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NUMÉRO 5

NUMÉRO 5 JUILLET 2007

JUILLET 2007

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Comité de rédaction :

Makram Abbès (rédacteur en chef), Romain Descendre, Marie Gaille- Nikodimov (rédacteur en chef), Éric Marquer (rédacteur en chef), Pierre-François Moreau, Anne Sauvagnargues, Michel Senellart, Jean- Claude Zancarini.

Comité de lecture :

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TABLE DES MATIÈRES

DOSSIER

Le philosophe et le marchand

Présentation Éric MARQUER ……………………………………………………………p. 9

Peut-on être riche et bon citoyen ? L’Aristote humaniste au secours de l’esprit du capitalisme florentin Marie GAILLE-NIKODIMOV …………………………………………….p. 13

Sens et statut de la théorie des échanges commerciaux dans le système de Fichte Isabelle THOMAS-FOGIEL ………………………………………………p. 33

Leçons de choses. L’invention du savoir économique par ses premiers professeurs : Antonio Genovesi et Cesare Beccaria Philippe AUDEGEAN …………………………………………………

p. 57

Sujet de droit et sujet d’intérêt : Montesquieu lu par Foucault Céline SPECTOR …………………………………………………………p. 87

Les douceurs d’un commerce indépendant : Jean-Jacques Rousseau ou le libéralisme retourné contre lui-même Blaise BACHOFEN ……………………………………………………

p. 105

Hobbes et l’économique Pierre DOCKÈS …………………………………………………………p. 133

Le « commerce d’amour-propre » selon Pierre Nicole Dominique WEBER ……………………………………………………p. 169

Leibniz : assurance, risque et mortalité Jean-Marc ROHRBASSER ………………………………………………p. 197

Avoir commerce : Spinoza et les modes de l’échange Maxime ROVERE ………………………………………………………p. 219

VARIA

Analyse géopolitique et diplomatie au XVI e siècle. La qualification de l’ennemi dans les relazioni des ambassadeurs vénitiens Romain DESCENDRE …………………………………………………

p.

241

Théories de la connaissance en économie : théories relationnelles appliquées à l’économie et théorie intuitive chez Edgar Salin Bertram SCHEFOLD et Gilles CAMPAGNOLO ………………………

p.

265

LECTURES ET DISCUSSIONS

Fabrice Audié, Spinoza et les mathématiques, Paris, PUPS, 2005, 197 pages, 18 €. Cécile NICCO …………………………………………………………

p.

301

Lorenzo Vinciguerra, Spinoza et le signe. La genèse de l’imagination, Paris, Vrin, 2005, 334 pages, 30 €. Cécile NICCO …………………………………………………………

p.

303

Pascal Sévérac, Le devenir actif chez Spinoza, Paris, Honoré Champion, 2005, 476 pages, 75 €.

Cécile NICCO …………………………………………………………

p.

305

Hélène Prigent, Mélancolie, les métamorphoses de la dépression, Paris, Gallimard (Découvertes Gallimard), RMN (Arts), 2005, 159 pages, 13,90 €. Claire CRIGNON-DE OLIVEIRA ………………………………………

p.

307

Robert Burton, Anatomie de la mélancolie, traduction Gisèle Venet, Paris, Gallimard (Folio classique), 2005, 463 pages, 5,40 €. Claire CRIGNON-DE OLIVEIRA ………………………………………

p.

311

Bernard Andrieu (dir.), Herbert Feigl. De la physique au mental, Paris, Vrin, 2006, 220 pages, 28 €. Pascale GILLOT ………………………………………………………

p.

317

DOSSIER LE PHILOSOPHE ET LE MARCHAND

PRÉSENTATION

Éric MARQUER

Dans quelle mesure et pour quelles raisons le commerce constitue-t-il un objet philosophique ? C’est à cette question que se proposent de répondre, pour la période qui va de la Renaissance aux Lumières, les textes réunis dans ce numéro, en envisageant plusieurs manières d’aborder le commerce comme objet de réflexion 1 . Tout d’abord, du point de vue de l’histoire de la philosophie, l’analyse des théories philosophiques sur le commerce n’est pas étrangère à l’histoire des systèmes philosophiques, puisque les ouvra- ges ou les chapitres que les philosophes consacrent à cette question sont liés à l’organisation du système lui-même : c’est le cas de Bacon, Hobbes, ou Locke, mais également de Montesquieu ou Fichte, pour ne citer que quelques exemples. Si l’on considère la philosophie comme un discours général sur l’homme et une réflexion sur l’organisation de l’ensemble des savoirs, une des premières questions posées par une histoire de l’économie comme objet pour la philosophie est celle de son articulation, à l’intérieur du système, avec d’autres champs, comme le droit ou la politique, et du privilège accordé à telle ou telle discipline 2 . Le juridique et l’économique peuvent parfois apparaître

1. Les articles qui constituent ce dossier ont fait l’objet d’une communication lors des journées d’étude organisées à l’École normale supérieure Lettres et sciences humaines dans le cadre du CERPHI, les 4 et 5 juin 2004, « Le philosophe et le marchand : XV e -XVIII e siècle ». Une première journée d’étude (ENS LSH, 8 mars 2002) a fait l’objet d’une publication dans la Re- vue de métaphysique et de morale, n° 3, Mercantilisme et philosophie, septem- bre 2003.

2. C’est, dans ce dossier, le point de départ de l’analyse d’Isabelle Thomas- Fogiel, « Sens et statut de la théorie des échanges commerciaux dans le système de Fichte ». Voir également l’étude de Philippe Audegean, « Leçons de choses. L’invention du savoir économique par ses premiers professeurs : Antonio Genovesi et Cesare Beccaria », qui prend en compte, d’un point de vue historique et épistémologique, la constitution de l’économie comme discipline enseignée.

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comme deux éléments concurrents dans la constitution du système philosophique, au point d’apparaître comme des modèles, à la fois d’un point de vue architectonique et d’un point de vue anthropologi- que, puisque c’est aussi une certaine théorie du sujet qui est en jeu dans l’importance accordée aux échanges et à la manière de les consi- dérer 3 . Une notion comme le contrat, à la frontière entre l’économique et le juridique, illustre ainsi la manière dont la réflexion sur les termes de l’échange commercial s’est inscrite dans un cadre juridique et théo- logique : c’est notamment le cas des Sommes de contrats du Moyen Âge 4 . Dans une autre perspective, la définition du politique d’après le modèle juridique du contrat peut s’interpréter, par exemple chez Hobbes, comme la volonté théorique de ne pas réduire le lien civil aux formes impolitiques de l’échange économique, même si, paradoxale- ment, les conceptions de Hobbes ont pu inspirer les théoriciens de l’économie 5 . Enfin, l’articulation de l’économique, de la morale et de la métaphysique peut s’envisager non seulement du point de vue de l’inscription et de l’évaluation des pratiques commerciales dans un discours théologico-moral 6 , mais aussi du point de vue d’une théorie de la mesure, de l’harmonie et du nombre : c’est le cas de manière évidente pour William Petty et l’arithmétique politique, mais égale- ment chez un auteur comme Leibniz, pour lequel les questions du calcul et de la mesure s’inscrivent dans un cadre qui est à la fois mé-

taphysique et pratique 7 .

Si l’on considère précisément l’histoire des idées comme l’histoire des savoirs et des pratiques, une histoire des marchands montre que le commerce est un objet complexe et de ce fait particulièrement ins-

3.

C’est ce que montrent l’analyse de Céline Spector, « Sujet de droit et sujet d’intérêt chez Montesquieu », ou l’étude de Blaise Bachofen sur la notion de doux commerce chez Rousseau, « Les douceurs d’un commerce indé- pendant : Jean-Jacques Rousseau, critique libéral du libéralisme ? ».

4.

Voir sur ce point l’ouvrage de Bartolomé Clavero, La grâce du don : an- thropologie catholique de l’économie moderne, traduit de l’espagnol par Jean-Frédéric Schaub, Paris, Albin Michel, 1996.

5.

C’est ce que montre l’étude de Pierre Dockès, « Hobbes et l’économique ».

6.

Voir l’étude de Dominique Weber sur « Le “commerce d’amour-propre”. Pierre Nicole, l’augustinisme port-royaliste et la question disputée de la naissance de l’utilitarisme moderne ».

7.

C’est la perspective de Jean-Marc Rohrbasser, « Leibniz : assurance, risque et mortalité ».

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tructif : d’un point de vue historique et biographique, l’analyse des rapports entre commerce et philosophie tels qu’ils sont définis par les philosophes dans leurs ouvrages doit prendre en compte, notamment, le point de vue du philosophe : est-il lui-même un praticien du com- merce ayant pour l’activité commerciale un intérêt non seulement spéculatif, mais également matériel ? Cette question est-elle pertinente pour évaluer le point de vue du philosophe sur le commerce et les marchands ? La distinction proposée entre le rapport empirique de Spinoza au commerce et son rapport théorique ou spéculatif est à cet égard éclairante 8 . Par la variété de leur méthode et la diversité des textes ou des au- teurs qu’elles analysent, les études proposées s’efforcent de mettre en évidence l’inscription, à différents niveaux, des réflexions sur le com- merce dans le cadre d’une réflexion générale sur les modalités de l’échange, à un moment historique où la science économique n’est pas constituée comme telle. Elles correspondent néanmoins à une démar- che commune, qui est de questionner de manière critique, à partir d’exemples précis, les concepts généraux et les traditions à partir des- quels sont envisagés les grands moments de l’histoire économique :

mercantilisme, libéralisme, républicanisme, ou même utilitarisme. C’est ce qui justifie que dans ce dossier la Renaissance et la question de l’humanisme marchand constituent le point de départ du ques- tionnement 9 : le marchand participe à la vie civile et prend la plume pour défendre son rôle et son image, il est le nouveau destinataire des manuels de civilité et des miroirs des marchands. Les meilleurs peintres, Van Eyck ou Holbein, en font le sujet de leur tableau. Cette figure devenue un moment familière semble s’être effacée, peut-être délogée, paradoxalement, par les nouveaux théoriciens de la science ou de l’économique politique, Bacon, Hobbes ou Adam Smith. Pour cette raison, la relation, conceptuelle et historique, du philosophe et du marchand exige d’être traitée de manière nuancée.

8. Voir l’article de Maxime Rovere, « Avoir commerce : Spinoza et les modes de l’échange ».

9. Voir la première étude : Marie Gaille-Nikodimov, « Peut-on être riche et bon citoyen ? L’Aristote humaniste au secours de l’esprit du capitalisme florentin ».

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PEUT-ON ÊTRE RICHE ET BON CITOYEN ? L’ARISTOTE HUMANISTE AU SECOURS DE LESPRIT DU CAPITALISME FLORENTIN

Résumé :

Marie GAILLE-NIKODIMOV °

La relation qu’entretient Leonardo Bruni à sa ville d’adoption, Florence, tant comme lettré humaniste que comme personnalité politique, est complexe. Elle constitue une « entrée » pertinente pour s’interroger sur le statut moral de la richesse privée à Flo- rence au début du XV e siècle. Peut-on être riche et bon citoyen ? En s’interrogeant sur les motivations qu’avait Leonardo Bruni en offrant une nouvelle traduction du traité pseudo-aristotélicien l’Économique à Cosimo de Médicis, on comprend que ce geste s’inscrit dans un débat vivace, marqué par des prises de position théologiques et sécu- lières initialement favorables à la pauvreté, mais aussi par une évolution de la relation entre l’Église et les marchands à Florence. En rupture avec toute idéalisation morale de la vie à la campagne, Bruni avance que la recherche privée de la richesse n’est pas nécessairement un vice. Il entend en proposer la démonstration à travers la peinture d’un homme qui réalise ses vertus dans la cité, en prônant par l’exemple une vie dans l’aisance et en contribuant à la prospérité et à la puissance de la cité.

Mots-clés : humanisme, richesse, pauvreté, vertu, citoyenneté

1. Introduction

En 1402-1421, Cosimo de Médicis, citoyen privé, héritier d’une fortune familiale, bancaire et commerciale, qu’il n’aura de cesse d’accroître au long de sa vie, et citoyen de Florence, dont il deviendra le prince offi- cieux à partir du milieu des années 1430, reçoit un cadeau de la part

° L’auteur est philosophe, chargée de recherche au CNRS. Elle travaille au Centre de recherche sens, éthique et société (CERSES) et est membre asso- ciée du Centre d’études en rhétorique, philosophie et histoire des idées(CERPHI).

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de Leonardo Bruni. Il s’agit d’une traduction commentée du livre I d’un traité attribué au XV e siècle à Aristote, l’Économique 1 . Ce traité pseudo-aristotélicien se compose à l’origine de trois livres : le premier est quasiment une copie du livre I de la Politique, notamment des cha- pitres 2 et 10, tout en s’inspirant de l’Économique de Xénophon. Il a sans doute été écrit par un disciple d’Aristote entre 325 et 275 avant J.- C. Le livre II, que Bruni n’a pas traduit, car il était indisponible à son époque, introduit des considérations étrangères à la pensée d’Aristote. Il a sans doute été composé avant la partition de l’empire d’Alexandre. Enfin, le livre III, connu de Bruni seulement à travers une traduction latine médiévale, la Recensio Durandi, développe des thèmes étroitement associés au livre I. Il a sans doute été rédigé dans le dernier quart du IV e siècle avant J.-C. et a peut-être subi des modifi- cations d’inspiration stoïcienne au II e ou III e siècle après J.-C. 2 La traduction de ce texte par Bruni n’est pas une première. Ses li- vres I et III ont été traduits une première fois en latin vers 1267 par Guillaume de Moerbecke, l’un des principaux traducteurs en latin d’Aristote au Moyen Âge, sans doute à partir de deux versions arabico-latines faites dans l’entourage d’Averroès ou par Averroès lui- même (au moins l’une d’entre elles). Puis, au début du XIV e siècle, une traduction des trois livres apparaît en France. Ces deux versions sont suivies de divers commentaires. Une première traduction en langue vulgaire, le français en l’occurrence, est réalisée par Nicole Oresme, à la demande du roi Charles V au début des années 1370, afin, sans doute, que ses conseillers puissent avoir facilement accès au texte ; cette traduction est plagiée en 1415 par Laurent de Premierfait, qui la destine à Jean, duc de Berry, frère de Charles V. Bruni lui-même tra- duit les livres I, puis III, qu’il présente comme les livres I et II.

1.

Bruni traduira ensuite le livre III (qu’il intitule livre II).

2.

Ces indications sur la composition des trois livres et la date de leur rédac- tion sont données par G. Griffiths, J. Hankins et D. Thompson, The Huma- nism of Leonardo Bruni, New York, Binghamton (Medieval & Renaissance texts & studies), 1987. Voir aussi H. Baron, « The genesis of Bruni’s anno- tated latin version of the (pseudo-)aristotelian Economics (1420-1421) », Humanistic and political literature in Florence and Venice at the Beginning of the Quattrocento, Cambridge, Harvard University Press, 1955, p. 166-172.

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Pourquoi Leonardo Bruni éprouve-t-il le besoin de proposer une nouvelle traduction latine du traité pseudo-aristotélicien ? Pourquoi ce geste à l’égard de Cosimo de Médicis ? Par cette traduction et sa glose, Leonardo Bruni s’insère dans une chaîne qui se déroule du dé- but à la fin du XV e siècle et s’inscrit en rupture à l’égard d’une concep- tion morale et politique qui fait de la poursuite des richesses un vice moral et politique majeur. En amont de cette chaîne, on rencontre Coluccio Salutati, maître de Bruni, comme lui humaniste éminent et chancelier ; en aval, en 1480-1481, Cristoforo Landino intègre les mar- chands dans son catalogue des viri illustres destiné à exalter la gloire de Florence, établi dans le proemio de son Commento alla Divina Com- media 3 . On ne peut exclure une visée personnelle dans ce cadeau fait à un citoyen primum inter pares. Leonardo Bruni, originaire d’Arezzo, est né entre 1370 et 1375. Il s’est installé définitivement à Florence en 1415, après plusieurs années de service comme secrétaire de la curie romai- ne 4 . Il s’est vu attribuer le titre de citoyen et est devenu, brièvement en 1411 le chancelier de la cité. Il le sera de nouveau entre 1427 à 1444. À deux époques différentes de sa vie et de sa carrière, il offre deux louanges à la cité florentine : en 1407-1408, dans sa Laudatio florentine urbis et, après la traduction de l’Économique, à l’automne 1427, dans l’oraison funèbre en l’honneur de Iohannis Strozze, l’Oratio in funere Iohannis Strozze, chef des armées florentines en guerre contre les Vis- conti de Milan. Si visée personnelle il y a, si ce travail participe des relations nourries qu’ont alors entretenues marchands et humanistes au point que Christian Bec a pu parler de « lyrisme mercantile » 5 , en

3. Voir P. Viti, Leonardo Bruni e Firenze. Studi sulle Lettere pubbliche e private, Rome, Bulzoni editore, 1992, p. 197-201. P. Viti offre un portrait beaucoup plus nuancé que celui proposé par H. Baron de Coluccio Salutati, dont les lettres de chancellerie témoignent de sa préoccupation à l’égard des mar- chands de sa cité et affirment l’idée que le commerce est favorable à la paix.

4. En français : Économique, éd. B. A. von Groningen et A. Wartelle, trad. A. Wartelle, Paris, Les Belles Lettres, 1968 (cette édition a fait l’objet d’une recension critique de H. Goldbrunner dans Gnomon, n° 42, 1972, p. 336- 339) ; Les Économiques, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1958. Il en existe une tra- duction anglaise par E. S. Forster, Oeconomica, Oxford, Oxford University Press, 1920.

5. C. Bec, Les marchands écrivains à Florence, 1375-1434, La Haye - Paris, Mou- ton & Co - EPHE, 1967, p. 444.

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quoi ce travail est-il susceptible de promouvoir Leonardo Bruni au- près des citoyens puissants de Florence ? Cette question nous permet de quitter le terrain de l’anecdote historique et du détail biographique pour aborder celui de l’histoire des idées politiques et éthiques, en conjonction avec l’évolution économique de Florence.

2. La poursuite privée des richesses : vice ou vertu pour l’Humanisme ?

Ce terrain est balisé par quelques études importantes. Dans ses tra- vaux sur l’humanisme civique, Hans Baron a souligné l’importante diffusion, à Florence, de la thèse selon laquelle la poursuite des riches- ses était un vice moral et politique majeur 6 . Cette perspective aurait selon lui un fort ancrage religieux, notamment à travers la diffusion de l’idéal franciscain de la pauvreté. Certes, on connaissait aussi la position de Thomas d’Aquin, qui diffère de cet idéal : ce dernier ac- ceptait en effet l’idée, aristotélicienne et péripatéticienne, selon la- quelle les possessions étaient admises par Dieu comme nécessaires à la vie, mais étaient en outre des aides au développement de la vie morale, comme le montre l’exercice de la vertu de libéralité 7 . Mais cette position thomasienne ne l’emportait pas, selon Baron, à Florence. D’autre part, le rejet moral de la poursuite des richesses trouve alors dans la pensée stoïcienne une seconde assise pour la diffusion de l’idéal de pauvreté. C’est d’ailleurs à cet égard que Thomas d’Aquin critique dans la Somme théologique la pensée stoïcienne 8 . De cette pen-

6.

H. Baron, In Search of Florentine Civic Humanism, Essays on the Transition from Medieval to Modern Thought, I et II, Princeton, University Press, 1988.

7.

Thomas d’Aquin : « 1. Les biens temporels ne doivent pas faire l’objet principal de nos recherches, mais venir au second plan […]. 2. On n’interdit pas tout souci des biens temporels, mais le souci superflu et dé- sordonné, nous l’avons déjà dit. 3. Lorsque notre âme vise les biens tem- porels pour se reposer, elle s’y abaisse. Mais quand elle les vise en vue d’obtenir la béatitude, loin de se trouver rabaissée par eux, elle les re- lève », Somme théologique, tome 3, II-II, question 83, article 6, « solutions », Paris, Cerf, 1985, p. 526.

8.

Thomas d’Aquin : « Selon les stoïciens, pour qui les biens temporels n’étaient pas des biens de l’homme, il s’ensuivait que les maux temporels n’étaient pas des maux de l’homme et par conséquent n’inspiraient au-

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sée et de sa diffusion témoigne par exemple Le Livre du trésor, compila- tion du savoir scolastique rédigée par le Florentin Brunetto Latini vers 1265, qui copie presque verbatim des passages des œuvres de Cicéron, Sénèque, Juvénal et encore Horace. Baron souligne aussi que l’idéal de pauvreté ne s’est pas canton- né au monde religieux, mais a aussi pénétré la pensée laïque. Le traité De paupertate evangelica (1341), écrit par un membre de l’entourage du roi Robert de Naples, Dante (malgré la filiation de celui-ci à Thomas d’Aquin), et surtout Pétrarque, dans les écrits de la période d’exil près d’Avignon, proposent des critiques acerbes à l’égard des divitiæ et de leur poursuite. D’autre part, ce rejet de la poursuite des richesses n’a pas seulement une dimension morale et privée. Il a également une signification politique, et cela dès le début du XIV e siècle. Ptolémée de Lucques, disciple de Thomas d’Aquin et continuateur de son œuvre, le De regno, qu’il intègre à un ouvrage plus vaste, le De regimine princi- pum, s’appuie sur l’histoire romaine pour faire de la pauvreté des citoyens romains un facteur essentiel de l’expansion impériale de Ro- me 9 . Boccace s’inscrit dans le sillage de Ptolémée de Lucques. Il s’attache à penser l’histoire romaine à la lumière de cet idéal. Emprun- tant, comme l’avait fait son prédécesseur, ses exempla à Valerius Maximus, il évoque la pauvreté de Scipion l’Africain, la modestie de Caton, le travail agricole de Cincinnatus, ou encore la simplicité de la vie de Manlius Curius Dentatus, de façon à montrer que la puissance de Rome repose sur le choix des Romains de vivre dans la pauvreté et la simplicité 10 . Coluccio Salutati développe à son tour, dans son traité De seculo et religione, une réflexion sur le rôle politique de la pauvreté, nourrie elle aussi des exempla romains (Romulus, Numa, et de nou-

cune crainte. Mais selon saint Augustin, ces biens temporels sont des biens, quoique d’un ordre inférieur. Ce qui était aussi l’opinion des péri- patéticiens. C’est pourquoi on doit craindre ce qui s’y oppose, mais pas au point de s’écarter à cause d’eux de ce qui est bon selon la vertu », ibid., tome 3, II-II, question 126, article 4, « solutions », p. 753. Voir aussi, à pro- pos des véritables motifs de la tristesse, la critique des stoïciens au tome 2, I, II, question 59, article 3, et au tome 3, II-II, question 83, article 6, « solutions », p. 362-363.

9. H. Baron, In Search of Florentine Civic Humanism, op. cit., p. 202-203.

10. Voir les lettres adressées par Boccace à Pino de’ Rossi et son De casibus virorum illustrium, dans La letteratura italiana : storia e testi, n° 9, 1965.

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veau Cincinnatus) : la possession de biens engendre, selon lui, le désir de posséder toujours plus et conduit les hommes à tromper, mentir et tricher 11 . Cette analyse, précieuse, nous le verrons, par l’accent qu’elle place sur la dimension politique du jugement porté sur la poursuite des richesses, doit être nuancée sur le tableau qu’elle fait des protago- nistes du débat et enrichie du point de vue des marchands, qui parti- cipent également à ce débat. L’ouvrage de Bec, Les marchands écrivains à Florence, 1375-1434, retrace le débat qui eut lieu dans les années 1375 et 1434 à Florence autour de la question de l’usure, point d’abcès des relations entre pratiques marchandes et exigences de la foi chrétienne. Loin de conforter cette opposition tranchée entre un argumentaire religieux et un argumentaire marchand, il indique une évolution du discours théologique à l’égard des pratiques marchandes. Divers ou- vrages sont alors écrits, publiés ou diffusés, par des théologiens et des juristes notamment. Les plus connus sont Bernardin de Sienne, qui prêche sur l’usure à Florence en 1424 et 1425, et Antonin, archevêque de Florence, qui consacre plusieurs chapitres à la pratique des affaires dans sa Summa confessionalis (1428) et sa Summa theologica (1440). An- tonin se réfère lui-même souvent à un traité de Lorenzo Ridolfi, ju- riste : De usuris (vers 1400), alors très connu. Le Paradiso degli Alberti, texte anonyme écrit au début du XV e siècle, évoque aussi les problè- mes éthiques soulevés par les pratiques commerciales et industrielles :

Ces coïncidences ne sont pas fortuites. Car, à la fin du Trecento, le développement de l’économie de crédit est tel à Florence que le problème de la valeur morale des affaires, de leurs modalités et de leurs limitations, devient urgent. 12

11. Voir aussi, à propos de ce contexte, R. Esposito, « La trattistica politica », Manuale di letteratura italiana. Storia per generi e problemi, II, Dal Cinquecento alla metà del Settecento, Turin, Bollati Boringhieri, 1994, p. 556 ; « Il posto’ del re. Metafore spaziali e funzioni politiche nell’idea di “Stato misto” da Savonarola a Guicciardini », Il Centauro, n° 11-12, mai/décembre 1984 ; et J. Coleman, « Propriété et pauvreté », A History of Political Thought, vol. II, Oxford, Blackwell, 2000, p. 574-614. Enfin, pour les sources de l’Antiquité et de la période médiévale, on peut consulter à titre introductif G. Barbieri, Fonti per la storia delle dottrine economiche, dall’antichità alla prima scolastica, Milan, Marzorati, 1958. 12. C. Bec, Les marchands écrivains à Florence, op. cit., p. 254.

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Initialement, l’usure est absolument prohibée par les théolo- giens ; or cette interdiction est en rupture avec les pratiques commer- ciales et industrielles qui se développent en Italie dès le XIII e siècle, en particulier à Florence où les marchands empruntent de l’argent pour développer leurs activités, font appel à l’épargne, font fructifier leur argent, etc. En 1343, la commune de Florence elle-même a converti les emprunts forcés en rentes perpétuelles et assuré à ses créditeurs en 1345 un revenu annuel de 5 % à titre de dommages et intérêts. Le sou- ci des marchands, face à cette interdiction religieuse, s’exprime dans le Paradiso degli Alberti où l’on voit dialoguer à l’invitation de Niccolaio degli Alberti, grand marchand, plusieurs convives dans sa villa. L’un d’entre eux déclare ainsi :

J’ai fréquemment considéré qu’en fonction du bien de la com- munauté et des particuliers, il est nécessaire que l’argent existe pour pourvoir à de nombreux besoins, qui sans lui seraient mal satisfaits, et je remarque aussi que chacun désire et veut être ri- che selon ses capacités. Aussi je vous demande de me dire com- bien il y a de procédés pour s’enrichir de façon honnête, et pourquoi l’usure est si sévèrement blâmée et prohibée par notre foi et par toutes les religions et les sectes en général. 13

Le discours théologique évolue cependant au Quattrocento. La figure d’Antonin est à cet égard particulièrement intéressante : il nie à la suite d’Aristote que l’argent puisse être productif, mais il accorde au capitaliste la possibilité de faire fructifier son capital grâce au la- beur des autres. Il distingue différentes pratiques, condamnent certai- nes, en admet d’autres. Bernardin de Sienne est plus rigoureux dans sa condamnation, mais en même temps, il reconnaît l’importance et l’utilité des affaires et recommande de ne pas laisser des richesses inemployées. Selon Bec :

Cette reconnaissance solennelle de la dignité des affaires pro- noncée dès le début du XV e siècle par les religieux les plus aver- tis ne laissa sans doute pas les marchands indifférents. Elle té- moigne en tout cas d’une indéniable prise de conscience de plusieurs de leurs problèmes spécifiques. Mais, d’une part, elle

13. Paridiso degli Alberti, ritrovi e ragionamenti del 1839, éd. A. Wesselofski, Bologne, Romagnoli, 1867, 3 volumes, vol. III, p. 155-156.

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ne laisse pas le champ libre à certains trafics fort lucratifs qu’ils pratiquent de façon courante et, d’autre part, elle ne donne pas une réponse valable à tous leurs doutes. En vérité, elle ne peut satisfaire vraiment toutes leurs angoisses et leurs questions et elle vient trop tard, pour ainsi dire. 14

L’analyse de Baron se trouve donc corrigée sur la question du discours théologique de manière nuancée par celle de Bec. Ce discours évolue, mais de manière tardive. Bec suggère à ce propos que les mar- chands s’interrogent parallèlement, dans leurs propres termes, sur la question du statut moral de la poursuite des richesses. On pourrait être tenté de penser que ces termes propres, les marchands vont les chercher ailleurs que dans le discours théologique, celui-ci évoluant trop lentement ou trop tard à leur gré. De cette hypothèse à celle qu’ils trouvent chez Aristote de tels termes, il n’y a qu’un pas… qu’il ne faut pas franchir. Bec, d’ailleurs, ne propose rien de tel. Une telle hypo- thèse est tentante, mais fausse. Elle contribue à renforcer l’idée selon laquelle l’humanisme se conçoit dans une certaine mesure en rupture avec la religion. Charles Trinkaus et Heiko A. Oberman ont mis en garde contre une telle « athéisation » de l’humanisme 15 . L’étude réalisée par Claudette Perrus sur les notions de libéralité et de munificence permet de préciser le sens de cette mise en garde pour notre sujet. Elle montre que l’usage d’Aristote dans l’interrogation éthique sur les pratiques commerciales par les pen- seurs du Quattrocento est préparé par l’enseignement chrétien : « On peut constater, souligne-t-elle, dès l’origine une certaine convergence entre l’enseignement antique et l’enseignement chrétien. » 16 Cela vaut, entre autres choses, à propos du mode d’acquisition des richesses et de leur usage, qui doit être fait au nom d’une générosité pleine de discernement, en vue du bien-être de la collectivité. Au cours des XIII e et XIV e siècles, cette convergence est exploitée et systématisée dans les écrits théologiques du Moyen Âge, « la connaissance directe d’Aristote » constituant alors « le comble de la modernité en matière

14.

C. Bec, Les marchands écrivains à Florence, op. cit., p. 268.

15.

C. Trinkaus et H. A. Oberman dir., The Pursuit of Holiness in Late Medieval and Renaissance Religion, Leiden, E. J. Brill, 1974.

16.

C. Perrus, Libéralité et munificence dans la littérature italienne du Moyen Âge, Pise, Pacini editore, 1984, p. 14.

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de science morale » 17 . En particulier, Thomas d’Aquin va fixer la moyenne idéale entre avarice et prodigalité. Il existe une vertu de libéralité, distincte du geste de l’aumône, qui conduit l’individu à mettre ses richesses au service de sa patrie et des travailleurs. C’est pourquoi il serait erroné d’introduire une rupture radicale entre le discours religieux et le discours inspiré d’Aristote sur la question de la valeur morale des pratiques marchandes. L’écart peut exister çà et là. Mais il n’est pas total et il n’exclut pas des continuités sur d’autres points.

3. La glose : instrument de légitimation de la poursuite privée de la richesse

Forts de cet arrière-plan, nous pouvons maintenant aborder l’argumentaire offert par le traité pseudo-aristotélicien l’Économique et sa glose. La question n’est pas celle de l’originalité éventuelle des ar- guments offerts par Bruni à travers ce travail au sein du débat sur la valeur morale et politique de la poursuite privée des richesses. Elle peut exister, mais l’établir exigerait une vaste étude, notamment une comparaison avec divers traités, Le Libro della famiglia d’Alberti et la Vita civile de Palmieri, pour ne citer que les plus connus des textes qui sont partie prenante de ce débat dans la première moitié du Quattro- cento. En amont, elle est de toute façon relative puisque tant l’aspect moral que politique de la poursuite des richesses a déjà été envisagée auparavant. Nous nous intéressons plutôt à la manière dont la traduc- tion et sa glose constituent une arme supplémentaire dans l’arsenal des penseurs qui légitiment du point de vue moral et politique la poursuite privée des richesses à Florence, contribuant ainsi au renfor- cement des liens entre la classe dirigeante et les marchands et à l’élaboration d’une pensée qui légitime théoriquement de tels liens. La taille même de l’opuscule, sensiblement égal à « l’opuscule » du Prince de Machiavel, tous deux des ouvrages de poche au sens propre du terme, à la différence de l’Éthique à Nicomaque et de la Politique, ne peut être négligée pour rendre compte de sa diffusion (il ne connaît pas moins de quinze éditions au cours du XV e siècle). Mais

17. Ibid., p. 14.

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l’argumentaire compte avant tout, et en particulier la manière dont Bruni donne une interprétation du texte traduit à travers sa glose. L’éclairage subtilement fourni par la glose à la traduction permet à Bruni de promouvoir indirectement la poursuite privée des richesses acquises par le commerce au nom de deux arguments, l’un moral et l’autre politique, qu’il associe d’ailleurs étroitement : la richesse, pour autant qu’elle soit bien acquise, donne les moyens de pratiquer les vertus, et de faire le bien autour de soi, à l’égard de sa famille, de ses amis et de la collectivité tout entière. L’argument moral et personnel apparaît en premier lieu. Dans la dédicace qu’il adresse à Cosimo de Médicis, il affirme qu’il était approprié de lui envoyer cet ouvrage traduit du grec, parce que Cosimo se trouvait à la tête d’une entre- prise et d’un domaine hérités de sa famille 18 . Puis, dans le commen- taire du livre I, chapitre 1, il insiste sur la différence, affirmée par Aris- tote, entre le gouvernement d’une famille et le gouvernement d’une cité, à la fois par la nature de leurs sujets et celle de leur gouvernant 19 . D’un côté, donc, la politique, de l’autre l’économie. Ces deux discipli- nes s’inscrivent, rappelle-t-il dans la dédicace, dans une série à trois termes : l’éthique qui enseigne à l’individu comment se conduire ; l’économie, qui enseigne comment administrer et gérer une maison ; la politique, enfin, qui enseigne comment diriger la cité. Cet ensemble triparti compose la branche de la philosophie dédiée à l’action 20 . À la lumière de la dédicace, il semble possible de dire que les frontières entre l’éthique et l’économie sont dans une certaine mesure poreuses pour Bruni. La richesse est décrite comme un moyen de pra- tiquer les vertus et de faire le bien autour de soi, et notamment de donner à ses enfants une bonne éducation. C’est là, rappelle Baron, son argument clé contre les stoïciens : la pratique des vertus est vaine sans moyens ; les stoïciens n’envisagent les êtres humains que comme

18. Aristote, Contenta : Politicorum (Aristotelis) libri octo ; commentarii (Jacobi Fabri Stapulensis in eosdem) ; Economicorum duo ; Commentarii (Fabri) ; Heca- tonomia Septem ; Economiarum publicarum unus ; Explanationes Leonardi (Are- tini) in Oeconomica duo, Paris, H. Stephani, 1506, p. 126. La dédicace est édi- tée par H. Baron, Leonardo Bruni, Humanistich-Philosophishce Schriften, mit einer Chronologie seiner Werke und Brief, Leipzig-Berlin, B. G. Teubner, 1928, p. 120-121. 19. Ibid., p. 127. 20. Ibid., p. 126.

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des âmes, alors qu’Aristote les conçoit comme âme et corps et propose ainsi une vision satisfaisante de la pratique des vertus 21 . Bruni appuie son propos en citant un auteur approprié jusque-là par les stoïciens :

Juvénal, qu’avait utilisé Brunetto Latini dans son Livre du trésor pour faire le portrait d’un homme terrorisé à l’idée de perdre ses posses- sions 22 . À ces deux raisons (pouvoir pratiquer les vertus et faire le bien autour de soi), il faut en ajouter une troisième, qui n’apparaît pas dans la traduction de l’Économique mais joue un rôle tout aussi impor- tant dans l’argumentaire anti-stoïcien développé par Bruni : dans le sillage de l’interprétation thomasienne d’Aristote, il affirme que l’une des conditions du bonheur, chez l’homme, est de pourvoir en biens l’âme, mais aussi le corps, et que cette fin est atteinte grâce à la pour- suite des richesses 23 . Cependant, la relation entre politique et économie au sens bru- nien des termes s’avère plus complexe que la dédicace ne le laisse paraître. Dans le livre I, Aristote, après avoir distingué ces deux sphè- res, affirme que la cité se compose d’une multiplicité de maisonnées, suffisamment dotées en terres et en argent pour garantir à leurs habi- tants la « vie bonne ». Aristote rappelle que, dans le cas contraire, la cité va à sa ruine et que c’est en vue du bien-vivre qu’elle a été fondée. C’est définir ici une relation de solidarité entre la cité, conçue à partir de sa finalité, et la prospérité de chaque maisonnée. Aussi la frontière entre politique et économie s’avère-t-elle également poreuse puisque l’existence de la cité dépend de la capacité de chacun de bien gérer et administrer son domaine et des échanges de biens réalisés entre cha- que maisonnée grâce à l’argent :

Les êtres humains se réunissent dans une même communauté afin de recevoir en abondance de quoi bien vivre, comme nous l’avons dit plus haut, dans la mesure où, au sein d’une même communauté, ce qui manque à l’un, l’autre lui fournit. Puisque telle est la finalité poursuivie par les hommes qui se réunissent ensemble, et puisque la communauté se dissout si elle est dé- pourvue des éléments qui garantissent cette abondance, on peut

21. H. Baron, « Franciscan poverty and Civic Wealth », Speculum, t. XIII, 1938, p. 21.

22. Ibid., p. 20.

23. Ibid., p. 21.

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dire que cette finalité est l’essence même de la cité. En effet, ils forment ce qui permet à la cité d’exister et de perdurer. Et l’essence de quelque chose réside dans ce qui lui permet d’exister et de perdurer. 24

En établissant cette relation entre la richesse privée et l’existence de la cité, Bruni suggère donc de manière implicite d’intégrer à la réflexion politique la question de la richesse privée. Il lui apparaît nécessaire au gouvernant de l’envisager du point de vue de ses effets sociaux, à l’échelle macroéconomique, dirions-nous aujourd’hui. Cela signifie que le comportement privé qui consiste à poursuivre les ri- chesses ne peut plus être seulement envisagé d’un point de vue moral. Il doit l’être aussi d’un point de vue politique, c’est-à-dire des condi- tions d’existence, de maintien et de puissance de la cité. Pour Bruni, le gouvernant a tout intérêt à favoriser la poursuite privée de la richesse, afin de garantir à sa cité les conditions de sa prospérité et de sa ri- chesse. Comme je l’ai indiqué plus haut, Bruni s’inscrit dans une chaîne qui, de Salutati à Landino, témoigne à Florence de la volonté de pro- mouvoir la poursuite privée des richesses, en tant que celle-ci permet de mettre en pratique les vertus, de faire le bien autour de soi et de contribuer au bien-être collectif. Pour Bruni, cette dimension implique à Florence une relation particulière entre les marchands et le gouver- nement, leurs fortunes privées et le budget public. C’est dans cette perspective que l’on peut comprendre le com- mentaire qu’il propose de l’orientation agricole du traité pseudo- aristotélicien. Bruni traduit un texte qui relève du genre de la didacti- que et s’adresse à l’homme en tant que travailleur (et en tant qu’époux, au livre II, mais c’est là une autre question). Les Travaux et les Jours d’Hésiode, l’Économique de Xénophon, les Géorgiques de Vir- gile, les traités sur l’agriculture de Caton, de Varron, de Columella, de Palladius et des passages de l’Histoire naturelle de Pline relèvent du même genre. Or ils traitent avant tout du travail de la terre. Albert D. Menut, qui a réalisé l’édition critique de la traduction par

24. Aristotelis opera, vol. 3, Venise, 1560. C’est l’édition utilisée par G. Griffiths et al., The Humanism of Leonardo Bruni, op. cit. Une autre édition présente les mêmes idées, mais pas les mêmes formulations : Aristote, Contenta, op. cit.

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Oresme du traité pseudo-aristotélicien, souligne qu’il en va de même pour leurs héritiers : l’Hortulus du moine allemand Walafrid Strabo, divers traités rédigés dans le royaume de France aux XIII e et XIV- e siècles, dans le contexte du développement des grands domaines féodaux et le Della famiglia d’Alberti (1445) 25 . L’Économique pseudo-aristotélicienne témoigne aussi de cette orientation agricole en indiquant que la maisonnée se compose d’êtres humains et de propriété, et en premier lieu d’une maison, d’une femme et d’un bœuf pour travailler la terre 26 . Or que fait Bruni à cet égard ? Il précise par la suite que la possibilité d’acquérir de manière vertueuse une fortune n’est pas réservée aux agriculteurs, mais peut caractériser d’autres métiers. On remarque la formulation délibéré- ment très vague, qui permet d’éviter le débat sur la nature bonne ou mauvaise de l’acquisition, et donc la question de l’usure. L’important ici est de légitimer le commerce et de lui donner une place au moins égale à l’agriculture :

Il [Aristote] préférait l’agriculture aux autres façons de faire du profit, puisqu’une telle activité est juste, et ne repose pas sur le fait d’extorquer un bénéfice aux autres contre leur volonté, et que sa pratique conduit à la vertu. Le même principe s’applique aux autres façons de faire du profit ; réaliser un profit peut être fait honorablement et sans dommage pour quiconque, parce que l’accroissement de son patrimoine, pourvu que cela ne sus- cite pas de dommage pour autrui, mérite toujours la louange. Tel est le talent que le maître de la maisonnée devrait posséder plus que tout autre, celui de faire fructifier son domaine et tout autre genre d’affaire. 27

25. A. D. Menut (éd.), Maistre Nicole Oresme : Le Livre de Yconomique d’Aristote, critical edition of the French Text from the Avranches Manuscript, with the Original Latin Version of William of Moerbeke, Philadelphie, American Philosophical Society, 1957.

26. Aristotelis opera, op. cit.

27. Ibid.

25

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4. Sens et portée du traité dans l’histoire florentine

A posteriori, le commentaire du traité pseudo-aristotélicien par Bruni s’avère en retrait par rapport à ce qui deviendra, à la fin des an- nées 1420, une véritable politique de la part du gouvernement floren- tin à l’égard des grosses fortunes privées : à savoir une forte contribu- tion au budget public. Dans cet opuscule, Bruni se place plutôt du côté des marchands, fournissant une légitimation à leur activité et les invitant à contribuer au bien-être collectif en subventionnant des évé- nements publics, tels que les banquets publics, les jeux de cirque et les combats de gladiateurs de l’Antiquité 28 . En 1427, l’année où Bruni devient chancelier de la cité, le gouvernement établit le catasto – recen- sement de tous les biens du territoire toscan 29 – et met en œuvre une réforme fiscale qui témoigne du « souci de faire concourir, dans la mesure exacte de ses moyens, l’individu au bien collectif » 30 et lie étroitement le gouvernement florentin aux grosses fortunes privées. Leonardo Bruni a d’ailleurs tout à fait compris les implications politi- ques d’une telle évolution de la politique fiscale, c’est-à-dire le pas- sage du gouvernement populaire communal à un gouvernement aris- tocratique :

Autrefois [c’est-à-dire à l’époque du gouvernement populaire au XIII e siècle], le popolo prenait généralement les armes et me- nait lui-même la guerre. Comme la ville était fort peuplée, elle réduisit presque tous ses voisins. Aussi le pouvoir dans la cité reposait-il d’abord sur le nombre, et pour la même raison, le po- polo réussit-il à exclure presque tous les nobles du gouverne- ment. Avec le temps, cependant, la conduite des opérations mi- litaires passa plus souvent à des soldats mercenaires. Alors, le pouvoir dans la cité parut reposer non plus sur la foule, mais

28.

Commentaire du chapitre 6.

29.

D. Herlihy et C. Klapisch-Zuber, Les Toscans et leurs familles, une étude du catasto florentin de 1427, Paris, Éditions de l’EHESS, 1978. En 1427, la com- mune de Florence entreprend un recensement détaillé de la population tout entière qui se trouve soumise à son autorité directe et une description exhaustive de ses biens. Ce document est le catasto. Il est conservé aux ar- chives de Florence et de Pise (il dénombre environ 60 000 feux et plus de 260 000 personnes, les biens meubles et immeubles).

30.

Ibid., p. 12.

26

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sur les patriciens et sur les riches qui pouvaient apporter de l’argent au gouvernement et dont les conseils le servaient mieux que les armes. C’est ainsi que le pouvoir populaire s’effrita peu à peu et que le gouvernement prit la forme que nous lui connaissons. 31

De ce fait, on ne s’étonnera pas de voir apparaître, dans les éloges de Florence et dans la correspondance de chancellerie de Bruni, une défense systématique de l’activité commerciale. Dans la Laudatio, il souligne les talents et les mérites des citoyens florentins et parmi ceux-ci figurent les qualités de marchands et de commerçants, qui leur permettent d’accumuler des fortunes personnelles et d’en faire profi- ter la collectivité 32 . L’oraison reprend cette perspective, en louant la diaspora florentine à travers l’Europe, et les qualités proprement flo- rentines, c’est-à-dire le zèle, l’ardeur au travail, la rapidité et l’habileté dans l’action, la grandeur d’âme, la capacité à faire face aux retour- nements de la fortune. C’est grâce à elles que les Florentins ren- contrent le succès dans le gouvernement de l’État, la conduite de la guerre, mais aussi dans l’administration domestique et la gestion des affaires 33 . Paolo Viti a par ailleurs mis en évidence, dans son étude de la correspondance de Bruni, l’importance qu’il accorde aux commer- çants en tant que gouvernant de Florence. Comme Salutati, il estime que les commerçants doivent être protégés et défendus parce que la richesse qu’ils accumulent rend possibles l’exercice des vertus et le bonheur privé, ainsi que l’opulence et la grandeur de la cité 34 . Dans la perspective de Bruni, les commerçants jouent un double rôle essentiel dans la vie politique de la cité : d’une part, ils favorisent la paix, à travers leur pratique de la négociation (l’activité commerciale, le « négoce », est ici présentée dotée d’une vertu pacificatrice) ; le négo-

31. Leonardi Aretini De Florentinorum republica, trad. B. Moneta, dans Philippi Villani Liber de civitatis Florentiae famosis civibus…, éd. G. C. Galletti, Flo- rence, 1847, p. 96.

32. L. Bruni, Laudatio florentine urbis, dans Opere letterarie e politiche, éd. P. Viti, Turin, UTET, 1996, p. 644.

33. L. Bruni, Oratio in funere Iohannis Strozze, ibid., p. 721.

34. Voir, à propos de Salutati et des archives de sa chancellerie, Daniela De Rosa, Coluccio Salutati, il cancelliere e il pensatore politico, Florence, La Nuova Italia, 1980, chapitre 3.

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ciant est aussi un négociateur qui parcourt le monde ; d’autre part, en temps de guerre, les commerçants permettent d’assurer une bonne défense de la cité grâce à l’argent accumulé 35 . De facto, dans l’exercice de ses responsabilités politiques à Florence, il a défendu de manière récurrente les intérêts des commerçants florentins dispersés sur le territoire européen 36 . La traduction et la glose du traité pseudo-aristotélicien l’Économique n’en restent pas moins une contribution au débat sur la valeur morale et politique de la poursuite privée des richesses. Bruni tranche en faveur des commerçants, sans se confronter directement aux arguments opposés à leur pratiques, mais en proposant – quitte à donner une interprétation tendancieuse du texte – une légitimation totale de la poursuite du profit économique, au sens où elle implique à la fois l’homme privé et le citoyen, et une justification immanente à celle-ci, puisque cette poursuite trouve sa finalité, selon Bruni, dans une jouissance terrestre, à la fois dans la sphère privée et dans la sphère sociale et politique. L’intérêt économique et politique porté par Bruni au commerce le distingue d’Alberti, qui, vingt ans plus tard, perpétue, au livre III du Libro della famiglia, la figure du καλòς καγαθòς tracée par Xénophon dans son Économique : la villa, plutôt que le palais en ville ; l’agriculture, plutôt qu’un métier urbain ; une vie de lettré retirée loin de l’agitation du monde plutôt que l’engagement dans la vie active, bien que le livre III témoigne, comme chez Bruni, de la nécessité de l’engagement civique. Tels sont les choix faits par Alberti, qui s’éloigne ainsi de la perspective de Bruni 37 .

35.

P. Viti cite dans son introduction aux Opere letterarie e politiche de Bruni deux lettres, celle du 11 novembre 1429, adressée au duc de Milan, et celle du 15 février 1430, adressée au gouverneur de Fermo. Le chapitre qu’il dédie au commerce et aux marchands dans Leonardo Bruni e Firenze, op. cit., présente un riche ensemble de témoignages épistolaires à ce sujet.

36.

Voir Leonardo Bruni e Firenze, p. 208-219.

37.

Xénophon : « Puis nous avons jugé que, pour un homme bien, il n’y avait pas de travail ni d’art supérieur à l’agriculture, d’où les hommes tirent leur subsistance. Ce travail, nous semblait-il, est le plus facile à apprendre et le plus agréable à pratiquer ; il donne à notre corps la plus grande beau- té et la plus grande vigueur ; il laisse à notre esprit la liberté de nous oc- cuper aussi de nos amis et de notre cité. Nous jugions aussi que l’agriculture contribue à stimuler la bravoure de ceux qui la pratiquent, en faisant pousser, en nourrissant hors des remparts ce qui sert à notre sub-

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L’idée selon laquelle la richesse peut être poursuivie de manière vertueuse au-delà du cadre de la vie agraire n’a pas seulement vécu dans l’œuvre de Bruni, mais elle reste affirmée par lui de manière originale. Ainsi, elle est reprise une dizaine d’années après la traduc- tion du traité pseudo-aristotélicien par Matteo Palmieri, dans sa Vita civile 38 . Palmieri affirme également l’idée selon laquelle les biens et les richesses permettent la pratique des vertus (il reprend la même for- mule de Juvénal que Bruni a employée) et développe une notion de l’utile qui inclut le mariage, l’amitié, la santé, mais aussi l’argent et les biens, et pour une cité, un site géographique favorable, une armée puissante, des édifices publics et des richesses. Cet aspect, qu’a souli- gné Baron 39 , est cependant contrebalancé, dans la Vita civile, par une approche stoïcienne de la question. Palmieri met aussi en avant la vertu de tempérance et la justice en ce qu’elle donne ou rend à chacun ce qui lui revient, insiste sur l’utilité commune, en vue de laquelle tout est créé, engendré, produit, valorise le mépris des biens et de la ri- chesse 40 . Chez Palmieri, la poursuite privée de la richesse fait donc l’objet d’un jugement très nuancé : la possibilité d’acquérir et d’utiliser une fortune de manière vertueuse est reconnue, mais le mode de vie frugal est préféré à tout autre. Enfin, alors que Bruni vante les effets positifs du commerce en temps de paix comme en temps de guerre,

sistance. C’est pourquoi ce genre de vie est particulièrement honoré par les cités. Il semble former les citoyens les meilleurs et les plus dévoués à la communauté », Économique, VI, 8-10, éd. et trad. P. Chautraine, Paris, Les Belles Lettres, 1949, p. 56-58. Pour Alberti, voir Libro della famiglia, éd. R. Romano et A. Tenenti, nouvelle édition préparée par F. Furlan, Turin, Einaudi, 1994 ; et G. Ponte, « Etica ed economica nel terzo libro Della fa- miglia di Leon Battista Alberti », Studies in Honor of Hans Baron, A. Molho et J. A. Tedeschi dir., Dekalb (Illinois) - Florence, Northern University Press - Sansoni editore, 1971. G. Ponte souligne la dimension stoïcienne de la pensée d’Alberti, et renvoie au De commodis et incommodis litteratum, dans lequel Alberti trace son idéal de l’homme lettré. Alors que la ville corrompt, la vie agraire engage à la vertu ; la richesse ne doit pas être re- cherchée pour elle-même ; elle doit être épargnée et dépensée avec me- sure. 38. Matteo Palmieri, Vita civile, IV, éd. G. Belloni, Florence, Sansoni editore, 1982, p. 153 et suiv. 39. H. Baron, « Franciscan poverty and Civic Wealth », op. cit., p. 23. 40. Voir Vita civile, p. 52 ; et pour la tempérance, livre II, pour la justice, livre III.

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Palmieri formule la critique que l’on retrouvera par la suite chez Ma- chiavel, celle du citoyen qui recherche la richesse au détriment du bien public et contre lequel il faut prendre des mesures. Cincinnatus et Marco Valerio Corumo sont, a contrario, cités en exemple comme bons citoyens, parce qu’ils retournent cultiver leurs terres après la guerre (on verra réapparaître Cincinnatus chez Machiavel) 41 .

Conclusion

Dans une longue note polémique de L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme 42 , Max Weber s’en prend à ceux qui affirmeraient l’existence d’un esprit du capitalisme dans l’Antiquité et au Moyen Âge. Pour contrecarrer cette affirmation, Weber fait référence au Libro della famiglia d’Alberti, à partir duquel il n’a aucun mal à démontrer le caractère erroné de la thèse adverse :

Le rationalisme économique d’Alberti, en tout lieu étayé par des citations d’écrivains antiques, trouve son équivalent le plus proche dans la manière dont sont traités les sujets économiques dans les écrits de Xénophon (qu’il ne connaissait pas [c’est faux]), ou ceux de Caton, de Varron et de Columelle (qu’il cite) – à cela près que, tant chez Caton que chez Varron, l’activité lu- crative comme telle occupe le devant de la scène beaucoup plus que chez Alberti. Pour le reste, les développements évidem- ment très occasionnels, d’Alberti, sur l’utilisation des fattori <régisseurs>, la division de leur travail et leur discipline, sur le caractère peu fiable des paysans, etc., donnent en réalité tout à fait l’impression d’être la reprise d’une sagesse pratique cato- nienne, transposée du domaine de l’exploitation agricole qui repose sur les corvées serviles à celui du travail libre dans le cadre de l’industrie à domicile et dans celui de l’agriculture par- tiaire. 43

41.

Ibid. p. 173 et suiv.

42.

M. Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, trad. J.-P. Grossein, Paris, Gallimard (Tel), 2003.

43.

Ibid., p. 32.

30

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On peut regretter que Weber n’évoque pas, dans cette note, Bru- ni. Peut-être ne connaissait-il pas son traité ou n’y avait-il pas accès. Sa lecture ne l’aurait certainement pas conduit à mettre en doute sa pro- pre thèse. Néanmoins, elle lui aurait permis d’évoquer un auteur qui assume plus pleinement la dimension de la recherche du profit et de l’acquisition qu’Alberti, et voit en elle le moyen de s’accomplir de manière totale (c’est-à-dire privée et publique) en tant qu’homme. Dans le commentaire du livre I, chapitre 6, Bruni insiste en effet tout d’abord sur la nature des qualités du maître de la maisonnée : son premier devoir est de poursuivre le profit, et son second, de le conser- ver. Il doit être habile et rapide dans l’acquisition ; il doit avoir souci de conserver le profit, sans quoi l’accomplissement de son premier devoir serait vain 44 . La finalité de cette activité est ensuite clairement mise en évi- dence. Si la perspective morale n’est pas perdue de vue, Bruni s’attache avant tout, dans son commentaire, à mettre en avant le confort de vie générée par elle à la fois pour la personne privée et le citoyen : l’homme sera en mesure d’entretenir sa maisonnée dans de bonnes conditions, d’avoir du personnel, des meubles, des chevaux, des vêtements à satiété. Le profit accumulé lui permettra également d’être généreux à l’égard de ses amis et de patronner des événements publics 45 . Autrement dit, la richesse rend possibles une vie dans l’aisance et la reconnaissance sociale. C’est pourquoi d’ailleurs, selon Bruni, le maître de la maisonnée ne doit pas seulement savoir accu- muler du profit et le conserver ; il doit aussi être en mesure de le convertir en éléments de son bien-être. L’avarice et l’incapacité à jouir de ses biens sont ici dénoncées fortement. C’est ainsi que, sans voca- tion au sens religieux du terme, on a là une légitimation de la pour- suite du profit économique totale, au sens où elle implique à la fois l’homme privé et le citoyen, et une justification immanente à celle-ci, puisque cette poursuite trouve sa finalité dans une jouissance terres- tre, à la fois dans la sphère privée et dans la sphère sociale et politi- que. Nous sommes ici aux antipodes d’une « éthique à ancrage reli- gieux » qui attache « au comportement qu’elle suscite des récompenses

44. Aristotelis opera, op. cit.

45. Ibid.

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psychologiques (à caractère non économique) tout à fait déterminées » 46 . Bruni propose une éthique sans ancrage religieux, qui met en avant l’accomplissement de l’être à la fois privé, domestique, social et politi- que, au cours de son existence même, et non dans l’au-delà 47 .

46.

M. Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, op. cit., p. 33-34.

47.

Outre Éric Marquer, organisateur de la journée d’étude « Le philosophe et le marchand », je remercie Antony McKenna, organisateur de l’école thé- matique « Philosophie et philologie » (8-11 septembre 2004, ENS Lettres et sciences humaines), sous la direction duquel j’ai effectué mon post- doctorat, de 2002 à 2005, au CNRS, dans l’UMR 5037 d’histoire de la pen- sée classique. Il m’a permis de présenter et de discuter l’interprétation proposée dans une version liminaire de ce texte. Je remercie aussi Jean- Louis Fournel, pour ses remarques stimulantes.

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SENS ET STATUT DE LA THÉORIE DES ÉCHANGES COMMERCIAUX DANS LE SYSTÈME DE FICHTE

Résumé :

Isabelle THOMAS-FOGIEL °

Il s’agit, dans cet article, de faire saillir les traits les plus marquants de la pensée économique de Fichte. On montre que l’organisation du marché et des échanges en général participe d’une vision franchement étatique et protectionniste. Mais l’interventionnisme de l’État a pour fondement la théorie juridique de la propriété comme espace de liberté. Si communisme fichtéen il y a, il s’agit d’un communisme de la liberté, conçu comme répartition des sphères d’action. Là est sans doute l’un des traits les plus originaux de Fichte puisque la mise en commun propre à la notion de communisme ne repose pas sur l’idée d’une égalité stricte entre les citoyens, mais bien plutôt sur l’idée de la liberté de chacun d’entre eux. L’étatisme a paradoxalement ici pour fondement une certaine forme d’individualisme. En un mot, toujours plus de liberté égale toujours plus d’État.

Mots-clés : État, échanges commerciaux, économie, division du travail, classes sociales

Pour répondre à la question : dans quelle mesure et pour quelle raison les échanges commerciaux ont-ils pu constituer un objet philosophi- que pour Fichte, il pourrait paraître licite, en un premier temps, d’invoquer l’exigence systématique et intrinsèquement globalisante si caractéristique de l’idéalisme allemand. En effet, les grandes synthèses de cette période semblent bien incarner l’acmé de la prétention à cou- vrir la totalité des champs du savoir ainsi qu’à statuer sur l’ensemble des dimensions du réel. À cette époque, la philosophie semble plus que jamais aspirer à une position de surplomb, qui la verrait définir, voire déduire les limites, méthodes et contenus de toutes les autres disciplines particulières. Ainsi, si un système ne peut, par définition,

° Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne.

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laisser hors de sa récapitulation la moindre parcelle du savoir, et si l’idéalisme allemand marque l’ère des systèmes, alors il a pu paraître évident que l’économie, au même titre que les mathématiques, la phi- losophie de la nature, mais aussi la philosophie du droit, de la reli- gion, de la politique, etc., devait prendre place au sein de cette ré- flexion générale sur le réel et le rationnel. En bref, nous pourrions cavalièrement conclure ici en disant que si l’économie est un objet philosophique dans l’idéalisme allemand, c’est tout simplement parce que tout y est philosophique. Cette première réponse, pour apparemment évidente qu’elle soit, n’en masque pas moins deux problèmes : d’une part, la position de surplomb de la philosophie comme science qui les engloberait toutes est, au sein de l’idéalisme allemand, plus subtile et complexe que les habituels détracteurs de cette thèse ne voudraient le croire ; d’autre part, et surtout, quand bien même on admettrait la validité de cette première réponse, elle ne permettrait pas, en raison de sa généralité même, de comprendre pourquoi au sein de l’idéalisme allemand, c’est précisément Fichte qui a le plus détaillé la question de l’organisation économique. À cet égard, Henry Denis dans l’Histoire de la pensée éco- nomique tient L’État commercial fermé pour « le premier texte dans le- quel se manifeste la prise de conscience très nette déjà du problème fondamental que pose une organisation collective de la production et de la distribution des biens » 1 . Dès lors et derechef, pourquoi cette importance de l’économie dans le système ? En quoi le marchand a-t-il pu à ce point intéresser le philosophe ? Et en quoi la théorie de l’organisation économique en- gage-t-elle, en dernière instance, tout le système philosophique, c’est- à-dire la totalité de la doctrine de la science ? Pour répondre à cette question, il nous faut, en un premier temps, nous pencher sur l’organisation de la production et de la distribution des richesses dans la société voulue par Fichte, ainsi que sur la théorie des échanges commerciaux qui en découlent. Il sera nécessaire, ensuite, de montrer le lien d’implication entre cette organisation économique et la théorie fichtéenne du droit, en même temps que de comprendre combien cette théorie générale éloigne radicalement Fichte du mercantilisme

1.

H. Denis, Histoire de la pensée économique (1966), Paris, PUF, 1983 (réédition mise à jour), p. 252.

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ainsi que des doctrines libérales du marché. Une fois élucidés ces deux premiers points, nous pourrons penser la place de l’économie au sein de l’architectonique générale, en montrant que l’organisation stricte du marché est une des conditions de la constitution juridique, qui est elle-même déductible de la doctrine de la science. Une fois établi ce statut de la déductibilité des sciences particulières compris nous pour- rons montrer que le système relève moins de l’exorbitante prétention totalisante si souvent dénoncée dans l’idéalisme allemand qu’il ne participe d’une tentative de fondation des sciences de la culture ; ten- tative qui est peut-être susceptible aujourd’hui d’être réactivée sans trop d’extravagance.

1. L’organisation économique et les échanges commerciaux chez Fichte

1. 1. La division des classes et la place du marchand

Rappelons tout d’abord que Fichte définit la place du marchand et du marché, au sein d’une société conforme à la raison, société qui doit être et n’est pas encore, essentiellement dans trois textes : le Fondement du droit naturel de 1796, L’État commercial fermé de 1800, et enfin la Doctrine du droit de 1812 2 . D’un point de vue général, la société fichtéenne est divisée en dif- férentes classes ou corps de métier : la classe des agriculteurs, la classe des fabricateurs, la classe des marchands et enfin la fameuse classe des fonctionnaires, cible privilégiée de l’ironie hégélienne. La classe des agriculteurs, que Fichte, comme les physiocrates, nomme les pro- ducteurs, est de loin la plus nombreuse et assure, grâce à la culture du sol, la survie alimentaire de l’ensemble des classes sociales. La classe des fabricateurs se divise, de fait, c’est-à-dire dans la réalité, en deux groupes distincts, les operarii qui disposent de leur travail mais ni des

2. Fichte, Fondement du droit naturel selon les principes de la Doctrine de la science, trad. Alain Renaut, Paris, PUF, 1986 ; L’État commercial fermé (1800), trad. David Schulthess, Lausanne, L’Âge d’homme, 1980 ; Doctrine du droit de 1812, trad. Anne Gahier et Isabelle Thomas-Fogiel, Paris, Cerf (Passages), 2004.

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outils ni de la matière le permettant, et les opifices qui sont « ceux qui <en plus de leur travail en> possèdent la matière » 3 . Il s’agit là de l’opposition traditionnelle entre ouvriers et artisans. Cependant, on ne retrouve pas les operarii dans la société idéale, celle qui doit être, socié- té que construit la dernière partie de L’État commercial fermé. Pour- quoi ? Tout simplement parce que Fichte reprend ici le principe kan- tien qui veut que tout travailleur possède son outil de travail pour être un citoyen actif. Or, dans la société selon la raison, il n’y aura que des citoyens actifs et donc, en dernière instance, pas d’ouvriers au sens marxiste du terme. En un mot, Fichte n’a ni prévu ni souhaité le déve- loppement de la classe ouvrière dans les sociétés industrielles. La so- ciété qu’il pense demeure une société d’artisans ou de petites manu- factures. À ces deux premières classes, agriculteurs et artisans, s’ajoute celle des marchands ; le marchand est uniquement et exclusi- vement chargé de mettre en rapport le vendeur et l’acheteur. Enfin, la société comprend la classe des fonctionnaires, classe qui englobe tout ceux qui ne sont ni producteurs, ni artisans ni marchands, soit classi- quement l’armée, la police, la justice, mais aussi les professeurs, les savants, mais encore les médecins, les pasteurs, les écrivains, les orga- nisateurs de loisirs, etc. Chacune de ces classes s’engage vis-à-vis des autres à respecter un certain nombre d’obligations positives et négatives. Ainsi les obli- gations positives des agriculteurs renvoient à l’engagement qu’ils prennent de produire au-delà de leurs besoins propres et d’échanger le surplus. Dans le même temps, les obligations négatives les contrai- gnent à ne pas produire des biens artisanaux et à ne pas faire de commerce. De même, les marchands doivent mettre en relation les acheteurs et les vendeurs et ne jamais cumuler la production ou la fabrication d’un produit et sa vente. La limitation de l’activité de cha- cune des classes sociales est la garantie que chaque individu pourra vivre de son activité. Cette division du travail, extrêmement générale à ce niveau, peut être poursuivie à l’intérieur de chacun des grands corps de métier :

Le corps fondamental des artisans se répartit en plusieurs groupes, et le droit exclusif d’exercer tel métier, telle branche

3.

Doctrine du droit de 1812, op. cit., p. 91.

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particulière de l’industrie, s’appuie sur des contrats récipro- ques. On convient ainsi d’un échange contraignant des objets manufacturés entre eux, et la fonction du corps des marchands connaît une nouvelle modification. 4

1. 2. Le rôle de l’État

Dans la société ainsi organisée, c’est l’État qui joue le rôle de « commissaire-priseur ». Il garantit l’ensemble des contrats non seu- lement pour en permettre la négociation simultanée mais aussi pour en assurer le respect de l’exécution. Il doit, en outre, fixer le nombre de travailleurs dans chaque corps en fonction des priorités. C’est donc l’État qui autorise ou refuse la possibilité d’entrer dans un corps de métier quelconque :

Tous ceux qui veulent se vouer de manière exclusive à une acti- vité quelconque dans l’État existant doivent bien, selon le droit en vigueur, en informer le gouvernement, qui, en tant que re- présentant de tous, leur accorde au nom de tous l’autorisation exclusive, et promet l’observation par tous du renoncement né- cessaire. Si maintenant quelqu’un se présente pour exercer un métier alors que le nombre des titulaires a déjà été atteint, l’autorisation ne lui sera pas accordée, mais on lui indiquera plutôt d’autres secteurs, où sa force de travail est nécessaire. 5

Il s’agit là du fameux numerus clausus appliqué à tous les secteurs de la société, à tous les domaines d’activité, numerus clausus sur lequel persifla longuement Hegel. Fichte lui répond par avance, qui déclare que pour compenser les déceptions individuelles que pourrait occa- sionner cette stricte répartition, l’État doit stimuler, par des systèmes de primes, les entrées dans les secteurs déficitaires :

Il existe [un moyen d’encouragement à l’exercice d’une activi- té] : celui des primes tirées des caisses de l’État, jusqu’à ce que

4. L’État commercial fermé, op. cit., p. 77.

5. Ibid., p. 79.

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le nombre nécessaire de citoyens se vouent à nouveau à ce métier. 6

Enfin, l’État se doit de contrôler la capacité des individus à exercer un métier quel qu’il soit :

L’État doit faire examiner par des experts tout homme qui dé- clare vouloir exercer une certaine profession. Si le travail de ce dernier n’est pas au moins aussi bon que celui de ses collègues dans ce pays, l’exercice officiel de son art lui sera interdit aussi longtemps qu’il n’aura pas parfait son apprentissage. 7

Il est clair qu’avec une telle organisation nous assistons à ce que nous pourrions appeler une fonctionnarisation de l’ensemble des corps de métier. Dans un tel contexte, il y a peu de différence de statut entre un agriculteur et un professeur, un marchand et un policier. Dans la Doctrine du droit de 1812, Fichte envisagera même la création de magasins d’État, c’est-à-dire d’entrepôts où se trouvent les mar- chandises et où officient des marchands. Aucun métier donc n’échappe à cette emprise étatique ; les marchands y échappent d’autant moins que, dans une telle société, les prix sont entièrement fixés par l’État.

1. 3. L’interdiction des échanges commerciaux privés avec d’autres pays

Plus encore, et sans doute est-ce là la thèse économique de Fichte res- tée la plus célèbre, les échanges commerciaux privés avec d’autres pays sont rigoureusement proscrits. Fichte est un des rares auteurs qui défendent l’idée d’une nécessaire autarcie économique des pays. Il ne s’agit pas, pour lui, de défendre un protectionnisme transitoire, comme le fera plus tard son compatriote List, mais d’interdire tout commerce entre les États. Cette critique virulente du commerce inter- national s’oppose, empiriquement, aux comportements mercantilistes de l’époque en même temps qu’aux théories libérales des physiocrates

6.

Ibid., p. 80.

7.

Ibid., p. 80.

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et sans doute à celle d’Adam Smith, dont la Richesse des nations est traduite en allemand en 1792. Deux séries d’arguments sont développées par Fichte pour justi- fier cette thèse, assurément inhabituelle. D’une part, la fermeture de l’État découle des principes mêmes de la théorie générale, d’autre part, la réalité du commerce international de la fin du XVIII e siècle, révèle, à ses yeux, les effets pervers des pratiques mercantilistes ou libérales. Envisageons tout d’abord les justifications tirées des principes. D’un point de vue général, l’État fichtéen a le devoir absolu de garan- tir à chaque citoyen les moyens de sa survie et, pour ce faire, de lui assurer le droit au travail. Or, pour être en mesure de garantir ce droit matériel, il doit contrôler l’ensemble les richesses produites. Sa finali- té, garantir le droit matériel au travail, implique donc sa fermeture puisque dans un système où les exportations et les importations de marchandises seraient non contrôlées, l’État ne pourrait plus offrir cette garantie. De surcroît, et conséquemment, il doit également contrôler la quantité de monnaie en circulation. Cette nécessité doit le conduire à mettre en circulation une monnaie qui ne puisse pas avoir de valeur à l’étranger. La monnaie qui, fondamentalement, ne doit avoir aucune valeur intrinsèque – c’est-à-dire n’être ni or ni argent, mais simple signe-papier fabriqué par l’État – ne doit correspondre qu’aux biens effectivement produits dans le pays. Ces deux raisons conjuguées conduisent donc logiquement à une interdiction du commerce inter- national privé. Néanmoins, cette interdiction du commerce privé n’exclut pas la possibilité de relations commerciales internationales entièrement contrôlées par l’État ; le cas envisagé est celui d’un pays qui ne pourrait par lui-même, pour des raisons naturelles, produire un bien. Ainsi, Fichte écrit dans LÉtat commercial fermé :

La culture d’un produit – celle du vin, par exemple – se trouve être, sinon tout à fait impossible, dans un pays situé très au nord, du moins fort peu avantageuse, et par contre très pros- père dans un autre, peut-être dans le midi de la France. Réci- proquement, la culture du blé se trouve être très profitable sous le climat nordique. Un contrat commercial pourrait être conclu

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entre de tels États, destinés par la Nature elle-même, à un commerce de troc durable. 8

À cette nécessité déduite de la fonction même de l’État, à savoir :

assurer à chaque citoyen une activité lui permettant de subvenir à ses besoins fondamentaux, s’ajoute l’observation de la pratique commer- ciale de l’époque. Deux thèses semblent visées par Fichte dans ces analyses : d’une part les thèses que l’on dirait aujourd’hui libérales, qui reposent sur l’intérêt et l’enrichissement de l’individu, d’autre part un certain type de mercantilisme, celui qui prône le nécessaire enrichissement de l’État par l’enrichissement de ses marchands. En ce qui concerne les premières thèses, Fichte en fait ne s’interroge pas directement sur la validité normative du libéralisme ni sur sa consistance théorique. Sa réflexion porte sur les conséquences d’une ouverture commerciale. Il ne réfute donc pas l’argument qui consiste à affirmer que les lois du marché conduiront à un point d’équilibre, même si en 1812, il ironise sur le caractère soit entière- ment déterministe, soit totalement miraculeux d’un tel équilibre. Fichte montrera plutôt que parvenir à cet équilibre dans l’avenir en- gendrera automatiquement des injustices aujourd’hui et lésera néces- sairement une ou plusieurs classes d’individus. En un mot, l’adaptation d’une économie aux lois du marché ne pourra jamais se faire sans qu’à un moment des individus ou des générations en pâtis- sent. Par exemple, l’importation de produit en provenance de l’étranger, à un prix moindre que celui des fabricants nationaux, conduira à la faillite des fabricants de ce produit à l’intérieur du pays. Dans un tel système, il ne peut y avoir de garantie pour tous les indi- vidus de vivre de leur activité. Ainsi, pour Fichte, la liberté du com- merce conduit, comme le note Denis, à « un véritable état de guerre entre les individus » 9 . C’est avec le même type d’argumentation que sont récusées cer- taines pratiques mercantilistes. Là encore il ne s’agit pas de réfuter directement les principes, mais de déployer les conséquences néces- saires et néfastes de leur mise en œuvre. Ainsi Fichte note que si le but d’un État est de s’enrichir toujours plus, alors pareille exigence

8.

Ibid., p. 173.

9.

H. Denis, Histoire de la pensée économique, op. cit., p. 270.

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conduira nécessairement à une situation de guerre commerciale qui dégénérera en conflits armés. À ce titre, il écrit :

Il en résulte une guerre commerciale, universelle mais secrète, […] cette guerre secrète dégénère en voies de fait, […] le conflit des intérêts commerciaux est souvent la vraie raison des guerres. 10

Par parenthèse, on ne peut que noter la similitude de cette analyse avec celle de Keynes qui dans la Théorie générale écrit :

Le fait que l’avantage procuré à un pays par une balance com- merciale favorable se trouve compensé par un préjudice égal causé à un autre pays (fait dont les mercantilistes avaient plei- nement conscience) ne signifie pas seulement qu’une grande modération est nécessaire afin qu’aucun pays ne se réserve un stock de métaux précieux supérieur à sa part légitime et raison- nable, mais encore qu’une insuffisante modération dans la poursuite d’une balance favorable peut déclencher une absurde compétition internationale, également préjudiciable à tous. 11

Cette guerre commerciale, inévitable si on applique les thèses du mercantilisme, engendre nécessairement une inégalité entre les pays 12 . À cet égard, Fichte condamne la domination de l’Europe sur le reste du monde, il écrit : « L’Europe dispose, dans les termes des échanges, d’un grand avantage […]. [Elle] tire un certain bénéfice du pillage commun du reste du monde. » 13 Par suite, comme pour le libéralisme, la critique du mercantilisme se fait à partir du constat de ses consé- quences destructrices pour un ou plusieurs groupes d’individus.

10. L’État commercial fermé, p. 136.

11. J. M. Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, trad. J. de Largentaye, Paris, Payot, 1969, p. 334-335.

12. Les pays qui s’appauvrissent ne peuvent survivre que parce qu’une partie de la population émigre vers des pays plus riches : « La paupérisation complète et son aspect manifeste sont masqués par une économie natio- nale de plus en plus mauvaise, […] les hommes émigrent, et cherchent sous d’autres cieux un recours contre la pauvreté » (ibid., p. 131).

13. L’État commercial fermé, p. 64.

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L’analyse de ces raisons qui justifient la fermeture de l’État nous montre également que cette fermeture doit valoir pour tous les États. Il ne s’agit nullement qu’un État se protège lui-même et mène, contre d’autres, une guerre d’expansion mais bien que chaque État applique l’organisation décrite, de sorte que, à terme, nous aurons, dit Fichte dans la Doctrine du droit de 1812, une confédération pacifique d’États autonomes, autarciques et souverains. En un mot, l’organisation mondiale ne sera ni un empire ni un conglomérat de pays en concur- rence commerciale, mais une confédération d’États-monades, libres et égaux en droit, chacun participant à une vaste harmonie juridique universelle. Cette organisation de la société décrite, il convient maintenant de justifier plus avant cette théorie économique en laquelle marchands et marché sont entièrement dépendants du contrôle étatique. Avant que de déployer la théorie du droit et plus exactement la théorie de la propriété qui fonde cette curieuse organisation économique, il convient de donner quelques raisons pour lesquelles cette théorie de L’État commercial fermé n’est ni annonciatrice du socialisme marxiste, comme le voulait Jaurès dans sa thèse sur Fichte, ni ne participe de la planification soviétique, comme le pense Denis. Pour le dire autre- ment, si Fichte est communiste, ce qui est bien possible, ce n’est ni au sens marxiste ni au sens soviétique. En ce qui concerne le « socialisme » de Fichte, il convient de noter que son propos ne participe pas du débat, qui émerge au XIX e siècle, du socialisme pensé comme alternative au capitalisme. Deux éléments présents dans L’État commercial fermé permettent d’étayer cette asser- tion. Tout d’abord, nous l’avons dit, Fichte ne prévoit pas l’industrialisation à venir et ne retient, pour définir les producteurs d’objets manufacturés, que la notion d’artisans, excluant celle des ouvriers ne possédant pas leur outil de production. Ensuite, on ne trouve pas dans la pensée de Fichte la notion, centrale dans la pensée socialiste du XIX e siècle, de lutte des classes. Alors que le socialisme au XIX e siècle, qu’il soit d’inspiration anarchiste ou marxiste, condamnera le capitalisme à partir d’une critique du droit de propriété qui entraîne une exploitation des ouvriers, Fichte ne propose pas une organisation de la société dans laquelle les classes auraient disparu. Plus encore, la division du travail qu’il propose ne repose pas seulement sur une division fonctionnelle du travail puisque Fichte admet la possibilité

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d’une répartition différenciée des richesses produites en fonction de la position sociale des individus, même si chacun doit au minimum ob- tenir ce qui est nécessaire à sa survie :

Ainsi l’homme occupé par une réflexion profonde et dont l’imagination doit prendre l’élan menant à la découverte n’aurait même pas l’indispensable s’il devait se nourrir comme le paysan, qui effectue jour après jour un travail mécanique, ne mettant en œuvre que sa force physique, […] celui dont la tâche est l’invention dans les arts élevés ou la science, a besoin d’une nourriture plus variée et plus réparatrice, et d’un entourage qui puisse offrir à ses yeux la pureté et la noblesse extérieures qui doivent également régner dans son intériorité. Mais [au travail- leur manuel] il convient également de goûter du meilleur de ce que produit la terre de son pays, et de porter un vêtement digne d’un homme libre lorsqu’il pénètre, le jour du repos, dans une existence entièrement humaine. 14

Cette différenciation qualitative de la répartition des richesses doit néanmoins respecter une stricte répartition quantitative des ri- chesses :

Prenons la somme déterminée d’activités possibles dans un rayon d’action donné comme une grandeur unique. L’agrément de la vie résultant de cette activité est la valeur de cette gran- deur. Prenons comme deuxième grandeur une quantité déter- minée d’individus. Partagez la valeur de la première grandeur en parts égales entre les individus ; et vous trouverez ce qui de- vrait revenir à chacun dans la situation donnée. La première somme serait-elle plus élevée, ou bien la seconde plus faible, as- surément chacun disposerait d’une part plus grande : mais vous n’y pouvez rien changer ; votre affaire consiste simple- ment à veiller à ce que ce qui existe soit réparti équitablement en- tre tous. 15

Par suite, ce n’est que par anachronisme que l’on veut faire de Fichte le père du socialisme contemporain, l’annonciateur du

14. Ibid., p. 87.

15. Ibid., p. 73.

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« socialisme internationaliste » commun à Marx, à Bakounine et, en règle générale, à tous les révolutionnaires du XIX e siècle. Envisageons maintenant la planification, thèse retenue par Denis, dans son Histoire de la pensée économique, qui écrit à propos de L’État commercial fermé :

C’est ce que nous appelons aujourd’hui planifier l’économie. Mais Fichte va plus loin encore puisqu’il pense que l’on doit fixer à l’avance les liens qui devront s’établir entre les produc- teurs et les marchands nommément désignés. Il propose donc ici une organisation correspondant à ce que l’on nomme au- jourd’hui en Union soviétique le plan d’approvisionnement des entreprises. Si l’on ajoute que le philosophe prévoit, comme il est logique de le faire, la fixation de tous les prix par l’État, on voit qu’il décrit un type d’organisation économique, qui, dans son ensemble, préfigure, de façon étonnamment nette, la planifica- tion soviétique du XX e siècle. 16

Il nous semble, pour notre part, que la position de Fichte n’est pas à rattacher à la vision soviétique de l’économie planifiée, et ce pour une raison capitale : ce qui importe pour Fichte est la fixation du prix et non la fixation des quantités à produire. La planification sovié- tique était une planification quantitative de la production, dans la- quelle chaque agent se voyait assigner un quota de production à réali- ser. Ce faisant, dans un tel système toute relation contractuelle entre les individus disparaissait. Or, pour Fichte, il n’en est rien puisqu’une fois qu’un individu a obtenu la possibilité d’exercer une activité, la relation entre les agents demeure une relation contractuelle dans la- quelle l’État n’intervient que si l’une des parties faillit à la relation contractuelle librement choisie. À ce titre, le raisonnement de Fichte sur le corps des marchands montre cette différence subtile entre sa société et l’économie entièrement planifiée. Il écrit : « Aucun mar- chand ne sera mis en place s’il ne rend pas compte d’où il espère tirer ses marchandises », mais précise :

Il n’est pas nécessaire que le gouvernement observe directe- ment le commerçant, même si cela lui était possible. Sitôt

16. H. Denis, op. cit., p. 275.

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qu’une stagnation se manifeste dans le commerce, le citoyen lé- sé en informera sans doute le gouvernement. 17

Ainsi, il n’y a pas de planification au sens soviétique du terme dans L’État commercial fermé, puisque « tant que nul n’émet de plainte, il faut admettre que les choses vont leur train » 18 , autrement dit, tant que les relations contractuelles entre les individus fonctionnent, l’État n’a pas à intervenir. Ni précurseur du socialisme révolutionnaire de type marxiste ni annonciateur de la planification soviétique, l’organisation étatique de Fichte repose, en fait, sur des prémisses juridiques, et très précisément sur sa théorie de la propriété.

2. L’économie comme déductible de la théorie juridique

2. 1. Les grands moments de la constitution juridique

Tout d’abord, rappelons comment Fichte définit l’objet de cette « science particulière », qu’est le droit. Le droit est, d’après la Doctrine du droit de 1812, « un certain vivre-ensemble de plusieurs êtres libres, où tous doivent être libres au sens où personne ne peut menacer la liberté d’un autre, quel qu’il soit » 19 . Cette manière de « vivre-ensemble » ne dépend ni d’une loi mé- canique et nécessaire de la nature – comme la loi de la chute des corps – ni d’une loi morale – qui suppose la conviction intérieure. Ce point acquis, Fichte pose la loi juridique comme devant s’appliquer à tous ; si elle est, elle ne peut être qu’universelle. Une fois cette défini- tion du droit donnée, il s’agit d’en penser les conditions de réalisation. Le raisonnement de Fichte dans ce texte consiste à définir en premier lieu le concept du droit et à en délimiter le champ d’exercice. Cela fait, il pose la question : quelles conditions doit-on admettre pour que ce concept soit consistant du point de vue de la raison ? Sa stratégie ar- gumentative se résume donc de la manière suivante : si on veut le

17. L’État commercial fermé, p. 82.

18. Ibid., p.83.

19. Doctrine du droit, op. cit., p. 30.

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concept du droit, défini comme coexistence des libertés – mais on peut ne pas le vouloir –, alors la constitution juridique à venir devra avoir telle et telle caractéristique, à l’exclusion de toute autre. Il s’agit donc de décliner les conditions nécessaires et suffisantes du concept parti- culier du droit. Parmi les conditions énoncées, se trouve le contrat entre diffé- rents individus, contrat par lequel chacun accepte de ne pas entraver la liberté d’autrui ni d’attenter à son intégrité physique 20 . Cependant, comme l’avait déjà montré Hobbes, la permanence de ce contrat doit évidemment être garantie, car le libre arbitre individuel peut changer ou l’un des contractants avoir des comportements opportunistes. Une « puissance publique », disposant de la force, doit donc être posée comme condition nécessaire à la coexistence des libertés en un même espace. Tel est le rôle de l’État. Dans le système fichtéen, cet État devra assurer à l’individu un droit fondamental et premier, dont tous les autres découleront comme autant de conséquences logiques. Ce droit est le « droit de propriété ». L’originalité de la définition fichtéenne du droit de propriété est considérable et tient en une double innovation.

2. 2. Le droit de propriété comme droit à une sphère d’action

En premier lieu, le droit de propriété ne se détermine pas comme pos- session d’un bien matériel, car ce droit porte exclusivement sur des actions. Les individus doivent pouvoir agir librement sur un champ donné sans possibilité de conflit avec un tiers. L’individu se voit ainsi attribuer et garantir par l’État une certaine sphère d’action, un certain type d’activité dont il pourra tirer sa subsistance. L’État devra veiller à ce que chacun vive de cette activité et instaurera donc un nouveau mode d’organisation de la société, que nous avons détaillé plus haut. L’État fichtéen garantit donc le droit matériel au travail et, en échange,

20. « Chacun dispose de son propre corps, comme libre instrument de sa volonté et jamais personne ne le confondra ce corps avec le sien. Le fait qu’aucune influence extérieure ne l’empêchera d’être toujours cela, réside dans la loi juridique […]. Personne ne doit attaquer le corps propre d’autrui, l’entraver ou lui nuire. Bref, selon la loi juridique, aucun contact brutal direct, de quelque manière que ce soit et quelle que soit la personne visée, ne doit exister » (ibid., p. 38).

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l’individu s’acquitte d’un impôt, prélevé sur son travail, pour faire vivre la force publique (les fonctionnaires). Il convient sans doute d’insister sur cette définition de la propriété fichtéenne, car, outre le fait que sur elle repose l’ensemble du dispositif, il se trouve qu’elle a donné lieu à des contresens spectaculaires, puisque Fichte, utilisant fréquemment l’expression « espace de vie », ou « espace vital » (Lebensraum) pour qualifier la propriété, fut parfois considéré comme le précurseur d’une notion politique de sinistre mémoire. Or il est clair que l’espace vital ou espace de vie ici est un espace qui n’est ni l’espace du sol ni celui de la terre ou du sang, mais qui est la sphère d’activité, laquelle correspond à ce que la déclaration de 1848 appelle- ra le droit au travail. La propriété, c’est la propriété d’une activité, d’un travail. C’est ainsi que Fichte récuse, par exemple, toute idée de propriété foncière ; un champ n’est rien d’autre que l’espace que je travaille, si je ne le travaille pas pour produire quelque chose, je n’en suis plus possesseur. Seul l’État possède les terres et les distribue pro- visoirement pour garantir une activité à tous et à chacun.

2. 3. La propriété comme droit au libre loisir

La deuxième dimension de la propriété, consubstantielle à la pre- mière, est ce que Fichte appelle le droit au libre loisir. Le loisir, comme le travail, est un droit matériel que la puissance publique doit garan- tir ; d’après la Doctrine du droit de 1812 :

Le droit absolu de tous à la propriété est le libre loisir de se consacrer à des fins quelconques après qu’ils ont achevé le tra- vail que la conservation de leur existence et la conservation de l’État exigent d’eux. Ce n’est que dans cette mesure que chacun a une propriété et un droit.

Cette curieuse innovation – au regard de l’histoire du droit – permet en fait de préserver une sphère de liberté privée à chaque in- dividu. Certes, Fichte conseille d’employer ce temps de loisir à se cultiver plutôt qu’à danser sous le soleil, cependant il ne légifère pas sur l’usage que chacun peut ou doit faire de ce temps de loisir. Il s’agit d’un droit absolu, fondamental et imprescriptible de l’homme. La proportion entre temps de travail et temps de loisir, si elle varie selon

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la

supprimée :

richesse

de

l’État,

ne

saurait

en

aucune

circonstance

être

Tout leur temps et toute leur force ne doivent pas être dilapidés dans ces travaux, sinon ils n’auraient pas de droit ; ils n’auraient pas de liberté supérieure. Une certaine partie du temps et de la force de l’ensemble des classes laborieuses re- vient à la fin de l’État : […] une autre partie reste. […] Moins le travail exigé par la fin publique laisse de loisir, plus ils sont pauvres ; plus il laisse de loisir, plus l’ensemble est riche. Cha- cun a comme partie : 6 jours de travail sur 7, 5/7, 4/7, etc. 21

Ainsi la fin dernière de toute association juridique des hommes, assurée par l’État, est la liberté définie, dans ce cadre concret, comme sphère de loisirs. C’est à partir de cette conception juridique que se déduit l’organisation économique que nous avons mise en lumière dans notre première partie, organisation assurément peu libérale au sens économique du terme, puisqu’elle requiert de strictes obligations, tels le numerus clausus, la fixation des prix, l’interdiction du commerce international privé. La finalité de la société juridique fichtéenne est la liberté, les moyens d’y parvenir, l’organisation étatique de l’économie. Au terme de ces explications, nous saisissons donc l’étroite im- brication entre la théorie du droit et la théorie économique, ou pour le dire autrement, nous saisissons le lien d’essence entre la liberté et l’organisation étatique. Si le marchand a intéressé le philosophe, c’est parce que sa place au sein de la société est déterminée par la théorie du droit, théorie du droit dont les principes généraux dépendent de la doctrine de la science. Abordons donc ce dernier point pour mieux saisir le sens de l’imbrication des différents champs du savoir au sein du système fichtéen.

21. Ibid., p. 83.

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3. De la doctrine de la science aux sciences particulières, philo- sophie, droit et économie

3. 1. L’architectonique et son principe structurateur

Au terme de la Doctrine de la science de 1798, Fichte explique que de la doctrine de la science, c’est-à-dire de la philosophie première, décou- lent certaines sciences, dites, particulières. Ces sciences particulières se répartissent en plusieurs catégories : d’un côté, les sciences de la na- ture (physique, biologie), qui mettent au jour des lois nécessaires et statuent sur ce qui est ; d’un autre côté, la science éthique, qui définit ce qui doit être et statue sur ce qui n’est pas encore ; enfin les sciences qui ne relèvent ni de la nécessité ni de la pure volonté, tel, précisé- ment, le droit. Science de la culture, le droit n’est ni le produit d’une loi naturelle ni la simple expression d’une volonté intérieure, juste et morale. Cela précisé, que signifie la thèse selon laquelle les sciences parti- culières, tels le droit et avec lui l’économie, sont déductibles de la doc- trine de la science ? Est-ce à dire que la totalité du contenu d’une science particulière découle, au sens strictement mathématique, des prémisses philosophiques ? Évidemment non, puisque comme on le sait, déduire, à partir de Kant, ne signifie plus tirer le conséquent né- cessairement compris dans l’antécédent, mais signifie tout simplement justifier une prétention. Or, note Fichte, dans les sciences particulières, tout énoncé, qu’il soit juridique, physique ou économique, prétend à la validité de ce qu’il dit. Nous pouvons donc penser les sciences par- ticulières à partir de deux paramètres : 1) la prétention à la validité commune à chacune d’entre elles et 2) l’objet singulier qui particulari- sera telle région du savoir, par exemple « le vivre-ensemble » pour le droit ou « l’organisation du vivant » pour la biologie. La doctrine de la science, quant à elle, élucide les conditions générales à partir desquel- les un énoncé est consistant et un système de propositions cohérent. Il s’agit, en dernière instance, d’y déterminer l’ensemble des règles im- manentes régissant les énoncés qui prétendent à la validité. Une science particulière sera donc dite déductible de la doctrine générale du savoir à partir du moment où ses principes et sa méthode ne

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contreviendront pas aux lois de la raison révélées dans la philosophie première.

3. 2. L’a priori réflexif

Pour plus de précision, donnons un exemple de ces lois de la raison. Dans la Doctrine de la science, Fichte met en lumière, comme loi de la raison, un principe d’identité qui va au-delà du principe formel de non-contradiction. Ce nouveau principe d’identité se définit comme congruence entre le Tun et le Sagen, entre le contenu d’un énoncé et l’acte d’énonciation, que Fichte désigne comme d’un côté « l’effectué de la proposition » et de l’autre son « effectuation ». C’est ce qu’on nommerait aujourd’hui la non-contradiction pragmatique. Certains énoncés, parce qu’ils se contredisent performativement, sont faux, tel l’énoncé « je ne parle pas » où le fait même de l’énonciation contredit le contenu de l’énoncé, ou encore l’énoncé classiquement sceptique « il n’y a pas de vérité », en lequel, pour reprendre les termes de Fichte, le dire (le Sagen ou contenu de l’énoncé) est contredit par ce qui est présupposé pour pouvoir le dire, à savoir la prétention à la vérité de cette assertion. Ce principe d’identité entre le Tun et le Sagen est un a priori réflexif, à partir duquel Fichte évaluera la consistance de l’ensemble des systèmes. Cet a priori réflexif, comme loi imma- nente au discours qui prétend à la vérité, dit simplement que si le contenu d’un énoncé est contredit par l’acte d’énonciation, l’énoncé devra être récusé, et la théorie qui contient en elle ce type d’énoncé, rejetée. Ce faisant comment cet a priori réflexif peut-il fonctionner dans les sciences particulières, par exemple en économie ? Pour statuer sur cette discipline, le philosophe doit-il déduire chaque contenu, et, as- sumant une position dominante par rapport aux autres sciences, par- ler de chacune d’entre elles avec une égale incompétence ? Ou à l’inverse le philosophe doit-il abandonner toute prétention globali- sante et devenir un spécialiste strict, un expert qui, à la manière du savant de Nietzsche, n’étudiera plus qu’un quart du cerveau de la sangsue ? Ni l’un ni l’autre puisque pour Fichte, le philosophe peut déterminer quels sont les principes généraux qui ne peuvent être po- sés de manière conséquente et consistante dans une science. Afin

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d’illustrer cette possibilité, il convient de prendre quelques exemples économiques qui, pour n’être pas de Fichte, en respectent l’esprit.

3. 3. L’a priori réflexif face aux discours économiques contemporains :

l’exemple de Simon

L’économie, pour le dire grossièrement, a pu se définir, après Fichte, soit comme science de la nature, soit comme une science de la culture. L’économie qui se pense sur le modèle d’une science de la nature, comme la physique, est l’économie impulsée par Cournot dans Les recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses (1838). Ce dernier montre, en effet, que l’économiste doit mettre en évidence les lois qui régissent l’échange. Le travail scientifique consistera, au- delà de la simple description des valeurs d’échange observables, à dégager les lois générales et universelles de cet échange. Face à ces lois générales, les valeurs d’échange observées ne sont que des valeurs relatives, soumises à des variations. Ainsi, l’élucidation économique permet de construire ce que Cournot appelle « la théorie des riches- ses », qui a pour objet de fonder la valeur d’échange absolue entre deux valeurs échangeables. Cournot compare, significativement, cette théorie des richesses à « la théorie des lois du mouvement, commen- cée par Galilée, complétée par Newton, [qui] a seule permis de dé- montrer à quels mouvements réels et absolus sont dus les mouve- ments relatifs et apparents du système planétaire » 22 . Dans ce dispositif, proche de la physique, seule la concordance entre deux termes est à penser : à savoir d’un côté le discours du sa- vant et de l’autre la réalité économique, définie ici comme ensemble des échanges. Les questions épistémologiques induites par ce type de modèle sont celles de la physique, c’est-à-dire des questions relatives à la nature du réel, à notre capacité à le connaître, au réalisme ou à l’antiréalisme des hypothèses. Cela dit, Fichte ne retiendrait pas ce modèle de l’économie puisque l’organisation économique appartient à la théorie du droit, science de la culture qui n’obéit pas à des lois né- cessaires et intangibles. Or les sciences de la culture introduisent

22. A. Cournot, Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des riches- ses, Paris, Vrin, 1980, p. 18-19.

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d’autres termes que le discours du savant et la réalité soumise à des lois. Par exemple, dans de nombreuses théories actuelles, l’économie, en plus de la détermination des prétendues lois de la réalité – par exemple, loi des échanges de Cournot –, doit s’interroger sur la ratio- nalité des agents – comment les individus agissent et interagissent entre eux ? Dans ce cadre, l’économie se penche particulièrement sur la question de la détermination de la rationalité – la raison est-elle une réponse adéquate à un ensemble de stimuli extérieurs ? est-elle un simple calcul à partir d’un intérêt individuel ? produit des gènes ? adaptation à un environnement ? À titre d’illustration, nous pouvons nous référer à Herbert Simon, prix Nobel d’économie, qui indique dans la préface de son ouvrage Reason in Human Affairs que la question de la façon dont on peut pen- ser la rationalité des individus est le cœur même de toute sa réflexion :

La nature de la raison humaine – ses mécanismes, ses effets, et ses conséquences pour la condition humaine – a été ma préoc- cupation centrale depuis près de cinquante ans. 23

Si l’on s’intéresse à ce qu’introduit épistémologiquement cette prise en considération de la rationalité de l’agent 24 , nous pouvons dire que, par rapport à Cournot et au modèle physique, nous avons trois termes très nettement distincts : 1) la réalité ou ce que l’on prétend tel, qui peut être un simple système de conventions ou d’institution, par exemple le langage ; 2) la rationalité de l’agent, et sa conception ou connaissance de la réalité ; 3) le discours de l’économiste. Il n’y a plus deux paramètres – le scientifique élucidant les lois de la réalité et la réalité –, mais bien trois : le discours de l’économiste sur la rationalité des agents, le contenu donné à la rationalité des agents et la réalité, même si, encore une fois, cette réalité est considérée comme un en-

23. H. Simon, Reason in Human Affairs, Stanford, University-press, 1983, intro- duction, VII. 24. Simon a d’abord pensé l’intelligence humaine à partir de l’intelligence artificielle, puis il a semblé s’orienter à partir de 1983 vers un modèle la- marckien où l’intelligence est conçue comme adaptation biologique à un environnement extérieur. L’œuvre de Simon s’étend sur quasiment cin- quante ans, ce qui explique sans doute la diversité des paradigmes, fluc- tuant au gré des espoirs suscités par telle ou telle science particulière à une époque donnée.

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semble de règles ou de conventions. Ces trois paramètres démulti- plient les tâches de l’économiste : d’une part, il doit dire ce qu’est la réalité – pour le scientifique : est-ce un ensemble de conventions arbi- traires ou un ensemble de lois immuables et nécessaires ? D’autre part, il doit définir la rationalité de l’individu – limitée, illimitée, dé- terminée, non déterminée, pur calcul d’intérêt, etc. L’économiste doit également déterminer la représentation que l’agent économique se fait de la réalité, puisque cette représentation n’est pas nécessairement la même que celle de l’économiste. Or, face à ces tâches de l’économiste – que le philosophe peut dé- terminer sans qu’il lui soit besoin de rentrer dans le détail des analy- ses économiques ni de tester la faisabilité des modèles mathématiques proposés –, que peut-on prétendre dire a priori ? Au minimum, qu’il faut que la rationalité prêtée à l’agent et la rationalité mise en œuvre par l’économiste soient congruentes. La rationalité de l’économiste, par sa mise en œuvre même, ne doit pas entrer en contradiction avec ce qu’il dit de la rationalité des agents. En un mot, le discours scienti- fique – économique mais aussi sociologique ou anthropologique – devra veiller à ne pas s’invalider lui-même en prêtant, par exemple, aux hommes une rationalité que la mise en œuvre même du discours scientifique contredirait. Nous retrouvons là l’a priori réflexif comme congruence entre ce qui est dit de X et l’acte même de le dire. Or, si nous revenons brièvement à Simon, il apparaît qu’il pense la rationalité de l’agent comme entièrement déterminée, et cela, qu’il se réfère au modèle de l’intelligence artificielle – dans les an- nées 1960 – ou au modèle évolutionniste, plus ou moins lamarckien – dans les années 1980. C’est ce déterminisme que souligne Alain Boyer qui, à propos de la conception de Simon, écrit :

L’agent « se satisfaisant » paraît ne pouvoir être autre chose qu’un automate suivant des règles ou des routines, incapable à la limite de tout regard critique et réflexif sur les routines en question. 25

Cette conception déterministe est aussi stigmatisée avec ironie par John Searle :

25. A. Boyer, « La rationalité simonienne est-elle satisfaisante ? », Cahiers d’économie politique, n° 24-25, Frydman Roger dir., Quelles hypothèses de ra- tionalité pour la théorie économique ?, 1994, p. 165.

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Herbert Simon […] dit que nous disposons d’ores et déjà de machines pensantes. Point n’est besoin d’attendre l’avenir : les ordinateurs digitaux existants pensent déjà, comme vous et moi. Dire que pendant des siècles, les philosophes se sont posé la question de savoir si une machine peut penser, et qu’aujourd’hui, Carnegie-Mellon a des machines qui pensent ! 26

Or l’application de l’a priori réflexif ici peut permettre de mon- trer qu’une théorie déterministe de la rationalité humaine est impos- sible parce qu’elle est pragmatiquement contradictoire et donc autoré- futante. Le scientifique qui fait des hypothèses sur la rationalité humaine doit pouvoir rendre compte de sa propre construction ra- tionnelle, qui ne doit pas apparaître comme une exception à sa théorie de la rationalité. Or, si nous posons la rationalité comme entièrement déterminée par un environnement ou une histoire contingente, nous ne pouvons prétendre à l’universalité de notre proposition, puis- qu’elle sera elle aussi produit de l’environnement contingent. De même si nous envisageons la rationalité qu’en termes de routines ou d’automatismes préprogrammés, alors le discours scientifique doit se penser lui aussi comme routine et automatisme. Or non seulement Simon, lorsqu’il parle de la science économique, ne prétend jamais que c’est une succession de routines, mais encore s’il le faisait, il ren- drait son activité et son discours vains. Nous pouvons également, à partir de ce modèle d’application de l’a priori réflexif, comprendre pourquoi d’autres théories sur « la rationalité humaine » sont tout aussi impossibles : ainsi réduire la rationalité humaine à un pur calcul d’intérêt strictement individuel – cas fréquemment envisagé en éco- nomie – revient à prétendre, en même temps, que le discours scientifi- que, qui affirme cette proposition, est lui aussi le produit du pur inté- rêt individuel ; ce faisant, il n’a aucune valeur d’universalité et nous n’avons pas à discuter ni à argumenter avec quelqu’un qui, implicite- ment, ne fait qu’exprimer une préférence ou un intérêt individuel. Bref, multiples sont les dispositifs et les thèses que l’on peut évaluer à partir de la prise en vue de la congruence entre ce qui est dit et l’acte même de le dire, entre ce que Fichte appelait le Sagen et le Tun.

26. J. Searle, Du cerveau au savoir, Paris, Hermann, 1985, p. 39. Carnegie- Mellon est l’université où travaillait Simon sur l’intelligence artificielle.

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Au terme de ce parcours, il est loisible de faire saillir les traits les plus marquants de la pensée économique de Fichte. Si, comme nous l’avons vu dans notre première partie, l’organisation du marché et des échanges en général participe d’une vision franchement étatique et protectionniste, il n’en demeure pas moins que cet étatisme n’a d’autre but que la préservation de la liberté. En effet, comme nous l’avons montré dans notre deuxième partie, l’interventionnisme de l’État a pour fondement la théorie juridique de la propriété comme espace de liberté. Si communisme fichtéen il y a, il s’agit d’un com- munisme de la liberté, conçu comme répartition des sphères d’action. Là est sans doute l’un des traits les plus originaux de Fichte puisque la mise en commun propre à la notion de communisme ne repose pas sur l’idée d’une égalité stricte entre les citoyens, mais bien plutôt sur l’idée de la liberté de chacun d’entre eux. L’étatisme a paradoxalement ici pour fondement une certaine forme d’individualisme. En un mot, toujours plus de liberté égale toujours plus d’État. Par-delà cette connexion, inhabituelle dans l’histoire de la pensée économique et juridique, l’analyse de la relation entre le marchand et le philosophe chez Fichte esquisse, peut-être, la possibilité d’une troi- sième voie, susceptible de dépasser la ruineuse et stérile alternative entre une ancienne philosophie, reine des sciences qui les déduirait toutes en leur contenu les plus particuliers, et, à l’extrême inverse, une actuelle spécialisation, signifiant à terme la dissolution de la philoso- phie en une multitude de sciences supposées exactes, les mathémati- ques, la physique, puis la sociologie, l’économie, ou encore, comme le souhaitait Austin, la linguistique. Pour Fichte, le philosophe n’est pas condamné à être soit omniscient, soit autophage, mais il peut, en met- tant en lumière les règles immanentes au discours qui prétend à la vérité, participer à l’élaboration commune du savoir et par là à l’humanité.

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LEÇONS DE CHOSES. L’INVENTION DU SAVOIR ÉCONOMIQUE PAR SES PREMIERS PROFESSEURS : ANTONIO GENOVESI ET CESARE BECCARIA

Résumé :

Philippe AUDEGEAN °

C’est en territoire italien, à l’université de Naples, qu’est créée la toute première chaire d’économie, inaugurée en 1754 par Antonio Genovesi. La seconde chaire ita- lienne est inaugurée en 1769 à Milan par Cesare Beccaria. Ces professeurs doivent répondre à une exigence de justification et de définition : pourquoi un nouveau savoir, et quelle est sa compétence ? Le savoir économique apparaît alors comme la première des « sciences humaines » qui n’ait pas vocation à interpréter des textes, puisqu’elle se donne pour tâche d’analyser des choses. À l’ère de l’herméneutique succède celle de l’anthropologie. En ce sens, l’économie prolonge un geste déjà tenté par le droit natu- rel moderne, qui avait voulu soustraire la science du droit au règne des textes. Mais en prolongeant ce geste, elle veut aussi dépasser cette discipline, comme une jeune science qui non seulement pallie les imperfections de son aînée, mais prend définiti- vement sa relève.

Mots-clés : Italie des Lumières, enseignement économique, économie politique, droit naturel, anthropologie

1. Introduction : brève histoire des premières chaires universi- taires de science économique

1. 1. Antonio Genovesi : un « métaphysicien » devenu « marchand » (1754)

L’ouvrage intitulé Delle lezioni di commercio, o sia d’economia civile pu- blie la matière d’un cours tenu à partir de 1754 à l’université de Na-

° Université Rennes 2 - Haute Bretagne.

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ples 1 , où l’abbé Genovesi (1713-1769) a fait toute sa carrière. D’abord professeur de métaphysique (1741-1744), et après de vains efforts en vue d’obtenir une chaire de théologie, il devient titulaire de la chaire d’éthique en 1745 ; neuf ans plus tard, il est promu à une chaire nou- vellement et spécialement créée pour lui 2 , et portant l’intitulé : « di

1. La première édition ne paraît à Naples qu’en 1766 (avec la date de 1765) pour la première partie du cours (correspondant au premier semestre de l’année universitaire), et 1767 pour la seconde partie. Entre-temps, de nombreuses évolutions ont scandé l’histoire du texte d’abord prononcé en chaire, dont l’une des toutes premières versions nous est connue par un

manuscrit intitulé Elementi di commercio, portant la date de juin 1757 (fin de la première partie) et de juin 1758 (fin de la seconde), et conservé à la Bi- bliothèque nationale de Naples. Cet état ancien d’un texte publié presque

dix ans plus tard permet de prendre la mesure de l’évolution de la pensée

de Genovesi au cours des dernières années de sa vie. De son vivant parais- sent différentes autres éditions (Milan, 1768, texte établi par l’un de ses étudiants ; même texte repris dans l’édition de Bassano, avec la double in- dication de Bassano et Venise, 1769) ; la plus conforme aux vœux de l’auteur est la deuxième édition napolitaine parue en 1768 (vol. I) et 1770 (vol. II), revue et augmentée par Genovesi lui-même. Sous le titre abrégé Lezioni, toutes nos citations de ce texte renverront à cette édition, et seront suivies respectivement des numéros de la partie (ou du volume), du cha- pitre, et du paragraphe. Pour tout ce qui concerne les différentes versions, éditions, et traductions des Lezioni, voir F. Venturi, « Le Lezioni di Commer- cio di Antonio Genovesi. Manoscritti, edizioni e traduzioni », Rivista storica

italiana, vol. LXXII, 1960, fasc. 3, p. 511 et suiv. Le texte publié par P. Custodi dans Scrittori classici italiani di economia politica : Parte moderna, Milan, G. G. Destefanis, 1803-1805, réimpression anastatique : Rome, Biz- zarri, 1966, vol. VII-X, tout comme celui publié par F. Ferrara dans Bibliote- ca dell’economista, Turin, 1850-1869, prima serie, vol. III (1851), est celui de Bassano ; une réimpression anastatique de l’édition de Milan a été publiée à Varèse, Edizioni Lattiva, 1977. Plus récemment, les textes économiques

de Genovesi ont fait l’objet de nouvelles éditions : A. Genovesi, Scritti

economici, éd. M. L. Perna, Naples, Istituto italiano per gli studi filosofici, 1984 ; Dialoghi e altri scritti. Intorno alle « Lezioni di commercio », éd. E. Pii, Naples, Istituto italiano per gli studi filosofici, 1998 ; Delle lezioni di commercio o sia di economia civile con elementi del commercio, éd. M. L. Perna, Naples, Istituto italiano per gli studi filosofici, 2005.

2. Les circonstances qui ont présidé à la fondation de la première chaire d’économie sont bien connues ; on renvoie au récit de F. Venturi, Settecento riformatore, vol. I, Da Muratori a Beccaria, Turin, Einaudi, 1969, chap. 8 : « La Napoli di Antonio Genovesi », p. 523-644. Pour une histoire des chaires italiennes de leur fondation jusqu’au XIX e siècle, se reporter à Le cattedre di

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commercio e di meccanica » 3 . Une version augmentée de la leçon inau- gurale prononcée le 5 novembre 1754 paraît dès 1756 sous forme de morceaux choisis, puis l’année suivante sous le titre : Ragionamento sul Commercio in universale 4 . Cette chaire a pour origine une initiative privée, une opération de mécénat. Bartolomeo Intieri, entrepreneur foncier qui aspire à une collaboration avec le pouvoir des Bourbons, la finance aux trois condi- tions suivantes : elle sera inaugurée par Genovesi, l’enseignement sera délivré en italien, elle ne sera jamais occupée par un membre du cler- gé régulier. La chaire est placée dans la faculté de philosophie, qui regroupe les disciplines théoriques (logique, métaphysique, éthique, histoire, éloquence, géométrie, algèbre, physique, mécanique, histoire naturelle), et donc propédeutiques à l’acquisition des savoirs techni- ques (droit, médecine, théologie) ; cependant, elle y occupe une posi- tion autonome et se donne un objet technico-scientifique.

economia politica in Italia. La diffusione di una disciplina « sospetta » (1750- 1900), M. M. Augello, M. Bianchini, G. Gioli, P. Roggi dir., Milan, Franco Angeli, 1988. Sur la première chaire (napolitaine), voir la contribution de F. Di Battista, « Per la storia della prima cattedra universitaria d’economia. Napoli 1754-1866 », ibid., p. 31-46 ; sur la deuxième chaire (milanaise), voir celle de M. Bianchini, « Una difficile gestazione : il contrastato inserimento dell’economia politica nelle università dell’Italia nord-orientale (1769- 1866). Note per un’analisi comparativa », p. 47-92. La situation française a fait l’objet d’un numéro de la revue Œconomia : Les problèmes de l’institutionnalisation de l’économie politique en France au XIX e siècle, n° 6, 1986 ; voir notamment J. Hecht, « Une héritière des Lumières, de la physiocratie, et de l’idéologie : la première chaire française d’économie politique (1795) », p. 5-48.

3. Que les consciences du temps ne fussent que médiocrement préparées à cette nouvelle cartographie du savoir, en témoigne cette lettre souvent ci- tée de Genovesi lui-même, à Romualdo Sterlich, du 23 février 1754 : « Ma che direte voi quando udirete che il vostro metafisico è vicino a divenir mercatante ? O le risa ! Pur è così. […] Aspettatevi allora delle belle lezioni sullo zucchero, sul cacao, ed altre tali saporitissime cose », A. Genovesi, Scritti, Turin, Einaudi, 1977, p. 246.

4. Le texte sert de préface au premier des trois volumes réunis sous le titre du principal des textes traduits (par Pietro Genovesi, frère d’Antonio), et annotés par Genovesi : J. Cary, Storia del commercio della Gran Bretagna, Naples, Benedetto Gessari, 1757, vol. I, p. VII-CVIII ; ces volumes contiennent également d’autres textes de Genovesi, destinés à reparaître dans les Lezioni.

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Intieri lui assigne pour objet : a) le savoir mécanique appliqué à l’agriculture ; b) les échanges commerciaux qui ont pour base et condition les produits du sol. Elle devra donc enseigner : a) les techniques de la production agricole ; b) la science du commerce qui a pour objet les échanges et la transformation des produits agricoles :

répartition des classes sociales et problèmes de population, utilité des arts et problème du luxe, circulation de la monnaie, etc. Au fil de l’évolution de ses lectures et des transformations du contexte (no- tamment la famine de 1763-1764, qui détermine Genovesi à se pro- noncer en faveur de la liberté du commerce des grains 5 ), le premier professeur d’économie infléchit la définition même de sa tâche et de sa fonction. Peu à peu, il abandonne le terme de mécanique, puis marginalise celui de commerce ; dès 1756, il a recours à l’expression peut-être inédite en italien de « scienza Economica » ; au moment de publier ses cours, il forge enfin le néologisme d’economia civile 6 .

5. Son adhésion à la thèse libériste se manifeste par la publication de

l’Agricoltore sperimentato, de C. Trinci (Naples, 1764), puis des Riflessioni sull’economia generale de’ grani (Naples, 1765), traduction de la Police des grains de Herbert (Berlin, 1755).

6. Sur l’histoire du passage de la notion de commerce à celle d’économie politique en France, voir J.-C. Perrot, « Économie politique », Handbuch politisch-sozialer Grundbegriffe in Frankreich 1680-1820, Munich,

R. Oldenbourg Verlag, 1988, Heft 8, p. 51-104, repris dans Une histoire intel-

lectuelle de l’économie politique, XVII e -XVIII e siècle, Paris, Éditions de l’EHESS,

1992, p. 63-95 ; sur les relations complexes qui se nouent au XVIII e siècle dans les territoires germaniques entre les mots Ökonomie et Polizei, voir

K. Tribe, Governing Economy. The Reformation of German Economic Discourse,

1750-1840, Cambridge, University Press, 1988, particulièrement chap. 2 et

3 ; sur le néologisme d’economia civile, voir E. Pii, Antonio Genovesi. Dalla politica economica alla « politica civile », Florence, Olschki, 1984. Sur l’évolution du « langage » de Genovesi dans le contexte des débats napoli- tains sur le commerce (pratique éthique d’aide mutuelle qui requiert édu- cation et vertu vs manifestation mécanique du désir naturel de s’enrichir), voir R. Bellamy, « Da metafisico a mercatante. Antonio Genovesi and the development of a new language of commerce in eighteenth-century Naples », The Languages of Political Theory in Early Modern Europe,

A. Pagden dir., Cambridge, University Press, 1987, p. 277-299.

1. 2. La question du primato italiano

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Avant 1754, l’économie n’était nulle part en territoire italien une dis- cipline universitaire. Tout au plus relève-t-on, à Naples, la présence depuis le début du XVIII e siècle d’un enseignement très marginalement économique dans l’intitulé confus d’une chaire appartenant à la fa- culté philosophique : « Etica, Economica, e Politica alternativamente » 7 . Y a-t-il une primauté italienne en matière d’enseignement éco- nomique ? La chaire napolitaine est souvent présentée comme la pre- mière chaire européenne d’économie politique 8 . Elle succède pourtant à deux chaires de sciences camérales simultanément instituées par Frédéric Guillaume I er de Prusse en 1727 à Halle et à Francfort-sur- l’Oder 9 . Mais cette antériorité germanique a été contestée. Les colon- nes des Basler Nachrichten se sont fait l’écho du débat opposant Giulio Landmann et Roberto Michels. Ce dernier a soutenu que l’intitulé « Économie et sciences camérales » désignait encore un enseignement bariolé, mal défini, regroupant sans cohérence les normes de police, la

7. G. G. Origlia Paolino, Istoria dello Studio di Napoli, Naples, Giovanni di Simone, 1753-1754, II, p. 235.

8. À titre d’exemple, voir J. Robertson, « The Enlightenment above national context : political economy in eighteenth-century Scotland and Naples », Historical Journal, vol. XL, n° 3, 1997, p. 667-697, particulièrement p. 688, et M. L. Perna, « Antonio Genovesi », Dizionario biografico degli italiani, vol. LIII, 1999, p. 150.

9. À Halle, S. P. Gasser fut chargé d’un enseignement portant l’intitulé « Oeconomie, Policey und Cammersachen » intégré dans la faculté de droit ; ses cours furent publiés sous le titre Einleitung zu den Oeconomischen, Politischen und Cameral-Wissenschaften (Halle, 1729) ; leur contenu porte es- sentiellement sur des questions d’administration domaniale. À Francfort- sur-l’Oder, J. C. Dithmar fut nommé titulaire d’une chaire de « Kameral- Ökonomie und Polizeiwissenschaft » ; le texte de ses cours fut également publié (Einleitung in die Oeconomische-Policey und Kameral-Wissenschaften, Francfort-sur-l’Oder, 1731), et couvre un objet plus vaste : manufactures urbaines, formes de propriété, ordre social, finances publiques. Sur ces chaires et leurs titulaires, voir K. Tribe, Governing Economy, op. cit., p. 42- 44. Sur la tradition caméraliste, voir aussi id., « Cameralism and the science of government », Journal of Modern History, vol. LVI, n° 2, 1984, p. 263-284, ainsi que l’étude plus ancienne de P. Schiera, Dall’arte di gover-

no alle scienze dello stato. Il cameralismo e l’assolutismo tedesco, Milan, Giuffrè,

1968.

61

comptabilité d’État, le droit administratif et les techniques agricoles ; il concluait que le premier enseignement véritablement économique au sens moderne du mot a donc été délivré à Naples par Genovesi 10 .

1. 3. Cesare Beccaria : du droit pénal à l’économie publique (1769)

La seconde chaire italienne 11 est milanaise. Après le succès des Délits et des peines (1764), Cesare Beccaria cherche un emploi public dans l’administration milanaise alors sous domination autrichienne. Les discussions et négociations avec le pouvoir en place aboutissent à la création d’une chaire universitaire que Beccaria occupe pendant deux ans (1769-1770), avant de devenir haut fonctionnaire du gouverne- ment (jusqu’à sa mort en 1794). La création de cette chaire s’inscrit dans le cadre plus général d’une réforme de l’université lombarde voulue par les Autrichiens. Cette chaire n’est pas instituée dans l’université de Pavie, mais dans les Scuole Palatine de Milan, sorte de « grande école » qui délivre un enseignement de type technico-juridique : pratique criminelle, droit provincial et municipal, éloquence grecque et romaine, médecine théorique et pratique, institutions impériales. La réforme lui ajoute diverses autres chaires : droit public, jurisprudence pratique, en 1770 ; dès 1769, elle y crée une chaire de scienze camerali e economiche, d’abord conçue sur le modèle de la chaire viennoise de sciences camérales créée en 1763 et occupée par Joseph von Sonnenfels. Cette chaire est confiée à Beccaria, dont le tout premier ouvrage avait porté sur la question des monnaies 12 , et qui s’était illustré par divers autres écrits dans ce domaine. Beccaria abandonne le terme de sciences camérales

10. Débat rapporté sans références plus précises par A. Mauri, « La cattedra di Cesare Beccaria », Archivio storico italiano, anno XCI, serie VII, vol. XX, 1933, p. 199-262.

11. Sur les circonstances qui ont présidé à la fondation de la seconde chaire d’économie, on renvoie à l’article cité d’A. Mauri ainsi qu’aux pages de F. Venturi, Settecento riformatore, vol. V : L’Italia dei lumi (1764-1790), Turin, Einaudi, 1987, t. I : La rivoluzione di Corsica. Le grandi carestie degli anni ses- santa. La Lombardia delle riforme, chap. 3 : « Gli uomini delle riforme : la Lombardia », p. 449-474.

12. [C. Beccaria], Del disordine e de’ rimedi delle monete nello Stato di Milano nell’anno MDCCLXII, Lucques, Giuntini, 1762.

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et adopte celui d’economia politica ou economia pubblica 13 . Dans son allo- cution inaugurale, prononcée le 9 janvier 1769, il ne manque pas de saluer « l’abbé Genovesi », qu’il présente comme le fondateur de la science économi- que en Italie. Cette Prolusione fait l’objet d’une publication immédiate 14 , à la différence des leçons proprement dites. Beccaria refuse en effet avec constance, jusqu’à sa mort, et malgré force sollicitations et prières,

13. Le décret de fondation de la chaire contient la dénomination de Scienze camerali, que le décret de nomination abandonne pour celle d’economia poli- tica ; Beccaria utilise de préférence dès l’allocution inaugurale et dans l’ensemble de son cours le terme d’economia pubblica. Cette modification terminologique est l’effet d’une suggestion faite à Beccaria : « Le Scienze, ch’Ella insegna, non sono meramente Camerali, sebben indirettamente poi sieno tutte proficue all’erario pubblico ; ma devono esse non meno servire per dare in- cremento alle fortune private, non che vantaggio alle comunità, abbracciando, ol- tre la polizia, relativamente alla coltivazione e conservazione delle arti, anche l’agricoltura, il commercio, la coltura de’ terreni, ecc. », lettre de Joseph Sper- ges à Beccaria, 27 mars 1769, dans Edizione nazionale delle opere di Cesare Beccaria, vol. V : Carteggio 1769-1794, éd. C. Capra, R. Pasta, et F. Pio Pon- golini, Milan, Mediobanca, 1996, p. 47. 14. F. Venturi, L’Italia dei lumi, loc. cit., rappelle que le texte est aussitôt traduit en anglais et en français et suscite des réactions mitigées. Pour la réception française, voir Discours de M. le Marquis César Beccaria Bonesana […], profes- seur royal de la chaire nouvellement établie par ordre de S. M. impériale pour le commerce et l’administration publique, prononcé à son installation dans les écoles Palatines, trad. J.-A. Comparet, Lausanne, François Grasset, 1769. Mais c’est la traduction publiée par les physiocrates, et due à L.-C. Bigot de Sainte-Croix, qui circule à Paris : voir « Discours prononcé le neuf janvier 1769, par M. le Marquis César Beccaria Bonesana à l’ouverture de la nou- velle chaire d’économie politique, fondée par S. M. l’Impératrice Reine dans les Écoles Palatines de Milan », Éphémérides du citoyen, ou Bibliothèque raisonnée des sciences morales et politiques, Paris, Didot, 1769, t. VI, p. 57-152. Cette traduction est accompagnée de notes critiques abondantes et sévè- res ; elle avait été annoncée dans un article antérieur de la revue, « De la fondation d’une chaire d’économie politique, et de l’utilité de cette institu- tion », ibid., t. III, p. 159-181, qui se terminait déjà par une critique des er- reurs économiques commises par Beccaria dans Des délits et des peines. Ces notes sont rédigées par Dupont de Nemours, qui envoie ses commentaires à Beccaria et y joint deux livres : son édition des textes de Quesnay (le re- cueil Physiocratie) et son opuscule De l’origine et des progrès d’une science nouvelle. La Prolusione a récemment été traduite en français : M. G. Vitali- Volant, Cesare Beccaria (1738-1794) : Cours et discours d’économie politique, Paris, L’Harmattan, 2005, texte italien p. 127-136 et traduction p. 87-100.

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toute édition de ses notes de cours, qui ne sont donc pas publiées de son vivant, et dont, aujourd’hui encore, il n’existe aucune édition tota- lement fiable 15 .

2. Questions de méthode : contexte et justification

Dans quel contexte prennent place les leçons d’économie professées par Genovesi entre 1754 et 1769, puis par Beccaria entre 1769 et 1770 ? L’enquête historiographique a toujours procédé comme si on ne pou- vait donner qu’une seule réponse à cette question. On a en effet tou- jours interprété les idées économiques de Genovesi 16 et de Beccaria 17 à

15. Sous le titre Elementi di economia pubblica, ces notes sont publiées pour la première fois en 1804 par P. Custodi, Scrittori classici italiani di economia po- litica, op. cit., vol. XI et XII. La Prolusione se trouve dans le volume XII. Sous les titres abrégés Elementi et Prolusione, toutes mes citations de ces textes (suivies respectivement des numéros de la partie, le cas échéant du chapi- tre, et du paragraphe) renverront à cette édition, qui, faute de mieux, de- meure encore la plus fiable – avant la parution très attendue du volume III de l’Edizione nazionale delle opere di Cesare Beccaria, Milan, Mediobanca. 16. Sur Genovesi, outre les contributions importantes et déjà citées de F. Venturi, d’E. Pii, et de R. Bellamy, on mentionnera également : L. Villari, Il pensiero economico di Antonio Genovesi, Florence, Le Monnier, 1959 ; G. Galasso, « Il pensiero economico di Genovesi », Nuove idee e nuove arti del 700 italiano, Atti dei convegni dell’Accademia dei Lincei, 26, Rome, Edizioni dell’Accademia, 1977, p. 337-359, repris dans La filosofia in soccorso de’ go- verni : la cultura napoletana del Settecento, Naples, Guida, 1989, p. 401-429 ; E. Piscitelli, « Il pensiero degli economisti italiani nel Settecento sull’agricoltura, la proprietà terriera e la condizione dei contadini », Clio, vol. XV, fasc. 2, 1979, p. 245-292 ; F. Di Battista, « La storiografia su Geno- vesi oggi », Quaderni di storia dell’economia politica, vol. III, 1985, p. 277-296 ; M. Fatica, « Il lavoro come mediazione tra l’uomo “civile” e la natura : al- cuni problemi di “police” in Genovesi e nei suoi riferimenti culturali », Prospettive Settanta, vol. IX, 1987, p. 325-340 ; V. Ferrone, I profeti dell’illuminismo (1989), Bari, Laterza, 2000, 2 e partie, chap. 3 ; J. Robertson, « The enlightenment above national context », op. cit. ; M. L. Perna, « L’universo comunicatico di Antonio Genovesi », Editoria e cultura a Napo- li nel XVIII secolo, A. M. Rao dir., Naples, Liguori, 1998, p. 391-404 ; L. Bruni et R. Sugden, « Moral canals : trust and social capital in the work of Hume, Smith and Genovesi », Economics and Philosophy, vol. XVI, n° 1, 2000, p. 21- 45 (sur Genovesi, p. 35-43) ; P. Audegean, « Des leçons sur le sucre et sur

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partir du seul contexte des discussions européennes sur la « science du commerce » et sur l’économie politique naissante. Leur enseigne- ment n’aurait été qu’une manière de prendre position sur un certain nombre de thèmes et de problèmes débattus en Italie et sur la scène européenne 18 . Certes, ni l’un ni l’autre ne se privent de le faire. Tant

le cacao. Antonio Genovesi, premier professeur d’économie », Généalogie des savoirs juridiques contemporains : le carrefour des Lumières, M. Xifaras dir., Bruxelles, Bruylant, à paraître. 17. La bibliographie sur Beccaria économiste est mince. Son œuvre est cepen- dant mentionnée dans diverses histoires de la pensée économique ; on re- tiendra surtout les analyses très élogieuses de J. A. Schumpeter, Histoire de l’analyse économique (1954), Paris, Gallimard, 1983, qui salue en Beccaria « l’Adam Smith italien » (t. I, p. 256 ; à la p. 257, Smith devient même le « Beccaria écossais » ; pour les autres références à Beccaria, voir l’index) ; voir aussi T. W. Hutchison, Before Adam Smith : the Emergence of Political Economy, Oxford, B. Blackwell, 1988 (voir index) ; et plus spécifiquement :

D.

Parisi Acquaviva, Il pensiero economico classico in Italia (1750-1860). Crite-

ri

definitori ed evoluzione storica, Milan, Vita & Pensiero, 1984 ; A. Quadrio

Curzio dir., Alle origini del pensiero economico in Italia, vol. II : Economia e is-

tituzioni : il paradigma lombardo tra i secoli XVIII e XIX, Bologne, il Mulino, 1996. Divers articles ont également tenté d’éclairer le contenu doctrinal des cours d’économie de Beccaria. Outre celui, déjà cité, d’A. Mauri, ainsi que le passage également cité du livre de F. Venturi, il faut signaler :

M. Romani, « Beccaria economista », Atti del convegno internazionale su Ce-

sare Beccaria, Turin, Memorie dell’Accademia delle Scienze di Torino, Classe di

Scienze Morali, IV e série, n° 9, 1966, p. 241-251, repris dans Aspetti e problemi

di storia economica lombarda nei secoli XVIII e XIX. Scritti riediti in memoria, Mi-

lan, Pubblicazioni della Università Cattolica del Sacro Cuore, 1977,

p. 431-442 ; P. D. Groenewegen, « Turgot, Beccaria and Smith », Altro Polo -

Italian Economics Past and Present, P. D. Groenewegen et J. Halévy dir., Sid- ney, University of Sidney, 1983, p. 31-78 ; S. Hotta, « Quesnay or Hume :

Beccaria between France and Britain », Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, vol. CCXLV, 1986, p. 457-465 ; D. M. Klang, « Cesare Beccaria and the clash between jurisprudence and political economy in eighteenth cen- tury Lombardy », Canadian Journal of History, vol. XXIII, n° 3, décem- bre 1988, p. 305-336 ; G. P. Massetto, « Economia e pena nell’opera del Bec- caria », Cesare Beccaria tra Milano e l’Europa, Milan-Rome-Bari, Cariplo- Laterza, 1990, p. 279-328, repris dans Saggi di storia del diritto penale lombar- do (sec. XVI-XVIII), Milan, LED, 1994 ; P. L. Porta, « Le lezioni di economia di Cesare Beccaria », Cesare Beccaria tra Milano e l’Europa, op. cit., p. 356-370. 18. L’enseignement de Genovesi comme celui de Beccaria ont également pu être interprétés à partir de leur contexte économique, celui de Naples et de l’Italie des années 1750-1760, puis celui de la Lombardie et de l’Italie des

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du point de vue des réformes politiques que des dilemmes théoriques et des méthodes d’analyse, Genovesi, puis surtout Beccaria savent prendre place et rang dans les débats du temps, avec une élégance qui force l’admiration des historiens de l’analyse économique. Il existe pourtant une autre réponse possible à la question du contexte susceptible d’éclairer l’intention théorique de Genovesi et de Beccaria. Ce contexte est formé par la disposition relative et les do- maines de compétence des disciplines universitaires. L’enseignement économique doit en effet conquérir sa place dans la répartition des savoirs ; il doit définir son objet, distinguer son rôle, s’attribuer une compétence spécifique. Les idées économiques de Genovesi et de Bec- caria prennent place dans un contexte où elles n’avaient aucune place, et où elles doivent donc d’abord définir cette place même. C’est pour- quoi on ne peut pas se contenter de les interpréter à la lumière du seul contexte des discussions économiques ; il faut également tenter de saisir la nature polémique et conflictuelle du rapport institutionnel et épistémologique qu’elles entretiennent avec les autres savoirs et dis- ciplines du temps. Ces idées doivent sans doute être étudiées comme autant de prises de position, mais moins dans l’espace théorique d’une discussion européenne que dans un contexte institutionnel dé- fini par un certain mode de répartition des savoirs. Comment Geno- vesi, puis Beccaria, nouveaux titulaires d’un enseignement inédit, conçoivent-ils la place et la fonction du savoir qu’ils dispensent ? Pour tenter d’éclairer l’intention théorique des premiers profes- seurs de science économique, on propose donc de faire appel à la pro- blématique de la justification 19 . Au moment de donner sa place institu-

années 1760 ; mais cette approche historique n’a jamais fait l’objet d’analyses systématiques, à la notable et remarquable exception des pages déjà mentionnées du Settecento riformatore de F. Venturi, qui ne néglige d’ailleurs pas pour autant le contexte théorique des discussions européen- nes. 19. Cette problématique est inspirée des travaux d’A. O. Hirschmann, Les passions et les intérêts. Justifications politiques du capitalisme avant son apogée (1977), Paris, PUF, 1980. Mais notre projet est plus modeste : nous n’étudions pas la justification d’une société nouvelle, mais seulement d’un savoir nouveau. Pour une présentation du problème en ce qui concerne le « savoir moral », voir J. Habermas, Vérité et justification (1999), Paris, Gal- limard, 2001, III, 6 : « Justesse ou vérité. Le sens de la validité déontologi- que des jugements moraux et des normes », et sur la portée « pratique »

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tionnelle et didactique à un savoir naissant, les nouveaux « maîtres » vont en effet se donner pour tâche de justifier le contenu et la méthode de leur enseignement. Cette préoccupation va prendre plusieurs for- mes : justification scientifique, justification technique, justification morale. Il s’agit de montrer que les décisions politiques en matière économique peuvent être fondées sur des règles scientifiques, qu’elles le doivent, puisque plus elles le seront, plus elles augmenteront la prospérité de l’État, et qu’elles le peuvent enfin en un autre sens, puis- que même lorsqu’elles le seront, elles n’encourageront pas les vices privés et ne porteront pas atteinte aux bonnes mœurs. La difficulté ne consiste d’ailleurs pas tant à fonder par trois fois cette prétention qu’à prouver d’un seul tenant conceptuel la possibilité de cette triple al- liance : il se pourrait en effet que l’économie soit vraie, et d’autre part utile, et enfin vertueuse, mais comment peut-elle être à la fois vraie, et utile, et vertueuse ? Ces trois lignes argumentatives s’entremêlent ainsi, à des degrés divers, dans les leçons de Genovesi et de Beccaria. Mais elles servent également un autre souci de justification, qui traverse les trois autres, et qui vise plus généralement à justifier l’existence même du nouvel enseignement comme enseignement sé- paré. Il s’agit de rendre acceptable l’idée qu’une nouvelle discipline s’approprie la matière désignée par les termes successifs de « commerce » et d’« économie civile » (Genovesi), puis d’« économie publique » et d’« économie politique » (Beccaria). L’essentiel de cette argumentation s’intègre dans le projet de justification scientifique, qui montre comment il est aujourd’hui devenu possible d’élever au rang de science une connaissance ayant pour objet le particulier et autrefois abandonnée à une expérience aveugle et non cumulative. Cependant, cette revendication n’est nullement propre aux penseurs italiens, qui en empruntent le style et la manière à Forbonnais, Mirabeau, et Ques- nay. Elle a d’ailleurs fait l’objet d’études importantes et abondantes 20 . On poursuivra ici un autre objectif, en posant une question plus restreinte : comment Genovesi et Beccaria justifient-ils l’extériorité des questions économiques au domaine de