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ANTOINE GIACOMETTI

Le Visage
des Jours
POÈMES

PREFACE de LORENZI DE BRADI

JOUVE ft Cie, EDITEURS


15, RUE RACINE 15 — PARIS-VIE
1921
CORSE

Prêtresse nue et grave auprès des autels bleus,


O Corse, ta douleur baigne la mer clémente :
Dans le temple oublié que le Passé cimente
J'ai regardé longtemps mourir tes anciens dieux.

Mais qu'importe. Vers l'ombre et la cité démente


Laisse aller l'infidèle et s'enfuir l'oublieux,
Et garde au pèlerin qu'inspire un cœur pieux
Ton beau corps attirant comme une chair d'amante.

Pour ceux qui, dédaignant la pâleur des cieux morts


Dans ton urne d'amour savent boire à pleins bords,
Répands en souriant tes multiples haleines,

Car ils portent en eux ton visage vivant


Où j'aime à voir s'unir dans un accord fervent
Aux pleurs des lys chrétiens l'odeur des fleurs païennes
L'attaque

La rumeur s'atténue. Au flanc du ciel livide


L'orbe du soleil pourpre est comme un trou sanglant.
Sur les champs dévastés le soir tombe, indolent.
D'acres senteurs de mort baignent l'horizon vide.

Pareil aux fils géants de la toile de fer


Qu'une araignée immense aurait jadis tissée,
Sur la plaine étalant sa face convulsée
Un tronçon de réseau tend sa trame dans l'air.

Et derrière, courant, sournoises, dans les ombres


Qui tombent peu à peu du calme firmament,
Les lignes en lacis dardent obscurément
Vers l'ennemi terré leurs tentacules sombres.

Des corps gisent, épars de-ci de-là.


La mort Pour de longues clameurs muettes, tord leur bouches.
L'élan vertigineux des fixités farouches
Les emporte à jamais d'un immobile essor.

Nul bruit. Un calme bleu suit le tumulte fauve.


Sur les prés et les bois roule et s'étend la nuit.
Le ciel silencieux s'offre comme une alcôve.
La nuit s'étend et roule et s'allonge...

— 21,

Nul bruit. La nuit vient. Sa main douce avec mystère panse
La blessure du ciel où traîne un lourd pavot.
Son geste semeur d'ombre entremêle en silence
Les vivants et les morts sous un même caveau.

La nuit vient. Elle est belle. Elle est bonne. Elle verse
Aux cœurs désemparés sa paix et son oubli,
Ses murmures lointains comme un songe pâli,
Ses larmes et ses fleurs comme une blonde averse.

Et pourtant, cette sœur des âmes éplorées


Ce temple merveilleux, ce divin reposoir
Où vont s'épanouir les prières sacrées
Reflète la douleur comme un profond miroir.

Je regarde. Elle sut, sous ses voiles mystiques


Dissimuler l'aspect des modernes horreurs,
Mais elle offre à mes yeux pleins d'étranges terreurs
L'esprit qui présidait aux carnages antiques.

Car, sur un pin dardé vers l'astre sans halo,


Unique et droit, jailli du sol crevé qui tremble,
La lune grimaçante est immobile, et semble
Une tête blafarde au bout d'un javelot.

— 21,

VISION

J'ai fait Ce rêve doux à mes yeux entr'ouverts :


Une humanité simple, et bonne, et confiante.
L'homme était homme, et non plus loup. Vivifiante
Une vague d'amour passait sur l'univers.

Il n'était qu'un seul rythme à nos ivresses neuves.


Je sentais comme tous. Tous sentaient comme moi.
Vers un centre commun, sans hâte et sans effroi
Nos désirs et nos jours coulaient comme des fleuves.

L'être aimait, s'exprimait, parlait en vérité.


Les champs chargés d'épis gonflaient leur gorge blonde,
La grande paix de l'homme, éparse sur le monde
Attestait doucement sa bonne volonté.

Je ne savais plus rien des clameurs du carnage.


Ma vision s'amplifiait ; j'étais heureux.
Ainsi, sans soupçonner le flot tumultueux
Le vaisseau suit sa route, et progresse, et surnage...

Quelle angoisse, soudain mit en moi ce frisson


Lucide ? Mes regards dans l'ombre se levèrent,
Et mon âme et la nuit tout à coup s'éclairèrent
D'un brasier de toits noirs flambant à l'horizon.

— 21,

PETIT POSTE

Un à un, ils se sont fondus dans les ténèbres,


Ils sont partis, l'œil aux aguets, le cou tendu,
Figés à chaque bruit parmi l'ombre entendu,
Courbés en deux. Le bois a des accords funèbres.

Dans le trou noir, que glace un vague clapotis,


Ils sont entrés, le doigt sur la gâchette prompte.
Tout va bien. Au lointain nulle clameur ne monte.
Sous leurs pieds parfois grince un vieux caillebotis.

Devant eux, c'est la nuit sournoise, gueule immense


Qui s'ouvre, étrange ainsi qu'un muet bâillement.
C'est la plaine où, sans bruit, le chacal allemand
Rôde peut-être, et rampe et s'approche en silence.

C'est le lacis trompeur des réseaux ennemis,


C'est le dédale obscur d'où jaillira la flamme,
La traîtrise prévue et brusque, en son infâme
Dessein, l'affreux réveil des échos endormis.

C'est le craquement bref de l'herbe avertisseuse,


Le métallique appel des fils de fer ténu s,
C'est un pas obsédant de spectres inconnus
Qu'on écoute, en fouillant des yeux l'ombre hideuse,

-9-

— 21,