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approcheset portraits

2Scur^- UNIVERSIDADAUTONOMADE MADRID 5408021688 TEXTESRECUEILLISPARNNONÉBERNOLDET RICHARDPINHAS TABLEAUDE SIMON
2Scur^-
UNIVERSIDADAUTONOMADE MADRID
5408021688
TEXTESRECUEILLISPARNNONÉBERNOLDET RICHARDPINHAS
TABLEAUDE SIMON HRNTRÏ
FAC-SIMILÉD'UN MANUSCRITDE GILLESDELEUZE
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HERMANN ÉOITEURS
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rsBN2705664874 DES SCIENCESET DESARTS,6 RUE DE IA SORBONNE,T5OO5PARIS @ 2OO5HERMANN ÉuIBuRs @MARIE-IAUREDE DECKER
rsBN2705664874
DES SCIENCESET DESARTS,6 RUE DE IA SORBONNE,T5OO5PARIS
@ 2OO5HERMANN ÉuIBuRs
@MARIE-IAUREDE DECKER POURIA PHOTOGMPHIE DE COWERTURE
@SIMONTNNTÆ POURLESPHOTOGMPHIESDESPAGESII3.IT5
Toutereproductionou représenta,ioni. cetouvrage,intégraleou partielle,seraitillicitesansI'autorisationdel'éditeuret
constitueraitunecontrefaçon.Lescasstrictementlimitésàusageprivéoudecitationsontrégisparlaloi du l1 mars1957.
Table eNonÉ BERNOLD,RICHARD PINHAS Présentation JEAN-LUC NANCY Lesdifferencesparallèles.Deleuzeet Derrida
Table
eNonÉ BERNOLD,RICHARD PINHAS
Présentation
JEAN-LUC NANCY
Lesdifferencesparallèles.Deleuzeet Derrida
nrNÉ,scnÉRBR
Un mysticismeathée
3r
JEANNETTE COLOMBEL
Deleuze-Sartre: pistes
39
ROGER-POLDROIT
Images-Deleuze
49
PASCALECRITON
Linvitation
,,
JEAN PIERREFAYE
Deleuzedos à dos et de face
69
ARNAUD VILLANI
Comment peut-on êtredeleuzien?
73
PHILIPPECHOULET
Lempirisme conime apéritif (une persistancede Deleuze)
9i
RICHARD ZREHEN
Mauvaisesfréquentations
-
rr7

I

I ; \ r I DELEUZE E,PENS RAYMONDBELLOUR r49 Le rêve de Ia Vallée desReines JEAN.CLAUDE

;

\rI

DELEUZE E,PENS

RAYMONDBELLOUR r49 Le rêve de Ia Vallée desReines JEAN.CLAUDE DUMONCEL LocusAltus I'I CHARLES J. STIVALE
RAYMONDBELLOUR
r49
Le rêve de Ia Vallée desReines
JEAN.CLAUDE DUMONCEL
LocusAltus
I'I
CHARLES J. STIVALE
16J
Deleuzemillénaire, ou Au-delà du tombeau
yÉnôuncLER
Paysde danseurs,et de rphmes boiteux
177
INORÉ BERNOLD
r8t
Dialogue entre Hylas et Philonous sur Geervan Velde
TIMOTHY S.MURPHY
Bibliographie raisonnéede Gilles Deleuze,r95J-2oo1
2or
EXTRAITSEN FAC.SIMITE,D'UNE CONFÉ,RENCEDE GILLESDELEUZE
227
Théorie desmultiplicités chezBergson
Deleuzeépars VII Un jour il aniue que k peine dcuientcellefu quitter mêmeI'attentedu lendrmain. Cejour-k
Deleuzeépars
VII
Un jour il aniue que k peine dcuientcellefu quitter mêmeI'attentedu lendrmain. Cejour-k
estleplus quotidiend.etous.Sapeine lui sffit
sansresteet l' <aunejoun
druientpour lui I'autre
dt tous lesjours sanscesserpnurtant d'être -
aussilongtemps (pe nnusI'entreuoyons -
un jour
commelesautres.Alors I'exceptionmême,sa loi et sa foi d.el'o instant souuerain> aiennent très
étrangementseconfondreauecle quotidien.
Jean-Luc Nancy, Chroniquesphihsophiques, z8 mars zoo3
II nefaudrait pas contenir une uiedansle simplemoment où k uie indiuiduelle ffionte
I'uni-
aersellemort. Une uie est ?artout, danstouslesmomentsque traaersetel ou tel sujet uiuant et
que mesarenttelsobjex uécus: uie irnmanente emPortant leséuénementsoa singukrités qui
ne font que iactualiser dans les sajets et les objets. Cene uie indefnie
n'Apas elle-mêmede
moments,si prochessoient-ils les uns desautres, mais seulementdts entre-temps,desentre-
momentl Elle ne suruient ni ne succède,maisprésentel'immensité du
tempsuide où l'on uoit
l'éuénementencnreà uenir et déjà arriué, dans l'absoludhne conscienceimmédiate.
Gilles Deleuze,L'Immanence:uneuie,fr septembrergg1
Présentatîon nxonÉ BERNOLD,RICHARDPINHAS Quelk estdonck naturede k propositionqueDeleuzecherche à agencer? Quel
Présentatîon
nxonÉ
BERNOLD,RICHARDPINHAS
Quelk estdonck naturede k propositionqueDeleuzecherche
à agencer? Quel estle ressortde cechantier,inuitant".
PascaleCritonl
Motto:
- Mais, Monsieur,il ne faut pasparler deDeleuze!
- Et pourquoinon,Monsieur,je uousprie ?
- ParcequeDeleuzen'estpas un philosophe.GillesDeleuze,
aprèstout, n'estqu'uncolhgue
Un membredu jury de I'agrégationde philosophie,
au débutdesannéesr98o
ous aurions voulu faire un portrait. Un portrait mental, comme il disait : o On
n'arrête pas de faire le portrait mental I'un de I'autre
, Un portrait physique,
aussi.Un peu. Le charme de la présencede Gilles, comme on le lira dans quelques-uRs
des textes ici recueillis, ceux de Jeannette Colombel, de PascaleCriton, de Roger-Pol
Droit, qu il enseignât,qu i[ rît, avait quelquechosede si fort que la séductionne s'enlaisse
décrire,aujourd'hui encore,que desmanièreslesplus aventureuses,lesplus improbables,
lesplus timides. Lesplus bellesépaules; [e maintien le plus souverain jusqu à [a fin, mal-
grélatrachéotomie. o Et puis, cettefaçon de déporter le haut du busteet de pencherlégè-
rement la tête, le menton en appui dansla main tout en regàrdantplus loin, dansla dia-
gonaleopposée
Samanièreparticulièrede moduler la voix danslesformes interrogatives
er particulièrement en marquant les voyellesde certains mots
(ce conditionnel, cette
sonorité dans la prononciation des ai, de façon légèrementinfléchie)
ralentissements,
errances,accélérations; voix tendue, minérale, desenchaînementsméthodique, o., floi-
remenrsvers des régions quasi inarticulées,comme son rocaillement Hrrchrreinhhh
"
ANDRÉ,BERNOLD,RICHARD PINHAS C'est PascaleCriton ici qui dit le mieux ce que nous avonsentendu er que
ANDRÉ,BERNOLD,RICHARD PINHAS
C'est PascaleCriton ici qui dit le mieux ce que nous avonsentendu er que nous avons
encoredansl'oreille2.Elle a raisond'insistersur ce que cet exercicede penséeà voix haute
avait alors, à Paris,parmi tous les enseignementsqui s'y dispensaienr,d'incomparable.
C'était une voix, en elle-mêmedéjà très belle et très singulière,qui construisait : c'étair,
ça devenaitvisible par I'audible dans I'invisible, mais sur de très longuespériodes,dont
l'irremplaçableAbécédaireet les enregistrementsen cours de parution
chez Gallimard ne
donnent qu'une idée nécessairementrestreinte.Nous avons tous pu
entendre, en cette
époque bénie désormaispasséepar perteset profits, les cours de Barthes,de Derrida, de
Foucault, de Lacan, de Lyotard, de Schérer(un peu trop jeunesalorspour Lévi-Strauss),
et de tant d'autres connus et moins connus, publics, semi-publics, qui tous faisaientun
corpsde résonance,en cesannéesque Guattari disait d'hiuer (alors que dire desprésentes:
y a+-il un hiver aprèsI'hiver ?),et certainsallaient les entendre tnus,portant chezI'un la
parole de I'autre. Mais nul mieux que Deleuzene dégageaitcetteespècede chant, interne
à la penséeofferte. Lune des plus belles phrasesqui soient, disait-il pour donner un
exemple d'événement, c'est : o Il y a concert ce soir. , Les cours de Deleuze (le mardi
matin) avaient tous le cachet d'un conceft de grand style, concerto, parfois concerto
grosso,où tantôt tout s'échangeait,dansune combinatoire à la Watt de Beckett ; le soliste
dansla salleet le
gémissementdescontrebassesdans Gilles
Mais il ne s'agissaitpasd'inviter seulementquelquestémoins disposésà parler,qui
en qualité d'étudiant, qui à titre de collègue,comme disait I'ineffable examinateur cité
plus haut, de I'enseignementde Gilles Deleuze. Ce livre devait être un livre d'amis. Et
certes,beaucoupde sesétudiants et de sescollèguesont été sesamis. Cela est notoire. Et
cesamitiésont déjàporté leursfruits de touteslesmanières,er d'abord par et dansleFou-
cauh etle Châtelerde Deleuzelui-même. Mais il avait d'autresamis, plus secrets,disper-
sés,inaperçus,imperceptibles.C'est eux que nous avions le désir de réunir, étant nous-
mêmes deux d'entre eux, parmi eux, sinon avec eux complètementsilencieux, du moins
incontestablement inapparents.Eh bien, nous avons échoué. Nous avons rencontré de
grandesdifficultés. Il nous faut le dire ici, à la fois pour prévenir la déception récurrenre
qu'on éprouve,étant lecteur,à voir tant de recueilsmais si peu d'ouvrages(sinon ceux de
François Zourabichvili, sansdoute, et cette opinion n'engageque nous), que parce que
cesabsences,cesabstentions,consdtuent aussi,à nos yeux, comme une manière d'hom-
mage.Ily aici, nous ne pouvons paslesnommer, une bonne quinzaine, une bonne ving-
taine de grands silencieux,et celanous paraîttout de même remarquableet digne d'être
relevé,et qu'on y insiste,mais sanstrop insister.
Certains desplus prochesont refuséd'emblée.Dans tous lescaspar modestie.Ou
à
caused'une maladie. Ou parceque le temps d'écrire était passé.Ou encorepar rristesse,
z. Cf. infia, p. jj-t7.
Présentation tout simplemenr : non pas dominante ; mais tout de même, le choc terrible
Présentation
tout simplemenr : non pas dominante ; mais tout de même, le choc terrible que nous
avons ressentid'un
tel suicide, si contradictoirement déterminé selon deux lignes à jamais
divergentesdans un temps qui resteimpensable, ce choc ne peut sedissiper.D'autres amis
très proches de Gilles Deleuze, asseznombreux à être rympathiques à notre idée, ont
répondu favorablement,et nous ont promis d'essayer.Et puis, ils n'ont paspu. Ils n'ont
pas avancéau-delà d'un certain point. Timidité insurmontable desplus aimants, desplus
aimés, puisqu aussi bien
c'était de cela qu il s'agissait; pudeur sans phrases. Mais déjà
Gilles Deleuze lui-même avait énormément hésité à écrire LEpuisé, son texte sur Beckett,
que nous ne devons qu'au instances de Jérôme Lindon ; et lorsque nous passionsen
revue aveclui toutes les raisons qu il pouvait y avoir de ne pas écrire sur Beckett, il nous
dit : o Non, c'estpas ça. C'est pas ça du tout. C'est que j'ose pas. u La réserveque nous
éprouvons à parler de Deleuze,nos scrupules,c'estlà, d'une certaine manière, indépen-
damment de nos insuffisances,I'un dessignes,et on l'a d$à dit sansdoute, que Deleuze
lui-même (cecollègue )a
réussivéritablement pour son compte (comme il aimait à s'ex-
primer ; c'était même chez lui un tic de langage) ce qu i[ nous a proposé (entre autres) :
de parvenir, à force de sobriété,à un certain régime de vie non personnelle,et d'autant
mietx non personnellequ elle est plus affectéed'intensité. C'est comme pour Beckett,
(naguère)beaucoup cité, mais in-citable. Mémorable, mais d'une mémoire en quelque
sorrenon-thétique, si celapeut avoir le moindre sens.Autrement dit - mais on I'a déjà
dit : la vraie grandeur est insaisissable,et n'a pas de contemPorains.
Mais (et puis) il y a autre chose,indissolublementdistincte, et qui tient, cettefois,
non plus à la personne,à I'impersonne de Deleuze,mais corrélativementà son æuvre, à
son æuvre en chantier, à son æuvre qui fut et qui resteun chantier, en chantier, aujour-
d'hui même, pour nous. u Quelle est donc la nature de la proposition que Deleuzeagen-
çait, quel était le ressortdr cechantier, invitant les arts, lessciences,I'esthétique à opérer des
rencontres? , demande PascaleCriton. Qu on jette un coup d'æil aux nombreux ouvrages
parus sur Deleuze depuis dix ans, en France, en Italie, en Allemagne, "*
Ét"tt-Unis
et
ailleurs. Qu on note en passantque ce chantier ne s'estvraiment ouvert, à ciel ouvert, que
depuis cesdix ans passés. (N'oublions
pas le Japon ni le Brésil.) On commence à peine.
D'abord, impossiblede parler de lui : il n était qu un collègue.Ensuite,impossibleencore:
il faisait rout sauter,etc., etc. Un peu avant, c'étaîtvraiment déjà trop difficile (Dffirence
et répétition) ou par trop personnel, au goût de certains (Spinozaet leproblèmede l'erpres-
sion). Une décennie encore et c'est franchement inassimilable, bien qu on y pioche assidfr-
ment zMille pkteaux. Et ainsi de suite. Logiquedu sensdéjà offensait la philosophie anglo-
saxonne. Qu'est-ce que la philosophie : encore des grimaces. Et le Foucauh ne serait pas
ovraiment >Foucault,et le Baconne seraitpasuvraiment DBacon
Seulslesdetx volumes
sur le Cinéma
Enfin,
il faut faire faceà tout à la fuis, et ce n'est que depuis peu qu on
envisagecette nécessité ; alors que les conditiozsdans lesquellesfurent écrits ceslivres ont
ANDRE BERNOLD,RICHARD PINHAS changé.On vient donc tout juste de commencerune récapitulation, et quasiscolaire.Il y a
ANDRE BERNOLD,RICHARD PINHAS
changé.On vient donc tout juste de commencerune récapitulation, et quasiscolaire.Il y
a desthèses,ellessont inattaquables: cesont desthèses.Il y a descollages,il y a destâton-
nements,il y a descolloqueset descongrès.On répète,on serépète.C'esr le chantier.Et
comme le disait Beckett, ( tous leschantierssont insensés>.
Ce qui vient d'être noté est certainementarbitraire et hâtif. Qu'on nous accorde
cependantce truisme : Deleuzea été,pendant tout le rempsde son travail, intempestif ; et
il l'est encore,aujourd'hui plus que jamais.Pourquoi, au fond ?Lançonsla sonde,presque
au hasard: reprenonsson livre sur Leibniz, rouvrons-levers sa partie troisième ; et qui,
parmi les quelque quinze mille lecteursqui, à sa parution, ont fait l'acquisition de cet
ouvrage,ont réussià allerjusquelà ? Qu y a-t-il là ?Une audaceinouTe.Des textesde Leib-
niz d'une audaceinouïe, interprétésavecune audaceencoreplus formidable3. Qu on aille
y voir, y revoir de plus près.Il y a là lesplus somptueuxexemplesd'une extrêmesubtilité
(leibnizienne),mais où I'audace(deleuzienne) est encoreplus forte. Déjà, quelque rrenre
ans auparavant,on avait vu cela à propos de Freud, lorsque dans saPrésentationde Sacher
Masoch(le moins cité de tous seslivres),Deleuzeen quelquesorten perforait, Au-drlà du
principe depkisir., La philosophie comme création de concepts,oui. Mais une telle créa-
tion ne peut se faire sansune audaceextrême.Mais nous, devant cette audace,que pou-
vons-nousfaire ? Cela ne dépend pas de nous. Et que celane dépendepas de nous, c'esr
une simplevariantede ceci: I'Intemp estif.Deleuzeépars?Non : Deleuzeestrout enrierras-
semblé dans les multiplicités d'une intempestive audace.C'est nous qui sommes épars
autour de lui. Qu on penseaux commentateursde Nietzscheen
r9ro Nous voici donc, en
ordre dispersé,amis disparateset comme bouleversés.Nous avonsassistéà cette pensée.
Nous
avons (presque) tout compris. Mais avons-nousquelque choseà
faire avec,avons-
nous quelquechoseà faire de cetteaudace - sansI'affadir ?Sansdoute, car nous en avons
été affectés,chacun selon sespouvoirs. C'est, comme dit Artaud, toujours le même pro-
blème : celui du dé à coudre.Yoyezici lesquilles éparsesd'un coup nommé Deleuze4.
Ce volume est organiséen cinq sections.Deux textesqu'on pourrait appeler desnaités,
ceux de Jean-Luc Nancy et de René Schérer.Ensuite, deux fois deux portraits philoso-
phiques,par Jeannette Colombel (qui livre ici pour la premièrefois I'intégralité d'un rexre
sur Sartreque Deleuze lui offrit) et Roger-Pol Droit ; par PascaleCriton et Jean Pierre
3. Cf. Le Pli. Leibniz et le baroqua Éditio.rt de Minuit,
1988,p. rz7-rtz (par exemple).
4. Au moment où tombent ceslignes arrive une lettre d'un esprit frappeur (rien à voir avec Deleuze ?) : n Seule
fatalité est de se dire démoli à ce jour d'avances : nous ne pouvons savoir ni les uns ni les autres à quel point
opérera la sélection : à une différence près, de limitrophe conjonction : coincidence ? serre-joint ? - I'exer-
cice de toute morale ; à reculons. Disons, à proportion de touché-coulé. Fluide littoral
où dèdres entrecroisés
se succèdent. C'est cela qu il y a sous le noir : comme en abyme sur place > (Frédéric Martin, peintre et
graveur à Lyon).
Présentation Faye.Puis, trois étudesspéciales,d'Arnaud Villani, de Philippe Choulet et de Richard Zrehen. Pour
Présentation
Faye.Puis, trois étudesspéciales,d'Arnaud Villani, de Philippe Choulet et de Richard
Zrehen. Pour suivre, trois textés baroques, offerts par Raymond Bellour, Jean-Claude
Dumoncel et Charles J. Stivale.Enfin, deux approchestout à fait transversalesdont I'une,
celle de Jérôme Cler, fait à Deleuze en quelque sorte I'hommage du choix de toute une
vie, ce qui est assezrare : celle d'ethnomusicologue.La bibliographie déjà classiqueéta-
blie par Timothy S. Murphy conclut I'ensemble ; à toutes fins utiles.
Avec I'accord de Fanny Deleuze - à son égard,notre extrême reconnaissanceet
norre grande affection, à tous deux, nous ne pouvons, une fois de plus, que les dire avec
simplicité - nous sommesà même d'offrir au lecteur, non seulementun fac-similé de
l'écriture de Gilles, mais aussiquelque chosede curieux. C'est la section centrale d'une
conference sur La Théorie desmuhiplicités chezBergson,que son actuel dépositaire pré-
senresuccinctementplus loin. Les ayants-droitde Gilles Deleuzeont bien voulu consen-
tir à cette légèreentorse atx intentions manifestéespar Deleuze en ce qui concerne la
publication d'éventuelstextesinédits. Il n y en a pas.Nous présentons,non pas un texte
nouveau,mais une esquisse,un graphisme; un document, comme variation sur lesthèses
bien connuespubliéesdansLe Bergsonismeet lesdeu volumes sur [e cinéma. C'est pour-
quoi, pour des raisonsintangibles de principe (et pour ne pas créerde précédent),nous
ne reproduisonsqu'une partie de cesfeuillets -
pour la beautédu trait, rien de plus.
Il restepeu à dire. Mais comme dansL'Irnpromptu de Becken, c'est le plus difficile.
Au printeffips, en zoo4, Jacques Derrida écrivait à I'un de nous : n Quant au recueil
d'hommagesà Deleuze,je ne peux te faire qu'une promesseconditionnelle. Tout dépen-
dra de ma sanré.o Plus tard. : o Pour ce qui est du projet Deleuze,tout dépendranatu-
rellement de mes forceset de ma santé,mais tu saisque le cæur y est., Et aux éditeurs :
o Soyezen tout casassuré(s)que je ferai I'an prochain tout mon possiblepour être pré-
senr à certeoccasion.o Nous aimerions lui garder ici saplace : vide. Et qu il soit quand
même présentà cette occasion.
Il I'est. Comme il s'en explique plus loin, Jean-Luc Nancy avait o proposé à
Deleuzeet à Derrida de répondre à quelquesquestions.Ils avaientacceptéle principe. Ce
n'aurait pasétéun enffeden, mais deux sériesparallèlesde réponsesaux mêmesquesdons.
Ce protocole était acquisau printemps de r99r, mais l'état de Deleuzes'estaggravésans
rerour cet
été-là > Aujourd'hui, o la diftrence enffe Deleuze et Derrida comme difft-
rencepropre - et par conséquentcomme identité en soi divisée - d'sn temps,d'un pré-
senrde penséequi aura formé une inflexion décisive,cettedifftrence resteà penser,, dit
Jean-Luc Nancy. Q"'il soit remerciéd'avoir commencé à le faire ici.
À la générositéde Jean-Luc Nancy s'ajoutecelle de Simon Hantat, que nous voudrions
- dans cet hommage à Deleuze aux yeux de qui il a tant compté (pasmoins de dix cata-
loguesHantai dansla bibliothèque personnellede Deleuze) -
assurerde notre profonde
ANDRÉ,BERNOLD,RICHARD PINHAS gratirude pour son amitié, son hospitalité, et pour le don de trois tirages,faits
ANDRÉ,BERNOLD,RICHARD PINHAS
gratirude pour son amitié, son hospitalité, et pour le don de trois tirages,faits par lui-
même, de la reproduction de I'une de sestoiles, de r98r, choisie par lui pour figurer ici.
Nous avonssouhaitémontrer lestrois. Difftrence et répétition du pli, en lieu et placedes
notes sur Beckett, Deleuzeet Derrida auxquellesSimon HantaTtravaille aussi,de temps
en temps, mais qu il esrimeinabouties.
pour avoir mis à notre disposition,avecune égalegénérosité,lesphotographiesqui font de
celivre enfin le portrait qu il aurait dû être,et donr lesplus bellessont inédites.Merci enfin
à Jeannette Colombel.

Qu'Hélène Bambergeret Marie-Laurede Deckersoientremerciéeschaleureusemenr

Lesdtffioncesparallèles DeleuzeetDerrid.a JEAN-LUC NANCY La dffirence serépèteensedffirenciant, et Poartant
Lesdtffioncesparallèles
DeleuzeetDerrid.a
JEAN-LUC NANCY
La dffirence serépèteensedffirenciant,
et Poartant neserEètejarnaisà I'idrntique. [
J
La dffirence reuientdanscharunedesdffirences;
chaquedffirence estd.onctouteslesAutes,à k diffrenceprès
FrancoisZourabichvilil
et Derridasepartagent
f-).t."ze
Ce pourrait être le commencement. Ce pourrait être, au moins, un commence-
menr à la manièrede Derrida, un commencementqui anticipe et qui éclipseà la fois dans
son irruption une fin qui ne viendra pas,qui seseradéjà retirée.
Mais il suffit d'ajouter un mot pour en faire un commencement à la manière de
Deleuze: un commencementégalà lui-même sur la lancéed'un mouvement jamaisinter-
rompu et toujours-déjàcommencé.
I[ suffit maintenant d'ajouter la différence : ils separtagentla diftrence.
Cet énoncé lui-même, on aurait voulu le leur faire partager.On aurait voulu les
entendre['un et I'autre, I'un prèsde I'autre et I'un loin de I'autre, paftager - çsnf1en1sr,
conffaster,combiner peut-être leurs manièresrespectivesde recevoir cet énoncé, qu on
leur aurait proposécomme point de départ d'un double portrait, d'une double silhouette
en ombre chinoise de leurs pensées.On aurait tenté de saisir ainsi, sur l'écran de nos
schèmes,de nos façons de tourner la pensée,le double profil, aussi discordant que
t. Deleuze.Unephilosophiefu l'éuénement (zt version),dansFrançoisZourabichvili, Anne Sauvagnargues&
PaolaMarrati, La Philosophiede Deleuze,Paris,PUF, zoo4, p.8o. Dans Le Vocabukired.eDeleuze (Paris,
Ellipses,zooj),le mêmeauteursuggèreune nconfrontationDentreDeleuzeet Derrida sur la based'une dis-
tinction entre ( déconstruction o et ( perversiono de la métaphysiqueclassique.
TEAN-LUCNANCY discrètementajointé, d'une certaineidentique nécessitéde la penséedans un temps dont il estpermis
TEAN-LUCNANCY
discrètementajointé, d'une certaineidentique nécessitéde la penséedans un temps dont
il estpermis de dire qu'il aura été [e leur2.
z
Deleuzeet Derrida separtagent.Ils separtagentabsolument,pour (re)commencer: c'est-
à-dire qu'ils prennent part ensembleet qu'ils prennent chacun leur part. Ils participent et
ils répartissentou ils départagent.Avant même de dire quoi, avânt de préciserde quelle
tâche il s'agit,ou de quel héritage - si toutefois i[ est un jour possiblede véritablement
fournir cette précision - il faut affirmer d'eux et entre eux ce partage.
Il aura formé leur contemporanéité. Non pas celle que chiffraient cinq courtes
annéesde différence (l'aînessede Deleuze), mais bien plutôt celle-ci : ils ont partagéle
temps philosophique de la diftrence. Le temps de la penséede [a différence.Le temps de
la penséediftrente de la diffërence.Le temps d'une penséequi devait diftrer de celles
qui I'avaient précédée.Le temps d'un ébranlement de I'identité : le temps, le moment,
d'un partage.
Ils partagentla contemporanéitéd'une disjonction de I'identique, du même,de l'un
-
de l'être compris comme un et comme étant (comme un-étant)3.Cette disjonction, ils
I'ont reçueen partage: venue de Hegel autant que de Bergson,de Heideggerautant que
de Sartre,et sansqu il soit aussisimple qu on le voudrait de départagercesprovenances,
une mêmetâchevint requérir la pensée,la tâchede pénétrerdansla diffërencemême.
Le moment où cette requêtepris corps dans la philosophie n'est pas indiffërent :
l'époque de I'après-SecondeGuerre mondiale (il faudrait dire, l'époque de I'après-les-
deux-guerres-mondiales)a été celle qui devait remettre à plat toutes les certitudes des
z. Quil me soit permis de le dire : j'avais proposé à Deleuze et à Derrida de répondre ensembleà quelques
questions. Ils avaient accepté le principe. Ce n'aurait pas été un entretien, mais deux séries parallèles de
réponsesaux mêmes questions. Ce protocole était acquis entre nous au printemps de 1995,mais l'état de
Deleuze s'est aggravé sans retour cet étélà. Derrida fait allusion à cet épisode dans son texte d'hommage de
novembre l99j k Il me faudra errer tout seul ,, dans Chaquefois unique kf.n du monde, Galilée, zoo3, p. 45).
Le retard qui rendit vain ce projet fut de mon fait : je mis trop de temps à en imaginer les questions, intimidé
que j'étais par la représentation de la précision et de la délicatessequ il faudrait y mettre. J'avais tort, et je le
regreffe. Il aurait fallu avancer d'abord. Mais je crois aussique ce retard, que ce n trop tard , relevait d'une loi :
le présent ne se comprend pas lui-même au présent, il faut que sa difference propre lui arrive d'ailleurs. La diÊ
ftrence entre Deleuze et Derrida comme diftrence propre - et par conséquent comme identité en soi divi-
sée - d'un temps, d'un
présent de penséequi aura formé une inflexion décisive, cette différence reste à pen-
ser. Ce riest pas ce que je prétends faire ici : j'esquisse des repères,je suis encore en retard. Mais si j'essaie
malgré tout d'êffe à un rendez-vous, c'est aujourd'hui à la fois par fidélité à celui qui fut manqué, et par (pour)
I'amitié d'André Bernold, artisan tenace du présent volume, qui fut ami de I'un et de I'autre.
3. Un peu à l'écart du partage, sur son bord, en tiers, setrouve Lévinas.
Lesdffirencesparallèles.Deleuzeet Derrida visions du monde et desfondations de I'ordre humain, y compris
Lesdffirencesparallèles.Deleuzeet Derrida
visions du monde et desfondations de I'ordre humain, y compris lesconcePtseux-mêmes
de o monde , et d'o homme ,. Lhumanité européennes'était signifié à elle-même['im-
passeterrifiante de sapropre identification : de s'êtrevoulue identique à soi et modèle ou
principe d'identité pour le monde avait ouvert la déshumanisationdu monde.
Avec les conceptsd'homme et de monde se brisaient aussiceux d'u histoire ,, de
<progrèso,et plus généralementde continuité, d'homogénéité,enfin d'êneentendu selon
la position d'une identité à soi qui pourrait sedire d'un substratou d'un processusde la
totalité desétants.Et par conséquentaussidu néantentendu comme la négation d'un tel
être. La négativité virait sousla nécessitérencontréede nier ou plutôt de troubler et de
déplacer I'opposition de la position et de sa négation. (D'une certaine façon, c'était
remerrreen jeu à nouveaux frais le cæur de la dialectique hégélienne,mais c'est là une
autre histoirea.)
j
Ainsi avons-nous abordé - naufragés,en quelque sorte - aLp(rivages de la difftrence
qui devaientparaîtresi étrangeset si inquiétants à ceux qui ne pensaientqu en termesde
restaufationde l'identique, de I'homme et de la raison raisonnable.
Encore fallait-il affronter ce qui, de fait, ne pouvait qu apparaltre étrange et devait
le rester,cequi devait ne seprêter à la penséequ'en lui imposant ausside seprêter,comme
elle le doit toujours, à son objet -
de se donner en fait à lui, de s'y adonner et de s'y
abandonner n'étant jamais penséed'aucun objet sansdevenir cet objet lui-même en tant
que sujet de sapropre énonciation pensante. Que Deleuzeait nommé ce geste< création
de concepts) et Derrida ( toucher à la langue o, celasansaucun doute ne revient Pas au
même, mais celarevient à k dffirence du mêmeqai ne reuientau mêmequ'enle diffiactant
à trauerssonprupre prisme. Qui ne reuient donc pas, qui ne sereuient pas, qui ne reuient
pas à soi.
Deleuze et Derrida auront parcagéun évanouissementde la penséeen tant que
penséedu surplomb, de l'énoncé n au sujet de o I'objet, et satransformation, saffansva-
luation aussien sujet sansobjet, en sujet de I'expériencede la pensée.Pour leur temps, ils
ont ainsi recommencéce que la philosophie toujours recommence,souspeine de n être
rien que conception et déduction du réel, mais non épreuvede sa consistanceet de son
mouvement.
4. En mêmeremps,Adorno élaboraitsaDialectiquenégatiue,placéesousle signede'nla consciencerigoureuse
de la non-identité , (trad. françaiseGérardCoffin, Joëlle Masson,Olivier Masson,Alain RenautEcDagmar
Ti:ousson,Paris,Payot,1978,p. r3).
TO JEAN.LUC NANCY Mais cela, cette expérience,ce sensde l'expériencede pensée,ils I'auront partagé dans la
TO
JEAN.LUC NANCY
Mais cela, cette expérience,ce sensde l'expériencede pensée,ils I'auront partagé
dans la penséede la diftrence et ils l'auront partagédiftremment.
Il me plaît de consi-
dérer qu un heureux dispositif transcendantal - une empirie transcendantale,un exis-
tenrial ou un transcendanrallui-même mobile, diftrentiel et non point transcendant
a rendu possible
mais bien plutôt transimmanent à ce moment-là de notre histoire -
alors ce double D de la philosophie : départ, demande,destin, devenir,donne et dire en
double figure, en double corps, sousdouble signature. (Cela me plaît, mais je suis bien
certain que c'estplus que plaisant.c'est réel et c'estvrai.)
Pour auranr, en aucune façon dédoublement d'une unité. La division des deux,
leur disjonction, leur disparité les précède.Le transcendantalde la différencene pouvait
la donner comme une unité, comme une identité pré-donnéedont I'un et I'autre auraient
ensuiteexécutédesvariations en mode de chants amæbés.Deleuzeet Derrida n'ont pas
été préconçusdansune marrice. Ils sonr eux-mêmeslesdiftrents
de la diftrence qui n a
pas précédé,sinon en étant diftrente ou en devenant diftrente comme d'ailleurs sans
àor.ri. elle n a jamaiscesséde le faire - I'un toujours, de toujours, diftrant de lui-même,
et la diftrence de I'un ne formanr pour sapart en aucunefaçon une unité plus primitive
ni une origine plus archaiquementprésupposéeen soi que toute position possible.
Cela, précisément, cek mêmedont la mêmetésedissoutdansle mouvement même
de sadésignation er de samise en jeu, celafait, celaforme ce qu ils ont Partagé. Et cela,
par conséquenr,ne fait en un sensrien qu ils aient partagécomme un bien léguéou aban'
donné par quiconque devant leurs Portes.
4
De I'une à l'autreporte, de I'une à I'autreentréedansla pensée,il ny a pasde commune
mesure,et ce n'est aucune espècede communauté ni de continuité que je veux évoquer
ici. Je ne veux suggérerau contraire rien d'autre que ceci : leur parallélisme. Je ne le
démontrerai pas (au reste,I'existencede parallèles,entenduesau senseuclidien, est un
axiome), je n en donnerai rien de plus qu une courte esquisse.Pasune étude,pasune ana-
lyse. Je m allègede toute réftrence, j'ouvre seulementle jeu'
-
pour le plaisir de la symétrie ni d'on ne
Je rt'ouvre pas ce j.r
ce battement -
sait quelle conciliation. Y a-t-il contentielrx, au demeurant ?Ce n'estpascertain, celares-
terait à examiner.Peut-êtrey a-t-il dffirend à la manière indiquée par Lyotard, comme
enrrelesdeux D, comme de I'un à I'autre sanspassage: impossibilité de fournir une règle
commune à deux régimesde phrases,à deux jeux de langage.Mais - ç's51aussice que
veur Lyorard - [a philoso phie elle-mêrneseprésenteà nous comme ce régime de la règle
non donnée.
Lesdffirencesparall.èles.Deleuzeet Derida Régime général de I'incommensurabilité : d'une penséel'autre
Lesdffirencesparall.èles.Deleuzeet Derida
Régime général de I'incommensurabilité : d'une penséel'autre -
ce tour
célinien
qui fait I'ellipse du à met I'autre conffe I'un mais sanspassage,sanscommune
mesure,
sansaucun point cominun, ainsi qu il advient pour lesparallèles.En même temPs,d'une
penséeI'autre : depuis I'une, l'autre ne cessepasd'être en vue, quand bien même elle reste
inidentifiable, inassimilable, peût-être même impossible à reconnaître.
D'un D l'autre : tel est leur partage. Chacun est I'autre de l'autre. Ils ont en com-
mun cerre absence de communauté. C'est ainsi qu ils ont partagé la diftrence. Lun
cotnrnel'autre ont en effet entrepris de distinguer [a diftrence
pour elle-même ou en elle-
même. Ils sesonr occupésd'elle, et non desidentités qu elle diftrencie.
Leur non-point
commun - peur'être Deleuze aurait-il
dit leur virtuel ? peut-être Derrida leur esPace-
ment ? - est la diftrence même, la mêmeté de la différence.
Depuis Kant dominait le problème de la distinction et, par conséquence,celui de
la réunion desdistinguCI - d'une réunion qui certesles distinguât toujours en les réunis-
sanr,mais enfin le problème léguépar Kant fut d'abord compris comme celui de réunir les
côtésséparés.Hegel entraînacetteréunion dansle mouvement d'une résorption de la diÊ
férence, résorption elle-même diftrentielle car les distingués ne s'identifient chez lui pas
auffemenr que par I'identification de I'identique avecle passagede I'un dansI'autre. De là
deux lectures de Hegel, qui sont sansdoute eellesde chacun des deux D : ou bien le pas-
sageesr lui-même compris comme résultat (o synthèse dialectiqu€ )r représentation de
I'union descontradictoires),ou bien le résultatestle passagemême et ne résultedonc pas.
Nietzsche identifie l'être au devenir, le devenir au retour du même et [e retour du
même à sapropre diftrenciation ( u retour éternel >>= Ilor pas fuite hors du temps, mais
temps condnûment discontinué, coupant court à son achèvement,à tout résultat,à toute
résolution). Heidegger pensel'être comme transitivité de I'ek-sister,mise hors'de-soi de
l'étant, diftrence
ouverte en lui de l'être à lui-même. Le ( transcendant absolument o
dont Heidegger qualifie l'être ne signifie rien d'autre que le diftrent,
le diftrent-de-soi
ou le se-différenciantabsolument, l'être comme inidentifiable.
On ne résumerait pas trop mal la situation ainsi crééeen disant que le Diftrent
absolu, le Même en tant qdAutre de toute existence,existant absolu identifié
dans la pré-
sence-à-soi (en soi pour soi), inexistant par conséquent, afaît place ou bien s'estdivisé
(cela peut sediscuter)en differencequi sediftrencie à même la mêmeté de touteschoses,
à même la mêmeté du monde.
)
Jusque là toutefois,on discernedansquellemesurelestermesdifférenciéssont restésà
quelqueségardstenuspar leursidentités(le positif et le négatif,,l'êtreet le devenir,l'être
JEAN.LUC NANCY et l'étant). Cette mesureestdélicateà établir,car nous sommesdésormaismunis de grilles de
JEAN.LUC NANCY
et l'étant). Cette mesureestdélicateà établir,car nous sommesdésormaismunis de grilles
de lecture qui nous permettenl - v6i1s qui nous commandent - de repérerchez nos
prédécesseursle travail déjà engagéde la diflërence < même ), tour comme nous ne pou-
vons plus comprendre, par exemple, la substance spinozienne
comme immobile
et
inchangéederrièresesmodes. Un intérêt parallèlechezles deux D est précisémentaussi
d'avoir entraîné I'histoire de la philosophie, plus nettement et plus vigoureusemenrque
jamais auparavant,dansle mouvement d'une auto-diftrenciation, d'une réécriturediffé-
rentielle et difftrenciante d'elle-même,qui n'a rien à voir avecun changementde lunettes
herméneutiques,mais avecle devenir mêmede la philosophie comme sapropre diffërence
- comme le phileiz de son propre lui-même ouveft à et par sa diffërence,et par consé-
quent aussi comme le singulier philein, la singulière attraction attraction et
répulsion - qui se déclencheentre les deux parallèlesqui ont en commun et n'ont en
commun que leur impossiblejonction à l'infini, c'est-à-direplus rigoureusemenrI'infini
comme le régime vrai de leur conjonction (soit l'objet absolude la philosophie).
Jusque là : jusqu à ce que la diffërence même devienne I'objet, avant toute diffé-
rencede termes. Jusqu à cequ elledeviennedonc aussibien le sujetd'un double gestephi-
losophique. Non plus lestermesmais une diftrence qui n'estplus la leur, une différence
qui tout d'abord diftre et par rapport à laquellelestermesdiffirents,dffirenciés ou dffi-
résne seront plus que secondaires,déposéssur lesbords de l'écart ouvert de la difftrence
même.
Qu'on veuille bien s'arrêtersur cet unique motif : entre D et D auraeu lieu un par-
tage de la diffërencemême, pour
elle-même,par elle-même.La o diftrence elle-même)
ne serait une contradiction que si l'on voulait, par méprise, la considérer comme un
terme. Il faudrait alorsla distinguer de I'identité. Mais I'identité de la diftrence mêmeest
l'identité qui ne sedistingue pasde la difftrence -
par définition -
er qui, ne s'endis-
tinguant pas,serapporte à soi-même en rant que difference.
Ici commencent les parallèles.Ici s'ouvre la difference : elle s'ouvre entre eux et
s'ouvrant entre eux, s'ouvrant de I'un I'autre et non de I'un à l'autre, elle s'ouvre tout
court. C'est-à-direqu'elle s'ouvreen soi et qu'elle s'ouvreà soi : elle diffère en soi. Elle dif-
fère donc de soi. Elle difêre en soi du soi en généralsi la forme du soi estI'identité
à soi.
La formule de Deleuze s'énonce: n diffërer avecsoi ,. Celle de Derrida : n soi se
differant ,.
6
lécan est considérable.D'un côté, le soi est donné er emporté avec la diflërence er
comme la diftrence. De I'autre, le soi estdonné et perdu dansla différencequi le diffère.

*

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I

Lesdffirencesparallèles.Deleuzeet Derrida 13 Deleuzene dit même pas o différer dàvec soi >, comme on peut
Lesdffirencesparallèles.Deleuzeet Derrida
13
Deleuzene dit même pas o différer dàvec soi >, comme on peut être plutôt tenté
de dire (Grévissepréciseque cet usagedu de devant aaecestfait pour insistersur la o diÊ
fërencepositive ) entre les termes considérés: nous pourrons penserqu'en effet, ce n'est
pasde o diftrence positive ) en ce sensqu'il s'agit,c'est-à-direde la différencedont I'ac-
cenr porte sur les termes distingués).Deleuzedit n difftrer avecsoi , : la differenceet le
soi sont donnésensemble,I'un avec['autre, ni identifiés formellement comme sil'un était
I'autre, ni séparésI'un de I'autre comme si I'un excluait I'autre. Mais l'être,ici, est iden-
tique à la difference.C'est pourquoi l'être n univoque ,' ne sedit pas de lui-même (qui,
en tanr que tel, n'estpaset ne peut êtredit) mais sedit seulement,s'il sedit, de toutes les
diffërences.
Derrida ne parle pasde l'être (pasà cet égard,et guèreen général).Il a derrièrelui
l'être comme terme de la différenceontico-ontologique, soit l'être en tant que présence,
et présenceà soi. Devant lui, au contraire, dans l'espaceouvert sanstermes (les termes
perdus, engloutis dans un passé jamais advenu), le diftrer de la présencemême. Elle ne
seprésentequ'en avanceou en retard sur o soi u. Lêtre ne seradonc, en toute rigueur, ni
univoque, ni plurivoque : mais le sensmême d'o être ), et Par conséquentaveclui Ie sens
n même , en général,la mêmeté qui autoriseun sens,est emporté dansce u sedifférer ,.
Yécart secreuseainsi : d'un côté, le senss'autorisede la différenciadon, de I'autre,
le senss'annule en elle. Lun fait porter tout le poids sur le senscomme mouvement,
comme production, comme nouveauté,comme devenir,I'autre fait porter un poids équi-
valent sur le senscomme idéalité, comme identité repérable,comme vérité présentable.
La difference enrre les deux côtés s'avèreformer une double difference du sens: initial
pour I'un, rerminal pour I'autre, le sensou bien s'engendreen sediflérenciant ou bien se
perd en sedisséminant.
D'une certainefaçon, il s'agitici et là du sens.De ce qui fait le sensdu sens.De ce
qui du sens,dans le sens,difftre d'une
identité signifiée,d'une vérité donnée. Mais l'un
le voit diflërer en s'ouvrant, I'autre le voit être ouveft en se differant. Lun est dans le
jaillissement du sens,I'autredanssa Pfomesse promiseà n être Pas tenue.
.|
Ainsi, la production du nouveausansprécédentsedistingue de la suppléancede I'ancien
toujoursperdu.Ainsi, la vie de la mort. Et pourtant, cen'estpasdu tout I'oppositiond'un
positif et d'un négatif. La vie de I'un n'exclut pas la mort de I'autre, qui pour sapart ne
nie pas la vie du premier. Car la vie du premier se differencie et, se differenciant, ouvre
aussid'elle-mêmela déhiscencede la mort, la répétition tendanciellede I'identique pour-
rant à son tour différencié, differemment repris dans les événementsdu monde. Et la
r4 JEAN-LUC NANCY morr du secondse differencie de et u dans , [a mort n
r4
JEAN-LUC NANCY
morr du secondse differencie de et u dans , [a mort n même ) en ouvrant en elle l'im-
possibilité à laquelle, pour n finir D,est engagéle difftrer de soi : le rapport à l'autre en
tant qu'autre.
Se croiseraient-ellesdonc, cesparallèles? Non pas : car tout se passedans deux
espaceshétérogènes.D'un côté, le monde d'un chaosfécond, agité,mobilisé ; de I'autre,
une voix qui dit < oui > à ce qu elle ne sauraitnommer un monde. Hétérogénéitéet dis-
symétrie sonr enrières.La diftrence
sedéporte dans les detx sens,tire desdeux côtéset
creusel'infini entre lesparaflèles,au point de leur improbable jonction.
Ou bien encore: ellessecroisent,oui, mais le point de leur croisement,situé à I'in-
fini, se décroisedans I'instant du croisement. Lintersection s'écarted'elle-même : elle
repartageaussitôtles diftrences, de part et d'autre de la différencemême, qui, ainsi, Ies
disjoint autant qu elle les èonjoint.
Or cettepartition serejoueaussitôt,serépèteet sediviseen même temps.Car pour
['un, la disjonction est incluse dans la synthèse (dans la division de soi en soi), tandis
que, pour l'autre, la conjonction estexcluedansla division d'origine (de I'origine/au lieu
d'origine).
On ne cessepasde tirer le double fil de cettedéhiscencecontinue. Un monde anté-
cédent, multiple, co-impliqué, ou une voix antécédente,coupée. Un monde d'avant
monde ou une voix d'avant toute voix. Une germination et une créativité,ou bien une
profération et une promesse.lJne ressourceinitiale, un bourgeonnement, un élan, ou
bien un commencement retiré, un
recul dans I'origine, une coupure dans I'ouverture et
avanrelle.Un fourmillement de singularitéspré-individuellesou une pro-thétique et une
archi-suppléancede toute unité possible.
On peut continuer de beaucoupde manières,sur beaucoupde registres: la diffe-
rencene cessepasde serejouer d'un D I'autre, un coup de I'un pour un coup de ['autre,
se touchant, s'écartantsansarrêt. Se touchant, c'est-à-dires'écartant: contigus, contin-
genrs,contagieux,distincts, découplés,intacts. Chacun en quelque façon setranscendant
versI'autre et chacun s'immanentisanten lui-même à la mesuremême de cette transcen-
dance: ce qui, de Deleuze,ouvre à l'u archie > généralede Derrida aussitôtfait prolifërer
l'archie en multiplicité et ce qui, de Derrida, s'ouvre à la difference des forces chez
Deleuze écarteaussitôt cette différence de son propre jeu. Aucun ne laissela différence
s'identifier chezl'autre,et chacunla reprendpour chezsoi la remettreà plus de diffërence
encore.
Or il n'y a pasde degrésdansla diftrence. Il n y en a que lorsqu'on s'intéresseaux
termes qui diffèrent. Mais la différence elle-même diffère, absolument, sans plus ni
moins. Diftre en soi, difêre de soi, se diffère, se diftrencie. C'est ainsi qu'en ce point
précis - l'être absolument diftrent en soi - D devient égalà D et, dans cette égalité,
recommenceà différer de D.
Lesdffirencesparallèles.Deleuzeet Derrida ry 8 Comme on le sait, il s'en suit deux graphies.Differenliation chez
Lesdffirencesparallèles.Deleuzeet Derrida
ry
8
Comme on le sait, il s'en suit deux graphies.Differenliation
chez Deleuze, dlfférance
c
chezDerrida. Il esttrèsremarquableque l'un et I'autre aient rencontréla nécessitéde diÊ
fërencierl'écriture de la difference,et qu ils aient ainsiproduit deux graphies (rypographies,
orthographies,polygraphies )diftrentes
non pasau demeurantpour le même mot, mais
pour deux mots dont I'un (diftrenciation) nomme d'embléela diftrence comme proces-
sus ou mouvement, tandis que I'autre (diftrence) nomme la diffërencecomme état. Or
Deleuzeinscrit dansle mot dffirenciation, qui estle terme usuel5,la diftrence entrela diÊ
ferenriationet la diftrenciation : la premièreéquivaut à la détermination ou à la distinc-
tion (d'une ldée, d'une chosedansson ldée, ou virtuelle au sensde Deleuze),la seconde
désigneI'actualisationde la première,c'est-à-direI'incarnation dansdesqualitéset despar-
ties.La seconden'estpasI'effectuationde la copie réelled'un possible: elle estI'expansion
divergenteen actede la singularitévirtuelle en son altérité (en son diftrentiel)6.
La graphiede Deleuze,qu'il désignelui-même comme ( trait distinctif o, distingue
donc, dansla diftrence, le virtuel de I'Idée (le differentiel d'une singularité ou, plus exac-
temenr, chaque fois d'un groupe concomitant de singularités,puisque ces singularités
pullulent toujours antérieurementà toute individualité) et I'actuel du différencié,la chose
conformée, organiséedans le monde, qui pour autent n'arrêtepas sapropre diftrencia-
tion mais ne cesseau contraire de l'entraîner plus loin, entrant dansde nouveauxrapports
et dans de nouvellesmodifications ou modalisations.
La graphiede Derrida secomporte trèsdifféremment : au lieu de tracerun trait diÊ
ferentiel et différenciant dansla diftrence elle-même (qui n est telle qu
en tant que diffé-
renciation et, par conséquent,en tant que diftrence de la differenriation et de la differen-
ciation), cette graphie rouvre dans le mot diffirencela valeur verbaledu verbe dffirer. La
différance est I'activité de diftrer, mais elle introduit ainsi avec elle la valeur première et
transitivedu verbe.o Diftrer
,, en effet, diftre
de o diftrer
de ,. Ce dernier senote entre
destermes.Le premier indique I'action de remettreà plus tard. Le o plus tard , de la dift-
rancen'estpaschronologique: il estun n plus tard que soi , de la différencequi ne saurait
coincideravecelle-mêmeet pour laquelle,par conséquent,ceo plus tard o estaussibien un
u plus tôt , : la diftrence ne coTncidepasavecsoi, et c'esten quoi elle estelle-omême >.
5. Robert, aprèsLittré, connaît dffirentiation commehomonyme de dffienciation,
maisréservéà I'usage
mathématique (nOpérationdestinéeà obtenirla diftrentielle d'unefonction,). Parailleurs,Robertintro-
ùft
dffirancc en remarqueà la fin de I'entréedffirence,avecréferenceexpresseà Derrida, dont estdonnée
une citation tirée de De la grammatologie.
6.
tions de Minuit.
| ,
I
rn ,
zooz.
, .;.':'i , :
'
'l-f'- "';'l
L-r
.
i;.i,.i'irl.,'i',,: i
t
! li{ r4 1n

Voir, àtitre deréférenceminimale,la confërencenMéthodededramatisationndansL'IledésÊrËç*3gç-tS*Édl

6 JEAN-LUC NANCY La difference des deux differencesou diftrenciations graphiques est donc très remarquable.Chez
6 JEAN-LUC NANCY
La difference des deux differencesou diftrenciations graphiques est donc très
remarquable.Chez Deleuze,la difftrence diffère de soi comme le virtuel de I'actuel : le
premier est la
puissance - mais non [a possibilité, simple décalquerétrospectif du réel,
selon Ia leçon de Bergson - de création, c'est-à-direI'activité de la novation (plutôt que
de la nouveauté)comme condition d'un devenir qui ne va pasvers un terme, mais vers
lui-même, soit encore ( vers) sapropre différence.Ce devenir implique
une temporalité,
mais non la temporalité rectiligne qui va de r en r': il s'agit au contraire d'une tempora-
lité multiple, hétérogène,ouverte au dehors de la successivitéou de la simultanéité du
remps chronologique. On pourrait dire que le devenir ne va versrien d'autre que verssa
propre diffërenciation comme inflexion et coupure du temps chronique, o infinitif
d'une
césure,7. C'est là, si I'on peut dire, en chaquepoint de flexion de la diftrenciation, que
secristalliseun devenir comme venir à soi, pour le dire ainsi, de la differencemême (c'est-
à-dire chaquefois de telle diftrence ou diftrenciation de différentialité).
Chez Derrida, la dtfféranceretient l'être de la difference d'arriver à terme. Non
seulementil ne s'agit pas d'abord de diftrence entre des termes,mais la diffërenceelle-
même ne peur seterminer : elle està elle-mêmesafin, et celane fait pasun terme, c'est-
à-dire que la diftrence ne s'y identifie pas.C'est bien pourquoi n I'apparaîtrede la diffe-
ranceinfinie estlui-même fini o8.La finitude estl'apparaîtrede I'infinité selonlaquellela
difftrence diftre et sediftre. Mais I'apparaîtreici doit s'entendreselon la valeur la plus
forte et en un sensla moins phénoménologique (au sensdu paraîtreà un sujet) du mot :
I'apparaîtreest le venir dans le monde, le venir au monde et le faire-monde. S'y impli-
quenr donc aussila contingencede cettevenue,et le départ qui en estle corrélat.La mort
non pascomme le décèsau bout de la vie mais comme le partir inscrit dansle venir, c'est-
à-dire derechefcomme la dlff&ance de l'être en tant que mis en jeu dans l'exister.C'est
encorede temps qu'il s'agit : d'un temps interrompu ou syncopépar la difî&ance.
Cette coupure cependant, cet écartement qui distend I'instant de la présence,
n'ouvre pas sur un autre temps et difftre par là de l'n infinitif , deleuzien.Derrida rf ac-
corderaitpasplus à Deleuzequ il ne I'accordeà Heideggerla possibilitéd'un concept non
chronologique du temps (ou d'un temps arrachéau présenttant simultané que successif).
Ce vers quoi la différancesetourne comme vers la mort est plutôt un dehors du temps
tel qu'il n'a aucun lieu dansle temps mais tel qu il a, tel qu il aura toujours n précédé, et
o suivi , le temps lui-même comme le diffèrement du présent.
7. FrançoisZourabichvili,Le WcabukiredzDeleuze,op.cit.,p.24.
8. La Voixet lephénomène.

J

Lesdffirencesparallèles.Deleuzeet Derrida 17 9 C'est bien, en définitive, de part et d'autre du
Lesdffirencesparallèles.Deleuzeet Derrida
17
9
C'est bien, en définitive, de part et d'autre du courslinéairement chronique du temps que
filent lesdeux parallèles.C'est bien à la question d'un présentdont [a présenceleur aPpa'
rut emportée dans une successivitéà laquelle nulle histoire, nulle téléologiene pouvait
plus assurerde terme apaisantque Deleuzeet Derrida ont entrepris de répondre.
Ils ont étéensemblelespenseursde la differencemêmeparceque la diftrence entre
les points du temps -
p^r conséquent aussientre les lieux, entre les choses,enffe les
sujets,entre tous les termes que sépareet relie le temps de nos actions, le temps de nos
vies - cessaitdevant eux, dans leur temps, de seprêter à sa propre résumption dans la
réunion des termes et, de manière générale,dans quelque forme d'identification que ce
soit. Ils ont répondu à la mise en criseet en souffrancede I'identité - en [a differenciant.
Ils sont ensemblelespenseursde [a diftrence dansI'identité, difftrence portée au
cæur de I'identité, ouverteen e[e comme son ouverture même à elle-même,et c'estpour-
quoi ils sont les penseursde la difference même: non pas de la différenceposéecomme
un terme distinct, maisprécisémentde la differencenon posée,emportéecomme le mou-
vement pour lequel aucun terme ne (se)termine. Ouvrant ainsi I'un et l'autre - s1['un
I'autre la nécessitéd'un autre rappoft à soi que celui d'une appropriation par soi d'un
être pour soi : engageantle n soi , danssadiftrence à soi.
Lengageantainsi dans une négativité difftrente de la négativité anéantissanteou
néantisantede quelqueprocessusque cesoit : dansune négativiténi négative,ni positive,
dansune neutralité pourrait-on peut-êtredire, mais une neutralité diftrenciante et ditré-
rante, la neutralité activede ce qui affirme ne setenir ni à I'un ni à l'autre destermesdis-
poséssur les deux bords de la diftrence même. Chez Deleuze,cette activité commence
toujours déjà dans la proliftration desvirtualités et des mouvements de difftrenciation,
chez Derrida elle s'esttoujours déjà déclenchéeen diftrant son propre commencement
qui seseradonc déjà infiniment fini.
Une fois encore, on pourrait être tenté de réduire leur diftrence à n la vie/la
mort o. Mais ce seraitfaux. La vie de l'un, quelle que soit sapuissancede générositépro-
liférante, n'en estpasmoins la vie que la moft aussivient difftrencierLa mort de I'autre,
quelle que soit la tonalité de son deuil originaire, n'en estpasmoins aussigénéreuse,voire
en quelque façon générative (disséminante
)que
la
vie -
mais sa générositévient
d'ailleurs. Un ailleurs,une altérité irrécupérablefait peut-êffe ici la diftrence. Peut-être.
IO
Lun et I'autre, donc, I'un avecI'autre, mais non pasI'un comme I'autre, bien que pasnon
plus l'un contre I'autre. Lun différemment de I'autre, I'un différent de I'autre et diftrant
18 JEAN.LUC NANCY ou diftrenciant l'autre. On pourrait dire que Deleuzeestle differé de Derrida -
18 JEAN.LUC NANCY
ou diftrenciant l'autre. On pourrait dire que Deleuzeestle differé de Derrida - jamais
pour ce dernier rien n'n arrive ) au sensstrict - et que Derrida est le différentiel de
Deleuze - une autre ldée, une auffe configuration singulière,dont la différenciation part
de son côté.
Tous lesdeux, cependant,nous appelantà - la philosophie, c'est-à-direà un exer-
cice,à une activité,à unepraxis.Ce qu ils partagent,c'estaussiceci : que philosopher c'est
entrer dansla diftrence, c'estsortir de I'identité et par conséquentprendre lesmoyenset
les risquesqu'une telle sortie exige.Peut-êtres'agit-il de celadepuis le début de la philo-
sophie : de ne pouvoir tenir en placelà oir il nous sembled'abord êtreposés,assurésd'un
sol, d'une demeureet d'une histoire. Mais aussitôtqu on bouge,la différencejoue et il ne
peut pasy avoir une manière unique d'entrer en diftrence.
Pourrais-jeessayerde rassemblerainsi chacun de leurs appels: en lesdiftrenciant
comme une initiation et une invitation ?Ce seraientdeux façonsd'envoi ou d'adresse,de
convocation ou d'interpellation par Laphilosophie, à la philosophie.
Une initiation : la proposition d'entrer dansle mouvement de la diffërence,de s'y
engageren sortede devenir soi-mêmele soide [a difference,de sedrfférencieren devenant
- par exemple,comme on sait, animal, femme, imperceptible, ce qui veut toujours dire,
au bout du compte, en devenantplus avant, plus singulièrement,Ia difftrence même,en
se diff&ant soi-même, en devenantpour n'en pas finir rien d'autre que le sai d'une divi-
sion renouveléede soi - un initié qui inscrit sur lui-même, en traversde lui-même, le
trait distinctif de sadiftrenciation,
et par là même un initié toujours à nouveauinitial.
Une invitation : un appel à I'autre, ufl ((Viens ! > lancénon pasdepuis moi-même
mais depuis cela ou celui, depuis celle ou cet animal ou ça qui aura en u moi o précédé
d'une antériorité telle qu'elle se sousffait à toute antécédenceet qu elle confond toute
oarchie)avecledeuildel'arhhé,unnViens!rdoubléd'unnOui!>quinestquàpeine
un autre mot, et ce double mot, ce double appel riayant d'autre sensque d'inviter I'autre
et, par conséquent,de s'inviter soi-même comme autre à ce u venir o qui demeure sus-
pendu comme I'identité différante de I'appel et de la venue.
Deux appelsparallèlesque nous entendons I'un et l'autre, l'un comme l'autre et
pourtant I'un sansI'autre - sansque malgré tout il soit exclu que nous les entendions
ausside quelque manière I'un par l'autre. Peut-êtrechacun ouvre-t-il versI'autre tout en
s'endistinguant absolument.Peut-êtrechacun desdeux a-t-il entendu I'autre autant qu'il
s'estécarté de lui, hors de portée de sa voix. Peut-êtremême chacun s'est-il lui-même
entendu dans I'autre, peut-être s'est-il entendu différer dans I'autre et être appelé par
I'autre.Appelé à le rejoindre aussibien qu'appeléà resterde son côté. Telssont lesappels
ou les éclatsque Nietzschedit setransmettre d'étoile en étoile dansI'amitié stellaire.
Ce qui importe estqu'une double voix - et peu importe sousquelsnoms -, une
résonancenous parviennede la difftrence même: elle-mêmeretentissanten elle-mêmede
Lesdffirencesparallèles.DeleuzeetDerrida 19 cetteipséitésingulièreet partagéequ il nous revient d'entendre. Car
Lesdffirencesparallèles.DeleuzeetDerrida
19
cetteipséitésingulièreet partagéequ il nous revient d'entendre. Car ce qui résonneainsi,
c'est l'exigenced'une métamorphosede Ia mêmeté en général.Deux appelsparallèlesà
différer à notre tour -
( nous-mêmes o.
Se rejoindre à l'infini
:
oui,
s7 rendre et û
rettouver chacun par sa difference
- pourvu seulementque ce soit en toute efièctivité et en toute vériréà I'infini.
:llrlil*ll'Ï,i' t:L;:::,:::::::;:;:.;
:llrlil*ll'Ï,i'
t:L;:::,:::::::;:;:.;
Un mysticismeathée neNÉ,scnÉRER Topan zôon Plotin, Ennéades,III, 8 Fx = Ag.-g + A1.-1 + 42.-2
Un mysticismeathée
neNÉ,scnÉRER
Topan zôon
Plotin, Ennéades,III, 8
Fx = Ag.-g + A1.-1 + 42.-2 + 1'3.4 +
Arr.-rt
Hoëné'Wronski,Prospectusdek philosophieabsolue,18z6
n me demande un portrait
de Gilles Deleuze. Mais, bien qu ami, je n ai jamais été
un familier
er ne saurais apporter
de ces détails pittoresques
qui donnent
du rehaut
c du poids. De toute façon, mon portrait - l'évocation d'une image, plutôt - ne
pourra être qu une reconsffucdon arbitraire à partir de ce qui n appartient pas plus à moi
qu'à quiconque.
Ce portrair : une ombre, bien sCrr ; une Abschanung phénoménologique, entre le
rhème dynamique bergsonien et un schématisme à la Kant, transitant du concept à
I'inuition.
Ceux qui I'ont heureusemententendu, vu s'exprimer,ont encoreprésentsà I'esprit
et aux yeux son gesteet son regard, les inflexions pénétrantes de ce ton qui composaient
son charme inimitable.
Le charme composéde Deleuze ; j'emprunte ici une expressionde Charles Fourier
eo la modulant à ma manière. Il en était I'incarnation. Tout son art, son art philoso-
phique, fut la composition du charme. Il n était que de le voir s'installer devant, parmi
I'auditoire pressé,que de I'entendre. Il n
était il
n estheureusementencore.
Car pour ceuxqui ne font paspartie de cesprivilégiésqui I'ont fréquenté,il y a pour
rous,et par le bonheur de la reproduction technique de I'image,I'enregistrementaudiovi-
srel de sescours et cette merveilleuse et exceptionnelle chose que constitue I'Abécédaire,
qui nous le rend vivant à jamais, par-delà son effacementphysique. Nous y récolterons des
formules décisives,comme celleportant sur n le désiret son agencement), ou u Il ny a Pas
de puissancemauvaise, mais des pouvoirs méchants ) ; ou encore nous y apprenons la
patience animale de la tique, pour rabattre noffe présomption anthropologique, trop
humaine, à nous poser en rois de la Création. Un DeleuzeéducateuràI'égal,d'un Mon-
taigne dansl'Apologie de RnymondSebond,ou de Schopenhauerselon Nietzsche.
RENÉSCHÉRER Aussi pourrais-je me contenter de renvoyerà une projection de cesséquences,où chacun
RENÉSCHÉRER
Aussi pourrais-je me contenter de renvoyerà une projection de cesséquences,où
chacun apprécieraitdirectement
par lui-même , gràceà la voix et au gesreperpétuésdu
philosophe, son art d'apprendre et de faire apprendre. Les deux mors, je le rappelle, se
confondant en langue française,dans un acte commun de I'enseignanrer de I'enseigné,
de celui qui parle et de celui qui écouteet reçoit. Acte ausside se déprendre de I'obses-
sion < nombrilaire ) autour de laquelle l'éducation contemporaine s'acharneà ( structu-
rer o le moi de I'enfant. En regard,Deleuze,c'estun appel du dehors,le vent du large.
Il ny a pas,d'ailleurs,simple rencontrefortuite, contingence,fait empirique, en ce
que I'image de Deleuze enseignantse soit trouvée fixée et qu'elle revive devant nous ;
qu'elle répèteà notre gré et refassetoujours de nouveau norre apprentissage.N'imporre
quel autre penseurpourrait être, est sansdoute désormais,pour les temps à venir, enre-
gistréet répétable.Mais, concernantjustement Deleuze,cetreempiricité, comme il aurait
pu le dire, est quasiment ( transcendantale,, c'esr-à-diretouche aux conditions mêmes
de la possibilitéde serendrecompte de ceque veur dire, venant de lui, o apprendre,. Car
il me paraît bien que cette imprégnation sensibleet affective, eu€ cette répétition dansla
diftrence actualise,illustre une des grandes idées, une des vues deleuziennessur un
apPrentissagequi ne seclôturera jamais dans I'acquisition d'un savoir,mais qui consiste
dansun Processus sanscesseà recommencer.Seulcompte I'acteinitial, le mouvement en
train de se faire, le conatus,comme disaient les classiques.Le resteest retombée,chute,
appesantissementdans l'institutionnalisation. Et, dès que paraît Deleuze,en son image,
aveccetteatmosphèreunique qu'il apporte aveclui et illumine, il sembleque nous soyons
mis, d'emblée,en gardecontre cespesanteurs.
Me contenter de renvoyer,pourrant, à la cassettevidéo del'Abécédaireserait,dema
Part, une solution de facilité un peu scabreuse,un tour de passe-passe,et ce n'estpas,évi-
demment, ceque I'on attend de moi. Mais, qu'on l'ait présenteou non à I'esprit, aux yeux
de la mémoire, on ne sauraitmépriser ce supplément, cer avantagequ'offie I'image lors-
qu elle estlà pour empêcherque la penséene tourne à la générdité et à l'abstraction. Ou
qu'elle ne s'obscurcissepar un excèsde complication et d'érudition universitaire,de réfé-
rencestrop savantes,ce qui, au fond, revient au même, le mouvement propre de I'esprit
seperdant alors dansla lettre dessavoirs.
Gilles Deleuzea dit de Michel Foucault qu'il était < vn aolant >.Cette qualité vaut
éminemment pour lui-même. Il voit et nous fait voir ce qui, jusqu'à lui, était resté
inaperçu.
rS/
Or - et là, j'en viens, si vous voulez, au contenu même, à I'objet de mon propos, après
en avoir évoqué ce qui pourrait n'en paraître que la simple enveloppe,la simple forme
Un mysticisrne athée 2J - or l'impulsion initiale - et entendonsbien, permanente - de la
Un mysticisrne athée
2J
- or l'impulsion initiale - et entendonsbien, permanente - de la penséede Deleuze
est de libérer toute penséede ce qui l'entrave et la déforme. Impulsion de libération, de
délivrance, rout aussivalable dans ce qu'on appelle la pratique de la vie quotidienne ou
politique : délivrer des divisions et des règlesartificielles,des pouvoirs, des institutions,
descontraintes,desreprésentations,desidéesreçues,desclichés ; de tout ce qui détourne
et bloque le processusamorcé. Délivrer de tout ce qui immobilisd, qui sédentarise:mot-
refrain. S'il y a quelque chose,avant tout, que nous avonsappris, que nous retenonsde
lui, qui est sa marque propre et sa lumière, c'est bien cet appel à relancersanscessele
mouvemenr ; proche, en celade Malebrancheet de Bergson,mais je pense,aussi,de Fou-
rier. Et corollairement, bien sûr,un appelet une mise en gardecontre lesdangersqui
por'
tent la réflexion à toujours sefixer sur ce qu il ne faut pas.
À.o--.ncer
par la plus dangereusebien que la plus inévitabledesfixations : celle
qui concernela personne,la fixation sur le moi-je,cevirus moderne et contemporain d'où
est issuetout image de la pensée,d'oir émanetout dogmatisme,d'où suinte toute bêtise.
Car c'estbien autour du n moi-je ))que la bêtiseseforme, avecson visageaux yeux
fixes,sûr de lui-même, surgissantdu fond deslieux communs, desidéesreçues,desfaux
problèmes.Et sansdoute, ceque nous apprend Deleuze,le plus difficile, et qui estchaque
fois à reprendreet à confirmer à nouveau,est-ced'échapperà cette fixation première sur
le moi, à cette rentadon d'une subjectivité trop universelement partagée; celle oir la
quête sansissuede I'identité et la géaéralitévide seconfondent. Sansdoute est-cede per-
cer cerrebrume ou cet écrande la subjectivitépour libérer,derrièreou au travers,l'espace
infini de cequ'il nomme, reconnaissanten ellesla seulebaseassurée,le seulexistantindu-
bitable, les rnubiplicités et les singularités.
Apprendre à dépasserune subjectivité égotique et anthropomorphe -
ce qui
revient au même -, à nous tourner, de l'être du je et de la conscience,vers les dzuenirs,
voilà la leçon première de cet apprentissage.Mais encoreune fois, qui n estjamais don-
née une fois pour toutes, que l'on doit répéterdanstous lessens,à toute occasion.
Certes,se libérer des ctrntraintes,des institutions et même, d'une
certaine âçon,
du je-personne,d'autresI'ont fait, nous I'ont appris, et I'avaient appris à Deleuzeaussi:
je penseà Sartre,dont la subjectivité,lepour soi, récusela substantialitédu moi. Mais dire
njetà la place de substanceîest qu'une substitution de mots superficielle ; car c'est ce
sujet même qu il faut faire éclater, disperser en singularités ou individualités qui, cette
fois, seportent tout aussibien sur desnon-humains, desanimaux, desétatsde choses,des
événements.Et c'est la grande révolution libératrice deleuzienne, I'empirisme radical de
la dispersion, que j'appellerai naturaliste ou cosrnique,de nos certitudes les plus ancrées
d'être desconscienceset dessujets.
24 RENÉSCHÉRER Si nous parvenonsà comprendre cela,il semblebien que nous sommesalors arri- vésau cæur de
24
RENÉSCHÉRER
Si nous parvenonsà comprendre cela,il semblebien que nous sommesalors arri-
vésau cæur de I'apprendre,que nous avonscompris quel estle processusd'apprendre,en
Deleuze même, à partir de lui, ce qu'il Épétera sansrelâche,sous toutes les formes, au
long desdivers thèmeset points de vue que saphilosophie aura à adopter.Mais à travers
les diflërences, il reste un point commun, un commun dénominateur : on ne peut
apprendre sanscommencer à se dqrendre. À se déprendredespréjugésantérieurs,bien
sûr, mais avant tout et toujours, à sedéprendrede soi.
Oui, je le sais,cette formule se trouve chez Michel Foucault. Elle a étésurrour
commentéeà partir de lui, de son occurrencedansl'Histoire dela sexualité,lapréfacepour
Le Soucidesoi,où ellea donné prétexteà supposerqu'il y annonçait un ( retour au sujet ,.
Mais I'idée en est aussiet simultanément deleuzienne.C'est même la première idée, la
première impulsion, disais-je,d'une philosophie qui allait inventer, pour la pensée,une
autre conception, abandonnant I'image ou donnant une autre image.
Deleuzenous apprend à nous détourner, à nous déporter, à ne plus exigerle moi
et son implantation, mais à nous porter d'embléesur I'Idée, le problème. Idée,problème,
voilà d'autres chosesqu'il nous a appriseset auxquellesn I'apprendre o est intimement
associé.Ellessont de même nature, appartiennent à une même constellation.
Grande idée deleuzienne,grande formule de I'apprentissageselon Deleuze : les
idéesne sont pas dansla tête, mais hors de nous. Elles ne sont pas dedans,mais dehors.
Prédominancedu dehors ; toujours comme chezFoucault.
J'aifait tout à I'heure une allusion à CharlesFourier ; celui qu'il faudrait évoquer
ici est Samuel Butler, pour Ainsi ua toutecltair, tout entier consacréà une critique mor-
dante et pleine d'humour desstupidités de l'éducation er de I'image enracinéede la pen-
sée: o Il croyait jusqu'ici que lesidéesnaissentdansla tête
Il
ne savaitpasencoreque le
pire de tous lesmoyenspour afiraper lesidées,c'estde semertre en chassepour les trou-
ver. )) Tout Deleuze est dans ce précurseur. Mais parce que Deleuze vient de nous
apprendreà I'y trouver.
Et, grand paradoxeconsécutif à cet < être dehors o de I'idée, c'est qu'ainsi seule-
ment nous parvenons à < penser par nous-mêmes o à ( être nous-mêmes ,. C'est de
Nietzsche,reconnaît-il, qu il I'a lui-même appris :
Nietzschedonne un goût pervers: le goûrtpour chacun de dire deschosessimples
en son propre nom (Pourparlers,lettre à Michel Cressole,p. rù.
Mais pour préciseraussitôt:
Dire quelque choseen son propre nom ne veut pasdire un moi, une personne,un
sujet.Au contraire, on acquiert un nom propre à I'issuedu plus sévèreexercicede
dépersonnalisation.
(Jn mysticismeathée 25 multiplicités qui nous traversent ), C'est-à-direqu il faut apprendreà n s'ouvrir
(Jn mysticismeathée
25
multiplicités qui nous traversent ),
C'est-à-direqu il faut apprendreà n s'ouvrir aux
à pratiquerune u dépersonnalisationd'amour' non de
soumission o.
Oui, tout Deleuze esrlà, déjà, tout son apport, tout ce qu il va nous apprendre. Et sur
Nietzschequ il vient de mentionner par la même occasion,car on s'aperçoitque I'exalta-
rion nietzschéennede soi, voire du o moi ,, n'a rien à voir avecle narcissismecontemPo-
rain, qui esttout de repli ; qu il est,tout au contraire, manièrede s'ouvrir, de selivrer aux
forcesrraversantes,d'accroîtreI'intensité de la puissanced'être et d'agir. Sedétournant de
l'histoire de la philosophie qui ne sait qu être conforme à la lettre, Deleuzeet son langage
fianchissenrd'un bond les incompatibilités et affirment lesparadoxesqui sont en même
rempsdesrévélationspour chacun. Parleren son nom propre estcesserde s'installerdans
lessignifications courantes,de répondre au ( mot d'ordre , du langaged'enseignement,
de se soumettre ( une dépersonnalisationde soumission) ; c'est s'ouvrir par amour à
l'autre - qui n'estpasnécessairementune autre personne,mais peut être un animal, une
choseq1'r.l.orque ou un humain aussi,mais qui n'en reçoit pas, Pour autant' un privilège
parriculier.Apprendre, c'est ne pas reproduire, mais inaugurer ; inventer du non encore
ie parcoursencorele
erisranr, et ne passecontenter de répéterun savoir : u On parle -
même rexte - du fond de cequ on ne saitpas,de son propre sens,de son développement
à soi, d'un ensemblede singularitéslâches) ; car il faut défaireles o appareilsde savoir>,
les organisationspréexistantes,y compris celle du corps, pour devenir, entrer dans des
devenirs n qui commandent et jalonnent toute création.
Jene veux pastrop répéterdu bien connu, mais chercherai,danscet ( aPPrendre , deleu-
zien, quelquespoints remarquables, jalons d'une ligne permettant d'en esquisserles
.onrours. Et je retienstrois de cespoints, de ceslignes.
r Que la distinction entre le vrai et le faux, telle qu on la conçoit d'ordinaire, telle qu on
i.apprenddans lesécoles,esrà repenserradicalement.Car elle ne concerneque dessolu-
rions déjàdonnéesou desproblèmespartiels,desquestionsséparéeset de peu d'impor-
rance,dont la réponseexigesimplement une conformité à la question.Peu nous chaut
.l'apprendreou de ne pasapprendreces<vérités ,, de ne pasacquérir cessavoirs.
On songera,à propos des pagesdenseset centralesconsacréesdans Dffirence et
,rpétition au problème philosophique classiquede I'erreur, à la célèbre phrase, d'une
losique insondable, du petit Ernesto dans La Pluie d'étéde Marguerite Duras : n Je ne
L
26 RENÉSCHÉRER veux pasaller à l'école,parcequ on m'apprend deschosesque je ne saispas, (p. ,r). Ainsi
26
RENÉSCHÉRER
veux pasaller à l'école,parcequ on m'apprend deschosesque je ne saispas, (p. ,r). Ainsi
qu'au court métragede Jean-Marie Straub, sur une première idée de ry72 (La Pluie d'été
en développerale thème en ry9o) qui présente,en acte, un échantillon des quesrions
ineptesde I'instituteur
: < Qui est le président ? Q"i
esrce bonhomme ? > ou, monrrant
un globe terrestre : o Est-ce un ballon ? Une pomme de terre ? , ; ou assénantdes
truismes : n Nous sommesici et pasailleurs )),etc. Aussi Ernesto, devant le non-sensdu
savoir enseignant (et enseigné),n'a-t-il d'autre issueque de le refuser,de refuser d'"p-
prendre o ce qu'il ne sait pas o ou qui n'a en lui aucun répondant, n éveilleaucun écho,
ne correspondqu à de faux problèmes.
z) Deuième
point
et deuxièmeligne permettant le repéragede I'apprendre,cer enrrerien
avecles Cahiersdu cinémaà propos de Godard et de saformule célèbre: < Non pas une
image juste, mais juste une image ,, qui définit la création er que I'on peut appliquer à
I'opération de la penséecomme telle : n Non une idéejuste, juste une idée , I n Deux ou
trois idées,c'estbeaucoup,c'esténorme ! o
Car le problèmede la penséeestprécisémentcelui de l'invention desidées,plus que
de leur organisationdanslespropositionset jugements que I'on porte sur elles.Avant l'es-
timation de la vérité ou de l'erreur,il y a la possibilitéde penserelle-même,er certeimpos-
sibilité de penSerquelque chose dont se plaignait, en termes si pathétiques,futaud
à
Jacques Rivière.De là, dansDffirence et répétition,cespagesextraordinaires,inépuisables,
sur la penséequi surgit d'un fond pur et obscur,n I'indéterminé d'où surgit la détermina-
tion > et qui, dansla bêtise, ( monte à traversle je sansprendre forme u. Cauchemardu
pédagogueque cesu devoirs , tissusde banalités,de non-sens,de problèmesmal posés,
inclassablesselonl'échellede I'erreur ou du f",t*, setenanr en-deçàde toute décidabilité.
Mais I'idée, qu'est-ce,sinon la détermination singulière,surgiedu fond, le langage
devenu indépendant du mot d'ordre, entrant en lutte conrre le pouvoir ? Ce peut être la
réponsede I'Ernesto de Duras devant le papillon épinglé (dans le film)
: n Comment
appelle-t-on cela ? -
Un meurtre, dit Ernesto ), ou (dans les deux versions),à I'institu-
teur affirmant : ( On est ici, pas partout o, la réplique toute leibnizienne : ( Ici est par-
tout
) (p. 8r), qui, à la fois, brisel'enchaînementdesordreset ouvre desperspecrives,trace
desn lignes de fuite , à I'infini.
3) Tioisième point remarquable(distinct, chezDeleuze,de ceux qu'il qualîfie d'ordinaires
et qui, eux aussi,marquent des inflexions, des lignes de fuite) dans le développemenr
consacréplus précisémentà < apprendre, à la fin du chapitre III sur o Limage de la pen-
sée>.Apprendre, qui donne naissanceaux beauxnoms de I'apprenri er de l'élève(beaux
par leur insertion dans une tradition culturelle), fait pénétrer cesderniers dans la singu-
larité et I'objectivité de l'idée en lesappariant,lesajustantpoint à point avecelle ; comme
Un mysticismeathée 27 - exemple fourni par Deleuze - le nageur avecla vague qu'il épouseet
Un mysticismeathée
27
- exemple fourni par Deleuze - le nageur avecla vague qu'il épouseet qu il fend. C'est
une éducation dessens,une conjugaisondesâcultés.
Il faudrait tout reprendre et commenter. On me permettra d'y détacher simple-
ment la remarquesur le caractèretoujours inconscient, non délibéré,d'une opération et
de sa réussite,qui répugne à la programmation autoritaire, et que la rencontre fortuite,
l'événementheureux, sont seulsà déterminer :
On ne saitjamais d'avancecomment quelqu un va apprendre,par quelsamours on
devient bon en latin, par quellesrencontreson estphilosophe, dans quel diction-
naire on apprend à penser.
J'ajoute : où I'on va chercherles mots interdits du sexe,comme cela sepasseordinaire-
ment pour les enfants.
Cette admirable phrase incidente de Deleuze, qui brusquement crée un point
remarquable dans un développement de caractèreplus abstrait, découvre un espacepas-
sionné et charnel, et les horizons de la littérature : balayesd'un seul coup les pesantes
considérationset les pénibles protocoles d'expérienced'une psychologiede l'apprentis-
sage,y compris la plus récenteet la plus proche des notions deleuziennesd'ajustement,
d'adaptation, d'emboîtement. On nous demande de passerà un autre stade,celui de la
vie elle-même,non plus ceux du laboratoire, de l'observatoirepédagogiquescolaire.Per-
dus de vue Rousseauet Freinet ; la ligne de fuite de I'enfance se dessinedans le roman
(que ce soit L'Elèuede HenryJames, ouAinsi aa toute chair de Samuel Buder, ou encore
Anton Reiserde Karl-Philipp Moritz, ou Narcisseet Goldmund de Hermann Hesse).L"p-
prentissagesuit la voie desrenconffeset desarnours,et non les méthodesd'une pédago-
gie toujours impuissante,dépasséepar lespassions:
Il rfy a pas de méthode pour ffouver les trésors et pas davantagepour apprendre.
Et pourtant, par un paradoxe qui s'attacheà toutes les grandes idées, il peut se faire que
cette vue, cette échappéehautement ffansgressivede toute institution, setrouve en même
temps découvrir despropriétésencoreinconnues pour une éducation systématiquement
orientéeet utilisable à desfins sociales.
Deleuze, dans le même texte, seréêre au u dressage) dont parle Nietzsche, à n une
culture ou paideia qui parcourt I'individu tout entier o. Mais je penseraisplutôt à Fourier
et à son éducation harmonienne qui apprend en associantd'autres passionset en les fai-
sant jouer par n ralliement passionnelo.
Comment apprendrela grammaireet la faire aimer à une jeune fille qui aime ['ail ?
demande-t-il (Le NouueauMond.eindustriel, Anthropos, t. VI, p. 2rù : n Telle jeune fille
aimeI'ail et n aimepasétudier la grammaire.oAlors, comment fairepour la lui apprendre?
Greffer justement sur cefte passion première, la placer dans un groupe industriel des
28 RENÉSCHÉRER o aillistes) i et, comme on lui fait connaîtreune Odeen I'honneurde I'ail, elle
28
RENÉSCHÉRER
o aillistes) i et, comme on lui fait connaîtreune Odeen I'honneurde I'ail, elle s'empressera
de la lire et, de procheen proche,seraconduite à l'étude de la poésielyrique et de la gram-
maire.Anecdote humoristique, certes,mais pleine de sens,du sensde la vie et non pasde
la méthodologieabstraite.Et il convient de la prolonger par d'autresrelationspassionnelles
attractives,qui sont les vrais accompagnementsou misesen mouvement de l'apprendre.
Comme Ia relation qu imagine encoreFourier, en ce qui concernel'émulation au travail,
entre n le riche Crésus,âgéde 5o ans,et la jeune Sélima,de 14âos), qui estu un autre lui-
même aux travaux des æillets o. Relation à propos de laquelleil précise: n Les plaisants
diront que cepenchantde Crésuspour Sélimaestsuspectde quelqueautreaffinité ; il n im-
porte si Crésusconçoit de I'amour pour elle, il ne l'en aimera que mieux sousle rapport
cabalistique
)
(t. V
etc.). Seulela civilisation (o I'ordre subversif, selon Fourier) a pu
ignorer et proscrirecettelogique naturellede I'accordentre l'intellect et les senrimenrs,et
rendre rebutant un travail qui doit être saisidans le mouvement amoureux qui I'accom-
pagneet le porte.
Aussi, trèsfouriéristes(fouriériennes plutôt) me paraissentl'inspiration d'ensemble
et certainesremarquesdont l'æuvre de Deleuze est émaillée,sur le rejet des exclusions
binaires,n la culture de la joie, la haine de I'intériorité o,I'affirmation de u l'extériorité des
forceset desrelations,la dénonciation du pouvok > (PourpArlers, p. r4), même s'il ne doit
s'agir [à, de ma part, que d'un rapprochement tout subjectif; les réftrencesde Deleuze
portant plutôt en direction de Spinozaou de Nietzsche,de Hume ou de Bergson.Pour-
tant, Fourier est bien mentionné dansLAnti-Gdipe, comme penseur de la logique du
désir,comme celui qui déjà a vu et mis en place,agencéla machine de captation desflux
productifs (" Là encore, tout a été dit par Fourier quand il montre les deux directions
opposéesdu "captage" et de la mécanisation ", p. ?.49).Or apprendrerelèved'un tel méca-
nisme, découvert et exprimé, avecFélix Guattari, en r97z, plus encoreque dans les ana-
lysesde 1969,encoreconduites.auniveau desstructureset du transcendantal.
Ces dernièresn'en restentpasmoins d'un intérêt essentielpour éclairercet autre, ce der-
nier aspectque je voudrais évoquerici, de I'apprendreaaecDeleuze,qui est celui de l'in-
cessantsurgissementde formulations nouvelles,de I'invention ou de la création dans la
continuité d'une démarche. Deleuze enfin en liberté, au senspropre, u soulagéu des
chaînespesantesde I'histoire de la philosophie. Ce qui ne signifie pas,bien au contraire,
qu'à traversles auteurs,il n établissepasson propre parcours.Ce sont même ceschoix et
leurs greffes qui me paraissentparticulièrement intéressantspour ce qu'il a pu nous
apprendre.Apprendre à ne pas selaisserarrêterpar les préventions,apprendreà lire et à
relire, à choisir.

I

Un mysticismeathée C'est lui qui nous aura appris à faire sortir du discrédit ou de
Un mysticismeathée
C'est lui qui nous aura appris à faire sortir du discrédit ou de I'ombre Gabriel
Iàrde ou Samuel Butler, à ressusciterBallanche,à raviver Charles Péguy.À une généra'
:ion sousl'empriseexclusivede la phénoménologieet du marxisme,il a rappeléHume et
Bergson.Il s'estlibéréet nous a libérésdessciencesaussiincertainesque dogmatiquesdu
.rructuralisme, du lacanisme,de la philosophieanalytique ; à contre-courantde tout ce
qui a stériliséla créationen faisantdela pensée,Iaplupart du temps,une servantedu Pou-
'. oir et de sesmors d'ordre.Il a rendu sesdroits à une philosophiede la nature ; aprèsun
cristentialismetrop enclin à I'humanismeexclusif,il a rappelél'animal, la femme, l'en-
:.rnr.Mais non - pasdu tout - pour lesu élever, à la u dignité du sujet,. Pour,bien
iu contraire,épouserleur écart,leur dépersonnalisationamoureuseet leur donner expres-
.ion. Non du côtéde la personne,mais de la dispersionqu'il a appeléemoléculaire;non
ras du côté de I'accessionà une majorité et à sesdroits, mais en affirmant et assumant
.rur minorité, avecune littérature,une politique n mineures,.
Saforce,sapuissance -
au sensspinozisteou nietzschéenqu'il a donné à cemot,
rr)urà I'opposédu pouvoir - est,en un sens,de ne dire rien de plus que cequeI'on pen-
rir
déjà.Ou plutôt, de ce que I'on n'osaitpaspenser,qu'on riavait ni mot ni idéepour
renseret formuler.Aux antipodesdonc du bon sens,du senscommun qu'on dit le mieux
rerragéet qui estle terrain d'électionoù germela bêtise.
Le n partage ) deleuzien se situe dans cette région obscure du u précurseur
.ombre ), comme il aime à le nommer, d'où surgit l'éclair,la fulguration de l'idée, la for-
:rulation du problème.S'il s'adresseà chacun,ce n'estpaspar Ia généralitéde Ia propo-
.irion, mais par le trait singulier,par ce n differentiel >, cet u infinitésimal o de la singula-
:iré - comme le pensaitégalementFourier - qui estbien aussile plus communément
rarragé.C'est Ia part du u on ,, paradoxalementencore,plus profond, plus n authen-
:ique ))que le u moi , du o sujet ,. u Splendeurdu on ), a-t-il écrit. On ouvre au hasard
i)eleuze,et I'on estassuréde trouverla formule qui apprendet qui, en même temPs,tou-
:ourS à nouveau,sur lui, sur sapensée,nous apprendquelquechose.
Apprendre avec Deleuze, c'est aussiapprendre Deleuze. Ce qui ne veut pas dire
t]u'en est-ildonc, enfin, de cemysticismequi, pour lesdeleuzienschevronnés,brille de son
.ombre éclat à I'orée même de Dffirence et répétition,à jamais fixé dansson énigmatique
:ormule : u Lempirisme,c'estle mysticismedu conceptet son mathématisme, ?Énigme
-omplétéeet rendueplus piquante encorepar une référenceau Erewhonde SamuelButler,
.rneutopie s'il en fut, dfiment cataloguéepar Ruyer danscetteprécieuseSommehistorique
rr critique : L'(Jtopieet lesutopies.Et l'on n ignore paspourtant la défiance,voire l'aversion
Je Deleuzepour une utopie,excluedu concept (u pasun bon concept,), soupçonnéede
3o RENÉ,SCHÉRER raPPortslouchesavecI'histoire. Mais Erewhonintervient moins en raisonde l'utopisme de son
3o
RENÉ,SCHÉRER
raPPortslouchesavecI'histoire. Mais Erewhonintervient moins en raisonde l'utopisme de
son récit que du jeu sur le mot auquelson nom prête : ici et maintenant, nou, here,qui est
le mot d'ordre de la philosophieelle-même,qui définit la tâchede sarépétition réussie,hors
du déroulementdu Cronos historique. Son installation dansun aiôn qui, s'il n'appartient
pleinement à une mysrique,peur en êtreI'annonceet en préparele plan.
u Mais précisément,continue le texte, il fi'empirisme] traite le concept comme
I'objet d'une rencontre, comme un ici-maintenant, ou plutôt comme un Eretaohn d'où
sortent, inépuisables,les "ici" et les "maintenant" toujours nouveaux, autrement distri-
bués,. Commeng - ç'ç51toujours la suite de cepassageque je commenre en le lisant -
comment I'empiriste peut-il dire (u Il n y a que I'empirisme qui puissedire ,) que les
conceptssont les chosesmêmes,si l'on rangele concept dansI'abstrait, qu'on
I'opposeà
ce qui, en généralest son vis-à-vis,son contraire ou son complément
: la chose,précisé-
ment, dansson caractèresensibleet concret ?Deleuzenous attrapelà, toutefois, à ce pas-
sagevraiment tangentiel, en nous forçant à y aller regarderde plus près, à prendre le
conceptau mot, au sérieux,alorsque nous nous croyionsinvités à une hypostasedesuni-
versauxpris pour desréalités,ne comprenant plus du rour comment I'empirisme, identi-
fié à I'expériencevécue,peur y conduire.
C'est que, justement, cet empirisme deleuzien,tour en étant bien de I'expérience
- n étant que cela -,
n'estpasdu vécu, notrevécu adhérent,dont le conceptvient nous
délivrer.Il nous arracheà cettetrop proche adhérencequi aveugle,à cetteproximité de la
chose,qui fait écran. Il y a un texte sur Bergson, élaboré dans un cours à propos du
cinéma : le corps riest pasune adhérence,mais une image qui marque un arrêt, un écart
dansle flux continu de la durée ; la consciencen'estpasune lumière, mais un écrannoir
sur lequel les chosessereflètent, er la lumière vient d'ailleurs.
InséréedansL'Imagemouuement(p. 8l-qo), cerreanalysede l'image-lumière, de la
conscience-écrannoir, estsurtout à lire dansl'élocution vivante du cours de r98z :
Une lumière pour personne
La conscience,c'esrce qui révèlela lumière. Pour-
quoi ?Parceque la conscience,c'estl'écran noir et non pasla lumière, comme on
le croit et le dit : c'est formidable comme règlement de comptes avecI'homme
(rires)
Vous vous croyezlumière, pauvresgens,vous n'êtesque desécransnoirs,
vous n'êtesque desopacitésdansle monde de la lumière.
Et, par le cerveau,intervalles,obstacles.Contourner les obstacles,Bergsonappelait cela
I'intuition,
mais, pour Deleuze, c'est le concept qui en est chargé,en livrant les choses
dégagéesde cet écranet de cet arrêt du corps, u les chosesà l'état libre et sauvage>, ainsi
qu'il l'écrit encore.ILy abien empirisme, mais par cetteplongéedansleschoses,libres du
filtre subjectif du moi et de son corps. Un empirisme deplongéequi traversele miroir-
écran; passe,franchit, saure.c'est bien du mysticisme,s'il en fut.
Un mysticisrneathée 3r Le mysticismea mauvaisepresseen philosophie. Il n estmême pasaimé du tout. Un phi-
Un mysticisrneathée
3r
Le mysticismea mauvaisepresseen philosophie. Il n estmême pasaimé du tout. Un phi-
losophe qui se respecte,c'est-à-direserrédans son habit strict, épris d'impassibilité, ne
redoute rien tant que d'être soupçonnéde mysticisme.Kantisme oblige, et rigueur théo-
rique : la philosophie comme science rigoureuse. Le comble, [e paradoxe, c'est que
Deleuze,lui aussi,sedéfiedu mysticisme,brocardeI'irrationnel, la sentimentalitéet la foi.
C'est bien à o la scientificité , qu'il aspire.Il n a de cesse,dansDffirence et répétition,dans
Logiquedu sensou dans Le Pli, quil ne complète ou étayesesraisonnementsde quelque
formule : d/dx, ou différenciation/diff&ennation, parmi lesplus célèbres; et, dansMille
plateaux, avec Félix, en ce qui concerne la présentation techno-scientifique des dia-
grammes,ils s'endonnent à cæur joie. Éviter le mysticisme,sedéfier du romantisme, du
vaguede l'âme. Laffirmation,la professionde foi d'athéismegouvernepartout. 11ny a que
corps er matière, énergieset quanta physiques,composition atomique de la matière, éva-
cuation de toute surpuissancereligieuse,de toute transcendancedivine. De même que,
dansLAnti-Gdipe,l'introduction
desmachinesexpulsede l'être désiranttoute intériorité,
route spiritualité, tout fond obscur, pour ne laisserplace qu'aux rouages,à leurs engre-
nageser aux mouvementssansmystère.Le corpssansorganesdélirant d'Artaud sesubsti-
tue à l'âme; il devientmême [a formule d'une sorted'élémentquasichimique, CsOl.
Si, comme on I'a dit (je penseici surtout à Charles'lfolfe), [e propre du matéria-
lisme, à commencer et à conclure par ce matérialismeconsubstantiellementprésupposé
qu est celui de la science (aussibien des sciencespsychiques,s'il en est, que physiques),
est u I'externalisme), ou le déploiement, le n dépliement , de toute relation enveloppée
er crue d'abord o interne ), toute la penséede Deleuzeest guidéepar une telle exigence
d'exposition qui
seconfond d'ailleurs avecle rationalismemême. Comment, dansun tel
cadre,selonune telle méthode, un mysticismeserait-il possible?Y a-t-il même un sensà
le suggérer,à en évoquer I'ombre pour une philosophie à ce point pénétréed'exigence
logique er pour laquelleentrent seulementen compte lesrelationsdéterminableset, si I'on
peut dire, extroversibles?
Or, ce mysticisme,i[ estpossible; le problème en estbien posé,et central - Fou-
rier aurait écritpiuotal, ou occupant une place foyère - de cette alliance entre I'empi-
risme et le mysticisme ; entre I'ordre desfaits et ce que Kant appelait, dansson opuscule
sur Les Rêueriesdu uisionnaire,la perte dans le transcendant. Écueil à contourner, ou
mieux, pierre de touche pour un renversementparadoxal.Poséeainsi en évidence,dèsle
seuil, cette pierre esravertissementet signede reconnaissance. Que nul n'entreici îil n'est
mystique,s'il ne forge son empirisme en accord avecune mystique ; seulement,non pas
r. Rienne ressembleplusà uneformulechimique,il estvrai,quelessiglesmystiques,INRI ou IHS.
3z RENÉSCHÉ,RER contre la scientificitémathématique, mais avecelle,avecle mathématisme(ou son mathé- matisme, si
3z
RENÉSCHÉ,RER
contre la scientificitémathématique, mais avecelle,avecle mathématisme(ou son mathé-
matisme, si tant est que le concept en eCrtun de spécifique).
Le mathématisme: s'agit-il de soutenir lesmathématiquesen elles-mêmescomme
la seuleontologie formelle vraie,cellequi donne leslois et la clé de l'être réel,et de fondre
ainsi dansun scientismeuniverselun empirisme qui n'en seraitque I'apparencesensible?
Les lois mathématiquesdevenantla raison cachéede I'expérience,le Sésameouure-toidu
mystèredes choses,on comprendrait alors cette ferveur quasi mystique aveclaquelle on
leur
ajoute foi et les révèredepuis les pythagoriciens ; sousdesformes variéesmais selon
une ligne constante,allant de la magie desnombres arithmétiques à l'invocation du cal-
cul diftrentiel et au parcoursde la hiérarchie desinfinis. C'est ainsi qu'Hoëné'S7'ronski
peut, dèsI'aurore du dix-neuvième siècle,esquisserla grandefresquequi conduit de Tha-
lès à Newton, de celui-ci aux contemporains, sur la voie du calcul des fonctions conti-
nues, et tracer la formule d'un savoir mathématique absolu, présidant à toutes les pro-
ductions de I'univers ; lui donner une formule qui joue Ie rôle de véritable talisman :
+ 41.-r + 42.-2 + 1'3.-3+
Fx = &.-o
d.-'
Loi suprême,concentration absoluede la science2.
Sansdoute'Wronski, avecson mysticismemessianique,a-t-il été I'un de cesconti-
nuateursde la philosophie critique de Kant, qui porta celle-ci,aprèsavoir bravéle tabou
de la fameusen choseen soi > inconnaissable,au rang de Philosophietranscendantale,ou
de n I'intuition par concept ) pouvant pénétrer jusqu'aux arcanesde la production des
choseselles-mêmes.Et sansdoute a-t-il contribué, selonsamanière,celled'un précurseur
de la théorie moderne desfonctions, à éIaryhle champ de I'expérience,du connaissable
et du déterminablede l'expérience,par la voie d'une plus fine théorisation mathématique.
Est-cecela que veut dire Deleuze,est-cecette voie qu'il emprunte ? Et, avecelle,
celledu mysticismede l'État absolu,de la transcendanceautoritaire d'un monarque divin
'W'ronski,
incarné dans celui de I'Empire terrestre(voir la grande Somme Messianismede
son adresseau tsar,son panslavisme)? Non, bien entendu ; poser la question est déjày
avoir répondu. Mais plus important et subtil est,par ailleurs,qu il faut bien segarderde
glisser,dans la formule, du mathématisme aux mathématiques.Le mathématisme n'est
pasune quantification du concept ni satransformation en fonction. Il ne signifie pasque
z. Les æuvres complètes, ou à peu près, de Josef Maria Hoëné 'Wronski sont réunies sous le titre de Messia-
nisme, Paris, :.847. On citera aussi, en t848, Adresseaux nations ciuiliséessur leur siniste désordreréuolutionnaire
commesuite d.ek réforme du sauoir ltumain. Une réforme dont le principe et le centre sont le développement
du calcul diftrentiel et intégral découvert par Newton et Leibniz en théorie des fonctions continues ou
n sommation indéfinie qui constitue les séries,. Un calcul des fonctions génératricesqui conduit au savoir
absolu des lois de I'univers, dont I'application aux sociétésjugulera, selon \7ronski, n I'antinomie révolution-
naire ,. Le mysticisme de la science est un Janus bifrons.
Un mysticismeathée n le conceptsoit d'expressionmathématique,bien qu'il puissel'êtreà l'occasion ;
Un mysticismeathée
n
le conceptsoit d'expressionmathématique,bien qu'il puissel'êtreà l'occasion ; ou mieux,
que I'on puissetraiter comme concept philosophique I'indication donnée par la formule
mathématique qui, en elle-même, n'exprime qu'une simple fonction. Ainsi, comme on
peut le voir dansDffirence et répétition,attchapitre où Ia differences'inscrit dans le cal-
cul diflërentiel, Ia finitude du criticisme de Kant setrouve vaincueet dépasséepar lesspé-
culations de Salomon MaTmon sur l'infini de puissanceque l'infinitésimal mathématique
laisseentrevoir.Voie de tout le ( post-kantisme> et de son incontestableu mysticislrl€D,
si I'on entend par là la capacitéqu'a I'esprit de seporter au-delàdesfrontièresanthropo-
logiques et de la connaissance. (Salomon MaTmon, le petit Juif polonais qui fut marié à
rr ans,père à 14,et non l'absolutisteanti-révolutionnaire \7ronski.)
Le mathématismede Deleuzen'estpasde la mathématique. Il n estpasseulement
cela ; il n est même pas du tout cela, c'est-à-direla mathématisation quantitative du
concept philosophique. Il faut concevoir ce mot dans le sensque Heidegger lui a donné
dansson écrit sur < Lesconceptionsdu monde ,, dans Cheminsqui ne mènentnullepart,
auquelfait trèscertainementappelDeleuzelorsqu il I'emploie. Le mathématismeexigeun
retournemenr de la formule selon laquelle I'expérience(le monde) serait déterminable
parcequ'il u seraitécrit en langagemathématique ,. C'est plutôt l'inversequi estvrai : la
possibilité de détermination, de déterminabilité a priori, précèdel'écriture en chiffres,
lettres et fonctions. Le concept précède u en droit , (l'interrogation kantienne que
Deleuze,aprèsSalomon Maimon, aime à reprendrc : Quid juris i) I'expérienceet la rend
possible.Condition de possibilité,transcendantalismede I'empirisme : un n empirisme
transcendantal) ou ( mystique ,, ce qui s'équivaut.Le concept ouvre alors le champ, le
plan de l'expérience,révèle,manifesteI'inaperçu.
C'esr dans la lancée du concept, dans son champ, sur le plan où il se découpe, où il
découpe son ( pan ) (pan de consistance,expressionforgée par Félix Guattari) que I'on
peut uoir, que l'on peudire. Que l'on voit les deuenirs,que I'on voit le cor?sstns organes,
que I'on découvrelepli, comme Leibniz découvrait sesmonadesou Descartesson Cogito.
Le concepr estbien alors o la choseelle-même,, donné dans et par l'expérienceque lui-
même, par un cercleparadoxal,a rendue possible.Il estla contemplation du monde ; ou
mieux, pour éviter toute ambiguTtédans l'attribution de ce déterminatif : la contempla-
tion que le monde s'offie à lui-même, celle des chosesdu monde par elle-même, leur
contemplation qui est leur acte, une contemplation active, comme le disait Plotin3. Le
concept estuolanceetle philosophe, tout autre chosequun jugeant, est un aqlant.
3.Plotin, EnnéadeIII,S,PeriphuseôskaitbeôriaskaitouHenos(nLanature, lacontemplationetl'Unr).
34 RENÉSCHÉRER A trois points singuliers,le mysticismede Deleuzes'accrocheet sefixe, points qui ont tous trois
34
RENÉSCHÉRER
A trois points singuliers,le mysticismede Deleuzes'accrocheet sefixe, points qui
ont tous trois affaire à la vision et à la voyance.
l)
Le premier, qui commande peut-être tout, c'esrla lumière : cer espacede lumière, ces
lignesde lumièresqui caractérisentle monde desimagesde Bergson,dansle coursqui lui
a étéconsacré,reprisdansL'Imagemouaement;etle même espacede lumière opposé,dans
le courssur Spinoza,àlagéométrie dessolides,lié au dynamismede la puissance. Jusqu'où
porte la lumière ? interroge Deleuze. Jusqu'où s'étendsapuissance? Cette lumière étant
cellemême qui irradie le monde de Plotin, émanant de I'Un et le relianr, par une émana-
tion qui est une immanence,aux intelligencesparticulières(cf. EnnéadesIV chap. 6 et 7,
et V 3, passagessur la lumière que Deleuzequalifie d'admirables)a.ce sont là le premier
volet et I'assisede la vision deleuzienne.Celle qui étendle plan d'immanence,ou d'abord,
ainsi que l'écrit la brève mais denseet percuranrenore en hommage à Maurice
de Gan-
dillac, desu plagesd'immanence , faisantpasserà traversl'être le mouvement incessantde
Ia complicatioet de I'explicatio,le pli et le dépli5.
z)
Le deuxièmepoint du mysticisme,reprisencoreà Plotin, ou mieux, sauvéchezlui, mis
en réserve,estl'étonnante conception de la contemplation acdve,ou de I'activité contem-
plative, en ruPture avec la conception reçue habituellement d'une opposition entre
contemplation et action, ou theoriaetpraxis. Sur ce point encore,le mysticismeestentré
en opposition avec toute vue abusivement anthropocentrique, avec un subjectivisme
réducteur. Les chosescontemplent lorsqu'on sejette au milieu d'elles.Plotin lui-même,
d'ailleurs, a consciencede o l'énormité , de la proposition, et qu'elle prête à raillerie ou à
humour. C'est ce qu'il dit au début du traité insérédansla III, Ennéad.e:nousallonssem-
bler jouer comme des enfants,paizontes6.Mais I'humour esrparrie intégrante de ce jeu
de la pensée,qui va lui donner un élan lui
permertanr de franchir les barrièresentre les
êtres,lescloisonnementset les écrans,dont
le principal estcelui de la représentation.En
nous jouant, mais du jeu d'enfant le plus sérieux,nous affirmons l'être, la vie universelle
de toutes choses,les non organiquescomme les organiques.Elles n contemplenr ), nous
regardent,oui, autant que nous les regardons.En un autre langage,on dirait qu'ellesont
une ( expressivité, objectivepropre, qui ne leur estpasseulementaccordéepar nous, mais
4.
Tlaités 4r,2 et 49 dans la nouvelle édition qui redistribue chronologiquement les 54 traités composant les
Ennêades.
5. n Les plages
d'immanence
,, Deux régimesdz fous, Paris, Éditions
de Minuit,
zoo4, p. 244.
6. Paizontes dè tèn prôtên prin
-
epihbeirein spoudazein ei legoirnenpanta theôrias ephiesthai hai eis telos touto ble-
pein
< Avant d'aborder notre sujet sérieusement,si nous nous amusions à dire que rous les êtres désirent
contempler
et visent à cette fin , (Ennéade III,
8, uaité 3o, texte établi et traduit
par É,mile Bréhier, paris,
Belles-Lettres,r9zt, p. ryù.

l

Un mysticismeathée 35 qu'il faut bien qu ellesaient en elles-mêmessi nous devonsl'en extraire.Vue et conceP-
Un mysticismeathée
35
qu'il faut bien qu ellesaient en elles-mêmessi nous devonsl'en extraire.Vue et conceP-
tion de Raymond RuyerT.C'est égalementcellede Fernand Delignys lorsqu'il reconnaît
la dignité de toute forme de vie, et non seulementcellede Ia conscience.Mystique estce
point qui décrocheI'ancredu moi, largueles amarresdu sujet.
l) Le point trois, celui du voyant, tel qu'en lui-même l'a conçu Rimbaud, repris par
Deleuzecomme assisede sapropre pensée: u Je est un autre ), occuPantune placechar-
nière, au moins en deux occurrences: lorsqu'il compose une de cesformules poétiques
étayant, éclairant la penséede Kant, qu elle transforme littéralement en vision ; I'autre,
pour faire comprendre comment cellede Foucault seporte au-delàde l'homme, et com-
ment le poète, le penseur,riæuvre pas seulementpour lui et ne parle pas seulementen
son nom, mais en celui de la création entière, ce qui le constitue justement comme
L'Olant9.
Je estun aurre, er non je suis , fallacieux accord grammatical qui limiterait cette
altérité fondatrice (ou n sansfond ,) à la simple modification de la consciencedans le
remps,alors qu'elle désigneune plénitude sanslimite de o I'Ouvert ,, ainsi désignéepar
cesautrespoètes: Hôlderlin et Rilke.
le mysticismeque celle-ciporte en elle. Et ici, le mysticismede Deleuze - ie ne dis pas
le mystici smede Deleuzeau sensoù I'on pourrait le lui attribuer, en disant qu'il fut un
mysrique,mais celui qu'il indique, verslequel, incontestablement,il fait signe - je n irai
pasle chercher très loin, ni ne me livrerai sur lui à des spéculationsfantaisistes.Il est à
portée de main, à un tournant de page.Il està cueillir ou à recueillir à la fin de cesbelles
-
séances -
j'allais écrireséquences
sur Spinoza,de r98r, à un moment où le coursse
conclut sur le soleil de Van Gogh et le panthéisme de Lawrence. Ces Passages sont si
beaux,si lyriques, si pleinement mystiques,oui, en vérité, qu il ne seraitbesoin que de les
citer. Préféranry renvoyer le lecteur, je me contenterai d'y piquer quelques notations,
quelqueséclairs,et en particulier la toute fin
Il s'agitdonc de Spinoza,de ce troisième genrede connaissancequi fait particiPer
à la puissancede Dieu et à celledu soleil.n Le soleil,j'en suisquelquechose,, peut dire
Van Gogh, lorsqu'il ( compose aveclui ,, Ie peint ( ventre à terre , : n J'ai un rapport
-.
Raymond RuyeS Reuuede métaphysiqueet de morale, 1915.
S.
Fernand Deligny, Les Détours de I'agir ou le moindre geste,Paris,Hachette,
tgTg.
n Le surhomme, c'est, suivant la formule de Rimbaud, l'homme
chargé des animaux
9. Foucault, p.r4o:
mêmes C'est l'homme chargé des roches elles-mêmes,ou de I'inorganique. ,

Un dernier point encore: c'estque le mysticismen du concept , estaussiun accroissement depuissancedelavie. Ce point, qui a encoreà voir avecla lumière, accentueexplicitement

16 RENÉSCHÉRER d'affinité avec le soleil. n Et cela est évidemmenr très proche de l'idée
16
RENÉSCHÉRER
d'affinité avec le soleil. n Et cela est évidemmenr très proche de l'idée d'une présence
divine en roure chose,du o panthéisme, :
Qu'est-ce que ça veut dire, o panthéisme )) ? intenoge encoreDeleuzedans cecnîtrs.
Comment vivent lesgensqui sedisent panthéistes?Il y a beaucoupd'Anglais qui
sonr panrhéistes. Je penseà Lawrence.Il a un culte du soleil.
Alors, dans une extravaganteet génialevariation, il passe,du premier genrede connais-
sancequ'on a du soleil sur une plage, avecles o teigneux ) qui se dorent au soleil, qui
vivent mal avec lui, bien que les particules de leur corps composent déjà, de manière
agréable, avec celles qui les pénètrent ; au secondgenre, qui s'élèveau-dessusde ceffe
o compréhensionpratique ) pour ( composer))auffement. Er c'estprécisémentlà qu'ap-
paraît le peintre, Van Gogh, en rapport d'affinité ; il dit même de n communion ,, de
( communication , (mot rarc chezDeleuze,qui n aime pasle manier et s'endéûe ; et son
apparition, à cetteplace,lui donne, semble-t-il,une signification spécialedansson æuvre,
une notarion, je dirais, déjà mystique).
Attendons, pourtant : celle-civa semanifesterbientôt explicitement. Car ily
ala
connaissancedu troisièmegenre.Nors, là, on passeà ceplan de la mystique, franchement.
Mais il vaut mieux que je me contente de citer :
Qu'est-ce que seraitle troisièmegenre?Là, Lawrenceabonde.En termesabstraits,
ce seraitune union mystique.
Pourquoi absnaits ? Parce que c'est recouvrir une expérience singulière par la généralité
d'une formule ; mais comme celle-ciapporte, en revanche,sapropre clarté,elle est,d'une
certainemanière, aussiutile qu'inévitable. Je poursuis :
Toutessortesde religionsont développédesmystiquesdu soleil.C'esrun pasde plus.
Entendons, relativement au secondgenre,celui du peintre.
Van Gogh a I'impression qu'il y a un au-delàqu'il n'arrive pasà rendre. Qu'est-ce
que c'estque cet encoreplus [ici, il va de soi que Deleuzeévite l'n au-delà>précé-
dent qui faisait trop penserà une transcendance]qu il n arrivera pas à
,.nàr.
.r,
tant que peintre ?Est-ceque c'est ça, lesmétaphoresdu soleil chezlesmystiques?
Mais ce ne sont plus desmétaphoressi on le comprend comme ça, ils peuvenrdire
à la lettre que Dieu estsoleil. Ils peuvent dire à la lettre que nje suisDieu o. pour-
quoi ?Pasdu tout qu'il
y ait identification. C'est qu au niveau du troisième genre,
on arrive à ce mode de distinction intrinsèque.
lJn commentaire,peut-êffe : I'identification estrejetéeau sensd'un imaginaire,ou encore
vraisemblablement de l'opération, bien connue en psychanalyse,d'identification au père,

I

Un mysticismeathée J7 ce processusde substitution personnologique.Mais Dieu ni le soleil ne sont des per-
Un mysticismeathée
J7
ce processusde substitution personnologique.Mais Dieu ni le soleil ne sont des per-
sonnes ; ni moi, au demeurant; ce qui seproduit, c'està la fois une disjonction et une
inclusion,n disjonction inclusive>,voilà la n distinction intrinsèque, qui définit la ou le
mvstique. Je poursuis:
C'est-à-direqu il y a quelque chosed'irréductiblement mystique dans le troisième
genrede connaissancede Spinoza: à la foislesessencessont distinctes,seulementelles
sedistinguenrà I'intérieur les unesdesautres.Si bien que les rayonspar lesquelsle
soleilniaffecte, ce sont desrayonspar lesquelsje m affectemoi-même, et les rayons
par lesquelsje m'affectemoi-même, cesont lesrayonsdu soleilqui m affectent.
Entendonsbien, de nouveau,qu il ne s'agitnullement de subjectivationdu processus,qui
seraittransformé en illusion ou façon de parler d'un simple vécu ; tout au contraire, il y
a là un exemple de ce mouvement d'externalisation,d'expulsion de toute intériorité et
d'expositionà l'extérieurd'une relation intrinsèque,supposéeintérieure. ( C'est I'auto-
affection solaire.,
Mais comme s'il s'apercevaitde l'énormité de la formule, Deleuzeajoute, aussitôt
celle-ciénoncée:
En mots, çaal'air grotesque,mais comprenezque, au niveaudesmodesde vie,
c'est bien différent. Lawrencedéveloppecestextessur cette espèced'identité qui
maintient la distinction interne entre son essencesingulièreà lui, l'essencesingu-
Iièredu soleil,et l'essencedu monde.
Mode de vie illustré parLe Serpentà plumeset le < soleil-jaguan de la religion aztèque;
mode de vie et de diffusion de la lumière dans le monde plein des imagessanssujet
ni objet de Bergson; mode de ce troisièmegenrede connaissancequi est,dansI'imper-
sonnel, par-delà les incarnations singulières, le mot et la fin o mystique , de toute
vie ; u Homo tantum auquel tout le monde compatit et qui atteint une sorte de
béatitude,10.
Dans un arricle de ry47 dont il n a pas autorisé la reproduction, Deleuze citait Francis
Ponge(maisreprendreune citation de Pongen'estpasreproduire Deleuze!) : u En-dehors
de toutes lesqualitésque je possèdeen commun avecle rat, le lion et le filet, je prétends
à celles du diamant, et je me solidarised'ailleurs entièrement aussi bien avec la mer
qu'avecIa falaisequ elle attaqueet avecle galet qui s'entrouve créé.,.
Oui, un mysticisme,le mysticismeathéedesdevenirs.
ro. u Limmanence, une vie ,r,Deux régimesde fous, P. 359.
J8 RENÉSCHÉRER La clausule,enfin. Je lis, dans La Vision d'Hébal, du Lyonnais Pierre-Simon Ballanche, rendu
J8
RENÉSCHÉRER
La clausule,enfin.
Je lis, dans La
Vision d'Hébal, du Lyonnais Pierre-Simon Ballanche, rendu à la
dignité philosophique par Dffirence et répétition, auxcôtés de Gabriel Tarde, de Samuel
Butler, d'Hoëné \7ronski, de tant d'aurresque ce livre inépuisable révèle : n IJne âme
s'échappedes mains de Dieu. Son étonnemenr au milieu de I'ensemble des choses,
lorsqu'elle se réjouit d'être parmi les intelligences incorporelles; son éronnement plus
grand encore
lorsqu elle est emprisonnéedans d.esorganes ; enfin son
étonnement lors-
qu'elle estdéliuréede la prison dc sesorganes 11. Hébal éprouva plus d'une fois les
trois
étonnements.))
Supprimons la référenceà Dieu, et substituons à * Hébal , le nom qui nous
occupe.ce seraitun porrrait assezexacrde Gilles Deleuze.
g feurier zoo5
rr. C'est moi qui souligne. Extrait de Ballanche, La Vision d'Hébal, Genève, Droz, 1969.
Deleuze-Sartre: pistes JEANNETTE COLOMBEL u momenr de partir, Gilles me mit une grande feuille de
Deleuze-Sartre: pistes
JEANNETTE COLOMBEL
u momenr de partir, Gilles me mit une grande feuille de papier dans [a main. u Tu
/\
C'est
juste
./-|,- verrasce que tu peux en faire , me dit-il d'un air mi inquiet, mi amusé
une idée o, ajouta-t-il. Je me dépêchaide descendreI'escalierde la rue de Bizerte où il
habitait ; j'entrouvris I'enveloppeet aperçusun texte écrit à l'encreverte. Thop long pour
le lire dansle métro. Quand je seraichezmoi, j. *y plongerai
Ce texte allait au plus loin dans la penséede Sartre,remontant jusqu à La Tians'
cendancede lbgo, bouleversantIa philosophie classique,déroutant Ia phénoménologie,
démontrant comment la notion de situation ne seséparepas de la conceptualisation. Je
fus éblouiepar cetrecompréhensionde I'essentiel
Du
mouvement même de la pensée
de Sartre. Q".l beau texte ! Mais je ne pouvais pas en faire ce que je voulais. C'était au
lendemain de la mort de Sartreet Gilles ne voulait pasapparaîtrecomme un disciple, ni
comme un
fils rebelle,ou même
docile
Pascomme un fils tout court, d'ailleurs,en quoi
que ce soit. Je me suis donc contentéede l'inclure à la fin du livre que j'écrivais à cette
époque, Sartreet leparti de uiure. Je I'ai partiellement repris dansSartreen situation.Le
temps passé, je le livre ici dans tout son éclat.
Il sembleque la phénoménologieait eu trois moments: lesgrandess*uctures hégé-
liennes,puis la sémiologiede Husserl,étudedu senset dessignifications; mais enfi.n
quelquechosede trèsdffirent commençaauecSartre.Sartreintroduit dansla phéno-
ménologietoute unepragmatique, et k conuertit dans cette ?ragmatique. C'estpour-
quoi la notion essentiellede la philosophied.eSartre restecellede situation. La o situa-
tion > n'estpas pnur Sartre un conce?tparmi lesautres, mais l'élément Pragmatique
qui transforme tout, et snns lequel les conceptsn'auraient ni sensni structure. Un
conceptn'a ni structure ni senstant qu'il n'est Pas mis en situation. La situation, c'est
le fonctionnement du conceptlui-même. Et la ricltesseet la nouueautédesconceptssar'
triens uiennentde ceci,qu'ils sont l'énoncéde situations, en mêmetemPsque lessitua-
tions desAgencementsde concepts.
JEANNETTE COLOMBEL La mêmehistoire iest reproduitepour Ia linguistique. À côtéde l'étude desstructures du
JEANNETTE COLOMBEL
La
mêmehistoire iest reproduitepour Ia linguistique. À côtéde l'étude desstructures
du langage,la linguistique a dû aborder tout un domaine sémantiquequi ne décou-
lait pas de celles-ciet ne s'enlaissaitpas conclure.Mais deplus enplus, s'ffirme I'im-
Portance dr facteurs Pragmatiquet qui ne sont nullement extérieursau kngage, ni
secondaires,mais qui constituent des uariablesinternes,agentsd'énonciation d'après
lesquelsleslangueschangentou secréent: toute une miseensituation du langage.(L'at-
titude de Sartre uis-à-uisdÊ k linguistique montrait déjà qu'il refusait de séparerle
langagedessynthèsespratiques de la consciencede quelquun qui parle et qui écoute.)
Une tellepragmatique ne s'ajoutepas du dehorsaux concepts,elle lestrauersedepart
en Part, elledétermineleursnouueauxdécoupageset leurscontenusoriginaux. C'estpar
l'étude dessituations que Sartre fait
surgtr les conceptsqu'il a crééset
imposés.Dès
LÊtre et le néant, la < mauuaise foi > sartriennen'estpus séparablede la miseen scène
du garçon de cafe,pasplus que le regard, du jardin public où il iexerce.Si bien que ces
mises en scèneà leur tzur n'a?paraissentpas seulementcommedesréussiteslittéraires
ou théâtrales,sumjoutées,mais commel'élémentpragmatique qui unit, Auplus pro-
fo"d
de k penséede Sartre, k philosophie, le théâffe, Ia littérature.
Une situation comprendtoutessortesde déterminationsqu'elle fah tenir ensemble,et
qui ne tiennent ensembleque Par elle: desdonnéesou desséries,opaques,compauesou
brutes ; destrouscommedesmeurtrières,à trauerslesquelspeut passerquelquechose ;
ce
qui passeà trauers,projectiles et armel Construire desséries,creuserdestrous et desrup-
htres, faire fondre à baute température,enuolerune flèche, inuenterde nouuellesarmes,
Sartre le fit de toutesmanières,par sonstyleet sapensée.Et iit y a eu éuolution de Sartre,
cene fut pLs en raisonde circonstancesextérieures,ni par simple confrontation auecle
mArxisme,maisparce que la nntion de situation réuékit deplus enplus sa teneur col-
lectiueetpolitique.
On ne trouuera Pas dansceliure un
exposéou une analysedr Ia philosophiede Sartre.
Nous Auonsseulementuoulu mettre en ualeur cerapport dynamique desconceptset des
situations -
quitte à inuoquer lescasqui ont mobiliséSartreà ta fin de sa uie,situa-
tion-Palestine,mais aussisituation-Larzacr.
r. Ce texte est déjà donné, partiellement, dans la conclusio n de Sartre ou le parti de uiure (Paris, Grasser,
r98r),
ainsi
que dans I'introducti
on à Sartre en situation (Paris, Hachette,
coll. Tixtes et débats,2. éd. paris.
Livre de poche, zooo).
Deleuze-Sartre : pistes 4r LYON J'ai connu Gilles Deleuzeà son arrivéeà Lyon, ent966. Nous ne
Deleuze-Sartre : pistes
4r
LYON
J'ai connu Gilles Deleuzeà son arrivéeà Lyon, ent966. Nous ne savionsrien de lui ; c'est
même cetteméconnaissancequi favorisason élection,et la chanceque I'on eut qu il ensei-
gnât à Lyon, deux candidats ayant été évincésà causede leurs opinions bien connues.
Jules Vuiflemin, patcequ'il avait repris danssathèsela formule de Proudhon n Dieu c'est
le mal D,D€pouvait décemment pas sevoir confier notre jeunesse(ce qui ne I'empêcha
pasd'être élu au Collègede France).Il en avaitétéde même pour Henri Lefebvreet pour
son marxisme patenté.Mais Deleuzeétait jeune, sansétiquette, inclassablemalgré le dia-
bolisme de Nietzschedont il était ensoleillé,dont la volonté affirmative s'élevaitcontre la
Mais Pas matérialiste
dialectique,proche desempirismesqui ne font de mal à personne
aPParemment !
Tout
s'ouvrir par une confërencesur la raison où les collèguesfurent un peu dépay'
sésmais oir Maldiney fut à son afhire, et qui signad'ailleurs [e début d'une amitié entre
lesdeux hommes.
Puis,lesétudianrs
Le bruit courait de l'élégancede Ia parole,du gestede Ia main,
de la voix qui lesemmenait à traversleschemins de o difftrences et répétitions , ou dans
I'immanence spinoziste
Ainsi
cheminait sapenséedansl'élaboration desthèses.
Notre amitié démarra dèsnoffe première rencontre.
Nous nous sommesretrouvés,lui et Fanny, Jean et moi, chezun jeune enseignant,
collèguede Jean, ancien étudiant de Gilles. Sa femme et lui avaient bien fait les choses,
c'est-à-dire.avecdiscrétion : dîner léger,Fanny si légèreet si mince dans un tailleur arle-
quin, conversarionlégèredans laquelle Gilles raconta, fasciné,comment, dans une dis-
seftarion, on lui avait confié et décrit une expériencede vol. n C'était surprenant, son
enpériencs n, avait-il dit de la voix rêveusede quelqu un qui pensele vol plus qu il ne le
prarique. Alors Jean : n Ce riest pas si compliqué que ça ! , -
et d'évoquer non seule-
menr la tradition de Lafcadio, le voleur de livres, notre modèle à vingt ans, mais lui-
même, descendantles marchesde l'étaged'un grand magasin,muni d'une belle valiseet
sonant dignement sanspayer
o Pasétonnant ! Avec vos décorations,on ne vous soup-
çonnerait jamais ! , Jean protesta carl'été, aux Nouvelles Galeriesde Montbéliard, il por-
tait dans une cuvette des couvertset desassiettespour la maison de campagne
en tee-
et Gilles aussi -,
shin. Alors on rit
Mais je m aperçus,quelques jours plus tard -
QU€
Jean avait ôté les deux rubans, la médaille de la Résistanceet la croix de Guerre, auxquels
il tenait pourrant comme à un témoignagediscret de saconduite pendant la Résistance.
Nous ne nous en sommesrien dit à cette époque,mais nous avonsfini par en rire quand
nous nous sommesretrouvés,longtemps après,venus tous deux saluerun ami à I'occa-
sion de la remised'une Légion d'honneur pour l'action de celui-ci contre le sida - Jean
n'était déjà plus là pour y assister.
42 JEANNETTE COLOMBEL Cette anecdotetémoigne d'une amitié qui commence en ( coup de foudre ),
42 JEANNETTE COLOMBEL
Cette anecdotetémoigne d'une amitié qui commence en ( coup de foudre ), où
chacun tient à I'estime de l'autre, et qui se développeradurablement et réciproquemenr
de couple à couple tout le temps de leur présenceà Lyon, puis à Paris ; pl,r, .rp".ée peut-
être à causede la distanceet desmaladiesde Jean et de Gilles. Une amitié avecFanny,à
laquelleje tiens.
Bien sûr,nous parlions parfois de philosophie, mais ce n'était pasune amitié intel-
lectuelle.Gilles redonnait àJeanle gofit de l'élégance,nous allions au théâtre -
ah ! plan-
chon, RichardIII er Michel Auclair au Théâtre de la Cité -
nous passionsnorre vie au
cinéma
J'ai vu, à cette époque,presquetous lesfilms évoquésdansl'Image-Temps.|rhl
Monica Vitti et Antonioni, lespremiersFellini, lesfilms de Bergman que Jean redoutait.
Nous allions écouter Gilles parler desstructuresdans une jolie sallede conce6, la
salleMolière, et eux nt'écoutaient parler de Bachelardou -
déjà -
de LesMots et les
cltosesà n I'Union rationaliste,. Nous allions souventles uns chezles aurres,parfois nous
allions danserchezles Fedida.Notre
appartemenrde la place Bellecour était légendaire:
tous les militants y étaient passés.Il
fut défendu par les comités anti-âscistesétudiants
contre les attentatsOAS pendant la guerred'Algérie.
Je me suis cultivée : Kerouac, Thomas Hardy, Le Tiopique du Cancerque Gilles
nt'avaitprêté,volume précieux,non rééditéà l'époqueer que je faillis perdre
Gilles était
curieuxde politique. Nous étionsencoreau Parti communiste -
plus pour longtemps.Au
loin, la guerreaméricainedu Vetnam à laquelles'opposaientceuxqui criaient n Paixau Viet-
nam ! ) et ceuxqui soutenaientlesgroupesrésistantsvietcongs.Nous allâmes,bien sûr,voir
La Chinoiseet nous nous précipitâmesà Pienot ttfo".
C'était une période o anti-humanisre ,
oùrles structuralistestenaient le haut du pavé,où un numéro de I'ARC sur Sartrerejetait le
passéismede celui-ci. Dans Le Nouuel Obseruateuales philosophess'opposaient: François
Châteletfaceà François Jeanson, pour ou conffe le
structuralisme
Gilles était plus subtil.
Il y avait lesenfants,lesnôtres plus grands -
Gilles sesouciait desfréquentations
de ma secondefille -,
les leurs plus petits ; Julien que nous emmenions parfois le
dimanche à la campagneavecYves,Émilie qui ne parlait pas du tout à l'âge de deux ans
- mais qui, à la maternelle,semit sansdoute à trop parler car la maîtresselui colla du
scotchsur la bouche : elle eut bien raison de serévolter !
MAI
68
Survint Mai 68. J'étais à Parislors de la premièremanifesrarion. Je rapportaisdesslogans,
des tracts, des informations. En khâgne où j'enseignais, comme en fac, les étudiants
étaient déjà mobilisés : ils occupaientleslocaux, lescours s'arrêtaient
Dès lors sesuccé-
dèrent les assembléesgénéralesdans les amphithéâtres. Deleuze fut I'un des raresensei-
Deleuze-Sartre : pistes 4J gnanrs,et le seulen philosophie, à y participer, non pour y intervenir
Deleuze-Sartre : pistes
4J
gnanrs,et le seulen philosophie, à y participer, non pour y intervenir mais pour écouter.
Parfois,il était accompagnéd'un ami de passage,comme par son ami de toujours, Bam-
berger.Une fois, ce fut par Godard.
Un soir où nous dînions chez Gilles et Fanny, un étudiant monta,
essoufflé,pré-
venir d'une invasion fascistequi sepréparait à marcher sur l'université de la rue Pasteur.
Vire, nous dégringolâmesI'escalier,Gilles et moi, pour rejoindre nos étudiants, Jean pour
ameuterà l'extérieur lesanti-fascistesen une conffe-manifestation.Fanny restait,désolée,
pour garder sesenfants qui dormaient. À I'université, les étudiants ramassaientde petits
cailloux pour les jeter à la tête des assaillants.Gilles les choisit blancs, comme ceux du
Petit Poucet
mais nous n'eûmespasà nous en servir : la contre-manifestationdesdémo-
cratesavait eu raison des forces du mal.
Ainsi sepoursuivirent lesluttes et les désirspendant plus d'un mois. Nous allions
parfois rerrouver les hommes de théâtre réunis à Villeurbanne, au Théâtre de la Cité,
autour de Planchon. Un jeune metteur en scène,PatriceChéreau,animait les débats,et
Jacques Blanc assuraitle lien entre les uns
et les auûes. Mais tout s'effaçaitdéjà dans la
brume d'un été vide. On alla voir Le Songed'une nuit d'été,monté par Ariane Mnouch-
kine, comme fin de partie.
Nous partîmes en vacancesdésemparés,après la lutte. Nous nous retrouvâmes
cependanrtous les quatre chez une amie de Fanny, dans une maison magique au fond
d'une crique sur le cap Sicié. Gilles confia sa âtigue à Jean, mais aussisa décision, irré-
vocable,de terminer sesthèsespendant l'été. Il se reposeraitau Mas Revery,dont nous
connaissionsla douceur et I'espace,de façon à passerson doctorat à I'automne.
Nous partîmes dans la Drôme. Au téléphone, tout allait bien : les thèsesavan-
Mais au rerour
n J'ai un gros trou dans le poumon. o Vite, hospitalisation,
çaient
soins
Pasencored'opération, mais tout devait être prêt pour la cérémoniede janvier.
Je ne vous raconteraipasla maîtrisede sesthèses,ni
le dialogueque seul Jean \fahl
soutenait ; pour nous, ce fut une victoire, celle de la vie sur la maladie. Jean, qui était
- évidemment - venu assisterà [a soutenanceet à la fête qui suivit, eut de son côté une
mauvaisegrippe qui tourna à la septicémie ; il fut,
lui aussi,hospitalisé
Et nous allions,
Fanny et moi, à la clinique et à I'hôpital, nous croisant parfois dansles couloirs.
Ainsi, rout rournait en douleur et en inquiétude. Gilles et Fanny quittèrent bien-
tôt Lyon pour Paris.Il fut opéréet semblaitguéri. Dès lors, nous nous retrouvâmesà Vin-
cennesoù Michel Foucault niavait proposé d'enseigner.Avec René Schérer,François
Châtelet et les autres,nous formions une bande. Le vouvoiement lyonnais d'avec Gilles
fit place au tutoiement. Gilles semblait bien aller, mais il me confia que, dans les mani-
festations -
celledu GIP notammeot -,
il ne pouvait pasfuir devantlespoliciers,I'opé-
ration du poumon l'en empêchait.Il était en âit constamment en alerte.
44 JEANNETTE COLOMBEL DIALOGUES C'est pendant les annéesVncennes que Gilles Deleuze a fait non pas
44 JEANNETTE COLOMBEL
DIALOGUES
C'est pendant les annéesVncennes que Gilles Deleuze a fait non pas le point mais la
ligne, où l'on suit sesdiftrentes approchesen philosophie. C'est dansle cadrede sesDia-
loguesavecClaire Parnetqu'il parle du rôle de Sartre2,pour lui comme pour tant d'aurres
jeunes, danslesannéesqui suivirent la Libération :
Heureusement,il y avait Sartre.Sartre,c'était notre Dehors. [
]
Parmi toutes les
probabilités de la Sorbonne,c'était lui la combinaison unique qui nous donnait la
force de supporter la nouvelle remiseen ordre. Et Sartren a jamais cesséd'être ça,
non pas un modèle, une méthode ou un exemple,mais un peu d'air pur, un cou-
rant d'air, même quand il venait du Flore, un intellectuel qui changeaitsingulière-
ment la situation de I'intellectuel. C'est stupide de se demander si Sartre esr le
début ou la fin de quelque chose.Comme toutes leschoseset lesgenscréateurs,il
estau milieu, il poussepar le milieu3.
Il poussecomme I'herbe au milieu despavéset les termes n d'avant, d'après, riont pas
beaucoup de sens.Il ne plante pas, dans la tête, un arbre de plus, il n'érige pas de nou-
veausystème,mais ébranlelespavésque sont alorslesblocs de philosophiesde I'Histoire,
qui donnent le sentiment d'y être enfermé comme dans un cercueil
même si c'esr
- comme disaient lescommunistes -
pour parvenir aux ( lendemainsqui chantent ,.
Sartreseméfie de la négation, il veut I'affirmation, comme Nietzsche,et juge que
n la contingenceest une chance,elle donne de la légèretépuisqu'on n'a pas à sejustifier.
Elle est I'affirmative, comme une naissance.Cette affirmation ne passepas par la néga-
tion,
elle est immédiate, non dialectique. ,
C'est cet axeaffirmatif que Hegel n a passu voir car n il n'a rien compris à la créa-
tion, et la création n a pasbesoin de passerpar la négation. Quand je crée,jem échappe,
je fuis, je me perds. C'est pourquoi on peut prédire I'histoire à long rerme, car ce seronr
alorslesindividus pour lesquelson veur agir4.,
z. C'estqueje ne connaissaispasencorele textede Deleuzeécrit en ry64et paru dansArts (zBnovembre
t964, p.8-9, repris dansL'Ile déserteet Aunestuxres,éd.David Lapoujade,Paris,Éditions de Minuit,
zooz,
p. ro9-rr3).Deleuzey proclamela valeur dela Critiquedz la raisondialectiqueet y sduele refuspar Sartredu
prix Nobel. Il le caractérisecommeun <géniedela totalisation, qu il oppose,à la fois, au dualismecartésien
et à la méthodedialectique.Sartreestpour lui, deplus,un ( penseurprivé , (cequeNietzscheauraitsouhaité
devenir),sanslien à l'État ni à I'Université.
3. Dialogues(Gilles Deleuze& ClaireParnet),Flammanon,1977,p.19.
4. 3' Cahiers Pour unemorale,éd.posthumefulette Elkaim-Sartred'aprèsdesmilliers de nores,dont beau-
coup furent égaréesdanslesannéesd'après-guerre.
Deleuze-Sartre : Pistes 45 Bien sûr, ce sonr desnotes (Notespour k grandemorale),non abouties mais elles
Deleuze-Sartre : Pistes
45
Bien sûr, ce sonr desnotes (Notespour k grandemorale),non abouties
mais elles
sont de l'herbe qui pousseentre lespavés,et ellesrappellent le lien établi enffe la création
artistique et [a morale dans L'Existentialisrneestun humanisma.Pour Sartre comme Pour
Deleuze,n I'avenir n a pasbeaucoupde sens>. Quant au passé,il a déjà dit saméfiance :
u Lillusion rétrospectiveesten miettes.o Restele présent! Lépoque, l'époque danssafac-
ticité, dans les marquesqu elle Porte.
Dans Qu'est-ce que la linérature i à propos de I'engagement de l'écrivain, Sartre
affirme u écrirepour son époque) : ( Lépoque accouchedanslesdouleursdesévénements
de I'histoire que leshistoriensétiquefferont par la suite. Elle vit à I'aveuglette,dansla rage
ou I'enthousiasme,les significations qu ils dégagerontpar la suite de façon rationnelle.
C'est avecdesépoquesmortes qu'on fait I'histoire, car une époque,à samort, entre dans
la relativité. ,
Ainsi va un temps qui n mord sur I'avenir,qui riest pasencoreâit o. n Faireet en
faisant se faire o, dit Sartre dansL'Êne et le néanr
< Faire et en faisant se refaire ,, dit-il
encore dans [a Critique de k raisondialectiqur- quand la nécessitéronge la liberté. u
u Avenir et passén'ont pas beaucoup de sens,dit Deleuze dansDialogues,ce qui
compre, c'estle devenir-présent: la géographieet pasI'histoire, [e milieu et Pas [e début
ni la fin, l'herbe qui estau milieu et qui poussepar le milieu, et paslesarbresqui ont un
faîte et des racines5.,
Sartrene s'appuiepasexplicitement sur la géographie.Mais, dansla Critique d'ek
livre d'un historien contemporain, Fer-
raisondialectique, il découvre avec admiration le
nand Braudel, qui inscrit I'histoire dansle territoire, dans[a Méditerranée ovécuecomme
demeure>,qui setienr dans un présentoù setransforment lesrapPortsà la matière et les
mpporrs humains o de la praxis individuelle au pratico-inerte ). Sartreévoqueà partir de
ce livre, La Méditerranée au ternpsdr Pbilippe II,
I'affrontement de I'homme et de la
matière,et I'enchaînementdescontre-finalités.LÉ,tatespagnolcroit maîtriserI'afflux d'or
venu des mines péruviennes,mais le métal précieux circule comme une marchandise,la
monnaie s'échappeet ['or fuit. n Le Méditerranéen a faim d'or ,,, et I'afflux monétaire va
provoquer la décadencedu monde méditerranéen.Et Sartredévoile la façon dont s'opère
le rerournement desprocessus. ( Je n ai pasvoulu celao, dit le paysanchinois qui déboise
pour
cultiver et favoriselesinondations qui ruinent son champ. Ainsi I'analysed'une his-
toire fondée dans des n systèmesde simultanéîté o plutôt que sur la trilogie n passépré-
sent avenir o lui donne-t-elle une persPective,un domaine ouvert.
5. Dialngues,p.3t.
46 JEANNETTE COLOMBEL LA FUITE ( Courage, fuyons ! ,, s'exclamentles deux héros du film
46 JEANNETTE COLOMBEL
LA FUITE
( Courage, fuyons ! ,, s'exclamentles deux héros du film d'YvesRobert, rompent avec
leurs habitudes pendant l'été 68
Et
Jacftson, ce Black Panther légendaire,affirme de sa
prison : o Il se peut que je fuie, mais tout au long de ma fuite, je chercheune arme. )
Ainsi, la fuite n'est pas liée à la peur, mais à l'évasion,au devenir. Cette conduite, certe
o ligne de fuite o qui domine dansla littérature anglaiseet américaine,esrloin desmæurs
françaises.Mais elle est, pour Sartre, l'émotion
(conduite-magique) primordiale, et a
valeur ontologique : ( Quand je remontaisla rue Soufflot, j'éprouvais à chaqueenjambée,
dans l'éblouissantedisparition desvitrines, le mouvement de ma vie et le beau mandat
d'être infidèle à tout. [
]
J. suis né traître et le suis resré,, ajoute-t-il dans ce texte qui
raconte son enfance(Les Mots)
Pasplus u infidèle o qu'un aurre, sansdoute, mais dans
un constant déséquilibrequi le défaitde seshabitudes : o Il n y a pasde bonneshabitudes
Parce que ce sont deshabitudes. , La rue Soufflot n'estpas la conquête de l'Ouesr, mais
la contingenceesrla même et le o pour soi o toujours en déséquilibre.
u La grandeerreur,la seuleerreur,dit Deleuze,seraitde croire qu'une ligne de fuite
consisteà fuir la vie ; la fuite dansI'imaginaire ou dansI'art. Mais fuir, au conrraire,c'esr
produire du réel, créerde la vie, rrouver une arme. )
Il est intéressantde voir combien Sartreva loin dans l'approche desdiffërencesquand il
faut pousserI'herbe au vent, sansle regardde I'autre, sanstenir compte de I'adversaire ;
simplement, au grand vent. De cette époque, de cesannéessuivant la Libération, sonr
écritesmille notes pour préparer une ( morale concrète , (publiées de façon posrhume,
où sedégagece sensdesdiflërences - irréductibilité de I'individu dansI'histoire)6.
n Lhistoire n'estpastout
Lhomme sort de I'histoire à tout instant. o Sansdoute
par la force de l'imaginaire, mais aussipar la puissancedu singulier : il n y a pasde n géné-
ralités>et lessoiréespasséessur le même banc, au fil de I'eau,sont chaquefois diffërentes.
nLhistoire n'estpastout , et il y a deshistoiresloin de I'hégémoniehégélienne.Sartre
revendiqueo l'histoiredesautres,, I'histoiredessuspects,desvaincus
I'histoirede l'Orient,
I'histoiredesfemmes(dont Simonede Beauvoirpartira pour écrireLe DeuxièmeSexe).
Sartre, dansLÊtre et le néant, définit les situations de façons ontologique. C'est
n qu'il est encorepris aux piègesdu verbe être>. Deleuzeici, dansce rexte,les définit par
leur fonction. Et que sont-ellesen-dehorsde leur pragmarisme,de cette inscription dans
lesfaits ?Philosophie o de survol ,, disait Sarrre, jadis.
6. Cf. Cahier pour une morale, Gallimard,
1983.
Deleuze-Sarte: pistes 4T J'ai voulu, danscetexte,donnerdespistes. Je ['ai fait hâtivement.C'estun travailde
Deleuze-Sarte: pistes
4T
J'ai voulu, danscetexte,donnerdespistes. Je ['ai fait hâtivement.C'estun travailde fin
devie, et j'espèrequeI'analysedu rapportde Deleuzeà Sartreet la petitepromenadeque
j'ai voulu vous faire faire en Sartredonneront à quelquesjeuneslecteursl'envie de les
poursuivre.
.,^)
Images-Deleutze. ROGER-POLDROIT T)as de clichéscalculés.Aucune prise de vue. De Gilles Deleuze,il me restedesimages
Images-Deleutze.
ROGER-POLDROIT
T)as
de clichéscalculés.Aucune prise de vue. De Gilles Deleuze,il me restedesimages
Ce ne sonr pas desphotographies.Rien que desesquissesmentales,que
|]
d'"-ateur.
je suis seul à voir. Elles onr pour moi quelque chosed'amical, d'affectue,'o,d. vivant et
de flou. F[ou ne signifie pasirnprëcziou négligé,encore moins K ratér. c'est le mouve-
menr de la vie même qui estflou, sansbords nets,toujours tremblé. Lescontours sedou-
blent, setriplent, s'effrangenret s'effilochent. Difficile à dire - Pas une dégradation,pas
du tout le passaged'un état stable,plein, à une situation de moindre netteté. Non. Un
pendant après.Le flou du mouvement incessant,celui que contient
flou toujouis [à,
le plus précisd.,
"rr"r, g.rt.r, le plus exactdesmouvements' un flou interne, o essentiel ', bien
qu il soit justement,sansdoute, lié à I'absenced'essence.
Sanscher-
De cesimages,essayerde dire quelquesmots. Sanstri, comme ça vient.
cher non plus à comprendre. Souvenirs-écrans'
LE JEU DESSEPTFAMILLES
La premièrefois que j'ai rencontré Gilles Deleuze,c'était chezlui, à Paris,rue de Bizerte,
ou r97j.Je me souviensseulementqu il était dansIa cuisine et jouait avecsafille
en ry74
au jeu
des sept familles. Il riait. Pascomme les gensrient, saisisdu dehors et tirés hors
d'eux-mêmespar le rire. Lui, au contraire, riait du dedans.La voix, l'æil, le penchéde la
têre,comme quelque regardd'ailleurs,tout Deleuze étaittraversé par le rire du dedans,le
faisait circuler, [e laissaits'échappersanscesse.Comme s'il avait vécu au bord du rire,
poussépar le rire, seretenant à peine, de loin en loin, aux mots et aux choses'
* Texre paru dans Tbmbeaude Gilles Deleuze, dir. Yannick Beaubatie, Tulle, Mille
Sources, zooo'

Quand je nesauraiplusaimeretadmirerd.esgensoudescltoses

(pasbeaucoup), je mesentiraicnmmemort,mortifié' G.Deleuze,Pourparlers

to ROGER-POLDROIT Bizerte,c'était bizarre.Le nom comme Ielieu. Le nom évoquaitpour moi, sansque je sachetrop qu
to
ROGER-POLDROIT
Bizerte,c'était bizarre.Le nom comme Ielieu. Le nom évoquaitpour moi, sansque
je sachetrop qu en fafte,l'Orient,
la Légion, des temps indistincts d'empires coloniaux
disparus.Ce lieu était une parenthèse.Entre desquartiers définis -
Badgnolles,Rome,
rue desDames,Ternes -,
il semblait posé,sansidentité.
Pourquoi étais-jevenu le voir ? Aucun souvenir. Juste la cuisine, et I'aureur de
LAnti-Gdipe,
diable penseurque I'on disait pervers,jouant avecsafille aux septfamilles.
Je croisqu'il niavait fait attendre,parceque la petite s'amusair,elledevaitavoir six ou sept
ans,la partie n était pas finie. Je ne saispas si c'esrvrai. Personnene pourra vérifier. Ce
seraitd'ailleurs absurde.Aucune importance. C'esr devenuvrai, en image.
LA LANGOUSTEAMOUREUSE
D'autres scènessont vagues.Deleuze à La Lorraine. Je me demandaispourquoi il affec-
tionnait cette brasserie.Elle me paraissaitfroide, impersonnelle,inintéressante. Quelque
chosede Parisavant-guerre,que je constatesanséprouver.Mon père aussiaffectionnait
ce lieu, pour les mêmes raisons,sansdoute, qui m échappent.De la rue de Bizerte, au
cours d'autresvisites,plus tard, je gardeI'image d'un velours grenat, un curieux meuble
de bois noir et de velours, un peu annéesûenre, un peu bordel et bourgeoiset en même
temps décalé. Je crois I'avoir vu, ce meuble (le même
? celui-là précisément ?), il y a
quelquesmois, dansla.vitrine d'un antiquaire du Marais et celam a fait une étrangeémo-
tion, j'ai failli I'acheteret puis j'ai préféré marcher longtemps dans la rue comme si ça
remplaçait.
Ce qui
me restede ces années-là,vers 7j, ç's51 -
entre autres -
I'image d'un
déjeuner.Ce n était pasà La Lorraine. J'avais proposéà Deleuzede signer un volume de
dialoguesdansune collection que j'avaismise en chantier avecun ami chezFlammarion.
Le principe était de faire parler un chercheursur son itinéraire, de I'inciter à répondre à
desquestionsplus ou moins gênantessur son parcoursthéorique et de lui laisserune place
pour esquisseroralementdesprojets qu il n'aurair peur-êrrepasle rempsd'écrire.Deleuze
avait décidéde réaliserce livre avecClaire Parnet. J'avais évidemment choisi de leslaisser
travailler comme ils le voulaient.
Dialoguesestun beautexte. Je suisheureux que cerrecomplicité sesoit poursuivie
bien après,jusqu à la séried'émissionsintitulée Abécédaire.Au moment de conclure ce
projet, Deleuze était plongé dans les analysesdu devenir animal et des machines dési-
rantes. Il a proposé que nous allions manger à La Langousteamourease.Ce resrauranr,
à côté de la place desTernes,était alors tenu par un gros chef qui en faisait des tonnes
dans le registre Falstafi et mettait de la crème fraîche par louche, avec du cognac, dans
sessauces.
Images-Deleuze 5r UNE TOUTE PETITECHOSE Des moments curieux comme deszestesd'énigmes,desgrainsde
Images-Deleuze
5r
UNE TOUTE PETITECHOSE
Des moments curieux comme deszestesd'énigmes,desgrainsde mystèressanscontenu,
desembrouillessansobjet - dessecretssansimportance
Je ne saisà quoi répondaient,
chez Deleuze,cespassagesde petite cachotterie,ce voile pour
rien. Je crois même, grâce
à [ui, que demander à quoi n correspond , une conduite est une mauvaisemanière de
poser[a question, une fabrication de faux problèmes.
Parmi les imagesqui viennent, rl y a ce coup de fil étrange, quelques jours ou
quelques semainesaprèsLa LangousteArnzureusei
Bonjour, c'est Gilles Deleuze (il accentueles premièressyllabes,d'une manière
presquesuisse). Je voulais vous dire que les contrats ont été signés.Ils ont été très
gentils chez Flammarion. Enfin, iI y ajuste eu une toute petite chose,mais c'est
vraiment sansimportance. Non, je préfèrene pasvous en parler. Ça met en cause
quelqu'un que vous connaissezbien, alors ça m'embête,et ça n'a vraiment aucune
importance, je vous assure, ça n'a aucun intérêt.
Je me souviensm'être retenu pour ne pas trop paraître agacé.Soit il y avarteu un inci-
dent, et alorsil devait m'en parler,puisqu il avait choisi de commencerà le dire. Soit il se
taisait, parcequ il ne s'était rien passéou que celariavait réellementaucuneimportance.
Voilà ce que je tentaisà peu prèsde lui dire, en enrobant le tout aussigentiment que Pos-
sible. Rien à faire. Finalement, je lui ai proposéde [e rappelerun an plus tard, jour pour
jour, pour savoir de quoi il s'agissait.Entre-temps, le manuscrit aurait été remis, le livre
sansdoute déjà publié. Ainsi, il pourrait me mefire au courant sansle moindre inconvé-
nient. Cette solution I'avait amusé.
Un an après,de mon côté, j'avais o changéde vie ), comme on dit. Je ne I'ai pas
appelécomme nous en étions convenus.Sansdoute ne saurai-je jamais de quoi il s'agis-
sait. De toute façon, ça da pasd'importance. C'est une toute Petite chose.
LESDEUX LIGNES
C'est bien plus tard que j'ai découvertI'ami. Combien Deleuzeétait attentif, avecquelle
justesseil savait lire et conseifler,ou plutôt inciter, stimuler faire faire à chacun son che-
min, I'y aider sansavoir I'air. Ou, au contraire, en ayantI'air d'en savoirlong. La manière
dont il m a dit un jour, à la fin desannées8o, à propos de Schopenhauer,à qui je com-
mençais à consacrerquelques travaux : n C'est un homme pour vous )),voilà qui niavait
laissépantois. Que voulait-il dire au juste ?Ou plutôt : qu'en savait-il ?Pourquoi ?Com-
menr ? N'était-ce pas qu'une parole en I'ait
un jugement au hasard ? SCrrementnon
5z ROGER.POLDROIT - mais j'ignore sur quoi il pouvait se fonder. Après tor.lt,il me connaissaitpeu.
5z
ROGER.POLDROIT
- mais j'ignore sur quoi il pouvait se fonder. Après tor.lt,il me connaissaitpeu. Com-
ment avait-il discernéI
Je me souviensd'un autre déjeuner(de 92, d, 9l ?),trèslong, qui a dû seterminer
à quatreheurespassées,aprèsdesquantitésconsidérablesde saumonfumé, de cigaretreset
de conseilsintelligents. Deleuze commentait une phrase,pour moi énigmatique, d'une
lettre qu il m avait adressée.À propos de mes recherchessur I'Inde, il m'expliquait qu'il y
avait,à sesyeux,o deux lignes, à l'æuvredansmon travail.En gros,danscequej'ai retenu,
il voulait me dire queje pouvaissoit poursuivredestravauxd'historien relatifsà l'évolution
des représentationseuropéennesde I'Inde, soit utiliser ce que je savaisdes doctrines
indiennespour perturber quelquepeu la philosophie. Je n'ai suivi que la premièreligne.
À chaque fois, avecDeleuze,auprèsde lui, le temps d'une conversationou d'un
couts,I'impressionétait toujours semblable: une accélérationde I'intelligence.Soudain,se
mettre à penser,à comprendre,à saisirdesligneset à lessuivre,à vitessecroissante.Inten-
sificationimmédiatede la mobilité. Après,on sesentaitrour bêre
était-cedonc passé?
Pareilen le lisant. Toujours un effet d'agitation, quelque chosede vibrant. Un effet
joyeux, une légèretéaérante,desmisesen mouvement de particulesd'idées-corps. Quand
je lis Deleuze, j'entendssavoix danslesphrases.
LE PULLEXTRA.TERRESTRE
Savoix avait une sourcehaute. C'était ça, I'image : la voix descendanteenrre lescailloux,
charriant desgrains de sable,despoussièresde roche, de toutes perireschoses,desparti-
cules,mais provenant d'une montagne interne, très haute er pure sansqu'elle surplombe
rien. Je me demande si ce n'était pas ça qu'on écoutait d'abord. Autant sa voix que ce
qu'elle disait, comme si les deux cheminaient ensemble,proches er parallèles,distincts
malgré tout.
Souvenir d'un grand amphi, à Paris,aprèsla mort de FrançoisChâtelet. Deleuze,
bien qu il ne sortît déjàpresqueplus, était venu er prononça cequi devint Périclèset Wrdi,
en pull rouge au micro. Le petit pull était tout en basà la tribune, mais la voix deshau-
teurs tenait toute la sallesousson flux hésitant. C'était une très curieusehésitation. Car
la voix de Deleuze donnait en même temps I'impression de pouvoir s'inrerrompre I'ins-
tant suivant et la certitude de continuer. Comme la vie.
Comme le corps. Le corps de Deleuze était-il exrra-terrestre? Plusieurs traits
auraient pu faire croire qu il n était pas rigoureusementconforme aux habitudes les plus
répanduesde I'espècehumaine. Régulièrement,le corps desprêtres,desmoines, desspi-
ritualisteset descroyantsplaide conffe leur foi. Au contraire,avecDeleuze,athée,le corps
dans I'immanence laissaità l'évidencede l'âme une placemobile et singulière.
Images-Deleuze t1 DE PLUSEN PLUSLIBRE? Dernière rencontre à Bizerte : Je ne sorspresqueplus. Certainesfois, je
Images-Deleuze
t1
DE PLUSEN PLUSLIBRE?
Dernière rencontre à Bizerte :
Je ne sorspresqueplus. Certainesfois, je fais le tour du pâté de maison. Mais vous
savez,depuis que je bouge moins, je me sensde plus en plus libre. Comme si, plus
mon espaceserestreignait,plus la liberté de mouvement devenaitgrande.
Dernier appel avant qu'il n aille habiter avenueNiel :
Vous avezdéménagéaussi?Moi, j, iy
arriveraipas. Je ne pourrai pasrefairetout,
retisser,c'esttrop difficile, je suis trop vieux, je ne pourrai pas,j'ai peur.
C'est la première fois, la seuled'ailleurs, oùrje I'ai entendu arrêter.
Les visites que je fis à Deleuze avenueNiel ne furent pas nombreuses.Autant ses
lertres,en cesannéesde fin, sont touteschaleureuseset belles,autant lesmoments de ren-
conrre étaientdifficiles, interrompus, incertainsen durée comme en ton. La dernièrefois,
il était relié à la boîte à respirationpar celong tube vert qui lui permettait de bouger mal-
gré tout. Je n ai pasaimé l'effort terrible qu il fit pour ne pasarriver à semettre debout.
PASD'INTERVIE\T
[idée de I'interviewer était pour moi tout à fait exclue.Il n estpastrèscommode de com-
prendrepourquoi, mais celaferapeut-êtreimage.Rien d'interdit, évidemment. J'ai inter-
r-iervésouventdesphilosophes,et rendu compte d'asseznombreux livresde Deleuze.Rien
non plus d'impossible, factuellement. C'était cependantexclu, totalement, Pour des rai-
,ons à la fois évidentes (j'ai toujours su qu'il n'en seraitpasquestion) et très obscures (je
nc saispasencorecomment les formuler même de manière approximative). Deleuze, je
çrcuvais écrire à son propos, recevoir de lui quelques lignes manuscrites,de cellesqui
.omptent dans une vie, mais I'entretien n était paspublic.
Peut-êtrecelatient-il aussià l'image produite par la voix : ce n'estpasune pensée,
Fras un écrit simplement, pas même la philosophie, mais seulementI'écart,le vibrato de
ie hauteur,I'autre nom du rire.
l
l

l

. f ,. . Ltnattafuon PASCALECRITON ien n'aurait pu laisserentrevoir une telle histoire. Il y
.
f
,.
.
Ltnattafuon
PASCALECRITON
ien n'aurait pu laisserentrevoir une telle histoire. Il y a eu ce mouvement régulier de
I'index, se pliant et se dépliant, légèremenrauronome : ( Toi
approche
,,
confirmé d'un regard projeté au-dessusdes lunettes. Un gesreà la fois familier et inar-
tendu, qui créait une direction contraire au mouvement er au bruit de la salleen train de
sevider. Un signequ'on ne peut ignorer ni confondre avecun autre, er pourrant proche
du malentendu,de l'erreur : n Quoi ?
Moi
?
,
il
y
avait dans I'attitude de Gilles
comme une susPension,un léger ralenti qui ouvrait le passageà d'infimes décalages.
Comme une durée dans I'expression.Sostenuto.Et puis, cette façon de déporter le haut
du busteet de pencherlégèrementla tête, le menton en appui dansla main rour en rcgar-
danr plus loin, dans la diagonaleopposée,et glissantà mi-voix : o Alors, comme cela,tu
t'intéressesau chromadsme
>
J'étais là par hasard. J'attendais une amie. Je n avaisaucunedisposition pour la phi-
losophieni aucun projet dansce sens. Je crois me souvenir que Deleuze avaitabordé des
questionsconcernantle continuum et la façon dont le chromatisme en musique pourrait
àtre une piste utile à développer.Il avait demandé si quelqu'un dans la salle pouvait
aPPomerdesinformations à ce sujet. J'avais relevéet dit
quelquesmors. Il setrouvait que
le chromatisme était déjà pour moi, d'une âçon inexplicablemais cerraine,mon princi-
pal centre d'intérêt musical. Or je ne ûouvais que fort peu d'occasionset de personnes
avecqui en parler. n Alors, on pourrait travailler
ensembl€ ))rme dit Gilles doucement.
Ce mot nauailler s'immisçait curieusementdansce phraséquasi fredonnant. Je ne voyais
pas du tout de quoi il pouvait être question. Alors, Gilles a continué en disanr : < Par
exemple,tu nous feraisécouter de la musique et ru nous expliqueraiscomment le chro-
matisme prend des formes diffërentesselon les époqueset selon les compositeurs.o Ce
conditionnel, cette manière de prononcer les ai, de façon légèrementinfléchie, laissait
Passer un mélange de proche et de lointain. Deleuze avait partie liée avec les formes
expressivesdu temps, et sa voix légèrementtraînante laissaits'infiltrer d'imperceptibles
t-ragmentations de temps. Deky. Peut-être y avait-il, sous l'inflexion ainsi ralentie de
t6 PASCALECRITON certainsmots et en particulier desvoyelles,le signed'une modulation intime danslaquelle le monde
t6
PASCALECRITON
certainsmots et en particulier desvoyelles,le signed'une modulation intime danslaquelle
le monde transitif du chromatisme,justement, se glisseet interfère
u Alors, si ru veux
bien,
on pourrait commencer la semaineprochaine. ,
Ainsi a donc commencé ce travail informel a propos du chromatisme. J'amenais à
diverses reprises un petit magnétophone à cassetteser
je faisais écouter La Cathédrale
engloutiede Debussy, Chronochromiede Messiaen, mais aussides chants africains relevés
par Gilbeft Rouget. Tiès vite, de nombreux niveaux se sonr enûecroisés: Deleuze ûe-
vaillait sur les notions de machines de guerre et d'appareil d'État. Le chromatisme
côtoyait la machine de guerre! Le matériau sonoremoléculariséparticipait aux opérations
de consistance,aux agencemenmde strateset de plans, er sevoyait associéau travail de la
déterritorialisation. Un chromatisme élargi entrait en relation avecle phylum machinique
du métal. Ce qui me retenaitpeu à peu, cen'étaientdéjàplus lespetitesinterventions aux-
quellesj'étais conviée, qui mapparaissaientsouvent incomplètes, décalées,incertaines
Mais cette façon, si inconnue pour moi et si pénétrante,de conduire l'élaboration d'une
penséeà voix haute.
PENSERÀ VOX HAUTE
La voix de Deleuze était une invitation à suivre le cheminement de la pensée,la forma-
tion desidéeset lesmouvementsqui lescomposent : rapprochemenrs,sélections,spécifi-
cations,éliminations. Les cours prenaient le tour d'un théâtrede la penséedanslequel la
sonorité de la voix mais aussisesrythmes, le débit et lesregistresrequisjouaient un grand
rôle. Gilles apportait beaucoup d'attention à la question del'orientation dans la pensée.
Convoquer deslignes indépendanteset créer un état flottant, constituer une nébuleuse,
agitéede contractions locales,de petites tensions,par la suite exrraires,déplacées,appo-
sées.C'est dans cettephasede coexistenceque s'éprouventlestraits diftrentiels, lescou-
plageset les capturesréciproquesqui préparent la déterritorialisation.
C'est le temps des misesen relation, sansinsistance,un équilibre entre le tact et
I'esquisse.LaisserI'idée se fabriquer, par sffaressuccessives,reprises,abandons, effets
retard. n De quoi a-t-on besoinpour que celatienne ?, Lidée estentre,dansla sélection
et le réenchaînement.
n Qu est-cequi nous manque ? Qu est-cequi peur nous aider ? ,
Deleuze pouvait chercher à gagner un peu de temps et procéder à diversesfeintes,
cornme si les détours étaient aussiimportanrs, non moins que les raisonsd'écarter cer-
taines propositions. Il y avait, dans safaçon de faire, quelque chosede la recherched'une
solution chimique en suspension,dont la réussitedépend de l'exactitude destermes,des
relations, desproportions. Lenchaînement des idéesétait exposéà découvert. Il pouvait
L'inuitation ,7 être fluide ou gagnépar I'aridité et I'inconfort. Les opérations de la
L'inuitation
,7
être fluide ou gagnépar I'aridité et I'inconfort. Les opérations de la pensées'écoutaient
dans leur dynamisme, selon les tracésde I'humeur : ralentissements,errances,accéléra-
tions. Voix tendue, minérale, des enchaînementsméthodiques ou flottements vers des
rtgions quasi inarticulées, comme son rocaillement hrrhrreinhhh roulant d'un mot à
l'autre, entrecoupéde suspensions.Et puis, tout d'un coup, une ligne transversale,une
vitesse o Comment poser la question ? > Saisir.Formuler. La voix change de registre,
digresse,décroche,chargée,un peu agressive,comme ce jour du zo mars 1984,à propos
du galop et de la ritournellel :
Ce matin-là, un jour de mars 1984,le cours2portait sur la dialectique de la pro-
fondeur chezles néo-platonicienset l'esquissed'un statut de I'image-cristal.Rtp-
ture. Par un saut exprimé comme une parenthèseurgente,Deleuzelanceune piste
de travail à venir, sur la musique, à propos de laquelle il demande à la sallede Éflé-
chir. Au fur et à mesurede ce détour, présentécomme anticipé et anachronique,
Deleuzeinsistesur I'importance, pour lui, de cettequesdon et, tout en s'endéfen-
dant, s'engageà découvert,murmurant, rocaillant, tâtonnant dansI'improvisation
à voix haute, d'une penséedont le sujet seformait peu à peu.
- Qu est-cequ'on voit dans[e cristal ?Ce qu on voit dansle cristal, c'estle temps
non chronologique.
- Le
cristal
ou I'image-cristaln'estpasseulementoptique
- Le cristal a aussidespropriétésacoustiques,I'image-cristalest aussisonore.
- Tout cristal révèlele
temps
La notion de cristal me paraît tellement riche
La démonsrration procède pas à pas, par étayageset captures progressives.La distinction
entre deux figuresdu temps seprécise,o le galop r>€t ( la ritournefle o, deux variablesnon
symétriques ayant chacune leur propriété : vecteur d'accéLérationpour le gdop, fonction
circulaire pour la ritournelle. Et I'on suit comment, après I'introduction d'un double
signe u vie-mort )),un mouvement alternant et réciproque entre cesdetrx variabless'en-
gagedans une variation transversale.
r. Voir PascaleCriton,
nÀ propos d'un cours du zo mars 1984 : la ritournelle
et le galop o, dans Gilles Deleuze,
une uiephilosophique, dir. Éric
Nliez,Institut
Synthélabo-PUB
coll.
Les empêcheursdepenser en rond, 1998.
z. Les cours sepassaient à I'Université de Saint-Denis, dans de petits
bâtiments préfabriqués bordant la route.
Deleuze ne voulait pas d'un grand amphithéâtre, il ne souhaitait pas parler dans un micro. Dans la salle rec-
tangulaire, les fenêtres aux vitres coulissantes donnaient sur la végétation sauvagede terrains vagues alentour.
Sur le tableau, Deleuze avait dessiné un schéma à la craie, illustrant la dialectique de la profondeur néo-
platonicienne, et avait inscrit : n La profondeur ne peut émaner que d'un sans-fond : I'Un imparticipable. n
Entouré d'un quinconce serré de sièges,il attendait quelque temps avant de commencer, échangeant, comme
d'habitude, quelques propos d'humour à voix basse.
t8 PASCALECRITON S'agit t-il d'une méthode ?Deleuzeobserveune constancedansla recherched'une production
t8
PASCALECRITON
S'agit t-il d'une méthode ?Deleuzeobserveune constancedansla recherched'une
production (machinique) consdtuéede variablesn à plusieurstêtes> et [a mise en place
desconditions souslesquellescesvariablesréalisentune acriviré,un couplagetransversal:
La déterritorialisation [
]
implique la coexistenced'une variablemajeureet d'une
variable mineure qui deviennent en même temps : [a déterritorialisation est tou-
jours
double
Les deux termes ne s'échangentpas,ne s'identifient pas,mais sont
entraînésdans un bloc asymétrique,où I'un ne changepas moins que I'autre3.
Cette phasedu travail, celle de la spécification,de la recherchede points remarquables,
de I'expressionde singularités,reposefortement sur la validation desrelationset I'engen-
drement de couplages.Recherchetendue, guettant avecprécision le jeu d'un u drama ,
formé par les concepts et les états de choseseux-mêmes,sousla représentation,snus
le logos4.
Il y aura donc des opérations silencieusespour réaliser la mise en place d'un
< théâtre de déterminations pures agitant I'espaceet le temps, agissantdirectemenr sur
l'âme, théâtre des propriétés et événements,. Il y avra des conditions préalablespour
frayerune discernabilité,une consistunceet permettre une processualitéactive5.Le plan de
consistanceo travaille ,, seconstruit pied à pied et préparela déterritorialisation sur fond
d'une synthèsed'hétérogènesqui s'articule selon trois temps : r) créer un n
milieu ,
(champ intensif), z) produire desmatièresd'expression(territoire), 3) entraîner un mou-
vement excédentaire(déterritorialisation).
Lattachement de Deleuzeaux façonsde n contracterlesrelations, était un véritable
enseignement.Devant une u mise en placeo bien menée,Deleuzepouvait avoir lesaccents
de joie et de satisfactiond'un jardinier qui a bouturé ici, laisségermer là, grefféplus loin.
IJorganisationde diftrents régimes d'attention constiruait une méthode exemplairede
I'enchaînementdes opérations de la pensée - que Deleuzeveillait pédagogiquemenrà
signaleret à nommer, et qui, à certainségards,n'était pas sansrelation avecles mouve-
ments de la penséeque nous employons en musique, dans I'analyseet dans la composi-
tion. Nous nous formions à l'exercicede l'évaluation, à détecterles déterminations sous
I'anglequalitatif et à constituer lesconditions pour une expérienceintensivede la pensée.
3. Gilles Deleuze& Félix Guattari,Mille pkteaux,Paris,Éditions de Minuit, r98o,p. 777.
4. Je retrouve,noté dansun cernet: < t987 -
mardi lo. Gillesavaitcemadn quelques-unsde cesmoments
où, dansunefragilitéinquiétante,uneformidablenuéedelumièredouce,renace,suspensive,s'engouffredans
soncorps.On oseà peinele regarder.Seulsdesregardslointainspeuvenrsecôtoyeçflotter. Tempsqualitatif
quesous-tendentlesmomentslespluslaborietx.o
5. nUn ensembleflou, une synthèsede disparatesn'estdéfini quepar un degréde consistancerendantpréci-
sémentpossiblela distinction desélémentsdisparatesqui le constituent(discernabilité),, Mille pkteaux, op.
crt.p. 424.
L'inuitation t9 n Alors voilà Ce seratout pour aujourd'hui , Une petite voix flûtée s'élevait,
L'inuitation
t9
n Alors
voilà
Ce seratout pour aujourd'hui
, Une petite voix flûtée s'élevait,
comme d'un
double fond, annonçant [a fin
du cours et [a reprise d'une nouvelle
n séance,, la semainesuivante.
TRAVAILLER
* Alors
,
vous avezbîen
trauaillé
?o chantonnait Deleuzeau début descours6,avecsa
manièreparticulière de moduler la voix danslesformes interrogativeset particulièrement
en marquant les voyellesde certainsmots. Aucune injonction ni arrogancedans le mot
trauailler,mais un amusementdansl'æi[ et le basdu visage.Deleuzeaffectionnait le per-
sonnagede u I'idiot , qui joue avecI'autresensdesmots par humour, parcequ il n estpas
concerné par I'usagemajeur. Pour la plupart d'entre nous, travailler, c'était le pire des
mors, I'esclavage.Ce mot, dansla bouche de Gifles,pouvait cependantprendre une sono-
,,
rité incomparable. Il disait souvent : n On ne va pas nous empêcher de travailler
comme il aurait aussibien pu dire : u On ne va pas nous empêcher de rigoler. o Tiauailler
comme s'échapper,trouver un espaceoù respirer,où s'abriterdu néant. Donc en mineur,
uavailler, c'estune manière de s'installerdans un temps propice à ce qui nous estle plus
cher.Presqueune chanson,une chanceà prendre. Le néant n estjamais loin. On ne nous
enlèverapas I'envie de vivre.
Comment mesurer le climat particulier des séminaires,des n mardis matins > à
Vincennes, puis à Saint-Denis : [a présenced'habitués, toutes générationsmêlées,de
curieux, de passionnésconcernéspar la philosophie, I'art, ou habitéspar une disposition
plus vague,rout celatenait d'une composition disparate,improbable. Certains étaient-ils
érudiants,philosophes,écrivains,comédiens,musiciens?Oui, sansdoute, mais leur pré-
sencesefaisait discrète,car venussemêler à cette penséede l'impercepdble qui subsume
les ressortsde la penséeplutôt qu'il ne les brandit, qui procède à tâtons, par interroga-
dons, pour chaqueapparrenanceou apparition. Expériencepartagéepresqueà voix basse,
proche de I'intimité du travail, de l'élaboration ( en temps réel o de la pensée,écartantla
bêtiseet les passionstristes.Par-delàle silenceque laisseune telle butée, sinuait I'appé'
rence si particulière de Deleuze à rendre les chosesopératoires,à leur rendre grâce et
nécessitépour lesexplorationspossiblesde la pensée.Rarement un problème restaitposé
sousle seul angle de son appartenanceet, pour toute question philosophique, venait tôt
ou tard un :
6. Deleuzedemandaità la sallede réfléchirsur certainssujetsd'une semaineà I'autre.À mi-chemin entrela
ficdon et la réalité,il était parfoisquestionde rédigerquelquesp€es, redemandéesavecinsistance,peut-être
pour découragerdesparticipants
PASCALECRITON Mais voyezcomment Proust définissaitsesétatser sesexpériencespsychiques,réels sansêtre actuels,
PASCALECRITON
Mais voyezcomment Proust définissaitsesétatser sesexpériencespsychiques,réels
sansêtre actuels, id.eauxsansêtre absnaits.
Ou:
SeuleVirginia \7oolf a su faire de toute savie et de son æuvre un passage,un dcuenir.
Ou encore :
Comment la musique peut-elle nous aider à penserun diagrarnmespatir-temporel?
Lappel à une tâche collective, à laquelle la philosophie pourrait offrir
manière n d'accrocheo, n était pasun vain engagement.
un lieu, une
LA MUSIQUE
Aucun enseignementà Parisne me permettait d'approcher de façon aussisingulière des
champs de connaissancese rapportant ainsi à la musique, mis en rapport de façon aussi
nouvelle. LJnensemblede propositions, de connaissances,de méthodologies,qui à la fois
constitue la musique mais aussila resitue,la traversedans son rapporr au monde. Bien
que la musique n ait pasfait I'objet d'un livre, comme c'esrle caspour le cinéma, [a pein-
ture ou la littérature, celle-ci occupe néanmoins une place privilégiée dans la penséede
Deleuze.Elle estconviée,invitée à sejoindre à I'expériencede la pensée,dont la philoso-
phie n estpasI'unique spécialiste.
La façon très personnelleà laquelle Deleuzeavait recourspour cadrerles proposi-
tions relevant de la musique m'échappait et me plongeait souvent dans une grande per-
plexité.
Le temps non chronologique de l'image-cristal,
Ies forces non sonoresde la
musique
Ces expressionsme semblaientsi paradoxales! Comment l'intemporel peut-il
avoir une incidenceréelledansle sonore-?Il me venait à I'esprit que je pouvaisme perdre,
dans un champ si vaste.Le monde, sa représenration,se défaisait,le langage,tour en se
découvrant, changeait de sens, les frontières se déplaçaient. Parfois, à [a demande de
Gilles, nous nous mettions d'accordsur cequi pouvait être u dit ,, comme desdéfinitions
à propos de l'acoustique,desgammes,desmodes, du mineur er du majeur, deséchelles,
desintervalles,du continuum, de l'organisation harmonique et contrapunctique. Puis il
réagençait ceséléments et
les présentait à ceux d'enffe nous qui
pouvaient lui en confir-
mer la clané et la validité. < Il faut d'abord que je comprenne >, disait-il.
flexion
D'autres fois, nous développions des recherchesà propos des affects et de I'in-
vocaledans la musique baroque,ou encoredescomporremenrsanimaliers et des
formes qui pouvaient en découler, de la caccia avx rondo et ritornelli. C'est ainsi que cer-
taines notions sont devenuesdéterminantes dansMille plateaux. Plus tard, I'approche des
L'inuitation 6r norions d'affect et de percept, développéesdans Qu'est-ce que k pbilosophie ?, bien que
L'inuitation
6r
norions d'affect et de percept, développéesdans Qu'est-ce que k pbilosophie ?, bien que
relevantd'une certaine o évidenceo, demeura longtemps difficile à saisirpour moi. Nos
cenrresd'intérêt convergeaientmanifestement,mais Deleuzeavait une façon inattendue
de découper, de déplacer et de réagencerles éléments du point de vue de sa propre
méthode. Sesrepèresphilosophiquesme semblaientparfois éloignésde l'approche musi-
cale,technique et pratique, à laquelleje me référais,et sapensée,à la fois immédiate dans
une première réception, était souvent longue à mesurerdans sesconséquences.
Deleuzeavait une façon aiguëet sansconcessionde poserla question du temps, de
la rendre sensibleselon chaquecontexteet chaqueauteur.Aucune généralitéou approxi-
mation o universelleo ne pouvait être faite à propos du temps. Le temps est événement,
ensemblede déterminations, coordonnéescasuistiquesdu quoi ? combien? comment?
qui ?quand iJe découvraisune approchedu temps totalement difftrente, au prix du bri-
sement desconventions et desévidencesacquises,dans le domaine de la musique appli-
quée,à propos descoordonnéesde I'espaceet du tempsT.De Plotin à saint Augustin, de
Spinoza à Leibniz, de Kant à Husserl, de Nietzsche à Bergson, de Proust à Péguy, la
dimension du temps investit I'expériencede la représentationdesformes et de l'étendue,
aussibien au niveau des objets et des techniquesqu au niveau de la pensée,de l'expres-
sion et descorps.
Certains de cessujets se poursuivaient de façon plus personnelle,en-dehors des
cours : échangesde documents, de petits mots rédigéssur des bouts de papier déchirés.
Nous revenionsfréquemment sur cesfoyersd'intérêt ayanttrait au continuum et au chro-
matisme dansleurs rapports à l'expressionet aux formes. La notion de diagramme et de
production transversaledu modèle musical desespaceslisseset desespacesstriésfit ['ob-
jet de lectureset d'échangess. Je faisaispart à Deleuzede I'approchedu continuum sonore
d'Ivan'lV'yschnegradsky,compositeur russeaveclequel je travaillais,qui I'intéressaitpar-
ticulièrement sousI'angle n d'une pluralité de continuums , seralliant sur un seulplan9.
Je lui communiquais aussilestravauxde Gérard Griseyet lui
exposaislestenantsdu mou-
vement spectral.Nous fimes de nombreusesréflexionssur lessériesharmoniques,lespar-
tiels et lescomposantesdu son, en particulier au cours de l'étude de Leibniz, dont Gilles
me recommandait fortement la lecture.
tte
période,j'envisageaisde faireunethèsesurlesnotionsde temps,sujetqueje soumettaisà Daniel
7. À
Charleset Olivier Revaultd'Allonnes. J'ai finalementfait une thèse,quelquesannéesplus tard, sur le chro-
matismeet le continuumsonore.
8. Voir PierreBoulez,Penserla rnusiqueaujourd'hui,Genève,Gonthier, 1964.
9. PascaleCriton, n\Tyschnegradsky,théoricienet philosopher, préfaceà Ivan\Tyschnegradslq,La Loi dek
pansonorité,Genève,Contrechamps,1996,p. 9- j7.
6z PASCALECRITON L EXPRESSION, LES MATERIAUX-FORCES Quelle est donc la nature de la proposition que
6z
PASCALECRITON
L EXPRESSION,
LES MATERIAUX-FORCES
Quelle est donc la nature de la proposition que Deleuzechercheà agencer? Quel est le
ressortde ce chantier invitant les arts, les sciences,I'esthétique,la politique à opérer des
rencnntres?Sansdoute la question du tempsest-ellemobilisée , chezDeleuze,comme mul-
tiplicité, comme ensemblede déterminationsintensives.La questiondesmultiplicités spa-
tialeset temporellesfait I'objet d'une théorie de I'expressioninfiniment délicate,à laquelle
ni le mouvement danslesimages,ni la musique, ni lescouleursne peuvent répondre,sauf
pour elles-mêmes,car cettequestion serapporte à l'intensif,présentdanschaquedomaine
de la pensée,chacun ayantsafaçon de s'y confronter.D'un côté, Deleuzeexprime la tâche
de la philosophie : créerdesconcepts.Et de ['autre, cellede I'art : repousserleslimites de
la représentation.Les tâchessont distinctes ; lesspécificitésexposéesdans Qu'est-ce quela
philosophiei rappellentà chacuneleur autonomie, leur direction propre. Lessciencespro-
cèdentpar fonctions, la philosophie créedesconcepts,I'art awa affaireaux affectset aux
percepts.Il n y a pasde confusion, à chaquechamp d'individuation sesoutils. Ce qui est
requispour I'un ne I'estpasnécessairementpour I'autre.
Le problème de I'expressionest l'objet d'une rechercheassiduechez Deleuze. La
plupart de sesrencontresavecla littérature, la musique, le cinéma sesituent souslarepré-
sentation, dans cette région n distincte et obscure, où se mène un
combat pour libérer
des matériatx-forces, afFectset percepts.C'est ce qui explique que Deleuze décèlepour
chaquecasla place d'un montreurd'affect, et s'attacheà releverminutieusement (intensi-
vement) ce qui a été tenté, I'objet et la modalité de la capture,pour donner un nom à cet
événement: écrire,peindre
C'est une opération de dffirenciation, c'estn actualiserune
Idée ,. Son intérêt pour les conditions de l'émergencede matièressensiblesest constant.
Les processusde transcodage,les passagesà la représentation,l'incarnation desldées,les
modalités de la pensée,I'amènent à convoquer tous les champs intensifs susceptiblesde
rendre compte desaptitudes à configurer desrelations de corps, de signes,de forces
il
ne s'agiten aucun casd'application, mais plutôt de la saisied'un diagrarnmeintensif qui
sedétachepar individuations, passagesà I'existence,caprures.
Deleuze souligne le caractèretransitif, communicatif et o imitadf ,, des dyna-
mismes sub-représentat$qui constituent le matériau-force des champs expressifs:
Il arrive constamment que les dynamismesqualifiés d'une certainefaçon dans un
domaine soient repris sur un tout autre mode dans un autre domainelo.
ro. GillesDeleuze,n La méthodede dramatisation,, Bulletin dek Société française dePhilosophie,6f année,
n' 3, juillet-septembre ry67, rééd.dansGillesDeleuze,L'Iledzserteetautrestextes (textes etentretiensrgtj4g1ù,
éd.David Lapoujade,ÉditionsdeMinuit, zooz,p. r37.
L'inuitation 67 Ce chevauchementenrre sériesdisparatesimplique le jeu de composantesde pas- sage,d'agents ou
L'inuitation
67
Ce chevauchementenrre sériesdisparatesimplique le jeu de composantesde pas-
sage,d'agents ou < précurseurssombres )):
écho : psychique, organique, chi-
Thois dramatisations d'ordres divers se font
C'est I'imagination qui traverseles domaines,ordreset niveatx, abattant
mique
les cloisons,coexrensiveau monde, [ ]
scienceau rêveet inversementll.
consciencelarvaire allant sanscessede la
Cette transitivité nous intéresseparticulièrement Pour comprendre comment Deleuze
mer en place un plan intensif (planomène) qui va permettre des rencontreshétérogènes
sur le mode des dynamismes asignifianrs suscepriblesde s'actualiser et de circuler au
niveau de racinespré-matériefies,entre [a littérature, la peinture, la musique, le cinéma,
mais tout aussibien les sciences,la philosophie, le champ politique. Il ne serapaséton-
nant que despassagess'établissententre les domainespsychiques,philosophiques,esthé-
tiq,ro, politiques, scientifiques. L'esthétiqueintensiua suPPoseque les modalités dyna-
.t 1.,16 déterminations dans la sensation, dans la pensée,dans la subjectivation
-iq,ro
psphique
et politique, communiquent.
Et la rencontreest à ce niveau, dans la mise en
rclation, bords à bords, de séries intensives hétérogèneset de captures réciproques.
É,tendrele concept philosophique aux marièresesthétiquestend vers cette conviction que
. quelque chosed'autre ) peur être gagné : en-deçàdes formes préétabliesde [a représen-
orion. Il s'agitde donner la mesuredu travail de I'expressiondanstoutes sesdimensions,
d'ouvrir un plan nouveau pour l'exercice de la pensée.Une détermination intensive, spa-
dale et temporelle, ffaverse tous les arts er tous les champs de [a pensée: pensée-cinéma,
pensée-musique,pensée-plasdque
-
UESTHÉTIQUEINTENSIVE
ET LESDYNAMISMESSPATIO.TEMPORELS
[a question qui intéresseDeleuzeestla capration de matériaux-forces. Il est nécessaire, Pour
cda" de libérer [a virtualité des variétésspatialeset temporelles de ce qui en préjuge dans
fldée. Quelles dérerminations sedonne-t-on pour penserles rapports enûe les dynamismes
et fénergie, la processualitédes forces,la représentationdes chosesen général ? Dès 1967,
Deleuze introduit
dans o La méthode de dramatisation ,12, dont le contenu sera repris
par la suite dans Dffirence et répétitiort3, Ie principe de dffirenciation, sous le double
u.
rz
Gilles Deleuze,Dffirence et répétition,PUF' 1968,p.284.
Gilles Deleuze, nLa méthodede dramatisation ", op.cit., p. ril-r44'
tt. En particulierdansleschapitresIV et V.
64 PASCALECRITON mouvement spatial et temporel de déterminations dynamiques. La diftrenciation ouacrua- lisation de
64
PASCALECRITON
mouvement spatial et temporel de déterminations dynamiques. La diftrenciation ouacrua-
lisation de cesmouvementsprend en compte, avecla plus grandeexigenceet lesplus grandes
précautions,la façon dont le champ de la représenrarionseo détermine o. La dffirenciation
sejoue au niveau de la formation de I'Idée, en tant qu expérience,selon un constructivisme
matériel immanent que I'on peut considérercomme le fondement desconceprsultérieurs de
ritournelleet de deterritorialisation Deleuzeexposeavecforce le principe de la réciprocité des
dynamismessub-représentatifs,déterminant I'expérienceintensive (individuation), selon un
double mouvement complémentaire de qualification et d'organisation. [æsdynamismestra-
vaillent soustoateslesformeset lesétenduesqualifées dÊ krErésentation.Bien
quils soient
ordinairement recouvertspar lesétendueset lesqualitésconstiruées,o il faut en faire le relevé
dans tous les domaines o14.Leuis mouvements constituent les conditions de la représenta-
tion de tout objet ou état de chose: les qualitésqu il possèdeet l'étendue qu il occupe.
Les dynamismes spatio-temporels propres à chaque milieu intensif acquièrent des
spécificationset desmodesd'extensionparticuliersselonle champ d'individuation. Cepen-
dant, tout systèmeindividuant -
qu il soit d'ordre physique,psychique,esrhétique,poli-
tique - répond à un ensemblede caractéristiques: lesmilieux d'individuation sont agités
de diftrences d'intensités.Monde de bougements,de remuementsencoresourds,aveugles,
sansmémoire, pour dessujets-ébauchesnon encorequalifiésni composés,plutôr patienrs
qu'agents.Ces mouvements,que seul n I'embryon ) peut supporter,sont expression,rap-
Ports intensité/vitesse'diffërences,avantla représentadonet lesconditions de l'expérience.
Les dynamismesspatio-ternporels,en tant que vecteursd'intensité, déterminent desdirec-
tions de développement (embranchements, spécifications)et des phénomènespartitifs
(plissements, étirements)qui répartissentlespoints remarquableset distribuent lessingula-
ritésdansle champsintensif, Un champ intensif d'individuation seconstruirasur desséries
de bordureshétérogènesou disparates.La mise en communication desséries,sousl'action
d'un diftrenciant
(sombre précurseur),induit desphénomènesde coupkgeenrrelesséries,
de résonanceinterne dans le systèmeet de mouuementforcésousforme d'une amplitude qui
débordelessériesde baseelles-mêmesl5.La dffirenciation estactualisation,double mouve-
ment de spécificationet d'organisation. Qu'est-ce qui sejoue ?la qualification d'une espèce
et I'organisationd'une étendue.Ballet dont la chorégraphieest morphogenèse,individua-
tion d'un objet dansun champspatialet temporel,selonsesdetx aspecrscomplémentaires:
qualitéset extension.Espèceset territoire.
14.GillesDeleuze,Dffirence et repétition,op.cit., p. 276.
15.<Le dynamismecomprendalorssaproprepuissancede déterminerl'espaceet le temps,puisqu'il incarne
immédiatementlesrapportsdiftrentiels, les singularitéset les progressivitésimmarr.rri., I I'Idg. , (Gilles
Deleuze,Dffirence et répétition,op.cit., p. z8z).Voir aussio La méthodede dramatisation,, L'Ile dlserteet
dutrestextes,oP.cit., p. ry6.
t & L'inuitation 65 , I Ce résuméun peu aride,caractéristiquedesu modesd'emploi , de la méthode
t
&
L'inuitation
65
,
I
Ce résuméun peu aride,caractéristiquedesu modesd'emploi , de la méthode diÊ
fërentielle,nous placedonc au niveau desdynamismeset desdéterminationsdansla pen-
sée.Deleuzeanalyselesdiverssystèmesd'indiuiduation: esthétique,plastique,musical,litté-
raire, mais aussi scientifique, politique, éthologique, dans lesquelsles déterminations
spario-remporellesde la représenrations'éprouventdansune production spécifique.Il relève
lesstratégies,lescaprures,lesmodesde connexion opéréspar cesdifferentschampsd'indi-
r.iduation.C'est d"oncau niveaude I'effectuationd'un diagrammeintensif que lesdifferents
champs d'individuation esthétiques,politiques, philosophiques,scientifiques,communi-
quenr, sousla représentation,au niveaudesdynamismesl6.Et c'estdansce mouvement et
dans cette région u distincte-obscure ) que Deleuzese tourne vers la musique, posant la
quesrion: quelle estla façon dont la musique affronte le chaos,quel diagrammede déter-
?
minations spario-temporellesmet-elleen placepour libérer ses ( matériaux-forces ,
PENSÉE-MUSIQUE
eu'est-ce qui n estpasencorela musique, mais que seulela musique, danssaspécificité,
:Jussirà emporter ? Que met-elleen relation et comment invente-t-ellesesmoyens'ses
,urils, sesformes ?Ces quesrionssouventrenouveléesindiquent le champ intensif appré'
:c1dé par la problématisationd'un agencementdiagrammatique,capablede produire de
,,uur-.** rypes de réalité.Si lesquestionsdesdynamismesspatio-temporelset desdéter-
::rinationsde la représentationsonr poséesdèsDffirence et répétition,au niveau de la diÊ
:crcnciation et de l'individuarion, la rencontre productive avec le modèle musical se
-()nsrirueau courant desannéesr9|o, dansla rencontreavecFélix Guattari. Le dévelop-
:.cn-renrde la notion d'agencementmachinique prend forme, dansLAnti-(Edipe, avec
.::rcsuccessiond'opérationspartirives (distributionsde la coupure sur le flux continu).
- .rpproched'une hétérogenèsesémiotiqueprécèdeet appelleen quelquesortele nomos
::-.uricaldansune stratégiequi entendsedémarquerdu stfucturalisme.
,, Comment la musiquepeut-ellenous aiderà concevoirlesproductionsd'un dia-
::.inrme spario-temporel?> Le statutdéterminantdesdynamismessPatio-temporelspré-
-::\posela rencontrede Deleuzeavecla musique,sousplusieursaspects.Thaverséepar une
-:.::rcnsiondiagrammarique,la musiqueprocèdeen effetpar spécification (analysedespro-
:-:.r-rés.descomposantesacoustiques),distribution descomposantes (rypologiesde paren-
séries,modes,gammes)et stratificationspartitives (accords,agrégats,polyphonie)tz.
:-
u Lesthétique intensive ou le théâtre desdynamismes ,, Deleuzeet lesécriuains,Lyon, zool'
-,
-':scaleCriton, u Continuum sonoreet schèmesde structuration ,, dansMusique, rationalité,langage.L'har-
:.aleCriton,
.:,.tlttmondeaumatériau,inCahiersdephilosophiedulangage,no3,Paris,LHarmattan,rggS,p.TJ-88.
66 PASCALECRITON C'est un champ opératoire,un dispositif de penséeintégrant la géométrie,la topologie, les
66
PASCALECRITON
C'est un champ opératoire,un dispositif de penséeintégrant la géométrie,la topologie,
les schèmeset les dynamismes spatio-temporels. Lui-même produit de chevauchements
de catégories(physique, psychique,proprioceptive ),le
champ diagrammatique spatio-
temporel de la musique est en communauté avecles opérations de dffirmciation
(spécifv
cation' distribution, couplage,résonanceinterne, produit transversaldesrapports) et leur
cohérence,ou validation perceptuelle.La complémentaritéindissociablede I'aspectquali-
tatif et de l'aspectdistributif (partitif) qui intéresseDeleuzeen rour domaine - celui de
I'agencementdes coordonnéesspatialeset temporellesnécessairespour tout objet de la
représentation - trouve un < site o dans le champ matériel transversalde la musique.
Sansdoute la notion de consistanceet la question de sa mise en æuvre enffetien-
nent-elles un raPPort privilégié avec les couplages, résonancesinternes er transcodages
associésau Processus de la déterritorialisation.De même que lescomposantesde passages,
associéesau chromatisme et au travail des indiscernables. Matériau vibratoire sur lequel
desfonctions non préétablieseffectuent desopérations partitives, la musique fait interve-
nir deslois de grouPageet de répartition polyphonique, qui engagenrles déterminations
spatio-temporellessousleur double aspeff qualitatif et distributif
À ce dffe, la musique
enffedent un rapPort spécifiqueavecle territoire er la façon dont il seconstitue, selonun
marquage dans lequel I'expressifest premier. La musique, dans sacapacitéà produire des
matières d'expression Par (re)groupement de forces, par (ré)organisation de fonctions
(effectuation de l'agencement diagrammatique), travaille à même le chwauchement du
sémiotique et du matériel. Ce chevauchement déclenchequelque chosequi dépassele ter-
ritoire : une autonomisation de l'agencement,une création. La production de matières
d'expressions'accompagnede la production d'outils, de techniquesls.Ancré dansun rap-
port pré-matériel avec le territoire, l'établissementd'un rapport direct matériau/force
prend tout son sensavecla captation de rapports forces du temps/énergie .
Capture
: Deleuze affire le champ musical au niveau opératoire des dynamismes
spatio-temporels. Il extrait desaspectsdu o modèle musical > et les rapporte à deschamps
qui lui sont a priori exogènes,bien qu'ayant toujours une composante diagrammadque
commune. Le modèle des espaceslisseset des espacesstriés,par exemple,vaut comme
diagramme spatio-temporel applicable aux modèles techniques, maritimes, mathéma-
tiques, physiques,socio-politiques.Il participe, danssesopérationsde difftrenciation, de
définition réciproque et de distribution, à la notion d'agencemenrde plans et de strares.
Synthèsede disparatesparticulièrement apte à produire deseffets de la machine (machine
de guerre/machine abstraite), le champ éIargidu n modèle musical , devient, en quelque
sorte' emblématique de I'agencementde déterritorialisation. Le nornosmusical contracre
18.Car s'il oriy a d'histoirequedela perception, [
]
il n y a d'imaginationquedansla techniqueo (, Lartisan
cosmiqueet le phylum machinique,, dansMille pkteaw, p. 4r4, et la relationaffects-percepts,ibid., p. 4zg).
Linaiution 67 et assimilela penséemoléculaire sousson aspectde transcodage.La façon dont les com-
Linaiution
67
et assimilela penséemoléculaire sousson aspectde transcodage.La façon dont les com-
posanresmusicalesdennent, par production transversale,conditionne le o vecteurspécia-
lisé , de déterritorialisation. La musique comme flux de déterritorialisation se cristallise
dansMille plateaux, avecla notion de ritournelle, dansson rapport privilégié avecla déter-
ritorialisation et les devenirs.
En quoi la musique sort-elle renouveléede cette renconffe ? Autour des années
r97o, dans une époque profondément marquée par les tendancesstructuralistes,par les
doxa et les combinatoires exclusives issues de la linguistique
ou de modèles divers,
Deleuze inaugurait un rapport nouveau entre I'expressionet les dispositifs de la pensée.
Mon intérêt pour le chromatisme et le continuum sonore,engagéenffe autresdans mes
sur I'ap-
rencontres avec Gérard Grisey et le mouvement n spectral ,, dans mes ûavatx
proche ultra-chromatique de \Tyschnegradsky et plus tard dans mon écriture, n'a cesséde
ffouver un appui dans la penséen diftrentielle
,.
Faceà la question des dynamismes,Deleuzediagnostiquele bruit desforcessub-
représentatives.Il rencontre,à ce dtre, le plan de consistancede la musique, sesréalitéset
sesagirs. La question de la dffirenciation a partie liée avecune position critique des rela-
tions sonores,explicite chez certains musiciens, de Scriabine à V'yschnegradskyl9, de
Varèseà Grisey,de Nono à Ligeti. Deleuzemontte comment I'expériencede la diftren-
ciation, qu il nomme aussi l'êpreuuedu cltaos,va de pair avec une molécularisation du
matériau20.IJagencement machinique requiert une penséedu continuum en termes de
connexion enrre disparates: elle nécessitela mise en place de dispositifs pour nommer
(capter) de nouveaux rapports diftrentiels
(couplages)et créer de nouveaux ré-enchaîne-
ments (nouvellescontinuités). Les différents aspectsde la molécularisation du matériau,
pressenrisdans les aspirationsde Varèseà sortir du tempérarnent,dans son besoin d'un
nouveau dispositif technologique, dans un u devenir-oiseau , chez Messiaen, dans la
nécessitéd'une coupure diagrammatique chez Boulez, tendent vers la variation d'un
conrinuum intensif. Le champ diagrammatique des relations sonores relève d'un
consrructivisme matériel, de ce que Deleuze nomm e un artisanat cosmique.Il n y a pas de
limite ni d'épuisementde connexion pour desobjets de la représentationqui ne sont Pas
donnés,pour une expériencede la représentationqui seconsdtue comme champ d'indi-
viduation. Les questionspostmodernesde [a fin de I'art, de la philosophie et de I'histoire
n'ont guèred'incidence faceà I'exigencede la transformation continue du sujet deleuzien.
Car il ,iy ^ pas de sujet identifié, mais une constante déterritorialisation du sujet, une
constante épreuve du n milieu ) en rappoft avecles forces et les dynamismes.
19. PascaleCriton, n læ cerveautransfini ,, Chimères,no 27,Paris, 1996.
zo. PascaleCriton, n Continuums
spatio-temporels ,r,Le Continuurn,Paris, Michel de Maule, zoo;.
68 PASCALE CRITON En opérant des ( extractions )) des effectuations diagrammatiques propres à la
68 PASCALE CRITON
En opérant des ( extractions )) des effectuations diagrammatiques propres à la
musique et en les mettant en relation avecles dynamismes pré-matérielset les agence-
ments machiniques,Deleuzesitue la musique dansson rappoft au monde. Il la rend à son
extériorité constitutive. Il restitueson rapport à la représentation,I'agencemenrd'un dis-
positif de penséequi lui estpropre, ainsi que I'engagementd'une énonciation subjective.
Deleuzedonne ainsi un
starur à une pensée-musique.
s*\Nr,*

ÉFr"

Deleuzed.osà d,oset d'e frtt JEAN PIERREFAYE . (ahaque combinaison fragile, c'est une puissancede vie qui
Deleuzed.osà d,oset d'e frtt
JEAN PIERREFAYE
. (ahaque
combinaison fragile, c'est une puissancede vie qui s'affirme. o C'est
maisquel souffle
U l'énigmedeleuzienne.Celledu philosophe usanspoumons ) -
Je penseà sadéfinirion, ou plutôt son portrait de Nietzsche: n grand vivant à-santé
À
son
fragile,. Lui-même cite la descriptionnietzschéenne: u Lartiste, le philosophe
apparition,la naturefit son bond unique, et c'estun bond de joie. ,
S'affecterde joie. Voici les affectsqui expriment le maximum d'affirmation.
Nous voici spinozien,non pasau commencement,dansla substanceunique, mais
au milieu, parcouru par la rencontre desaffections.Ou avecHenry James, u un de ceux
qui ont le plus pénétrédansle devenir-femmede l'écriture ,, colombe aux ailesperdues,
mais dont le corps attend d'être épouséentièrement, fût-ce comme un télégrammechiÊ
fré, là oir o il ne restaitqu'une lumière crue ). Spinozasait que o la mort n'estpasle but
ni la fin )) - mais qu'il s'agit au contraire de passersavie à I'autre. C'est le multiple de
puisque les idéesne sont o rien d'autre ) que
vie qui compre. C'est celaqui est conté -
les narrations mentalesde la nature : notation spinozienneque pourtant Deleuze,à ma
connaissance,n'a pas notée, mais qu il retrouve dans sa description du roman (anglais).
Pour que u la rencontre avecles relations
mine
l'être, le fassebascuier,.
Voici Deleuze face à la grande balanceheideggerienne.Nous savionsque dans la
balance était,d'un côté , placél'être. Mais Ia publication de n l'édition intégrale )' cette
Gesamtausgabevoulueer programméepar son auteur,vient de nous apprendreque, dans
I'autre plateau de la balance,il avait placé,u jaillie de I'expériencede l'être, [
]
l" pensée
uiilhischr
Deleuzeavait d'avance,presqueseul en son temps, esquivéla balance.À un jeune
philosophe qui écrivait une maîtrise où intervenait, à propos de la poésie,ce nom philo-
sophique, il avait seulementfait cette remarque,dans une approbation toute socratique:
nAh, bien ! le druide nazi
>Mais
arrest,il opposaitle et. oLe Et comme extra-être,inter-
être. , Car n le multiple ne cessed'habiter chaquechose,.
JEAN PIERREFAYE Faceà la hautaine < expériencede l'être n qui est tombée heideggeriennemenr dans la
JEAN PIERREFAYE
Faceà la hautaine < expériencede l'être n qui est tombée heideggeriennemenr dans
la première balourdise venue : n la penséede la race o,le Rassegedanke,exactementce que
Nietzsche avait nommé le plump Geschwiitz,le o bavardagebalourd o. Faceà cela, I'indi-
vidu deleuzien ,, n'est nullement I'indivisible, il ne cessede se diviser en changeant de
nature ,1. Au bord de la ftlure fourmillent les ( ffansformations de points ,. Précisionen
supplément, n il faut deviner ce que Nietzscheappe\lenoble: il emprunte le langagedu
physicien de l'énergie,il appellenoblel'énergiecapablede setr*rfor- er >>2.Mai,
pre-
;e
terai attention au terme que les traductions françaisesont renté de traduire par le mot
noble: c'est uornehm.Deleuze I'a aussitôt aperçu : n Cette sorre d,anarchiecouronnée,
cette hiérarchie renverséeo, lorsque la Wrnehmheit estla suprême élégancedessix figures
nietzschéennesdu u tchandala ,
t
]
- o les blasphémareurs,les immoralistes, les
migrants, les artistes,les Juifs, les tsiganesjongleur s ,, : nou.s,insiste-t-il, n nous sommes
lesporte-parole de la vie ,.
Cette dissimulation, Dele:uzelavoit sansdoute comme mise en théâtrepar la dia,
sPorastoi'cienne. J'aperçois une tension, sinon une conffadiction ouverre,dans la proxi-
mité deleuzienne-stoicienne, souventsoulignée,norarnment auprèsde Claire parnet. Car
la distance croissante et finalement le rejet de tout maniement du n signifiant o chez
DeleuzeI'opposeraità ce qui est I'apport et le cæur même de la sourcestoi'cienneà par-
tir de Chrysippe : le sémainonou lexis, o l'air frappé o - distinct du lehton, ,r*ainorne_
non og sémantème: le signifié.
La rupture avec Lacan, QUe Deleuze m'annonce un jour
comme un gai savoir,
entraîne avecelle le surgissement du rhizom
À son tour, celui-ci va dire I'exclusion de
I'arbre chomskyen' conçu par lui comme un arbre généalogique. Peut-être un glissement
latéral ne laissepasplace au clin d'æil qui fait apercevoir n I'arbre o desgrammaires ffans-
formationnelles comme un voyant, par lequel sont perçuesavecacuité les ambiguités. En
ce sens'lesarbrestransformationnels permettent la
respiration parmi lespoisonsambigus
des langages. Je les perçois dans les instants narratifs les plus violents, ceux où l'histoire
clive plus vite que le temps même. Ils permettent de percevoir comment Robespierreest
pris en tenaille dans Thermidor. Ou comment Bonaparte,à son rour, échappede peu à
la mise hors la loi, qui le laissedehorspour trois quarts d'heure durant l.rquels sedéroule
samise en vote, lui exposéà une double interprétation au même moment : à la fois mis
en danger par la Terreur et à son tour accuséde la même façon que Robespierre.
e,r*d
futaud joue Marat, dans le film de Gance, son visagejoue en même remps ferocité et fra-
gilité : Deleuze y trouvait son compre.
I.
G. Deleuze,Dffirence et répétition,Paris, pUF, rg6g,p. 33r.
z.
Ibid., p. 60.
Deleuze dos à dos et dz face 7r Mais la diasporastoicienneestcomme I'analoguedu plan d'immanence deleuzien.
Deleuze dos à dos et dz face
7r
Mais la diasporastoicienneestcomme I'analoguedu plan d'immanence deleuzien.
Elle ressembleà ce temple d'Héraklès à Sélinonte, en Sicile, où les colonnes semblent
avoir été pousséesau sol par une main invisible. Mais telles cescolonnes, orgues hori-
zonrales,sont aussirespiration d'arbres : ceux-ci font respirer les langagespar les gise-
menrsd'ambiguTtésqu ils recèlentet laissentdéceler,et qui font bouger I'histoire, qui font
vaciller les journées et les nuits. Lêtre-pourle-monde deleuzien joue dans ce bougé des
feuillagesnarratifs et descheveluresracinaires.Le pour-monde estune forêt en marche et
cefle-cipeut devenir aussibien danger que sauvegarde,délivrance, projection : un rhi-
zome,et qui jaillit à l'échelle de la taigasibérienneou de la grande forêt amazonienne,
racinesen I'air et respirantes,productricesde sèveet gourmandesd'oxygène,renversantà
chaque instant les donnéesde l'économie animale. Nous respironspar la narration, qui
en chaqueinstant est rapport de I'action, mais qui, en la rapportant, la change.
Le n pur événement, deleuzien?Le concept en est un, jailli du retour narradf, né
d'une rencontre, mais le phantasmeen est un auffe. Et que dire des (
conceptsphantas-
mariques,, donr certainsont envahi la philosophie, à partir de la zone trouble du Reich
monstre, qui partiellement a pris la philosophie en otageet en exigeencore la rançon ?
Nous en discutions longuement au téléphone,danslesannéeset lesmois ultimes où res-
pirer était problème, et où il était difficile de sevoir.
Ici survientLepseudospour lequel Deleuzeemprunte [a définition nietzschéenne:
o la plus haute puissancedu faux o. La joyeusevertu du faux, enluminant la sexualité,est
un bel enseignementde Nietzsche.A contrario,Ie faux envenimé peut travailler sur un
temps long de falsification et d'étouffement. Mais en suivreet en clarifier lesembranche-
menrs, depuisle
rhizome d'Iris jusqu'à l'adansoniatropical et son pain de singe -
5uiv1ç
lesramifications aérienneset souterrainesdesgrandesphantasmatiques,c'estlà une liberté
non leibnizienne : elle changele mouvement des o tourne-broches ,, elle transforme ies
transformations.
Nous commencions, avecDeleuze,à discuter du transformat.
Séanced'enregistrementdu texte de Nietzsche,Le Voyageur,en 1972 : Gilles Deleuze seul et en compagnie de son
Séanced'enregistrementdu texte de Nietzsche,Le Voyageur,en 1972 : Gilles Deleuze seul et en compagnie
de son épouse Fanny.
Commentpeut-onêtred,eleuzien? ARNAUD VILLANI f, ncore de nos jours et surtout dans I'Université française,la
Commentpeut-onêtred,eleuzien?
ARNAUD
VILLANI
f, ncore de nos jours et surtout dans I'Université française,la question : ( Comment
I) p.,tt-on être deleuzien? > sonne comme un étonnement incrédule, celui que mime
malicieusementI'auteur desLenres ?ersanes à destination de ceux qui ont tendanceà se
croire un peu vite le centre du monde.
Sanscomprendre d'abord toutes sespropositions, dont certainesétaient très tech-
niques,j'ai très tôt senti qu'il y avait dans Deleuze une grandepuissance. J'ai commencé
à lui faire confiance parcej'avais lu beaucoupde romans allemandset anglo-américains,
er son analysecoTncidait,par sa fidélité, avecla mienne ou la dépassaitpar son inventi-
vité. Non seulementsesécritssur I'art étaient ce que j'attendais, mais je voyaislesartistes
aurour de moi le lire avecpassion,et me questionner sur lui. Ainsi a débuté une longue
fréquentation de sesouvrages.
Je saisque je peux lui faire confiance. Il lit bien ce qu il cite, il en tire souvent le
meilleur, avecune inégalablehonnêteté.C'est un vérace. Je puis témoigner,à traverstous
mes séjoursdans l'æuvre, que Deleuze iy
a jamais fait passerune ignorance pour un
savoir.Il dit le fond de sapensée,ne joue pasle n sujet supposésavoir ,, il ne fait pasle
coup du mandarin qui dénigre ce qu il n a paslu à seulefin de masquerson ignorance.
La réceptionde Deleuzechezlesintellectuelsfrançaisesttrèsrévélatrice.On a long-
remps fait la distinction entre l'historien de la philosophie, précis,inventif, audacieux mais
en somme estimable,et lephilosophequi aurait gardéde 68 le spontanéismeanarcho-dési-
rant desn Mao-Spontex ) et seseraitlancéavecGuattari
dansdesélucubrations. Je ne suis
passûr que lesFrançaissoientvraiment revenusde cetteévaluationsommairequi, en géné-
ral, n'affecrepas les lecturesdes chercheursd'autres pays. IJne anecdoteentre mille : je
devaisfaire une conférenceà Milan sur Deleuze, alrdébut desannéesr98o. Dans le train,
je m'asseoisdans le compartiment d'une jeune Italienne très absorbéedans sa lecture. Je
relisaisdespassagesdélicatsde Mille plateaux. Je jette un coup d'æil au titre de I'ouvrage
que lisait avecpassionma voisine : c'était LAnti-Gdipe en traduction italienne.
74 ARNAUD VILLANI Deleuze n'est un grand historien (voir LAbécédaire,à la lettre H), que parcequ'il
74 ARNAUD VILLANI
Deleuze n'est un grand historien (voir LAbécédaire,à la lettre H), que parcequ'il
estun grand philosophe. On le comprend lorsqu'on lit sathèsecomplémentaire: Spinoza
et leproblèmede l'expressionLa dizaine de conceptsessentielsqu'il mer, avecquelle intel-
ligence! en exerguedansSpinoza,on ne sait s'il lestransposede cer aureurdanssapropre
rechercheou s'il lesvoit dansSpinozapour lesavoir déjà mis au point pour lui-même. Si,
comme il le dit bien, il n a pu devenir un chercheuren philosophie que par I'incessanre
pratique de son histoire, c'estparceque, dèsle début de son travail d'historien desidées,
il était en possessionde cettedéfinition de la philosophie : n créerdesconceprser rrouver
les problèmes corrélatifs, répudier le niveau de I'interrogation-discussion,. C'esr aussi
pourquoi il a pu proposer deslecturessi neuveset si puissantesde la tradition.
Cette exigence,créer les conceptset trouver les problèmes connexes,ce serait le
fronton du deleuzianisme,s'il s'agissaitd'une n école,r.LAbécédairefait comprendre en
quoi le prêtre comme conceptestlié au problème : ( Lhomme est-il lié par une dette infi-
nie ? > Prenonsle concept de monade, inventé par Leibniz à partir des néo-platoniciens
et de Bruno. À quel problème répond-il I À la possibilitéd'un pliagedesperceptionsdans
l'âme. Il implique dèslors la modification du rapport cartésienenrreclair et distinct, chez
Leibniz, Baumgarten,\Thitehead, Ehrenzweig.
Les conceptsne sont jamais sousla main, o tombés du ciel o. Prendre tels quels
n politique, droite, gauche, partage, communauté, démocratie, capitalisme, droits de
I'homme, État de droit , signifie condamner à nouveau Socrate,abandonner rour désir
de philosophie et céder à la bêtise.Et puisqu'on ne veur pas lui nuire, faire croître son
n désert, de haine et de méchanceté.
SITUATIONDE DELEUZE
Si Deleuzecontinue la philosophie et soutient qu'il n'estpas question de parler de mort
de la philosophie, c'estpârce quil y introduit une coupure essenrielle.Il apparaît alors
comme Ie traî*e fdè le holderlinien.
Deleuzepoursuit la philosophie pour autant qu'il l'interrompr. Cela revient-il au
( pasen arrière , de Heidegger ?Dans le Schrix zurûck intewiennent deux renversemenrs:
le moment platonicien, où plusieursconceptschangent.La philosophie o classique, sui-
vrait alors un chemin homogène,que Heidegger, par la gigantomachieau sujet de l'être,
ferait à nouveau virer, reconduisant la philosophie à la physis.Ce double renversemenr
rendrait uisiblela penséeprésocratique,qui n'était, jusqu alors,qu'une n imagevirtuelle ,,
viséelà oir elle ne pouvait être.
Je suis très circonspectsur cette théorie, d'autanr qu'elle autorise chez Heidegger
un ton vaticinant, trèsgrand seigneur,et de bellesdistorsionsphilologiques, bien inutiles.

---*-*-

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Comment peat-on ê*e deleuzien ? Car le vrai virage,celui qui remet la philosophie en uue
Comment peat-on ê*e deleuzien ?
Car le vrai virage,celui qui remet la philosophie en uue desprésocratiques,c'estcelui de
Schopenhauerrelayé,lorsqu il s'essouffle (milieu de la quatrième partie du Monde), pâr
Nietzsche,qui remplaceson ( La volonté s'affirme puis senie , par un tonitruant : n La
volonté s'affirme puis se réaffirme o. La u représentation ) y est supplantée par la
n volonté >. Et c'estNietzsche qui permet définitivement - en insistant sur le corps et
non seulementsur la finitude - de lire à nouveau les présocratiques,de les remettre en
position de n géantso de I'avenir.
Deleuzeest dans la mouvance nietzschéenne,lestéepar Spinozaet son univocité.
Ce qu il dit sur le désirqui ne manque de rien, ou sur I'inconscient-usine (et non théâtre),
est dansle droit fil de la volonté. Mais il donne une définition de la philosophie comme
métaphysiqueconuète, d.egagéed.el'uniuerselet de toute transcendance,n'aynnt d'objetsque
desmouuernentset néant desconceptsprobhrnatiques, qui fait encore une fois virer la phi-
losophie. Deleuzeestune réfractionde la philosophie, Guattari rt'ayantfait qu épouserce
mouvemenr, rout en le réfractant lui aussipar une
autre culture.
La philosopbie fait alors
un coudetel qu'on n'ena encorejamAis uu, et part en ligne de fuite. Elle s'adjoint un regard
microscopique,et la réservevirtuelle qui lui permet d'aller jusqu à la constitution singu-
lière, conrinue er hétérogène,d'un réel-virtuel qui ne cessede passerdans ce que nous
nommons réel (réel-actuel)et qui n est qu une fatigue, un ralentissementde la pensée.
En ce sens,Deleuzene nous permet passeulement,comme Nietzsche,de revenir
aux présocratiques,mais rend compte ausside Platon : car l'un des fondamentaux de
Deleuze estl'Idzecomme complexeproblématique, où seconstitue le saut d'une singula-
rité à une auffe dansune zone indiscernable,un pli. De ce que la philosophie à partir de
Deleuzesecoude comme jamais, un signetémoigne : que pasun mot n y doive être pris
sansméfiance.Tiavailler sur Deleuzesansavoir présentsà I'esprit tous cesyândamentAux,
c'estenrrer sur un terrain sansraquetteet seplaindre que celane ressemblepasà du ten-
nis. Au nom de cesfondamentaux, si la penséede Deleuze a une ftcondité, c'est parce
qu ellene laisseaucun signifiant en placeet, par I'effet même de ce Dehors qui nous force
à penser,transforme [e langagephilosophique en un chantier toujours ouvert, non au
niveau desseulsmots, mais deschoseset descorps.
LE
) DE LA PHILOSOPHIE
n IEU
Avant d'enrrer danscettequesdon : n Comment peut-on êtredeleuzien?o, où le nje , est
doté d'une ( quantité esthétiqued'universalitél o qui lui confère une n universalitésub-
jective ,, il faut remarquer dans la langue comment des milliers d'annéesse condensent
r. Kant,
Critiquedeh facuhé dejuger S 6 à 8.
76 ARNAUD VILLANI en un mot d'allure simple. On se retrouve avec un o je
76 ARNAUD
VILLANI
en un mot d'allure simple. On se retrouve avec un o je o autobiographique, pathique,
transcendantalet pour finir enté sur le vieil hypokeimenon,un n je > oir se mêlent cent
époqueset qui culmine, dit-on, comme liberté infinie et substantielle.
Mais ce o je o est aussile plus puissantsoutien d'une forme étatique (reproduite à
I'intérieur de chacun), où le pouvoir s'estinstallé si profondément qu'on ne remarque
même plus sa présence.Et voici qu'avecce u je ) comme forme constituéede la philoso-
phie, et avectous lestermesde la politique, de l'art, de la science,que I'on seconrentede
prendre comme n monnaie frappée), sansy voir le problématique, on bloque roure ren-
tative d'accéderà du nouveau,à ce que Deleuzenomme terra incognita: un lieu de vie où
les conceptspuissent avoir une énergie,une intensité, une liberté de jeu, er non la tris-
tessede tout ce que touche le pouvoir.
Il faut savoir aller jusqu au point où le o je o devient n j.r >, et la paidzia, paidia.
Si nous sommessi raidesen philosophie, d'avoir ingurgité tant de u bâtonsde chaise, qui
nous maintiennent dansla rectitude décentede la openséeunique ,, c'esrque nousvivons
et revivons sanscessela compulsion pédagogiqzze.N'oublions pas que le dix-huitième
sièclen'a vécu que pour la pédagogieforcée de I'humanité (Lexressur l'éducationesthé-
tique de I'homme de Schiller, ou Réponseà la question : qu'est-ceque les Lumières ?
de Kant).
Comment s'étonnersi sedéveloppeencoreet toujours, et particulièrement en phi-
losophie, une hyper-morale visant, sinon le n meilleur ) dont nous sommes bien inca-
pables,du moins, le u correct , ? Il serait temps de cesserd'infërioriser les peuplesavec
cette manie pédagogico-réformatricedu missionnaire.
Nous confondons la penséeavecla bienséance.La penséede Deleuzene peur que
faire secabrercelui qui craint le o chahut > du chaos.C'est bien au nom de Iapaideia que
Platon avait éradiquétout ce qui pouvait rappeler le chaos : sophistes,ruse, corps pro-
fond, poikilos ou multiplicité débridée,et le Thop du Philèbe.Nous ne cessonsde réitérer
compulsivementson geste,et de chasserde notre vestedesmiettesdu chaos.Nous ne ces-
sons d'être sérieuxcomme Hegel le Vieux (spoudaiog, nous ne cessonsde transformer
toute paidia (jeu) en paideia (éducation). Respecterla tradition est parfait, ainsi que
remettre en valeur les champsdu passé.Mais il faut aussipouvoir inventer.
La philosophie, depuis vingt-cinq siècles,à la notable exception de Nietzsche,
reproduit une idéologieprofessorale(fabriquer deskalokagathoi),alors qu'elle est avanr
tout une forme d'art et qu elle devrait sesouvenir qu'elle n a ni obligation de résultats,ni
contrat d'ordre moral, ni bienséancedansla penséeà respecter.Lorsquej'ai commencé à
lire Deleuzeet à travailler librement sur lui, et donc à le n devenir o (car on semétamor-
phosesur quelquespoints en celui que I'on ( rencontre ), voyezcomme on changeaprès
avoir Iu L'Homme sanspostéritéde Stifter, Cosmo.ide Gombrowicz, Les Oiseauxde Vesaas,
LArt du bonheurde Powys,Le Requiemde Teresinde Bor), j'ai rencontré immédiatement

-

Comment peut-on êne drleuzien ? 77 une hostilité irraisonnée: on m'associaità celui qu'on disait être
Comment peut-on êne drleuzien ?
77
une hostilité irraisonnée: on m'associaità celui qu'on disait être sophiste,pornographe,
faussaireen écriture, n intelligenceméchante,, bousilleur.
Ainsi, en demandant n Comment peut-on êtredeleuzien? ,, j'ai introduit une
pre-
mière question : n Que devient le je lorsqu il estcoudé dansle systèmede Deleuze? > La
réponseserait: un ( jeu ,. Un bel hommage à Deleuzeseraitde dire qu i[ estune machine
à couder les concepts,à les transformer en o balaisde sabbat,. o Deleuzien , veut dire
assentirà I'accélérationdesparticulesphilosophiques.Dans le deleuzianismequi prend et
donne de [a vitesse,on tâcherad'oublier le n bon mouvement , de la philosophie, d'abord
à ralentir et, pour finir, à oublier, tout simplement, le mouvement.
Bouger dansla penséeveut dire jouer. Non paschoisir un systèmede règles,mais
inventer lesrègles.Mais cejeu estsérieux.I[ estsérieuxd'abord parcequ il estjoyeux. Ne
résistonspasau plaisir de lire Deleuze,et d'y rencontrer son humour (qui fait dansLAbé'
cédairequil ne cessede s'esclaffer).Cette joie toute spinozisteest d'abord assentimentà
l'événemenr,mais surtout au fait que la vie esttrop grandepour nous. Ne pascéderà ce
( rrop grand ,, êue capablede le voir et de le soutenir,c'estlà un héroïsmequotidien, sans
aucune ( posture héroTqueo (comme il est bizarre de voir dans le I would prefer not to de
Bartleby I'image d'une posture héroique !). Lartiste est joyeux parceque ce qui l'écraseet
le tue est ce qui le fait vivre.
Renversement du
renversement copernicien.
Comme
le
dit
LAbécédairez,
l'homme n a quelquefoispas de monde, un animal en a toujours un. Ce qui renversela
proposition de Heideggersur I'animal n pauvreen monde ,. Ce monde, c'estI'objet de la
philosophie deleuziennequi en finit avecles philosophies n faibles >>,ayant perdu tout
objet. Le monde, c'estI'ensembledessignesémis par ceux qui n'ont plus que n la com-
munauré de ceux qui n'ont pas de communauté ) (Jean-LucNancy) : une pierre, un
regard,la fuite d'un animal, un livre.
Le monde, ce sont des singularités lancéesen rythme et de façon indivise vers
d'aurressingularités.Le monde, c'estla differencede potentiel, les ondesde sensationet
les agencementsque rend possiblesle privilège deI'inorganique (le phare chez \foolf).
Mais le monde, c'est aussiI'usageffanscendant des synthèses.Les mouvements font le
monde concret, pasforcément visible, mais qu'il faut rendrevisible et concevable.Inver-
sement,lessurcodagestranscendants (trop de conscience,pasassezd'involontaire) isolent
Iespuissancesde ce qu'ellespeuvent et les empêchent d'inventer des règlespar de nou-
veauxagencements; ils remplacentle réel par une abstractionque nous avonsl'habitude
de nommer réel.
Je résumealors en trois thèsesl'apport de Deleuze à la philosophie : il est le pre-
mier à avoir une vraie philosophie d.el'art congruente aux productions contemporaines ;
78 ARNAUD VILLANI il est le premier à sedonner les moyens pour que la philosophie
78 ARNAUD VILLANI
il est le premier à sedonner les moyens pour que la philosophie soit de part en part une
politique derésistance;iIrenoueavecunep hilosophiedek uieimrnanenteparson consrruc-
tivisme et son empirisme ffanscendantal.
UARTINTRANSITIF
Qu on prenne le problème comme on veut, I'art poseratoujours le problème d'un u rendu
présent ,. Et cette présentation a un effet qui n'est passansaffinité avecla magie et induit
une forme de présencerésistantepar respect. Le phasageoriginel du magico-religieux et
de l'an est évident par son origine, et a été théorisé par Simondon3. Or I'objet comme
transcendant qui apparaît dans le flux de conscienceen même remps que le sujet4, a une
Êcheuse tendance à devenir éuAnescent,ce qui ne fait que renforcer la position du sujet.
C'est Berkeley,oùrleschosesdeviennent idéesqui, à leur tour, sefont chosesréelles,c'est
I'objet technique qui seconfond avecsafonction : on ne voit le marteau que lorsqu il ne
manèle plus, c'estla disparition de I'objet du désir,dansle systèmebaudrillardien5 : I'ob-
jet n estplus désiréque comme simulacre.Et le systèmede cessimulacresfinira par dési-
rer le Sujet, dans un Code u obscène,.
Bref,,la philosophie classiquea encouragécette évanescencede l'objet, en le ren-
dant purement n transitif ), traversablevers du plus vrai. Lart est dès \ors l'intransitif
Devant l'art, on s'arrête.On ne bousculepas. On ne chercherien derrière (Kandinsky,
dansDu spirituel dansl'art, n'est pas du tout adapté, dans son vocabulaire, au génie de sa
peinture, ni à l'intransitif de I'art). C'est par analogieaveccesobjets que le monde peut
sidérer. Idée de < nécessitéintérieure > qui régit l'æuvre, er de logique inrerne, propre à
Klee (n le tableauautonome vivant sansmôtif de nature, d'une existenceplastique entiè-
rement abstraite, [
] l" prépondérancerev€nantau squelettede I'organisme-tableauo)6.
La théorie de I'art deleuzienneconvient à cette idée d'intransitivité. Elle couronne
une tradition qui fait de I'art [a tenue de multiplicités contrastées,parranr de l'harrnonia
grecquepour aller jusqu à la u colonne vertébrale) et au n tenir debout tout seul o de
3. voir le remarquablechapitre 3 de Du moded'existencedzsobjetstechniques.
4. Deleuzele rend trèsclair danssontexte: u Limmanence: une vie,, Philosophie,n" 47, et dansI'Annexeà
l'édition Champs-FlammariondesDialoguesauecCkire Parnet.
5. LEchangesymboliqaeet h mort, Gallimard, ry76. Yoir aussiZe Systèrnedrs objets,Gallimard, ry68; Pour
unecritiquedz l'économiepolitiquedu signe,Gallimard, g7z;
Simulzcresetsirnuktion, Ga[ilée, ryBr.
6. Théoriedel'art modcrne,trad. Pierre-HenriGonthier,DenoëI,r98t, p. ro er rr. Voir aussi: uDe mêmeque
I'homme, le tableaua lui aussiun squelette,desmuscles,une peau.On peut parlerd'une anaromieparticu-
lièredu tableau.Un tableauavecle sujet"homme nu" riest pasà figurerselonI'anatomiehumaine,maisselon
celledu tableau> (note de la pagerr).
Comment peut-on être deleuzien ? 79 HofmannsrhelT.Lart estcequi résistesanséminenEn littérature, le traitement
Comment peut-on être deleuzien ?
79
HofmannsrhelT.Lart estcequi résistesanséminenEn littérature, le traitement syntaxiqueorl-
ginal qui fait o bégayen la langue, et la contrainte faite au langaged'aller jusqu à salimite,
font desgrandesæuvresdesécritso en langueétrangère) ; en peinture, la tâchede n nettoyer
la tablette o, c'esr-à-direde u vider, désencombrer,nettoyerSo les tracesinvisibles qui pro-
viennent de la rumeur,définit la puissancede l'art par la capacitéde résistance.En musique,
les ritournelles prisesdansle mouvement de déterritorialisation du chant de la terre doivent
éviterd'êtrehappéespar elle.I-lartiste,qui voit deschosestrop grandespour lui, selaissetran-
sir par cette sublimité et sait pourtant lui tenir tête en tant quegrand intransitif Lart enfin
ne vaut que comme présencen durableg,, résistantau tempset à la lassitude.
Mais, plus dansle détaillO,on constateque lesélémentspurement constructivistes
dans le paradigme de Bacon (Logique de k sensation)sont des dispositifs intransitifs :
I'u exrracrion , est là pour conjurer le narratif, le u figural ) pour faire pièceau le figura-
tif, le u diagramme ) pour piégerle cliché. Narratifi figuratif, cliché, ce seraito l'image de
I'art o qui empêcheparfaitement de créer,comme Deleuzeévoqueune ( imagede la pen-
sée> qui empêcheparfaitement de penserll.
Mais détnir l'art par I'intransitivité tend à focalisersur la présenceinsistanted'un
objet rerrouvé,une ( bouffte de réel qui nous sauteà la face r. Mais ny a-t-il aussiune
résistanceet même une intransitivité des corps constitués,des idéesarrêtées,des formes
qui ne veulent passelaisserpénétrerpar le mouvement ?Lart passeentre leschoses,vou-
lant figurer I'infigurable du
passage.Les dispositifs artistiquesseront donc une résistance
intransitiue du rnoauementà k résistanceintransigeantede I'immobile. Les trois fondamen-
taux de Bacon, I'armature, la figure et le contour, ne sont passeulementaplat lumineux,
piste,mais surtout n défi
de peindre lesforces, [
corpssans
figure grifte,
]
montage d'un
organes, [
dégagementd'une zoned'indiscernabilité o.
]
Si les figures de Bacon sont comme soumisesau vent d'un chaos qui remonte
comme à seulefin de les faire disparaître,c'est que cesfigures sont la mise en chantier
d'un o corps sansorganes,. Mais un corps sansorganesau sensactaelnest-il pasqu'une
T.Onconsuhera la Lenre du uoyageurà son retour, et l'admirable exemple de Van Gogh.
8. Francis Bacon, Logique dr k sensation,LaDifférence' t. I, P. 57.
9. Au sensoù Cézanne parlait de rendre durable I'impression des impressionnistes (commenté par Deleuze,
par exemple dans LAbécédaire,Y, n Idée ,).
ro. On se reporrera à ce sujet à mon étude n Qu'est-ce qu une logique de la sensation ? ,, Actes de la Société
azuréenne dc Philosophie (année zooz-zoo3).
rr. On norera que l'ouvrage de Philippe Mengue dont on rendra compte plus loin : Deleuze et la question dz
la drmocratir- ne distingue pas entre les deux o images de la pensée , deleuziennes, celle, parfaitement néga-
tive, qui est décrite en plusieurs points dansDffirence et répétition, et celle,parfaitement positive, qui consiste
d"rrc i. plan d'immanence
que la pensée se donne en image pour se penser. Également, le mot question dans
le titre ne signifie malheureusement pas que Mengue pose la question (au sens deleuzien) de la démocratie.
8o ARNAUD VILLANI loque ?Voici où la métaphysiqueet I'empirisme de Deleuze se rejoignent. La métaphy-
8o
ARNAUD VILLANI
loque ?Voici où la métaphysiqueet I'empirisme de Deleuze se rejoignent. La métaphy-
sique donne I'Idée, le problème, le sommet d'un cône comme point de vue en survol de
toutes ses ( sections).
Il lescontient de maniele o diftrentiée
>. Que lessecrionscourent
sur le cône ou les flux sur le corps sansorganessefait à une vitessede chaos.
Mais, si nous voulons que naisseunesensationpovt I'art, un concept pour la phi-
losophie, une fonction pour la science,il va falloir que résisteà ce parcours des flux un
point de rencontre, la constellation dessinéepar deux points irréguliers (capture des
forces).Nous sommesdans les synthèseset leur double usage.Nous relions la métaphy-
sique à I'empirisme, et le virtuel à I'actuel : n diftrenciation
,. Les forces qui iappliquent
au cor?ssanszrganesen le constituant font naître dessensationset des ffictions.
n À l" ren-
contre de I'onde à tel niveau de forcesextérieures,une sensarionapparaît. [
]
L" ligne
gothique élèveà I'intuition sensibledesforcesmécaniquesl2., Les intensitéssecouplent,
et le couplagedesdiftrences dansles champsintensifs assurela sensation.
Mais il aura fallu le corpspuissammentin-organisé(sans organes,ou doté d'organes
transitoireset fuyants, afin que s'exercelapuissancemaximale sansnulle domination - {12n1
av&é que le pouvoir ne sait que stopper) pour mobiliser une figure bloquée en lui donnant
un mouvement trèsrapide. Il s'agit maintenant, aprèsla résistancequi a forcé le n sansrésis-
tance , du flux à fournir une sensation,aprèsI'intransitivité qui a synthétiséce qui n'estque
transitif, qu'une nouvellerésistanceconservele liant: le pli comme cequi ne cessede semou-
voir par onde de résonanceet pourtant dent bon sur saconrinuité d'hétérogènes.
Ici, la solution de Deleuzeestle chaoide,h coupedu chaosoù semarient lesappa-
ritions/disparitions instantanéeset I'actualité encore pleine de virtuel (comme on dit :
n
les yeux pleins de sommeil ou de rêve o) d'une
forme zigzagante,que Deleuze nomme
n
bloc o de devenir.Ce bloc, I'antithèsede ce qui
bloque, esrce qui résisteet pourtanr ne
cessede vibrer (le pommesquede Cézanne,plus importanr que l'idée platonicienne,selon
Lawrence).C'est le continu-hétérogènequi ne laissepasseren lui quel'ondede résonance
des autres plis. Lart libère une fantastique puissancede vie, sa présence ( empêche la
bêtised'être aussigrande qu elle voudrait. [
daire, s.v. ( Résistance,).
]
O"
ne bousculepas un artiste "
(LAbécé-
DELEUZEET LA QUESTION DU POLITIQUE
Ily a réellementdangerd'incompréhension absoluelorsqu'on ne fait pasI'effort de trans-
crire les conceptsdeleuziensen mouvements.Ainsi, on le verra plus loin, un ouvragesur
Deleuzeet la question du politique, s'il n'estpaséclairépar lesconceprsinuariants(chaos,
rz. Logique de Ia smsation, p. 11j.
Comment peut-on être dzleuzien ? 8r viresse,pli, molaire et moléculairevus de manière non dualiste,etc.) qui
Comment peut-on être dzleuzien ?
8r
viresse,pli, molaire et moléculairevus de manière non dualiste,etc.) qui rendent compte
du politiqse deleuzien,nesauraitdispenserde reprendretout le problèmeàzéro. Bien sûr,
la politique mer en relation desindividus, desnormes et deslois dans un ensemblequi a
nom : intefligence rationn elle (togo). À c. premier niveau, visible, i[ existeun dualisme
du réelqu'on peur nom mer macropluriel.Pouvoir et contre-pouvoir, le socialet [e libéral,
la droite et la gauche,nous connaissonsbien tout cela.
Mais aanter lepluralisme, frit-il
démocratique,n'estjAmais encorecomprendre,enczre
moinsexpérimenterle rnultiple.Ainsi, lessujets,dansleur libre conversation,rendent habi-
tablesdesstructurespenséesloin d'eux et sanseux. Intelligence et ruse organisentnotre
quotidien. Mais ceffepremièredistinction du n strié > et du o lisse, relatifsne représente
qu'un u aménagementdu territoire ,, et non un processusde déterritorialisation. Il faut
donc, si I'on veut parler de politique deleuzienne,accéderà un secondniveau.
Ce niveau invisible ajoute la lignede fuite qui met tout en mouvement, I compris
elle-même.Mais si elle sefuit elle-même,c'esten permettant de faire coexisterblocet sin-
gularités.Le o micromultiple , est alors réel, tandis que la variétéde la ruse ou du plura-
lisme n était qu'apparente,reconduisant tout droit aux mauvais pouvoirs du dualisme.
C'est la ligne de fuite qui, en affectant aussibien le molaire que [e moléculaire,en éjecte
tout dualisme.La ligne de fuite ne peut sedistinguer de la construction du b[oc. Aucune
éternité ne surplombe ici laprise en bhc dessingularitésdans le o pli r. C'estlui qui crée
une éterntté d'aiôn.,une fuite en formation, un mouvement d'aller-retour, Passant à la
vitessedu vent. La vitessecomme accélérationfait que les points réellementdistincts
deviennent indiscernables.I1 n y aura de formes données,livréespar I'histoire comme un
rivageest découveft par le retrait de la marée,que lorsque [e processussecalme.Tout se
joue entre le chaos-mort de la fixité, et le chaostrop rapide de I'inarrêtablemobilité.
Louvrage de Philippe Mengue, Deleuzeet la questionde k d.ernocratie,récemment
paru (LHarmattan, zooS),contient I'ambiguité dont on vient de parler,due à une différence
de niveau enffe k politiqur. dont parle Mengue, et lepolitique où setient toujours Deleuze.
Il est évident, par ailleurs,que I'auteur ne donne aucune chanceà Deleuzede dévelopPersa
théorie,puisquejamaisle virtuel, lesldées,la métaphysique,lessynthèses,la diftrence entre
quesrioner inrerrogationne sont travailléscomme début et basede travail.Or, plus encore
que dansI'art, dansle politique deleuzien,Ies fondamentaux dr lecturefonctionnent à plein.
C'est pourquoi le titre Deleuzeet la questionde la démocratie (= de la politique) a déjà sauté
par-dessusla seulequestion qui sepose: o Deleuze etle problèmedu politique r.
Mon souci n'estpasde reprendreen détail cet ouvragepour en montrer lesinsuffi-
sances,les rapidités,les contre-véritésquelquefoisconfondantes. J'en rejette en annexele
bilanl3. Je me conrenre,pour manifestercet espècede dzcakgeconstantentre lescritiques
13.Voir annexe à la fin de ce chapitre.
8z ARNAUD VILLANI dures de Mengue et la réalité du texte deleuzien (comme si Mengue
8z
ARNAUD VILLANI
dures de Mengue et la réalité du texte deleuzien (comme si Mengue ne regardait pas
Deleuze,mais lesprojections de son désir), de signaler dansla note relative àla page 79,
que les termes épaississernent,chute et retornbée,uiscosité,enlisement,censésprouver une
dévalorisationsystémadquedesn organisationssociales), concernenten réalité,si I'on se
réêre aux pagesde Milh pkteaux,les
trois machines abstraites,la guerre, la peinture par
rappoft à la musique, les devenirs. Aucune
allusion aux ( organisations sociales, !
Reprenonsdonc, pour tenter de comprendre,laposition politique de Deleuze.Les
textes spécifiquesse trouvent dans Qu'est-ce que k philosophie ?, chapirre 4 : n Géophilo-
sophie , ; dansPourparlers:n Politique , ; dansLAnti-Gdipe:
o Sauvages,barbares,civi-
lisés o et < Introduction
à [a schizo-analyseo ; dans Mille pkteatrx : <<Tlaité de nomado-
logie : la machine de guerre > et dans LAbécédaire: < Gauche, Résistance>. Mais on ne
nous fera pas croire que I'attitude deleuziennesur le politique ne s'exprimeque dans ces
textes.Lensemblede l'æuvre doit êtrepris en compre, parceque lessynthèsespassives,les
régimesde signes,le virtuel, la résonance,la ligne de fuite, la linguistique comme mor
d'ordre, la triade dessynthèseset celle du territoire, doivent intervenir à chaque instant
pour donner senset consistanceà la position deleuzienne.
Je me contenterai d'abord d'écarter les objections les plus massives,étonnantes
d'incompréhension. Il est évidemment fatx
que Deleuze soit un aristocrate aigri par
l'échecde [a Révolution. On ne laisserapasdire non plus qu il soit un révolutionnaire de
salon, ni que la micropolitique ne soit nulle part une politique, même s'il est sansdoute
vrai quelle est une éthique. La déclarergénialeanticipation de Iapost-modtrnité esruser
d'un concept bien abstrait. On doit même être très inquiet du contresenssur le mineur
d'eleuzien.u La majorité, ce n'estpersonne,la minorité, c'esttout le monde o dit LAbécé-
daire (V o Gauche o). Là où tout le monde s'accordepour y sduer une revendicationdu
rype : < Nous sommestous desIndiens, des Juifs,
desfemmes,desopprimés o, voilà que
Mengue prononce sanssourciller I'incroyable : le mineur, c'estl'élite prétentieused'une
avant-gardeintellectuelle! Ce qui lui permet absurdemenrde demanderà Deleuzeun peu
plus de solidarité (p. ll) ! On peut sérieusementse demander si Mengu e a lu le Château
de Kafka, avec la chambre-terrier de Pepi, ou la fin de Berlin Alexanderplatz de Doblin,
que cite avecenthousiasmeDeleuze ; s'il a pris au sérieuxla n communeuté de ceux qui
n'ont pas de communauté >>de Nancy, ou la ( communication négative , de Kierkegaard.
À toutes cessortesdefantasmesplaquéssur Deleuze, onpeur opposerla définition
d'o être de gauche , dans LAbécédaire: avotr une perceprion qui commence par le plus
lointain, où les genssouffrent. La démocratie n'est pas critiquée par Deleuzeparce qu'il
serait un aristocrate cryptique. Ce n'est pas qu elle en fassetrop, c'estqu'elle n'en fait pas
assez,et ne s'estpasdédouanéede collusions,de compromissionsbien douteuses.Peut-on
contestercetteaffirmation de Deleuze?Il n estpasdéçu de la démocratie,mais de ce que
nous en avonsfait. Est-ceassezclair ? Bien sûr, la Démocratie, la Raison occidentale,les
Comrnentpeut-on êne dzleuzien ? 81 Droits de I'homme, la libre conversationconsensuellede Habermas sont un n
Comrnentpeut-on êne dzleuzien ?
81
Droits de I'homme, la libre conversationconsensuellede Habermas sont un n moindre
mal ,. Mais I'æil aigu, I'exigenceéthique de Deleuze (et plût au ciel que tout [e monde
ait eu cerreexigence: on aurait laissépassermoins de totalitarismeset cautionné moins
de pillageser de mauvaispartagesdes richessesdu monde !) demandent autre chose,de
plus concret. Deleuze demande n encore un effort Dpour être démocrate,par précision.
Deleuzen a pas cesséde penserdes multiplicités, desmasses,des meutes,despeuples.Il
parleet pense / our (non à k pkce de maîsdeuant)nI'opprimé, le bâtard,I'inftrieur, l'anar-
chique, le nomade, irrémédiablement mineur , (QPh, p. roi). Mais n est-il pas évident
que [a démocratie (Tocqueville le pressentait déjàr|) est n liée et comPromise avecles États
dictatoriaux o ?o Quelle sociale-démocratien'a pasdonné ordre de tirer quand la misère
sorr de son territoire ?> (QPh, p. roz et ro3). n Il n y a pasd'État démocratiquequi ne soit
compromis jusqu au cæur dans cette fabrication de [a misèrehumainel5. ,
Parai[eurs, et, hélas,nul ne peut le contester lesn démocratieslibéralesavancéeso
sont prisesdans n I'isomorphie du marché mondial ,, (ibid.), ce qui ne veut pas dire que
[a démocrarie< vaille ) pour un régime totalitaire, loin de là, mais que I'un et I'autre se
laissentsaisirpar un mouvement plus puissant,d'inspiration capitaliste.Cette faible résis-
rance de la démocratie aux pouuoirs (c'est-à-direà I'impuissance,à la confiscation des
puissances)du capitalismeestI'essentielleraisonpour laquelleDeleuzela critique, en tant
que politique ( molle o, qui ne définit pasclairement sesconcepts,sesamis, sesrivaux.
Les fondements de la démouatie ne se laissent plus penser, ils ne sont pas des
conceprsmais de simples væux accompagnésd'une abjectebonne conscience.Mengue
reprocheà Deleuzede prétendreque lesdroits de l'homme sont n complaisantso, tartuÊ
fiers.Voici ce que dit Deleuze:
Lesdroits de I'homme ne nous feront pasbénir le capitalisme.Et il faut beaucoup
d'innocenceou de rouerie à une philosophie de la communication qui prétend res-
raurer la sociétédesamis ou même dessages,en formant une opinion universelle
comme ( consensus, capablede moraliserles nations, les États et le marché16.
14.Voir De k democratieenAmérique,Il, chap. 6 : n Je vois une foule innombrable d'hommes semblableset
égau qui tournenr sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs. Chacun d'eux,
retiré à l'écarr, est comme étranger à la destinéede tous les autres
Au-dessusde ceuxlà s'élèveun pouvoir
Il ne cherche quà les fixer irrévocablement dans
immense
absolu, détaillé, régulier,
prévoyant
et doux
I'enfance. ,
ry. Pourparlen, Éditiont de Minuit, r99o, chap u Politique ,r, p. ziJ.Inutile de répéter que la démocratie est
le moins mauvais des régimes. Ce qui ne veut pas dire qu'il faille cesserde chercher du nouveau pour qu elle
rende justice à tous.
16. Qu'est-ce que kpbilosophie
i, p. ro3. Deleuze renvoie à un article de Michel
Butel,
dans LAuneJournal
no ro, mars r99r, p. zr-zj. On ne peut éviter de remarquer à quel point cette citation vise la philosophie de
Habermas.
84 ARNAUD VILLANI Cela signifie-t-il de I'anti-démocratisme ? Je suispersuadéque c'estI'inverse,qu'il
84 ARNAUD VILLANI
Cela signifie-t-il de I'anti-démocratisme ? Je suispersuadéque c'estI'inverse,qu'il
dy ^pas plus vrai démocrateque Deleure. À moins que Mengue ne soit de ceux qui esti-
ment qu'il y a desmots intouchables,et que critiquer pour faire avancerestsacrilège?
Tiavaillons sur la conversationpolitique, et sur les droits de I'homme. Le propre
d'une
conversation, parce qu'elle ne susciteque des intenogations et ne pose pas de ques-
tions, c'estde travailler comme les interlocuteurs de Socrate: tout le monde croit savoir
ce que veut dire Ia piété,la justice, chacuny va de sadéfinition. Ou plutôt, chacun parle,
et contesteet critique à partir de sapropre définition. Te[ estle destin pitoyable de n la ,
politique, de ne jamais réfléchir sur sesfondements.o On ne parle pasde la même chose,
c'estcomme si on ne parlait pasla même langue " (LAbécédaire, s.v.n Gauche o).Mengue
traduit cette évidencepar un syllogismeparfaitement fatx : o Il n aime pasla discussion
et comme le dialogue est ce qui s'opposeà la violence, Deleuze est donc un homme de
violence, un guercierde type aristocratique,CQFD. )
Selon Deleuze,toutesles rumeurs, toutes lesaffectionspermettant de seprétendre
détenteursuniques du n privilège du cæur ), toutes les tartufferiess'abritent dans la dis-
cussionpolitique :
La parole, la communication, sont pourries, entièrement pénétréespar I'argent,
non par accident mais par nature. I[ faut un détournement de la parole. Créer a
toujours été autre chose que communiquer. Limportant, ce sera de créer des
uacuolesde non-communication, desinterrupteurs, por$ échapper au contrôlel7.
Nouvelle intervention de I'idée de résistance.Mus qui peut demander à une classepoli-
tique de définir tous les conceptsqui lui permettent d'agir ? Personne,cat ce serairune
tâche infinie. C'est pourquoi le philosophea cettetâche de penser les problèmes et les
concepts.Lennui, c'estque la critique aberrantede Mengue a de quoi découragerroute
tentative en ce sens.Et si I'on peut quelquefois désespéreren France de n parler poli-
tique ,, à raison de toutes les confusions que des décenniesde mensongeset de propa-
gandey ont sédimentées,un livre comme celui de Mengue décourageraitpresquede vou-
loir repenserla politique.
Le philosophe, s'il reprend courageet veut répondre à sa fonction, ne peur que
Penser à nouueaux frais lesconceptsdu politique, c'est-à-direles créer, en-dehors de la poli-
tique. Ce qui demandedu temps, un retrait, une non-conductivité pour lesvoix de toutes
les sirènesde la mode. Et qu'on n aille pas dire en vrac (Mengue, op. cit. p. 43, oubliant
que ( le concept est une singularité ,) que Deleuzeméprise o l'établi, le convenu, le bon
sens, la tradition, le débat public, I'information et la communication ,, parce qu'il
convient d'abord de savoirquek conceptssecachentsouscestermes.
t7. Pourparlers,loc. cit., p.238.
Comment peut-on être dzleuzien ? 85 Le bon sensestcité danslesélémentsde n I'image de la pensée
Comment peut-on être dzleuzien ?
85
Le bon sensestcité danslesélémentsde n I'image de la pensée o qui empêchentde
penser.Mais ce bon sensest celui de l'évidence qui, chez Hegel, constituait le o bien
connu , qui, en tant que bien connu, n est mal connu ,. En revanche,combien de fois,
dans son æuvre écrite ou dans LAbécédaire,Deleuze n'emploie-t-il pas I'expression:
n Mais c'esrrrèssimple ! ) ?Il veut dire que le concept est la plus conmètedeschoses,car
c'esrune machine, construite. De même, jamais Deleuzene songeraità rejeterle n débat,
s'il abritait la <rivalité, libre desGrecs,cet ( accorddiscordant ))que Mengue revendique,
mais qui est aussile væu deleuzien,cet assautconstant de prétendants,qui définit leur
amitié. On voit qu on aurait pu économisertout ce faux procèssi I'on avait pris la peine
de définir lesconcepts,Au sensoù Deleuzelesentend:
Ceux qui critiquent sanscréer [
]
sont la plaie de la philosophie. Ils sont animés
par le ressentiment. [
]
La philosophie a horreur des discussions.Elle a toujours
autre choseà faire. Le débat lui est insupportable, non parce qu elle est trop sirre
d'elle : au contraire, ce sont sesincertitudes qui I'entraînent dans d'autres voies
plus solitairesl8.
Comme on le comprend !
Voyons-lepour finir sur le casdesdroits de I'homme. Là encore,utilisons la forme
parlée de LAbécédaire (s.v.n Gauche u), d'autant que Deleuze s'exprime à cæur ouvert,
sansaucunecensure.La( penséemolle, d'une u période pauvre o privilégie I'abstrait,car
l'absnait ne résistepas. Il suffit d'être un peu doué pour la rhétorique. Deleuze rappelle
que le désir nest jamais désir d'un objet ou d'un sujet, mais d'une situation Si I'on se
trouve toujours dansdessituations,descAs,lesdroits en généralne sont que desn grands
signifiants ,, ceux-làauxquelsStirner tordait le cou comme fantômes.
Ainsi, Deleuze, loin de négliger les problèmes politiques, les rend possibles.Il
oppose,au respectdes droits de I'homme comme væu hypocrite (on a vu comment le
brandissementdesdroits de I'homme au Kosovo ou en Chine a été suivi d'effets ! Faut-il
rappeler le texte de Hegel sur le n valet de chambre de la moralité , ?), n I'invention de
jurisprudencespour faire cesserdessituations insupportables>. Le problème est de déli-
miter desterritoires parjurisprudenceinternationale, au cas Par cas.Loin d'être idéaliste,
comme le prétend Mengue, Deleuzeestle dernier desempiristesanglais (le droit anglais
est de jurisprudence, tandis que le droit romain-françaisestde principes).
Quant à la fameusetrouvaille menguiennedu n plan d'immanence doxique o, c'est
on mons*e logique.La micropolitique deleuzienneest bien une politique (comme l'est
d'ailleurs son esthétique)parcequ un plan d'immanence est un u réel ), et que les mou-
vementsqui s'y produisent sont lesmatricesuiuesde I'actuel.Il ne peut donc y avoir dans
18. Qn'est-ce que la philosophie ?, p. 33.
86 ARNAUD VILLAN] le plan d'immanence qu'intensités,flux, désir,rencontres,ondes et résonancesde sensa-
86 ARNAUD VILLAN]
le
plan d'immanence qu'intensités,flux, désir,rencontres,ondes et résonancesde sensa-
tions, voisinageset vitesses.Tout à I'inverse,le doxique appartient à I'actuel,mais c'estun
actuel flou et mort qui ne possèdeaucun mouvement libre, prend des à-peu-prèspour
consensus,fixe et verrouille, surveilleet dénonce,obéit aux mots d'ordre et les répercute
dans une irresponsabilitétotale, s'autoriseune gargarisationd'à-peu-prèsqui prend une
absencede conceptspour le couraged'une penséeneuve.
On ne sauraitdansle doxique repérerd'agencements,parcequ'un agencementest
concret, on Peut détailler sescomposantset son mode de composition. Ce n'estpasparce
que le doxique est un entrecroisement d'opinions diverses,multiples, n pluralisres ,,
comme dit Mengue, qui baptiseune difficulté au lieu de la traiter, que s'y manifestefor-
cément de la dffirence. La répétition y est ( nue ) et non < vêtue ,19. Le plan d'imma-
nencedoxique, ce n'estmême pasun concept groscomme une dent creuse,comme peu-
vent l'être les droits de I'homme, c'est le mélange d'un concept (plan de vitesseou
d'immanence) et d'une absencede concept (plan ralenti ou rranscendant). Or il est
clair que cesdeux plans serejoignent, mais pasconfusémenter en gros.Au contraire, il y
a insertion sur dzspoints précis de I'un dans I'aurre, er c'est cela qui, dans le virtuel,
découpe un o réel o vivable. Le détail de cespoints, voilà ce qu'il nous aurait plu de lire
chezMengue.
o Croire au monde, dit Deleuze dansPourparlers,c'esr susciterdes événements,
même Petits, qui échappent au contrôle ou font naître de nouveaux espaces-remps)
Ainsi seraitconjurée la terrible répressionsofizoqui répond à la collusion, dans
@.rlù.
I'idée démocratique,sanctifiéeavecson lien constitutif à la Raison,du mieuxpropre à une
idéologie pédagogiqueet du profit dans le ressassemenrde litanies autosarisfaites2l.La
colèrede Deleuzes'explique:
En philosophie, on revient aux valeurséternelles,à I'idée de I'intellectuel gardien
des valeurs éternelles. [
]
Aujourd'hui,
ce sonr les droits de I'homme qui font
fonction de valeurséternelles.C'est l'État de droit er aurresnorions, dont tout le
monde sait qu'ellessont très abstraites.Et c'estau nom de ça que roure penséeest
19. Selon une distinction de Carlyle dans le Sartor resurtus,reprise par Deleuze dansDiffirence et répétition.
zo. Deleuze a raison de noter le caractère terriblement répressif du capitalism e (LAnti-Gdipr- p. r8o, z9z, 3rz,
4ot, 4o1). Qu on songe à la façon dont les tests d'aptitude
s'insinuent à l'école dès la maternelle, ou au suiui
dont
chaque citoyen est l'objet pour une médecine de plus en plus prorecrrice, c'est-à-dire rentable. La
farouche opposition
de Mengue à cette idée signifie-t-elle seulement sa naTveté?
zI. Quelle ironie inaperçue et qui se retourne contre lui, dans la citation que fait Mengue de Hegel, op. cit.,
p. r88 : n La critique négative se tient avec hauteur et un grand air au-dessusde la chose sansy avoir pénétré,
c'est-à-diresansI'avoir saisieelle-même, ce qu'il y a de positif en elle. [
]
Elle sedonne desairs pour
sepava-
ner, s'il s'y ajoute de bonnes intentions pour le bien généralet les apparencesd'un bon cæur ) (Introduction
desLeçonssur h philosophie de l'histoire, trad. Gibelin, Vrin, p.Jù.
Comment peut-on être dzbuzien ? 87 stoppée,que roures les analysesen termes de mouvements sont bloquées!
Comment peut-on être dzbuzien ?
87
stoppée,que roures les analysesen termes de mouvements sont bloquées! Pour-
tant, si les oppressionssont si terribles, c'estparcequ'ellesempêchent les mouve-
ments, et non parcequ ellesoffensentl'éternel22.
Cette réponsepar avanceà Mengue implique que la micropolitique ne Peut êtrecomprise
d'emblée.Il faut en accepterlesprincipes :
r)
refuserI'abstraction ;
z)
refuserla u grosse, vision, entrer dansle micrologigue ;
sedétacherde I'anthropocentrismeprovidentiel, de la subjectivité,du n salepetit
3)
secret, deshistoiresindividuelles ;
4) poser des questionsproblématiques et inventer les conceptsqui leur convien-
nenr. Alors, on pourra voir que la micropolitique n'est pas ( que petitement politique ,
(p. 16o). Ne perdons pas l'avantagede I'herbe, du mineur, de l'imperceptible! Ne gas-
pillons pas, arc-bouréssur despositions rétrogrades,le progrèsde la forme nonproposi-
tionnelle du concept < où s'anéantissentla communication, l'échange,le consensuset
I'opinion ,23. Deleuzene veut pasparler mais faire. Pasdiscuter mais devenir.
Car la philosophie de Deleuzesaisitle capital et le retourne contre lui-même. Par
là, elle atteint à la forme non propositionnelle qui refusela sociabilité habermassienne,
u nourrie de conversationdémocratique occidentd,e24r. (Jtopie au senspropre. Le plan
d'immanence ne restepas sanseffet, comme le croit Mengue. Il se o connecte avec le
milieu relatif présent,surtout avecles forcesétouffeesdansce milieu25,.
Dire que la révolution est utopie d'immanence n'est pas dire que c'est un rêve,
quelque chose qui ne réalise pas ou qui ne se réalise qu'en se trahissant. Au
contraire, c'estposerla révolution comme plan d'immanence, mouvement infini,
survol absolu,mais en tant que cestraits seconnectentavecce qu'il y a de réel,ici
et maintenanr, dans la lutte contre le capitalisme,et relancentde nouvellesluttes
chaquefois que la précédenteesttrahie. Le mot d'utopiedésignedonc cetteconjonc-
tion de k philosophieou du conceptauecle milieuprésent: philosophie politique26.
zz Pourparlers,p. t66.
27. Qu'est-ce quelaphilosophie?,p. gr.
24.Ibid.
25.Le nowherede Butler (contenudansle titre desonlivre Erewhon)selit aussinow-ltere,ici-maintenant (voir
Qu'est-ce quelaphilosophie?,p. g6).
26. Qu'est-ce quek philosopbie?,p. 96. Ce texterépondparfaitementà touteslesaccusationsde n révolution
de salon, et dit bienqueDeleuze,jusquà la fin, n'apasdésespérédela révolution,carla révolutionestins-
crite micrologiquementdanschacunde nosdevenirs - çhs5s5ou Personnes.
88 ARNAUD VILLANI MANIFESTEPOURUNE PHILOSOPHIEDE LA VIE Kierkegaard disait : o LIn crieur de I'intériorité
88 ARNAUD VILLANI
MANIFESTEPOURUNE PHILOSOPHIEDE LA VIE
Kierkegaard disait : o LIn crieur de I'intériorité est une étrange chose27.o Qu on ne s'ar-
tende pas à voir les thèsesdeleuziennesexposéessur la place publique : beaucoup d.
temps estnécessaire,une acceptationconfiante desfondamenraux.Ensuite, il estloisible,
ayant démonté la machine deleuzienne, de la critiquer, si elle le mérite, pour le bénéfice
de tous.
Si j'avaisà répondre en une phraseà la question : o Comment peut-on être deleu-
zien ? ,, je répondraissanshésiter : par passion,parceque c'estun desseulsphilosophes
qui aime tant la vie qu il I'a glisséederrièretous sesmots. Comme lui, j'aime la vie comme
ensembledesprocessusqui s'opposentà la mort28, mais qui ne manquent pasà I'inorga-
nique. La uie estrésistance.Et nous sommes responsablesd'elle dans chacun de nos gesres.
Elle résistedans I'art : o Il n'y a pas d'art de la mort. [
]
llartiste libère une vie
impersonnelle,pas sa vie29.> < Penser,c'estêtre à l'écoute de la vie. [
]
C'est abject, le
bon vivant ! Mais les grands vivants ! Voir la vie, c'est être traversépar elle : la vie dans
toute sapuissance,sabeautéo, dit Deleuzeà I'article n Maladie >de LAbécédaire.On avu
comme Deleuze était à l'écoute des écrivains de la vie, les Miller, Lawrence, Beckett,
Kerouac, Fitzgerald, Faulkner :
Ils ont vu quelque chosede trop grand pour eux, et ça les brise : desperceptsà la
limite du soutenableet desconceptsà la limite du pensabl
[
]
La grandephilo-
sophie et la grandelittérature témoignenr pour [a vie30.
I-In concept, Ça fend le crâne, un percept, ça.tord les nerfs. Les affectssont des
devenirsqui débordent, excèdentles forcesde.celui par lesquelsils passent3l.
On écrit parceque quelque chosede la vie passeen vous. On écrit pour lavie3z.
Il n est pasun de nous qui ne soit coupabled'un crime : celui, énorme, de ne pas
vivre pleinement la vie33.
27.
Post+criptum aax rniettesphilosophiques, < Thèses possibles et réelles de Lessing u.
28.
Cette définition n'est plus de mise, voir le travail de Pierre-Antoine Miquel.
29.
LAbécédaire, s.v. o Résistance o.
Ibid., s.v. o Littérature D.
3o.
y.
Ibid., s.v.u Idée u.
Ibid.,
72.
s.v., o Enfance o. Voir aussi < Boisson o : n Boire aide à percevoir quelque chose de trop puissant dans
le vie, qu'ils sont les seuls à apercevoir > (à propos de Fitzgerald, Lowry).
Millec
37.Henry
Sexus, cité dans LAnti-CEdipe, É,ditions de Minuit,
1972,p. 4oo
Comment peut-on être dzbazien ? 89 Elle résistedansla politique, contre toutes les régressionsqui veulent nous
Comment peut-on être dzbazien ?
89
Elle résistedansla politique, contre toutes les régressionsqui veulent nous redon-
ner du sujet et encoredu sujet, de I'objet dominé, du pouvoir, du meilleur et du profit,
et combien d'autosatisfaction,au nom de la Raison, qui a bon dos. La vie, comprenons-
le, n'est pasma pedte vie de sujet, maisune uie:
La vie de I'individu a fait placeà unevie impersonnellequi dégageun Pur événe-
ment libéré desaccidentsde la vie intérieure (sujet) et de la vie extérieure (objet).
Vie de pure immanence, au-delàdu bien et du mal : seulle sujet qui l'incarnait la
rendait bonne ou mauvaise.Vie immanente, emportant les événementsou singu-
larités qui ne font que s'actualiserdansles sujetset les objets3a.
Je voudrais martelerdesmots
trèsnets,pour dire que si, au début de mon aventurede lec-
rure, j'ai souvenrétédéboussolépar Deleuzeau point de me demandermoi aussi: o Com-
né dansun siècleoùr
ment peur-on êtredeleuzien? r, aujourd'hui je me senshonoré d'être
I'on peut êtredeleuzien.Être n deleuzien>représentefinalement pour moi un <signed'in-
telligence,, selonla formule de Janicaud, adresséaux objectileset aux surjetsqui gravitent
autour de Deleuze,à sesthèmes,son sryleou samanière,sesconcepts,bref, au n brouillard
qu il fait enrrer dans la pièce , de votre vie lorsqu il écrit, parle, Pense.Je souhaiterais,
même s'il faut polémiquer pour faire respecterun minimum d'honnêtetédansla lectureet
la restitution de ce qu'il a voulu dire, que de nombreux hommes et femmes,philosophes
er non philosophes,deviennent deleuziens,par milliers, peut-être comme Ie disait Fou-
cault, un siècleenrier.La vie seraitmoins agressive,I'air plus respirable.
J'ai fini par comprendre, et celame d.epasse,me fend le crâneet me tord lesne$, cela
esttrop fort pour moi et me donne à la fois Îagilité
et une fantastique enuiede uiure,,que la
vie sur terre n'estpasseulementcellede I'homme, maisla vie du tableauqui otient debout
tout seul,, la vie d'une musique qui devient oiseaupendant que I'oiseaudevient couleur,
mais la vie de I'orchidée entourée de sestélé-organesles guêpes,la vie du poète et du
peintre devenusimperceptibles,la vie de I'herbe autant que cellede I'arbre,la vie du livre
qui changenorre regard,la vie de nos métamorphosesanimales,végétaleset minérales.
Et cette puissantevie, organique et inorganique, ce qui la menace,c'est,non pas
le sujet singulier, toujours anomal, acéphaleet en fragments, mais le mythedu sujet ration-
nel, avecsesidéessi abstraites,sasancdfication du progrèssanslimites, le sentiment que
I'univers est fait pour augmenter son confort, tandis que, jour aprèsjour, idée abstraite
aprèsidée abstraite,tartufferie aprèstartufferie, semultiplient les génocides,Iesfamines,
er que seperd la rerre,la déterritorialisée.Un jour, nos propositions floueset nos conver-
sarionsbien nourries laisserontla terre sur le carreau.On dira à bon droit : o La terre ne
34. o IJimmanence: unevie , dansPhilosophie,no 47, reprisdansDeux régimesdz fous, Éditiont de Minuit,
zoo3,p.159.
9o ARNAUD VILLANI se meut plus. o Lhomme, le dernier des derniers, ne comprendra même
9o
ARNAUD VILLANI
se meut plus. o Lhomme, le dernier des derniers, ne comprendra même pas celui qui,
hagard,annoncera: rrLaterreestmorte, lavie estmorte., Toute déterritorialisationdès
lors minéralisée,toute ligne de fuite bouchée,toure u honte d'être un homme n bue.
Les ressourcesinfinies de I'herbe, voilà qui suffirait à expliquer commenr er pour-
quoi je peux et veux être deleuzien.
ANNEXE
Note sur I'ouvrage de Philippe Mengue, Deleuzeet k questionde la démocratie
(LHarmattan, zoo3).
Contresens
P. 25,n Deleuze annonce que la philosophie est moderne quand elle est anti-métaphy-
sique ,, à opposer à la parole même de Deleuze i << Je me senspur métaphysicien. ,
Contresensde lectur€,p. 43, où il estclair qu il estregrettableque la psychiatriematérielle
ne puisseéviter d'être n eschatologique,, alors que Mengue crédite Deleuze de ce souci
eschatologique(voir aussip.19ù.P.37,1a o lutte de la penséeconrrele chaosr, qui ne
précisepas que le concept est obtdnu, non par lutte, mais par coupe du chaos.P. 4r, le
contresensruineux sui mineur, minorité, entenduscomme s'il s'agissaitd'élites(voir aussi
P. 56).P. 4r,la micropolitique devient une tyrannie du Logos,une mégalomanie,Deleuze
et Foucault réivententle philosophe-roi platonicien (même erreur p. ror). P. 46, reproche
âit à Deleuzede vouloir fonder, alors que tout le monde connaît son mor de Dffirence
et répétitiqn: n effonder,. P.j6, < la penséereçoit samission de la volonté ,. P. 47, erreurs
de graphie sur Un-Tout qui disent exactementle
de ce que veur dire Deleuze.
çontraire
P.6o, n I'immanence accordeun primat aux carégoriesd'unité, de continuité, de totalité ,
là où Deleuze, dèsDffirence et répétition,parle d'unité faillée, de continuité hétérogène,
de totalité en fragments.P 9r, o il existeun antagonismeuniverselqui ne permeffrajamais
aucune conciliation entre le molaire et le moléculaire > et Deleuze: <<Les machinesabs-
traites de stratification, de consistance,et axiomatiques,entrecroisentleur type et leur
exercice. [
]
De cestrois lignes nous ne pouvons dire que I'une soit mauvaiseet l'autre
bonne , (MP 277 et 6+o).P.97, n lesdevenirssont desaffectssubjectifs>!P ro8, surMP
P. t8o, Deleuzeprécisebien que I'isomorphie desÉtats ne signifie pasqu'ils sevalenr, ce
que Mengue sembleoublier. Toute la pager4t estpure incompréhension : Deleuzen'a pas
variésur le fond de sa doctrine politique. P.ry7,I'ignominie despossibilitésde vie (au
sensnietzschéen)est transforméeen < ignominie des conditions d'existence,. P.r98, le
corPssansorganescompris comme vide (et non plein !). P. ry9,1e chaostransformé,selon
la bonne habitude des philosophes, en béance, alors que chez Deleuze il est uitesse
d'apparition/abolition. P zoo, Deleuzeconfondu, aprèsranr de misesau point de sapart,
Comrnentpeat-on êne dzleuzien ? 9r avecle spontanéismeer les anarcho-désirants. P.zoy, Deleuze est crédité
Comrnentpeat-on êne dzleuzien ?
9r
avecle spontanéismeer les anarcho-désirants. P.zoy, Deleuze est crédité d'une ( croyance
indéracinable en l'historicisrr€ ), alors que Mengue lui-même a fait droit à la distincdon
entre devenir et histoire.
Contradictions
p. 3o, labatailleesressenrielleetlephilosopheguerrier,p. j7 onparledebataille-guérilla,
p. 4o, on cite Deleuze : o Le philosophe mène une guerre sansbataille, une guérilla u.
P. 6o, I'immanence implique totalité, p. Tr i <<Ne I'oublions pas, une penséedes dift-
rencesrécusetoute forme de totalisation. n Le théorème I est directement contradictoire
avecle théorème II.
l
Attaquesinjurieuses
Deleuze apfaraît mégalomaniaque, prétentietx, élitaire, aristocratique," dédaigneux,
méchant, hautain, retardataire, malveillant, hostile. On relève ( nous ne pouvons que sou-
rire >, n plaisanteriede carabin'r, n ,o.rii.n à un clown o (à propos du soutien de Deleuze
I[ resteun bouÊ
à la candidature de Coluche à la présidencede la République, b. 8ù.o
fon, condamné à la révolutiôn de salon, inteilectuel réactifi,dernier deshommeé, celui qui
nie pour nier o
pris > (p::/l2).
(p. r+o). Il a des u bouftes paranoidet , (p. r5z). Delelrze <<n'a rien com-
Et I'ignoble assimilation entre le nomadisme et n les inhumains déplace-
menrs forcés de popularion >, I'infâ.me suggestionselon laquelle déterritorialisation et
fascismeseraientproches (p. 16r et u8), enfin la belle envoléesur'( le bavardage,le jeu
futile, la supercherie,la boursouflure, la prétention, la rhétorique de tous cesdiscoursde
)
la révolution o (p. tol).
Nai:uetës
Menguereprocheà Deleuzede ne pasévoquerle socialcommepuissanced'enrichir,de
ou de créerde nouveauxbesoins (et donc de nouveauxplaisirs),de faciliter
.o-pl.*ifier
lavie,d'apaiserlesconflits,deproduirebien-être,confort,prospérité (p.r5r).Maisest-ce
que Mengueauraitoublié de quelsdéséquilibresentrepeuplesnantiset Tiers ou Quart
Monde,dequefleslourdesdettesécologiquescebien-êtresepaie?Deleuze,lui, ne I'ou-
blie jamais,qui définit la gauche,à laquellei[ appanient,comme[a perceptionde ['ex-
trême lointain (misères,famines)avantcefledu proche (LAbécédaire,s.v.u Gauche o).
Mengueporte au crédit réuolutionnairede la démocratieen Franced'avoir trans-
P. 9r,
formé en quelquesdécenniesuneéconomieagricoleen grandepuissanceindustrielle!
M éthodesdéontologiquernent fllues
Dansdescasoùril imported'êtretrèsprécisdanssescitations,MengueneciteplusDeleuze,
maisFoucaultou Arendt,et fait endosser[a responsabilitédestermesà Deleuze: p. 42 $$
92 ARNAUD VILLANI Erreurs factuelles
92 ARNAUD VILLANI
Erreurs factuelles

l'élite avant-gardiste,p. jT sur[e penseur-guerrier,p. 79 sur l'idée que le lien socialne dépendquedelasociété,p.92 pourle méprisélitistedAdorno,p. roo pourla fuitedevant le politique,prouvéepar Hannanhfuendt.

Kronosn'estpasle termeque Deleuzeemploiepour le temps, mus Chronos,(p.r37, r11g, etc.).

\ L'empirismecommeapérittf (unepersistdnced,eDeleuze) PHILIPPECHOULET Je mesaistoiljoarssentinnpiriste,
\
L'empirismecommeapérittf
(unepersistdnced,eDeleuze)
PHILIPPECHOULET
Je mesaistoiljoarssentinnpiriste, c'est-à-direpluraliste.
G.
Deleuze,préfaceà l'édition américainede Dialngues
Muhiplie, animal
V. Hugo, L'Hornmequi rit,livre II, chap.XI
LE PHILOSOPHE COMME IDIOSYNCRASIE
DE SESPERSONNAGESCONCEPTUELS1
Litinérairephilosophiqued'un philosophecomprendle passageobligépar l'histoiredeIa
philosophie-
qu importe le rapport précisà cettehistoire,amour/admiration,à défaut
d'adhésion2,hainelrcjet}
Ce lien -est si révélateurde la formation d'une penséequ'on
peut bien souventparlerdela grandeursublimedescommencements (Lévi-Strauss),que
cescommencementssoientprécoces (commepour Hume, Spinozaou Deleuzelui-même)
ou bien tardifs (I(ant
).Il
estsingulièrdevoir notrehéroscommenceravecI'empirisme:
enr|47,à vingt-deuxans,il présente'sondiplômed'étudessupérieuresaveccequi devien-
draEmpirisrneet subjectiuité,dq,antCanguilhemet Hyppolite -
grandeursublimede
certains jrryr
Orymore du projet initial deleuzien: sublimitédc I'ernpirisme.
Nous voulonsici exposerla manièredont le ojeuneo (le premier?)Deleuzes'ern-
la aerta
parede la penséeempiriste4pour y lire une sourcede perpétuellenouveauté -
Cf. Qubst-ce qilt h philosophie?,p. 62. -
Lescitationsde G. Deleuzerenvoientà une bibliographiepar
r.
ordrechronologique,qui estdonnéeà la fin de cechapitre.
z.
u SurNietzscheet I'imagede la penséeu (1968),in LTIedy'serte, P. i92 et r99.
Ainsi, contre Hegel : u Gilles Deleuzeparlede la philosophie> (1969),in L'III déserte,p. 2oo. Question :
3.
qugllemouchele pique ?
S'nnparer/e sejustifie en raison de I'instruction proustienne sur la nature de la penséez ffiaction, ionP
4.
tion, destntction.Cf. Proustet lzssignes,et < La honte et la gloire : T.E. Lawrenc€ )r in Critique et clinique,
94 PHILIPPECHOULET apéritiue dÊk clé de l'empirisme, pour s'aider d'une formule de Pascal -, €r
94
PHILIPPECHOULET
apéritiue dÊk clé de l'empirisme, pour s'aider d'une formule de Pascal -,
€r particulier
aveccesquestionsdevenuesspécifiquementdeleuziennesde la penséedu multiple, de I'as-
sociation et de la production de concepts,et pour modifier défnitiuementledestin même
du courant empiriste dansl'histoire de la philosophie. Quant à l'empirisme, c'esrdevenu
une évidence : il y a un avant Deleuze et un aprèqDel euze.Une fois Deleuze passé,on ne
peut plus être empiriste et lecteur-admirateur de'l'empirisme de la même façon.
De I'empirisme, en effet, nous avions appris 6it g essentiellemenrune formule
- que c'était essentiellementune formule, pardon. Grosseficelle, suprêmeinjustice. < Il
,iy ^ rien qui vient dans I'esprit qui ne passeauparavantpar les sens), avecI'accent sur
I'antériorité temporelle et I'incapacitéà penserI'antériorité logiQ\
(pauvres empiristes!).
Nous avons considéré I'empirisme avec compassion, complaisarrl.,
comme une petite
chosequi a bien du mérite tout de même à exister,devant la majestédu monument vrai
de I'idéalisme
Et
I'empirisme, décourage,d'adopter certe ( perspecrivede grenouille o
(Nietzsche), de basen haut : n Je ny parviendrai jamais ! o (sous-entendu i au concept
C'est une desobjections majeuresde Cavaillès,de Bachelardet de Husserl conrre
).
I'empirisme : étant essentiellementune psychologiede la réception, une théorie horizon-
tale desassociations(le ( etc. >, la sérieinfinie du o et u
),I'empirisme
ne sauraitpenser
ce ( Passage à la qualité >,que constitue I'acte de connaissancepar le concept pur. C'est
qu'on ne sauraitposerl'a priori que comme indépendant de lh posteriori, etil faut donc
suPposer'soit une doctrine des facultés (IGnt) qui se donne à la fois le problème er sa
solution (à traversla présuppositiond'une harmonie ou d'une finalité), soit une puissance
natiue de l'entendement (Spinoza) ou de la raison (Hegel -
cfl Canguilhem : le concepr
en biologie est bien davantagehégélien que bergsonien
).Deleuze
ignoresuperbement
cette difficulté, tout occupé à une sensibilisationdu concept-
héritage nietzschéen. On
tue les pères (en effigie) comme on peut. Le concept deleuzien deviendra n vicinal ,
(Qu'ex-ce que k philosophie ?,p. 87), et la suppressiondu principe de la norme et même
de toute critériologie intrinsèque (puisque la valeur d'un concept dépend de son plan, de
son champ et du problème qui I'a rendu nécessaire)rend alors possible, effectivement, la
plus grande inventivité, et même un formalisrne de la création, dans lequel la Vulgate
deleuziennerisque fort de senoyer, à force d'incantation. IJexpérienceempiriste accouche
bien de cette définition de o l'objet de la philosophie o : < Créer des conceptstoujours
nouveaux >(Qu'est-ce que k philosophie ?, p. ro). Nous reviendrons ultérieurement sur
cettepointe problématique.
Ijinitiative
deleuzienne consiste à décomplexer l'empirisme er à s'en servir comme
d'une machine de guerre, d'un cheval de Tioie conffe I'idéalisme et le rationalisme. De
P.146, qui renvoieï Sodamea Gomonhe.Ils'agitbien
d'une <violence, librement revendiquéepar Deleuze
lecteur: faire un enfantau philosophe,et danssondos
L'empirisme commeaperitf g5 bout en bout, il estfinalement bergsonien - et il assumeun héritageanglo-saxonqui ira
L'empirisme commeaperitf
g5
bout en bout, il estfinalement bergsonien -
et il assumeun héritageanglo-saxonqui ira
en s'amplifiant5.La perversion6commence donc, comme on le voit, très tôt.
LESPRÉ]UGÉSENVERSLEMPIRISME
I
Cette perversioncornmencepar la fixation despréjugésdoxiques/toxiquesde la philoso-
phie, c'est-à-direle dévoilement de la mauvaiseimage de la penséeque se fait cenepen'
sée.On compte trois préjugés.
,
,
a) Le dogmedu passagede toute connaissancepar lessens.Deleuze réfute la définition kan-
tienne de l'empirisme : u Théorie selon laquellela connaissancenon seulementne com-
mence qu'avecI'expérience,mais en dérive , (EmpirisTTt€,p.rzr).
Linsistance sur la déri-
varion de I'intuition à partir du sensiblelui semblelouche, même si elle freine l'élan de la
raison vers I'intui/rion intellectuefle par la définition de I'esprit humain comme intuitus
deriuatiuus,et même si le kantisme sauveles phénomènesen conservantun certain réa-
lismeempirique (Kgnt,p.zù: I'empirismene s'entrouvepasmoins réduit à n'êtrequ une
problématique desisens.Or le problème de I'empirisme n'estpasle sensiblemais celui de
la subjectiuité (Empirisme,p. 9c_92, u7-nz) - Deleuzeconnaît son Nietzsche,celui du
Crépusculedesidolel (nComment, pour finiç le "monde vrai" devint fable,) : décidément,
le sensiblene fait plus problème7.
Le probléme de I'empirisme estla subjectivité,et trèsprécisémentd'abord celui de
l'imagination (Empirisme,p. rz4), qui devient trèsvite celui du transcendantal,en raison
de la quesrion du fontd(s)d'image, d'idée, de forme. o Dans le problème ainsi posé,nous
découvronsl'essenceabsoluede I'empirisme, (ibid., P. 9z).Rien que ça.
y.Petitesériedestotems,pour mémoire: Hume, LewisCarroll (qui s'effaceraau profit d'Artaud, cf.Logique
du sens,p. rjo,
325),Joyce,
\Vhitehead, Blood (grâceà
Beckett,Fitzgerald,Swift, Butler Faulkner,Melville, Bacon,Lowry V. \foolt
Jean'Wahl, cf.Dffirenceetrépétition, P. 8r), \W. James
6. La perversionétantà I'humour cequela subversionestà l'ironie.Cf. M. Foucault,nTheatrumphiloso-
phicum ",in Ditsetécrits,Gallimard,1994,vol.II,p.78).
Cf. Dialogues (avecClaire Parnet),p. 68 : n Mais ce n'estvraiment pasla peine d'invoquer la richesse
7.
concrètedu sensiblesi c'esrpour en faireun principeabstrait., Leibnizetle baroque,p. 88: nOn ne PeutPas
savoiroù finit le sensibleet'où commencel'intelligible: cequi estune manièrede dire quil ny a pasdeux
mondes,
(voir aussiibid., p. 16z,qui renvoieavxNouueauxEssaisde Leibniz,IV, chap.16, S rz). Aussi,quand
Deleuzeécrit: nIl appartienrà la philosophiemodernedesurmonterI'alternativetemporel-intemporel,his-
torique-éternel,particulier-universel o
(Dffirence,p. j), on peutajouter: nsensible-intelligible ,, puisqu'ily
â un ( empirismede I'Idée, (ibid.,p.Jr6).
96 PHILIPPE CHOULET b) Le mépris Pour l'épistémologieempirique: la faculté de sentir est faculté de
96 PHILIPPE CHOULET
b) Le mépris Pour l'épistémologieempirique: la faculté de sentir est faculté de connaître
inférieure, la synthèseempirique est synthèseinaboutie, incomplète et mutilée (I{ant,
p. ro). C'est une forme de la raison,c'estvrai, mais c'estune forme pragmatique, indexée
sur le calcul de I'intérêt sensible,pathologique, où la contingenceer I'hypothétique I'em-
Portent sur la nécessitéa priori et le catégorique.Dans l'empirique, on bricole, on impro-
vise,on agit sansvraie méthode8.La raisonne sauraity êtrefaculté de penserlesprincipes
et les fins (ibid., p. t : la raison empirique est calcul, ruse, détour, aft des moyens indi-
rects,obliques). Deleuzeseratoujours le chevalierde la conringence(le surgissementde
l'événement), contre le terrorisme de la nécessitépwe (a prior):
l'humour proustien,
contre le logos platonicien (Proust, p. rz3-n4).
c) Le méprispour le désirempirique. La faculté de désirer inferieure estune aurre forme de
la synthèseempirique, selon Kant (Kant, p.rz). Lenjeu de l'idéalisme esrde faire passer
le sujet à la faculté de désirersupérieure,la raison. Permanencedes obstinations deleu-
ziennes: I'amour de l'inférieur (du mineur, du pauvre, du faible - il y a bien vn Arte
Pluera de I'amour pour I'empirisme). Tout l'engagementdeleuzienen faveur desprison-
niers,desmalades,desschizos,desftlés, de la littérature mineure, erc. - génériquemenr:
des sujetslarvaires (Dffirence, p. r5t) - a sa source dans cette inquiétude vis-à-visdu
mépris paranoïdedu Supérieur,du Thanscendant,de I'A Priori et du Pur (on secroirait
dansZinoviev )
pour l'Inférieur. Il y a bien une charité deleuzienne.
LA RELÈVEDU MORIBOND :
LESPRINCIPESFÉCONDSDE L EMPIRISME
Deleuze renouvellela lecture de I'empirisme en découvrant en Hume une vraie origina-
lité, par rapport à la tradition. Il ne s'agitdonc passeulementde poserla question : à quoi
reconnaît-on I'empirisme ?Il faut aussiet surtout indiquer les nouvellestâchesdu philo-
sophe-enquêteur(Leibniz, p.9z), d'une part quant à la conceprion d'une nouvelle image
de la pensée(une nouvelle théorie du concept, cf. Pourparlers,p. 42-43), d'autre part
quant à la prolifération desprincipes, et c'estlà le point décisif,Lidée fera despetits dans
le livre sur Leibniz (Leibniz, p. 9r et suiv.),mais elleestdéjàdansla méditation de Deleuze
8. Il est étrange de constater que, chez l'auteur qui accompagne (involonrairement )
Deleuze dans sa médi-
tation du rapport entre I'expérience sensible (la dimension contingente)
et la strucrure (la forme nécessaire
des liens) - Lévi-Strauss -, la relève du bricolage est bien plus clairement assumée, réglée et normée, dans
La Penséesnuaage,I, < La science du concret ,r, t962. En même temps, Deleuze déclare sans cesseque c'est
dans
ce work in
Progress à propos de l'empiricité
chez Hume,
Kant, Bergson (et,
dans une moindre mesure,
chez Spinoza et Leibniz) qu'il cherche sa méthode.

i-

L'empirismecommeapcritif
L'empirismecommeapcritif
sur Hume. Pour Deleuze, le premier principe, en fait, ne sert à rien (l'un n
sur Hume. Pour Deleuze, le premier principe, en fait, ne sert à rien (l'un n est que
masque,simple image) ; ce sont lessuivantsqui initient la mobilité, la vie, la relation. Ce
qui compte, ce n'estni I'atomisme, ni la présupposition de l'associationnisme,c'estI'ini-
tiation de I'expérience: o Les empiristesne sont pas desthéoriciens,ce sont des expéri-
mentateurs: ils n'interprètent jamais, ils n'ont pasde principes , (Dialogues,p. 6g)
a) La penséede k réception: passiuitéet spontanéité,uiuacitéet intensité.La synthèseempi-
rique setrouve plus dépourvue que [a synthèsekantienne, qui peut invoquer la division
du travail des facultés (I(ant, p. j4).Elle doit traiter des différencesde vivacité dans les
impressionset montrer sapuissanced'anticipation, notamment dansI'expériencede I'at-
tente9 - carsi I'expérienceestla vie elle-même,qu elle [e prouve, et ce sanslesanalogies
de I'expérience!
Elle devient aLorssynthèsepassiuel0.C'est une synthèseconstituante,
qui n est pas faite par l'esprit, ni par une de sesfacultés: efle se fait dans I'esprit, pÉcé-
dant toute mémoire, toute réflexion (Dffirence, p. 9ù. Elle est fondamentalement sub-
jectivité temporelle : le fait qu'elle soit contraction (par quoi sefait I'axeHume-Bergson)
s'accompagned'une forme de béatitude de la réception (Dffiren'ce, p. roz), béatitude
contemplative de la vie du vivant (habitude de vivre, ibid., p. ror), faite de milliers de ces
synthèses-habitudes,systèmede fondation du Temps par la Mémoire, jusqu'à I'extase
(Butler et Plodn ensemble,ibid., p.roz,to7-rc9)
Cette théorie sedéveloppesousles
figuresd'Habitus (répétition et principe de plaisir), lui-même adosséà Éros-Mnémosyne
(principes de déguisement,de déplacement,et fondement du principe de plaisir (Dtfft-
rence,p. r43-r44, r5o-r5z), et dans despagesqui préparent la fin de Dffirence et répétition,
à propos de l'injection du dionysiaquedansl'apollinien de la philosophie.
D'où vient cette idée ?De la lecture de Hume, on vient de le voir, mais il y a sans
doute aussiI'influence de la doctrine leibnizienne despetites perceptions (donc de I'im-
perceptible)dansl'âme desu bêtesempiriques, (Leibniz, p.76, rzz, t79-ûo), et dansces
formes du pressentimentque sont I'inquiétude, le guet, le u sur-ses-gardes,. Il y a bien
une activité archaiquede l'âme (au sensoù la seuleantériorité qui compte est le mouve-
menr expérimentalqu'eLlese donne à elle-même). En ce qui concerne I'homme, cette
passivitéde I'intensité serepéreraégalementdansle rôle desnoms (Logique,p. 55-57, Éfé-
renceà Klossowski) et dans la réception de la structure-autrui (ibid., p. 4ro). Nous ver-
rons plus loin la fonction du nom dansl'empirisme de principe. Ce qui importe ici, c'est
de bien comprendre que la synthèse passive est I'expérience du singulier
(impersonnel/pré-individuel, Dffirence, p. jjz), et quelle n'a rien à voir, bien quelle ait
9. Dffirence et répétition,p. 96, à proposde I'analysehumiennede la répétition, qui montre I'imagination
commepouvoirde contraction(premiernom, si I'on osedire,de la synthèsepassive,ibid., p. 9).
ro. Certainespagesde L'Extasernatérielle,de Le Clézio,en revanche,font beaucouppenserà Deleuze.
98 PHILIPPE CHOULET Pouvoir constituant, avecdessynthèsessubjectivesactives(relatives au travail de I'enten-
98 PHILIPPE CHOULET
Pouvoir constituant, avecdessynthèsessubjectivesactives(relatives au travail de
I'enten-
dement). Kant est ici un repoussoir(Kant, p. z7-28).Cette idée mène Deleuzeà celle de
cltaos,qui est l'équivalent cosmique du fondft) de formes de I'imagination transcendan-
tale, à cette diftrence près : le transcendantalkantien ne fonde rien de réel ni d'effectif,
c'estun faux fond, et le secretde l'âme humaine n'estpaslà. En revanche,Deleuzerrans-
posele chaosdessensationsau chaosdesexpériences.Kant n'a pasreconnu la richessedu
trésor du chaos des sensations.C'est Hume, puis Nietzsche, qui éveilleronr Deleuze à
cette nouvelle liberté, qui implique une re-penséedu transcepdantal (sans sujet, sans
nature, sansêtre,sansunité, etc.). Le voisinageavecLévi-Strausb,(,cettefois, celui de la fin
de L'Homme nu) selaissede nouveau apercevoir.
,,, t
\
b) La penséedesétatsde choses- toujours liée, non au - f"italirr\e , (fttichisme du âit),
mais à l'éclosion dela nouueauté,deI'inuentit
cher l'éternel, l'éthéré11et I'universel,I'empir
se produit quelque chosede nouveau " (De
choses,de telle manièrequ on puisseen déga
les énoncés(Dialogues, p.85). D'où : I'emp
effets (il abandonne la cause à son rêve métaphysique) : effet Kelvin, effet Joule, effet
Chrysippe, effet Carroll (Logique, p. 97, rz8)
Retenons que ç'est sur ce point
que
Deleuze parle de conuersionempiriste,ce qui est une belle manière de dire la pré-position
de la croyance(l'installation d'emblée dans un sens).Il ne s'agirpas d'un rerournemenr
de l'âme, comme chezPlaton. Il s'agitde I'affirmation pure er simple de la differencedéci-
sive, qui fait événement, expérience,nouveauté.
\
c) La penséedu muhiple. o Lesétatsde chosesne sonr ni des unités, ni des totalités, mais
des multiplicités , (Deux régimes,p.z8+). Loin du complexe kantien encorevivant chez
Hegel et Sartre,Deleuzebloquele principe de synthèseà la seulesynthèsepassive(ni Un
- q Qffs-ur D -, ni Tout - ( tout-être , -, ni Sujet, ibid., p. z8l). La multiplicité com-
Porte des foyers d'unification, des centres de totalisarion, des points de subjectivation
(ibid., P.z8r), mais elle n'estjamais synthétisable,il n'y a pas de fin ou de rerme unique
des processus.Le concept lui-même demeure multiple
(Qu'est-ce que k philosophie?,
p. 16-lù.Là
encores'appliquele principe d'horizontalité, parceque la transcendancene
travaille pasverticalement,par saut au-dessusde. Il y a dispersion,déplacement,change-
u. n Il se Peut que croire en ce monde, en cetre vie, soit devenu notre tâche la plus difficile, ou la tâche d'un
mode d'existence à découvrir sur notre plan d'immanence aujourd'hui.