Vous êtes sur la page 1sur 1

LUNDI

18

D~CEMBRE

1995

8

REBONDS
Souveraineté de la grève
PAR JEAN BAUDRILLARD
ifficil~ de parler de cette grève.e_n des termes qui
ne s01ent pas banalement poht1ques ou économiques - de ce comportement à la fois banal et insensé, de cette solidarité silencieuse, de cette adhésion
quasi joyeuse et excessive des grévistes et des autres à un
destin de toute façon sacrifié. Sans doute peut-on y voir
une forme d' interrogation radicale sur le fait d"être gouverné (le fait d'être exploité faisant déjà partie d'une
vieille histoire). Une inte1TOgation sans réponse comme·
toutes les bonnes questions. Car le pouvoir n. aura jamais
de réponse à cette interrogation: pourquoi nous_gouvernez-vous? Pourquoi parlez-vous en notre nom? Pourquoi
voulez-vous faire notre bien?
Ça n'a pas été facile de pousser les gens, au fù des genérations, dans le travail, dans récole, dans la santé, dans la
sécurité, dans r économie de 1eur propre vie.na toujours
été entendu que les masses ne savaient pas ce qu'elles
voulaientetqu'iifallaitvouloiretagirenleurplace.C'est
même là le signe d'une démocratie courageuse: faire le
bien des gens contre leur gré. Ainsi les a-t-on évangélisées sous le signe des Lumières et, bon gré mal gré, elles
ont laissé faire, elles se sont laissé faire. Aujourd'hui ,
elles se rebellent contre cette évangélisation forcée . Ou
plutôt, elles anticipent sur leur propre disparition (car
toutes ces catégories sociales, cheminots, services publics, artisans, sont destinées à disparaître de toute façon,
comme les ouvriers et les paysans) mais de façonjoyeuse, en tout cas tonique, et exubérante. On peut préférer
l'autodestruction active à une lente extermination. Suicide d'autant plus offensif qu ' il fait apparaître aux yeux de
tous 1ïnanité d' un pouvoir incapable de répondre à quoi
que ce soit, jouant sur! 'inertie et le pourrissement. L ·essentiel de cette stratégie inwnsciente de fa masse, c'est de
disqualifier le pouvoir en le révélant, soit dans sa violence
et son oppression, comme en 68, soit dans sa transparence et son indigence comme aujourd"htii. En 68, c'était
l'autodafé d'une culture bourgeoise, élitiste et universitaire, qui liquidait joyeusement ses lieux consacrés et ses
privilèges dans le pressentiment de ce qui allait arriver de
toute façon: la démagogie d'une culture de masse qui allait déferler pendant les vingt années suivantes. C'est un
peu la même chose aujourd' hui pour toutes sortes de catégories professionnelles en voie de disparition: .elles
jouent leur résurrection anachronique (y compris les ~yn­
dicats) dans un baroud qui, du moins, transforme cette

D

Jean
Baudrillard,
sociologue,
tient une
chronique
dans
Libération les
premier et
troisième
lundis du
mois. Dernier
ouvrage paru:

fragments,
Cool
memories Ill,
Galilée, i995.

sortie de] 'Histoire en événement. Il y a ainsi.des mouvements en retard sur leur propre histoire, mais en avance
sur celle qu'on veut leur imposer.
Pourquoi vouleZ:-vous que les gens sacrifient le régime actuel de la Sécmité sociale, qu 'ils ont d'ailleurs poussé eux- .
mêmes à la catastrophe? C'est leur seul moyen de chantage sur l'Etat, le seul moyen de lui extorquer del ' argent à
défaut d'être reconnu comme citoyens. Le r~~ultat est de
faire apparaître ]'Etat (et
Marcher; marcher, toute la classe politique)
comme plus avancé encore
dans la disparition que ceux
Ç' aura été la
·
grande révélation qui le sollicitent, de par son
d
impuissance de fait. «Dee ce mouvement. mandez-vous ce que vous
Car le point crucial portvezfaire pour l' Erar, ne

pacité inouïe à construire sa vie en toute liberté, à se soustraire à tous ceux qui veulent faire votre bien à tout prix.
Cette démonstration est meurtrière pour le pouvoir quel
qu'il soit A son arrogance il est répondu par un sursaut collectif d'orgueil, mêmes' il prend la forme d'une défen...<;e caractérielle de laissés-pour-compte ou d'une défense catégorielle de sous-développés.C'est justement!' excès même
de la grève et son débordement dans le temps, le débordement de ses propres objectifs qui traduisent, au-delà de tout
enjeu éconorrùque, l'enjeu symbolique profond de la grève. De cette souveraineté de la grève, le signe le plus sûr
- et là aussi mortel pour Je pouvoir-c'est que, lorsqu'il ne
respecte plus les gens, ils se mettent à se respecter les uns
les autres.
Marcher, marcher, ç' aura été la grande révélation de ce
mouvement. Beaucoup plus que les manifestations tradidemandezpas ce quel 'Etat tionnelles. Car le point crucial de la fracture sociale, c'est
d 1 fi t
.
·ac tffe
peutfairepour vous» (selon justement la circulation. La seule circulation dans cette
sociale, c, est
une parole célèbre). Car il _ société, c'est celle des élites et des réseaux, celle del'arne peut plus rien ni écono- gent et del' infomrntion en temps réel. Circulation absJ. ustement
miquement, ni surtout poli- traite, inaccessible pour la plupart. C'est contre cela que
circulation.
tiquement, étant la proie des les gens marchent. Ils marchent dans le temps différé de _
marchés et des flux qui le l' espacé, contre le temps réel des réseaux - dans le temps
seule CÏrCtÙation
dans cette société. dominent de loin. Ne de- physique du parcours, contre la circulation effrénée des
mandez même pas à !"Etat flux. C'est une contestation originale et directe de lanorc'est celle des , ce qu ' il peut faire pour mémêmedecettesociété(l).
l'Etat: ils est mis lui-même Il faut avoir pris par mi.racle un TGV vide (le dernier de
élites et des
en chômage technique.
Lyon à Paris), sans billet, sans contrôleur, sans conducMais le mouvement ne se teur peut-être (le train fantôme de la grève) pour mesurer
réseaux, Celle de
contente pas de mettre le la facilité incroyable de nos automatismes techniques, et
l'argent et de
pouvoir à la place du mort. en même teinps la possibilité magique d'uue levée de
. 1"1"n~or111at1' on e11
li
Il expérimente pratique- tous les contrôles - la société entière fonctionnant à
temps réel.
ment une manière différen- !'image de la situation actuelle, en servi.ce minimum. Imte de vivre, u11e condition mense souiagement (en Italie, les services de remplace.
. sociàle qui pourrait fonc- ment fonctiom1ent déjà mieux que les services normaux).
tionner en service minimum, et capable de déployer une Le rêve d'une société allégée, c'est aussi ce que traduit
énergie fantastique en l' absence d'Etat et de système de cette longue marche d' une société où la démocratie ne
contrôle. Cette popµlation qui part à quatre heures du ma- soit plus celle, condescendante, des élites ou celle, reventin pour rejoindre son travail, cette population animée dicatrice, des ilotes; mais où les gens·marcheraient pour
d'unerage ambulatoire, sinon jubilatoire- bien sûrqu'el.- eux-mêmes, selon leurs propres contraintes et leurs
le a peur de perdre son emploi, mais en même temps elle propres règles.
vide son sac, elle prou w_ :iu' elle peut se débrouiller.seule, Le référendum sur l'Europe de 1992 avait été le r· ·mier
qu'elle peut suppléer les mécanismes et les pouvoirs insti- signal d'une coalition «démocratique» de tous le, pou.
tutionnels. Un instant au moins, la pretiveen aura été faite. voirs - politique, m~di.atique, culturel, intellectuel C'est ça, la grève en acte, la montée en puissance d'une ca- contre une-opinion récalcitrante, réfractaire à l'évangile
universel de la rationâlité. Désormais, il est clair que s' opposent deux forces antagonistes, dont rien n'indique
qu'elles puissent se réconcilier.C'est une fracture non
seulement sociale mais mentale. Entre une puissance manifeste qui se veut dans le sens del'Histoirè (même si cette histoire de domestication cybernétique et technocratique du monde n·a pas plus de sens au fond pour elle que
pour les autres) et une puissance adverse irréductible qui
granclit de jour en jour: celle non pas de l'intelligence,
mais celle de la mse, d' une ruse des victimes de !'Histoire, du mouvement rusé et ironique, des masses, qui court
parallèlement à !'Histoire et qui s'oppose à tout prix à
l'ordre unique, à la pensée unique, à la monnaie unique, à
la langue de bois de! 'universel. Deux forces antagonistes
qui ne relèvent plus de la lutte de classes: l'une, la puissance rationnelle, maîtresse des signes et du langage (de
moins en moins). dês techniques de persuasion et de discussion (de plus en plus). L'autre, fragmentaire, erratique, non représentative, celle à qui on a imposé le sens
linéaire du progrès. et de !'Histoire. Cette puissance-là,
personne ne veut la reconnaître. Car personne ne comprend les préparatifs souterrains de la colère.
Il y a des événements, disait Nietzsche, qui mettent un
siècle pour nous parvenir, des vérités qu'on n' ose pas·
règarder en face et qui restent bloquées dans une sorte
de purgatoire. Tel sans doute le fait que désonnais les
événements n' ont plus liet.1 au fil de l'Histoiree.t des
stratégies politiques, mais contre !'Histoire et contre la
politique. Si on nous propose le Nouvel Ordre etiro~
péen, en filigrane du Nouvel Ordre mondial, con1me
l'avènement capital de cette fin de siècle, alors notre
grève hexagonale avec ses millions de gens qui marchent et les millions qui sont silencieusement solidaires
est bien!' anti-évéoement , le contre-événement par
excellence•

ea

la
La

(1) Le contraste avec le Téléthon, qui. par coïncidence, tombait

Da11s les rues de Paris, au tout début des mouvements sociaux.

!

en même temps que la grève, étai'. saisissant. Car là aussi on
voyait les gens marcher, courir, faire du vélo par solidarité médiatique pour faire marcher le Téléthon avec les records en mil"
lions de kilomètres et J" affichage en millions de francs . Par
contraste avec la grè\•e, on voit bien où s 'était réfugiée la société du spectacle (par ailleurs bien dépassée): dans 1·organisation
servile de la charité.