoisie nationale voulant réaliser l'indépendance du Québec. La thèse de la souveraineté-association ne serait qu'une fourberie, la bourgeoisie nationale cherchant à masquer son véritable projet d'indépendance. Il nous semble qu'il s'agit là d'une très grave erreur. Les

1 Voir à ce propos: Résolution sur la question nationale québécoise, document du Deuxième Congrès de la LC(ML)C, ainsi que Pour l'unité révolutionnaire des ouvriers de toutes les nations et minorités nationales, En lutte.

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textes de ce recueil développent longuement une position radicalement oppo- sée. Qu'il nous suffise de rappeler que cette position a pour effet objectif de laisser la bourgeoisie dont on parle occuper le champ politique réel de la question nationale. Elle s'interdit précisément de montrer comment la bour- geoisie québécoise ne peut faire l'indépendance et ne peut résoudre la question nationale: l'absence d'élaboration d'une telle position, plus correcte, empêche de politiser à gauche de larges franges des classes populaires qui continuent de soutenir le discours péquiste à défaut d'une meilleure alternative.

III - Une société à transformer

a) À propos du marxisme

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Il est donc question du marxisme, dans les textes qu'on lira. Aussi convient-il de faire une pause, de s'interroger sur ce terme, de voir comment il faut l'interpréter. Que signifie, pour nous, le marxisme dont il est si souvent question ?

Le marxisme est aujourd'hui en fort mauvaise posture au Québec. Ou encore il serait, selon certains, en trop bonne posture. Le marxisme serait de- venu la nouvelle orthodoxie, l'idéologie dominante, la nouvelle religion des intellectuels. Les jeunes affichent leur marxisme comme ils portent des jeans, est-il écrit dans un ouvrage récent 1 . Le marxisme est présenté comme une analyse qui aurait été valable au siècle dernier, avant l'avènement de la société postindustrielle et cybernétique! Cette analyse, ne collant plus à la réalité contemporaine, se serait transformée en une pensée appauvrie et dogmatique qui interdit de comprendre ce qui se passe autour de nous. Ainsi peut-on lire, sous la plume d'un philosophe-chroniqueur, à propos du marxisme : « Il est dépourvu de tout apport créateur et se résout le plus souvent en formules vides et dogmatiques, généralement moralisatrices et réductrices. Le marxisme n'est-il pas en train de s'identifier au Québec avec la pire étroitesse d'esprit et le pire conformisme 2 ».

1 Daniel Latouche, Une société de l'ambiguïté, Montréal, Boréal Express, 1979, p. 15.

2 Jacques Dufresne, « L'État orphelin », Le Devoir, 10 novembre 1979. Il convient de citer le subtil appel à la répression qui est lancé un peu plus loin dans cette chronique, à propos

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Les marxistes seraient donc, au mieux, des intellectuels attardés, incultes, dogmatiques, accrochés à des certitudes depuis longtemps éclatées. Au pire, ce seraient des termites - pour reprendre une expression de notre premier ministre - qui rongent l'ordre social, des agresseurs et des manipulateurs qui, sous couvert de lutter pour le bonheur des travailleurs, visent à prendre le pouvoir à la faveur de l'anarchie et du désordre, dans le but d'instaurer le Goulag au Québec. Ces manipulateurs seraient eux-mêmes manipulés par

Moscou, Pékin, Tirana ou La Havane, ou encore par l'un ou l'autre des corps policiers qui opèrent sur le territoire québécois. Tel est le discours de la droite classique. Il fait son chemin, si on en juge par les lettres ouvertes aux journaux

à grand tirage. Il n'est pas rare, du reste, de voir des intellectuels réputés pro- gressistes reprendre en partie ce discours à leur compte. Ce qui est remar- quable, c'est de constater que le marxisme est devenu d'un coup, simultané- ment, la cible d'attaques issues de tous les horizons politiques, de l'anarchisme

à la droite la plus réactionnaire.

Il n'y a, dans la « nouvelle critique » du marxisme, à vrai dire rien de vraiment nouveau ou surprenant, pour qui suit un tant soit peu la mode parisienne, qui arrive toujours à Montréal avec un peu de retard. On découvre

assez rapidement les ouvrages dont on s'inspire ici. Déjà, en 1975, André Gluksmann, ex-militant maoïste, avait décrit, dans un best-seller 1 , les rapports entre le marxisme et les camps de concentrations, qu'il croyait être le premier

à mettre en lumière à la suite de la lecture de Soljenitsyne. Deux ans plus tard,

il faisait part d'une nouvelle découverte : le lien étroit entre les maîtres - penseurs allemands Fichte, Hegel, Marx et Nietzsche, unis par un grand dessein, « le dressage et la sélection des plèbes du monde 2 ». Marx aurait été, tout simplement, le plus « opérationnel » des maîtres -penseurs. Entre-temps, dans son histoire d'un bourgeois allemand 3 , Françoise Lévy révélait le

fondement des turpitudes dont le marxisme se serait rendu coupable en décrivant la vie privée de Marx. C'est en juin 1976 que Bernard-Henri Lévy lançait sur le marché le label « nouvelle philosophie » pour activer les ventes de ses oeuvres et de celles d'une pléiade d'auteurs dont plusieurs étaient d'abord passés par le maoïsme 4 . Bernard-Henri Lévy a lui-même révélé au

des négociations dans le secteur public: « Le principal enjeu du conflit c'est précisément la façon dont syndiqués et syndicats répondront ultimement aux gestes bienveillants (sic!) posés à leur endroit. S'ils répondent par toute la force dont ils disposent, on saura désormais que l'État doit lui aussi renoncer aux bons sentiments pour suivre jusqu'au bout l'exemple des employeurs ordinaires. ».

1 André Glucksmann, La cuisinière et le mangeur d'hommes, Paris, Seuil, 1975.

2 André Glucksmann, Les maîtres penseurs, Paris, Grasset, 1977, p. 291.

3 François P. Lévy, Karl Marx, histoire d'un bourgeois allemand, Paris, Grasset, 1976.

4 Dossier « Les Nouveaux Philosophes », Les Nouvelles littéraires, no 2536, 10 juin 1976. On peut mentionner, parmi les stars de la nouvelle philosophie, à part les auteurs pré- cités, Christian Jamblet, Guy Lardreau, Jean-Marie Benoist, Jean-Paul Dollé, Michel Guérin, Philippe Némo et Gilles Hertzog. Maurice Clavel, comme Philippe Sollers - un autre ex-adorateur de la Chine - se sont aussi rapprochés des nouveaux philosophes. Il ne

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monde, dans un livre à la sortie bien orchestrée, que « le marxisme est la religion de ce temps », ayant été « promu récemment au rang de culture hégé- monique dans les sociétés occidentales », ou encore étant en passe de devenir « la forme moderne du consensus où communie depuis toujours la république des doctes et des savants 1 ». Soulignant « l'indigence de pensée » et la «pauvreté conceptuelle » du marxisme, Lévy nous révèle qu'on peut, grâce à Soljenitsyne, en trouver la source dans « Karl Kapital et ses saintes écritu- res » : « il n'y a pas de ver dans le fruit, pas de péché tard venu, car le ver c'est le fruit et le péché c'est Marx 2 ». Après avoir dénoncé le socialisme, l'idée de progrès et prôné l'exil de la politique dans son premier ouvrage, Bernard- Henri Lévy nous indique une vole de salut dans son dernier texte, le Testament de Dieu : « Cette morale de la Résistance, cet antifascisme consé- quent à quoi le Siècle nous oblige, c'est peut-être là, dans ce souvenir du Dieu- Un et de sa passion de Loi, que réside toute chance de lui intimer réalité 3 ».

On le voit, la nouvelle philosophie qui, sans aucun doute, inspire plusieurs de nos penseurs locaux 4 , n'a de nouveau que le nom. Sa critique du marxisme est d'ailleurs elle-même inspirée d'autres sources. Ainsi en 1948, un groupe d'intellectuels et de militants politiques, après avoir rompu successivement avec le stalinisme, puis avec le trotskisme, fondaient la revue Socialisme ou Barbarie, et procédaient, entre autres, à une critique de l'Union soviétique et de la Chine au demeurant beaucoup plus pénétrante que celle des « nouveaux philosophes ». Le plus connu des animateurs de Socialisme ou Barbarie, Cornelius Castoriadis, expliquait dès 1964 pourquoi il en était finalement venu à rompre avec le marxisme, soulignant entre autre l' « incroyable incapa- cité des marxistes de toutes les nuances de renouveler leur réflexion au contact de l'histoire vivante 5 ». C'est toutefois d'un point de vue politique différent de celui des « nouveaux philosophes » - qu'il dénoncera du reste par la suite - que se place Castoriadis, lorsqu'il indique qu'il se trouvait finalement devant le choix suivant: être marxiste ou être révolutionnaire.

faut pas oublier, enfin, Claudie et Jacques Broyelle, qui, après avoir vu dans la Chine un Paradis (La moitié du Ciel, Paris, Denoël, 1973) ont brusquement découvert qu'il s'agissait d'un enfer (Deuxième retour de Chine, Paris, Seuil, 1977).

1 Bernard-Henri Lévy, La barbarie à visage humain, Paris, Grasset, 1977, pp. 191, 195,

199.

2 Idem, p. 181.

3 Bernard-Henri Lévy, Le testament de Dieu, Paris, Grasset, 1979, p. 9.

4 Non seulement d'ailleurs en ce qui concerne la critique du marxisme mais aussi celle des syndicats. Ainsi peut-on lire sous la plume de B.-H. Lévy: « La force toute neuve de ces puissances quasi féodales, de ces authentiques « privilèges » que sont les syndicats ». (La barbarie à visage humain, op. cit., p. 191). Nous sommes proches ici de la prose de Jacques Grand'Maison ou celle de Jacques Dufresne.

5 Ante Ciliga, Dix ans an pays du mensonge déconcertant, Paris, Champ Libre, 1977 (1ère édition 1938); Boris Souvarine, Staline, aperçu historique du bolchévisme, Paris, Champ Libre, 1977 (1ère édition 1935). Il faut souligner que, contrairement aux « nouveaux philosophes », c'est d'un point de vue politique de gauche que Ciliga et Souvarine mènent leur critique de l'URSS.

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La critique de Socialisme ou Barbarie pouvait d'ailleurs elle-même s'ap- puyer sur les ouvrages monumentaux du communiste yougoslave Ante Ciliga - prisonnier en Russie pendant cinq ans à partir de 1930 - et du communiste français Boris Souvarine qui fut l'un des secrétaires de la troisième internationale 1 .

Et l'histoire des débats à l'intérieur du marxisme comme des critiques du marxisme ne commence pas là. Il n'y a pas de marxisme qui aurait été perverti, ou encore qui s'identifierait à la perversion. Le marxisme est, entre autres, critique et pratique de la critique. Marx lui-même n'a cessé, dès le début de son activité, de polémiquer et d'être l'objet de polémiques. Que l'on songe, par exemple, aux débats entre Marx et Engels et les jeunes hégéliens, ou encore Proudhon et, plus tard, Bakounine. Dès qu'il se constitue, le marxisme est l'objet d'interprétations divergentes et le lieu de luttes et de polémiques.

Ainsi conçu, en dehors de toute interprétation dogmatique, nous conti- nuons à considérer le marxisme comme un indispensable outil d'analyse pour comprendre la réalité sociale dans laquelle nous vivons, comme du reste celle dans laquelle on vit en URSS ou en Chine. C'est évidemment une caricature du marxisme, confondue avec la raison d'État des pays dits socialistes, qui sert de cible aux critiques aujourd'hui à la mode. Il est d'ailleurs remarquable de constater que les attaques les plus virulentes contre le marxisme viennent de ceux qui y ont d'abord cru comme à une religion dont Marx aurait été le fondateur sans péché. C'est par le stalinisme que sont d'abord passés plusieurs « nouveaux philosophes ». Il s'agit bien dans ce cas de la désacralisation du père dont on découvre un jour qu'il était pécheur, qu'il eut déjà maille à partir avec les autorités temporelles pour ivresse et tapage nocturne, ou encore qu' « il y a un fils de Marx, Frederick Demuth, fils de la bonne 2 ». On en conclut qu'il conçut le Goulag.

Nous pensons que le marxisme est un outil d'analyse indispensable d'abord parce que le capitalisme est toujours bien vivant et que le marxisme nous paraît être avant tout une analyse globale du capitalisme. Analyse incomplète et imparfaite, il va sans dire. Mais ce n'est certainement pas avec les discipli- nes hermétiquement compartimentées des sciences sociales contemporaines qu'on parviendra à comprendre le fonctionnement du capitalisme, comme Marx l'a tenté dans Le Capital. Ce faisant, Marx s'appuyait sur une réflexion épistémologique antérieure et, en particulier, sur la tentative de constitution de ce qu'on appelle le matérialisme historique. Cette appellation, et plus encore celle de « matérialisme dialectique » comme philosophie marxiste, sont sans

1 Cornélius Castoriadis, L'institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975, p. 94; voir aussi, du même auteur, Les carrefours du labyrinthe, Paris, Seuil, 1978.

2 Françoise P. Lévy, Karl Marx, op. cit., p. 187.

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doute à l'origine de plusieurs malentendus. Nous ne croyons pas que Marx a créé, d'un coup, en 1844, 1846 ou 1857, une nouvelle science et une nouvelle philosophie. Dans des oeuvres pénétrantes dont trop peu sont accessibles en français, les philosophes italiens Galvano della Volpe et Lucio Colletti 1 ont bien montré le caractère fondamentalement idéaliste de la « dialectique de la nature » sur la base de laquelle on a élaboré des « sciences naturelles prolétariennes », dont la tristement célèbre biologie de Lyssenko.

Rien n'est tombé du ciel. Marx a lui-même reconnu sa dette envers ses prédécesseurs, qu'il s'agisse de Hegel, de Ricardo ou des penseurs socialistes. Simplement, comme plusieurs grands penseurs dans l'histoire, il a, sur la base de ces matériaux, élaboré une nouvelle approche pour rendre compte du fonctionnement du capitalisme, et tenté du même coup d'établir les fonde- ments d'une analyse globale de la réalité sociale-historique. Cette méthode s'inscrit dans une approche que déjà des philosophes grecs - que Marx avait étudiés en profondeur - avaient élaborée: la matérialisme, c'est-à-dire la recon- naissance du primat de la « matière » sur « l'esprit ». En aucune manière, toutefois, le matérialisme de Marx ne doit être identifié à l'empirisme et au positivisme qui constituent le fondement épistémologique des sciences sociales modernes. La réalité et la connaissance de la réalité ne doivent pas être confondues, et le processus de connaissance doit partir, comme Marx s'en explique dans l'Introduction générale à la critique de l'économie politique 2 , d'abstractions déterminées.

Appliquée à l'étude de la réalité sociale, cette approche se traduit par la reconnaissance du primat des relations sociales de production. Il ne s'agit pas du primat de « l'économie » considérée comme un substrat matériel-naturel de la société, comme on le conçoit aussi bien dans l'économie politique tradition- nelle que dans l'interprétation économiciste du marxisme. Il s'agit du fonde- ment de la lutte des classes, lutte des classes dont la découverte est le fait des prédécesseurs de Marx, comme celui-ci du reste le reconnaît. L'homme- animal social, comme l'avait vu Aristote, doit produire les conditions de son existence matérielle. Il se trouve que depuis longtemps un surproduit rend possible le fait pour une classe, toujours minoritaire, de vivre des fruits du travail de la classe majoritaire et, surtout, de contrôler ce travail et, partant, l'organisation de la société. Cela prend, sous le capitalisme, une forme parti-

1 Galvano della Volpe, Rousseau et Marx, Paris, Grasset, 1974; Lucio Coletti, De Rousseau à Lénine, Paris, Gordon et Breach, 1972; id., Politique et philosophie, Paris, Galilée, 1975; Le marxisme et Hegel, Paris, Champ Libre, 1976.

2 Ce texte fondamental, en ce qui concerne la méthode marxiste, écrit en 1857, n'a pas été publié du vivant de Marx. On en trouve aujourd'hui plusieurs éditions, par exemple dans la Contribution à la critique de l'économie politique, Paris, Éditions sociales, 1972, pp. 147-175. Voir l'analyse de della Volpe, op. cit., pp. 233-258. Voir aussi Dorval Brunelle, La raison du capital, Montréal, Hurtubise HMH, 1980; Gilles Dostaler, Marx, la valeur et l'économie politique, Paris, Anthropos, 1978; « Marxisme et "science économique" », Les Cahiers du socialisme, n˚ 2, automne 1978, pp. 216-232.

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culière, avec la transformation des produits du travail en marchandises, du travail privé concret en travail social abstrait, et, surtout, de l'instauration du salariat comme rapport social fondamental entre les classes dominantes et les classes exploitées.

Pour le marxisme, le fondement de la lutte des classes trouve donc son point d'ancrage dans les rapports sociaux de production. Et C'est dès le niveau du processus de travail que les contradictions et les conflits de classes se manifestent. C'est là une différence fondamentale entre l'approche marxiste et celle d'autres auteurs, par exemple les économistes classiques, qui reconnais- sent les conflits de classes, mais les réduisent à des divergences d'intérêts qu'un meilleur système de distribution pourrait permettre d'aplanir. Pour Marx, la lutte des classes, qui trouve son fondement au niveau de la produc- tion, structure l'ensemble des rapports sociaux. C'est là le sens de la phrase célèbre de l'Idéologie allemande - encore qu'il ne faille chercher dans ce texte une théorie articulée de l'idéologie - : « les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puis- sance dominante spirituelle 1 ».

Tel est le fondement de l'analyse marxiste du capitalisme, sur la base duquel est élaborée une tentative très incomplète pour rendre compte des mécanismes à l’œuvre dans ce que Marx appelle la « surface » du capitalisme:

ainsi en est-il du mouvement des salaires, des prix, des profits comme de celui des luttes politiques et sociales - Tout cela est lié, plus que jamais, aujour- d'hui. C'est à la généralisation, à l'extension la plus totale du système décrit dans Le Capital que l'on assiste actuellement. Ne lit-on pas, tous les jours, que les « problèmes économiques » occupent le devant de la scène. jusqu'à ce jour, seule l'analyse marxiste a permis de rendre compte d'une manière relativement cohérente de la source de ces « problèmes » et de leurs liens avec les événe- ments dits « sociaux et politiques ». Seule l'analyse marxiste, quelles que soient par ailleurs ses limites, ses imperfections et ses erreurs, tente de saisir ces réalités dans leur totalité. Il n'est pas, dans le domaine des sciences socia- les, un chercheur sérieux qui puisse le nier. En ce sens, peut-être effective- ment le marxisme a-t-il pris une place importante. Mais alors, l'opposition qu'on lui fait relève soit de l'obscurantisme et du retour à l'irrationnel - comme en témoigne le dernier ouvrage du chef de file des « nouveaux philosophes » - soit de la volonté politique, qu'elle soit explicite ou implicite, de ne rien vouloir changer à l'ordre des choses existant. Car reconnaître et analyser le processus d'extorsion du surtravail dans la production - dont découlent les inégalités sociales et les irrationalités criantes des sociétés dans lesquelles nous vivons -c'est du même coup se trouver face au problème de l'abolition de

1 Karl Marx et Friedrich Engels, L'idéologie allemande, Paris, Éditions sociales, 1968 (écrit en 1844), p. 74.

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cette exploitation. À moins de croire - comme plusieurs aujourd'hui - que l'homme sera toujours un loup pour l'homme et que, toujours, les plus forts (les plus intelligents - comme nous l'enseigne une nouvelle « bio-sociologie ») gagneront.

b) À propos du socialisme

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Vouloir changer l'ordre des choses existant dans la réalité sociale, vouloir la fin de l'exploitation par une minorité des fruits du travail de la majorité, c'est vouloir l'instauration de ce qu'on appelle généralement le socialisme. Au mot socialisme est associé celui du marxisme. D'ailleurs, la critique de l'un est souvent associée à celle de l'autre 1 . Et, de même que le marxisme s'enracine dans une tradition qui remonte aux penseurs matérialistes grecs, celui du socialisme renvoie à une longue tradition qui passe par la République de Platon, le millénarisme des Pères de l'Église, les Utopies du dix-septième siècle et les écrits des Fourier, Saint-Simon, Flora Tristan, Owen et autres penseurs qui ont élaboré des projets de sociétés « autres », différentes, communistes, au dix-huitième et dans la première moitié du dix-neuvième siècle. De tout temps donc, des hommes et des femmes ont mis en question l'ordre établi et imaginé des sociétés meilleures, plus justes et plus égalitaires. De tout temps, d'autre part, ceux qui étaient exploités ont lutté pour changer leur situation. Il y a eu des révoltes d'esclaves dans l'Antiquité, des révoltes de serfs et de paysans au Moyen-Age, des révoltes ouvrières dès la fin du dix- huitième siècle. L'apport fondamental de Marx, consigné d'abord dans le Manifeste du parti communiste de 1848, a été de lier ces mouvements jusque- là séparés, en indiquant qu'une société plus juste naîtrait, non pas du cerveau de « réformateurs sociaux », mais de la lutte des classes opprimées. Le socialisme sera le résultat de mouvements sociaux, de luttes de classes. Il ne sera pas décrété d'en-haut en fonction d'un modèle pré-conçu. Il n'est pas question, pour paraphraser Marx, de préparer le contenu des marmites de l'avenir.

1 Voici par exemple ce qu'on peut lire sous la plume de Bernard-Henri Lévy: « Car voilà cette fois une tâche à quoi il faudra vite s'atteler: aller au bout du processus inauguré il y a trente ans par la critique du stalinisme, poursuivi en 1968 avec l'oubli du léninisme, pro- visoirement clos ce derniers temps par la rupture avec le marxisme. Critiquer autrement dit, dans la forme que la tradition nous a léguée, le “nom” du socialisme » (La barbarie à visage humain, p. 86).

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Il n'en demeure pas moins que le mot « socialisme », qui n'était qu'un mot au dix-neuvième siècle, renvoie à des réalités concrètes cent ans plus tard. Lorsqu'on se dit socialiste - ou communiste - au Québec ou ailleurs dans les pays capitalistes, cela signifie, pour plusieurs, qu'on veut construire ici ce qui existe ailleurs, dans un certain nombre de pays, tels que la Russie, la Chine, Cuba ou le Vietnam.

Or il se trouve que ces modèles ont perdu beaucoup de leur éclat les uns à la suite des autres. Les partis communistes traditionnels se sont cassé les dents sur la réalité de l'Union soviétique, qui était et demeure pour certains le « modèle » du socialisme, avec ses imperfections, ses accrocs à la « légalité socialiste ». On a d'ailleurs longtemps caché aux militants ces dures réalités que constituent, par exemple, les camps de travail. Il faut être singulièrement candide aujourd'hui pour croire Brejnev sur parole quand il déclare que l'Union soviétique est désormais engagée sur la voie qui mène du socialisme au communisme. L'invasion de la Tchécoslovaquie, en 1968, a fait perdre à plusieurs leurs dernières illusions. Il y a là, en URSS, comme dans les pays qu'elle domine par « partis communistes » locaux interposés, un régime oppressif, un régime d'exploitation des travailleurs par une minorité privilé- giée, qui n'arien à voir avec une société sans classes. En témoignent les tentatives - durement réprimées - d'organisation des travailleurs et les révoltes ouvrières qui se multiplient dans ces pays.

En ce qui concerne la Chine, l'accumulation d'éléments troublants la fait ressembler de plus en plus à l'URSS. Et certaines organisations politiques répètent aujourd'hui la même erreur que les partis communistes traditionnels avaient commise face à l'Union soviétique. On suit sans sourciller les méan- dres et les virages de la politique chinoise en acceptant à la lettre les explications qu'en donnent les dirigeants, en écrivant donc qu'il s'agit de faire progresser la lutte des classes et d'écraser, les uns après les autres, tous les adversaires du peuple. En Chine comme en URSS, une classe privilégiée traversée de conflits internes semble être en vole de constitution comme classe dirigeante. La Chine condamnait jadis l'URSS la jugeant engagée sur la voie du capitalisme, ce dont témoignaient entre autres les réformes économiques des années soixante. Aujourd'hui, dans le cadre des quatre « modernisations », on fait appel aux investissements étrangers en vantant les qualités de disci- pline et de frugalité de la main-d’œuvre chinoise. On a aussi récemment décidé la « libération » des prix un grand nombre de denrées afin qu'ils soient déterminés par l'offre et la demande, en même temps qu'une hausse de plus de 30% des prix des principaux produits alimentaires 1 .

1 Voici l'étude très fouillée de Patrick Tissier, « Comment la Chine recourt aux méthodes capitalistes », dans le Monde diplomatique, novembre 1979, dans laquelle, entre autres, il est montré comment « les responsables chinois vont bien plus loin que les soviétiques, dont ils dénonçaient la réforme de 1965 comme une restauration totale du capitalisme », (p. 22).

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Il n'est pas inutile de souligner que la Chine, qui se spécialise dans la réception cordiale de hommes politiques les plus conservateurs des pays étrangers, s'apprêtait à recevoir John Diefenbaker au moment où ce dernier a rendu l'âme. L'ancien premier ministre du Canada appréciait les positions fermes prises par la Chine face à l'URSS. Une chose est claire, le conflit entre ces deux puissances n'est ni un conflit entre socialisme et « social- impérialisme », ni un conflit entre deux formes de socialisme. On sait d'ailleurs qu'un autre conflit, en apparence « de ligne», divise de plus en plus deux États jadis unis comme les dents et les gencives dans une indéfectible amitié, la Chine et l'Albanie, ce dernier pays étant devenu pour certains, l'ultime repaire de l'authentique ligne marxiste-léniniste 1 .

Des problèmes analogues se posent dans un certain nombre de petits pays dont les luttes contre l'impérialisme américain avaient animé nos espoirs durant les années soixante. Par certains aspects, d'ailleurs, nous les com- parions à nous. Plus facilement que la Chine, nous étions portés à les prendre pour modèles. Cuba dans un premier temps, tout près de nous à l'autre extré- mité des États-Unis. Or Fidel Castro fut l'un des premiers à appuyer l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie. Et, en dépit des indéniables progrès sociaux qui ont suivi la révolution cubaine, on commence désormais à se poser de sérieuses questions sur la pratique de la démocratie et sur l'étendue de l'abolition des privilèges à Cuba. Et il y avait, surtout, l'Indochine et le Vietnam, dont la guerre a été un événement politique dominant des années soixante. On a d'abord assisté à la tentative d'imposition brutale au peuple cambodgien d'un curieux « modèle social » qu'on prétendait s'apparenter au socialisme. Cette politique, par ailleurs, n'a pas été contrée par le peuple cambodgien, mais bien par le Vietnam qui occupe désormais militairement le Cambodge - comme il occupe le Laos - après s'être allié étroitement à l'URSS. Ce qui a amené la Chine à administrer la « leçon » que l'on sait à son ancien allié indéfectible, le Vietnam. Bref, entre des pays qui se sont engagés dans l'édification du socialisme, après des victoires coûteuses contre l'impérialisme américain, des guerres absurdes avec leur cortège de misère pour les peuples, avec leurs horreurs traditionnelles.

Il s'agit là, évidemment, de réalités extrêmement complexes sur lesquelles il est difficile de porter un jugement catégorique. Il ne peut être question de se poser en arbitres de ces conflits et de séparer les bons des méchants. Il n'en reste pas moins que ces conflits armés entre pays qui furent pour plusieurs, à

1 Voici comment Enver Hoxha, premier secrétaire du parti albanais, caractérise désormais le marxisme de son ancien allié Mao: « Asio-communisme panaché de nationalisme, de xénophobie, de conceptions boudhistes et un amalgame d'idéologies anarchistes, trotskistes et révisionnistes » ! On comprend donc que le « PTA (Parti albanais) fut le seul à lutter contre les révisionnistes modernes ». (Le Monde diplomatique, octobre 1979, p. 5). Il est heureux, pour certains groupes qu'il existe encore une ligne juste quelque part dans le monde !

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des moments divers et à des degrés divers, des « modèles » de société, indiquant la vole vers le socialisme, constituent des événements douloureux.

Que voilà donc de nombreuses illusions envolées. Il n'y aurait plus de modèle de socialisme. Certains, à part les partisans inconditionnels de l'URSS ou de la Chine, continuent à voir ces pays comme des pays socialistes, même s'ils condamnent leurs bureaucraties dirigeantes. Il s'agirait d'États ouvriers dégénérés. Cette expression a peut-être des accents shakespeariens - on sait d'ailleurs que Trotski est le meilleurs écrivain de la révolution russe - mais elle cadre mal avec l'analyse marxiste, selon laquelle ce ne sont pas les grands hommes qui font l'histoire. Car il s'agit en effet, selon ce type d'analyse, tou- jours en vogue depuis une cinquantaine d'années, de « trahison des chefs » : si Trotski plutôt que Staline avait pris le pouvoir en URSS, les choses se seraient, semble-t-il, déroulées autrement. Il est permis d'en douter, si on se rappelle la ligne dure dont Trotski s'est toujours fait le défenseur, face, par exemple, aux syndicats ou aux marins de Cronstadt. Mais de toute manière, il s'agit non pas d'hommes, mais de forces sociales. Ce n'est pas une crise de la « direction politique » qui rend compte des événements que nous avons évoqués.

Ce qui en rend compte, selon nous, c'est l'ensemble des forces sociales à l’œuvre dans ces pays, aussi bien que le contexte mondial, les rapports de force entre les pays et les blocs. Ce processus social, cette lutte de classes, qui a eu cours dans les pays dits « socialistes » après leurs révolutions respectives, constitue un processus extrêmement complexe à analyser, comme il nous paraît du reste difficile de caractériser le système social qui y prévaut 1 . On a d'ailleurs avancé plusieurs expressions pour le caractériser: sociétés bureau- cratiques, collectivisme d'État, capitalisme d'État, entre autres. Une chose paraît claire: une classe dominante (ou tendant à le devenir) - disposant des privilèges qui sont ceux de toutes les classes dominantes - y exploite la force de travail collective des travailleurs, selon des modalités de régulation diffé- rentes de celles qui ont cours dans les pays capitalistes -bien que ces pays connaissent désormais les symptômes de la crise économique mondiale. Parmi ces modalités de régulation, il y a en particulier l'appareil de contrôle politi- que, bureaucratique et policier qui enserre et étouffe la vie démocratique. Dès lors, il nous paraît excessif de qualifier de socialiste le système social qui a cours dans ces pays. Il y a là, comme dans les pays capitalistes, une réalité d'exploitation et de domination que les classes dominées devront renverser.

Il ne s'ensuit pas, pour autant, qu'il n'y a rien à retenir des éléments du processus social et de l'expérience historique qui a, en particulier, précédé et

1 Une littérature abondante existe sur cette question. Mentionnons l'ouvrage de Jean-Marc Piotte, Marxisme et pays socialistes, qui est l'un des rares Québécois à s'être penché systématiquement sur cette question très difficile. Montréal, VLB, 1979. [Voir Les Classiques des sciences sociales - JMT.]

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suivi les sursauts révolutionnaires dans ces pays, comme du reste dans les pays capitalistes dominants. Soviets et conseils ouvriers, luttes contre les

hiérarchies de tous ordres, atténuation des discriminations fondées sur le sexe,

il y a là toute une série de phénomènes historiques progressistes qui ont eu

cours, dans tous ces pays, en général à la faveur de l'effervescence qui a suivi

la période proprement révolutionnaire. Certains de ces acquis ont été remis en question, par la suite, plus particulièrement ceux qui concernaient le pouvoir des travailleurs, à la faveur du processus social auquel nous avons fait allusion et dans lequel, en particulier, la question du parti - dernier point dont nous traiterons - a certainement beaucoup à voir. Il est clair désormais que les

« partis communistes » au pouvoir représentent les intérêts des classes domi- nantes dans les pays dits socialistes.

Le socialisme pour nous, continue donc d'exister à la fois comme projet et

comme résultat partiel de luttes passées et à venir. Contrairement aux « nou- veaux philosophes » - et à la pensée de droite en général - nous ne pensons pas que ce modèle social soit le fruit de l'imagination machiavélique de Marx qui

a trouvé sa réalisation dans les pays identifiés à ce qu'on appelle le Goulag; nous ne croyons pas que le socialisme génère les camps. On connaissait les camps en Russie sous les Tsars. Dostoievski a précédé Soljenitsyne. La

répression politico-policière n'est pas une caractéristique particulière des pays dits socialistes qui permettrait à l'Occident de se disculper. On assiste en fait aujourd'hui à une généralisation et un approfondissement sans précédent, dans tous les pays, de la répression, sans doute provoquée par les incertitudes des classes dominantes devant l'aggravation de la crise, aggravation liée à l'exa- cerbation de la lutte des classes, qui prend diverses formes selon les pays. Il y

a des camps en URSS, en Chine et au Vietnam. Il y en a aussi, de plus féroces

souvent - bien qu'il ne soit pas question de comptabiliser l'horreur - dans plusieurs pays d'Amérique latine. Et combien de régimes tyranniques sangui- naires, en Asie et en Afrique. Et la répression occulte, et souvent ouverte, de plus en plus pratiquée dans les pays capitalistes développés, est tout aussi féroce.

On peut d'ailleurs s'interroger sur les possibilités d'un développement approfondi du socialisme au sein de chacun des pays dits socialistes, tant et aussi longtemps que le renversement du capitalisme ne sera réalisé dans les États capitalistes avancés. On sait que Marx, comme d'ailleurs Lénine lui- même, ont toujours cru que le socialisme ne serait véritablement réalisable que lorsque la révolution triompherait au sein même des États impérialistes. Le courant tiers-mondiste, au sommet de sa gloire durant les années soixante, s'est même permis d'ironiser sur ces affirmations des premiers marxistes en les traitant d'européo-centristes, sinon de crypto-racistes.

Les années récentes nous forcent à revenir sur des réflexions que l'enthousiasme révolutionnaire a rejetées trop rapidement. Ce genre de ques-

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tionnement nous permettra peut-être de sortir d'une polarisation simpliste entre le paradis et les enfers. Si des classes dominantes tendent à se réorga- niser dans les pays qui ont jusqu'ici été le théâtre de la « victoire du socialisme », si ces États pratiquent des politiques internationales parfois «étonnantes », c'est peut-être que l'encerclement capitaliste vient freiner, au sein de chacune de ces sociétés, le plein développement des seules véritables conditions de réalisation du socialisme, celles qui assureront aux classes populaires le plein contrôle de leurs conditions d'existence.

La seule issue à la crise générale et mondiale, c'est plus que jamais le socialisme, dont encore une fois il ne peut être question de programmer le modèle ou de proposer une définition définitive. Disons simplement ceci. La fin de l'exploitation capitaliste passe effectivement par l'abolition de la régulation par le marché, donc, par l'abolition de la propriété privée des moyens de production et l'instauration de la planification collective de la production. Mais ce n'est pas tout. Ce n'est même là qu'un point de départ. La planification collective peut devenir un leurre lorsque mise en oeuvre « au nom du peuple entier » par une classe dominante qui se trouve de ce fait à s'approprier pour ses propres fins les moyens de production. Le socialisme, c'est l'appropriation et le contrôle par les travailleurs de leurs conditions de vie et de travail. C'est donc la démocratie au sens propre du terme. Cela signifie des modalités de contrôle et de gestion nouvelles, différentes de celles qui ont cours aussi bien dans les pays capitalistes que dans le monde dit socialiste, modalités dont, par exemple, certaines expériences autogestionnaires, de même que celles des Soviets et des conseils ouvriers, peuvent annoncer des éléments. Cela signifie l'indépendance des syndicats par rapport aux partis. Cela signifie la pluralité des partis. Et aussi la liberté de presse, le droit d'association, le droit de grève. Il s'agit là d'ailleurs de revendications du mou- vement ouvrier formulées dès le 19e siècle, en particulier par Marx et Engels. Cela dit, des forces considérables, coalitions puissantes et riches sont en place, sont au pouvoir, pour bloquer l'accès au processus qui pourrait mener à l'instauration d'une société fondée non plus sur l'exploitation, mais sur la collaboration et la coopération entre des hommes et des femmes libres et égaux. Le socialisme ne peut être que le résultat d'une lutte, ce qui implique une organisation. C'est d'ailleurs à travers cette lutte que se constituera le contenu du socialisme et de la démocratie, que nous ne pouvons prétendre définir ex cathedra. C'est ce qui nous amène au dernier point de notre introduction: la question du parti et, avec elle, celle de notre rapport au léninisme.

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c) À propos du parti

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Le « léninisme ». La question de l'organisation est donc posée. Et avec elle celle du rapport à ce qu'on appelle le marxisme-léninisme. Le parti commu- niste constitue-t-il la seule et unique solution organisationnelle possible. Doit- on considérer le centralisme démocratique comme le résultat nécessaire de l'application de la « science marxiste » au champ du politique. Nous avons déjà indiqué nos réserves à propos de la dogmatisation stalinienne du marxis- me systématisée sous l'appellation de « marxisme-léninisme ». En figeant la théorie initiée par Marx et développée par Lénine, elle bloque le développe- ment du marxisme et risque de le rendre stérile, aussi bien sur le plan théorique que sur le plan pratique.

Cette sacralisation du marxisme-léninisme a particulièrement dénaturé la contribution de Lénine. L'essentiel de l'apport de ce dernier au développement du marxisme tourne, selon nous, autour de trois axes principaux : ses thèses sur l'État, l'impérialisme et la conjoncture. Ses contributions sur l'État- dictature de classe et sur le stade suprême du capitalisme (le monopolisme) sont fort connues. Au contraire, on sous-estime largement le troisième aspect 1 . L'une des caractéristiques principales de la pensée de Lénine est d'être soumise radicalement au primat politique de la conjoncture. L'ensemble de la production léniniste doit être placé sous cet éclairage, sinon on se condamne à dogmatiser des réflexions et des pratiques qui ne peuvent être comprises que dans leur rapport au « moment actuel ». Comment intervenir politiquement d'un point de vue prolétarien dans une phase spécifique du devenir historique ? Voilà la question centrale de tout le léninisme. Définir le moment actuel, c'est comprendre le stade du développement du capitalisme (l'Impérialisme, stade suprême), la place de la « formation économico- sociale » dans la chaîne impérialiste (la théorie du maillon faible, Le dévelop- pement du capitalisme en Russie), ainsi que la conjoncture plus spécifique des luttes de classes. Le primat de la conjoncture ne se laisse donc définir chez Lénine que dans le rapport du moment actuel des luttes de classes aux déter- minations plus générales (structurelles) de la phase spécifique du dévelop- pement du capitalisme. En affirmant le primat de la conjoncture, Lénine ne cherche donc pas à soumettre l'analyse et la pratique aux seules détermina- tions restreintes et étroites du particularisme. Il veut saisir les particularités

1 Jean-Marc Piotte dans son Sur Lénine est à notre connaissance l'un des auteurs qui insiste avec le plus de pertinence sur cet aspect capital de la pensée de Lénine. Montréal, Parti pris, 1971. [Voir Les Classiques des sciences sociales - JMT.]

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sociétales à travers l'ensemble des caractéristiques du développement histori- que actuel. Le capitalisme, mais à un stade spécifique. La question nationale, mais dans une phase particulière de son développement.

Nous pourrions poursuivre la démonstration en montrant comment l'essentiel de ses débats avec les autres courants du marxisme de son époque (Rosa Luxembourg, les austro-marxistes) renvoyait toujours à l'affirmation de la primauté du politique et, par conséquent, à celle du moment conjoncturel de la lutte des classes dans la phase particulière d'un processus qui permet d'en saisir le sens historique fondamental.

Serait-il scandaleux de tenter de replacer dans cette perspective l'ensemble de ses positions sur l'organisation politique, sur le parti? Ses thèses sur le centralisme, malgré leur formulation le plus souvent globalisante, pourraient- elles être analysées en rapport avec les primats du politique et de la con- joncture dont nous venons de parler ? Nous n'avons nullement l'intention de proposer ici la relecture d'un Lénine plus léniniste que lui-même. Nous cher- chons seulement à désacraliser le rapport du marxisme à la question de l'organisation politique qui reste accroché à une tradition le plus souvent mal comprise.

Appliquons donc à Lénine un mode de lecture qu'il utilisait lui-même pour analyser la réalité sociale. Essayons de placer sa théorie du parti, surtout celle du centralisme démocratique, dans son rapport à la conjoncture spécifique des luttes de classes qu'elle voulait infléchir. Il ne s'agira donc pas de soupeser le poids relatif du centralisme et de la démocratie, mais de comprendre la nécessité pratique de ce type d'organisation dans l'empire tsariste, au début du siècle. Au-delà de la théorisation qui fonde la nécessité du centralisme démo- cratique (par exemple, son rapport au centralisme « dictatorial » propre à l'État capitaliste) s'impose un impératif pratique: celui de l'organisation des classes populaires en Russie. Comment s'organiser politiquement dans un pays où la classe ouvrière est minoritaire et où la répression est féroce. Il s'agissait de penser la révolution socialiste dans une formation sociale où le capitalisme tendait à se développer, où la vie politique demeurait encore largement anti- démocratique, où le prolétariat sortait à peine de la paysannerie et où la petite bourgeoisie restait encore attachée aux vestiges du féodalisme et de la petite production. Le parti léniniste nous semble s'inscrire dans ces multiples déterminations.

Son caractère centraliste n'est pas sans rapport avec la nécessité même de la clandestinité imposée par la répression tsariste. On pourra faire toute la théorie que l'on voudra à propos du centralisme, on ne peut s'empêcher de constater le lien étroit existant entre la situation russe et les thèses léninistes. L'obligation de la clandestinité imposait celle du centralisme. De même, le caractère démocratique du centralisme « bourgeois » n'est pas sans rapport

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avec la réalité de l'Empire tsariste. La démocratie dans le centralisme apparaît ici comme une réponse progressiste à l'autoritarisme d'un État qui présente encore les traits principaux d'un État féodal. C'est aussi dans le cadre d'un État à caractère encore largement féodal que le centralisme démocratique est pensé, puis repris par Mao-Tsé-Toung. En ce sens, il ne constitue pas, au sens strict, une réponse à la démocratie bourgeoise, mais une alternative organisa- tionnelle progressiste dans un État encore largement précapitaliste. C'est pourquoi son importation pure et simple dans les États clé démocratie libérale a posé et continue de poser tant de problèmes. Mais ce n'est pas tout.

La thèse du centralisme démocratique, avons-nous dit, est aussi détermi- née par les rapports particuliers de la classe ouvrière à la paysannerie et à la petite bourgeoisie traditionnelle. La nécessité du centralisme nous semble s'imposer ici de deux façons. Quand la classe ouvrière reste peu nombreuse au sein de masses paysannes encore importantes, la nécessité d'une direction fortement centralisée résulte de la nature même de l'alliance de classes. La caractéristique politique principale de la paysannerie se trouve précisément dans son incapacité à mener des luttes coordonnées et reproduites sur une longue période. Ce n'est pas seulement l'adversaire de classe qui impose la nécessité du centralisme par sa répression, mais l'allié principal de la classe ouvrière qui l'appelle par sa tendance à la parcellisation aussi bien politique qu'économique. Le rapport à la petite bourgeoisie explique aussi en partie la nature du parti léniniste. Cette petite bourgeoisie, encore largement insérée dans le tissu social féodal, demeure massivement dominée par l'autoritarisme caractéristique de l'idéologie féodaliste. La lutte pour la démocratie est donc prioritaire dans les couches progressistes de cette classe. La question de la révolutionnarisation des rapports sociaux dans leur quotidienneté (rapport hiérarchique, domination de la femme) n'est que marginalement posée dans un tel univers idéologique.

Il nous intéresse assez peu de savoir si Lénine a voulu faire d'une solution organisationnelle particulière la « science » même de la pratique politique prolétarienne, ou encore si Staline a dogmatisé une pensée plus soucieuse de l'évolution des processus sociaux. Constatons seulement que Lénine a sans doute formulé la seule voie organisationnelle véritablement efficace dans un contexte où prédominait l'aspect dictatorial de l'État et où les rapports de production capitalistes demeuraient peu développés.

Le tissu social capitaliste. L'efficacité dont nous venons de parler n'a cependant jamais été démontrée dans aucun des États capitalistes avancés. Quelle que soit la pureté du léninisme pratiqué, des PC dits « révisionnistes » aux différents groupes marxistes-léninistes, aucune formation politique mettant en pratique le centralisme démocratique n'a pu ébranler sérieusement l'ordre social capitaliste. Pourquoi ?

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On peut bien sûr avancer une longue série d'explications plus ou moins orthodoxes. On pourra dire que la classe ouvrière des pays avancés mène une politique révisionniste parce qu'elle jouit des miettes des sur-profits impé- rialistes. On soutiendra alors que la classe ouvrière des pays capitalistes avancés est « corrompue » par les pratiques trade-unionistes de sa couche la

plus favorisée : celle que Lénine a appelée l'aristocratie ouvrière. Ce seul exemple nous permet d'attirer l'attention sur le type d'explication que l'on donne habituellement de cette série d'insuccès relatifs. On parle abondamment

de corruption, de déviation, de trahison

À l'encontre même de la théorie dont

on prétend s'inspirer, tout est finalement rapporté à la félonie des individus, sans que l'on s'interroge sérieusement sur les énoncés initiaux. Les nouvelles réflexions sur la nature de la domination de classe et de la lutte politique sont au contraire entourées d'un silence suspicieux.

Ainsi les textes de Gramsci commencent-ils à peine à être largement connus en dehors de l'Italie. Nous n'avons nullement l'intention de proposer un contre-modèle, Gramsci remplaçant Lénine. Nous croyons cependant que Gramsci est le premier et l'un des rares à proposer une réflexion marxiste arti- culée sur la spécificité des luttes de classes dans les pays capitalistes avancés 1 . En insistant sur la réalité de l'hégémonie qui serait, selon lui, indissociable de la dictature de classe, Gramsci permet de prendre au sérieux ce que trop de marxistes renvoient automatiquement dans les méandres de l'idéologie-masque ou de la trahison des chefs.

La domination de classes ne se réalise qu'à travers le codage politico- idéologique de la particularité de tous les rapports sociaux : de la technique, à la consommation et aux modèles culturels. À travers la lutte des classes un filet tombe sur la société qui la quadrille, la découpe et l'ordonne. Espérer attaquer directement le nœud (l'exploitation économique) à partir duquel se noue le tissu social sans chercher à découdre simultanément ce dernier, c'est se condamner à l'échec ou, pire, à la reproduction sous forme à peine diffé- rente du même univers totalitaire. On fonctionne le plus souvent comme s'il y avait d'abord l'exploitation et ensuite l'oppression, tel une espèce de crémage sur le gâteau. Comme si l'on pouvait penser d'abord la libération de classe et ensuite la libération de l'individu, comme si la révolutionnarisation culturelle ne pouvait survenir qu'après la prise du pouvoir.

Nous croyons, au contraire, que les luttes contre la domination du travail intellectuel sur le travail manuel et contre l'oppression nationale, que les luttes contre la hiérarchisation et contre la domination de la femme sont des aspect constitutifs de la lutte contre la domination de classe. Il ne s'agit donc pas

1 Sans oublier bien sûr les travaux de Wilhelm Reich. Jean-Marc Piotte a d'ailleurs été l'un des pionniers dans la redécouverte de Gramsci. Voir son ouvrage, La pensée politique de Gramsci, Anthropos, Paris, 1970. [Voir Les Classiques des sciences sociales - JMT.]

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seulement d'attacher une «certaine importance » aux phénomènes non directe- ment classistes, mais de les considérer comme des éléments indissociables de l'exploitation. On doit ainsi penser la lutte pour le socialisme au cœur même des transformations sociales générées parle capitalisme dans les États industriels avancés. C'est à la constitution d'un nouveau bloc social anticapi- taliste qu'il faut s'attaquer. Si ce bloc social doit se constituer autour de la classe ouvrière, sa construction dépend de la prise en considération des caractéristiques nouvelles de la petite bourgeoisie, ainsi que de l'ensemble des phénomènes d'éclatement sociétal produits par le monopolisme : marginali- sation, mouvements nationalitaires, rapports intersexuels.

Le centralisme démocratique ne peut dans ce contexte être considéré comme la seule et la meilleure forme possible de l'organisation des classes populaires. En reproduisant les rapports hiérarchiques dans le parti et en faisant de ce dernier un lieu de totalisation de l'ensemble des luttes sociales, le centralisme démocratique tend objectivement à reproduire deux des traits principaux du capitalisme: la domination hiérarchique dans les rapports interpersonnels, ainsi que la centralisation politique (d'un État qui risque de n'en plus finir de s'étendre).

On doit promouvoir l'auto-organisation des masses dans le processus même de la lutte politique. On doit lier de façon pratique la lutte contre l'op- pression à la lutte contre l'exploitation. Sans remettre en question la nécessité même du parti, il nous semble impérieux de ne pas le considérer comme le lieu unique de la lutte politique. En plus de reconnaître le droit effectif à la dissidence à l'intérieur, le parti ne doit pas viser à avaler l'ensemble des foyers de luttes. Il doit inciter le développement d'une multiplicité d'initiatives orga- nisationnelles autonomes.

Bien sûr, on risque d'y perdre en efficacité sur de courtes périodes, l'en- semble des forces n'étant ni aussi rapidement mobilisable, ni aussi aisément focalisable, sur telle ou telle question spécifique. Mais cet affaiblissement de l'efficacité politique à court terme est largement compensé par la profondeur de la transformation sociétale qui est immédiatement à l’œuvre au cœur des luttes pour le socialisme 1 .

La social-démocratie. Qu'il faille un parti (et un programme), nous n'en doutons nullement, mais nous sommes moins certains qu'on doive en faire le seul appareil possible du processus de transformation sociétale. La consti- tution d'une organisation politique solidement implantée est d'ailleurs le résultat d'un processus social soumis à des tensions et à des rapports de force.

1 On peut même douter de plus en plus de la réelle efficacité révolutionnaire des groupes politiques hypercentralisés dans des sociétés où la surveillance policière a atteint des degrés de raffinement inégalés dans l'histoire. En centralisant tout dans un parti fortement hiérarchisé, ne risque-t-on pas de constituer une cible privilégiée?

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Il est douteux que les partisans de la constitution d'un « authentique parti marxiste-léniniste » puissent influencer ce processus de façon déterminante. Il est par contre prévisible que les partisans de la mise sur pied d'un parti social- démocrate de type travailliste auront, au Québec, une influence importante. Un parti de ce type existe déjà au Canada et, d'autre part, des tentatives en ce sens ont déjà eu lieu au Québec - qu'on songe, par exemple, au PSD ou au PSQ. L'existence de centrales syndicales comme seul lieu de regroupement des travailleurs accroît certainement la tentation de mettre sur pied un parti politique en liaison organique avec les centrales syndicales. L'expérience his- torique du travaillisme devra être ici notre premier guide. Bien peu de choses ressemblent au socialisme dans les expériences social-démocrates en Angle- terre, en Allemagne et en Suède. La « social-démocratie » n'a jamais pu véritablement s'imposer comme modèle social.

Il s'agit tout simplement du capitalisme, dans lequel on parvient à intégrer avec plus de succès les organisations des travailleurs. Le « tri-partisme » mis de l'avant par le PQ est d'ailleurs le principal aspect qui pourrait le faire ressembler à un parti social-démocrate. Le refus implicite ou explicite d'une véritable rupture avec le marché capitaliste et l'organisation capitaliste de la production se concrétise immanquablement, dans les partis travaillistes même les plus radicaux, par une gestion plus éclairée, plus souple, plus « libérale », du fonctionnement du capitalisme. La mise sur pied d'un « véritable » NPD québécois, même indépendantiste, constituerait une illusion de plus.

Devant le risque de vide politique à gauche aujourd'hui au Québec, c'est-à- dire devant l'absence d'organisation politique des travailleurs et le risque de démobilisation et de démoralisation qu'il implique, il est plus que jamais urgent de réagir, quel que soit le déroulement des événements qui précéderont et suivront le référendum. Il importe que soit mise sur pied cette organisation, qui ne devra ressembler ni à un parti communiste ni à un parti travailliste. Elle devra coordonner plutôt qu'intégrer les diverses organisations progressistes existant actuellement et les divers foyers de lutte contre l'oppression et l'exploitation sous toutes ses formes. Elle devra constituer, entre autres, un lieu de réflexion sur la conjoncture actuelle, l'impérialisme, la nature du socialisme, les modalités de la rupture avec le capitalisme. Elle devra se fixer comme objectif pratique la réalisation de cette rupture, c'est-à-dire la mise en oeuvre d'un processus devant conduire à l'édification d'une société socialiste au Québec. Dans la conjoncture actuelle au Canada et en Amérique du Nord, l'indépendance politique s'inscrit dans cette perspective et seule une telle organisation est en mesure de la réaliser vraiment. Car, nous croyons l'avoir démontré dans les pages qui suivent, pas plus que le Parti québécois ne réalisera le socialisme, il ne fera l'indépendance. Plus que jamais, les deux objectifs sont liés et interdépendants.

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Socialisme et indépendance

Texte 1 “Le RIN: un parti de gauche?”

par Gilles Dostaler

Un article repris de la revue Parti Pris, vol. 1, No 5-6, janvier-février 1967. [in ouvrage de Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance, pp. 53 à 68. Montréal:

Éditions du Boréal-Express, 1980, 224 pages.]

I. Historique

II. L'organisation du RIN

III. Les figures dominantes du parti

IV. Les membres du RIN

V. Les élections

VI. Conclusion

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Le RIN fut créé pour répandre l'idée de l'indépendance et il est le seul mouvement indépendantiste à avoir survécu aux embourbements qui eurent raison des autres. À vrai dire il les goba tous et il incarna aux yeux de la popu- lation québécoise l' « idée de l'indépendance », la fit respectable, l'imposa même aux forces politiques traditionnelles. Le 5 juin, le RIN présentait des candidats dans 73 comtés et obtenait 7,3% du vote populaire dans ces comtés, contribuant à faire pencher la balance du côté de l'Union nationale. Et le RIN continue: il fait des campagnes d'abonnement, manifeste et se prépare aux

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prochaines élections. Quiconque s'intéresse à l'avenir, quiconque en particulier le pense irrespirable sans l'indépendance, ne peut ignorer la présence du RIN, qu'il en approuve ou non les modes d'action, les prises de position, le pro- gramme politique. Parti Pris, dès sa parution, s'est intéressé au RIN, a suivi son évolution, a critiqué ses options politiques et continue de s'interroger. Mais critiquer l'idéologie du RIN, nier le bien-fondé de son action est une chose. Comprendre la force du RIN, en retracer la genèse, s'interroger sur ses cadres, ses membres, sa puissance réelle en est une autre, appelée en complé- ment. Cette recherche, nous allons tenter de l'entamer. Avec des moyens toutefois limités 1 . Décrire exhaustivement le RIN est une entreprise ardue. Le RIN a choisi la voie de l'élection traditionnelle ; des considérations tactiques l'empêchent de livrer sa force réelle, de se décrire. L'entreprise demeure toutefois moins ingrate que celle de pénétrer ces monstrueux pantins que sont les vieux partis, associations d'intérêts qui doivent se cacher et tromper le public. Le RIN n'est pas, nous essaierons de le voir, une association d'intérêts. Il se laisse donc percer plus facilement. Et il n'y a pas au sein du RIN cette dissociation bouffonne entre une assemblée dont on se demande la raison d'être, une députation inerte, un gouvernement plus ou moins actif, et autre chose encore derrière. Le RIN parti politique est le RIN mouvement politique. Le RIN c'est l'assemblée générale des membres, le conseil central, l'exécutif, le président. Nous voulons savoir ce que représente le RIN, d'où il émane; s'il faut le combattre ou le supporter; s'il faut s'en méfier ou lui faire confiance. Après avoir retracé brièvement le chemin suivi des origines à son dernier congrès, nous décrirons à grands traits son organisation, ses structures. Nous chercherons ensuite à nous représenter la personnalité, les intérêts, les motivations de ses membres et enfin nous interrogerons sa participation aux dernières élections.

I - Historique

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Le Rassemblement pour l'indépendance nationale est né le 10 septembre 1960, dans un hôtel des Laurentides. Trois mois après le début officiel de la Révolution tranquille. Il existait déjà au Québec deux mouvements indépen- dantistes: l'Action socialiste pour l'indépendance du Québec (ASIQ), fondée

1 En plus de conversations avec des membres et organisateurs du parti, nous avons tiré beaucoup de renseignements de la collection des journaux L'Indépendance, organe officiel du parti, de divers documents publiés par le Secrétariat national et certains autres documents parmi lesquels: J'ai choisi de me battre, de Marcel Chaput; Socialisme 66, n˚ 9-10; Le Devoir, mois de juin 1966; « L'historique du RIN », conférence prononcée par Pierre Renaud et publiée par le Secrétariat national.

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par Raoul Roy peu de temps auparavant et l'Alliance laurentienne, de Raymond Barbeau, qui fut le premier à remettre l'idée de l'indépendance à l'actualité. Marcel Chaput, chimiste à l'emploi du gouvernement fédéral, et André d'Allemagne, publicitaire et traducteur, voulaient fonder un mouvement qui ne donnerait pas du Québec libre une image définie, socialiste (ASIQ) ou corporatiste (Alliance laurentienne).

Trente Québécois mirent au monde le RIN: un groupe de Montréal et un groupe de Hull. Le groupe de Hull, autour de Marcel Chaput, se réunissait déjà depuis un certain temps pour discuter de l'indépendance et organiser des causeries qui l'amenèrent à inviter Raymond Barbeau et un de ses lieutenants, André d'Allemagne. Il est intéressant de noter dès maintenant que ces gens n'avaient en commun, sur le plan de idées politiques, que le désir de voir se réaliser l'indépendance politique du Québec. Plusieurs d'entre eux s'étaient éveillés au problème national des Québécois en travaillant pour le compte du gouvernement fédéral. Un an plus tard, après le congrès d'octobre 1961, le Conseil central du RIN créera un comité politique dont la première tâche sera de mener un sondage parmi les membres afin de connaître leurs opinions politiques. Alors seulement, le RIN commencera à élaborer un programme, à proposer « une » indépendance.

L'assemblée de fondation adoptait une constitution provisoire et se donnait un bureau de direction sous la présidence d'André d'Allemangne ; Marcel Chaput était élu vice-président. Le premier congrès, qui réunissait environ 80 membres, le 26 novembre 1960, ratifiait l'élection du 10 septembre et com- plétait la constitution. On fonda les deux premières sections du RIN, Montréal et Hull. Le nombre de membres augmenta peu à peu par le moyen d'assem- blées d'information et le premier grand succès public vint le 6 avril 1961, un soir de finale de hockey; 600 personnes écoutèrent alors Marcel Chaput et Pierre Bourgault parler d'indépendance.

L'année 1961 vit Marcel Chaput incarner aux yeux du peuple québécois le « séparatisme » et donner par là son vrai départ au RIN. Chaput publiait en septembre Pourquoi je suis séparatiste; démissionnant avec fracas de son poste à Ottawa en décembre, il devenait le premier martyr de la cause. Le second congrès, tenu en octobre, l'élisait à la tête du parti dont il deviendra le premier membre rémunéré.

L'année suivante vit naître les premières scissions importantes. La direc- tion de Chaput, qui plongea le mouvement dans d'interminables difficultés financières, pesait à plusieurs. Et surtout, à partir du congrès suivant tenu le 12 juin à Québec, qui décida en principe la transformation du RIN en parti politique, on vit se dessiner deux tendances. La première, réclamant la trans- formation du RIN, se souciait plus d'organisation purement électorale que de définition doctrinale. Les tenants de la seconde tendance préféraient attendre

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que le RIN se soit donné un programme politique complet, et qu'il devienne alors un parti axé sur une idéologie précise, qui aurait plus à proposer qu'une indépendance vide de contenu. Le conflit s'est résolu au congrès d'octobre 1962. Chaput était défait à la présidence par un avocat de Québec, Guy Pouliot. Le comité politique, qui avait proposé en juin 1962 la transformation du RIN en parti politique, fit voter par l'assemblée un programme qui est l'embryon de la doctrine actuelle du RIN. On prévoyait pour l'année 1964 le congrès de fondation du nouveau parti. Pouliot se proposait de préserver l'essence démocratique du RIN, de le décentraliser et de le doter d'un appareil administratif moderne, problèmes dont Chaput s'occupait peu. Peu après le congrès, ce dernier fondait le Parti républicain du Québec (PRQ). Chaput entraînait avec lui le tiers des membres du RIN ; des sections entières étaient démembrées. Mais il s'opérait du même coup une épuration du groupement, débarrassé d'éléments de droite.

Devant cette situation, le Conseil central convoqua un congrès spécial en mars 1963, qui transformait le RIN, du groupe de pression et d'éducation qu'il se voulait à sa fondation en parti politique. À ce même congrès, Pierre Verdy présentait à l'assemblée générale des membres le rapport du comité de la constitution créé au congrès de l'automne 1962; le document allait devenir la constitution définitive du parti. Quelques légers amendements lui ont été apportés depuis.

La défection de Chaput provoqua un ralentissement de la croissance et des activités du RIN. En même temps naissait le Front de libération du Québec (FLQ), dont plusieurs membres étaient des « rinistes insatisfaits ». G. Pouliot, qui habitait à Québec, avait peu de temps à consacrer au nouveau parti. C'est Pierre Renaud qui remettait lentement les finances sur pied. Au congrès de mai 1964, contre Pouliot, se présentait à la direction du parti un journaliste de 32 ans qui s'était fait remarquer déjà par ses dons d'orateur et avait occupé divers postes au sein du RIN, dont celui de rédacteur en chef du journal L'Indépendance, organe mensuel fondé en septembre 1962. Pierre Bourgault se proposait de faire du RIN un parti discipliné, en faisant d'importantes modi- fications dans la régie interne, et de plonger rapidement le RIN dans l'action électorale.

Bourgault fut élu. Guy Pouliot était nommé vice-président, et Rodrigue Guité, qui avait résigné le poste, directeur. André d'Allemagne et Marc Girard étaient les deux autres directeurs élus. Dès lors le RIN prenait une tournure résolument populaire, s'intéressait aux problèmes concrets du Québec. Un gala organisé en mal, groupant une trentaine d'artistes prestigieux, attirait 8 000 personnes au Forum. Le parti nomma un secrétaire exécutif national, Bernard Tremblay. Une seconde crise secouait le RIN durant l'été et se terminait par l'expulsion du président de la région de Québec, M. Miville-Dechesne et du vice-président Jean Garon. De là naquit le Ralliement national (RN). Dès le

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mois d'octobre, Bourgault entreprit une tournée à travers toute la province, au cours de laquelle il prit contact directement avec les organisations locales.

Un nouveau comité politique, créé au printemps 64, prépara avec l'aide d'une trentaine de spécialistes un programme politique qui fut présenté au congrès de 1965, tenu au début de mai à Montréal. Le RIN comptait alors près de 10000 membres. Trois cent onze délégués étaient inscrits au congrès. Ils se partagèrent en trois comités (économique, social, culturel) pour étudier le programme politique qui allait devenir la plate-forme électorale officielle du parti. Pierre Bourgault était réélu à sa direction. Le 27 juin, le RIN tenait sa première convention dans le comté de Duplessis. Il allait devenir un parti officiellement reconnu en février 1966, après la tenue d'une dixième conven- tion. Le 27 février, le RIN présentait 22 candidats à une grande assemblée tenue au Monument national. Au total, il put présenter 73 candidats aux élections de 1966.

Peu après le congrès de 1965, le RIN accueillait dans ses rangs un membre influent de la Fédération libérale du Québec, Maurice Leroux, qui était aussi- tôt élu directeur national. Il prit en main le journal qui avait cessé de paraître en février, dans le but d'en faire un bi-hebdomadaire et, éventuellement, un hebdomadaire, se suffisant financièrement à lui-même. On fonda une associa- tion, Les Amis de l'Indépendance, pour venir en aide au journal. L'entreprise a plus ou moins bien réussi. Depuis les élections, le journal n'est plus vendu dans les kiosques.

À part la préparation des élections, le RIN poursuivit ses activités coutu- mières : assemblées publiques, assemblées d'information, assemblées de salon réunissant une quinzaine de personnes autour d'un conférencier, manifesta- tions de plus en plus nombreuses et variées, prises de position diverses. De plus en plus souvent le RIN intervient dans les grèves fréquentes dans notre État, par une présence directe et des prises de position. Il arrive parfois (grève à la Noranda Mines de Valleyfield, juillet 1965) que les grévistes eux-mêmes fassent appel au parti.

Les élections accrurent l'importance des comtés aux dépens des régions. Mais, fondamentalement, la structure du RIN ainsi que ses activités demeurent les mêmes. Dès le début de cette année toutefois, le RIN commencera à prépa- rer activement la prochaine élection. À son dernier congrès tenu à Québec en octobre, le parti décidait de se pencher plus profondément sur le problème des travailleurs. Un comité spécial sera créé à cet effet. Quelques transformations de la régie interne et une modification de la constitution étaient votées.

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II - L'organisation du RIN

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L'organisation du RIN tient à la fois du parti de cadres et du parti de masse. Elle emprunte des éléments à ce deux modèles qu'elle fond en une constitution adaptée à ses propres buts. Le RIN tire la principale partie de son argent des cotisations. Il existe des sections dans le schéma de l'organisation du parti et on entrevoit, dans le cadre des décisions du dernier congrès, la mise sur pied de cellules ouvrières.

La constitution du RIN, telle qu'elle existe actuellement, a été rédigée par Pierre Verdy, son conseiller juridique, avec la collaboration de cinq personnes formant le Comité de la constitution, dont la vie fut de courte durée. Rédigée durant l'hiver 62-63, transformée substantiellement à la demande du Conseil central à la suite de l'affaire Chaput, elle fut votée au congrès de 1963, celui-là même qui transforma le mouvement en parti. Depuis lors, la constitution ne fut que légèrement retouchée.

Les trois organes principaux du RIN sont l'Assemblée générale des membres, le Conseil central et le Comité exécutif, L'autorité ultime du parti est détenue par l'Assemblée générale des membres, qui se réunit théorique- ment une fois par année, au début du mois de mai (le dernier congrès ayant été retardé à cause des élections). Tous les membres du RIN sont invités à l'assemblée mais tous n'ont pas droit de vote. Ceci afin de préserver la démocratie du parti, certaines régions ne pouvant se permettre de déléguer que peu de membres. Les délégués officiels au congrès sont les 7 membres du Comité exécutif, 3 délégués des organisations étudiantes, 5 délégués de chacune des régions, 16 délégués des organisations étudiantes régionales, 5 délégués des 108 comtés. En pratique, quelques comtés étant mal organisés et plusieurs étant inorganisés, la représentation est moindre. Il y avait par exemple 311 délégués inscrits au congrès de 1965. Le quorum est de 50 membres. L'Assemblée générale élit les membres de l'exécutif, est responsable en dernier ressort de l'orientation politique du mouvement (le programme n'est officiel qu'après l'adoption par le congrès), est gardienne de la constitution, revoit les politiques des différents corps, particulièrement celles de l'exécutif; elle considère enfin toute matière d'importance jugée suffisante.

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Le Conseil central comprend les 7 membres de l'exécutif, 2 membres de chaque exécutif régional et 3 délégués étudiants spéciaux. Le Conseil revoit et dirige les affaires du RIN entre les congrès. Il exerce un contrôle serré sur le parti. Il se réunit régulièrement six ou sept fois par année et joue un rôle important de coordination. Le Conseil central est le corps suprême du parti entre les assemblées.

Le Comité exécutif est composé du président, du vice-président, de trois directeurs nationaux élus et de deux directeurs nommés par le Conseil central. Le comité exerce le pouvoir que lui délègue le Conseil central. Il est respon- sable de la direction du parti entre les réunions du conseil, il fait le plan des politiques, dirige les affaires du parti dans les limites assignées et fait face aux situations urgentes. Il se réunit formellement 20 fois par année, mais il y a beaucoup de communications privées entre ses membres. L'exécutif est en pratique le comité dirigeant du parti. Étant présent en totalité au conseil central, il exerce sur lui une très forte influence. Le président est le chef du parti. Ses fonctions sont variées et ont subi une certaine évolution depuis la fondation du parti, dépendant de la personnalité du président. Bourgault, président depuis mai 1964, est une figure dominante. Il s'occupe de près des plans de politique, des questions électorales et autres types d'action politique. Les fonctions des autres membres de l'exécutif dépendent aussi des person- nalités et de leurs activités précédentes au sein du parti. Il a été stipulé au dernier congrès que chaque directeur sera responsable d'un comité. Actuelle- ment, Pierre Renaud s'occupe des finances, Thérèse Desrosiers de la propagande, Gabriel Rufiange de la régie interne, Claude Chapdeleine du Comité politique. À partir de l'an prochain, l'exécutif sera formé de sept membres.

Les 7 comités du RIN sont responsables devant le conseil. Ils sont d'im- portance inégale, sur le plan de l'autonomie et de la composition. Les comités de la constitution et du congrès ont une activité intermittente. Le comité du secrétariat dépend directement de l'exécutif, exécute le travail de routine; il y a un chef de secrétariat employé à temps plein, les autres membres travaillent bénévolement et par le fait même irrégulièrement. Le comité de la propagande compte environ 60 membres ; il fut dirigé par Pierre Renaud durant les élections, et procédait par « projets » : par exemple l'opération-tv. Le comité du journal, responsable de la publication et de la diffusion du journal, jouit d'une grande autonomie. Son directeur est employé à temps plein. Le comité politique, comptant 5 membres, est responsable du programme, qu'il doit tenir à jour. Il s'occupe aussi des cours de formation politique que le RIN offre au public depuis trois ans. Enfin, le comité des finances, sous la direction de Pierre Renaud, est responsable de toute matière financière.

Le parti est théoriquement organisé en onze régions (Montréal, Québec, Gaspésie, Abitibi, Saguenay-Lac Saint-Jean, Mauricie, Outaouais, Estrie,

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Richelieu, Laurentides, Côte-Nord) dont la structure est analogue à celle de l'organe central. Parmi les régions, celle de Montréal est la plus importante et la mieux organisée. La région de l'Abitibi commence à naître et celle de la Gaspésie est embryonnaire. Le RIN est semblablement organisé au niveau des 108 comtés; en pratique 65 comtés sont organisés. De même, chaque comté est théoriquement organisé en sections. La région est orientée à la fois vers le national et le comté. Elle offre un service de consultation aux comtés et les réorganise si nécessaire. Elle s'occupe de la publicité spécialisée (télévision), des larges assemblées publiques, joue un rôle important de coordination. Son personnel est ordinairement recruté parmi celui des comtés. Le comté est l'unité de base du RIN, ayant le premier contact avec les membres. Son rôle principal est le recrutement. Il organise les assemblées de salon, les assem- blées d'information et trouve du travail à ceux qui sont intéressés. Comme nous l'avons souligné plus haut, du fait des élections, le rôle du comté devient très important.

Les étudiants occupent une place spéciale au sein du RIN. Les sections universitaires ont des structures variables; la plus importante est celle de l'Université de Montréal, dont la vie est confuse. Après une croissance rapide la première année (100 membres), le RIN de l'Université a reculé jusqu'à ce qu'un président administrateur redéfinisse les structures en 1963-1964. Le nombre des membres s'accroît de nouveau jusqu'à 150 l'année suivante. Le RIN universitaire exerce une certaine influence sur le campus par le biais d'autres institutions, telles l'Association générale des étudiants de l'Université de Montréal (AGEUM) et le Quartier latin. Ses options politiques se situent plus à gauche que celle du RIN national 1 .

III - Les figures dominantes du parti

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Une étude poussée de la composition du RIN au niveau de ses membres (âge, métier, profession, état civil, origine), déjà très difficile à faire, ne suffit pas à se faire une image concluante du parti. Puisqu'en définitive le RIN est d'abord « fait » par un certain nombre de personnalités dominantes très dé- vouées au parti, et qu'on retrouve à tous les postes des conseils, exécutifs, comités. Ce sont les chefs du RIN, ceux qui en dernier ressort lui impriment son mouvement général. On peut se trouver parfois en présence d'un membre

1 L'Indépendance, vol. I à V.

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influent qui n'occupe aucun poste dans la hiérarchie, mais le cas est assez rare. La masse des simples membres est passive, à tel point qu'il est parfois difficile de faire renouveler les cotisations. Et même parmi les délégués au congrès, qui sont en général choisis parmi les exécutifs régionaux et de comté, les dirigeants nationaux dominent fortement.

Ces figures dominantes, quelles sont-elles? Nous avons esquissé plus haut certains traits des membres fondateurs, qui n'ont en commun, sur le plan des idées politiques, que le désir de l'indépendance, et qui souvent ont peu d'opi- nions politiques précises. Une certaine communauté de pensée, de situation aussi, unit aujourd'hui les dirigeants du parti.

Il semble qu'en général, les personnalités dirigeantes du RIN sont d'origine montréalaise et que la plupart habitent la métropole. Ce sont des hommes dont l'âge oscille autour de la quarantaine. Plusieurs sont mariés et ont des enfants. Ils sont d'éducation catholique mais plusieurs ont abandonné la croyance religieuse. Ils ont en général reçu une éducation classique et universitaire. Plusieurs se sont engagés dans une carrière professionnelle, dans les affaires ou au service du gouvernement fédéral. Quelques-uns jouissent d'une position stable. D'autres changent souvent de position. Il arrive même que certains dirigeants aient changé de métier. Probablement tous ceux qui étaient au service du gouvernement fédéral ont abandonné leur emploi. La plupart ont eu des contacts plus ou moins prolongés avec des communautés anglo-saxonnes. Ils sont membres du RIN, en général, depuis trois ou quatre années et consa- crent environ une journée par semaine au parti. Le RIN emploie actuellement à temps plein le président, l'organisateur général (M. Bernard Beauchamp), le directeur du journal, le chef du secrétariat et un responsable du service de presse.

Dans les motivations qui ont poussé ces personnes à se rallier au RIN et à la cause de l'indépendance en général, l'expérience personnelle joue un rôle prépondérant. Un tel dut séjourner en Ontario. Un autre fut à l'emploi d'une compagnie anglaise, relégué aux bas échelons. Ce sont souvent des gens que rien ne poussait à prime abord à s'intéresser à la politique (le contraire étant même fréquent) mais que ces expériences ont mis en face du problème national. Une réaction passionnée d'abord.

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IV - Les membres du RIN

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Il est très difficile de dessiner avec précision le profil des membres. Une minorité d'entre eux seulement sont actifs, minorité variable peut-être, qui peut même grossir à certaines occasions (les élections), minorité infime tout de même. La seule publication du RIN sur le sujet concerne l'âge moyen des membres du parti, évalué en juillet 1964 1 . À cette époque, l'âge moyen était de 31 ans. Au niveau national, 10% des membres avaient moins de 20 ans ; 41,7% entre 20 et 29, 25,5% entre 30 et 39, 22,8% plus de 40. La proportion la plus forte de jeunes se trouvait à Montréal ; l'âge moyen en province, hors de Québec, était plus élevé ; et celui des membres de Québec était le plus élevé.

Les remarques qui suivent sont des hypothèses auxquelles l'ensemble des faits perceptibles, et des déclarations des dirigeants du parti, donnent beau- coup de poids. Le RIN recrute ses membres, en majeure partie, parmi les membres relativement aisés et/ou scolarisés de la société québécoise. Les femmes forment sans doute environ 10% du chiffre total des membres. Mais elles sont en général assez actives, en particulier au niveau du travail de secrétariat. La moitié des membres vient de Montréal, une grande partie de Québec, le reste d'un peu partout dans la province. Un groupe important et formé de professionnels et d'intellectuels. Les étudiants sont présents mais pas en si grand nombre qu'il pourrait d'abord sembler. Il y a aussi dans le RIN quelques hommes d'affaires (surtout petits), quelques employés du secteur public ainsi que quelques travailleurs du secteur privé. En bref, le RIN semble recruter le gros de son actif chez les jeunes professionnels, semi-profession- nels, hommes d'affaires indépendants et commerçants spécialisés: petits bourgeois, quelques collets blancs, pas ou très peu d'ouvriers.

1 L'âge moyen des membres du RIN, document publié par le Secrétariat national en 1964.

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V - Les élections

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Le Rassemblement pour l'indépendance nationale a vécu une seconde naissance au mois de juin 1966. Dès l'été 1965, l'exécutif proposait un plan d'action aux comtés. Il s'agissait de faire le travail de propagande le plus efficace possible avec les équipes de bénévoles dont le parti pouvait disposer. Sous les ordres d'un candidat élu en convention, et qui est en général un membre influent du RIN de la région ou de l'extérieur, devaient travailler trois ou quatre responsables d'élection, eux-mêmes commandant un groupe de responsables de polls et d'assistants. La campagne se faisait par des assem- blées publiques et des assemblées de salon. Le comté cherchait à dresser des listes d'électeurs classés d'après leur intérêt pour le RIN, afin d'attaquer au mieux. Une telle organisation a permis d'obtenir des résultats prodigieux dans certains comtés, compte tenu du budget du candidat, comparativement aux deux vieux partis.

Le RIN a concentré ses efforts là où il était le plus solidement implanté; le national monnayait son assistance selon ce critère. On a pu présenter un candidat dans 73 comtés. N'avaient pas de candidat RIN 3 comtés de la région de Montréal, 4 de la Mauricie, 5 des Cantons de l'Est, 8 de la région de Québec, 7 du Bas St-Laurent-Gaspésie, 4 du Saguenay-Lac St-Jean, 2 du Nord-Ouest, 1 de la Côte-Nord. Proportionnellement, la Mauricie, les Cantons de l'Est, la Gaspésie et le Saguenay étaient les régions les moins bien représentées (moins de 50% des comtés). Tous les comtés de l'Outaouais et de la région métropolitaine étaient représentés.

Cent trente mille Québécois ont appuyé le RIN et se sont donc )oints aux quelques milliers de membres. Il importe évidemment de savoir qui a voté RIN, avec une certaine précision, pour évaluer la puissance réelle du parti. Mais ici encore, il faudra se contenter d'approximations, d'hypothèses, elles- mêmes basées sur des travaux fragmentaires. Il reste encore beaucoup à déchiffrer concernant les dernières élections. L'effort le plus sérieux a été entrepris par la revue Socialisme 66 ; le RIN a lui-même entrepris une étude

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limitée de la situation socio-économique de ses électeurs. Ce travail n'est mal- heureusement pas encore disponible 1 .

Dans les 73 comtés où il s'est présenté, le RIN a obtenu 7,3% du vote. Deux candidats sont arrivés en seconde position (Bourgault dans Duplessis, D'Allemagne dans Outremont) et des 71 autres, 63 sont en troisième position. Bourgault a obtenu dans son comté plus de 30% des voix ; 18 candidats de la région métropolitaine, de Chambly, de Taillon, de St-Maurice, de Hull, de Papineau, ont obtenu entre 10% et 20% du suffrage.

Mais il importe surtout de savoir qui a voté RIN. On ne dispose sur ce point que de quelques résultats fragmentaires. Une enquête menée par Serge Carlos 2 sur le vote des jeunes dans la région métropolitaine indique d'abord que le vote pour le RIN s'accroît en même temps que le pourcentage des jeunes, jusqu'à un plafond de 15,5%, puis décroît. De la composition des comtés étudiés, on peut conclure que la variable ethnique compte plus que le statut social ou la présence des jeunes. Il semble enfin que la prédiction selon laquelle la jeunesse constituerait un atout majeur pour le RIN ne soit pas vérifiée. Ainsi, par exemple, dans 11 comtés sur 29 le pourcentage du vote RIN dépasse le pourcentage des jeunes. Au moins le quart des votes RIN proviendrait de gens de plus de 24 ans. D'autre part, une enquête 3 menée avant l'élection chez un groupe de jeunes démontre que ceux qui appuient le RIN possèdent les caractéristiques générales suivantes: leur scolarité excède souvent 12 années, ce sont ceux qui se prétendent le plus informés sur la campagne. Leur vision de l'indépendance dépasse le seul problème national. Les jeunes rinistes ne sont d'autre part pas très en faveur de l'intervention de l'État dans les conflits du travail.

Enfin, une analyse plus globale du vote dans les comtés 4 montréalais amène les conclusions suivantes. Elle vérifie d'abord le fait évident que le vote RIN est directement relié à l'ethnie. Il apparaît d'autre part que le RIN obtient ses voix dans les milieux plus scolarisés, mais cela n'est qu'une légère ten- dance, de même que la tendance à obtenir plus facilement de suffrages dans les milieux bourgeois et dans la classe moyenne que dans la classe ouvrière. Une enquête portant uniquement sur le vote canadien-français montre d'ailleurs que le RIN n'a pu s'implanter dans les comtés ouvriers à forte tendance UN. Il semble aussi que le RIN ait ravi en général la clientèle du Parti libéral plutôt que celle de l'UN. Les résultats laissent voir d'autre part que le RIN a obtenu plus de 20% du vote canadien-français dans quatre

1 Voir: Socialisme 66, n˚ 9-10; Le Devoir, mois de juin 1966; L'Indépendance, Vol. IV et

V.

2 Serge Carlos, « Les jeunes Québécois et leur insertion dans le jeu politique », Socialisme 66, n˚ 9-10, p. 50.

3 Pierre Guimond, « Le vote des jeunes », Socialisme 66, n˚ 9-10, p. 31.

4 Robert Boily, « Montréal, une forteresse libérale », Socialisme 66, n˚ 9-10, p. 138.

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comtés (dont le tiers des voix dans Outremont), et de 15% à 20% dans huit autres comtés. Le RIN a obtenu 12,5% du vote canadien-français de la région métropolitaine.

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Conclusion

De cette description fragmentaire quelques traits se dégagent, susceptibles d'apporter un élément de réponse aux questions que nous nous posions au début de cet article. Qu'il soit entendu que certaines conclusions ne sont que des hypothèses issues d'une étude dont nous avons décrit les limites.

Il apparaît d'abord avec évidence que le RIN est un parti fortement structuré et par là solidement implanté au Québec. D'autre part, que le RIN est essentiellement démocratique. Le groupement originel, qui ne voulait que répandre l'idée de l'indépendance dans une province sortant d'une longue léthargie, s'est rapidement donné une organisation très solide. Depuis le congrès de 1963, le RIN a pris la forme qu'on lui connaît actuellement, mais il connaît son véritable essor au moment où Pierre Bourgault en prend la tête. Par ce trait déjà, le RIN est loin au-delà des tiers partis éclairs qui éclatèrent, naissant et mourant rapidement, à divers moments de l'histoire du Québec. Tel le Bloc populaire, qui pourtant avait recueilli plus de 15% du vote. Pour le RIN, cette élection n'était pas décisive, en ce qu'elle pouvait difficilement le tuer.

Structure démocratique. Assemblée générale souveraine. Le RIN est une structure ouverte. Les délégués aux congrès sont actifs. Une très forte pro- portion des propositions présentées au congrès sont amendées, renvoyées pour étude ou simplement rejetées. Théoriquement, et jusqu'à un certain point en pratique, l'Assemblée générale est le corps suprême du parti. Pour ébaucher le programme politique du futur parti, le Comité politique entreprenait une enquête auprès des membres plus d'un an après la naissance du RIN. Voilà d'ailleurs une première ambiguïté dans ce parti.

Cette idéologie « construite » par le comité politique, il ne nous appartient pas ici de la discuter. Cela a été fait ailleurs et sera fait encore dans cette revue. Contentons-nous toutefois de signaler plus que son imprécision, son ambiguïté fondamentale (qui a pris la forme entre autre de ces résolutions

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rejetées par le dernier congrès), dont nous chercherons plus bas la cause dans la nature même du parti.

Le RIN n'est pas - autre trait frappant de son visage - une association d'intérêts plus ou moins voilés telles que le sont les associations fantoches des deux vieux partis. Il est né, a été construit et est dirigé par des militants sincères, préoccupés de définir le mieux possible l'avenir d'un Québec séparé. Du moins serait-il enfantin de croire que le RIN représente consciemment et volontairement les intérêts d'une classe soucieuse de préserver et même d'accroître ses privilèges dans l'éventualité d'une séparation du Québec. Le RIN non, une partie de ses membres peut-être.

Le RIN n'est ni une association d'intérêts ni un organisme politique construit autour d'une idéologie précise, si ce n'est celle de l'indépendance. Il n'est ni l'un ni l'autre justement à cause de la forme qu'a pris sa naissance. Et qui demeure jusqu'à maintenant, puisque l'un des apports les plus nets du RIN fut de répandre cette idée de l'indépendance, de la faire respecter par la population, de lui donner corps. À tel point que les vieux partis se sont vus forcés de l'assumer (par quoi se découvre une autre ambiguïté dans l'existence même du RIN). Ce n'est qu'un an après sa fondation que le RIN a commencé à sentir le désir de se définir politiquement afin d'assumer, seul, l'indépendance (« nous voulons l'indépendance, pas n'importe laquelle »). Mais qui, alors, se définissait? Des professionnels, des petits commerçants, industriels, managers, des employés civils, des techniciens, des intellectuels. Milieux relativement aisés, scolarisés. Classes moyennes, si l'on groupe sous ce commun dénomi- nateur artificiel la petite bourgeoisie d'une part, la classe des salariés non- manuels d'autre part. Le RIN a recruté dans le premier groupe du moins la majorité de ses dirigeants, sinon de ses membres. Des gens à qui l'on a démontré, au cours d'une assemblée d'information ou mieux d'une assemblée de salon (c'est une des méthodes de recrutement les plus efficaces du parti) que l'indépendance, c'était quelque chose de sérieux, de viable, que ça ne bouleverserait pas le Québec, qu'au contraire ça améliorerait la situation. Des gens qui avaient assez de conscience pour se sentir mal à l'aise, à l'étroit, dans leur peau de « canadiens français », mais qui se méfiaient.

Jean-Marc Piotte, dans un article récent 1 , cherchait à définir et à expliquer la montée au Québec, depuis 1960, d'un néo-nationalisme dont le Parti libéral s'est fait le porte-parole. Produit justement de cette classe de petits bourgeois progressistes, conscients de la barrière qu'opposait l'ethnie à leurs intérêts. La classe des collets blancs, à un degré moindre, est aussi consciente du frein qu'oppose l'ethnie à sa mobilité sociale, elle s'est donné, selon Piotte, le RIN, avant-garde de la libération nationale, qui trace la voie d'autre part aux petits bourgeois progressistes du Parti libéral. Notre étude démontre que ces deux

1 Jean-Marc Piotte, « Sens et limites du néo-nationalisme », Parti pris, vol 4, n˚ 1, p. 24.

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groupes, auxquels nous accolons l'étiquette commune de classe moyenne, se retrouvent au sein du RIN, la petite bourgeoisie s'y trouvant même sans doute aux échelons supérieurs. Ces classes moyennes, ainsi définies, n'ont, on le voit bien, aucun intérêt commun, si ce n'est celui de voir disparaître l'aliénation ethnique des Québécois. La confusion idéologique dont fait montre le RIN est la conséquence immédiate de ce fait. Le RIN n'est pas une association d'inté- rêts. Le RIN n'a pas d'idéologie précise. Et il est normal que le RIN prenne des votes au Parti libéral et que ça fasse le jeu de l'Union nationale. Pour combien de temps ? Ceux-là qui ont fait passer leur vote du Parti libéral au RIN se raviseront-ils aux prochaines élections, voyant la gaffe? Tel peut être un des visages de l'avenir du RIN. Ou pire, sa puissance grandissant, il peut se faire aussi que l'un des deux partis, acculé au mur, emprunte le seul « argument idéologique » du RIN, sa raison d'être, du moins sa nécessité première, et nous voilà citoyens d'un État libre, libérés au profit d'une classe particulière. Ce qui restera d'effectifs de cette classe au sein du RIN quittera ce parti, le tuant.

Mais le RIN est une structure ouverte, avons-nous écrit plus haut. Et rien n'empêche l' « organisme » de devenir l'instrument que nous attendons. Le RIN représente actuellement les classes moyennes, parce que ce sont des membres de ces classes qui en font partie, qui élisent ses chefs, qui discutent son programme politique. N'est-il pas interdit de penser, d'abord, que cette fraction des classes moyennes dont les intérêts ressemblent à ceux des ouvriers, les uns et les autres étant salariés, que cette fraction (qui, elle, est vraiment une classes susceptible d'engendrer une idéologie) s'empare du parti? Et qu'enfin la classe des travailleurs manuels soit résolument intégrée au RIN, en le créant parti de la gauche québécoise.

Le RIN, actuellement, descend dans la rue, se mêle aux grévistes, mani- feste, et place son dernier congrès sous le thème « Le RIN et les travailleurs ». Il confesse qu'il lui faut sans plus tarder rejoindre cette classe. Le pourra-t-il, en se contentant de « copiner » les jours de grève. Ou encore, le mot « rejoin- dre » peut signifier beaucoup de choses: la prise du pouvoir par FUN en est une illustration. Non, tel qu'il est actuellement, le RIN ne peut que s'étendre au sein de ces ambiguës classes moyennes (et il peut s'étendre encore beaucoup, devenir très fort, avoir des députés au parlement, peut-être même devenir l'opposition officielle). Le RIN peut avoir l'intention louable de rejoindre les travailleurs, d'en faire adhérer quelques-uns au parti, d'obtenir les votes de quelques autres. Il se sera alors appuyé sur les travailleurs (les ravissant à FUN). Il n'aura pas répondu à l'attente.

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Socialisme et indépendance

Texte 2 “Le congrès du RIN ou l'échec à la droite”

par Gilles Bourque

Un article repris de la revue Parti pris, vol 5, n˚ 2-3, octobre-novembre 1967. [in ouvrage de Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance, pp. 69-79. Montréal:

Éditions du Boréal-Express, 1980, 224 pages.]

I. La droite

II. La gauche

III. Les commissions

IV. Conclusion

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En octobre 1967, dès les premières minutes du congrès de Trois-Rivières, l'atmosphère est extrêmement tendue. André d'Allemagne propose que maître Verdy remplace le docteur Pouliot comme président de l'assemblée plénière, à cause des positions anti-Bourgault que celui-ci a prises durant la semaine précédant le congrès. C'est par une faible majorité que l'assemblée adopte la proposition; les factions se préparent à la lutte. Les délégués ne sont unanimes que pour exiger l'expulsion du journaliste de CJAD, Sidney Margolese, qui a aidé la police à faire monter des rinistes dans le « panier à salade » durant une manifestation d'appui aux grévistes de Seven-Up.

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Pour bien saisir la portée de cette division entre la gauche et la droite qui sera le fait de tout le congrès, il faut remonter à la conférence de presse donnée par Pierre Bourgault deux semaines auparavant. C'est, en effet, à partir de cette conférence que les premières cartes furent jouées. Depuis ce moment, les membres ont eu à décider si le RIN devait devenir un parti de droite en assurant la majorité aux éléments électoralistes du parti et en favorisant une fusion avec le RN, ou, au contraire, un véritable parti de gauche, lequel viserait à faire l'indépendance du Québec au profit des travailleurs.

I - La droite

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Les premières flèches devaient être lancées par l'aile droite du parti. Vers le milieu de septembre, Pierre Bourgault annonce qu'il démissionne du parti et refuse d'adresser la parole à un banquet du RIN. Quelques jours plus tard, il s'explique au cours d'une conférence de presse. Bourgault s'en prend d'abord à une certaine « surenchère à l'accélération qui porte à proposer des solutions simplistes, à renverser trop légèrement des positions de défense ou de combat bien établies, à sauter les étapes, à refuser de voir la réalité telle qu'elle est, à s'imaginer que le combat est désormais sur le point de se terminer, à écraser les plus faibles pour faire son chemin plus rapidement, à agir en dehors des structures ». Les effets de cette surenchère sont aggravés par le fait que les structures du RIN sont mal adaptées à son rôle de parti politique et qu'elles paralysent l'action de ses directeurs : « Les structures du RIN ayant été con- çues comme étant celles d'un mouvement de pression, non seulement se révèlent-elles insuffisantes et inadaptées à notre action, mais elles tendent à entretenir chez les militants des attitudes, une psychologie de mouvement de pression au lieu de permettre au parti de devenir un véritable instrument de pouvoir et de gouvernement. De plus, les paliers de décision étant trop nom- breux et les instruments de consultation trop dispersés et flous, la direction du parti s'en trouve souvent paralysée ». Cette dispersion, engendrée par une répartition trop large des pouvoirs, est accentuée, toujours selon Bourgault, par le fait qu' « à mesure que nous approchons du pouvoir, les intérêts person- nels, idéologiques et électoraux, ont tendance à croître ». Tout cela se traduit enfin par une « certaine tendance à l'anarchie ». Bourgault note enfin que:

beaucoup trop déterminées par Montréal

« Nos pensées, nos actions sont (

ou Québec » et « Une méconnaissance considérable des problèmes et des gens du Québec, ce qui a pour effet de nous faire faire souvent des fautes graves de

stratégie ou de tactique ».

)

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À la suite de ce diagnostic, le démissionnaire présente les objectifs sui- vants: « 1. Nous demanderons aux membres, réunis en congrès, de modifier les structures, de réduire les centres de décision, d'accorder plus de pouvoirs à l'Exécutif national et d'élargir les cadres de consultation. 2. Nous deman- derons aux membres de respecter l'intégrité essentielle du programme du RIN tout en tâchant de l'améliorer par tous les moyens possibles. 3. Nous de- manderons aux membres de permettre à l'Exécutif national d'amorcer un rapprochement conditionnel avec le Ralliement national. Les modalités en seront proposées au congrès. 4. Nous demanderons aux membres d'appuyer une équipe complète dont tous les participants s'entendent sur les objectifs majeurs d'une politique dynamique pour le parti. »

On peut dégager trois lignes de force dans cet exposé. Voyons d'abord qui Bourgault vise. Qui sont les tenants de cette tendance à « l'anarchie », de ces « intérêts idéologiques » ? Qui sont ces gens qui possèdent une « méconnais- sance considérable des problèmes et des gens du Québec » ? Les réponses ne tarderont pas à venir. Aux journalistes, Bourgault déclare que tout cela est le fait d'un groupe de « fascistes de gauche ». Ces éléments perturbateurs - on parle de « rats » dans l'entourage du chef - seraient, semble-t-il, surtout groupés dans la région de Montréal. Il n'en faut pas plus pour en déduire que la plus grande de tous les fascistes de gauche du RIN est Andrée Ferretti, celle même qui s'oppose, à la vice-présidence, à l'un des candidats de la slate, André Lavallée ! Les attaques de Bourgault se dirigent donc de toute évidence contre la gauche du parti dont il entend réduire l'influence à tout prix.

Cette première attaque n'est cependant qu'un élément de la stratégie du groupe Bourgault. Le deuxième est celui du coup de force. On sait que l'une des principales tactiques de prise du pouvoir de la droite dans les pays jouis- sant du parlementarisme est de procéder, tout en se servant des structures électorales au maximum, à des coups de force successifs la rapprochant de plus en plus du pouvoir. C'est ce que décident de faire Bourgault et ceux qui l'appuient. Ils présentent une slate, c'est-à-dire une équipe complète aux élections du parti. Mais la particularité de la manœuvre réside dans le fait que l'on annonce la formation de cette équipe le 29 septembre, soit 14 jours après la fermeture des mises en nomination. En plus de profiter d'un effet de sur- prise, cette tactique empêche l'adversaire de former une équipe (ce qui aurait pu devenir l'équipe Ferretti) puisque l'on sait déjà, ayant à ce moment-là toutes les mises en candidature entre les mains, qu'il n'y a que quatre candidats de gauche sur un total de neuf postes à combler. Les mises en candidature étant terminées, il n'est plus possible de susciter d'autres opposants susceptibles de compléter une slate de gauche. La manœuvre présente ainsi l'avantage d'isoler l'opposition, surtout Andrée Ferretti, et de la rendre plus vulnérable.

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Ce coup de force se double, comme nous l'avons souligné, d'une volonté de renforcement de la direction du parti au détriment du conseil central. Cela permettrait évidemment à Bourgault, une fois son équipe élue, de tenir les éléments de gauche sous le joug et d'empêcher l'expression efficace de leurs visées. Il est important de souligner qu'au moment de sa conférence de presse, le conseil central du parti, formé de délégués des régions, possède le plus de pouvoir de décision et s'en sert le plus souvent à l'encontre des volontés de l'exécutif du parti et, en particulier, voit d'un mauvais oeil toute idée de fusion avec le RN.

Cette idée de fusion, on l'aura noté, est le troisième élément à dégager de la conférence de presse de Bourgault. C'est autour de cette question que se cristallisent les oppositions. La droite, poussée par des visées électoralistes, entend réaliser la fusion avec le RN, ce qui lui permettrait de jouir de la machine et des organisateurs de ce parti dans les régions rurales du Québec, tout en renforçant les positions conservatrices dans le RIN par l'addition de « ce sang nouveau ». Il sera très facile de constater durant le congrès la liaison de ces deux éléments, volonté de fusion et idéologie de droite. On a vu plus haut que l'équipe Bourgault refusait tout changement au programme, le trou- vant probablement déjà trop progressiste. On peut cependant faire remarquer que l'idée émise dans celui-ci d'une distribution socialisée et d'une production capitaliste, tout en recelant une forte connotation fasciste, se rapproche assez de l'idée créditiste de la « machine à piastres ». On sait que le RN est formé d'anciens créditistes

Telles sont les premières cartes jouées par la droite. Mais elles ne de- vraient pas être les dernières. En plénière, au congrès, après que le président de la région de Montréal eut présenté une motion anti-fusion avec le RN, un groupe d'anciens détenus demande le droit de présenter une résolution à l'assemblée. Les anciens prisonniers politiques demandent que l'on prenne en considération les années qu'ils ont passées en prison et que l'on écoute leur supplique afin d'éviter la division des indépendantistes et l'éclatement du RIN. Cette résolution se lit comme suit. « Il est proposé que:

a) le conseil central est mandaté pour étudier toute possibilité d'entente

avec des individus et des groupements indépendantistes en vue de leur adhé- sion au RIN.

b) dans le cas particulier du RN, le conseil central est mandaté pour

discuter de l'adhésion de celui-ci au RIN; dans toute négociation en vue de celle-ci, le conseil central devra s'en tenir aux trois principes suivants:

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2. Ce congrès n'aura aucun pouvoir de décision sur la constitution ou le programme du RIN (attendu que les membres pourront se prononcer au congrès général régulier de 1968).

3. Au congrès d'adhésion, le RIN aura au moins les deux tiers des délégués. »

On se rend facilement compte de la véritable portée de la proposition. En changeant le mot « fusion » par celui d' « adhésion », on tente de faire accep- ter la réunion du RN et du RIN, ce qui est, en fait, la proposition de l'équipe Bourgault présentée sous un aspect différent. Le tiers des délégués du RN assurerait la prépondérance des éléments conservateurs. L'assemblée accepte d'étudier la résolution. La tactique de la gauche consiste alors à faire scinder la proposition de façon à en faire adopter la première partie seulement. C'est ce qui se produit: la première partie étant adoptée et la seconde déposée. Il faut noter encore une fois que le conseil central s'est toujours opposé à toute fusion avec le RN. À la suite de ce vote, l'assemblée rejette la première proposition présentée, celle du conseil central rejetant toute idée de fusion, considérant sans doute qu'en ayant voté un mandat au conseil central par l'adoption de la première partie de la résolution des anciens détenus, elle n'a pas à lui dicter une ligne de conduite de façon explicite. On peut conclure que l'idée de fusion subit un dur coup malgré la manœuvre indécente des proposeurs. L'expérience d'avoir été emprisonné pour une cause ne peut attirer autre chose que le respect et lorsque l'on tente de s'en servir pour se bâtir une rentabilité électo- rale ou pour faire passer des idées qui n'ont rien à voir avec la souffrance morale qu'on a subie, on risque de perdre rapidement le droit à ce respect. Les ex-prisonniers ont-ils été utilisés? Ont-ils décidé eux-mêmes de présenter cette résolution? Nous ne pouvons répondre de façon certaine, mais il est clair que leur attitude servait à cautionner une politique de droite, à la fois dans le contenu - la fusion étant à ce moment-là une mesure de droite - et dans la forme puisqu'elle visait de façon plus ou moins marquée à la manipulation des délégués.

La dernière manifestation de cette attaque de la droite du parti est sans doute l'intervention de Reggie Chartrand durant la plénière. L'ancien boxeur s'avance au micro pour dénoncer l'infiltration marxiste. Selon lui, les marxis- tes étant des internationalistes, ils ne peuvent militer dans le RIN, parti voué à l'indépendance de la nation québécoise. On ne peut dire qu'il obtint beaucoup de succès, une partie de l'assemblée, probablement celle qu'il visait, préférant prendre la chose à la blague. Mais son intervention permet de se rendre comp- te de l'état d'esprit de plusieurs délégués au congrès. Notons qu'au moment où Andrée Ferretti prononçait son discours, avant l'élection à la vice-présidence, on entendit au fond de la salle quelqu'un crier: « Vive Wagner ». Voilà qui

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donne un frisson dans le dos et qui, surtout, donne une idée assez juste de ce qui a été évité durant le congrès.

Coup de force, manipulation, exclusion, tels ont été les procédés employés par l'aile droite du parti. Toutes ces manœuvres étaient-elles orchestrées au préalable ? Nous ne pouvons l'affirmer, mais elles convergeaient vers les mê- mes buts : le conservatisme et l'électoralisme. Comme disait un délégué pour appuyer l'idée de fusion: « Au RIN on n'a pas besoin de gens de gauche, mais on a besoin d'un démagogue comme Grégoire. »

II - La gauche

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La stratégie de la gauche dans cette circonstance se révèle assez simple. Il s'agit de briser la slate en faisant élire le plus de candidats de gauche possible, de s'opposer à la fusion et de faire un travail important au niveau des commis- sions.

Cette stratégie réussit très bien. Andrée Ferretti est d'abord élue à la vice- présidence, alors qu'elle est le symbole de toute la gauche du RIN (ou des

Elle est élue après s'être prononcée contre toute

fusion avec le RN, après s'être présentée comme la candidate des militants. À la suite de son élection, elle déclare: « Ma victoire est celle des militants. C'est

votre victoire ! Aussi je ne vous remercie pas ! » Le démembrement de la slate s'achève par l'élection de deux autres candidats de gauche au poste de directeur: Walter O'Leary et Gabriel Rufiange. Un autre candidat de l'opposition vient près d'être élu. Il obtient 150 votes contre 151 pour le candidat de l'équipe Bourgault, obtenant la septième place (il y avait sept postes de directeurs).

« fascistes de gauche »

).

La gauche réussit donc à déjouer les tactiques de la droite. À la conférence de presse qui suivit le congrès, Pierre Bourgault déclare qu'il serait facile pour le RIN de s'entendre avec François Aquin, un peu plus difficile avec René Lévesque, mais presque impossible avec Gilles Grégoire. Le lendemain, il affirme, au canal 2, que pour faire l'indépendance, il faudrait bien « que ça passe par le socialisme ». Quelques jours plus tard, au canal 10, il ajoute qu'il faudrait bien, pour s'autodéterminer complètement, que l'on renverse au Québec, le capitalisme nord-américain. Comme changements d'attitude voilà qui est assez complet! Deux semaines auparavant, Bourgault, rappelons-le,

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s'attaquait à la gauche du parti et voulait effectuer un virage à droite. On dira peut-être que c'est de la souplesse, que Bourgault avait mésestimé la force de la gauche et que, rendu au congrès, il s'est rendu compte que, de largement minoritaire comme il le prévoyait, elle était devenue légèrement majoritaire, et qu'il a alors décidé de suivre la majorité. Il faudrait se rendre compte que l'opportunisme a des limites et qu'il est même très dangereux, et pour l'homme et pour le parti, dans un moment d'accélération de l'histoire, alors qu'il est très difficile de prévoir avec justesse de quel côté souffle le vent. Seuls peuvent survivre politiquement les hommes et les partis qui proposent quelque chose de clair, qui proposent une idéologie précise.

III - Les commissions

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La gauche a joué un rôle très important au niveau des commissions et a contribué, sinon à changer complètement le programme, du moins à préciser davantage son orientation.

La première caractéristique des résolutions émanant des commissions et adoptées en plénière révèle la volonté des membres du parti d'en faire un véritable parti des travailleurs. En font foi ces deux résolutions:

- Que le RIN élabore une stratégie globale en fonction des travailleurs.

Les membres du RIN qui le peuvent doivent se joindre aux organisations

syndicales, rurales, coopératives etc

leurs. Ils doivent renforcer et encourager les dites organisations.

qui défendent les intérêts des travail-

Cette définition du RIN comme le parti des travailleurs ne manqua pas de soulever plusieurs objections. Certains se méprenaient sur le terme et croyaient qu'il ne tenait compte que des ouvriers manuels. Dans la plupart des cas, ils acceptaient, après qu'on leur eut expliqué, que les travailleurs non manuels et les cultivateurs étaient inclus dans le mot et qu'il ne visait à exclure que ceux qui exploitaient les autres par l'intermédiaire de leur travail. D'autres avaient cependant une opposition de caractère idéologique et se révélaient irréductibles parce que, disaient-ils, « on n'est pas des socialistes ». Mais la majorité devait faire adopter les résolutions déjà citées. Il est d'ailleurs inté- ressant de noter qu'au moment des discussions en commission ceux qui s'opposaient au mot « travailleurs » étaient aussi contre l'élaboration d'un

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« manifeste » du RIN parce qu'encore une fois, un manifeste, « ça sent le socialisme ».

Une autre résolution marque une radicalisation du RIN. Elle souligne une prise de conscience du phénomène d'impérialisme que nous subissons, en plus du colonialisme canadien :

Proposer, en collaboration avec des travailleurs et des organisations qui les représentent, un ensemble de mesures concrètes et cohérentes visant à démon- trer sans ambiguïtés que la lutte du RIN pour l'indépendance politique, écono- mique et culturelle du Québec s'identifie à la lutte des travailleurs québécois contre la domination économique américaine et contre l'acceptation incondi- tionnelle de cette dernière par tous les autres partis politiques québécois.

Une résolution de la commission de la constitution préconise la création d'un État laïc: « Il est proposé de changer l'article 1, comme suit: « Le Ras- semblement pour l'Indépendance Nationale (RIN) est le parti politique québé- cois voué à la décolonisation du Québec et à la création d'un État français sou- verain, démocratique et laïc et représentant pleinement tous les travailleurs. »

Les résolutions citées jusqu'ici démontrent bien que les délégués au congrès avaient nettement l'intention de faire du RIN un parti des travailleurs, voué à l'autodétermination économique des Québécois et à la laïcité structu- relle de l'État. Cette volonté se traduit par les mesures concrètes proposées par la commission du programme et adoptées en plénière:

- Assurance-travail : « Tout travailleur congédié pourra, tout en conti- nuant à recevoir presque plein salaire, choisir après une courte période d'attente raisonnable, soit d'accepter un emploi temporaire dans un organisme gouvernemental, soit de suivre un cours de recyclage de son choix qui lui permettra de reprendre un poste productif dans la société. Ce système sera payé par l'État et l'employeur. » « Il est proposé de substituer à l'item Assu- rance chômage de l'article 161 le texte suivant: «Assurance travail. Basée sur le salaire annuel en rapport avec la situation sociale du travailleur en cause et indexée sur le coût de la vie. Le financement de l'assurance-travail sera assuré par les cotisations de l'employeur et le gouvernement.

- Commissions scolaires : « Attendu que les commissions scolaires constituées ne représentent que les propriétaires fonciers, donc les possédants et les nantis. Attendu que tout parent a droit de regard sur les normes et cri- tères de l'enseignement public. Il est proposé d'ajouter un paragraphe à l'article 110 du programme: un gouvernement RIN dissoudra les commissions scolai- res du Québec. Il les remplacera par des organismes régionaux dont la gestion sera conjointement exercée par les parents, les enseignants et l'État. »

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À ces mesures, viennent s'ajouter des articles qui enlèvent toute raison de craindre à ceux qui auraient pu penser que le mouvement indépendantiste recelait des tendances racistes généralisées et caractérisées:

- Est membre du RIN, toute personne sans distinction de race, de sexe,

d'origine nationale, de couleur ou de foi religieuse, et qui se conforme à la politique du parti, telle que formulée par la présente constitution, le pro- gramme du parti, l'assemblée générale des membres et le conseil central.

- Chaque membre a le devoir de s'opposer à toute forme de chauvinisme,

d'oppression, d'influence et de pratiques engendrées par l'intolérance et la

discrimination raciale ou nationale. Les membres doivent combattre particu- lièrement les mouvements et les individus qui proclament qu'une race en particulier est supérieure et que les autres races, nations ou ethnies sont inférieures.

On peut donc affirmer que l'ensemble des résolutions adoptées par la plénière allaient à l'encontre de l'orientation à droite désirée par le groupe Bourgault. Pour ce qui est de la volonté d'assurer des pouvoirs accrus à l'exécutif, l'assemblée accorda une demi-victoire à Bourgault en assurant plus de latitude à l'exécutif entre les réunions du conseil central, dans les cas d'urgence. Cette mesure ne présente évidemment aucun caractère idéologique et devrait être bénéfique à la bonne marche du parti.

1. Le comité exécutif national doit exécuter les décisions de l'assemblée

générale et du conseil central du parti. Le comité exécutif national se réunit au

moins une fois par mois. Entre les réunions du conseil central (six fois par année) le comité exécutif national exerce tous les pouvoirs au sein du parti, prend toutes les décisions, à condition qu'elles n'aillent pas à l'encontre des décisions de l'assemblée générale ou du conseil central du parti. Cependant ces décisions doivent être urgentes et ne pas pouvoir attendre la prochaine réunion du conseil central.

4. Les décisions du conseil central et du comité exécutif national du RIN

sont exécutoires pour tous les paliers d'administration et d'organisation du

parti ainsi que pour nos membres.

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Conclusion

Le congrès du RIN prend donc une importance primordiale dans l'histoire des mouvements indépendantistes au Québec. Sans rejeter à jamais l'idée de toute fédération, de toute planification des actions des mouvements sépa- ratistes, elle a empêché qu'une fusion se réalise au profit de l'aile droite des mouvements.

Fait nouveau, l'attitude prise par le RN pourrait faciliter cette action com- mune. On sait que les délégués au congrès de Québec ont adopté des mesures comme l'assurance-santé universelle, l'éducation gratuite et le pré-salaire. Est- ce le début d'une redéfinition du parti? Les anciens créditistes déçus par Caouette, en changeant de territoire électoral, ont-ils décidé de changer le contenu de leurs revendications ? L'avenir le dira. Chose certaine, cette nou- velle attitude tend à faciliter les relations du RN avec les autres groupements et individus indépendantistes. Il est cependant encore trop tôt pour porter un jugement définitif.

Il faudrait souligner, avant de terminer cet article, l'absence de prise de position claire sur le contenu immédiat et le comment de l'indépendance. Alors que les opposants brandissent de plus en plus le spectre d'un cataclysme économique, le RIN ne cherche pas à élaborer une politique qui puisse servir de contrepartie à cette avalanche de mauvais présages. Une résolution adoptée par l'assemblée plénière laisse présager, quoique assez vaguement, une véritable prise de position sur le sujet: « Préciser la position du RIN face aux mesures à prendre pour assurer l'indépendance du Québec dans l'intérêt de la majorité des citoyens. »

Cette ambiguïté, entretenue ou tolérée depuis quelque temps est sans aucun doute liée à l'opposition idéologique à l'intérieur du parti. Les élec- toralistes prétendent faire l'indépendance en se fondant sur des politiques conservatrices. Ils ne peuvent guère nier que, dans cette perspective, il y aurait une légère baisse du niveau de vie. Mais comme ils ne cherchent que la rentabilité électorale et que cet aveu n'est pas « rentable », ils se trouvent dans un cul-de-sac. Les éléments clé gauche ont à proposer des bouleversements de structures à effectuer dans l'organisation de la société québécoise. Certains parmi eux, appuyés en cela par les électoralistes, craignent de « faire peur aux gens », même avec l'énoncé d'un programme minimum et à application progressive.

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Il serait temps, le crois, de cesser d'évaluer le degré de réceptivité des travailleurs que l'on situe toujours, en les méprisant inconsciemment, au plus bas niveau. La population attend d'un parti révolutionnaire qu'il se définisse clairement. Elle ne tient pas à s'engager derrière des aventuriers qui ne savent pas eux-mêmes où ils s'en vont. Le congrès d'octobre aura permis au parti de s'attaquer à ce problème en lui donnant une orientation à gauche. À partir de cet éclaircissement idéologique il est possible de présenter une réponse à la question du « comment » de l'indépendance. Marchand et Kierans disent peut- être des faussetés, mais ils disent quelque chose ! Sans réponse adéquate, les travailleurs finiront par croire que ce sont ces derniers qui ont raison. Eux qui prétendent combattre l'indépendance pour les protéger !

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Socialisme et indépendance

Texte 3 “Une entrevue avec René Lévesque”

par Gilles Dostaler

Un article repris de la revue Parti pris, vol 5, n˚ 2-3, octobre-novembre 1967. [in ouvrage de Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance, pp. 81-87. Montréal:

Éditions du Boréal-Express, 1980, 224 pages.]

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Parti pris : M. Lévesque, vous présentiez au congrès libéral une résolution proposant la souveraineté du Québec, assortie d'une certaine forme d'union économique avec le reste du Canada. N'était-il pas évident, dès avant le con- grès, que cette résolution allait être rejetée, et qu'allaient se dérouler les événements qu'on sait ?

René Lévesque : Le problème constitutionnel ne devait pas être, au point de départ, le principal sujet à être débattu au congrès. Depuis un certain temps déjà, le comité de la constitution, et principalement M. Gérin-Lajoie, travail- lait à la rédaction d'un projet de statut particulier. Certains événements, et principalement la visite du général De Gaulle, ont précipité beaucoup de choses. Le parti s'est trouvé pris de court. Il a été décidé de faire un congrès en deux étapes afin de déterminer la position du parti sur ce sujet. Le premier, en novembre, allait être une espèce de déblayage, où chaque groupe et chaque

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individu pourrait présenter des options précises, d'un extrême à l'autre. Nous savions évidemment que nous n'allions pas rallier la majorité autour de notre thèse. Du moins avions-nous une tribune pour défendre un point de vue nouveau, qui allait ensuite être étudié avec les autres et dont le sort allait être décidé à un congrès suivant. Tel était notre but. Mais la situation s'est trouvée faussée dès le moment où je rendais public mon manifeste. Kierans, peu après, réagissait violemment à mes paroles en se livrant au terrorisme économique. Lesage suivit, et cette question allait devenir, au congrès, un « crois ou meurs » ; ou bien j'y passais, ou bien c'était Lesage et Kierans. Le rapport de Gérin-Lajoie n'était pas prêt * . Il fut terminé rapidement et renvoyé aux calendes grecques, au congrès. Bref, ceux-là qui voulaient avoir ma tête avaient en main les structures du congrès, et firent voter, à l'ouverture, certaines procédures qui faisaient de l'acceptation de la « proposition du comté de Laurier » une question de vie ou de mort. Le leu était faussé. C'est alors que j'ai décidé de me retirer de ce parti. Mais j'ai déjà assez parlé de tout ce à quoi on s'est livré, autour et à l'intérieur de ce congrès, pour se débarrasser de moi. Cela est du passé. Il importe maintenant de préparer ce qui va venir.

PP : L'analyse de la situation québécoise à la base de la thèse de Gérin- Lajoie est identique à celle que vous exposiez au congrès, en défendant votre résolution. Les solutions proposées se ressemblent jusqu'à un certain point. Globalement, la proposition de Gérin-Lajoie est à mi-chemin de la souve- raineté que vous souhaitez. Qu'en sera-t-il fait au Parti libéral, et n'est-il pas possible qu'il en arrive bientôt à accepter la solution dont la proposition a amené votre départ ?

RL : Au lieu de régler un problème, d'ouvrir le sujet du problème consti- tutionnel et de préparer l'élaboration de solutions, le congrès libéral a mené le parti dans un cul-de-sac. Ils se sont créé une image dont il va être difficile pour eux de se défaire. Le fédéralisme a été adopté comme dogme de foi. La thèse de Gérin-Lajoie, elle-même encore fédérale alors que la nôtre ne l'est plus, a été renvoyée. Il peut devenir de plus en plus difficile pour des gens sérieux de continuer à faire partie de l'appareil libéral. Tels des Gérin-Lajoie, Robert Bourassa, Yves Michaud, Jean-Paul Lefebvre.

PP : Le Parti libéral et l'Union nationale sont supportés, via la caisse élec- torale, par de puissants intérêts financiers auxquels l'indépendance du Québec nuirait. N'est-il pas clair que, malgré la surenchère à laquelle l'UN se livre, aucun de ces partis ne pourra jamais aller jusqu'au bout, et plus généralement que les indépendantistes ne prendront pas le pouvoir par les méthodes électo- rales classiques ?

* Le rapport Gérin-Lajoie proposait une tortue de fédéralisme renouvelé.

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RL : Il n'est pas du tout évident que ces intérêts n'en viennent pas à appuyer un mouvement indépendantiste, si un Québec indépendant leur propose des règles du jeu raisonnables. Il est clair que là n'est pas, dès l'abord, leur premier avantage. Mais les compagnies puissantes, les milieux de la finance, ne se ferment aucune porte. Qu'on voie le RIN obtenir 15% ou 20% des voix, et certains intérêts se prépareront à une éventualité de plus en plus possible. Ils réserveront une partie du gâteau à la caisse du RIN. Et le RIN risque de se corrompre comme les deux autres partis. Ses structures ne me paraissent guère plus à toute épreuve que celles des vieux partis. Il n'a pas fait l'expérience du pouvoir. C'est là la plus grande différence. je crois savoir, d'ailleurs, que le RIN a déjà accepté certains montants. Il en recevra de plus en plus le jour où ça deviendra sérieux. Et on est idiot clé refuser de l'argent. Mais il y a le risque

PP : Personnellement, quelle action entre prendrez-vous, sur le plan politi- que ? Comment et quand prévoyez-vous que les indépendantistes auront le pouvoir ?

RL : Nous avons créé, à partir du comté de Laurier, une simple association de comté, à laquelle se sont joints plusieurs sympathisants. Je fus loin d'être le seul à quitter le parti à la suite du congrès. Nous mènerons le combat de notre côté, au Québec et à l'extérieur, jusqu'à nouvel ordre. Il s'agit de débarrasser le Québec d'un carcan qui l'empêche de vivre normalement. Bref de se con- vaincre de la viabilité de l'option non-fédérale. Et il y a fort à faire, dans cet ordre, avant de construire des solutions miracles, comme s'évertuent à le faire certains idéalistes. Il se dessine une ligne de partage beaucoup plus claire entre deux solutions au problème du Québec : pas de structures fédérales, ou des structures fédérales. Je vois une sorte de regroupement, autour de l'idée nationale. je trouve étonnante, par exemple, l'attitude de la gauche du RIN qui, pour préserver la pureté de la « doctrine », refuse de tenir compte de ces peti- tes gens, très nombreux, qui, dans la région du Lac Saint-Jean et de l'Abitibi, ont voté RN. Il ne faut pas bâtir des systèmes théoriques en se fichant du peuple ; il y a énormément à faire, d'abord, pour convaincre ces gens du fait que les structures fédérales nous bloquent, avant de proposer des systèmes auxquels ils ne comprennent rien. Je crois que cette espèce de front finira, plus tôt qu'on le pense, par former l'opposition officielle. Le Parti libéral s'est clairement défini, il a fort à faire pour redorer son blason. Quant à l'Union nationale, c'est un gouvernement faible, chef manœuvrier avec des ministres conservateurs à outrance et d'autres plus ou moins compétents.

PP : Il reste que l'indépendance doit avoir un contenu. Un parti qui pro- pose l'indépendance doit aussi proposer des mesures politiques, économiques, sociales, à établir dans un Québec libre. Par exemple, l'indépendance faite par l'Union nationale ou le Parti libéral ne sera pas la même que l'indépendance faite par le RIN, ou quelqu'autre formation.

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RL : Cela est évident. Je dois souligner, d'ailleurs, que j'ai étudié le pro- gramme du RIN sans doute plus profondément que beaucoup de membres de ce parti. Or beaucoup de mesures se rapprochaient beaucoup de ce que faisait ou projetait le Parti libéral. D'autre part, un tel programme passe par-dessus la tête du public. Ce qu'il faudrait proposer, c'est une série d'objectifs suffisam- ment définis, une quinzaine de points par exemple. Objectifs concrets pour répondre à des problèmes concrets, résultats d'études précises des divers problèmes qui se posent au Québec. Cela servirait de point de départ. Il y a des problèmes urgents, évidents, à régler. Simples exemples: assainir l'infor- mation, de force s'il le faut, assurer au secondaire une éducation économique solide, c'est une chose qui manque énormément ici.

PP : Vous proposez une union canadienne? Quelle forme prendrait-elle ?

RL : Il faudrait cesser de se casser la tête sur ces mots « union cana- dienne », qui n'ont pas dans le texte l'importance qu'on leur accorde. Il s'agit du Québec, de faire du Québec un État souverain associé, c'est simple, c'est clair, c'est normal. Et plus limpide que les formules nuageuses de « statut

particulier », « révision de la constitution », etc

formé par des États pleinement souverains, un marché dans lequel le Québec ne serait plus dans cette position de minorité contrôlée qui l'empêche de s'épanouir normalement, comme toute nation. C'est cela qui est important. Marché commun avec la souveraineté, parce qu'il existe déjà, et qu'il est aussi normal, et que c'est là le mouvement général des nations. Cela exigerait natu- rellement une coordination fiscale au niveau des entreprises. Cela prendrait la forme aussi d'une union monétaire. Qu'on prenne l'exemple de la Commu- nauté européenne. Un ancien conseiller de De Gaulle me disait que l'union monétaire est la situation idéale à laquelle on se « désâme » pour parvenir là- bas. La monnaie est un élément désuet de la souveraineté. Or nous l'avons dès le point de départ, ici, l'union monétaire. Bref, il s'agit d'administrer conjointe- ment certains secteurs de la vie économique et financière, au meilleur avantage des deux pays.

Bref, un marché commun

PP : Les problèmes du Québec sont en grande partie des problèmes écono- miques. La recherche de solutions originales à ces problèmes ne serait-elle pas entravée par une indépendance simplement politique, qui ne serait pas accom- pagnée de la rupture des liens financiers et économiques avec le reste du Canada?

RL : Nous ne sommes pas dans la même situation que certains pays sous- développés. Et les frontières économiques entre États souverains perdent leur importance, de jour en jour. Or il existe déjà, ici, des liens que de toute façon, une fois indépendants, il nous faudrait rétablir. Or si nous les avons d'abord rompus, il n'est pas dit que nous pourrons les rétablir facilement. Parce

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qu'alors, au mieux, le Canada, formé de régions diverses dont les intérêts ne sont pas les mêmes, se serait émietté ; au pire, il serait complètement annexé aux États-Unis. Je recevais une lettre de rédacteurs d'une revue de Winnipeg du genre Cité Libre, qui me disaient: « We are sorry, Mr. Levesque, but we think that your are right ». Le reste du pays, il n'est pas nécessaire de le détruire. Nous n'avons pas les moyens de nous payer les mêmes erreurs que certains pays moins développés. Certains n'ont pas l'air d'estimer la génération d'hostilité qu'on est en train de créer entre les groupes, ce qui peut devenir irréparable. Nous offrons librement au Canada une forme d'association qui est pour nous la seule solution pour survivre, et qui l'est aussi en même temps pour eux. Nous voulons faire ici la majorité autour de cette idée, et alors elle peut se faire aussi dans le reste du pays.

PP : Le Québec est dominé économiquement, comme le Canada par les États-Unis. Est-il souhaitable que cette domination cesse, et comment cela peut-il se faire ?

RL : Il est clair que c'est là le principal problème, et qu'il deviendrait plus aigu encore si le Québec se séparait brutalement du reste du pays et que ce dernier devenait une pure succursale des USA. Et la seule façon d'atténuer ce contrôle, de reprendre en main certains leviers importants de l'économie, c'est de créer ce marché commun canadien, puis de s'atteler à une besogne de longue haleine : celle du développement interne de la société québécoise.

PP : Il semble évident, d'autre part, que l'on assiste à un important chan- gement des rapports de force dans le monde. Empêtrés au Vietnam, les Américains peuvent le devenir en Amérique latine, et cela peut ébranler sérieusement le pouvoir américain. À cela s'ajoutent les graves problèmes intérieurs aux États-Unis. De cela, Québec ressent les contrecoups et les res- sentira de plus en plus violemment.

R.L : Il faut se méfier des vues de l'esprit et des généralisations. Il est évident que, relativement, le pouvoir américain va diminuer. La Russie se stabilise, la Chine prend de plus en plus d'importance, l'Europe devient un gros producteur, le Tiers Monde peut éclater. Mais pour moi, il y a deux sociétés américaines. Il y celle, civilisée, de Lincoln, de « FDR », de Rusk mariant sa fille à un Noir. Puis il y a celle, violente, dangereuse, de Teddy Roosevelt, et de Johnson, qui mène le bal actuellement. Aucune société ne peut longtemps se dépasser elle-même comme il n'y a pas d'arrangement idéal de la société. Et j'ai confiance en la remontée éventuelle de la première Amérique. Relativement, le pouvoir US va diminuer, et cela ils devront finir par l'accepter, et ils y réussiront. Il y aura un réaménagement des relations, et le Québec devra se caser dans ce contexte. Mais il est impossible de prévoir quelle forme cela prendra exactement.

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PP : Les problèmes sociaux s'aggravent au Québec. La grève récente à la CTM, et le bill 1 qui y a mis brutalement fin, indiquent des vices profonds dans le système actuel des relations de travail. Que pensez-vous de cette loi, à laquelle vous vous êtes opposé, et à la situation générale dans ce domaine?

RL : Fondamentalement, j'étais en faveur du Bill 1. Il était essentiel que les services reprennent à la CTM. J'ai voté contre parce que je n'acceptais pas certaines clauses, particulièrement celle qui permettait d'annuler l'accrédita-

tion du syndicat. C'est là une mesure qui met en danger le principe même du syndicalisme. Aux difficultés actuelles, il n'y a pas de solution à court terme. Nous avons un gouvernement plutôt anti-syndical, et il n'y a pas de sympathie dans le public pour le mouvement syndical, par suite des dernières grèves. Il y

a deux mesures urgentes à prendre. D'abord universaliser le mouvement syn-

dical, qui ne représente pas plus de 30% des travailleurs actuellement, ensuite

effectuer la fusion des mouvements syndicaux. Il y a actuellement une dispersion énorme d'énergie, due d'une part à la juxtaposition des pouvoirs fédéraux et provinciaux, d'autre part aux divisions internes qui déchirent le monde syndical. Le gouvernement québécois devrait participer activement à cette transformation. On peut songer dès maintenant à une forme de syndica- lisation moderne des forces patronales. Il est aussi question de cogestion. Beaucoup de choses vont évoluer.

PP : Quelle est votre opinion à ce sujet ? Comment voyez-vous la solution idéale à ces problèmes sociaux et économiques ?

RL : Je n'en sais rien actuellement. J'observe, je lis, le surveille les événe- ments ici et ailleurs. Il est clair que nous assistons à une transformation de l'entreprise privée. Mais cela ne se fera pas seulement à l'échelle du Québec. L'entreprise privée évolue rapidement à l'échelle mondiale, dans une direction qu'il nous est impossible de prévoir dès maintenant. Et c'est de cette évolution qu'il faudra tenir compte dans l'élaboration de politiques concernant les relations de travail aussi bien que les politiques économiques.

PP : Quel lien voyez-vous entre le problème social du Québec, ses solu- tions, et le problèmes national, auquel vous proposez la solution de l'indé- pendance?

RL : Les deux situations sont étroitement liées. Seul un Québec souverain pourrait aménager des relations de travail satisfaisantes. Les règles du leu

seront alors étudiées dans le Québec. Avec des instruments politiques à nous,

il nous sera possible d'influer raisonnablement sur l'évolution des entreprises

et de toute la vie économique et sociale.

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Socialisme et indépendance

Texte 4 “On n'est pas le Congo”

par Gilles Bourque

Un article originalement publié dans la revue Parti Pris, vol. 5, n˚ 5, février 1968. [in ouvrage de Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance, pp. 89-92. Montréal: Éditions du Boréal-Express, 1980, 224 pages.]

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Depuis qu'il a commencé sa campagne d'information pour gagner des adhérents à sa thèse souveraineté-association, René Lévesque se plaît à affir- mer inlassablement que « nous autres au Québec, nous ne sommes pas comme

». Une grande partie de ses efforts consiste

à prendre ses distances par rapport aux pays impliqués dans le mouvement de décolonisation. Lorsque son présent collègue, François Aquin, démissionna du Parti libéral, le même René Lévesque, nous dit-on, reprochait à ce dernier la liaison qu'il établissait, dans le texte de démission qu'il a lu en Chambre, entre la situation québécoise et celle du Tiers-Monde. Cet acharnement va de pair avec une volonté répétée à satiété d'être pratique, pragmatique, et une con- damnation de plus en plus sèche et cassante de ceux qui « plaquent des théo- ries sur la réalité ». Cette dernière attitude glisse parfois dangereusement vers une condamnation à peine voilée des intellectuels, thème cher à Duplessis. On sait que ce dernier appelait tous ceux qui exprimaient, ne serait-ce que l'ombre

au Congo, à Cuba ou en Bolivie

Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance (1980)

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d'une idée, de « joueurs de piano ». Lévesque n'en est peut-être pas rendu là, mais comme nous l'enseignaient les bonnes sœurs et les bons frères, la pente est plus facile à descendre qu'à remonter.

Il est inutile de dire que bien plus que les théoriciens -lesquels évidem- ment sont ceux qui ont cette outrecuidance de trouver des affinités de situation entre le Québec, Cuba, les noirs américains et le Vietnam - Lévesque vise surtout les idées exprimées. Ces idées consistent à éclairer la totalité de la situation québécoise et à lire dans cette réalité un double phénomène de dépendance : semi-colonialisme issu de la superposition nationale dans le contexte canadian et impérialisme américain. L'histoire du Québec est, pour un tel « théoricien », le lieu d'une vassalisation politico-économique qui se répercute sur la structure de classe et sur l'univers idéologique et culturel de la société dominée. Cet état de fait est le résultat d'un phénomène de superposi- tion nationale qui rattache le Québec à l'histoire des sociétés occidentales au sein desquelles les États nationaux ont été construits par une nation forte qui a vassalisé les autres sociétés se trouvant sur son territoire. Mais elle est aussi causée par l'envahissement de plus en plus grand de l'impérialisme américain qui vient créer une communauté de destin entre les Québécois et les « damnés de la terre ». Si l'on veut rendre compte de la totalité de la domination que subit le Québec, il faut donc tenir compte de ce double phénomène de déstruc- turation qui inscrit la province dans deux structures économiques dont les rationalités différentes ne dépendent pas d'elle et ne tendent même pas à la cohérence entre elles. Le Québec, déstructuré sur lui-même, l'est même au niveau des pôles antagonistes de sa domination.

La possibilité de découvrir ou de reconnaître toutes les sources de domi- nation subie par le Québec ne dépend cependant pas de la bonne volonté ou encore de l'intelligence de l'analyste, mais plutôt de la classe sociale et des intérêts qu'il défend. Si l'on veut promouvoir, comme René Lévesque, notre embryon de bourgeoisie et une fraction importante de notre petite bourgeoisie, on reconnaît le phénomène de superposition nationale parce que l'on se situe de façon naturelle dans un contexte atlantique et capitaliste qui peut donner lieu, théoriquement tout au moins, à un antagonisme et à un renversement de bourgeoisie nationale au sein d'un même État ou à la création d'un nouvel État capitaliste. Mais il est alors impossible de faire parvenir clairement au champ de la conscience, de nommer ouvertement le second phénomène, celui de l'im- périalisme américain, parce que seule une lutte anti-capitaliste peut le renver- ser véritablement, puisqu'il représente la dernière phase de la concentration capitaliste qui a conduit à la création d'un État monstre qui, pour maintenir son système économique, doit se militariser de plus en plus pour continuer à pressurer les peuples qui sont sous sa dépendance. Seule une lutte menée par l'ensemble des travailleurs manuels et non-manuels, par le prolétariat et une fraction de la petite bourgeoisie (intellectuels, artistes, éducateurs, fonction- naires) qui ne sont pas liés au capital, seule une lutte anti-capitaliste, peut

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s'attaquer à l'impérialisme américain (tout en renversant le colonialisme canadian).

Ce sont donc les théoriciens qui s'appuient sur cette classe antagoniste par rapport aux intérêts de celle qu'il défend que Lévesque attaque et tente de ridiculiser par des généralisations et des simplifications grossières. Jamais, dans cette dernière phase du capitalisme qui est née à la fin de la dernière guerre, la bourgeoisie et les petits-bourgeois qui la soutenaient n'ont réussi à s'opposer avec succès à l'impérialisme dans les pays colonisés, puisque le capitalisme qui a engendré ce dernier a conduit, par la nécessité de profits toujours majorés, au maintien d'une seule grande puissance impérialiste, celle des États-Unis. Cette puissance ne peut être renversée par des forces qui prétendent s'inscrire dans le même univers économique. C'est pourquoi il ne serait pas étonnant d'apprendre que M. Lévesque ira « vendre » le MSA aux industriels de New York. C'est la grande différence qui existe entre René Lévesque et François Aquin. jean Lesage a eu raison d'affirmer que ces deux hommes ne pourraient véritablement s'entendre. S'ils y parviennent, ce sera sûrement que l'un ou l'autre aura abdiqué ses idées ou les aura tout au moins mises en veilleuse, et, dans le contexte du MSA, il serait très étonnant que ce soit Lévesque.

Il est même permis, avant de terminer, de s'interroger sur les possibilités pour les groupes sociaux qui appuient l'ancien ministre libéral de réaliser un véritable changement au seul niveau auquel ils veulent s'attaquer. La thèse de Lévesque ne confirme-t-elle pas, en effet, l'impossibilité clé réaliser une véritable indépendance (même dans l'interdépendance qui est chère à son auteur!) en s'appuyant sur les forces qu'il sollicite et en s'inscrivant dans le contexte que l'on sait? Les deux pôles de la théorie, souveraineté et associa- tion, risquent fort de n'être que des mots qui recouvrent l'impossibilité structurelle de cette forme d'indépendance. Le marché commun, si généreux dans un monde d'internationalisation, ne viserait-il qu'à maintenir le Québec dans le giron économique de l'Ontario, à titre de succursale servant les intérêts clé la maison-mère ? L'union monétaire ne soumet-elle pas dangereusement la source et la création du crédit ainsi que le contrôle de la monnaie, instruments si fondamentaux au sein des sociétés industrielles, à des pressions en faveur du statu quo ? La création d'un État néo-capitaliste souhaitée par Lévesque, qui, par l'intermédiaire de sociétés mixtes État-entreprises privées, créerait une véritable bourgeoisie québécoise, c'est-à-dire une bourgeoisie qui s'imposerait structurellement dans tous les secteurs de l'activité, n'est-elle pas la plus grande des illusions, puisque les moyens que l'on se donne (ou que l'on est forcé d'adopter) pour le réaliser sont aussi faibles ?

La thèse souveraineté-association n'est, croyons-nous, que l'illustration de l'impossibilité de réaliser une véritable révolution bourgeoise au Québec. Elle ne vise qu'à donner un peu plus d'autonomie économique, une plus grande

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participation au profit des intérêts en place qui s'assureraient une part légère- ment plus grosse du gâteau, tout en maintenant le Québec dans son double carcan colonial et impérialiste. Adhérer au mouvement Lévesque c'est vouloir se battre pour renverser un quart de la moitié de la situation de domination que subissent les travailleurs québécois-français. Le mouvement Lévesque n'est peut-être au fond que le new look que se donne la collaboration qu'ont tou- jours pratiquée nos élites auprès du colonisateur et qui s'est toujours réalisée contre les intérêts de l'ensemble de la population. Les travailleurs ont à faire leur propre révolution nationale, car elle seule servira leurs intérêts !

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Socialisme et indépendance

Texte 5 “Encore le MSA”

par Gilles Dostaler

Un article repris de la revue Parti-pris, vol. 5, n˚ 6, mars 1968. [in ouvrage de Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance, pp. 93-96. Montréal: Éditions du Boréal-Express, 1980, 224 pages.]

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Si le manifeste de René Lévesque s'est révélé un « cristallisateur » qui a forcé les divers groupes ou partis politiques à prendre position sur la question nationale, le mouvement qu'il a engendré (MSA) et le parti en vole de forma- tion poussent les différents éléments de la gauche québécoise à s'interroger sur la nature de leur engagement politique à court terme et, par suite, sur les cadres ou les structures qui canaliseront cette action. Il s'agit, en somme, de savoir si la gauche se doit d'adhérer au parti en gestation de René Lévesque ou si, au contraire, elle se consacrera à effectuer le rassemblement des divers groupes qui la composent dans un mouvement ou un parti distinct de celui de l'ancien ministre libéral. Les tenants de la première thèse, tout en admettant les nombreuses insuffisances de la solution Lévesque, prétendent ainsi pousser plus rapidement le MSA à la limite de ses contradictions et donc à le faire éclater, avant ou après sa prise du pouvoir, tout en ayant la possibilité organi- que de réaliser un travail politique qui devra conduire à la prise du pouvoir par

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les travailleurs. Ce projet, qui peut sembler logique et séduisant dans l'abstrait, nous semble ne pas pouvoir résister à l'analyse de la situation et surtout des rapports des forces et des classes en présence.

Le mouvement Lévesque, nous l'avons déjà écrit dans notre dernière chronique, s'appuie sur des groupes sociaux qui n'ont pas pour objectif de réaliser une société sans classes. Les factions de notre petite-bourgeoisie ainsi que nos technocrates et quelques-uns de nos peu nombreux bourgeois capita- listes qui appuient le mouvement Lévesque veulent, répétons-le, créer au Québec un État néo-capitaliste qui s'accommoderait d'investissements améri- cains « un peu plus civilisés » (le degré de civilisation de ce capital s'évaluant probablement par le pourcentage de miettes qu'il consentirait à laisser à l'appétit de cette future bourgeoisie québécoise-française néo-capitaliste). Il nous semble impossible de croire, si l'on accepte ces prémisses qui deviennent des évidences à mesure que Lévesque s'explique davantage, que des éléments de classes qui s'unissent pour se donner les instruments politiques en vue d'accéder au pouvoir et de réorganiser la structure nationale globale à leur profit, permettront en même temps la création, en leur sein même, d'un groupe organisé préconisant et travaillant à la réalisation d'un projet qui nécessite leur renversement. Pour le croire, il faut refuser de voir l'antagonisme des classes qui constituent notre société et qui, à partir de la structure économique, se répercute dans tous les autres secteurs de notre vie collective. Les intérêts socio-économiques pour lesquels Lévesque se bat veulent fonder un parti pour s'assurer le contrôle de l'État, cet instrument indispensable, surtout à l'âge du néo-capitalisme. Peut-on sérieusement croire qu'ils pousseront l'aberration mentale jusqu'à prêter directement leur concours à la création d'une force qui s'organise pour déstructurer leur ordre social avant même qu'ils ne le réalisent. La direction du MSA acceptera sans doute en son sein quelques individus de gauche qui viendront lui servir de caution en conférant une allure plus « dans le vent » au mouvement ; elle ne se laissera toutefois certainement pas enva- hir. Penser qu'il est possible de réaliser l'opération sans que cette direction s'en rende compte nous semble une bien douce divagation.

Il est cependant une autre raison qui vient militer contre une telle entre- prise : celle des structures mêmes que prendra le parti de René Lévesque. On sait, ou on devrait savoir, qu'un parti politique se donne l'organisation qui peut le mieux répondre aux buts qu'il s'est fixés. Un parti révolutionnaire sera donc fondamentalement différent d'un parti réformiste. Le MSA, malgré quelques timides essais d'utilisation des méthodes d'animation sociale, deviendra très certainement un parti ne s'organisant qu'en fonction de la lutte électorale. L'histoire a depuis assez longtemps démontré que ce n'est pas en se servant de cet unique moyen que l'on peut travailler adéquatement dans le sens d'une révolution socialiste.

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Comment, dans le MSA, pourra-t-on organiser des cours de formation politique de caractère socialiste, comment pourra-t-on établir une politique systématique d'appui aux grévistes ; comment pourra-t-on former des cellules de militants; comment pourra-t-on se servir adéquatement du moyen de

propagande si important qu'est la manifestation

restent sans réponse et qui dégoûtent de pareille entreprise. Les gens de gau- che qui préconisent l'adhésion au mouvement Lévesque se servent souvent, pour justifier leur position, de la carrière politique elle-même de l'ancien journaliste. « Ne pourrait-on pas faire la même chose que lui, c'est-à-dire s'en servir pour prendre le pouvoir avec lui comme il a fait dans le Parti libéral, acquérir de l'expérience et du prestige, pour ensuite démissionner et être ainsi en meilleure position pour fonder un véritable parti socialiste ? » La différence qui existe entre Lévesque et les hommes de gauche est celle qui sépare le réformiste du révolutionnaire. S'il est vrai que les groupes sociaux qui soutiennent Lévesque luttent pour renverser notre petite bourgeoisie profes- sionnelle et cléricale qui s'est toujours si bien accommodée du colonialisme canadian il faut bien admettre que cet antagonisme de classe ou de fraction de classe se situe dans un même univers économique, celui du capitalisme, et qu'il ne peut conduire à un renversement total de situation, mais seulement à un changement d'élite et à un meilleur aménagement économique du territoire québécois. C'est pourquoi il a été possible de voir se lier dans le Parti libéral, de 1960 à 1967, l'aile traditionnellement dissidente et fédéraliste de notre petite bourgeoisie professionnelle (appuyée par l'establishment anglo-saxon du Québec) et l'aile progressiste de cette petite bourgeoisie et de notre technocratie lesquelles se sont d'ailleurs donné des forces à la faveur de cette alliance (que l'on pense au fonctionnarisme et aux sociétés mixtes). Cette dernière n'a été possible que parce que les groupes sociaux n'étaient pas immédiatement et radicalement antagonistes. Ils pouvaient réaliser, à court terme et dans le cadre d'un même parti à vocation électoraliste, certaines poli- tiques qui servaient les intérêts (politique ou économique) de l'un et de l'autre protagoniste. Ce n'est que lorsque les mesures préconisées par le groupe Lévesque remirent en question les structures canadian sur lesquelles se fondait la prédominance et reposaient les intérêts des libéraux traditionnels que ces derniers le chassèrent de leur parti. Les classes sociales que représen- tent la gauche et le MSA sont, au contraire, immédiatement et totalement antagonistes et ne peuvent se mouvoir que dans des organisations dissem- blables. La question n'est pas de savoir si quelques éléments de la solution Lévesque sont valables, mais si le projet global est compatible avec celui de la gauche et surtout s'ils peuvent se réaliser conjointement.

? Autant de questions qui

Il nous semble préférable de former un parti révolutionnaire de gauche qui réunirait les divers groupes se réclamant de la pensée socialiste et qui travaillent actuellement de façon dispersée. C'est dans ce seul sens que Lévesque, par le caractère d'urgence qu'il insuffle à la vie politique québécoi- se, aura pu servir la gauche. Cette formation politique, parallèle à celle de

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Lévesque, tout en étant plus adaptée aux buts que les groupes de gauche se fixent, forcera ce dernier à tenir compte (dans les limites qui lui sont permises évidemment) de la présence active de cette « voix des travailleurs ». Il ne s'agit en rien d'adopter une attitude « gauchiste » face au MSA, mais de se rendre compte des véritables intérêts qu'il sert. La formation d'un parti distinct (ou l'utilisation d'une ancienne structure renouvelée) n'exclut cependant pas certaines ententes sur des buts très précis et circonstanciés, comme par exemple une alliance électorale.

Une seule raison pourrait justifier une adhésion massive de la gauche au MSA : celle de sa trop grande faiblesse numérique et donc de son impossi- bilité à créer un mouvement ou un parti articulé ayant un minimum d'efficacité. Or ceci, après avoir connu le MLP, le PSQ et la gauche du RIN, ne nous semble pas être le cas. Les partisans irréductibles de l'adhésion au mouvement Lévesque nous convient avant le déluge. Nous ne serons pas au rendez-vous !

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Socialisme et indépendance

Texte 6 “Nègres Blancs d'Amérique”

par Gilles Dostaler

Un article repris de la revue Parti pris, vol. 5, n˚ 8, été 1968. [in ouvrage de Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance, pp. 97-100. Montréal: Éditions du Boréal-Express, 1980, 224 pages.]

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Le titre de l'ouvrage, il faut le concéder, est une découverte. Nous sommes des nègres, au même titre que toutes les victimes de l'impérialisme, au même titre que ceux-là qui commencent à ébranler le géant : les vingt-deux millions d'afro-américains. Quoi qu'en pensent nos amis de L'Indépendantiste, tous les nègres du monde, de toutes les couleurs, ont un ennemi commun, aujourd'hui. Cet ennemi a pris la forme d'un État, l'État de nos voisins du Sud. Lutter contre l'exploitation de l'homme par l'homme, aujourd'hui, c'est lutter contre l'impérialisme américain. Seul un Québec libéré de la tutelle yankee sera un Québec libre, indépendant. Le reste : étapes transitoires. jouer Washington contre Ottawa, c'est trahir, trahir le peuple québécois. Washington est la source de notre mal, comme la source en ce jour d'un mal universel. Vallières, dans son livre, a le mérite de souligner cet aspect de la lutte du Québec pour son indépendance. De situer cette lutte dans un contexte hors duquel elle n'a aucun sens. De fustiger, du même coup, l'hypocrisie des indépendantistes

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petits-bourgeois qui, justement, sont sur le point de jouer Washington contre

Ottawa (alliance tactique, dira-t-on. Allons-y voir

).

Nègres blancs d’Amérique, l'auteur le souligne lui-même dans un avertissement, est un acte politique. Et cet acte politique, ajoute-t-il vers la fin de son ouvrage, n'aurait pu être posé sans l'existence du FLQ. À ce titre, « l'autobiographie précoce d'un terroriste québécois » réclame l'attention. Vallières, dans son ouvrage, apporte une Série de réponses concrètes aux questions que se pose actuellement la gauche québécoise : problèmes d'orien- tation, de stratégie, d'organisation. En 1965, Pierre Vallières et Jean-Marc Piotte étaient parmi les dirigeants du MLP. Aujourd'hui, l'un propose à la gauche l'alliance avec le MSA. L'autre, Vallières, propose la mise sur pied d'une organisation révolutionnaire clandestine. Nous avons abondamment critiqué, dans le cadre de cette chronique, la première réponse. Il reste à examiner la seconde, qui se situe aux antipodes.

Nègres blancs d’Amérique est une oeuvre multiforme : manifeste, récit, analyse. Description impitoyable de l'aliénation québécoise, entre autres à travers le récit de la vie d'un fils d'ouvrier. Vallières a longtemps cherché, longtemps souffert, avant de trouver une réponse : l'action révolutionnaire. Mais cette quête douloureuse, sans doute sincèrement décrite, n'est pas un gage de lucidité politique. Il y a, diraient nos camarades de l'ASIQ, l'individu Vallières et l'homme politique Vallières. Nous nous attaquons à l'homme politique Vallières. Mais nous ne parlerons point, ainsi que nos camarades susmentionnés, de démence, de trahison des idéaux indépendantistes, d'idéa- lisme apocalyptique (il est à souligner que nous sommes nous-mêmes accuses de ces maux; il est question de maladie vallérienne de Parti pris et d'un certain commando anarcho-mystique envoyé par Parti pris pour noyauter le RIN). Non, nous critiquerons d'un point de vue politique l'homme politique Vallières, que nous considérons, n'en déplaise à Raoul Roy, comme un indé- pendantiste, et que nous ne croyons pas être fou (sans doute parce que nous le sommes nous-mêmes, dira-t-on).

Après avoir dessiné le profil de l'aliénation québécoise, parallèlement au récit de ses propres expériences, Vallières décrit la société idéale à laquelle instinctivement aspire tout travailleur québécois. Il est question de propriété commune des moyens de production, d'abolition de l'exploitation de l'homme par l'homme, de dépérissement des catégories marchandes, de l'argent, de l'État. Nous sommes tous d'accord, à quelques exceptions près (Faribeault, PET, D. Johnson et LBJ). Cet idéal n'a point encore été réalisé de par le monde. Voir l'URSS. Et Cuba. Et même la Chine, qui ne sera peut-être plus rouge dans dix ans! Nous ne sommes plus loin du langage des interna- tionalistes situationnistes, ces rigolos pour qui la Chine est la plus grande bureaucratie de ce siècle. La révolution, donc, reste à faire, partout. Nous sommes d'accord, en partie. Le socialisme n'existe point, encore, surtout en

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Russie. Peut-être parce qu'on ne l'établit pas du jour au lendemain, peut-être parce qu'il est la limite d'un processus long, compliqué, que la Chine et Cuba

ont entamé. Peut-être parce que la situation n'est pas aussi claire et limpide, dans la réalité, que dans la conscience de Vallières, qui écrit, dès le début de son livre: « je n'ai d'autre prétention, en écrivant ce livre, que de témoigner de la détermination des travailleurs du Québec de mettre fin à trois siècles d'exploitation, d'injustices silencieusement subies, de sacrifices inutilement

consentis, d'insécurité résignée

»

Cette détermination, elle nous semble exister seulement chez Vallières, et, en général, l'avant-garde québécoise. C'est à partir de là, de son analyse de la société québécoise qui n'en est pas vraiment une, de sa description de la société idéale pour l'établissement instantané de laquelle luttera un mouve- ment révolutionnaire, que Vallières établit les prémisses des solutions aberrantes qu'il propose à la gauche révolutionnaire québécoise. Car Vallières, ainsi que tout gauchiste qui se respecte, ne fonde point son action sur une analyse scientifique de la réalité québécoise. Il voue, d'ailleurs, une grande admiration au Marx jeune, au Marx idéaliste. Il néglige le Marx mûr, le Marx scientifique, qu'il considère, de même qu'Engels, comme à l'origine de ce mouvement qui aujourd'hui s'appelle le « révisionnisme » ! Ce n'est pas nou- veau. Bakounine disait de Marx qu'il était un agent de la police. De Marx, Vallières retient un schéma simplifié, idéaliste, de l'aliénation, fruit du capita- lisme, qu'il applique brutalement à la société québécoise, et une apologie grandiose du grand soir qui s'établira dès le moment où les travailleurs, con- scients de leur aliénation, prendront le pouvoir. Le reste, analyse minutieuse du capitalisme, de ses variantes, des formes de lutte qu'il faut lui opposer, des modalités et conditions du passage au socialisme, n'est que « révisionnaire ». Bref, Vallières est un idéaliste.

La situation est claire, la solution, limpide. Il s'agit donc, pour la gauche québécoise, de « jeter les bases d'une organisation révolutionnaire clandestine capable de donner aux masses québécoises à la fois les moyens (idéologiques et techniques) et l'occasion de sa libération économique, politique et cultu- relle ». En évitant les erreurs des divers mouvements révolutionnaires de ce siècle, celle du bolchévisme, entre autres, qui n'a pas su intégrer les masses à sa lutte ! Et celles de Castro, qui lui aussi a plus ou moins imposé sa révolution au peuple cubain. Lénine et Trotsky eux-mêmes ne trouvent pas grâce aux yeux de Vallières.

Vallières décrit minutieusement les caractéristiques de cette organisation clandestine vouée à l'organisation des masses, à la création d'une conscience de classe généralisée, prélude à l'affrontement direct du peuple avec le monstre impérialiste. (Nous ne parvenons point à comprendre pourquoi, s'il y croit vraiment et s'il a l'intention de la mettre sur pied, Vallières publie une description exhaustive de ce mouvement, ajoutant même que le FLQ est, dès

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maintenant, cette organisation révolutionnaire originale à laquelle les masses québécoises s'intégreront.) Cette « solution » que propose Vallières à la gauche québécoise, elle découle directement de l'analyse qu'il fait de la société québécoise ; il est important de voir qu'elle n'est pas une pure fantaisie de nature schizophrénique, ainsi que pourrait le croire Raoul Roy. Elle est la réponse logique à la situation décrite. À l'aliénation préalablement décrite, simple, brutale, et consciemment ressentie par les travailleurs québécois. Tout se tient dans le livre de Vallières. Si le Québec est tel qu'il l'a perçu et décrit, alors il n'est point d'autre solution que celle qu'il propose. Nous ne nions pas que la gauche québécoise ait à lutter pour créer cette conscience de classe qui existe à l'état latent. Nous ne nions pas qu'un jour viendra où la répression s'organisera, où l'ordre établi défendra par la force ses intérêts et que les travailleurs devront alors s'organiser en conséquence. Nous n'en croyons pas moins que Vallières, dans son livre, nage en plein idéalisme et propose à la gauche un moyen parmi d'autres de se couper des masses.

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Socialisme et indépendance

Texte 7 “Pour un mouvement socialiste et indépendantiste”

par Gilles Bourque, Gilles Dostaler et Luc Racine

Un article originalement publié dans la revue Parti pris, vol. 5, n˚ 8, été 1968. [in ouvrage de Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance, pp. 101-111. Montréal: Éditions du Boréal-Express, 1980, 224 pages.]

I. Parti pris et la gauche socialiste et indépendantiste

II. La montée de la petite bourgeoisie technocratique et le MSA

III. Fédéralisme ou indépendance de droite

IV. Un mouvement socialiste et indépendantiste

V. De la souveraineté à la libération nationale

I - Parti pris et la gauche socialiste et indépendantiste

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L'apparition du MSA sur la scène québécoise aura permis la cristallisation de deux lignes politiques qui divisaient de façon implicite les socialistes indépendantistes. Un premier groupe, qui préconise l'adhésion au MSA, appli- que surtout dans son analyse du Québec, un schème de décolonisation relayant au second plan l'étude en termes de classes sociales. Il faut, pour les tenants de cette option, favoriser la radicalisation du mouvement Lévesque et l'orienter

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dans le sens de l'indépendance et de la démocratie nationale, tout en préconi- sant la création d'un mouvement socialiste autonome qui pourra devenir une

force politique importante lorsque le MSA aura réalisé le maximum de ses possibilités. En ce qui a trait à Parti pris, cette ligne politique dite « plura- litaire » se situe en extériorité par rapport à la pluralité des gauches (celle du

MSA, du mouvement socialiste, de l'animation sociale

de critique par rapport à chacune d'elles. La revue prendra donc un caractère plus large, les grands thèmes socialistes étant vulgarisés au gré de l'infor- mation quotidienne sans être véritablement approfondis. On fera de plus en plus appel à des interviews, des reportages et des documents en même temps que l'on réservera une plus large part à la section culturelle (fidèle à l'accent indépendantiste). Parti pris prendra donc de plus en plus l'aspect d'une revue sociale-démocrate ou libérale de gauche (type MacLean) sans les moyens, évidemment.

adoptant une attitu-

)

Les tenants de la seconde ligne (dite unitaire) tendent au contraire à analyser la réalité à partir de la théorie marxiste-léniniste des classes sociales et à traiter la question nationale dans cette optique. Les auteurs de cet article refusent de préconiser l'adhésion au MSA, faisant ressortir les intérêts de classe qui le sous-tendent et la nécessité primordiale de créer un mouvement socialiste et indépendantiste qui regrouperait à plus ou moins long terme tous les militants de gauche et qui se livrerait à un travail d'encadrement de la population dans le but de créer un parti de travailleurs. Par rapport au MSA, nous adoptons une attitude d'appui tactique qui consiste à souligner les réformes positives que ce groupement préconise et à collaborer avec lui dans des actions particulières. Cet appui se trouve justifié par le fait que le MSA lutte contre la petite bourgeoisie traditionnelle et qu'il préconise un certain remaniement de la structure politique. Il ne pourra cependant en aucun cas conduire à l'adhésion au MSA, cadre dans lequel les militants de gauche ne pourraient travailler qu'à la prise du pouvoir par une classe antagoniste à celle des travailleurs et donc oeuvrer contre les intérêts de ces derniers. Pour nous, une revue indépendantiste et socialiste doit avoir un caractère plus scientifi- que, se livrant à des analyses fouillées de la réalité québécoise, pour répondre aux besoins multiples de connaissances suscités par la pratique quotidienne d'un mouvement des travailleurs. Sans être un organe du mouvement (qui aura son bulletin interne et ses feuilles de propagande), une telle revue et son développement lui seraient intimement liés.

Ces deux lignes politiques, quoique issues des mêmes « partis pris », n'en sont donc pas moins irréductibles * .

* C'est pour cette raison que les auteurs de ce texte ont remis leur démission et que ce texte est leur dernière collaboration à Parti Pris.

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II - La montée de la petite bourgeoisie technocratique et le MSA

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On sait que la Conquête a eu pour résultat de priver la structure sociale canadienne-française d'une classe dynamique aussi bien sur le plan écono- mique que politique. Le groupe de bourgeois qui présidait au développement de la colonie sous le régime français perdit les instruments qui lui permettaient d'exercer son influence, c'est-à-dire les capitaux, les débouchés et les marchandises nécessaires au commerce des fourrures qu'il se procurait dans la métropole française. Pendant que se forme une bourgeoisie canadienne-an- glaise qui s'appuie sur la nouvelle métropole, ce groupe de bourgeois français est remplacé au sommet de la structure de classe canadienne-française par l'aristocratie cléricale. Cette classe réactionnaire « échange » avec le colonisa- teur la reconnaissance du régime seigneurial et de l'Église catholique, contre l'assurance de ses loyaux services et de son empressement à faire partager son bon esprit par l'ensemble de la population.

Cette classe collaboratrice sera bientôt renversée par la petite bourgeoisie qui, par l'entremise de la chambre d'assemblée, tente de renverser le joug de l'oppression par une révolution nationale. Elle veut créer une structure écono- mique québécoise fondée sur l'agriculture et une structure politique de type parlementaire. Cette révolution serait évidemment réalisée à son profit. Sur le plan économique, elle drainerait (par ses services professionnels et ses petites entreprises) les économies des agriculteurs ; et sur le plan politique elle dominerait l'assemblée.

À la suite de l'échec de l'insurrection, on assiste à un regroupement au sein de la structure sociale canadienne-française. Les éléments conservateurs de la petite bourgeoisie s'allient au clergé (dont l'influence avait grandement dimi- nué de 1800 à 1840) pour former une nouvelle classe collaboratrice, la petite bourgeoisie cléricale, laquelle assure sa fidélité à un régime qui lui permet de dominer la structure sociale canadienne-française. Cette petite bourgeoisie traditionnelle s'est rapidement divisée en deux fractions. La première, la petite bourgeoisie cléricale, domine tout le territoire québécois hors de Montréal. Elle est formée des notables de paroisse (curés, avocats, notaires, médecins, marchands généraux) et des petits entrepreneurs qui vivent du patronage de

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l'État provincial (construction de routes, de ponts, d'écoles

idéologique, elle est autonomiste et cléricale, sur le plan culturel, elle déve- loppe des thèmes de retour à la terre dans les romans et une poésie du terroir. Cette fraction dominante s'appuie depuis la fin de la guerre sur l'Union nationale. Elle pratique une politique autonomiste face à Ottawa et bonne- ententiste face au capital américain à qui elle donne carte blanche sur le territoire de la province. La seconde fraction, la petite bourgeoisie libérale, constitue l'aile dissidente. Elle recrute surtout la petite bourgeoisie de Montréal qui est reliée aux intérêts économiques canadiens-anglais, soit au niveau de la gérance, soit à titre de sous-entrepreneurs. Cette fraction est donc fédéraliste en même temps qu'elle appuie le capital canadien à l'encontre (si l'on peut employer ce terme très excessif) du capital américain. Elle développe sur le plan culturel et idéologique, des thèmes anticléricaux et universalistes.

Sur le plan

).

On peut donc déceler deux pôles d'attraction dans la pratique politique de notre petite bourgeoisie traditionnelle : indépendance (autonomisme de l'Union nationale), assimilation (fédéralisme du Parti libéral). Il ne s'agit évi- demment que de deux pôles antagonistes qui, d'une part comme de l'autre, ne sont jamais atteints. Les deux fractions de notre petite bourgeoisie tradition- nelle favorisent le maintien d'une situation globale qui leur permet de se maintenir comme fraction d'une classe dominante au sein de la structure de classe canadienne-française. Comme toute classe collaboratrice, notre petite bourgeoisie a intérêt à maintenir le système de colonisation qui lui assure une position d'élite parasitaire bien nourrie.

La deuxième vague d'industrialisation qu'a connue le Québec à la suite de la dernière guerre mondiale, et qui a fait entrer la province dans l'ère techno- logique, a cependant provoqué l'apparition d'un nouveau groupe social au sein de la structure de classe canadienne-française. Le développement du secteur tertiaire, celui des services, a permis la formation d'une couche technocratique qui devient de plus en plus revendicatrice, à mesure qu'elle se crée une cohé- rence et qu'elle prend conscience d'elle-même. Elle est formée de fonction- naires qui, dans l'entreprise privée et au sein de l'État, jouent un rôle plus ou moins déterminant dans la structure décisionnelle ou influent sur elle de façon importante (experts consultants formés surtout des nouveaux professionnels:

ingénieurs, sociologues, politicologues, économistes). On peut regrouper dans cette catégorie dite de dispensateurs de services, les dirigeants syndicaux, les intellectuels et les artistes.

Il existe au sein de cette nouvelle couche petite bourgeoise les mêmes tendances antagonistes que l'on peut déceler au sein de la petite bourgeoisie traditionnelle et qui s'expliquent par le fait que ces deux groupes sociaux offrent des services au sein d'une situation globale qui met en présence les mêmes intérêts possesseurs des moyens de production (canadian et améri- cains). Ces fonctionnaires sont en effet à l'emploi, d'une part, de l'État fédéral

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et du capital canadian, d'autre part. Dans les directions syndicales, on retrouve les mêmes oppositions entre la plus ou moins fédéralisante FTQ et les plus ou moins autonomistes, CSN, CEQ, UGEQ et UCC. Mais l'équilibre des tendances que l'on retrouvait au sein de la petite bourgeoisie traditionnelle est faussée par l'importance plus grande prise par la fraction de cette nouvelle couche qui se recrute au sein de l'État québécois et des entreprises améri- caines. Le développement technologique est en effet l’œuvre du capital améri- cain et c'est dans ses entreprises que l'on trouve le fonctionnarisme privé le plus progressiste. La deuxième vague d'industrialisation a, de la même façon, provoqué l'augmentation de l'importance de l'État québécois aux dépens de l'État fédéral en nécessitant le développement de secteurs de compétences provinciales (services sociaux, éducation, certaines mesures néo-capitalistes) et, par conséquent, l'organisation d'un fonctionnarisme de plus en plus large et compétent. L'entreprise privée canadienne voit au contraire son importance relative décroître en même temps que l'aile fédéraliste de la fraction de la technocratie canadienne-française qui y est rattachée.

Ceci explique le caractère indépendantiste des revendications politiques de cette nouvelle couche de la petite bourgeoisie. Ce caractère est renforcé par l'appui que reçoit la fraction souverainiste d'une aile dissidente de la petite bourgeoisie cléricale qui est dépossédée par la nouvelle structure géographi- que d'un capital qui est de plus en plus centré sur la ville de Montréal et qui tend à répandre le sous-développement dans l'arrière-pays. Cette aile dissi- dente voudra se donner un État plus fort pour rectifier la situation. Il est à ce propos intéressant de constater que la couche technocratique qui s'est d'abord ralliée au Parti libéral pour renverser Duplessis se rapproche davantage dans une seconde phase de l'aile « progressiste » de l'Union nationale (et de la petite bourgeoisie cléricale) et tend à réaliser ce que l'on retrouvait à l'état de tendance chez cette dernière, c'est-à-dire un État indépendant ou souverain et pro-impérialiste.

La technocratie tend donc à sortir de l'équilibre stérilisant du cadre dans lequel se mouvait politiquement la petite bourgeoisie traditionnelle, en réali- sant (plus ou moins complètement) l'un de ses pôles antagonistes. Elle tente de le réaliser malgré les tentatives des forces fédéralistes traditionnelles qui veulent renforcer leur propre fraction fédéralisante. Ainsi doit être interprétée la volonté de Pierre Elliott Trudeau de transposer la Révolution tranquille à Ottawa. Il veut ainsi attirer à Ottawa et y développer un fonctionnarisme canadien-français qui pourrait contrebalancer l'influence de celui du Québec. Mais l'aventure est vouée à l'échec à cause de la faiblesse de plus en plus grande du capitalisme canadian face à l'impérialisme américain et au morcel- lement géographique que cette situation tend à engendrer.

Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance (1980)

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III - Fédéralisme ou indépendance de droite

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Si l'on se penche maintenant sur l'attitude politique de la fraction réformiste de cette nouvelle couche de la petite bourgeoisie, on se rend compte que l'unanimité n'est pas complète sur le genre d'État québécois à créer. Avec Lévesque, elle préconise la souveraineté-association ; avec Aquin, l'indépendance politique complète. Il est donc nécessaire de tenir compte dans l'analyse de l'ensemble du champ des possibilités politiques, de cette fraction dominante de la technocratie. Si l'on s'attache d'abord au pôle minimum, souveraineté-association, on doit reconnaître l'illusion fondamentale qu'entre- tient une solution aussi bâtarde. Non seulement ne veut-on pas toucher aux Américains (nos bons amis depuis toujours, comme dirait Lévesque) mais encore tente-t-on de ne rompre qu'à moitié avec le Canada anglais. L'associa- tion de Lévesque, tout le monde l'a dit, maintiendrait le Québec dans un état de dépendance à peine amoindri face à Ottawa et à l'Ontario. La thèse souveraineté-association veut libérer le Québec sans renverser les intérêts de personne, comme si toute situation de dépendance n'opposait pas un dominant et un dominé. Lévesque veut satisfaire tout le monde et son père : aussi bien les Américains que les Canadians et que l'aile fédéraliste de la couche technocratique. Union bancaire, union douanière, union monétaire, union militaire, autant de points d'un néo-fédéralisme qui permettraient de poursui- vre la Révolution tranquille, laquelle, après avoir brillé par sa pusillanimité sur le plan social, tentera d'appliquer ses solutions tranquilisantes à la question nationale. Elle ne vise à donner aux Québécois que quelques morceaux de plus d'un immense casse-tête dont les pièces maîtresses demeureraient entre les mains des Américains et des Canadiens anglais. Aucune politique écono- mique d'ensemble ne pourrait dans cette conjoncture être réalisée. On procéderait à quelques nationalisations, à la création d'entreprises mixtes, mais sans jamais réaliser au Québec le véritable néo-capitalisme que ces mesures appellent.

Le seuil maximum qui commence à se dessiner, et qui deviendra une possibilité plus tangible lorsque le RIN et le RN se seront )oints au mouve- ment, réside dans la création d'un véritable État québécois complètement indépendant du Canada. Cette option, même si elle ne s'attaque pas à l'impé- rialisme, veut renverser le colonialisme canadian. La pleine possession des structures politiques pourrait dans ce cas permettre la création d'un État

Gilles Bourque et Gilles Dostaler, Socialisme et indépendance (1980)

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québécois néo-capitaliste et pro-américain. La technocratie québécoise ne ferait alors que remplacer les intérêts