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Gaëtan Lafrance

Épilogue de Jean-Marc Carpentier

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La boulimie énergétique, suicide de l’humanité?

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Données de catalogage avant publication (Canada)

Lafrance, Gaëtan

La boulimie énergétique, suicide de l’humanité? Comprend des réf. bibliogr. ISBN 2-89544-029-8

1. Énergie – Consommation. 2. Ressources énergétiques. 3. Énergie –

Consommation – Histoire. 4. Énergie – Consommation – Prévision.

5. Politique énergétique. 6. Ressources naturelles – Gestion. I. Titre.

HD9502.A21.33 2002

333.79 C2002-941684-1

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Gaëtan Lafrance

Épilogue de Jean-Marc Carpentier

La boulimie énergétique, suicide de l’humanité?

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Révision linguistique: Robert Paré Impression: AGMV Imprimeur inc.

© Éditions MultiMondes 2002 ISBN 2-89544-029-8 Dépôt légal – Bibliothèque nationale du Québec, 2002 Dépôt légal – Bibliothèque nationale du Canada, 2002

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Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – gestion SODEC.

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Remerciements

C e livre est dédié à ceux qui m’ont mis au monde professionnel- lement, Brian, Jacques et Fernand, ainsi qu’à ceux qui ont donné

vie à ce contenu, les étudiants et les collègues du cours Énergie. Un merci tout spécial à Jean-Marc Carpentier qui m’a aidé à établir un fil conducteur suffisamment original pour en faire un livre.

Ce livre a été rendu possible grâce au soutien à la recherche continu de différents organismes subventionnaires. J’en profite pour remercier plus particulièrement Hydro-Québec: une partie de la réflexion sur le comportement des consommateurs découle de travaux de recherche subventionnés par la société d’État. En très grande partie, c’est grâce à des fonds cumulés par cet organisme que les frais d’édition de base ont été couverts. C’est aussi grâce à diverses discussions avec ceux et celles qui m’ont soutenu au fil du temps que ma pensée a évolué. Je pense en particulier à Serge, Luc, Lise, Roger et Yves, ainsi qu’à mes collaborateurs techniques, assis- tants et secrétaires. Bien sûr, une pensée pour mes proches, parti- culièrement la dernière venue, Amélie, et tous ceux qui suivront.

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Avant-propos

A u moment de son assermentation comme président des États- Unis, en novembre 1996, Bill Clinton fit une déclaration dont

il ne soupçonnait probablement pas toute l’ampleur: «Le XX e siècle

a été celui des Américains», lançait-il en jouant de l’habituel patrio- tisme chauvin de ses compatriotes.

Le siècle des Américains?

En oubliant le maquillage politicien et triomphant de ce genre de discours, il faut admettre que le président, qui a eu le privilège de diriger son pays jusqu’au changement de millénaire, avait de quoi pavoiser. Au moment de sa déclaration, son pays était le plus puis- sant du monde depuis 50 ans déjà. Et ce n’est pas fini, à en juger par les performances économiques exceptionnelles enregistrées aux États-Unis en cette fin de siècle. Un rapport récent de l’OCDE (Mackinsey, 1999) montre en effet que les États-Unis ont créé plus d’emplois que l’Europe depuis 1980. Et malgré les idées reçues, les nouveaux emplois américains sont en majorité des postes qualifiés et bien payés.

Ralentissement économique ou pas, avec ou sans terrorisme, le nouveau siècle devrait confirmer la suprématie américaine dans la plupart des orientations qui ont un impact sur les activités de la planète. Certes, chaque bloc compte dans la balance des choix plané- taires, mais, pendant un bout de temps encore, la présence améri- caine demeurera incontournable lorsqu’on discutera de «vraies choses» ou lorsque le «progrès» sera en jeu.

Cette situation n’est pas acceptée partout dans le monde. Pour plusieurs, la suprématie américaine se fait sur le dos des autres. Inconscience et insolence, responsabilité et liberté sont souvent confondues au point de donner lieu à des actes extrêmes. Il faut dire que l’exaspération est souvent partagée par la majorité des

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citoyens du monde quand les États-Unis se butent, opposent leur veto, s’élèvent contre une pensée en apparence favorable au bien de l’humanité. Par exemple, le 11 septembre, l’administration Bush venait tout juste d’annoncer au monde de façon percutante que son gouvernement ne signerait pas les accords de Kyoto sur le change- ment climatique. Les États-Unis avaient leur propre programme; que les autres s’ajustent! À la place, George W. Bush promettait la pros- périté, notamment grâce à une politique énergétique fortement axée sur l’offre, et non sur la maîtrise de la consommation.

Illusion? Naïveté? Inconscience? Égoïsme? L’histoire le dira. N’em- pêche que les deux derniers présidents américains n’ont pas tout à fait tort quand ils affirment que leur peuple a contribué à vaincre la pauvreté et la rareté à un niveau jamais atteint dans l’histoire de l’humanité. Et on imagine mal la suite du progrès sans la participa- tion active de l’Amérique du Nord. Par effet d’entraînement, tous les peuples de la Terre ont donc profité des activités économiques et scientifiques américaines.

Malgré les inégalités toujours présentes, force est d’admettre que le siècle qui vient de se terminer a été déterminant sur au moins trois tableaux: le confort des humains a été grandement amélioré, l’humanité a réussi à maîtriser la nature comme jamais elle ne l’avait fait auparavant et la servitude à l’égard de l’énergie a été réduite de façon considérable grâce à l’invention du moteur à combustion et de l’électricité.

Si l’on reproche à ce genre de discours de véhiculer des postu- lats qui ne s’adressent qu’aux Occidentaux, le changement de millé- naire est tout de même une occasion propice pour faire de tels bilans. Ainsi, de tous les coins du monde d’autres déclarations sont venues souligner l’impact de groupes d’individus sur l’évolution du siècle. Des associations, des disciplines, des professions, dont la plupart n’existaient pas au siècle précédent, ont fait valoir que leurs membres avaient porté les connaissances et les idées à un niveau sans précédent.

Les capitalistes, forts de leur victoire sur les socialistes, vantent les vertus de la mondialisation des marchés. «Le monde industria- lisé jouit d’une abondance inégalée, d’une pléthore de biens et de

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Avant-propos

services, s’empressent-ils de noter. Et malgré le fonctionnement imparfait de l’économie, les prix des biens et des services n’ont cessé de baisser dans les dernières décennies. D’ailleurs, la capa- cité mondiale de production n’est-elle pas en surplus, y compris pour les produits primaires?»

«Pourquoi alors continuer à se serrer la ceinture, demandent pour leur part les humanistes? C’est à croire que l’économie est devenue une fin en soi et que plus personne ne pense au mieux- être de la société. Aurait-on eu cette croissance économique excep- tionnelle sans la mise en place de mesures sociales déterminantes qui ont créé une classe moyenne forte?» L’accès à l’éducation gratuite, le respect des droits de l’homme, la liberté d’expression, le droit de vote pour la femme sont, effectivement, des acquis auxquels peu de sociétés ont eu accès dans le passé.

Dans la foulée des humanistes, les démographes font valoir l’im- portance de la jeunesse et de l’urbanisation, mais surtout, ils rappel- lent les victoires de la médecine pour expliquer pourquoi la popu- lation mondiale est passée de 1,6 à 6 milliards d’humains en un siècle. Cette croissance est incroyable quand on la compare à la lente progression de l’humanité jusque-là. Mais pourquoi la science médicale a-t-elle tout à coup explosé? Cela ne laisse-t-il pas soup- çonner une cause beaucoup plus profonde à l’apparition de ces conditions gagnantes?

La science est omniprésente, à tel point qu’une grande partie de la population la croit infaillible. Les scientifiques rappellent qu’Einstein appartient au XX e siècle. Et l’homme a marché sur la Lune, ce qui est toujours un exploit: jamais un être terrestre n’avait ainsi défié les forces de la nature. Bien sûr, il existe des détracteurs pour rappeler que cette même science a permis la bombe atomique, l’énergie nucléaire et tout récemment la manipulation génétique. «Quand la science est capable de faire passer l’humanité de l’ère du feu à celle de l’atome et du gène, peut-on raisonnablement penser qu’un tel pouvoir soit sans risques? Qui sont ces nouveaux alchi- mistes qui veulent révolutionner l’ordre naturel?» entend-on souvent sur la scène médiatique.

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La boulimie énergétique, suicide de l’humanité?

Mais il ne faut pas s’arrêter à ces objections. L’homme a toujours eu peur du nouveau, comme il l’a montré au début des années 1970 face à la montée de l’ordinateur. Pourtant, qui pourrait dénigrer aujourd’hui la révolution des technologies de l’information et des communications (TIC)? Internet, nouvel éden contemporain, porte en lui la promesse d’un monde nouveau, plus démocratique et mieux informé. On aime croire que la croissance sans précédent de notre bien-être, depuis une vingtaine d’années, est liée principalement à ce bazar des TIC. Toute la recherche-développement actuelle devrait être concentrée sur les TIC, à en juger par les nouvelles priorités des pourvoyeurs de fonds dans les milieux universitaires. Grâce à la création du «village global», les théoriciens du «bond en avant» laissent miroiter qu’enfin un partage plus égalitaire des ressources planétaires profitera aux peuples les plus pauvres de la Terre.

Parfois, ce progrès continu donne l’illusion «d’une fin de l’his- toire», d’un triomphe définitif, éternel et sans partage de la démo- cratie à l’occidentale. Après tant de prouesses scientifiques et sociales, comment empêcher la montée d’une confiance inébran- lable en notre capacité de tout régler dans les délais requis? D’ailleurs, pourquoi s’intéresser au long terme, quand le seul examen de ce qui se produira pendant les prochaines années peut apparaître purement spéculatif? Des analyses à long terme ne peuvent que nous rappeler à quel point le monde a changé depuis 30, 50 ou 100 ans, et à quel point les prévisions passées ont pu manquer leur cible. Et que dire des événements du 11 septembre 2001, que per- sonne n’avait vus venir?

Face aux défis actuels, la réponse logique n’est-elle pas d’éviter de s’engager et, au contraire, d’envisager toutes les possibilités? Par opposition au discours des années 1960 et 1970, n’est-ce pas la pensée qui prévaut en ce début de siècle? L’énergie, par exemple. Au fur et à mesure qu’une forme d’énergie devient moins intéres- sante ou est épuisée, les lois du marché devraient jouer et permettre la solution technologique la plus appropriée. Ainsi, après les hydro- carbures conventionnels, le monde passerait aux sables bitumineux et aux autres formes de combustibles, avant de développer les éner- gies renouvelables et enfin, faute d’énergies traditionnelles, l’éner- gie atomique.

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Avant-propos

C’est là le pari de la nouvelle politique de George W. Bush.

Tous s’entendent pour dire qu’on ne peut tout prévoir, mais avons-nous les outils pour vaincre une éventuelle pénurie d’eau, le brusque changement climatique et la pauvreté chronique des popu- lations du Sud? L’organisation sociale et politique, si rodée soit-elle, comme aux États-Unis, est-elle vraiment sans faille? Comment expli- quer qu’un cafouillage dans le secteur électrique ait pu se produire en Californie, qui est normalement l’État étalon des Américains en matière d’avant-garde?

Certes, le long terme ne fait pas bouger les foules, mais une question fondamentale est tout de même soulevée: peut-on penser que le siècle qui commence sera semblable à celui qui vient de se terminer?

A-t-on vraiment tout dit sur les raisons qui ont permis cette croissance sans précédent de tous les facteurs qui touchent l’hu- manité? Au-delà de l’intuition, pourquoi le XX e siècle est-il attribué aux Américains, alors que le précédent avait été celui des Européens? Et si personne n’avait mis le doigt sur le facteur qui permet de comprendre le reste?

Quelques chiffres devraient cependant nous intriguer. Depuis l’arrivée des baby-boomers, le monde a consommé près de cinq fois plus de combustibles fossiles que tout ce que l’humanité avait consommé auparavant. Dans le dernier quart du XX e siècle, on a brûlé plus de la moitié des combustibles de l’histoire de l’humanité. Certes, la consommation d’énergie primaire par habitant tend à se stabiliser, mais cela veut dire aussi que la consommation de combus- tible augmentera au même rythme pendant encore plusieurs décen- nies, notamment à cause de la croissance démographique des pays en développement. En d’autres termes, si la tendance continue, pour chaque nouvel habitant que comptera la planète, la consommation d’énergie primaire augmentera au même rythme.

Comment se surprendre, dans ces conditions, de la reprise des discours alarmistes? Où cela va-t-il s’arrêter? Sommes-nous deve- nus trop énergivores? Doit-on stopper la croissance? Notre bouli- mie va-t-elle causer notre perte?

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C’est un scandale! s’exclament les groupes d’opinions de toutes tendances. Les pays industrialisés, les États-Unis en tête, bradent les ressources de la planète, sacrifiant les générations futures. Leur croissance se fait sur le dos des autres humains. Pire, l’effet de serre, conséquence directe de la trop grande consommation de combustibles, mène l’humanité tout droit à l’abîme.

Que l’on soit d’accord ou pas avec ce genre de discours alar- miste, il faut bien reconnaître que pour ce qui est de l’effet de serre, les choses ne vont pas s’arranger. Depuis une décennie environ, la part des combustibles fossiles (gaz, charbon et pétrole) augmente au détriment des énergies renouvelables et nucléaire. Pendant qu’on s’acharnait à dénoncer le barrage des Trois Gorges en Chine (17000 MW), la production annuelle de charbon en Asie augmentait de 260 millions de tonnes équivalent pétrole (tep) entre 1988 et 1998. C’est 15% de plus que la production totale de tous les barrages hydroélectriques de la planète, qui se situait à 226 millions de tep en 1998.

Tous ces humanistes, ces scientifiques, ces écologistes accusa- teurs de la myopie de nos dirigeants sont-ils condamnés à demeu- rer des incompris jusqu’au jour où une crise majeure éclatera? Et cette crise réglera-t-elle enfin le problème? Ou la vigilance à l’égard des politiques à la George W. Bush nous incitera-t-elle à sonner l’alarme maintenant, pendant que nous en avons encore les moyens? À moins que tous ces alarmistes ne se trompent royalement sur la capacité de l’être humain de faire face à de nouveaux défis…

Chose certaine, dans ce débat entre optimistes et incompris, l’indifférence n’est pas de mise. Le XX e siècle a néanmoins défini une équation qui doit susciter la curiosité et la réflexion: l’exploitation de la planète a permis à la population humaine, de passer de 1,6 à 6 milliards d’habitants en 100 ans. Sans vouloir être alarmistes, peut-on croire un tel rythme de croissance possible pour le futur? Par ailleurs, la solution est-elle vraiment technologique et écono- mique? La relation étroite entre évolution des sociétés et demande de ressources connaîtra-t-elle, dans le courant du XXI e siècle, un changement de tendance majeur, voire une rupture du système énergétique actuel?

xiv

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Avant-propos

Et que pense de tout cela le consommateur, décideur ultime? Peut-il modifier sa fâcheuse tendance à toujours vouloir consom- mer plus? Est-il rationnel dans ses choix de vie? À quel niveau peut se fixer son niveau de confort acceptable? Et puis les Japonais sont- ils plus efficaces que les Américains, sur le plan énergétique? Si oui, quels mérites ont-ils? Et pourquoi le XX e siècle a-t-il été celui des Américains?

En fait, on aurait tort de se baser sur une analyse tendancielle des décennies précédentes pour expliquer l’état du monde actuel et son évolution possible dans le siècle qui commence. Dans une équa- tion visant à expliquer les tendances lourdes qui ont permis une telle évolution de l’humanité, l’épisode baby-boomers est en effet une donnée temporelle aberrante. En d’autres mots, l’approche métho- dologique la plus élémentaire exige une analyse macro-historique des facteurs qui caractérisent la relation de l’humanité avec elle-même et avec sa planète. Afin d’amorcer une prise de conscience sur le sujet, nous vous proposons donc, dans la première partie de ce livre, un tour d’horizon de l’histoire du monde.

C’est, bien sûr, un grand défi, mais nous souhaitons, par cette revue rapide de l’histoire, faire ressortir, entre autres, l’inertie qui a caractérisé l’organisation humaine. L’histoire, en effet, semble montrer que nous sommes lents à bouger quand il s’agit de prendre des décisions collectives ou de trouver des façons nouvelles d’amé- liorer le bien-être du plus grand nombre. Ainsi, un retour en arrière nous permet de constater que le transport terrestre des marchan- dises n’a été réglé à la satisfaction des humains qu’avec la victoire des poids lourds sur le rail, c’est-à-dire il y a 20 ans environ. Mais, on le sait, la gestion des stocks à la limite (just in time) entraîne des situations conflictuelles entre les impératifs économiques et sociaux, d’une part, et les impératifs écologiques, d’autre part.

D’autres enseignements et problématiques conflictuelles sont également mis en évidence à travers quelques morceaux d’histoire décrivant les trois âges énergétiques de l’humanité: l’âge du bois et de l’énergie musculaire, celui du couple charbon-vapeur et, enfin, celui du pétrole. Cette approche en trois âges a deux avantages: d’abord, on peut voir l’évolution du monde sous l’angle de la préoccupation

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La boulimie énergétique, suicide de l’humanité?

constante de l’approvisionnement en ressources; ensuite, cette analyse énergétique nous permet de constater que le monde actuel est divisé en trois groupes évoluant selon ces trois âges de déve- loppement. À tout le moins, cette histoire du monde nous montre tout le chemin qu’ont encore à parcourir ceux qui vivent toujours à l’âge de l’énergie musculaire.

Dans la seconde partie du livre, une approche plus analytique de la situation actuelle permet d’esquisser quelques pistes pour l’avenir, sans verser dans l’angélisme. Il serait hors de propos ici de dresser un catalogue complet des stratégies et des technologies susceptibles de modifier le sort de l’humanité. Cet ouvrage a un objectif beaucoup plus modeste et vise simplement à faire réfléchir, à percer l’indifférence et à remettre à l’ordre du jour une équation de base que les dernières décennies semblent nous avoir fait oublier:

les relations entre les sociétés humaines et la nature ne peuvent se réduire à leur seule dimension économique ou sociale, car elles concernent aussi le fonctionnement particulier de l’humanité en tant qu’espèce biologique. Ce livre pose donc une question toute simple:

notre organisation politico-économico-sociale est-elle suffisamment robuste pour faire face à un changement de paradigme dans la gestion mondiale des ressources planétaires, et en particulier des ressources énergétiques?

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Table des matières

Avant-propos

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PREMIÈRE PARTIE – LES SERVITUDES DE LA PUISSANCE

1

À la recherche des ressources perdues

3

La vie aventureuse des Pierre-à-feu

3

Le prix du confort

7

L’explication

12

La démocratie: la servitude de l’équité et de la liberté

17

Quel gaspillage!

17

Le Roman dream: la servitude du transport et de la gestion des stocks à la limite

25

Le nouvel ordre mondial

25

Les services et le commerce

27

Comment expliquer que seul Rome y ait pensé?

29

Quand les dieux s’en mêlent: le chaos toujours possible

35

La première révolution industrielle

38

Le système énergétique

41

De la vie monastique à la liberté

44

Venise: l’avenir du futur?

49

La révolution commerciale

52

La tendance lourde de l’urbanisation

53

«Pour quelques arpents de neige»

55

Les mythes de l’hiver

56

DEUXIÈME PARTIE – LE PREMIER SYSTÈME ÉNERGÉTIQUE MONDIAL, LE COUPLE CHARBON-VAPEUR

59

Germinal: deux destins différents en Europe

61

Quelque part en Europe, vers 1880

61

Des destins différents

63

Le triomphe de la mécanique

64

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Industrie lourde et énergie, désormais à la base des économies fortes

65

Récession, productivité, coupures, mondialisation…

67

Le charbon, énergie de l’avenir?

69

TROISIÈME PARTIE LE NOUVEL ORDRE ÉNERGÉTIQUE INTERNATIONAL.73

L’âge du pétrole et la naissance de l’industrie pétrolière 75 Avant-propos 75

Le hasard fait bien les choses

79

La naissance de l’industrie pétrolière (1875-1911)

81

La période d’ajustement (1911-1930) L’ordre des majors ou «sept sœurs» (1930-1973):

83

 

la recherche d’un marché

84

Les baby-boomers: l’explosion

89

La Révolution tranquille: l’adolescence et les premières politiques énergétiques

93

1973. La crise? Quelle crise?

96

La crise de 1979: l’État-providence désormais en péril

99

Un revers rapidement oublié

103

En résumé

105

QUATRIÈME PARTIE – L’ÉTAT DU MONDE EN 2000

109

Les contraintes que vit le monde en 2000

111

Les énergies universelles

115

Le

pétrole

116

Le gaz naturel

117

Les réserves de combustibles fossiles

123

La vision pessimiste

123

La vision optimiste

126

Qu’en est-il exactement?

130

L’électrification: une tendance nécessaire?

133

L’inertie face au changement dans le secteur électrique

138

À quoi s’attendre?

141

xviii

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Kyoto

Table des matières

143

La controverse 143

Les actions proposées

146

CINQUIÈME PARTIE – LE POINT DE VUE DU CONSOMMATEUR

153

Le niveau de confort minimal

155

Toujours plus gros et plus rapide

157

Comment tenir compte de la richesse?

159

L’incontournable efficacité énergétique

161

Les Japonais sont-ils des champions de l’efficacité énergétique?

162

Les limites des indicateurs globaux

164

L’énergie utile

169

La ville: est-ce la solution de l’avenir?

173

Plaidoyer pour l’augmentation de la densité urbaine

175

Le niveau de densité urbaine souhaitable

178

Facteurs qui expliquent la consommation d’énergie dans les villes: le cas du Québec

180

Le consommateur est-il rationnel?

183

Le signal du prix est-il important?

185

Sommes-nous rationnels?

187

SIXIÈME PARTIE – DES PISTES DE SOLUTION

191

L’importance du politique dans le domaine de l’énergie

193

L’énergie à la dérive des modes

197

Les leçons du passé

199

La crise est-elle la seule solution?

203

Le syndrome maniaco-dépressif de l’économie

204

La crise est-elle la solution?

206

Les solutions extrêmes

209

L’ordre des leaders et de George W. Bush

210

Soyons pessimistes

213

Soyons optimistes

215

Une solution logique: distribuer la rente pétrolière

216

Entre les deux

218

xix

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La boulimie énergétique, suicide de l’humanité?

SEPTIÈME PARTIE – COMMENT PRÉVENIR LOUIS XVI QUIL Y A PÉRIL EN LA DEMEURE?

221

À l’aube d’une autre révolution

223

Les pistes

229

La rationalisation du marché de l’énergie

241

Le cœur du problème

241

Comprendre le 11 septembre 2001

247

Épilogue – Une nouvelle stratégie énergétique pour le Québec du XXI e siècle par Jean-Marc Carpentier

249

Références et notes

269

Liste des tableaux

Tableau 1:

Capacités des bateaux de transport

32

Tableau 2:

Les forces mécaniques au fil du temps

40

Tableau 3:

Évolution de la population des continents,

en millions

67

Tableau 4:

Les plus importants groupes industriels

(selon le chiffre d’affaires)

118

Tableau 5:

Pourcentage d’émissions de CO 2

par secteur (1996)

136

Tableau 6:

Capacité de production d’électricité selon la forme

d’énergie (1996; millions de kW)

142

Tableau 7:

Les Occidentaux sous la douche: fréquence

hebdomadaire des douches et des bains

156

Tableau 8:

Facteurs influençant la croissance d’énergie

secondaire au Canada (pétajoules)

166

Tableau 9:

Variations contradictoires de l’effet d’intensité

et de l’effet de structure par secteur industriel

167

Tableau 10: Les grandes politiques: événements marquants dans le monde

201

xx

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Liste des figures

Table des matières

Figure 1:

Évolution de la demande d’énergie

Espérance de vie et utilisation de l’électricité

Figure 2:

et de la population mondiales (1700-2000)

15

(MWh/habitant)

18

Figure 3:

Espérance de vie et consommation

d’énergie (tep/habitant) 19

Figure 4:

Évolution de la production de charbon par bloc de pays (tep/an)

70

Figure 5: Part de marché des combustibles (%) 71

Figure 6: Évolution des prix de l’énergie

77

Figure 7:

Véhicules enregistrés au Canada pour 1000 personnes, 1920-1990

91

Figure 8: Production, OPEP et non OPEP (%) 102

Figure 9 :

Victoire du transport routier sur le rail –

le Canada

106

Figure 10:

Combustible consommé par décennie,

1900-2000 107

Figure 11:

Évolution de la population mondiale

et consommation d’énergie primaire

108

Figure 12:

Réserves de pétrole prouvées, % OPEP-

non OPEP

132

Figure 13:

Évolution des parts de marché pour la production

d’électricité aux États-Unis

137

Figure 14:

Émissions de dioxide de carbone par région

(millions de tonnes métriques par an)

150

Figure 15:

Consommation d’essence par ville selon le continent (1980) 176

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La vie aventureuse des Pierre-à-feu

I l faut bien reconnaître que l’auteur de la série télévisée améri- caine Les Pierre-à-feu a fait preuve de beaucoup d’imagination en

prêtant à ses personnages préhistoriques un comportement social moderne. L’idée porte à réfléchir. En mélangeant les époques, la vie du banlieusard américain apparaît alors comme un aboutissement de l’évolution, comme un symbole de notre société moderne.

Sur une carte du temps correspondant à l’évolution de l’huma- nité, on peut en effet tracer une courbe entre deux points, l’initial correspondant à une organisation primitive sans confort et le final, à une conception courante de la société idéale. Déjà, une première question nous vient à l’esprit: le point d’arrivée correspond-il à l’ob- jectif final du rêve de l’être humain? Non, bien sûr, car si la série de dessins animés reproduit l’idéal de civilisation défendu aujour- d’hui en Amérique et de plus en plus ailleurs dans le monde, nous, humains, avons aussi le fâcheux défaut de n’être jamais satisfaits de notre sort.

Pourtant, en y réfléchissant bien, le grand saut en avant qu’a fait l’humanité dans sa quête de confort est impressionnant. Une façon de mesurer cette croissance est de calculer la consommation énergétique par habitant. Un Américain consomme en moyenne près de 100 fois plus d’énergie qu’un individu qui vit au rythme de la nature. Et pour un banlieusard, c’est plus encore.

Cette observation soulève d’autres questions et commentaires plus fondamentaux. Par exemple, un simple bilan environnemental et énergétique du mode de vie d’un Américain moyen montre que seule une partie de l’humanité peut réaliser ses rêves. Universaliser la consommation moyenne d’un habitant de la banlieue en Amérique

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La boulimie énergétique, suicide de l’humanité?

du Nord reviendrait à généraliser des modes de gaspillage que les systèmes économiques, énergétiques et écologiques mondiaux ne peuvent vraisemblablement pas soutenir.

Mais si jamais une gestion plus équitable des ressources était envisagée ou si les contraintes de l’approvisionnement énergétique mondial obligeaient à une rationalisation de notre comportement, où tracerions-nous la ligne de l’équité 1 et du confort minimal?

Ce qui frappe, donc, dans cette analyse de l’évolution, c’est le succès de l’homme moderne dans l’augmentation de son bien-être, particulièrement dans le dernier siècle.

En comparaison, l’homme primitif se contente de peu. Bien qu’il vive sans stress 2 , oisivement, près d’un lac ou d’une rivière, à l’ombre d’un arbre le jour, autour du feu le soir, sa qualité de vie n’est pas si enviable. Il n’habite pas une grotte de banlieue, il n’a pas de moyens de transport. Son coin de pays n’est pas éclairé la nuit. Son arsenal d’équipements et son coffre d’outils sont réduits à leur plus simple expression. Quand on songe à tous les produits de consom- mation courante que nous tenons pour acquis et qu’ignore encore l’homme primitif, personne d’entre nous ne voudrait vivre à cette époque.

Collectivement, si on mesure la richesse en quantité de biens par individu, l’avantage va nettement à notre époque. Mais le problème avec la variable richesse, on le pressent, c’est de définir la consom- mation normale. Tous s’entendent pour dire qu’il y a une certaine quantité de biens essentiels: un toit, une cuisinière, le chauffage, l’eau courante, etc., mais comment définir un niveau de confort minimal? Qu’est-ce qui est essentiel? La famille nord-américaine a-t-elle vrai- ment besoin d’habiter un bungalow climatisé de 120 mètres carrés, de posséder deux voitures, un bain tourbillon, trois téléviseurs, une

1. Et l’on en est loin de cette équité quand on constate, malheureusement, que beaucoup de sociétés sont encore trop pauvres en ressources et n’ont même pas franchi la moitié du chemin vers un niveau de vie acceptable. Par exemple, un tiers de l’humanité est toujours sans électricité, ce qui est lourd de consé- quences quand on songe qu’un éclairage adéquat est la condition première pour que les enfants puissent étudier le soir.

2. Du moins, on aime bien l’imaginer.

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À la recherche des ressources perdues

piscine, un four à micro-ondes, un ordinateur… un chien? Pour que la famille soit heureuse, est-ce nécessaire de posséder un terrain de 800 mètres carrés situé à 30 kilomètres du lieu de travail? Quelle température intérieure peut être qualifiée de «normale» dans une résidence, en été comme en hiver? Combien de douches par semaine peut-on prendre avant d’être accusé de gaspillage? Combien de sorties en automobile peut-on se permettre?

Au cours des 50 dernières années, plusieurs appareils électro- ménagers (réfrigérateur, cuisinière, lave-linge) sont devenus des biens essentiels, appartenant au «minimum vital». Certains autres appareils, qui étaient naguère carrément un luxe et qui restent inabordables pour une grande partie de l’humanité, font désormais partie de la vie quotidienne de beaucoup de ménages: téléviseur, sèche-linge, lave-vaisselle, magnétoscope, four à micro-ondes et ordinateur avec branchement Internet.

Que dire du phénomène du «toujours plus gros»? Depuis plusieurs décennies, la dimension des logements, la taille des équi- pements ménagers, la taille et la puissance des véhicules n’ont cessé d’augmenter. Jusqu’où cela ira-t-il?

Si le besoin d’améliorer son bien-être est en soi une valeur souhaitable, pourquoi le besoin de ressources doit-il suivre la même pente? Pour tenter de comprendre un peu ce rapport ressources- société, revenons au point de départ et fabulons un peu, comme l’auteur des Pierre-à-feu.

Un prodigieux cueilleur

Force est d’admettre que les différences entre les époques sont tout de même énormes: un Américain consomme en moyenne 7,5 tep par an (une tonne équivalent pétrole est égale à 10 7 joules), c’est-à-dire près de 100 fois ce que l’homme primitif tirait de la terre pour survivre. En un sens, l’homme moderne est donc devenu un prodigieux cueilleur, puisque lui aussi trouve dans la planète les ressources nécessaires à son bien-être. Par contre, il est plus difficile de déterminer si cette tendance à la consommation accrue est une tendance au gaspillage acquise au fil du temps ou si elle est une juste évolution vers la norma- lité permise par la richesse.

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Par obligation, nos ancêtres primitifs sont, bien sûr, plus direc- tement dépendants à l’égard de la nature que nous, citoyens des pays industrialisés. Leur survie dépend de leur débrouillardise et de leur sens de l’observation. La cueillette, assurée par tous les membres du groupe, constitue la principale source alimentaire. La société n’a pas de mécanismes de régulation des approvisionne- ments pour faire face aux pénuries. Le mot «mondialisation» n’a évidemment pas encore été inventé.

Ainsi, si l’auteur des Pierre-à-feu avait respecté un peu plus l’his- toire, la vie de Fred Caillou, le personnage principal, se résumerait

à cueillir sa nourriture, à chercher du bois pour le feu, à dormir et

à discuter avec son meilleur ami Arthur, habile fabricant d’objets en pierre. Bien que Délima, la compagne de Fred, ait un peu plus

de responsabilités, à cause des enfants, son labeur serait semblable

à celui de son compagnon.

À cette époque, on s’en doute bien, les frontières n’existent pas.

Quand la nourriture se fait moins abondante en un lieu, la famille, le clan déménage. Ces nomades habitent le monde. Chaque indi- vidu a une quantité impressionnante de kilomètres carrés à sa dispo- sition. Les frontières du territoire sont quelque part, là où les ancêtres n’ont pas chassé.

Bien que l’objectif principal du déplacement soit de trouver un coin de terre plus généreux, la quête de nouvelles sources de nour- riture ne fait pas vraiment partie des soucis quotidiens de la petite communauté. L’équation est simple: tant que la densité démogra- phique ne dépasse pas un certain niveau, la nourriture est suffisante. La contrepartie est une sévère limitation du développement de la population et son organisation en groupes restreints de quelques dizaines d’individus.

À ce chapitre, l’homme ancien présentait peu d’avantages orga-

nisationnels sur l’animal. Il lui manquait encore une grande inven- tion: le transport mécanisé. Car si l’on admet que le territoire de prédation est limité par la distance aller-retour susceptible d’être parcourue dans une journée par le cueilleur, le territoire qui peut être couvert est forcément limité. Avec ce genre de calcul, on arrive

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donc à démontrer que les groupes de l’époque de Fred Caillou sont de taille restreinte 3 .

Heureusement pour la planète, serons-nous tentés de penser, pendant des dizaines de milliers d’années, ces peuples primitifs, dont certains ont gardé le même mode de vie jusqu’à nos jours, n’ont pas modifié de façon permanente leur milieu biophysique. Pendant tout ce temps, les espèces éteintes ont disparu en raison de l’évo- lution, et non à cause de la présence des humains. Trop peu nom- breux, ces derniers ne pouvaient pas créer un désordre suffisant

pour ça. Au contraire, ils se sont ajustés à la nature, se sont pliés

à ses caprices, l’ont apprivoisée. Ils vivaient selon la productivité des écosystèmes.

D’un point de vue physique, l’entropie due à leurs actions a été

nulle. Si la nature leur était favorable, ils pouvaient nourrir plus d’en- fants. À l’inverse, dans les mauvaises années, les moins vigoureux du clan ne survivaient pas. Cette adaptation de l’homme à la nature

a duré ainsi pendant un long moment, sans apparence de change-

ment. Pourtant, génération après génération, de petit progrès en petit progrès, méthodiquement, une révolution se préparait.

Le prix du confort

Un jour, un chef de clan se met à réfléchir sur le sens de sa vie. Les endroits sauvages encore à explorer deviennent plus rares, constate- t-il, la distance à parcourir chaque année ne cesse d’augmenter. Mais pourquoi son clan devrait-il toujours aller vers de nouveaux lieux, se demande-t-il, alors que l’oasis qu’il vient de trouver apparaît comme le paradis? La source d’eau est intarissable. Le gibier est abondant. En prévision des périodes creuses, il suffirait de tenir en captivité quelques-unes de ces bêtes dociles que sont les moutons et les chèvres. Le lieu est situé à l’intersection de plusieurs sentiers, ce qui permet le troc d’outils et d’armes. Une structure permanente

3. L’examen des peuples autochtones contemporains est une autre façon de se convaincre que la mobilité et la faible concentration des groupes sont les condi- tions d’un approvisionnement régulier et de la renouvelabilité des ressources. Par exemple, au 55 e parallèle, dans le Grand Nord canadien, chaque individu d’une population de 3000 personnes dispose d’environ 32 km 2 pour la chasse et la pêche, et cela, malgré le progrès récent de sa condition de vie.

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pourrait être installée sur cette colline stratégique, peut-être même des fortifications. La terre est fertile, on pourrait la cultiver.

Les hommes s’occuperaient de construire, de superviser, de plani- fier, de protéger l’acquis. Les femmes feraient le reste. Périodique- ment, une partie de chasse ou de pêche entre amis ferait oublier les soucis quotidiens liés à l’accroissement du travail. Le chef de clan en parle à ses frères, à ses beaux-frères et à ses amis, qui trouvent l’idée très bonne. Finis les couchers à la belle étoile! Ensemble, ils construi- sent des huttes, dont la disposition devient rapidement un village.

Évidemment, toutes ces idées n’ont pas été mises en applica- tion en une seule génération. Et à certains égards, l’homme ne s’est jamais débarrassé de ses habitudes de cueilleur. Mais cette révolu- tion économique et sociale a bel et bien eu lieu. Les hommes devaient s’associer à la nature, et non plus en être seulement les parasites, pour se sortir de l’impasse où ils se trouvaient.

Comment cette transition du nomadisme à l’agriculture, au village, puis à la société industrielle s’est-elle effectuée? Les thèses sont nombreuses, et celle que je viens d’esquisser est purement fictive, vous l’aurez compris. Mais en même temps, cette fabulation fait apparaître que le changement d’organisation humaine tient, jusqu’à un certain point, du miracle. Quand on pense qu’en dépit des moyens de communication actuels, une grande partie de l’hu- manité en est encore à l’âge de l’énergie musculaire, il faut bien reconnaître que l’être humain, collectivement, est parfois lent à comprendre.

Mais l’évolution s’est effectivement réalisée. Tant que la cueillette demeurait l’activité principale, le partage des tâches entre les hommes et les femmes, et entre les jeunes et les personnes âgées n’était pas utile. Par contre, lorsque la chasse s’est imposée comme autre activité essentielle, la division permanente des tâches est deve- nue nécessaire. Elle s’est d’abord faite sur la base des sexes: la gros- sesse, l’allaitement et les soins aux enfants s’adaptant mieux aux tâches de la cueillette, cette activité est réservée aux femmes, et la chasse, aux hommes.

On sait aussi que l’agriculture s’est développée sur plusieurs mil- lénaires. Au début, les cueilleuses se contentaient de sélectionner

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les espèces sauvages les plus appropriées, surtout des céréales. Puis elles se sont mises à enlever les mauvaises herbes. Enfin, elles ont appris à semer les graines. Cette étape marque les véritables débuts

de l’agriculture. Le pas décisif a été franchi. L’accroissement de la production va permettre le développement de la population. Mais il

y a encore loin de la coupe aux lèvres.

Une fois à l’abri, l’homme se met à rechercher davantage de confort. La communauté s’impose d’offrir de plus en plus de biens et de services. Les collectivités les mieux nanties conçoivent la maison, voire le temple et le palais. L’art de la construction et celui du tissage progressent rapidement, et les femmes font désormais la cuisine dans des poteries. Elles disposent d’une batterie de bols, de coupes, de jarres et même de poteries de luxe peintes et déco- rées. Bientôt, on apprend à fabriquer des briques et les maisons sont construites plus rapidement.

Une grande partie de la population est engagée dans les domaines de la construction, de l’agriculture, des services et de l’in- dustrie légère. Les citoyens, qui veulent améliorer leur sort et profi- ter de ces nouveaux biens, passent plusieurs jours par semaine à travailler pour la communauté, pour Dieu… ou simplement pour le maître. Une autorité unique s’impose. Pour que les terres rappor- tent et que la société conserve ses privilèges de confort, en effet, l’organisation et la direction centralisées des travaux s’avèrent néces- saires. Pendant que les rusés font de la politique, les rois se démar- quent et le prolétariat se définit.

Le confort a un prix. Les paysans doivent construire et entrete- nir les réseaux de canalisation pour le drainage et l’irrigation des terres. En plus d’exiger une main-d’œuvre nombreuse et des connais- sances techniques approfondies, ces travaux doivent être exécutés

à des moments précis. Déjà, à l’apogée de la grande civilisation

égyptienne, l’organisation sociale est remarquable. La prospérité agricole est assurée par un million de paysans et des milliers de

fonctionnaires, sous la direction du pharaon.

Sans en mesurer toute l’ampleur, l’homme est donc en train de se créer des servitudes toujours plus grandes, notamment en consa- crant de plus en plus de temps au travail pour assurer des services

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qu’il juge désormais essentiels. Le problème est d’autant plus impor- tant que pendant longtemps encore, il ne disposera que de son propre corps pour produire l’énergie mécanique, étant seul assez polyvalent pour cela.

Heureusement – mais il aura fallu du temps, beaucoup de temps, pour comprendre –, la domestication de l’animal, le développement des divers moulins et machines, l’apparition de l’énergie chimique, puis enfin l’invention du moteur vont lui permettre de réduire peu à peu sa dépendance à l’égard de la force musculaire. Par contre – et ce n’était pas prévu –, chaque saut quantique de la technologie et de l’organisation sociale s’accompagnera d’un accroissement de la population, ce qui ajoutera au problème de la conservation du niveau de vie.

Déjà dans l’Antiquité, on avait compris que l’évolution vers un confort croissant entraînerait une extraordinaire complexification des sociétés. L’individu contrôlait de moins en moins sa destinée. Et l’humanité s’était engagée dans une fuite en avant lui interdisant tout retour en arrière, sous peine de causer des préjudices à une partie de ses membres.

Pour des raisons existentielles propres, comme la tendance à ne jamais être contente de son sort, l’humanité accroissait ainsi sa dépendance envers l’énergie. Dans l’Antiquité, l’énergie musculaire et le bois de feu avaient été au cœur des préoccupations des grandes civilisations. On le voit, l’équation est simple: plus la civilisation se complexifie, plus ses besoins en matériaux augmentent. Malheureu- sement, les matériaux intéressants, comme les métaux, la brique et le ciment, imposent des transformations primaires qui nécessitent beaucoup d’énergie et de main-d’œuvre. Au fur et à mesure que les sociétés se raffinent, d’autres servitudes s’ajoutent, notamment la température, qui doit être plus élevée pour augmenter les rende- ments de production industrielle.

Certes, jusqu’à l’apparition de la roue, vers 3000 av. J.-C., et du fer, vers 1200 av. J.-C., le transport et la métallurgie progressent lentement, mais les habitants de la vallée du Nil ont déjà appris à fabriquer des objets en cuivre. On voit dans les villages des tailleurs de pierres et des foreurs, mais aussi des métallurgistes, des fondeurs

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et des ciseleurs pour le cuivre. On est en plein âge du bronze. Pour produire tous ces métaux, il faut du minerai et du charbon de bois qu’on doit aller chercher souvent très loin de la métropole.

Quand on eut découvert le recuit, vers 4200 av. J.-C., et qu’on eut appris, quelque 200 ans plus tard, à désoxyder le cuivre, à le fondre et à le couler, ce métal supplanta la pierre dans la fabrica- tion des outils et des armes. Avec la découverte des alliages et du bronze, l’industrie des métaux était née, avec tout ce que cela implique en termes de besoins énergétiques pour atteindre des températures de fusion de 1000ºC.

Plus tard, entre 1700 et 1000 av. J.-C., les peuples venus du nord de l’Europe ont bouleversé à nouveau les civilisations exis- tantes: ils connaissaient le fer. Mais le traitement du fer les a obli- gés à inventer un four métallurgique plus efficace encore afin d’at- teindre une température de fusion plus élevée, ce qui a imposé la ventilation et l’utilisation massive du charbon de bois.

Une industrie énergivore

Depuis très longtemps, le secteur industriel, en particulier le secteur de première transformation, représente à lui seul un tiers des besoins énergétiques totaux d’une société avancée. Si l’on ajoute l’énergie néces- saire au transport des marchandises pour entretenir cette industrie, celle-ci représente plus de 50% des besoins énergétiques totaux utiles.

Dès cette époque, on entre dans un cercle infernal: d’un côté, le secteur de production doit s’ajuster de plus en plus rapidement au rythme de vie des grandes civilisations; de l’autre, la recherche des ressources et la nécessité de faire évoluer la technologie consti- tuent de plus en plus des contraintes de développement. Sans compter que la population croissante devient une charge toujours plus lourde pour la collectivité.

Et cela n’ira pas en s’amenuisant. De l’Antiquité à nos jours, l’aug- mentation de la productivité industrielle et le transport des marchan- dises ont été constamment au cœur des préoccupations des socié- tés avancées. Avec l’industrialisation, le besoin d’énergie a crû sans cesse. Évidemment, l’efficacité des procédés a aussi progressé, mais,

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le gain énergétique a toujours été compensé par une demande accrue

de ressources.

Il faut bien voir qu’au temps des Grecs et des Romains, le forge- ron qui frappait à chaud sur l’enclume la barre de métal pour en faire un outil, un clou ou autre, et plus tard les premiers fers à cheval, accomplissait une tâche qui, pour l’essentiel, est restée inchangée jusqu’au XX e siècle avec l’apparition du laminoir. On avait déjà presque tous les éléments du tissu industriel lourd qui allait durer jusqu’à la diffusion du haut fourneau au XIX e siècle.

La situation n’est pas différente aujourd’hui. La transformation primaire est toujours une préoccupation considérable, en termes de

demande en énergie. La fabrication de l’acier, du ciment et du papier, ainsi que le transport des marchandises et l’approvisionnement en énergie représentent toujours une part importante du bilan éner- gétique mondial. Et l’on ne pourra pas se débarrasser de cette lourde charge sans régression du niveau de vie. À preuve, en 1980, le Japon

a dû fermer l’ensemble de ses alumineries, avec les conséquences

que l’on devine, le prix de l’énergie étant devenu trop cher. La récente

crise de l’électricité en Californie a aussi obligé les alumineries locales à fermer leurs portes pour un temps indéterminé. Cela pose une question de fond qui revient régulièrement dans l’actualité au Québec: qui assurera la fabrication de produits lourds à long terme? Dans un contexte planétaire, le syndrome du «pas dans ma cour» a-t-il droit de cité?

L’explication

Qu’est-il arrivé aux ressources? Au paléolithique, les chasseurs- cueilleurs composent des communautés de quelques dizaines de personnes. Au néolithique, les sociétés paysannes regroupent quelques centaines d’habitants. Dans les premières civilisations historiques, la dimension des regroupements humains change d’échelle. Ainsi, vers 3000 av. J.-C., le monde compte 14 millions d’habitants; au début de notre ère, la population mondiale est de 250 à 300 millions, selon les estimations. Cette croissance démo- graphique accélérée, par rapport au rythme observé auparavant,

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dénote une maîtrise nouvelle de l’environnement et annonce déjà de profonds changements.

Désormais, la survie humaine et le dynamisme démographique ne dépendront plus de la nourriture que l’homme chasse ou cueille au gré des caprices d’une nature qui le domine, mais de son travail, de son imagination, de sa facilité à s’organiser et de son talent pour apprendre. Surtout, le confort de l’être humain dépendra de sa capa- cité à maîtriser, à transformer et à utiliser les ressources naturelles, et inévitablement à les épuiser aussi, puisque telle semble être sa façon d’agir. Le syndrome de l’île de Pâques, toujours présent dans les esprits, montre que ce comportement peut parfois se retourner contre lui.

D’ailleurs, l’histoire de l’Antiquité à nos jours révèle de nombreux écueils. Tant que les désirs de l’humanité ont été limités par le recours à l’énergie musculaire et au bois, les dommages à la nature ont été réduits. La contrepartie de cette situation a été une sévère limitation du développement de la population. Jusqu’à l’âge du couple charbon-vapeur, la population a peu augmenté sur la Terre (passant de 250 millions au temps de Rome à guère plus de 750 millions en 1750). À certaines périodes, comme à la fin du Moyen Âge classique, l’humanité a même reculé.

Jusqu’au XVIII e siècle, donc, si l’humanité avait fait le sacrifice de sa croissance et de son existence au profit des autres espèces, peu de signes de son passage subsisteraient – à part, bien sûr, cette grande muraille de 4800 kilomètres, visible même de l’espace. Comme quoi, dans son fabuleux voyage, entrepris quelque part dans la nuit des temps, l’homme n’a pas été seulement sapiens, mais aussi demens 4 .

En pratique, jusqu’à l’arrivée du couple charbon-vapeur, l’homme a continué d’être un cueilleur pour ce qui est de l’énergie thermique, produite par le bois. Et cela a mené à une impasse: on ne pouvait mettre plus d’hommes sur la planète sans une révolution de l’ap- provisionnement en énergie.

4. Belle expression de Yanick Villedieu dans un excellent dossier de L’Actualité inti- tulé «Esprit de famille» (15 décembre 1998).

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Malheureusement – ou heureusement, selon les points de vue –, l’homme n’a jamais abandonné l’idée d’emporter la bataille contre la nature. Mais le passage de 1,6 à 6 milliards d’humains en un siècle ne s’est pas fait sans heurts. Plusieurs espèces végétales et animales ont dû laisser leur place à d’autres, plus appropriées pour les besoins de la seule espèce humaine. Le paysage planétaire en est forcément changé. Et c’est loin d’être terminé, si l’on en croit les promesses de la science génétique. Au fond, rien n’a changé: on demande toujours plus à notre planète.

En reprenant le concept de l’entropie, la matière est devenue l’«être humain». Nous avons détourné à notre profit exclusif une part grandissante de la productivité de la biosphère tout en puisant l’énergie stockée dans ses entrailles. Une façon simple de nous repré- senter les choses, c’est d’examiner le rapport entre consommation d’énergie et évolution de la population présentée dans la figure 1. Sur la base de ce rapport mathématique, la projection démogra- phique apparaît dérisoire. Peut-être serons-nous dix milliards, et plus encore, mais pendant combien de temps?

FIGURE 1

Évolution de la demande d’énergie et de la population mondiale (1700-2000)

10000 10000 Premières machines Âge du couple à vapeur charbon-vapeur 9000 9000 8000 Début de
10000
10000
Premières machines
Âge du couple
à vapeur
charbon-vapeur
9000
9000
8000
Début de l’âge
du pétrole
8000
7000
7000
6000
6000
Arrivée des
baby-boomers
5000
5000
4000
4000
Population (L)
3000
3000
Énergie (R)
2000
2000
1000
1000
0
0
1700
1750
1800
1850
1900
1950
1998
Population mondiale (milliers)
Énergie primaire (millions de tep)

Source: INRS – Énergie et Matériaux.

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À la recherche des ressources perdues

À la recherche des ressources perdues Vous pensez que les principaux complexes hydroélectriques du monde que

Vous pensez que les principaux complexes hydroélectriques du monde que sont La Grande au Québec (15237 MW), Itaipu au Brésil (12600 MW) et le futur barrage des Trois Gorges en Chine (17000 MW) sont des mégaprojets? Ce n’est rien à côté de cette muraille de 4800 km dont la construction a probablement nécessité le dépla- cement de plus d’un demi-milliard de mètres cubes de matières premières et le recours à une main-d’œuvre de 700000 hommes qui y ont travaillé pendant toute leur vie. À la Baie-James, pour le projet La Grande 2, on a accumulé, à titre de compa- raison, 23 millions de mètres cubes de matière première et embauché 50000 hommes.

Source: National Geographic, vol. 153, n o 4, avril 1978, p. 456.

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La démocratie: la servitude de l’équité et de la liberté

Quel gaspillage!

L a démocratie est la pire forme de gouvernement, disait en plai- santant Winston Churchill 1 . Peut-on concevoir, en effet, un pacte

plus chaotique que celui qui invite tous les citoyens à collaborer? Pourquoi conserver 37000 municipalités en France? Est-ce utile d’en- tretenir tous ces lobbys, ces consultants et ces avocats en Amérique? Pourquoi la Norvège continue-t-elle de soutenir un transport en commun coûteux pour satisfaire des collectivités de quelques habi- tants à peine? Pourquoi supporter ces discours politiciens vides de sens? À quoi servent ces maudits syndicats qui paralysent réguliè- rement la bonne marche de l’économie? Et que dire des médias et de l’information qui, aux yeux de plusieurs décideurs, constituent une véritable tyrannie entravant la gestion efficace des affaires publiques?

Pire encore, existe-t-il un système politique plus «empêcheur de tourner en rond» que le fédéralisme, celui du Canada par exemple? Comment justifier ces éternelles discussions et ces consultations à répétition en comités, sans jamais atteindre de consensus? Pour réfléchir aux conséquences de Kyoto, par exemple, le Canada a orga- nisé le plus vaste processus de consultation jamais mis sur pied:

450 personnes, de tous les coins du pays, se sont ainsi réunies périodiquement pendant un an et demi. À part les membres des comités qui ont fait leur éducation personnelle sur la probléma- tique du changement climatique, quel organisme canadien en a profité le plus? Air Canada… Est-ce une coïncidence si le Canada est en même temps le pays où il fait le mieux vivre, selon les critères

1. Les candidats au poste de dictateur le pensent vraiment.

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de l’ONU, et l’endroit où les citoyens sont les plus grands consom- mateurs d’énergie au monde?

Par définition, la démocratie est un système de gaspillage, un système pénalisant pour les ressources. En général, une société démo- cratique consomme davantage qu’un pays totalitaire. Il serait en effet difficile d’affirmer que les combustibles et l’électricité ne représen- tent pas des besoins primordiaux dans une société ouverte, dans des domaines aussi divers que l’éducation, les communications, la santé publique et la culture. D’ailleurs, n’a-t-on pas déjà établi un parallèle entre consommation d’énergie et espérance de vie, et entre consom- mation d’énergie et taux d’alphabétisation? (Voir les figures 2 et 3.)

FIGURE 2

Espérance de vie et utilisation de l’électricité (MWh/habitant)

85 Moyenne par 10 de 200 pays 80 75 70 65 60 55 50 45
85
Moyenne par 10 de 200 pays
80
75
70
65
60
55
50
45
0
5
10
15
20
Âge des deux sexes

MWh

Sources: Base de données de la Banque mondiale et de l’Energy Information Administration, DOE. INRS – Énergie et Matériaux.

Bien sûr, il faut nuancer ce rapport simpliste entre sociétés démo- cratiques et besoin de ressources apparemment illimité. D’abord, on peut se demander si certaines démocraties ne sont pas trop énergi- vores? Un chapitre est consacré à ce sujet plus loin. Ensuite, il faut

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La démocratie: la servitude de l’équité et de la liberté

FIGURE 3

Espérance de vie et consommation d’énergie (tep/habitant)

76 Moyenne par 10 de 160 pay 72 68 64 60 56 52 48 -1
76
Moyenne par 10 de 160 pay
72
68
64
60
56
52
48
-1
0
1
2
3
4
5
6
7
8
Âge des deux sexes

tep

Sources: À partir des données de la Banque mondiale et de l’Energy Information Administration, DOE. INRS – Énergie et Matériaux.

bien admettre qu’il y a des contre-exemples. Ainsi, l’ex-URSS était un système particulièrement inefficace, fort consommateur de ressources, qui ne plaçait pas les droits de l’homme en tête de ses priorités.

La démocratie et la consommation de ressources sont-elles des conditions de l’évolution technologique? Probablement et même sûrement, car plus on éduque, plus on permet la circulation des idées et plus croissent les chances de voir apparaître de nouveaux Mozart ou Einstein. C’est une simple question de calcul des proba- bilités. Mais cette plus grande circulation des idées a un prix: l’ac- croissement de la consommation de ressources. En corollaire, on peut aussi se demander s’il y a une relation de cause à effet entre manque de ressources et stabilité de la démocratie. Il y a là, en tout cas, un germe de crise sur lequel nous reviendrons aussi.

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La boulimie énergétique, suicide de l’humanité?

Chose certaine, dans l’histoire de l’humanité, la loi du plus fort et la non-coopération l’ont emporté plus souvent qu’autrement. Par exemple, bien que la démocratie athénienne ait marqué un net progrès et demeure un exemple étonnant de gouvernement auto- nome, elle n’aura duré que quelques siècles. À part quelques épisodes, comme celui de l’empire vénitien, il faudra attendre plus de deux millénaires pour que l’exemple se répète en mieux. De ce point de vue, la démocratie est donc une aberration.

On peut, bien sûr, nourrir l’illusion que nous sommes arrivés à la «fin de l’histoire», que nous assistons au triomphe définitif, éter- nel et sans partage de la démocratie à l’occidentale. Mais encore aujourd’hui, il faut bien admettre que plusieurs pays doivent se battre contre les grands propriétaires fonciers, l’héritage paralysant de la colonisation et les multinationales qui défient continuellement leur souveraineté. Quelles seront les conséquences de la mondiali- sation sur la souveraineté des démocraties de taille moyenne?

Dans les nouvelles conditions de marché, conserver la démo- cratie, c’est parfois se battre contre une «raison qui semble dépour- vue d’orientation»? Entre visions nationalistes et visions interna- tionalistes, entre tentations optimistes et tentations pessimistes, au fil des slogans interventionnistes et libéraux, ou simplement entre sociétés d’inspiration hellénique et sociétés d’inspiration religieuse, les citoyens qui tiennent pour acquis la démocratie devraient se méfier d’un éventuel dérèglement du système. L’histoire a appris que la démocratie est un état en équilibre instable, une habileté excep- tionnelle, beaucoup plus facile à perdre qu’à acquérir.

On ne sait trop pourquoi, vers 430 av. J.-C., Athènes, une ville de 20000 habitants, s’était donné une forme de gestion complexe où la parole était préférée à la force, les délibérations aux sautes d’humeur, la paix à la guerre. En même temps, dans les agoras, on confrontait la coopération avec la concurrence. L’économie était née. Et comme la démocratie a soif de ressources, le besoin de commu- nications s’est imposé.

L’importante flotte commerciale grecque était au cœur de cette activité fébrile de la cité. Malheureusement, Athènes devait tout importer: bois, blé, fer et esclaves. Cette caractéristique de la

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La démocratie: la servitude de l’équité et de la liberté

puissance reviendra souvent par la suite, dans l’histoire mondiale. L’empire vénitien, celui de l’Angleterre, le Japon montreront aussi qu’il est possible de compenser le manque de ressources par le com- merce et l’intelligence. Mais parallèlement, pour résister au temps, le pacte social doit être tricoté serré.

Être démocrate, c’est également permettre la culture. C’est accep- ter de payer pour des choses coûteuses et apparemment inutiles, mais qui servent à la connaissance. Athènes subventionnait les arts et acceptait la critique. Philosophes et artistes de théâtre s’empres- saient de parodier les politiciens. Pendant ce temps, Platon, Socrate, Aristote et d’autres définissaient la science et établissaient les fonde- ments de la future société occidentale.

Cette tolérance est étonnante à une époque où s’afficher comme intellectuel est en général dangereux pour sa vie, ce qui sera d’ailleurs toujours vrai par la suite sans distinction d’époques. Les thèses qui ont tenté d’expliquer ce miracle de la démocratie sont nombreuses. Mais la plus intéressante est celle qui relie la venue de la démocratie à l’apparition de l’alphabet grec, une écriture compréhensible pour tous. Pourquoi la Mésopotamie et l’Égypte ont- elles créé l’écriture? Dans les sociétés préhistoriques, qui étaient de petite dimension, la communication orale était suffisante. Mais la situation avait évolué dans les premières sociétés historiques: les villages étaient plus populeux et la spécialisation du travail rendait plus complexes les rapports entre individus. La transmission orale et la mémoire ne suffisaient plus à enregistrer les informations et les connaissances nécessaires au fonctionnement de la société. Il fallait dès lors inventer un moyen pour fixer sous une forme durable les mots du langage, et ce serait l’écriture.

Au début, en Égypte, l’écriture était directement associée au pouvoir du pharaon et de ses fonctionnaires, mais elle n’était pas mise à la disposition de l’ensemble de la population. Grâce à l’écri- ture, les dirigeants connaissaient précisément l’état de la richesse de leur société, surtout les ressources agricoles. Les scribes notaient la dimension des champs, le volume des récoltes, etc. L’écriture servait donc à déterminer l’impôt. Par la suite, les hommes de pouvoir voudront toujours aussi se réserver l’information. Heureusement,

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les technologies de l’information vont déjouer cette propension au secret d’État: de l’alphabet grec au réseau Internet, en passant par l’imprimerie, chaque évolution des techniques de l’information consti- tuera une véritable révolution.

Contrairement aux hiéroglyphes, écriture réservée aux seuls diri- geants, l’alphabet grec permettait soudainement à un plus grand nombre de personnes de prendre part au processus de la diffusion de la connaissance. On introduisit le raisonnement, les mythes s’en trouvèrent figés. L’information populaire était née, avec toutes les conséquences que cela peut entraîner. Malheureusement ou heureu- sement, c’est selon, une information accrue entraîne de nouvelles attentes.

Déjà dans l’Antiquité, il fallait de plus en plus de stades, d’ago- ras, d’écoles, de parcs pour satisfaire des goûts toujours plus variés. Les vestiges d’Épidaure et les ruines d’Olympie témoignent de cette magnificence hellénique. À Épidaure, où l’on trouve un stade resté intact depuis 2400 ans, 14000 personnes pouvaient assister à un spectacle sans perdre un mot. À Olympie, les athlètes étaient logés pendant de longues périodes, piscine fournie, pour s’entraîner. On estime à 150000 ou 200000 le nombre de personnes qu’attiraient les jeux olympiques d’alors. Ce n’est donc pas d’aujourd’hui que le stade est un symbole de participation du peuple à la vie de la société.

Une autre mesure du niveau de gaspillage de ressources d’une société démocrate est la place laissée aux plus démunis et à la femme dans la société. Bien sûr, la démocratie athénienne était imparfaite puisqu’elle avait recours aux esclaves. On était encore loin d’un régime politique fondé sur l’égalité des citoyens dans la participa- tion des affaires de l’État. Athènes reposait en effet sur une défini- tion restreinte de la citoyenneté qui excluait 85% de la population, soit les esclaves, les femmes et les jeunes de moins de 20 ans. Les esclaves étaient plus nombreux que les citoyens et les métèques. Ces derniers, commerçants et artisans venant de régions éloignées, n’avaient pas droit de cité non plus.

À l’âge de l’énergie musculaire, l’asservissement d’une quantité considérable de personnes était obligatoire pour assurer le niveau

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La démocratie: la servitude de l’équité et de la liberté

La démocratie et la thermodynamique

Certains auteurs ont déjà comparé la société humaine à un système dynamique de collectivités et d’individus entre lesquels s’effectuent des échanges. Chaque individu est associé à un noyau qui a des comportements aléatoires. L’ensemble présente une probabilité d’ins- tabilité, de dérèglement et de chaos, un peu comme un système ther- modynamique qui évolue d’un état d’équilibre à un état de déséqui- libre. En période de démocratie, c’est un peu comme si le système surchauffait, chaque noyau s’activant plus que d’habitude. Mais pour qu’un tel état existe, il faut au moins deux conditions: une quantité minimale de noyaux qui échangent entre eux et une quantité d’éner- gie fournie en continu pour maintenir le système en marche. Et plus on veut activer l’ensemble du système, plus il faut d’énergie. À l’évi- dence, plus on chauffe une partie du système, plus l’ensemble devient instable.

Le xx e siècle est celui où le système a le plus chauffé, si l’on peut dire, puisque l’idée s’est communiquée à un plus grand nombre de collec- tivités. On ne peut s’empêcher de faire le lien entre l’exploitation de la rente pétrolière gratuite et l’activité effervescente que l’on a connue.

En revanche, il est facile de déduire que plus nous serons nombreux sur Terre, plus il sera difficile de contrôler le système à partir d’un seul point.

de vie de la cité. Ce triste phénomène social ne disparaîtra qu’au début du XX e siècle, au moment où la technologie permettra enfin à l’homme d’être moins dépendant à l’égard de ses muscles.

Pour ce qui est de la place de la femme dans la société, Athènes nuançait un peu sa position. Platon pensait que la femme pouvait réfléchir aussi bien que l’homme! Or, du point de vue de l’entropie (voir encadré), il n’y a pas pire idiotie. Car, les statistiques le prou- vent, une société qui donne le droit de vote aux femmes et affran- chit ses esclaves se met dans le pétrin. Malheureusement pour vous mesdames, l’entropie est misogyne. D’ailleurs, Aristote et les autres penseurs des deux millénaires qui allaient suivre ont vite fait de

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remettre de l’ordre dans ces conceptions un peu trop sublimes de la femme. Et si en plus les dieux s’en mêlent, alors là plus moyen de remettre en question le retour de plain-pied à la hiérarchie des sexes.

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Le Roman dream:

la servitude du transport et de la gestion des stocks à la limite

Le nouvel ordre mondial

I l s’en était passé des choses depuis que Romulus et Remus avaient été élevés par la louve. Dans ce nouveau monde, moins de quatre

siècles avaient suffi pour établir un nouvel ordre mondial. Est-il utile de rappeler que les descendants des fondateurs légendaires de Rome avaient imposé le libre marché et libéralisé les frontières?

Selon les idées reçues, ce peuple du «nouveau monde» était moins raffiné que les civilisations déjà anciennes qui avaient vécu autour de la même mer Méditerranée. En revanche, les Romains avaient un sens de l’organisation et une façon de convaincre que peu de peuples avaient possédés jusque-là. C’étaient des gens pratiques et curieux qui avaient le don de réunir les connaissances acquises lors de leurs nombreux voyages et de les mettre au service de la collectivité.

Le peuple romain suscitait l’admiration de tous en construisant tout ce qu’il y avait de plus grand au monde; les routes droites, les grands ponts, les stades, les navires ne seront dépassés en taille que beaucoup plus tard. La façon de voir des Romains ne tarda d’ailleurs pas à se répandre. Impressionnés par l’avancement de cette civili- sation, les barbares se «romanisèrent» rapidement et s’empressè- rent d’apprendre le latin. Voilà pour les légendes et les clichés.

De manière plus rigoureuse, on sait par contre que, de l’aube des temps historiques à la conquête romaine, les civilisations se sont succédé dans l’Orient méditerranéen sans jamais se détruire complè- tement. La puissance des pharaons et des rois de Babylone et de

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Ninive a été récupérée par les grands rois perses, premiers fonda- teurs d’un empire presque universel. Elle a ensuite été reprise à une échelle plus réduite par les petites cités grecques, puis par Athènes seule, grâce à la volonté des Athéniens d’affronter la mer. Les Grecs s’affirmèrent comme un relais essentiel de civilisation. Par la suite, les conquêtes d’Alexandre ont permis à l’hellénisme d’exercer une influence à long terme.

Au fur et à mesure de son extension géographique, la culture grecque a récupéré les valeurs, les croyances et le savoir des peuples qu’elle a investis. De la même manière, les invasions romaines se sont traduites, avec plus d’évidence encore, par une assimilation presque totale des valeurs grecques. Ainsi se transmettra, grâce à Rome et à la montée de l’Occident, l’héritage culturel de l’Orient.

Mais au fil de toutes ces interrelations entre civilisations, quelle a été la contribution du monde romain? Après tout, d’un point de vue géostratégique, la situation de Rome n’était pas très différente de celle d’Athènes: la métropole contrôlait la région immédiate grâce notamment à une flotte efficace. Certes Rome avait établi avec plus de force encore une équation. Du temps de Rome, une nation qui représentait environ 3% de la population du globe contrôlait l’Europe, l’Afrique du Nord et une partie du Moyen-Orient, bref tout le monde occidental.

Les Romains avaient suivi un modèle semblable à celui des empires précédents et ceux qui allaient suivre feraient de même. Rome traçait la voie pour les empires 1 qui allaient suivre. Désormais, les conditions à réunir pour qu’un boom économique et technolo- gique se produise semblent être de trois ordres. D’abord, on observe généralement une concentration des richesses dans l’empire; les écarts de revenus font partie de l’équation. Deuxièmement, les res- sources sont disponibles en grande quantité, le gaspillage aussi. Enfin, l’entretien de la civilisation demande de l’énergie, beaucoup d’énergie.

1. Aujourd’hui, l’«empire» de Washington, qui représente 5% de la population mondiale, ne contrôle pas la Chine, mais consomme 40% de l’essence de la planète.

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Le Roman dream: la servitude du transport et de la gestion des stocks à la limite

Sur ce dernier point, les Romains avaient beaucoup appris des peuples anciens, notamment qu’en temps de guerre, il vaut mieux asservir l’ennemi, que de l’éliminer. Les 400000 esclaves de Rome constituaient une composante essentielle des besoins énergétiques du temps. Mais il y avait plus. L’obsession constante de la conquête n’était pas seulement liée à l’ambition démesurée des empereurs romains. Comme jamais auparavant, cet empire avait besoin de ressources pour assouvir ses rêves, des ressources qui se trouvaient malheureusement souvent très loin de Rome.

Les services et le commerce

Le régime communautaire, l’organisation des villes, la construction des routes et de ports pour le commerce, les jeux et les loisirs pour les riches, l’armée, le système monétaire, les gouvernements et même les nouveaux services, comme l’écriture et l’étude scienti- fique, ont été autant de facteurs qui ont fait augmenter la quantité de services et le besoin de main-d’œuvre dans l’empire.

Les Romains les mieux nantis vivaient déjà sous un régime communautaire fastueux qu’une grande partie de la population de notre ère ignore encore. La maison de ville était différente de celle de la campagne. Pompéi n’avait rien à envier à Beverly Hills. Par leur ampleur et leur variété, par la beauté du paysage environnant, les ruines de Pompéi procurent en effet une vision grandiose de ce que pouvait être une cité romaine de taille moyenne de l’époque impé- riale (25000 habitants).

Pompéi était un séjour apprécié des riches familles romaines, qui y imposèrent leur langue, leurs mœurs, leur organisation et leur façon de construire et de décorer. Située au cœur d’une région fertile et grâce à son port de mer, Pompéi pratiquait le commerce et la petite industrie. Les nombreuses boutiques et les ateliers, la largeur des rues et les ornières creusées par les chars suffisent à suggérer l’activité intense qui devait y régner. C’est sans compter que les Pompéiens appréciaient les spectacles, les jeux et les affrontements politiques.

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La boulimie énergétique, suicide de l’humanité?

L’avancement de la civilisation romaine se voyait également dans la grande diversité des matériaux utilisés et des modes de construc- tion. Richement décorée, la domus comportait de nombreuses pièces sur un seul étage, était pourvue d’eau courante, d’installations sani- taires et d’un foyer en maçonnerie. Un jardin à la grecque en augmen- tait le confort. Même dans les provinces éloignées, les idées de confort se multipliaient. Par exemple, le commerce de la glace était inventé là où le froid de l’hiver en permettait la fabrication.

À Rome, les grands aqueducs et le chauffage central représen- taient la réalisation parfaite de rêves millénaires. En fait, il ne manquait à peu près que les McDonald’s, car les magasins à grande surface existaient déjà. Le marché de Trojan, en plein centre-ville, était considéré à l’époque comme l’une des merveilles du monde classique. De la soie aux poissons conservés dans des viviers, on vendait de tout dans cet ensemble visionnaire de 150 boutiques, entrepôts, bureaux et salles de négoce.

Rome était une mégaville de près d’un million d’habitants. Les familles habitaient l’insula, immeuble d’habitation de quatre ou cinq étages, entassées dans une seule pièce mal aérée, mal éclairée, sans foyer, sans eau courante et sans toilettes. Construite en bois, l’in- sula était fragile et s’enflammait facilement.

Par contre, les Romains maîtrisaient déjà la construction des édifices à plusieurs étages, notamment grâce à l’utilisation de maté- riaux légers, comme la brique. Il faudra attendre la révolution indus- trielle et les poutres de métal pour que l’art de la construction en hauteur des architectes romains soit dépassé.

Le génie romain s’est manifesté dans ses monuments. Les empe- reurs successifs ont couvert leur capitale de constructions gran- dioses, temples et palais, dignes de leur gloire. Le stade romain en était le signe le plus visible. Le Colisée de Rome était non seule- ment une œuvre d’art, mais aussi une remarquable réussite tech- nique pouvant accueillir 55000 personnes sous un vélum les proté- geant du soleil 2 .

2. Les constructeurs du Stade olympique de Montréal doivent certainement se poser des questions, eux qui n’ont pas encore réglé leur problème de toit!

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Le Roman dream: la servitude du transport et de la gestion des stocks à la limite

Comment expliquer que seul Rome y ait pensé?

Voilà seulement quelques signes de la magnificence de l’empire romain. Mais comment expliquer que la société romaine ait été la seule capable d’unifier les peuples du bassin méditerranéen au sein d’un empire durable sur cinq siècles? Les thèses sur ce sujet sont évidemment très nombreuses, mais ces théories laissent apparaître plusieurs facteurs interreliés qui reviennent plus souvent que d’autres pour expliquer l’expansion et le maintien de l’empire de Rome.

D’abord Rome vivait sous un régime impérial: un empereur dont le pouvoir n’était pas héréditaire dirigeait l’empire en s’appuyant sur l’armée. Bien que la société romaine n’ait pas été démocratique selon la définition des historiens, elle en avait toutefois plusieurs caractéristiques. Les Étrusques, les Grecs, les Romains, et plus tard les Vénitiens, les Anglais, les Français et les Américains, bref les grandes civilisations ont fait faire des pas de géant à l’évolution tech- nologique, d’abord parce qu’un grand nombre de personnes en ont profité. À Rome, une proportion importante de la population pouvait espérer une amélioration de sa condition, y compris les esclaves qui souhaitaient être affranchis.

Ensuite, Rome pouvait compter sur des impôts considérables prélevés auprès des peuples conquis et versés en une monnaie métal- lique unique. En d’autres mots, les Romains contrôlaient le capital. En revanche, le système coûtait très cher. L’entretien de l’armée venait en tête de liste des postes de dépenses. Une part importante des dépenses était aussi reliée à l’entretien des populations soumises. Ce sera d’ailleurs un motif pour forcer le développement technolo- gique et l’automatisation de certains procédés.

Bien sûr, comme toutes les autres grandes civilisations de l’Anti- quité, Rome connaissait les métaux et avait une agriculture pros- père; l’éducation était une préoccupation pour un grand nombre de personnes, le latin était une langue populaire que tous pouvaient lire, etc. Le pouvoir romain avait réussi à créer un certain marché économique. En plus du pain et des jeux, Rome préfigurait déjà le modèle économique qui allait produire la Ford T.

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La boulimie énergétique, suicide de l’humanité?

Mais, parmi les facteurs qui expliquent le maintien de cet empire,

il ne faut certainement pas oublier le contrôle des communications.

Ce n’est pas un mythe: une des clés du maintien de l’empire romain

a été l’existence d’un réseau de transport efficace.

Jusqu’à tout récemment, le grand problème des sociétés avan- cées a toujours été le transport de marchandises. Aux temps des pharaons, le cèdre du Liban a permis de fabriquer des navires solides pour remplacer les embarcations en roseaux. Sur le Nil, de lourdes barques transportaient le granit de haute Égypte et les produits précieux de Nubie. Les bateaux se lançaient aussi sur la mer Rouge pour rechercher l’encens et la myrrhe du pays du Pont. Du Sinaï venaient le cuivre, les turquoises et les pierres précieuses.

Au temps des grands empires égyptiens, on savait tailler d’im- menses blocs de pierre; on savait se servir d’embarcations pour les transporter sur l’eau, mais sur terre, on le faisait à force de bras. On imagine facilement que les distances parcourues ne pouvaient pas être très grandes. Les animaux, ânes ou vaches, n’offraient qu’une énergie d’appoint, utilisée par exemple pour le battage du blé, mais servaient peu au transport. En Égypte, la route, c’était le Nil, et le commerce international se faisait par la mer.

Lorsque la roue est apparue vers l’an 3000 av. J.-C., l’espoir d’améliorer le transport terrestre a surgi. Car la roue appelait la route et la découverte de la terre. Puis, la domestication du cheval (2000 ans av. J.-C.) semblait ouvrir définitivement la porte sur le monde terrestre. Avec l’apparition de la roue et du cheval, on pouvait enfin s’éloigner des grands cours d’eau.

Mais ces innovations mirent du temps à composer une part importante du transport de marchandises. D’ailleurs, l’attention des historiens a longtemps été centrée sur le seul problème de la défi- cience du système d’attelage des animaux. En fait, tout chariot n’était utile que si la surface de déplacement était de bonne qualité. C’est sur ce dernier point que les voies romaines ont présenté un avan- tage évident sur les simples pistes qui avaient prévalu jusqu’alors.

À part celle des Perses, les grandes civilisations précédentes ne s’étaient pas préoccupées sérieusement du contrôle des voies

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terrestres. Chacune à son tour a été une grande métropole côtière sur la Méditerranée et la mer Égée. Rome ne faisait pas exception. Comme les grandes métropoles qui l’ont précédée, Rome a su tirer le maximum du cadre maritime que lui offrait la Méditerranée. En termes de coûts énergétiques, il était plus avantageux de transpor- ter les marchandises par bateau des côtes de l’Europe, de l’Afrique du Nord ou du Moyen-Orient.

Mais surtout, les équipements terrestres ne pouvaient acheminer en masse et à temps la quantité de vivres impressionnante néces- saire pour faire vivre Rome. Au total, c’est plus de 800000 tonnes de marchandises – correspondant à plus de 12000 cargaisons de navires de l’époque – qui étaient déchargées sur les quais romains (Debeir, Deleage, Hémery, 1986).

Cela dit, le réseau de transport routier des Romains a été d’une importance cruciale. Conçu initialement pour des raisons politiques, administratives et militaires, le réseau routier romain permettait le contact entre contrées aux ressources extrêmement diverses, rendant possibles les échanges commerciaux par voie terrestre. Les routes étaient bien sûr stratégiques, puisque l’armée pouvait s’y déplacer rapidement, mais la qualité des voies romaines permettait aussi de faire circuler d’importants convois de marchandises. Les terres qui n’étaient pas trop éloignées des voies d’eau prenaient ainsi de la valeur.

Les Romains ont donc permis un essor sans précédent des tech- niques de transport. S’il leur manquait encore les flottes de poids lourds nécessaires à la gestion des stocks à la limite – le just in time des temps modernes –, ils avaient néanmoins compris que les inves- tissements dans un vaste réseau de communication terrestre et maritime étaient essentiels au développement de l’empire. Leur réseau de routes dallées et durables rendait possible le déplace- ment rapide des légions et des marchandises. En parallèle, les cir- cuits maritimes permettaient un commerce et une marine de guerre efficaces.

La problématique du transport de marchandise sur terre sera d’ailleurs une préoccupation constante jusqu’à nos jours. Le pro- blème de la livraison «juste à temps», par exemple, ne sera réglé

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qu’au début des années 1980, avec la déréglementation de l’indus- trie du camionnage. Il faut bien voir qu’en Amérique du Nord, même le rail apparaît désormais comme une technologie dépassée, et il sera très difficile de convaincre les entreprises américaines de reve- nir en arrière.

De ce point de vue, le parallèle entre l’empire romain et l’American dream ne semble pas si farfelu. Évidemment, on risque toujours de verser dans le cliché lorsqu’on simplifie trop l’analyse, mais un paral- lèle entre les deux époques rend la constatation évidente: les Américains, comme les Romains, passeront à l’histoire, d’abord en tant que fabuleux ingénieurs de ponts et de chaussées.

Les plus grands chantiers de tous les temps

Quel a été le plus grand chantier du temps de l’empire de Rome à son apogée? Le Colisée? Le palais d’Adrien? Non, ce fut la construction d’une multitude de voies de communication terrestres. On a ainsi quadrillé de routes l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord.

Quel a été le plus grand chantier du xx e siècle? Le World Trade Center? Les grands complexes hydroélectriques? Pour permettre aux descen- dantes de la Ford T d’aller partout, on a couvert l’Amérique d’asphalte.

TABLEAU 1

Capacités des bateaux de transport

Capacité (tonnes)

Bateau romain

1200

Premier vapeur

3200

Pétrolier (1950)

30000

Super pétrolier (1972)

550000

Source: E. Abranson (1978).

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Les leçons de l’Antiquité

La période de l’Antiquité a permis à l’homme de mettre sur l’échiquier de l’évolution la presque totalité des pions correspondant à ses rapports avec la nature et avec lui-même. Il a acquis un certain nombre d’idées fixes, notamment celle de l’accroissement constant de son confort. Mais cet accroissement impose des contraintes physiques qui sont en gros de quatre ordres:

La servitude à l’égard de l’énergie mécanique. Pendant long- temps encore l’homme demeurera le seul polyvalent; l’animal ne lui sera pas d’un grand secours.

La servitude à l’égard des températures élevées pour fabri- quer les matériaux nécessaires. La métallurgie était inventée, ainsi que la brique, mais les métaux étaient encore de mauvaise qualité en comparaison de ce qu’allaient permettre les deux révo- lutions industrielles.

La servitude à l’égard du transport des marchandises. Le trans- port maritime était déjà acquis, mais le transport par voies terrestres n’atteignit son plein développement que sous l’empire romain. Il faudra attendre le chemin de fer pour changer à nouveau la donne.

La servitude à l’égard d’un système organisé de fourniture des ressources. Pour qu’une civilisation fonctionne, il faut une approche globale de l’approvisionnement en ressources. L’Antiquité avait pris conscience de l’importance des ressources. Par exemple, la Chine avait nationalisé les forêts et l’eau au début de notre ère. Mais les peuples de l’Antiquité n’avaient pas tout inventé; il manquait encore une industrie énergétique mondiale. Sous cet angle, les grandes civilisations de l’Antiquité avaient peu évolué depuis l’in- vention du feu.

Du strict point de vue de leurs rapports avec la nature, les peuples de l’Antiquité ont donc posé l’équation de base: pour mettre plus d’hu- mains sur Terre, il fallait maîtriser la nature. L’Antiquité a montré que l’humanité pouvait marquer des points sur la nature, mais au prix d’immenses labeurs. À l’heure de la génétique, le combat est-il gagné?

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Quand les dieux s’en mêlent:

le chaos toujours possible

De toutes les haines, il n’en est pas de plus grande que celle de l’ignorance contre le savoir. Galilée (1524-1642)

P lus de mille ans ont été perdus entre la victoire de Constantin sur Maxence et le début de la Renaissance. Voilà la perception

que l’on a encore du Moyen Âge. Finies les routes droites, à plus tard l’eau courante. Le chauffage central est remplacé par des foyers inefficaces. Les pièces austères des châteaux forts n’ont plus rien à voir avec la magnifique décoration des demeures romaines. Les donjons moyenâgeux sont exigus et inconfortables. Ils ne compor- tent que quelques pièces habitables où le châtelain doit se résoudre à vivre en commun avec toute la famille et les invités. Et la châte-

laine devra attendre encore longtemps avant de vivre «la vie de château» digne de son rang.

Pour un mathématicien, c’est le chaos, la preuve de la désorga- nisation toujours possible de notre système social. Le monde a décroché, est déprimé, a perdu sa motivation. Pourquoi s’intéres- ser à cette période de noirceur qui aurait fait perdre un temps précieux à l’évolution de l’humanité? Pouvons-nous nous estimer chanceux de pouvoir gagner dix siècles en passant en revue cette longue histoire du rapport de l’homme avec les ressources?

Il faut dire que le Moyen Âge n’est pas particulièrement gai lors- qu’on se limite à en examiner les événements catastrophiques, sans distinction de période (haut Moyen Âge, de 500 à 1000; Moyen Âge classique, de 1000 à 1300; fin du Moyen Âge, de 1300 à 1450). La famine, la peste, la guerre de Cent Ans, les rois maudits, l’Inquisition

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La boulimie énergétique, suicide de l’humanité?

ne nous donnent certainement pas l’image d’une époque où il faisait bon vivre.

De la chute de l’empire romain jusque vers l’an mil, l’Europe a connu une grande détresse économique. La production agricole a été trop souvent dérisoire et soumise à d’innombrables aléas. On était incapable de suivre le rythme naturel de la croissance démographi- que, d’où une sous-alimentation endémique, débouchant fréquem- ment sur la famine, et une ambiance générale de pénurie qui faisait obstacle aux autres activités humaines. Résultat, la population humaine n’avait presque pas augmenté sur la planète depuis envi- ron mille ans. C’est incroyable quand on pense que, dans le millé- naire qui allait suivre, la population mondiale serait multipliée par 20.

Pourtant, les ressources ne manquaient pas et les concepts avaient déjà été énoncés. Mais il faudra encore attendre quelques siècles pour mettre en œuvre partout les idées des mécaniciens d’Alexandrie, de Grèce et de Rome. Comment se fait-il qu’on ait tant tardé à diffuser le moulin à vent à ailes verticales et le moulin à eau à arbre à cames? À la conquête de l’énergie cinétique, pourquoi ne pas avoir pensé aux manivelles et aux bielles qui permettent le mouvement rotatif? Le collier rembourré, l’attelage en ligne, la selle et l’étrier étaient aussi des innovations technologiques simples, mais combien utiles pour augmenter le rendement du cheval.

Pour la période classique du Moyen Âge, notre vision réductrice de la vie médiévale n’est guère plus flatteuse. Nous sommes souvent amenés à penser que la vie sociale était réduite à sa plus simple expression. A priori, du moins c’est notre perception, il n’y avait que deux employeurs de niveau international pour ceux qui aimaient les défis: l’Église et l’armée. Si les croisades semblaient toutes dési- gnées pour les amateurs d’aventures, entrer dans les ordres offrait une sécurité supplémentaire pour ceux qui tenaient à la vie. Pour avoir un emploi stable, on pouvait évidemment aussi s’engager dans la construction de forteresses, de cathédrales et de monastères.

À la défense de ces institutions, l’Église a été pendant longtemps la seule façon d’instruire ou de satisfaire le désir artistique des plus pauvres de la société. La structure très hiérarchisée de l’Église

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assurait en effet une paix relative, qui a permis à l’art religieux d’ob- tenir ses lettres de noblesse. En revanche, la redoutable machine à recrutement cléricale réussissait, à force de harcèlement moral et de chantage au sacrifice, à tuer la plupart des initiatives person- nelles qui s’éloignaient du dogme.

Il faudra attendre la Renaissance pour qu’un mouvement de pensée, l’humanisme, vienne suggérer de faire confiance à l’homme, plutôt que de l’humilier devant Dieu. Les adeptes de l’humanisme diront également qu’ils ont foi dans le progrès, qu’ils croient à la bonté de la nature et à la grandeur de l’homme devant cette nature qu’ils veulent maîtriser. C’est dans cette perspective que se dévelop- peront les fondements du libéralisme classique.

Malheureusement, l’histoire nous montre que l’autorité morale érigée en absolu fait souvent office d’éteignoir pour l’évolution, et donc pour la consommation et une maîtrise plus serrée de la nature. Les femmes, en particulier, sont de véritables victimes, détenues du système caritatif, bâillonnées de la vie publique. Le dogme n’est guère plus utile pour le savoir. Avant Galilée, on dissertait sur la science et on la voulait soumise à la théologie officielle de l’Église. Avec la lutte de Galilée contre l’argument d’autorité naissent l’ex- périence et ses lois. Galilée aura payé cher son audace.

Mais en même temps, on peut se demander si le dogme ecclé- siastique et les régimes totalitaires de toutes sortes ne sont pas des réflexes des sociétés pour se protéger du manque de ressources, pour réagir à l’incapacité de s’organiser ou d’assurer un système de partage plus égalitaire. Comme nous l’avons déjà souligné dans le chapitre sur la démocratie et la consommation, un système démo- cratique est pénalisant pour les ressources. À leur façon, la religion trop stricte et la dictature, privant l’individu de sa liberté, corres- pondent à des mesures d’économie de ressources.

Est-ce à dire que dans le futur, si la rareté devient réalité, il faudra se résigner à vivre de façon austère, collectivement, sans aspirations individuelles? Espérons que non. Mais le Moyen Âge nous renseigne au moins sur un point: nous ne sommes pas à l’abri, même aujourd’hui, de la montée de l’idéologie qui empêche les com- munautés de s’épanouir. Trop souvent, hélas, les peuples s’engagent

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La boulimie énergétique, suicide de l’humanité?

de plain-pied dans la pire mentalité du Moyen Âge, et plus loin encore, au nom de Dieu. Et une fois installés dans cette perte de souveraineté de l’individu, il est extrêmement difficile d’en sortir.

C’est le danger qui guette et souvent fait succomber les pays en développement, qui ne savent pas par quel bout commencer, quand tout doit être rentable tout de suite. Cela nous amène aussi à réflé- chir sur l’idée selon laquelle la crise n’a que des vertus. Si les choses tournent mal, tout à coup, le tout-économique nous sauvera-t-il? Permettra-il le renouveau technologique?

Mais revenons à notre propos: en quoi le Moyen Âge a-t-il contri- bué à l’évolution des systèmes énergétiques et de l’organisation humaine?

La première révolution industrielle

Nul doute que le Moyen Âge a comporté son lot de misères. Mais, contrairement aux idées reçues, plusieurs événements de cette période, surtout le Moyen Âge dit classique, ont pavé la voie à une ère très productive pour l’humanité. D’abord, les Chinois, qui sont à l’origine de plusieurs des découvertes de cette époque, ont fait un pas révolutionnaire en découvrant la poudre à canon, laquelle entraînera l’apparition du fusil. Chimie et sidérurgie sont mobilisées pour la fabrication d’explosifs et d’armes plus meurtrières. Mais rapidement, on s’aperçoit que l’explosif peut aussi servir la paix et ouvrir de nouvelles portes: celles d’un développement considérable de la force motrice. Les Chinois avaient également pensé à l’ex- ploitation du gaz naturel, mais l’idée n’a pas eu de suite.

En regard du système énergétique relativement stable que consti- tue le modèle chinois, celui de l’Occident est traversé par une série de mutations rapides qu’entraînent à la fois les pénuries et les avan- tages du continent européen et qu’annoncent les grandes ruptures des siècles antérieurs. Heureusement, animaux et machines vien- nent, à une échelle jusqu’alors inconnue dans l’histoire, démultiplier la force humaine.

C’est l’extension des surfaces cultivées qui permit, sans conteste, le déblocage du système. L’éclatement des cadres sociaux anciens,

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fondés sur l’économie domaniale, a profité à l’expansion démogra- phique, elle-même favorable au progrès technique. Cette poussée démographique devait cependant être soutenue par une augmen- tation proportionnelle de la nourriture disponible, donc de la produc- tion agricole. Dans un premier temps, trois facteurs combinés ont permis l’augmentation de la productivité agricole: l’augmentation de la productivité de l’animal, l’apparition d’une charrue efficace et le changement de technique agricole.

C’est à cette époque que l’on apprit à ferrer les sabots du cheval et que l’on comprit que, pour les chevaux, l’attelage en ligne était préférable à l’attelage côte à côte utilisé pour les bœufs. En réalité, le cheval attelé était utilisé depuis l’Antiquité. Mais son efficacité était limitée par un système de harnais fixés autour du cou de l’ani- mal qui l’étranglaient lorsque l’effort demandé devenait trop consi- dérable. En d’autres termes, la force motrice de l’animal existait à peine dans l’Antiquité.

Mais maintenant, au Moyen Âge, on disposait, pour les travaux de défrichage et les travaux agricoles, d’un convertisseur supérieur au bœuf et à l’homme lui-même. Du coup, la force mécanique se trouvait multipliée par 7,5. Il faudra attendre le tracteur de ferme pour que le cheval disparaisse de la vie de tous les jours en milieu agricole.

En même temps qu’elle a conquis des espaces sur la forêt, l’agri- culture a connu des perfectionnements qui ont permis d’intensifier le rendement des végétaux. Les résultats de ces améliorations furent spectaculaires. Les progrès de l’outillage furent également nombreux. Le fer a remplacé le bois, quelques outils ont été inventés, dont la faux, la charrue et la herse. Les pièces tranchantes en métal rédui- saient désormais l’effort de travail. On peut dire sans exagérer que la diffusion de la charrue a permis de livrer à la culture les grandes plaines de l’Europe du Nord, les forêts et les marécages. La charrue avait deux avantages: elle pouvait retourner le sol en profondeur et permettait un drainage plus efficace.

Mais l’apparition de la charrue ne réglait pas tout. Il fallait aussi augmenter le rendement du sol. Depuis les Romains, on pratiquait encore la jachère, c’est-à-dire une rotation sur deux ans de la culture.

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TABLEAU 2

Les forces mécaniques au fil du temps

Technologie

Puissance (kW)

Énergie musculaire

Homme

100

Bœuf

500

Cheval

750

Machine

Moulin hydraulique (XVIII e s.)

7500

Moulin à vent (XV e s.)

7500

Éolienne (1980)

300000

Éolienne terrestre (2000)

1500000

Éolienne offshore (2002)

6000000

Moteur

Newcomen (1705; à vapeur)

9000

Voiture intermédiaire

100000

Sources: Estimations personnelles et L. Amyot (1980).

Les engrais provenant du fumier animal étaient en quantité insuf- fisante car l’élevage était limité à l’exploitation de quelques riches propriétaires. Malgré ces problèmes, le rendement des cultures a doublé du X e au XIII e siècle. La production agricole dépassait enfin celle des domaines ruraux de la Rome impériale. La solution appor- tée a été la rotation plus fréquente des cultures grâce, bien sûr, aux labours, mais aussi à une maîtrise accrue de l’agriculture.

Le nouveau système cultural permettait non seulement d’aug- menter le niveau calorique de l’alimentation humaine, mais surtout de mieux l’équilibrer. Ce n’est pas seulement la quantité accrue de nourriture, produite par des mécanismes d’exploitation plus perfec- tionnés, mais aussi la qualité améliorée des aliments qui permettent d’expliquer, au moins pour l’Europe du Nord, l’étonnante poussée démographique, la naissance et la multiplication des villes, le déve- loppement de la production industrielle, l’extension du commerce et le dynamisme de cette époque. En tout cas, c’est un facteur de base qui a permis d’autres révolutions.

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Le système énergétique

En l’an mil, les villages sont dispersés à travers de vastes forêts; trois siècles plus tard, les choses ont bien changé. Les champs ont remplacé les forêts, les villages sont prospères; les châteaux de pierre dominent les campagnes, les cathédrales témoignent du progrès remarquable de l’architecture. Mais cette transformation a nécessité une utilisation considérable de ressources, le recul de la forêt constituant le signe le plus visible de cette fonction.

Quelles qu’en aient été les modalités régionales et locales, cette grande poussée allait modifier l’ensemble des rapports de l’homme avec la nature. Par exemple, l’exploitation des espaces forestiers n’était plus restreinte à celle du bois de chauffage. Il fallait désor- mais concilier culture des essences nobles 1 , besoins énergétiques pour le chauffage et l’industrie, et espace pour la culture. Le recul de la forêt fut géré à peu près sans heurts pendant trois siècles. Par la suite, le problème resurgit avec plus d’ampleur, notamment à cause des besoins énergétiques de cette société en pleine expansion.

L’emploi du couple cheval-charrue, en remplacement du vieil attelage bœuf-araire, supposait en effet un autre préalable: une large utilisation du fer pour la protection de l’animal, mais aussi pour les socles de charrue ou les autres outils agricoles. Il n’est donc pas surprenant de constater que les progrès de la métallurgie rurale furent particulièrement importants à cette époque.

Les premiers fours exhaussés (à deux mètres du sol environ) et dotés de dispositifs aptes à assurer convenablement l’aération et l’évacuation du laitier se répandirent dans les campagnes. Aupa- ravant, le four était resté le plus souvent une simple cavité creusée dans le sol et orientée de manière à exposer le brasier aux vents dominants. Non seulement la consommation de charbon de bois était phénoménale, mais la température de fonctionnement ne permet- tait pas d’obtenir du fer de qualité. Et le soufflet actionné par l’homme n’était pas efficace.

1. Le débat est encore d’actualité. Cependant la cause de la disparition des essences nobles n’est plus le bois de chauffage, mais le développement des sociétés et les besoins de l’industrie, notamment en pâtes et papier.

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L’énergie hydraulique régla en partie le problème du niveau de température dans les fours. Les soufflets hydrauliques permettaient en effet d’assurer l’arrivée d’oxygène en quantité accrue et de manière continue. Dès la fin du Moyen Âge, une métallurgie à haut rende- ment était donc possible. Mais son développement était freiné – et allait le demeurer longtemps – par divers goulots d’étranglement, dont les trois suivants:

• L’énergie de base était le charbon de bois, et une forêt de moins en moins abondante supportait tout le poids de l’essor métal- lurgique;

• Les moulins à eau étaient situés dans des endroits spécifiques, mais pas nécessairement stratégiques;

• Le transport de marchandises terrestres comportait de graves lacunes.

Le moulin à eau fut justement une autre manifestation de l’évo- lution technologique de cette époque. Invention antique, le moulin

à eau a connu sa véritable expansion au Moyen Âge, qui constitue

une étape capitale dans l’histoire de la conquête de l’énergie. On apprit à soumettre la force hydraulique pour en faire l’auxiliaire de l’homme, dans son travail harassant et pénible. En ce sens, la diffu- sion du moulin à eau représente, avec ses nombreuses applications, une révolution technique de grande portée.

Dans l’Antiquité, les grains de céréales étaient soit broyés au pilon, soit écrasés par des rouleaux ou des meules de pierre auxquels des animaux ou le plus souvent des esclaves, attelés à une perche, imprimaient un mouvement rotatif. C’était le moulin à manège. On connaissait pourtant déjà le moulin hydraulique, mais pourquoi construire des installations coûteuses, alors que les nombreux esclaves faisaient bien le travail?

Un moulin du Moyen Âge pouvait produire une puissance de 2

à 3 ch. Bien sûr, la ressource hydraulique était sujette au régime

capricieux des rivières, et le capital musculaire était plus flexible.

Mais un homme au travail ne peut développer que 0,1 ch pendant une période non continue. Le moulin, même imparfait, était donc plus puissant que 100 hommes. Les auteurs Debeir, Deléage et

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Hémery (1986) estiment que dans le royaume de France, au XI e siècle, les moulins représentaient une puissance installée de 40000 à 60000 ch. Cette énergie hydraulique équivalait à celle déployée par le quart de la population adulte du royaume, ce qui est considérable.

Voilà pourquoi, au Moyen âge, tout à coup, la conquête de la force hydraulique a entraîné la diffusion de techniques connues depuis longtemps. On a perfectionné les roues à aubes et les axes horizontaux. Les techniques se sont diversifiées: les moulins au fil de l’eau, les moulins à bateau et moulins de marée se sont moder- nisés. Évidemment, les moulins à eau allaient de pair avec le déve- loppement de l’irrigation et des barrages, ce qui ne fut pas sans conséquences pour le transport maritime. Mais, surtout, la diffusion des moulins hydrauliques a eu un impact considérable sur l’évolu- tion sociale.

Si les premiers moulins pouvaient parfois être construits par de simples paysans ou groupes de paysans, par la suite les investis- sements nécessaires à l’aménagement d’installations de plus en plus complexes devinrent l’affaire exclusive des classes riches. Malheureu- sement, à cause de ce facteur richesse, mais aussi de la disponibi- lité inégale de la ressource, apparaîtront rapidement des zones de pauvreté d’équipement, malgré l’expansion prodigieuse de l’instru- ment. Car le moulin à eau était au cœur de la production indus- trielle; c’était la force hydraulique qui actionnait les marteaux-pilons, les soufflets et bien d’autres mécanismes.

Les besoins énergétiques croissants, en particulier pour le secteur thermique, se butaient à un autre écueil de taille: le trans- port terrestre des marchandises. La dispersion de la forêt, la com- plexité accrue des centres de production industrielle et l’emplace- ment déterminant des moulins montrent toute la problématique du transport de marchandises. Les grands foyers de la civilisation antique s’étaient surtout développés en bordure de la mer ou des cours d’eau. Par la suite, les collectivités continentales s’organisaient pour que les ressources nécessaires soient accessibles en une jour- née, c’est-à-dire qu’elles se trouvent à 20 kilomètres environ. Au- delà de cette distance, le transport risquait d’adsorber le surplus énergétique produit par l’agriculture ou la forêt. On mesure donc

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toute la difficulté de cette époque dont la population se dispersait

à un rythme accéléré. Le problème était d’autant plus grave, que

l’héritage gallo-romain s’était dégradé avec la chute de l’empire romain. Il ne faut pas se leurrer, les croisades et les grands dépla- cements de population impliquaient peu de transport de marchan- dises. Le pillage faisait bien l’affaire, si la collaboration locale faisait défaut.

Cela montre bien l’avantage des routes maritimes ou fluviales. D’ailleurs, les premiers grands hommes d’affaires du Moyen Âge bâtirent leur fortune dans les ports. En pratique, sur terre, le trans- port de matériaux et de marchandises est demeuré faible jusqu’à l’arrivée du chemin de fer, sauf évidemment pour les échanges à courte distance.

Bref, au terme de l’époque médiévale, c’est bien un nouveau système énergétique qui a été mis en place en Europe, mais c’est un système prisonnier de pénuries structurelles de bois et de sites pour les ressources renouvelables, qui préparera la deuxième révo- lution industrielle et conditionnera l’apparition des hauts fourneaux au charbon.

De la vie monastique à la liberté

Dans la tranquillité des monastères, où l’on entonne des chants grégoriens, une autre invention importante se prépare: l’imprime-

rie. Au début, les intellectuels de la vie monastique étaient les seuls

à savoir. Le fait est que les textes écrits en latin, la censure et le

risque d’excommunication permettaient de tenir secrète l’informa- tion, comme au temps des scribes égyptiens. Mais, en même temps, l’Église rendait possible le miracle d’une nouvelle méthode d’infor- mation accessible à tous.

Bien sûr, l’éducation resta encore longtemps sous l’autorité des évêques, mais rapidement d’autres écoles s’ouvrirent dans les villes, pour les fils de marchands. En plus des écoles urbaines, cette époque vit aussi naître un phénomène qui allait changer profondément la vie intellectuelle en Occident. Afin d’échapper à l’autorité de leur évêque, des maîtres d’écoles et leurs étudiants se regroupèrent en associations appelées «universités» et firent appel au pape pour

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obtenir une chaire. L’Église laissa finalement aller les choses, les marchands étant devenus trop puissants. L’Antiquité et le haut Moyen Âge n’avaient pas encore connu d’institutions semblables.

L’imprimerie et la création de l’école laïque eurent des consé- quences considérables. Au XII e siècle, un gigantesque effort de traduc- tion des penseurs grecs et arabes ouvrit à la culture occidentale de nouveaux horizons qui furent le prélude de la renaissance intellec- tuelle. Encore une chose qu’on avait perdue depuis les Romains.

Avec l’université, il y eut aussi l’essor urbain, lui-même produit de la croissance démographique. La commune, le bourg puis la ville, par leur seule existence bouleversaient les habitudes de travail, les conditions de vie et même les façons de sentir et de penser. La société offrait enfin de nouveaux modèles d’organisation que les déprimes du passé avaient jusque-là empêchés.

Ce qui avait été possible pendant quelques décennies à l’inté- rieur d’une communauté de travail et de prière, aussi vaste fût-elle, n’était plus transposable à l’échelle de la société entière. L’organi- sation sociale devait désormais suivre un cheminement plus com- plexe et plus conflictuel. Curieusement, les régimes féodal et monas- tique, qu’on a tendance à dénigrer, ont justement contribué au développement ultérieur des formes capitalistes. Dispersés, les mini- royaumes établissaient leurs propres règles de gestion et affaiblis- saient le pouvoir central. Et, bien sûr, l’éducation et l’imprimerie étaient en tête de liste des facteurs de changement.

Par contre, l’imprimerie n’était pas là pour expliquer aux habi- tants du XII e siècle combien le nouveau concurrent de l’énergie hydraulique, le moulin à vent, avait de vertus écologiques pour les pays qui s’en servaient. Mais la Hollande non plus n’était pas encore née, pas plus que Greenpeace, dont elle est devenue la terre d’ac- cueil et qui, on le sait, a beaucoup de mal à concilier son préjugé favorable pour ces «croix volantes» et son aversion pour toute modi- fication du sol.

Dès le XII e siècle, les habitants des Pays-Bas commencèrent à avoir le dessus sur la mer grâce à ces machines, qui devinrent l’em- blème du pays plus tard. Pendant les siècles qui suivirent, on installa

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plusieurs dizaines de milliers de moulins à vent sur le continent européen. En Hollande, on déplaça des tonnes de matière pour construire des digues; le pays fut plus que doublé en surface.

des digues; le pays fut plus que doublé en surface. Source: INRS – Énergie et Matériaux.

Source: INRS – Énergie et Matériaux.

Au XV e siècle, le moulin à vent s’adapta donc à tous les travaux réservés au moulin à eau auparavant. On explique ce développe- ment par la saturation des sites hydrauliques, mais aussi par le fait que les moulins à eau étaient sous contrôle des maîtres féodaux ou des industriels. Bien que les dirigeants aient systématiquement réagi de façon hostile à ces installations nouvelles, ils furent incapables d’interrompre un mouvement devenu irrésistible. Le terrain d’élec- tion pour le moulin à vent était la ville, ce qui a fait dire à plusieurs auteurs qu’il était même le symbole d’une certaine liberté. Les moulins à vent ne furent pas seulement une bonne affaire, ils tendi- rent plus généralement à modifier la structure sociale, oppressive ou libérale.

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Le Moyen Âge ne fut donc pas si négatif qu’on le croit pour l’évolution. Par rapport au haut Moyen Âge, la période classique fut même révolutionnaire et permit de jeter les bases du monde occiden- tal que l’on connaît. Les chapitres suivants ajouteront à la démons- tration. La révolution agraire, l’utilisation de la force mécanique, le perfectionnement des fours métallurgiques et bien d’autres inno- vations ont permis de dessiner ce qui allait devenir, après quelques perfectionnements supplémentaires, l’Europe actuelle. Quand les Vénitiens ont perdu Constantinople, on s’est d’ailleurs tourné vers l’Atlantique, seul grand territoire encore inexploré.

Mais en même temps, le haut Moyen Âge et la période de la grande déprime, de 1300 à 1450, sont riches d’enseignements sur le chaos toujours possible, sur la perte de raison, impossible à prévoir et qui, du jour au lendemain, fait que l’humanité ou un pays n’est plus capable d’empêcher le pire.

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Venise: l’avenir du futur?

L a première fois qu’on entre à Venise, par le Grand Canal, sur un vaporetto bondé de monde, on comprend. Les images répétées

des revues spécialisées ne nous ont rien appris. «Fascinante, entre ciel et mer, telle surgie de l’onde, Venise accueille les touristes du monde entier, attirés par les sortilèges de l’eau et d’une lumière divine tamisée par l’air marin… » Comment comprendre tout le sens de ces mots du Guide Michelin, sans vivre l’expérience?

Le voyageur expérimenté s’attend à voir une ville ancienne, probablement différente des autres qu’il a visitées, du fait que Venise est bâtie sur plus de 100 îles et que ses 200 canaux et 400 ponts n’ont pas d’équivalent mondial. Sachant l’importance passée de l’em- pire vénitien, le voyageur s’attend aussi à voir plus de chefs-d’œuvre par unité de surface que dans la plupart des autres villes anciennes. Habitué à côtoyer le moderne dans celles-ci, il ne prévoit pas de changement de vie particulier à Venise, si ce n’est que la voiture est stationnée loin de l’hôtel, à l’entrée de la ville. Déception assurée pour certains Américains!

Le bon voyageur a lu ses guides touristiques d’avance. Visites de la place et de la Basilique Saint-Marc, du palais des Doges et des principaux musées; promenade en gondole pour les plus riches, circuits à pied dans les rues étroites pour les autres, planifiés selon un horaire très précis, convenant au voyageur toujours trop pressé.

Ô surprise! dès la première journée, après avoir tant voyagé, les qualificatifs manquent pour décrire cette ville. On comprend mieux les propos du guide Michelin. Témoignage unique du passé ou fiction à la Walt Disney? Chose certaine, rien n’est comparable, ailleurs dans le monde, à ce lieu entre ciel, mer et terre. En laissant aller son ima- gination, on en arrive même à penser que Venise pourrait presque passer pour une ville de l’univers de La Guerre des étoiles.

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Comme dans une ville «spatiale» recouverte d’un dôme, on ne produit rien de primaire à Venise. Cette ville est un être qui a une âme, qui a sa personnalité, qui vit. D’un côté entrent les ressources, pour entretenir la vie, et de l’autre sortent des déchets, mais aussi de la culture, de l’information. Venise vit dans un espace virtuel, n’ayant pas connaissance du système de production. Le steak arrive dans l’assiette sans que l’on ait vu l’animal mourir. Les déchets partent dans des sacs verts sans que l’on sache leur destination. Le cheminement de l’eau et des égouts est encore plus mystérieux…

Si nous comparons avec le fonctionnement et le mode de vie de nos grandes villes actuelles, nous découvrons que Venise était, sept siècles avant le temps, un modèle réduit du futur.

On comprend encore mieux la différence de Venise lorsqu’on revient dans le «monde ordinaire» après un long séjour. Du coup, les attentes planifiées selon la même minutie pour Florence ou Rome apparaissent ternes. Où se situe la différence? Les places et les monuments magnifiques ne sont pourtant pas exclusifs à Venise.

En fait, pour la première fois, le voyageur doit changer de système de référence. Une différence majeure entre Venise et l’époque dans laquelle il vit: le véhicule moteur. En Italie même, où la pollution du bruit causée par le trafic des voitures et des détes- tables motos y est particulièrement harassante, le contraste est encore plus frappant.

La première impression que nous laisse Venise est qu’il est possible de vivre agréablement dans une ville de 350000 habitants sans voiture, sans moto, sans pollution. Évidemment, le banlieusard américain en vacances pour quelques jours ne mesure certainement pas toutes les conséquences de son enthousiasme quand il affirme que Venise lui plaît au point de penser y vivre.

Car malgré sa richesse et sa spécificité, Venise est aussi tribu- taire de son époque. Ses rues étroites nous rappellent que les villes denses n’ont pas que des vertus. Au Moyen Âge, la disposition désor- donnée des maisons offrait une meilleure résistance au vent et aidait à économiser le chauffage. Le transport était aussi facilité compte tenu des distances de marche réduites. Mais les bourgs et les villes

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forteresses étaient des milieux malsains, susceptibles d’engendrer les pires épidémies.

Là ne s’arrêtent pas les enseignements que l’on retire de la visite de Venise. La Sérénissime était aussi un modèle de l’exercice de la démocratie. Par son organisation, la république de Venise s’efforça, dès les origines, d’éviter la prise du pouvoir par un seul homme, de telle sorte que la fonction suprême assumée par le doge fut rapi- dement soumise à la surveillance de plusieurs conseils. Le Grand Conseil élaborait les lois; le Sénat était chargé de la politique étran- gère, et des affaires militaires et économiques; le conseil des Dix assurait la sécurité de l’État et disposait d’un réseau de policiers et de délateurs.

Venise était donc une ville-État où bien sûr l’Église avait toujours une très grande importance, autre résultat du Moyen Âge. L’État étant presque absent, le mouvement communal puis la création de la ville apparaissent marqués d’une forte tonalité révolutionnaire, d’une négation de l’autorité omniprésente et oppressive de l’Église et du seigneur féodal. Mais pour qu’un tel changement s’opère, un troisième pouvoir devait côtoyer les conseils de ville et l’Église, celui des marchands.

Le parcours du Grand Canal, en particulier, nous en apprend beaucoup sur la richesse de la ville et sur ce troisième pouvoir. Cette voie d’eau est ornée de somptueux palais, dont le plus élégant, la Ca’ d’Oro, fut construit en 1440, à l’apogée de Venise. Même dans les canaux transversaux, la beauté des maisons et des ponts témoigne de la puissance de l’empire vénitien.

Toute cette concentration de richesses peut cependant appa- raître mystérieuse et soulève plusieurs questions, dont la suivante:

pourquoi construire des palais sur pilotis, dans des marécages, loin de la terre ferme?

La réponse a été donnée en partie dans les chapitres précédents:

Venise a tout simplement poursuivi l’évolution d’Athènes ou de Rome. Comme ces deux métropoles, Venise exploite sa position privi- légiée sur la mer entre l’Orient et l’Occident. Sa puissance maritime et commerciale lui permet de conquérir des marchés importants

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jusqu’à la chute de Constantinople en 1453. Tout comme Athènes et Rome, Venise est aussi une ville parasite des richesses de l’em- pire. Et le seul moyen de bâtir un tel empire, à cette époque, c’est de contrôler les mers, le transport terrestre des marchandises étant trop déficient.

En un mot, Venise reprend beaucoup des recettes des empires précédents, en remettant notamment à l’ordre du jour l’importance du capital et du commerce.

La révolution commerciale

En l’an 1000, on comptait une dizaine de villes de plus de 10000 habi- tants. Mais en trois siècles, ces villes anciennes se sont rapidement développées et plus de 2500 autres villes ont été fondées. Ces villes sont devenues des centres d’artisanat et de commerce. Plusieurs, dont Venise (100000 hab.), sont des ports prospères, ce qui entraîne la création d’une économie fondée sur l’utilisation de la monnaie. Ce phénomène provoque de telles transformations dans les sociétés occidentales que plusieurs historiens nomment le phénomène «révo- lution commerciale». La plus importante de ces transformations est la formation d’un nouveau groupe social, la bourgeoisie marchande, qui joue un rôle essentiel dans l’évolution des sociétés occidentales. En d’autres mots, les marchands vont contrôler le capital.

Presque disparu avec le déclin de l’empire romain d’Occident, le grand commerce est à nouveau en plein essor depuis le XI e siècle. Les marchands deviennent les principaux acteurs de cet essor en recréant des techniques et des circuits commerciaux qui avaient prati- quement disparu à la chute de l’empire Romain: on construit des ponts et des routes; la capacité des bateaux s’accroît. Bien sûr, ce déve- loppement est aussi lié à la croissance de la vie artisanale, à la crois- sance démographique et à l’enrichissement des grands seigneurs. Mais, la création de circuits commerciaux par les marchands est à la base du rétablissement du grand commerce en Europe.

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Venise: l’avenir du futur?

Depuis le déclin de l’empire romain, la circulation des pièces de monnaie a beaucoup diminué. Elle reprend au Moyen Âge. Comme ces pièces sont encombrantes pour le troc, des marchands italiens résolvent donc en partie le problème en créant la lettre de change. Au milieu du XV e siècle, une autre innovation, l’endossement de la lettre de change, fait de celle-ci une véritable monnaie de papier, limitée au circuit des marchands. Des marchands spécialisés, on passe donc aux banquiers, les premiers financiers modernes. Ceux- ci s’intéressent aussi à l’échange des métaux précieux. Le commerce extérieur est né.

Jusque-là, la richesse provenait de ce que les humains et la terre produisaient. Avec les marchands, une troisième source de richesse apparaît: celle des capitaux. Curieux phénomène, la notion de profit voit le jour à une époque dénoncée par les religieux.

La tendance lourde de l’urbanisation

Le progrès technologique et la hausse démographique soudaine ont montré l’incapacité du monde agricole de donner de l’emploi à tout le monde. La ville était inévitable. Le Moyen Âge est donc, dans l’histoire de l’Europe, la grande période des créations urbaines. Les villes nées à cette époque l’emportent en effet très nettement en nombre, d’une part sur celles qui existaient dans le monde romain, d’autre part sur celles, très rares, qui sont apparues après 1500. La création de ces villes du Moyen Âge a eu des conséquences jusqu’à nos jours au moins à trois niveaux:

• L’urbanisation est une tendance lourde inévitable dans l’organi- sation sociale humaine. C’est la spécialisation nécessaire des tâches pour permettre à plus de personnes de vivre sur la pla- nète. D’ailleurs, pour la première fois dans l’histoire de l’huma- nité, les communautés urbaines dépasseront en nombre les populations rurales au début du XXI e siècle. Mais en même temps, c’est un arrangement fragile où la population urbaine est forte- ment dépendante à l’égard de la disponibilité des ressources et de l’organisation sociale. Un des problèmes majeurs du XXI e siècle sera de gérer la ville. À une échelle réduite, Athènes, Rome et

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La boulimie énergétique, suicide de l’humanité?

Venise ont montré le risque constant de dérèglement entre société avancée et acheminement des ressources.

• La forte croissance démographique du Moyen Âge a mis en relief l’importance de conserver les terres agricoles. La première révo- lution agraire avait en effet démontré à quel point la population était dépendante à l’égard du produit de la terre. D’autres raisons expliquent évidemment la conception de ces villes denses, mais au total, en Europe, la construction des villages et des villes n’est pas venue empiéter outre mesure sur le territoire agricole jusqu’en 1980 environ, avec l’arrivée des centres commerciaux et des banlieues. En d’autres mots, on a pratiqué un zonage agri- cole sévère jusqu’à nos jours. Le même phénomène s’observe en Asie.

• La survie de ces villes jusqu’à maintenant met en perspective une autre variable importante: la pérennité des actions en milieu urbain. Le pont d’Avignon est toujours à la même place. Athènes s’est développée autour de l’Acropole. Rebâtir Los Angeles semble autrement inconcevable.

Bref, ces quelques leçons du passé nous amènent à réfléchir sur notre comportement actuel. Nos décisions, nos choix, nos gestes auront des conséquences pour les siècles à venir où, vraisembla- blement, l’économie du pétrole n’existera plus. Doit-on permettre l’étalement urbain? Venise modernisée est-elle le modèle du futur? Nous reviendrons sur ce sujet plus tard.

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«Pour quelques arpents de neige»

V oltaire n’avait certainement pas mesuré tout le poids de ses mots en félicitant Louis XV d’abandonner à la Couronne britan-

nique ces territoires de la vallée du Saint-Laurent qui ne consti- tuaient que «quelques arpents de neige». Dans la foulée des propos de Louis Bernard Robitaille, auteur de Dieu créa les Français II, les Québécois pensent peut-être que leurs cousins d’outre-Atlantique ne comprendront jamais l’Amérique et qu’ils ont fait une grave erreur en nous laissant tomber.

À part le fait qu’au pays de Décarte il est impensable qu’on prétende ne pas comprendre un phénomène de quelque importance, une raison plus fondamentale explique l’attitude française vis-à-vis des étrangers, en particulier ceux des autres continents: la France est depuis toujours un pays riche, plein de ressources, capable de satisfaire les besoins essentiels de sa population. Contrairement à ses voisins européens, la France n’a pas connu avec autant de douleur les crises économiques profondes qui forçaient une partie de leur population à émigrer vers l’Amérique.

Par rapport à l’Angleterre, par exemple, l’impact de la raréfaction du bois de feu, généralisée vers la fin du XV e siècle, n’a pas été aussi problématique en France. Cette crise n’a pas empêché l’industrie française de conserver sa physionomie médiévale jusqu’à la seconde moitié du XVII e siècle. Pendant que Louis XIV contribuait à l’étalement urbain en construisant Versailles, il faut bien voir que le reste de l’Europe ne vivait pas aussi richement. La France avait réussi à exploi- ter ses terres agricoles et son secteur industriel par une meilleure gestion des stocks de bois et par des politiques de reboisement.

C’est une constante: il vaut mieux vivre dans une région riche en ressources que dans un coin de pays où la terre a peu à donner.

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La mesure de cette richesse en France est visible par la magnifi- cence des monuments. Les grandes cathédrales sont construites à Paris, à Chartres ou à Reims, mais pas dans les Alpes. Ce n’est pas pour rien que Prague est la ville aux cent clochers. Dans la riche vallée du Saint-Laurent, les clochers des belles églises en pierre se voient de loin. Mais dans les Laurentides et en Gaspésie, ou en Norvège, les chapelles sont modestes et en bois.

Le fait que plusieurs pays d’Europe, en particulier le Portugal, aient convoité depuis un moment les stocks de poissons du banc de Terre-Neuve montre aussi que les ressources commençaient à manquer en Europe. L’Angleterre, en particulier, connaissait des problèmes d’approvisionnement en bois depuis très longtemps. Au début du XVII e siècle, les Anglais importaient du fer de l’Europe et utilisaient le charbon pour des usages courants de chauffage. Lors de la Conquête, en 1760, l’Angleterre avait appris à se tourner vers l’extérieur ou vers de nouvelles formes d’organisation pour réduire les problèmes locaux de pénurie de ressources.

Bref, avec le recul, la décision du roi de France de ne pas dépen- ser un sou de plus pour conserver ces «quelques arpents de neige» relevait d’une politique de gestion normale, tout comme le ferait une multinationale qui déciderait de fermer une usine moins produc- tive dans un endroit isolé du monde.

D’ailleurs, le geste français traduit un travers humain: pourquoi planifier pour les générations futures? Comment savoir que ce pays, le Canada, allait se classer premier au monde pour sa qualité de vie et pour le potentiel de ses ressources à long terme? Plusieurs autres nations feront cette même erreur de jugement, en tout premier lieu les Vikings, qui n’ont pas trouvé en Amérique, quelques siècles avant l’arrivée de Colomb, de raisons valables de s’y établir. Pourquoi les Russes ont-ils vendu l’Alaska aux États-Unis?

Les mythes de l’hiver

Au passage, il est intéressant d’ouvrir ici une parenthèse sur les conséquences de la vie dans ces «quelques arpents de neige». Est- il vrai que les peuples nordiques doivent consacrer une grande

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«Pour quelques arpents de neige»

partie de leurs revenus à combattre l’hiver? Si c’est le cas, leur sys- tème économique ne s’en trouve-t-il pas désavantagé? Est-il si juste de dire que la consommation d’énergie accrue est un attribut des seuls pays froids?

D’abord, on est bien obligé de constater que la plupart des humains vivent dans des pays chauds. Ou bien la qualité de vie des habitants des pays froids est un secret bien gardé, ou bien ces amateurs de froid n’ont rien compris du sens de la vie, trop occu- pés à travailler.

En pratique, l’hiver a un coût, c’est vrai. Le chauffage des locaux, le déneigement des routes, la perte d’efficacité des voitures, pour ne citer que quelques exemples, occasionnent des dépenses supplé- mentaires en termes d’organisation, de réduction de l’espérance de vie des équipements et, bien sûr, de dépense d’énergie. Mais il est faux de dire que les pays qui doivent supporter l’hiver sont forte- ment pénalisés par rapport à ceux qui n’ont pas à le faire.

Les pays froids ont en général un immense avantage sur la plupart des autres pays: ils ont de grandes quantités de ressources énergétiques qu’ils peuvent exploiter à bon marché. Le Canada, la Norvège, la Russie sont tous des pays où les ressources naturelles sont abondantes et bon marché. En Amérique du Nord, en particu- lier, le Canada est un exportateur net de toutes les formes d’éner- gie. Il est également le principal producteur de papier et d’alumi- nium au monde grâce à ses ressources bon marché.

Le froid constitue aussi un avantage pour l’hydroélectricité et l’énergie éolienne. L’évaporation réduite des réservoirs et la plus grande densité de l’air, en hiver, augmentent en effet l’efficacité de ces systèmes énergétiques. En d’autres termes, les coûts de la lutte contre l’hiver sont fortement compensés par les revenus liés à ses avantages. Faudrait-il alors adopter le comportement de nos ancêtres et nous reposer l’hiver, comme le propose Bernard Arcand, anthro- pologue, dans Abolissons l’hiver (Éditions du Boréal, 1999)?

Pour ce qui est du consommateur, malgré ses récriminations répétées, à l’effet que le coût de l’énergie est trop élevé, il n’est pas

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à plaindre. Pour un Québécois, par exemple, les dépenses énergé-

tiques restent très basses par rapport à son revenu: environ 7,5% du revenu personnel disponible dans la décennie 1990.

La situation est semblable dans le secteur commercial. Un édifice

à bureaux de Montréal, par exemple, ne demande pas plus d’éner-

gie qu’un édifice semblable à New York, et cela malgré un climat plus froid à Montréal. Deux raisons expliquent cette situation: les édifices québécois sont beaucoup mieux isolés, de sorte que même en hiver, la facture de chauffage ne dépasse pas celle du client de New York. Par contre, en été, la climatisation exige beaucoup plus d’énergie à New York, non seulement à cause des degrés-jours de climatisation, mais aussi parce que l’édifice est mal isolé. Sans comp- ter que le prix de l’électricité, pour ne prendre que ce facteur, est deux fois moins élevé à Montréal.

Par ailleurs, on ne peut nier que l’hiver occasionne une consom- mation d’énergie accrue par rapport aux autres saisons. Mais le chauffage n’est plus le seul facteur. Par rapport à nos ancêtres, l’hi- ver est devenu pour nous une période d’intense activité de travail, ce qui a des conséquences considérables sur l’utilisation de l’éner- gie mécanique et électrique. En d’autres mots, la théorie de Bernard Arcand a du mérite pour sauver de l’énergie, mais en contrepartie, s’endormir l’hiver aurait des conséquences sur notre niveau de vie.

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DEUXIÈME PARTIE

Le premier système énergétique mondial, le couple charbon-vapeur

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Germinal: deux destins différents en Europe

Quelque part en Europe, vers 1880

L es personnages de Germinal, le célèbre roman d’Émile Zola, ne

se doutaient pas qu’ils participaient à ce que les historiens appel-

lent la «deuxième révolution industrielle». Pourtant, la vie misé- rable des mineurs présentée dans cette œuvre est loin de refléter un mieux-être pour l’humain. Dans les faits, le roman de Zola met en relief des destins contradictoires qui montrent les bons et les mauvais côtés de cette révolution industrielle.

Par rapport à la première, qui s’était déroulée il y avait déjà longtemps, celle-ci mettait en scène un nouveau système technique basé sur trois éléments essentiels: la vapeur, le métal et le charbon. C’était également le début de la division et de la mécanisation du travail, auparavant essentiellement artisanal.

D’une part, on ne peut nier que ce changement structurel a été bénéfique pour l’évolution technologique et pour la société en géné- ral. À preuve, les développements scientifiques ont été considé- rables. D’autre part, le système économique et social a connu des ratés, comme le soulignent bien les portraits de l’époque faits par des auteurs comme Zola.

On a beaucoup écrit sur cette époque. Pourtant, les causes profondes de la seconde révolution industrielle demeurent obscures.

La préparation de cette révolution a coïncidé avec une crise du bois de feu en Angleterre. Au XVI e siècle, les forêts anglaises étaient surexploitées, au point que le bois de feu commença à faire défaut. Entre 1550 et 1680, le prix du bois se multiplia par sept 1 . Le coût

1. J.M. Martin, IEPE, Grenoble, 1980.

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élevé du bois poussa de nombreuses industries à recourir au char- bon. En se généralisant comme moyen de chauffage domestique, cette source d’énergie permettait un freinage relatif de la hausse du coût du bois et même, dans les quarante dernières années du XVII e siècle, sa stabilisation.

On commença par exploiter le charbon de terre, celui-là qu’avaient utilisé les Romains pour le chauffage domestique. Déjà au XIII e siècle, les Allemands avaient ouvert les premières mines de charbon à l’intention des maîtres de forges 2 . Mais ce combustible n’avait jamais été apprécié en raison de l’odeur désagréable qu’il dégageait en brûlant. Le passage à cette source d’énergie s’avérait cependant essentiel et réalisait, en pratique, une révolution éner- gétique sans précédent, pour deux raisons au moins: elle marquait le passage des sources d’énergie renouvelables aux ressources fossiles; la distribution de l’énergie devenait une industrie.

Le grand atout du charbon tenait non seulement à son prix à la mine, mais aussi au faible coût de son transport, puisqu’on pouvait l’acheminer par voie maritime, ce qui le rendait à l’évidence supé- rieur au bois. En plus de sa raréfaction et de son prix élevé, le bois avait en plus l’inconvénient d’être produit loin de la mer et donc de devoir être transporté par voie terrestre. Enfin, le charbon offrait aussi deux avantages inégalés par les autres formes d’énergie connues à ce jour: c’était une énergie plus compacte, donc moins encombrante et plus facile à transporter; sa combustion augmen- tait les rendements des procédés grâce à une température d’utili- sation plus élevée.

C’est grâce à ce dernier avantage que le charbon sera à l’origine du couple acier-vapeur. Mais avant d’être utilisé de façon massive dans les usines et les machines, le charbon était devenu populaire auprès d’un autre secteur fortement énergivore: l’éclairage. C’est W. Murdock, en 1792, qui, le premier, parvint à illuminer son domi- cile à l’aide du gaz de houille. Jusque-là, la chandelle et la lampe à huile constituaient les seules sources d’éclairage.

2. Laurent Amyot, notes de cours, École Polytechnique, 1980.

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On était à l’aube d’une rupture radicale avec tous les systèmes énergétiques que l’humanité avait pu connaître jusqu’alors. C’était, bien sûr, la réponse tant attendue aux menaces de pénuries répé- tées d’énergie, de nourriture et de ressources. L’intensification des filières productives existantes avait conduit à un cul-de-sac. En retour, l’énergie allait devenir l’affaire des investisseurs et des ingé- nieurs, et ainsi se constituer en un secteur indépendant et autonome qui jouerait un rôle décisif dans la régulation de la nouvelle écono- mie. Ce changement radical amenait de plus le capitalisme, système économique qui imposait un nouveau concept de survie pour l’homme: la productivité.

Des destins différents

On est en 1840. Un coup de folie s’était déclenché en Europe de l’Ouest pour la recherche de houille. En France, en Allemagne, partout où l’on a découvert des gisements importants, on a besoin de main- d’œuvre. À 10 ans, peut-être même avant, comme dans l’histoire de Germinal, les jeunes descendent pour la première fois dans les ténèbres des profondeurs, au milieu des bourrasques, au péril de leur santé et de leur vie, sous la menace constante des coups de grisou, douze heures par jour, six jours par semaine.

Dans les quarante années suivantes, le travail n’allait pas manquer. Le monde avait tout à coup une soif insatiable de cette nouvelle forme d’énergie. En pratique, le charbon était largement utilisé: les chimistes le distillaient pour en extraire le gaz de houille; les métallurgistes le mettaient au service de l’industrie du fer; il alimentait les moteurs de navires ou de locomotives. La production annuelle mondiale de charbon passa de 130 millions de tonnes en 1860 à 700 millions en 1900. Vers 1880, au moment où se déroule l’histoire de Germinal, le charbon avait dépassé le bois comme prin- cipale source d’énergie.

Zola avait cependant omis un fait important dans son roman:

tous n’étaient pas au fond de la mine. Certains faisaient fonction- ner les machines à vapeur qui servaient à pomper l’eau de la mine. Cette découverte, avec l’utilisation de l’air comprimé, avait rendu

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possible l’exploitation à grande échelle des mines de charbon. On connaît la suite.

Le triomphe de la mécanique

Elles étaient belles, ces machines à vapeur. Rutilantes, de couleur vive, ces masses de métal dégageaient une puissance qui dépassait l’imagination. Les roues d’inertie, parfois hautes de deux étages, les engrenages, les pistons, qui battaient tel le cœur d’une immense baleine, l’ensemble avait de quoi émerveiller le monde de l’époque. Pour rester compétitive, l’industrie ne pouvait plus se passer de cette technologie nouvelle qui dépassait largement la force muscu- laire et les moulins à eau, à la fois en puissance et en compacité.

L’augmentation du rendement de ces machines 3 par un facteur de 5, de 1769 à 1850, prépara la voie (c’est le cas de le dire) à la locomotive et au navire à vapeur qui, jusqu’à un certain point, rape- tissèrent le monde. Le rendement gagna un autre facteur 5 avant la fin du siècle. Les premières machines de Newcomen (1705) pour le pompage de l’eau, et ensuite de Watt (1763), plus polyvalentes, se révélèrent utiles pour l’industrie, malgré leur faible rendement, et même si Watt fit passer celui-ci de 1% à 3%.

Le développement de la machine à vapeur s’accéléra au fur et à mesure que se poursuivirent les recherches sur la résistance des matériaux et sur la thermodynamique des procédés. Les premiers procédés étaient encombrants, mais R. Trevithick (1802) réalisa de la vapeur à haute pression, ce qui présentait d’énormes avantages dans la construction de moteurs pour les locomotives. Même si la locomotive était connue depuis 1770 (J. Cugnot), le boum du chemin de fer dut attendre la période 1840-1873. Déjà en 1840, on comp- tait 2000 km de chemin de fer en Angleterre et 4000 aux États-Unis.

Au même moment, la machine à vapeur tentait de conquérir le transport maritime. Mais plusieurs techniques, telles que le rempla- cement de la roue à aubes par l’hélice, l’imposition de la coque en

3. Pour les sources, voir la discussion dans les références à la fin du livre.

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métal, l’augmentation de l’efficacité du moteur, durent être mises au point avant que le vapeur ne détrône le voilier vers 1880.

Curieusement, grâce au métal (coque et gréement), les voiliers ne cédèrent pas si facilement leur place, puisqu’on a pu ainsi appli- quer de nouvelles techniques de voilure, dont certaines étaient déjà connues des Romains. C’est ainsi que le record de la traversée de l’Atlantique à la voile homologué par un superclipper ne fut battu qu’en 1984 par le Français Perron.

À cette époque, les perfectionnements du navire et de la loco- motive ont clairement augmenté la capacité commerciale des nations, leur permettant de s’enrichir et de stimuler la croissance industrielle. Le rail, en particulier, permettait enfin de développer dans les terres des centres industriels. En Europe, l’Angleterre, grâce à son avance dans l’organisation industrielle, en profita particuliè- rement. Mais le rail permettait aussi le développement de l’Amérique d’un océan à l’autre. Le rail a même constitué le symbole du natio- nalisme canadien.

Industrie lourde et énergie, désormais à la base des économies fortes

La révolution industrielle n’a été possible que par l’amélioration de l’industrie de la sidérurgie, nécessaire à la construction de machines solides. De plus en plus limitée par la crise du bois de feu, la sidé- rurgie vit son problème solutionné en 1704 par A. Dardy, qui obtint le coke en distillant la houille. Quant aux métaux, le nouveau maté- riau, la fonte, alliage de fer et de carbone, était moins malléable, mais beaucoup plus économique à fabriquer que le fer. Juste un peu avant cette découverte, plusieurs techniques avaient fait progresser la métallurgie, comme la cémentation du fer forgé en acier, qui était connue depuis 1620, et le four à réverbère pour la fusion. Mais l’utilisation généralisée de la fonte a facilité l’évolu- tion d’un nombre croissant de techniques. Qu’il s’agisse du déve- loppement des machines, du bouleversement des modes de trans- port ou de la construction des édifices, le métal était devenu le matériau universel. Le bois était détrôné.

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L’absence de contrainte énergétique a ainsi permis un développe- ment sans précédent et une véritable mutation technologique. À la société industrielle s’est jointe une communauté bien organisée,

caractérisée par des cités à forte hiérarchisation sociale. La richesse d’un pays se comptabilisait désormais en fonction de la disponibi-

lité de l’énergie, de l’avancement technologique et d’une industrie

lourde vigoureuse.

Par exemple, en 1800, 30% du charbon était consommé par l’in-

dustrie de l’acier en Angleterre. Ce ratio changera peu par la suite.

Les gains de productivité seront compensés par l’augmentation de

la demande de produits. À titre de comparaison, 170 industries de première transformation au Québec (principalement dans les secteurs des métaux et des pâtes et papiers) consomment environ 30% de l’énergie totale de la province. Le portrait n’est pas très diffé- rent au Canada, ni pour l’ensemble des pays de l’OCDE.

Cette poussée de l’organisation industrielle, combinée à l’évo- lution technologique, a aussi eu un impact majeur sur l’économie et l’urbanisation ailleurs dans le monde. La Chine consommait la

moitié de l’énergie mondiale au début du XVIII e siècle. Avec l’arrivée du couple charbon-vapeur, c’était au tour de l’Europe. L’urbanisation permet de mesurer et de comprendre ce déplacement économique de l’Asie vers l’Occident. En 1800, seule la Chine comptait une ville de plus de un million d’habitants. En 1900, l’Europe abritait six des

dix plus grandes villes du monde, l’Amérique en comptait trois, et

la Chine, toujours une seule.

La révolution industrielle a aussi entraîné des divergences démo-

graphiques considérables dans le peuplement des continents:

pendant ce siècle technologique, la population de l’Europe est passée de 146 millions d’habitants à 295 millions. Mais c’est en Amérique

du Nord que la poussée démographique la plus folle a été obser-

vée: de 5 millions en 1800, la population du continent nord- américain est passée à 75 millions en 1900. Et ce n’était pas fini.

Avant 1880, les personnages de Germinal avaient donc eu la chance de vivre au bon endroit au bon moment. Mais le pôle des activités mondiales allait encore changer.

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TABLEAU 3

Évolution de la population des continents, en millions

Région

1700

1800

1900

1950

1990

Europe URSS Amérique du Nord Amérique latine Asie Afrique Océanie

95

146

295

392

498

30

49

127

180

289

2

5

90

166

276

10

19

75

166

448

433

631

903

1377

3113

107

102

138

222

642

3

2

6

13

26

Total

680

954

1634

2516

5292

Source: J.-P. Chenais (1991).

Récession, productivité, coupures, mondialisation…

Demeurons dans l’histoire de Germinal. Le sort des personnages n’avait pas vraiment changé depuis qu’ils étaient descendus dans la mine la première fois. Il leur semblait qu’ils avaient toujours vécu là, et il leur restait pourtant une bonne dizaine d’années encore à suer, à haleter, sans une plainte, avec l’indifférence de l’habitude, pour obtenir une maigre pension. Si, bien sûr, Dieu leur prêtait vie jusque-là. Ils en avaient vu beaucoup en 40 ans se faire avaler par ce gouffre noir ou se faire emporter par la poussière qui grugeait les poumons. Pourtant, ils n’avaient pas hésité à faire descendre leurs enfants à leur tour. Et ils souhaitaient que les opérations continuent. Au moins, ça les faisait tous vivre. Mais les choses avaient changé et ça les inquiétait.

Il y a seulement trois ans, tout ronflait. On ne pouvait trouver les hommes, jamais on avait tant gagné… Et voilà qu’on se remet à se serrer le ventre. Une vraie pitié pour le pays. On renvoie le monde, les ateliers ferment les uns après les autres, plusieurs mines ont été désaffectées.

Celle du roman est encore exploitée, mais les sacrifices demandés aux travailleurs les font rager. Les mots manquent pour décrire l’in- justice. Comment comprendre ce paradoxe en développement?

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La technologie devait réduire la servitude du travail et permettre à plus de monde d’avoir accès aux produits industriels. Mais le système était en train d’ériger la précarité en règle d’or de la gestion d’emploi. Tout le mal viendrait des travailleurs, qui sont pourtant des acheteurs potentiels.

Quarante ans de travail, toute cette technologie qui était censée apporter le bien-être à la collectivité, toutes ces promesses pour arriver à ce cul- de-sac, à un moment où le salaire ne permet même plus d’acheter tout le pain dont a besoin la famille…

Où Zola avait-il pris toute cette noirceur? Que se passait-il? En fait, le monde économique traversait une restructuration profonde.

Depuis 1873, une dépression économique sans précédent frap- pait l’Europe. Les compagnies de chemin de fer étaient en faillite en Allemagne et en Autriche. Les détenteurs d’actions cherchaient à vendre rapidement leurs titres. Manquant de capitaux, les compa- gnies diminuaient leur production et les jeunes quittaient, faute de travail. Plusieurs s’embarquèrent sur des vapeurs, pour traverser l’Atlantique, vers ce pays qu’on accusait aussi d’être la source de tous leurs malheurs.

Le charbon trop encombrant, trop polluant, n’avait plus sa place. En Amérique, une industrie nouvelle, le pétrole, était en train de changer les règles du jeu dans le secteur de l’énergie. Et l’Europe allait devoir suivre.

Bien sûr, tous ne voyaient pas l’avenir avec autant de pessi- misme. Certains se disaient qu’il faudrait bien prendre le virage technologique un jour. Le XIX e siècle leur avait appris que la société n’avait rien à gagner à freiner le développement technologique. Les règles avaient changé. À l’échelle de l’individu, que pouvait-on faire? Autant profiter du vent de renouveau, du développement techno- logique et tenter d’en prévoir l’orientation.

Qui sait, peut-être pourrait-on utiliser ce pétrole dans les loco- motives? Ce serait plus propre et moins encombrant. L’idée avait déjà été testée pour les locomotives à vapeur. Mais les optimistes basaient surtout leur réflexion sur une rumeur qui circulait concernant le développement d’un moteur à combustion, compact et efficace. Ils

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devaient se dire en eux-mêmes que la vie est bien courte pour con- naître tout ce qu’il y a à connaître.

N’empêche que cette époque présageait le futur: l’énergie et la technologie avaient permis un développement sans précédent de la société, mais tout à coup, à cause de ces deux facteurs justement, le contexte était changé. À cette époque, on était déjà sûr que le charbon était chose du passé. L’avenir appartenait au pétrole. Qui aurait pu prévoir que le charbon aurait un jour sa revanche?

Le charbon, énergie de l’avenir?

Lorsqu’on pense au charbon, l’image de certaines villes industrielles de la fin du XIX e siècle, noires, poussiéreuses, nous revient. Le char- bon servait à tout: le chauffage des édifices, la production indus- trielle, en particulier dans les hauts fourneaux pour la fonte et le fer, le transport par rail, par bateau, etc. Plus tard, lorsque l’élec- tricité commença à être distribuée en masse, la production élec- trique apparut comme un marché très important pour les centrales au charbon, surtout dans les régions où le potentiel électrique était limité.

Les procédés utilisant le charbon ont peu évolué depuis le début du XX e siècle, ce qui constitue à la fois une faiblesse et une force. Les inconvénients du charbon sont nombreux, comparativement aux combustibles plus modernes que sont le pétrole et le gaz natu- rel: il est encombrant; son utilisation occasionne beaucoup d’émis- sions de SO 2 , de CO 2 et de particules de toutes sortes; en plus d’être un tueur dans les mines, ses fumées sont dangereuses pour la santé des gens qui vivent autour. Comment se surprendre, dans ces condi- tions, que pendant la première partie du XX e siècle, il ait été remplacé, dans le transport et les moteurs d’abord, puis pour le chauffage des locaux et dans beaucoup de procédés industriels par la suite?

Mais ce n’est qu’à la fin des années 1950 que le charbon a enfin été détrôné par le pétrole. Les chocs pétroliers de 1973 et 1979 ramènent toutefois le monde à une certaine réalité: malgré ses avan- tages sur le charbon, le pétrole est une ressource à risque, dont le prix n’est pas stable. On assiste donc à une remontée du charbon. Même dans la décennie 1990, malgré une publicité très négative et

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la prise de conscience entourant l’environnement, l’industrie du charbon n’a pas réduit sa production. En fait, si l’ex-URSS et l’Europe n’avaient pas abaissé leur production de charbon de façon draco- nienne, la production de cette forme d’énergie aurait encore augmenté. Dans la période 1988-1998, la consommation de char- bon a en effet augmenté de 11% en Amérique du Nord et de 31% en Asie. En Chine, la croissance a été de 27,4%.

Trois raisons expliquent la popularité du charbon encore aujour- d’hui: le charbon est l’énergie la moins coûteuse; les réserves de charbon sont énormes: environ 240 ans au rythme de la consom- mation actuelle; les réserves sont abondantes en Asie, en Europe de l’Est et en Amérique du Nord. Une quatrième raison n’est pas à négliger: le charbon est sous contrôle local. En outre, c’est une indus- trie qui crée beaucoup d’emplois. Le pétrole est une ressource inter- nationale qui échappe presque entièrement au contrôle régional, sauf, bien sûr, à celui de la première puissance mondiale. Bref, le charbon est l’énergie idéale pour les pays pauvres… ou pour ceux qui n’ont pas de considération particulière pour l’environnement.

FIGURE 4

Évolution de la production de charbon par bloc de pays (tep/an) 1300 1100 Amérique du
Évolution de la production de charbon par bloc de pays (tep/an)
1300
1100
Amérique du Nord
Europe de l'Ouest
Europe de l'Est
900
Asie
700
500
300
100
1965
1970
1975
1980
1985
1990
1995
2000

Sources: BP Statistical Review. INRS – Énergie et Matériaux.

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Germinal: deux destins différents en Europe

FIGURE 5

Part de marché des combustibles (%) 1.0 Charbon 0.8 0.6 Pétrole Pétrole Gas Charbon Gaz
Part de marché des combustibles (%)
1.0
Charbon
0.8
0.6
Pétrole
Pétrole
Gas
Charbon
Gaz
0.4
0.2
0.0
1900
1910
1920
1930
1940
1950
1960
1970
1980
1990
2000

Sources: Diverses sources, dont BP Statistical Review. INRS – Énergie et Matériaux.

Dans les pays riches, le charbon a par ailleurs disparu des usages «chauffage», mais il est toujours utilisé pour la production d’élec- tricité (environ 56% de la production électrique aux États-Unis). Il continue à servir de matière première dans les procédés de réduc- tion pour le cuivre et l’acier dans les hauts fourneaux. Dans certains procédés industriels, comme la fabrication du ciment, il est encore utilisé selon la conjoncture.

Pour les pays qui en ont en abondance, le charbon est d’abord une ressource bon marché, disponible sur place. La stabilité du prix en est assurée. À long terme, pour toutes les raisons que nous venons d’énumérer, il est impossible de le déloger. Puissent de nouveaux procédés venir réduire ses effets négatifs pour l’envi- ronnement. C’est en tout cas l’objectif de l’industrie. Par contre, à l’évidence, la seule façon de forcer l’industrie à se tourner vers des procédés de gazéifaction ou de séquestration des gaz polluants,

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La boulimie énergétique, suicide de l’humanité?

c’est de lui imposer, par voie de législation nationale, la comptabi- lisation des externalités environnementales dans le prix. C’est un des moyens proposés par le protocole de Kyoto. Tout le problème, alors, est d’imposer une règle universelle.

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TROISIÈME PARTIE

Le nouvel ordre énergétique international

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L’âge du pétrole et la naissance de l’industrie pétrolière 1

Avant-propos

P our expliquer l’absence d’un prix plancher du pétrole depuis 1973, l’économiste Antoine Ayoub notait, dans un article publié

dans Le Soleil de Québec (3 novembre 1992), qu’il existe à ce sujet deux écoles de pensée. La première est celle de la logique écono- mique. Le pétrole serait un produit comme n’importe quel autre. Or beaucoup de tenants de cette approche ne peuvent s’empêcher de noter que le prix de vente du pétrole est loin de refléter le coût de production. Pire, les raffineurs s’approvisionnent souvent dans des pays qui offrent un coût de production plus élevé. Comme le remar- quait si bien M. Ayoub, le «cas» du pétrole est plutôt une occasion pour appliquer avec dextérité la batterie impressionnante de l’ana- lyse économique formelle, quitte à aboutir à des résultats de plus en plus déconnectés de la réalité.

En termes plus quotidiens, comment expliquer que le prix du pétrole à la pompe subisse régulièrement des variations aussi brusques. Qui peut croire les explications des experts selon lesquels il s’agit de corrections économiques normales, quand du jour au lendemain le prix du litre peut passer de 72 à 86¢, puis revenir à 75¢ trois jours plus tard?

1. Le contenu de cette section a été enrichi grâce à l’apport précieux de Victor Rodriguez Padilla qui a œuvré chez nous en 1990 et 1991. Le lecteur se repor- tera également à l’excellente série Les hommes du pétrole diffusée à Télé-Québec au début de la décennie 1990. Il faudrait aussi consulter les ouvrages du GREEN (Université Laval) et de l’Institut Français du Pétrole (IFP).

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L’économiste signalait ainsi, et avec raison, que la logique des coûts oublie de tenir compte d’une autre logique, celle de la géopo- litique, ou plus précisément de la sécurité d’approvisionnement. Même si l’on entend dire, de temps en temps, que les États-Unis n’ont pas de politique énergétique – ce qui est complètement faux –, il est clair que ce pays a depuis longtemps un objectif stratégique bien précis et à deux volets. Le premier volet consiste à ne pas trop développer sa dépendance pétrolière. Une certaine hausse des prix favoriserait cet objectif, sans trop compromettre, toutefois, le rythme de la croissance économique. Le second volet consiste à assurer la sécurité des importations pétrolières que ce pays doit effectuer pour équilibrer son bilan énergétique, surtout si ces importations provien- nent de la région névralgique du Golfe.

Antoine Ayoub tirait plusieurs conclusions de ces remarques. La plus importante était qu’on ne peut comprendre le secteur pétro- lier sans tenir compte de cette imbrication du politique et de l’éco- nomique, en d’autres mots, sans faire un minimum d’économie poli- tique. La crise du Golfe, en 1990, en est une manifestation flagrante; de tout temps, le contrôle des ressources a été source de conflit.

Force est d’admettre, avec M. Ayoub, que le monde du pétrole a depuis longtemps donné lieu à l’élaboration de toutes sortes de théo- ries économiques plus savantes les unes que les autres, mais qui présentent toutes le fâcheux inconvénient de mal coller à la réalité. Notamment, elles ne permettent pas de bien simuler les phénomènes brusques et les distorsions qui se produisent fréquemment dans ce secteur vraiment pas comme les autres. De plus, elles intègrent fort mal les paramètres géopolitiques de l’économie pétrolière.

Dans ces conditions, résumer les milliers de pages écrites sur l’évolution de l’industrie du pétrole tient du défi. Pour simplifier, disons cependant que l’histoire du marché pétrolier peut se rame- ner à l’étude de rapports de force: d’abord entre quelques grands capitaines d’industrie, plus tard entre compagnies, enfin entre com- pagnies et pays producteurs (sans toutefois négliger l’importance des pays consommateurs). Rappelons aussi que l’évolution du prix du pétrole est une des meilleures façons de résumer cette histoire,

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L’âge du pétrole et la naissance de l’industrie pétrolière

comme le montre bien la figure 6, qui met en rapport le prix du pétrole depuis 1860 et les grands événements qui ont influencé ce prix.

À partir de ces deux constatations, à savoir que l’industrie pétro- lière est régie par des acteurs dominants et que le niveau des prix est hautement dépendant des rapports de force qui en résultent, on arrive à définir des «ordres pétroliers». Ainsi, Rockefeller et les sept «compagnies sœurs» ont assuré pendant un siècle une domi- nation durable sur l’industrie. Cette stabilité a été rompue dans les années 1970 par la revanche des pays producteurs, particulière- ment ceux de l’OPEP. Mais, depuis 1985, le tandem États-Unis–Arabie Saoudite a établi un nouvel ordre pétrolier mondial.

Même si cette façon de voir élimine beaucoup d’autres facteurs importants, notamment les points de vue économique et technolo- gique, elle a l’avantage de résumer en grande partie l’histoire de l’in- dustrie pétrolière, et par conséquent celle du XX e siècle tout entier.

FIGURE 6

Évolution des prix de l’énergie

Rockefeller Les majors OPEP 100 $US/baril courant $US/baril 2001 80 60 40 20 0 1861
Rockefeller
Les majors
OPEP
100
$US/baril courant
$US/baril 2001
80
60
40
20
0
1861
1871
1881
1891
1901
1911
1921
1931
1941
1951
1961
1971
1981
1991
2001

Source: BP Statistical Review.

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La boulimie énergétique, suicide de l’humanité?

Les ordres pétroliers

La notion d’ordre pétrolier qui recouvre le jeu des facteurs politiques et économiques désigne un état stable de relations économiques et de règles politiques qui s’établissent entre les compagnies pétrolières, les pays exportateurs et les pays importateurs. Les règles du jeu qui s’imposent et se maintiennent, en matière de décision d’exploration- production, de détermination des prix et de commercialisation du brut, résultent des rapports de pouvoir économique et géopolitique entre les acteurs.

Ces passages d’un ordre à l’autre ont cependant créé des périodes instables. En prenant comme référence la stabilité du prix du pétrole, on peut ainsi définir quatre ordres pétroliers de 1875 à nos jours:

• l’ordre Rockefeller (1875-1911): création d’une industrie,

• l’ordre des majors ou des «sept sœurs» (1930-1973) : recherche d’un marché,

• l’ordre de l’OPEP (1973-1985): revanche des producteurs,

• l’ordre des leaders (depuis 1985): marché contrôlé par les États-Unis et l’Arabie Saoudite.

Tout au long de ces pages, il faudra se rappeler que le pétrole demeure un facteur d’équilibre économique, en ce sens qu’il permet à bien des pays de «boucler» leur bilan énergétique. En d’autres mots, si l’on dit du prix du pétrole qu’il est le prix directeur, c’est d’une part parce qu’il est la forme d’énergie la plus consommée, et d’autre part parce qu’il est de toute première importance pour le transport et la pétrochimie, secteurs d’activité essentiels au fonc- tionnement de notre société moderne. On comprendra facilement qu’à cause de l’ampleur de ces enjeux, les petits pays ont peu de contrôle dans le secteur pétrolier. Tout au plus peuvent-ils jouer la carte des taxes ou celle des politiques d’aménagement du territoire.

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Le hasard fait bien les choses

L a première moitié du XIX e siècle vit dans l’intense euphorie de la technique. La mécanisation et la science envahissent la vie de

chacun et révolutionnent à peu près toutes les activités humaines. Le paysage se modifie rapidement: les campagnes sont quadrillées par le rail, les villes, construites en hauteur. En continuité avec le siècle précédent, le charbon a déclenché une seconde révolution industrielle qui suppose la spécialisation des travailleurs, l’aug- mentation des connaissances, la diversification des matériaux. Grâce à cette expansion, l’industrie a accru sa vitesse et sa capacité de production et sa rentabilité. Mais deux événements vont changer le monde et déborder sur le XX e siècle: la découverte du pétrole et celle de l’électricité.

Le pétrole, en particulier, ce fluide mystérieux, connu depuis toujours et dont le monde ne sait trop que faire, révèle à son tour qu’il est une des plus extraordinaires sources d’énergie jamais exploi- tées. Les rapides progrès de l’extraction et de la distillation de l’«or noir» transforment soudainement des déserts en villes et donnent une fièvre encore plus grande au monde en effervescence.

À l’origine, le pétrole ne se présentait pas comme un rival du charbon et servait seulement à l’éclairage. On ne le connaissait que par des suintements, jusqu’à ce qu’on trouve de vastes réservoirs souterrains mis au jour par le forage. La technique n’avait rien d’ori- ginal. Dès le Moyen Âge, on creusait des puits artésiens en faisant pénétrer dans le sol, soit par rotation, soit par percussion verticale, un outil appelé trépan. Mais lorsqu’en 1859, l’Américain Drake toucha le pétrole à 20 mètres de profondeur, il déclencha la première ruée vers l’or noir. L’industrie de l’alcool venait tout juste de développer un appareillage pour la distillation; l’idée fut exploitée pour le pétrole. À partir du brut, on obtint du kérosène. Le concept du raffi- nage était né.

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La boulimie énergétique, suicide de l’humanité?

La découverte du pétrole est née de la convergence de deux facteurs indépendants: en premier lieu, la production d’asphalte et le besoin d’huile pour les lampes et les engrenages, qui subirent une rapide augmentation dans la première moitié du XIX e siècle; en deuxième lieu, la recherche de sel et d’eau par les colons américains, qui les a amenés à creuser de plus en plus de puits pour exploiter de nouvelles terres. Drake a été un des premiers à penser que ces terres sans valeur, souillées par le pétrole, pouvaient un jour avoir un intérêt. Pas si fou, ce personnage qui commença à installer des derricks!

Deux ans plus tard, le premier brûleur à huile faisait l’objet d’un brevet et en moins de six ans, le mazout s’était introduit dans les locomotives. Les marines américaine et européenne mirent à l’es- sai le nouveau combustible. Le kérosène donna aussi des sous- produits: le naphte, comme solvant, et la paraffine.

En 1870, la production mondiale de pétrole brut atteignait 800000 tonnes. Dix ans plus tard, elle s’était multipliée par 5, puis encore par 5 avant la fin du XIX e siècle. Six ans à peine après que Drake eut enfoncé un tuyau dans le sol de la Pennsylvanie, un pipe- line de 300 mètres était construit, et près de 200 raffineries étaient déjà en place à Pittsburgh.

Mais la période qui suivit la découverte du colonel Drake, en 1859, en fut une folle, où les acteurs de divers milieux tentèrent chacun de dominer. Les phases d’instabilité et d’ajustement se succé- dèrent. Les nouveaux territoires, qui furent bientôt parsemés de derricks toujours plus perfectionnés, devinrent une véritable foire du gâchis: une fois découvert, le pétrole jaillissait à la surface sans qu’on puisse l’emmagasiner. C’est alors que se présenta à Oil Creek Valley un homme d’affaires nommé John Davison Rockefeller.

un homme d’affaires nommé John Davison Rockefeller. 80 À cette époque, les édifices de 100 étages

80

À cette époque, les édifices de 100 étages devinrent possibles.

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Le hasard fait bien les choses

La naissance de l’industrie pétrolière (1875-1911)

Rockefeller comprit que le problème n’était plus de découvrir le pétrole, mais de le stocker, de le conduire jusqu’aux centres de distillation et de raffinage et de le revendre en produits utiles. Il installa à Cleveland, à 300 kilomètres des puits, une raffinerie, certes éloignée de la source de pétrole, mais bien située quant aux moyens de transport vers les régions industrielles de l’est des États-Unis.

En fait, l’idée de contrôler le transport dans le secteur de l’éner- gie n’était pas complètement nouvelle. En Europe, l’emploi du char- bon avait montré le lien essentiel entre cette forme d’énergie et son transport. La demande se présentait de manière si généralisée dans les sociétés européennes que, pour la satisfaire, l’offre dut large- ment s’y adapter en assurant le transport régional. À l’instar du charbon, l’offre du pétrole, puis de l’électricité, désormais tendait même à précéder la demande. Parmi les raisons de cette intégra- tion de la production et du transport, le besoin de capitaux, deve- nus considérables, en était une importante.

Mais Rockefeller en vit une autre. Les trois compagnies ferro- viaires qui contrôlaient les lignes vers Pittsburgh, Philadelphie et New York pratiquaient des prix très élevés. Désirant le contrôle de la livraison du pétrole, Rockefeller constitua la Southern Improvement Company et négocia des accords très favorables avec les trois socié- tés: celles-ci obtinrent le monopole du transport des produits de Rockefeller mais, en compensation, elles s’engagèrent à lui verser des droits sur toutes les marchandises transportées, pas seulement celles des associés de la Southern Improvement, mais aussi celles de tous les autres expéditeurs. Financé pratiquement par tous les industriels et commerçants des régions desservies par les trois compagnies ferroviaires, Rockefeller put réduire les prix de ses produits, ruiner la concurrence et absorber les autres entreprises pétrolières. Et la Standard Oil, qu’il fonda durant la guerre de Sécession, prospéra au point de contrôler, en 1870, la moitié des raffineries américaines (90% en 1990).

L’idée maîtresse de Rockefeller était simple: intégrer de façon verticale et horizontale toute l’industrie. Il ne manquait que le

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La boulimie énergétique, suicide de l’humanité?

marché. À la fin du XIX e siècle, celui-ci piétinait pour le pétrole. Le distillat léger ne servait qu’à l’éclairage, et même dans ce secteur, le pétrole faisait face à un concurrent qui risquait de le déplacer à terme, c’est-à-dire l’électricité. Edison venait tout juste de faire la démonstration de la lampe à incandescence.

Heureusement pour les nouveaux industriels, l’énergie née du pétrole trouva aussitôt une autre application dans le moteur à explo- sion. Le rêve de l’homme de se déplacer rapidement sans effort était enfin réalisé. L’automobile à essence détrônait les autos à vapeur et à accumulateurs électriques. Le moteur diesel (1893) employait le naphte (huile lourde), jusqu’alors considéré comme un résidu presque sans valeur. Benz, Peugeot, Austin, Ford et d’autres feront le reste pour lancer définitivement l’automobile.

Le marché de l’huile pour l’éclairage n’absorbait alors qu’une fraction négligeable de la production pétrolière. On se rendit compte des nombreux autres débouchés du pétrole, qui allait s’affirmer désormais comme une des sources d’énergie fondamentales du monde moderne.

La stabilité de l’empire Rockefeller mit fin à la période désor- donnée des débuts. Les prix se stabilisèrent à un niveau très bas. Le dynamisme de la puissance en émergence de l’Amérique, la stabi- lité politique relative du monde et la domination de la Trust Standard Oil sont tous des éléments qui favorisèrent l’évolution technolo- gique sans précédent de cette époque. Le siècle nouveau tournait aussi la page sur une certaine façon de vivre. En quelques décen- nies, on put entrevoir un monde où l’énergie et la technologie crée- raient des sociétés différentes.

Mais, dans le sillage de Rockefeller, le contrôle d’un petit nombre d’acteurs sur la production, le raffinage, la distribution et le prix du pétrole entraîna une disparité substantielle entre capital et revenu, entre les géants du pétrole, enrichis d’une façon disproportionnée, et les autres. En revanche, ce quasi-monopole stabilisa les prix à un niveau très bas et permit à un plus grand nombre de consomma- teurs d’avoir accès à l’énergie du pétrole.

La mondialisation des marchés était née… et sans subventions.

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Le hasard fait bien les choses

La période d’ajustement (1911-1930)

L’ère Rockefeller dura 35 ans et prit fin en 1911, avec le démembre- ment du groupe de la Standard Oil, à la suite du Sherman Act de 1890. La dissolution de l’empire coïncida avec la fin de la période de stabilité, et pendant environ 20 ans, par la suite, les prix fluctuèrent.

Il y eut aussi la guerre, qui avait des relents du passé avec ses affrontements de tranchées, mais qui était en même temps impré- gnée des règles du nouveau monde. Le pétrole en fit une guerre mondiale. Le conflit fut court, si on le compare aux précédents, grâce au déplacement rapide des troupes, des munitions et des vivres sur les champs de bataille. La Première Guerre mondiale a ainsi marqué une étape décisive dans l’histoire du pétrole. Afin de réduire le poids des navires, le mazout remplaça le charbon. Les soldats commencèrent à utiliser les camions. Même l’avion prit part au conflit, 11 ans seulement après que les frères Wright en eurent démontré la faisabilité. Dans les locomotives aussi, le mazout eut ensuite raison du charbon.

Complètement transformée, l’industrie pétrolière avait atteint, en 1920, un niveau de production historique de 100000 millions de tonnes.

Après cette guerre à l’image du siècle naissant, les survivants furent particulièrement motivés par la construction de sociétés nouvelles, pour inventer et développer de nouveaux produits. L’exposition universelle de Paris sortit des salons privés pour inté- resser les consommateurs cossus. À Paris, Londres, Berlin, New York fourmillaient les jeunes loups, les gadgets se multipliaient, les spec- tacles foisonnaient, les cités de consommation poussaient à la vitesse des gratte-ciel. Le marché à conquérir était énorme.

Un vent de changement technologique et social soufflait partout. L’Amérique prenait les devants. Pour la première fois, le courrier était livré par avion, ce qui inspira Lindbergh pour la traversée de l’Atlantique. En 1920, on donna même le droit de vote aux femmes. Pendant ce temps, Ford avait commencé à entretenir une idée: vendre une automobile à tout le monde. On connaît la suite. Le plus grand

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La boulimie énergétique, suicide de l’humanité?

projet du XX e siècle se mettait en marche: on allait couvrir la planète de routes.

Signe des temps, les États-Unis commencent alors à importer du pétrole. Le marché surchauffe. Tout à coup le monde se dérègle, comme le fait aujourd’hui un nouveau programme informatique, pas complètement débogué. Le krach de 1929 et la «grande dépres- sion» des années trente révèlent l’existence d’un cycle infernal de croissance-consommation. De grandes théories sont alors élaborées pour expliquer, prévoir, changer les rapports entre l’offre et la demande. Les nouveaux gourous de l’économie viennent dire aux chefs d’États que désormais, le bien-être d’un pays passe par une consommation accrue.

Dans sa théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, John Maynard Keynes explique en 1936 le sous-emploi par l’insuf- fisance de la consommation. Le discours sera de toutes les campagnes électorales qui suivront. Plus tard, John Kenneth Galbraith théorise la croyance en une croissance soutenue et maîtri- sée: en récession, l’État dépense, en période de prospérité, il encaisse. Mais cette théorie de Galbraith sera amplement galvaudée, comme on le sait maintenant.

Ces principes étaient déjà connus depuis un moment, mais le marché pour tous restait encore à développer. Une des conditions était d’assurer un approvisionnement à bon marché en énergie, en occurrence le pétrole.

L’ordre des majors ou «sept sœurs» (1930-1973):

la recherche d’un marché

Après la «grande dépression», les avantages du pétrole sur le char- bon dans tous les usages sont devenus incontestables. Mais il faudra cependant attendre la fin de la Deuxième Guerre mondiale pour que le pétrole connaisse le boum désiré et détrône enfin le charbon comme source principale d’énergie dans le monde. C’est dans le transport que le pétrole montre d’abord ses avantages incompa- rables. Pour la combustion, les fournaises à huile ne révéleront leur supériorité sur le bois et le charbon qu’en 1960.

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Le hasard fait bien les choses

Le hasard fait bien les choses «Nous ne sommes plus les premiers en grade. Une race

«Nous ne sommes plus les premiers en grade. Une race d’êtres, la plupart métal- liques, nous a supplantés au sommet de la création. La voiture n’est plus un moyen de transport, c’est une machine qui aime se balader et se sert de l’homme à cet effet.» Jean Giono

La Ford modèle T. Déjà en 1920, les grandes inventions dans le domaine de l’automobile étaient connues. Il fallait maintenant développer un marché. La Ford T lancée en 1923 allait rentabiliser le plus grand projet de tous les temps, soit couvrir la planète de routes.

Un certain nombre d’événements avaient préparé cet apogée du pétrole. D’abord, en 1928, l’accord d’Achnacarry, suivi par l’instau- ration du système de prorata en 1933, créa un cartel qui allait remettre le marché en ordre. Ces actions avaient été rendues néces- saires par des fluctuations incontrôlées du prix du pétrole depuis la première grande guerre. Cette période qui s’ouvrit en 1933 allait être caractérisée par une grande stabilité des prix. Pendant 40 ans, les fluctuations annuelles n’excédèrent pas 6% grâce au contrôle du cartel, suivi par les majors dans les années 1950. Il faut dire que la découverte du fabuleux gisement d’East Texas, en 1930, attira de nombreux producteurs et contribua aussi à la stabilité des prix.

Pendant cette période, mis à part les pays communistes, le marché fut dominé par un gigantesque cartel mondial, constitué par sept grandes sociétés, surnommées les «sept sœurs»:

Standard Oil (New Jersey, É.-U.),

Socony Mobil (É.-U.),

Standard Oil (Californie, É.-U.),

Gulf Oil (É.-U.),

Texas Company (É.-U.),

British Petrolium (R.-U.),

Shell (R.-U.–Pays-Bas).

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La boulimie énergétique, suicide de l’humanité?

Directement ou par le truchement de sociétés associées, ces majors contrôlaient les puits, les flottes pétrolières, les raffineries, les chaînes de distribution. Le prix du pétrole était fixé par elles sur la base du pétrole du Texas. L’ordre en était un de domination qui avait pour objectifs:

l’intégration verticale, du puits à la pompe,

la stabilisation des prix,

le développement d’un marché.

Cet ordre des grandes compagnies était caractérisé par le fait que:

La situation était précaire pour les pays producteurs;

Il n’y avait pas de politiques définies des pays consommateurs;

La perception était qu’on disposait de réserves de pétrole infinies;

L’équilibre offre-demande n’existait pas.

Parallèlement à cette domination des principales compagnies, toutefois, les grands pays se préoccupaient de plus en plus de la sécurité d’approvisionnement en pétrole. À cause de l’augmentation des importations de pétrole, le gouvernement américain, de son côté, sentait que le pétrole devenait une donnée stratégique. Il fallait agir, d’abord en favorisant des prix plus stables. Mais également, il fallait être les premiers à trouver un gisement important et à le contrôler par la suite. Par exemple, les Anglais avaient prévu le coup en s’installant en Iran.

Les Américains n’avaient pas encore su développer une solution de remplacement mondiale stratégique à leur propre production. Une alliance avec Abd al-Aziz ibn Sa’ud, le nouveau maître de l’Arabie, viendra combler cette lacune. En 1939, au moment même où le Mexique nationalise la PEMEX, l’Arabie commence à produire. Juste avant le déclenchement d’une autre grande guerre, dont l’issue et la reconstruction consécutive dépendront de l’approvisionnement en pétrole en très grande quantité. Peut-on imaginer un «hasard» plus stratégique que celui-là? Les États-Unis auraient-ils pu proposer le plan Marshall sans le contrôle de l’Arabie?

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Le hasard fait bien les choses

En 1942, le physicien Enrico Fermi, avec l’aide d’Openheimer, réalise le premier réacteur nucléaire. Dans le désert, aux États-Unis, pas moins de 200 physiciens sont réunis pour réaliser la bombe qui changera tout. Grâce à ce développe- ment, les Britanniques mettront en ser- vice la première centrale nucléaire commerciale, à Calder Hall en 1956.Le hasard fait bien les choses La guerre marque une pause dans l’équilibre naissant du marché

La guerre marque une pause dans l’équilibre naissant du marché mais, en même temps, le conflit mondial sera un formidable accé- lérateur pour le développement de nouveaux produits. Probablement jamais dans l’histoire une guerre n’aura permis une aussi grande concentration d’efforts pour faire avancer la technologie, préparant ainsi le monde d’aujourd’hui dans les domaines du transport terrestre, de l’aviation, des communications, du nucléaire, etc.

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Les baby-boomers:

l’explosion

L’ histoire vraie qui suit est digne de la fiction. Elle est le reflet d’un monde qui semble avoir été en gestation jusqu’à l’arrivée des baby-boomers.

Quelques années après la guerre, un jour de tempête d’hiver, quelque part dans un endroit perdu du Canada, le téléphone sonne

dans le bureau du médecin du village. Dehors, le temps est hostile,

les routes sont fermées à la circulation automobile, comme le sont

normalement les routes des campagnes canadiennes l’hiver à cette époque. Mais le devoir appelle le médecin, qui s’habille chaude- ment, prend sa trousse, atèle son cheval et se dirige vers la ferme d’où est venu l’appel. Il ressent un peu d’angoisse, bien sûr, car parfois le malheur frappe et il n’y peut rien. L’hôpital, il ne faut pas y penser, il est à 100 km de là.

Mais ce jour-là, tout se passe bien, la naissance d’un beau garçon en santé se produit dans les règles. Malgré le temps peu clément,

les rapports du médecin et du curé du village, une journée plus tard,

ne signalent rien de particulier. C’est la routine. Depuis maintenant

dix générations au Canada, la survie de cette famille canadienne de

fermiers n’a rien eu à voir avec le froid ou l’absence de confort. D’aussi loin qu’on puisse se rappeler, la vie a toujours suivi un schéma presque immuable, presque sans surprise. Quelques-uns sont devenus curés, médecins ou avocats, quelques-unes sont deve- nues religieuses ou éducatrices, d’autres se sont fait happer par l’illusion de la ville ou de la guerre. Depuis toujours, on naît avec son destin social écrit d’avance. Celui du jeune garçon qui vient de

naître, comme celui de ses ancêtres, est d’être cultivateur.

C’était la vision du passé. Mais c’était ignorer que la société venait de prendre une nouvelle tangente et que plus rien ne serait pareil.

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La boulimie énergétique, suicide de l’humanité?

Cette histoire est la mienne et, à peu de choses près, celle de millions d’autres personnes ailleurs dans le monde. C’est devenu une histoire banale, caractéristique du XX e siècle. Le philosophe fran- çais Michel Serre faisait remarquer, dans une émission du Point à Radio-Canada (mai 2000), que c’est ce siècle qui a mis fin au néoli- thique en permettant enfin à l’homme de déplacer ses valeurs vers autre chose que la terre.

Au début du XX e siècle, l’agriculture représentait plus de 70% de l’activité économique. Aujourd’hui, dans les pays riches, elle ne compte plus que pour quelques points de pourcentage du PIB. Le déclin de l’importance de l’agriculture s’est accentué après la guerre, d’abord en faveur du secteur manufacturier, puis en faveur de l’in- dustrie des services. On comprend mieux pourquoi tout le système de valeurs qui gravitait autour de la maîtrise de la nature a changé.

À première vue, c’est une espèce de miracle qui s’est produit tout de suite après la guerre. Dans cette modeste maison de planches où je suis né, comme dans bien d’autres maisons de l’époque, rien n’indiquait que je vivrais avec mes compatriotes une période de richesse sans précédent, dont aucun empereur ancestral n’aurait soupçonné l’ampleur. Elle n’était pas isolée, cette maison, pas plus que toutes les autres de son époque, une époque où les gouverne- ments s’immisçaient très peu dans la vie des gens. Les parents ne devaient compter que sur leur bonne santé pour offrir un logement chauffé, de la nourriture et des vêtements à toute la famille. Pour la majorité de la population, le pouvoir d’achat n’avait pas augmenté depuis la grande crise de 1929. Aucun filet social n’était encore en place.

Ma famille, comme toutes les familles agricoles de l’époque, n’était pas riche au sens où on l’entend aujourd’hui. Par contre, elle était pratiquement autonome. L’énergie n’était pas un problème. Le poêle à bois servait au chauffage et à la cuisson. Dix à vingt cordes de bois pour le chauffage et quelques litres d’huile à lampe pour l’éclairage représentaient l’énergie à stocker pour l’hiver. Les chevaux et les bras faisaient le reste.

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Les baby-boomers: l’explosion

Bien sûr, la voiture avait fait son apparition depuis plusieurs décennies dans les campagnes. Mon grand-père, un cultivateur pros- père – il avait donné naissance à 10 garçons qui l’avaient aidé à défri- cher la région –, possédait une Oldsmobile 1938. Mais sa voiture ne servait que pour les grandes occasions, comme aller à la messe le dimanche. L’hiver, elle était toujours remisée. Il faut savoir que, dans les campagnes canadiennes, les routes n’ont pas été dégagées l’hiver avant 1950 environ. Et dans les autres saisons, elles n’étaient pas particulièrement praticables. Les voitures étaient donc au chômage pendant une bonne partie de l’année. Pourtant, à peine quelques années plus tard, c’est le cheval qui perdait son emploi. On connaît la suite.

FIGURE 7

Véhicules enregistrés au Canada pour 1000 personnes, 1920-1990

700 Baby-boomers Crise et guerre au travail 600 500 400 300 Voitures Véhicules totaux 200
700
Baby-boomers
Crise et guerre
au travail
600
500
400
300
Voitures
Véhicules totaux
200
100
0
1920
1925
1930
1935
1940
1945
1950
1955
1960
1965
1970
1975
1980
1985
1990
Véhicules pour 1000 personnes

Source: Transport interurbain des voyageurs, Commission royale sur le transport des voyageurs au Canada. Transport Canada, Robert Leore, 1992.

Après la guerre, les ménages commencent à acheter des voitures et le phénomène ne s’arrêtera pas, crise pétrolière ou pas. À partir de 1975 environ, on voit apparaître de plus en plus de camion- nettes dans le parc de véhicules.

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La boulimie énergétique, suicide de l’humanité?

Au moment où les enfants de l’après-guerre sont en âge d’aller

à l’école, les événements commencent à se bousculer. À l’image de

l’époque, les fermiers achètent leur premier tracteur, mon père y compris. C’est la première étape vers la productivité agricole. Déjà on sent que la main-d’œuvre est moins essentielle. Puis, peu de temps après, on voit apparaître les premières automobiles. Chez nous aussi.

Si l’abandon définitif du cheval constitue un revirement spec- taculaire dans la vie des familles rurales, que dire de la suite des événements? Beaucoup quittent la campagne pour la ville. La construction à Montréal bat son plein et on a besoin de bras pour construire des maisons de banlieue. Il n’y a rien là d’exceptionnel puisque ce siècle a déjà assisté à la victoire de la ville sur la cam- pagne, d’abord en Europe, puis en Amérique. Ce sera aussi la marque du XXI e siècle ailleurs dans le monde.

Cette victoire de la vie urbaine est attribuable à un curieux para-

digme: bien qu’elle ne produise pas de biens primaires, la ville offre

à ses habitants plus de pouvoir d’achat, et nos familles terriennes

le réalisent rapidement. En ville, l’électricité donne plus de lumière le soir, la chaudière à huile rend le lever un peu plus confortable, l’eau semble arriver de nulle part, simplement en tournant un robi- net, et – que de douceurs la vie amène tout à coup! – le siège de toilette est chaud! Ça ne faisait que commencer. Le premier frigo, même petit (7 pi 3 en moyenne en 1950, 18 pi 3 aujourd’hui), appa- raît une technologie de science-fiction, par rapport aux glacières. Il faudra cependant attendre encore un peu de temps avant que ma mère n’ait sa cuisinière électrique. Et pendant longtemps encore, la corde à linge sera pleine les jours de beau temps.

Une révolution plus importante encore se prépare: celle de l’édu- cation. Elle est d’abord déclenchée par la venue de la télévision. Les gens, depuis toujours concentrés sur la vie qui les entoure, décou- vrent tout à coup d’autres mœurs, d’autres façons de vivre, de voir les choses. Ils découvrent notamment qu’une fois comblés les besoins essentiels, l’apprentissage et la connaissance font aussi partie des besoins fondamentaux de l’homme. C’est grâce à cette soif que je peux vous raconter ces choses aujourd’hui.

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Les baby-boomers: l’explosion

La Révolution tranquille: l’adolescence et les premières politiques énergétiques

À la ferme, les jeunes baby-boomers de cette histoire incroyable

souvent ne dépassent pas le niveau primaire. Autrefois, l’école n’était utile que les jours de mauvais temps, pour apprendre le catéchisme, l’alphabet et l’arithmétique. En période de beau temps, les travaux de la ferme et du défrichage ne pouvaient pas attendre. Mais, depuis

dix ans, les choses ont bien changé. Décidément, mes compatriotes

et moi sommes nés sous une bonne étoile.

Certains sont remarqués par le curé du village, qui leur ouvre

les portes de l’éducation supérieure. D’autres profitent de mécènes

variés. Mais rapidement, le mot se passe: la Révolution tranquille a

l’ambition de mettre l’éducation à la disposition de tous. Par la suite, tout s’accélère. Les artistes et les stars du rock donnent l’impres- sion que la vérité passe par la révolution. En France, c’est mai 1968,

aux États-Unis, on dénonce la guerre au Vietnam, au Québec, on mani-

feste pour le fait français.

À peine vingt ans se sont écoulés depuis leur naissance, et la société créée pour ces baby-boomers n’a déjà plus rien à voir avec celle qui les avait mis au monde. Le bois de chauffage a pratique- ment disparu au profit des fournaises à huile, et les nouveaux cita-

dins sont en train d’oublier l’époque de la vieille jument qui prenait le temps qu’il fallait pour les emmener voir les cousins dans le village voisin; désormais, les déplacements se font en voiture. Le

rail et le transport en commun vivent leurs premières crises exis-

tentielles en Amérique. La voiture prend du galon – elle boit aussi

sa part de gallons…

Il faut dire que le prix de l’essence, à 10 ¢ le litre, qui est resté le même, ou presque, depuis la fin de la guerre, n’est pas exacte- ment une incitation à l’économie d’énergie. Il ne faut donc pas se surprendre si, depuis le début de cette histoire, la consommation mondiale de pétrole a été multipliée par six. Mais à 20 ans, quand la vie nous gâte à ce point, on ne voit pas les problèmes d’appro- visionnement en pétrole poindre à l’horizon. On ne voit pas de problèmes, tout court. Pourtant, en haut lieu, on commence à réali-

ser l’importance du pétrole.

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La boulimie énergétique, suicide de l’humanité?

Depuis près de quarante ans, le prix du pétrole était contrôlé

par les majors ou «sept sœurs». Exerçant leur domination du puits

à la pompe, ces grandes entreprises avaient réussi à stabiliser les

prix et ainsi à développer un marché – les récents développements donnent une idée de l’ampleur de leur influence. Pourtant, plusieurs signes précurseurs montraient que la situation pouvait devenir explosive.

Ainsi, après la guerre, le rapport de force entre les acteurs s’était modifié considérablement et le centre de gravité de la concurrence s’était déplacé de l’Europe vers l’Amérique, renforcé par le fait que le continent nord-américain avait appris à augmenter sa producti- vité industrielle. Les grandes compagnies pétrolières et les pays importateurs avaient en outre pris l’habitude de s’approvisionner de plus en plus largement dans des régions où le prix était au plus bas.

Depuis la fin de la guerre, la demande de pétrole était devenue

insatiable et le Moyen-Orient ne cessait de baisser les prix (en termes constants). Le prix du brut américain était ainsi surestimé par rapport

à celui du Moyen-Orient. S’ensuivit un dédoublement du marché,

devenu de plus en plus artificiel. Il ne pouvait se maintenir que par l’établissement de quotas d’importation aux États-Unis, volontaires en 1957, réglementaires en 1959.

Comme pour l’OTAN, les pays industrialisés sentent qu’il faut s’unir. L’énergie peut devenir une menace à leur sécurité. Les socié- tés modernes réalisent qu’elles ne pourraient survivre que quelques mois, sans le pétrole. L’IEA (International Energy Agency) est créée. Au Canada, l’ONE (Office national de l’énergie) est mis sur pied pour aider le gouvernement à adopter des politiques éclairées. C’est le début de l’interventionnisme en matière d’énergie.

Jusqu’à ce jour, l’État s’était peu préoccupé du gaspillage de l’énergie et n’avait pas encore établi de normes contraignantes dans un but d’efficacité énergétique, notamment en matière d’isolation. Cette absence de politiques aura d’ailleurs des conséquences jusqu’à nos jours, quand on songe que 45% des maisons existantes au Québec ont été construites avant 1960.

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Les baby-boomers: l’explosion

Déjà, en 1958, le pétrole avait établi un record unique dans l’his- toire de l’humanité: 50% du trafic international était lié au pétrole, qui entraînait dans son sillage une masse de capitaux de 20 milliards de dollars. On était en train de construire une société basée sur une seule source d’énergie: le pétrole.

Mais, encore une fois, ce n’était pas une préoccupation de masse. La foule était plutôt impressionnée par l’évolution technologique sans précédent. Même si elle était contestée, la science avait béné- ficié à l’homme. Elle lui avait permis de réduire sa servitude envers l’énergie de façon incroyable. Réacteurs nucléaires, mégabarrages, fusées, autant de réalisations qui, pour la génération d’avant-guerre, relevaient du miracle.

la génération d’avant-guerre, relevaient du miracle. En 1969, l’homme va sur la Lune. Jamais auparavant il

En 1969, l’homme va sur la Lune. Jamais auparavant il n’avait autant défié la nature. Jamais une machine contrôlée par des humains n’avait été poussée par une telle puissance.

Évidemment, les sentiments sont partagés, chez les intellectuels surtout. Dès lors, les années 2000 apparaissent comme un horizon relevant de la science-fiction où se confrontent deux visions contra- dictoires: d’une part, la technologie et l’énergie à l’infini que consti- tue le nucléaire régleront tous les maux de la Terre et garantiront à l’homme une société de loisir; d’autre part, des catastrophes à répé- tition amèneront la fin du monde. Quelques-uns trouvent que ça va trop vite et prêchent le retour à la terre en commune. On est à l’heure du peace and love. Les mouvements écologiques commen- cent à se dessiner et certains s’alarment.

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Fa