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Cerveau & Psycho n°56

France métro. : 6,95 e , All. : 10e , Bel. : 8,50e , Can. : 11,99$, Grèce : 8,50e , Guad. : 8,25e , Guy. : 8,25e , Lux. : 8,50e , Maroc : 90 mad, mart. : 8,25e , N. caL. : 1170cfp, poL. fr. : 1170cfp, Port. Cont.: 8,25 e , Réun. : 8,25 e , Suisse :15 fs

mars- avril 2013

Numéro anniversaire

CCeerrvveeaauu

10 10 ans ans 2003 2013
10 10
ans ans
2003 2013
anniversaire CCeerrvveeaauu 10 10 ans ans 2003 2013 PPssyycchh oo De surprises en découvertes L’engouement

PPssyycchh oo

De surprises en découvertes

L’engouement pour le développement personnel

Les interfaces cerveau-machine

La conscience : où en sont les recherches ?

Redéfinir les émotions

Stimuler le cerveau par des électrodes

M 07656 - 56 - F: 6,95 E - RD

&’:HIKRQF=[U[^Z]:?a@a@p@g@k"

n°56 - Bimestriel mars-avril 2013

N ouveautés neurosciences & psychologie Nouveauté Mindfulness MÉDITATION ET PLEINE CONSCIENCE scratch book -

Nouveautés neurosciences & psychologie

Nouveauté Mindfulness

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MÉDITATION ET PLEINE CONSCIENCE scratch book - Accès web Jon Kabat-Zinn Adaptation : Christophe André,
MÉDITATION ET PLEINE CONSCIENCE
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de la Mindfulness au quotidien 25 € • Mars 2013 Nouveautés neuroscience s et cognition LES
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Nouveautés neurosciences et cognition

LES RÉSEAUX DE NEURONES ARTIFICIELS Martial Mermillod Cet ouvrage décrit et explique, de façon simplifiée,
LES RÉSEAUX DE NEURONES ARTIFICIELS
Martial Mermillod
Cet ouvrage décrit et explique, de façon simplifiée, l’émergen-
ce, le développement et les perspectives du connexionnisme
tout en donnant un aperçu des chemins qui pourraient mener
à l’émergence de systèmes artificiels conscients.
20 € • Février 2013
IDENTITÉ ET COGNITION
Apports de la psychologie et de la neuroscience cognitives
Serge Brédart, Martial Van der Linden
Une étude pluridisciplinaire des différences interindividuelles
dans la conscience de soi, de leurs liens avec le bien-être et des
modifications de la conscience de soi dans divers états psycho-
pathologiques et neuropsychologiques.
320 p. • 30 € • Novembre 2012
DU VIEILLISSEMENT CÉRÉBRAL À LA MALADIE D’ALZHEIMER
Vulnérabilité et plasticité
Geneviève Leuba, Christophe Büla, Françoise Schenk
Cet ouvrage interdisciplinaire offre le point de vue de plusieurs
spécialistes sur le vieillissement cérébral, la maladie d’Alzhei-
mer et la vulnérabilité individuelle.
416 p. • 37,50 € • Janvier 2013

En librairie et sur www.deboeck.fr

mer et la vulnérabilité individuelle. 416 p. • 37,50 € • Janvier 2013 En librairie et

Cerveau

Cerveau Psycho

Psycho

Cerveau Psycho www.cerveauetpsycho.fr Pour la Science 8 rue Férou, 75278 Paris cedex 06 Standard :Tel. 01

Pour la Science

8 rue Férou, 75278 Paris cedex 06

Standard :Tel. 01 55 42 84 00

Directrice de la rédaction : Françoise Pétry Cerveau & Psycho L’Essentiel Cerveau & Psycho Rédactrice en chef : Françoise Pétry Rédacteurs : Sébastien Bohler, Bénédicte Salthun-Lassalle Pour la Science Rédacteur en chef : Maurice Mashaal Rédacteurs : François Savatier, Marie-Neige Cordonnier, Philippe Ribeau-Gesippe, Guillaume Jacquemont, Sean Bailly Dossiers Pour la Science Rédacteur en chef adjoint : Loïc Mangin Directrice artistique : Céline Lapert Secrétariat de rédaction/Maquette :

Annie Tacquenet, Sylvie Sobelman, Pauline Bilbault, Raphaël Queruel, Ingrid Leroy Site Internet : Philippe Ribeau-Gesippe Marketing : Élise Abib Direction financière : Anne Gusdorf Direction du personnel : Marc Laumet Fabrication : Jérôme Jalabert, assisté de Marianne Sigogne Presse et communication : Susan Mackie Directrice de la publication et Gérante : Sylvie Marcé Conseillers scientifiques : Philippe Boulanger et Hervé This Ont également participé à ce numéro :

Bettina Debû, Hans Geisemann Publicité France Directeur de la publicité : Jean-François Guillotin (jf.guillotin@pourlascience.fr) Tél.: 01 55 42 84 28 ou 01 55 42 84 97 Télécopieur : 01 43 25 18 29 Service abonnements Ginette Bouffaré : Tél.: 01 55 42 84 04 Espace abonnements :

Service des abonnements - 8 rue Férou - 75278 Paris Cedex 06 Commande de magazines ou de livres: 0805 655 255 (numéro vert) Diffusion de Cerveau & Psycho :

Contact kiosques : À juste titres ; Benjamin Boutonnet Tel : 04 88 15 12 41 Canada : Edipresse : 945, avenue Beaumont, Montréal, Québec, H3N 1W3 Canada. Suisse: Servidis: Chemin des châlets, 1979 Chavannes - 2 - Bogis Belgique : La Caravelle : 303, rue du Pré-aux-oies - 1130 Bruxelles Autres pays : Éditions Belin : 8, rue Férou - 75278 Paris Cedex 06 Toutes les demandes d’autorisation de reproduire, pour le public français ou francophone, les textes, les photos, les dessins ou les documents contenus dans la revue « Cerveau & Psycho », doivent être adressées par écrit à « Pour la Science S.A.R.L. », 8, rue Férou, 75278 Paris Cedex 06. © Pour la Science S.A.R.L.

Tous droits de reproduction, de traduction, d’adaptation et de représentation réservés pour tous les pays. Certains articles de ce numéro sont publiés en accord avec la revue Spektrum der Wissenschaft (© Spektrum der Wissenschaft Verlagsgesellschaft, mbHD-69126, Heidelberg). En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente revue sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français de l’exploitation du droit de copie (20, rue des Grands- Augustins - 75006 Paris).

Éditorial

Françoise PÉTRY

Hasard et découvertes

« La chance ne sourit qu’aux esprits bien préparés. » Cette phrase est de Louis Pasteur (1822-1895), qui découvrit notamment les principes de la « pasteurisation » ou encore le vaccin contre la rage. Pasteur avait l’esprit préparé, et a trouvé ce qu’il cherchait. Certaines de ses découvertes ont- elles été guidées par la sérendipité, l’art de trouver ce que l’on ne cherche pas ? On l’ignore, mais il est avéré que cet art se manifeste souvent en sciences.

Un exemple parmi ceux évoqués dans ce numéro : la stimu- lation profonde. Cette méthode permet aujourd’hui de sou- lager, au moyen d’électrodes implantées dans le cerveau, des personnes atteintes de diverses pathologies invalidantes, telle la maladie de Parkinson. Alors que le découvreur de la méthode cherchait à localiser le plus précisément possible la zone sup- posée être responsable de cette maladie, il modifia légèrement la fréquence de la stimulation délivrée par l’électrode : les trem- blements du malade cessèrent. Une idée en marge du protocole prévu, et la méthode de la stimulation profonde naissait : au lieu de léser le cerveau, on allait le stimuler.

Comment expliquer ces découvertes importantes, mais qui n’ont tenu qu’à une fraction de seconde, à une intuition ? On aborde ici le domaine de la conscience. Les spécialistes ont aujourd’hui acquis la conviction que les phénomènes non conscients sont encore bien plus riches et plus élaborés que ceux qui sous-tendent la conscience. Ils joueraient un rôle essentiel dans le fonctionnement du cerveau et la régulation des comportements. Ces mécanismes non conscients, qui conduisent les chercheurs sur des chemins de traverse, sont certainement à l’œuvre dans la sérendipité.

Chance, sérendipité, fulgurance, imagination, patience, persévérance et beaucoup de travail. Tous ces ingrédients sont indispensables aux découvertes. Elles ont été nom- breuses depuis dix ans dans le domaine des sciences du cer- veau. Cerveau & Psycho vous en raconte quelques-unes.

Cerveau

Cerveau Psycho n° 56 mars - avril 2013 Spécial 10 ans : De surprises en découvertes

Psycho

n° 56 mars - avril 2013

Spécial 10 ans :

Spécial 10 ans :

De surprises en découvertes

25

Vers une psychologie scientifique

La psychologie se fonde de plus en plus sur les mécanismes neurobiologiques qui contrôlent le cerveau.

Olivier Houdé

32

Les années « moi »

Le développement personnel est-il lié à la tendance à l’égocentrisme qui caractérise les sociétés industrialisées ?

Christophe André

38

La conscience :

62

Les TCC modifient l’activité cérébrale

dans une impasse ?

Pourra-t-on étudier les mécanismes de la conscience sans les perturber inévitablement ?

Les thérapies cognitivo-comportementales sont efficaces sur diverses pathologies et influent sur le fonctionnement du cerveau.

Sid Kouider

Jean Cottraux

46

Vers une définition de l’émotion

68

Les interfaces cerveau-machine

L’émotion présente beaucoup plus de composantes que ce que les chercheurs admettaient jusqu’à présent.

Commander un bras robotisé par la pensée : c’est déjà en partie possible grâce aux interfaces cerveau-machine.

David Sander

Jérémie Mattout

54

Voir le cerveau penser

76

La stimulation cérébrale profonde

Les neurobiologistes apprennent à combiner des techniques d’imagerie du cerveau, sans cesse perfectionnées.

Cyril Poupon

Cette technique consiste à introduire des électrodes dans le cerveau pour traiter différentes maladies.

Jérôme Yeknik et Marie-Laure Welter

En couverture : © Cerveau & Psycho

Cinéma : décryptage psychologique

14 Jean de la Lune :

si différent, si proche

Ce film plein de poésie décline de façon épurée les thèmes de la vanité humaine, de l’intolérance et, en filigrane, de l’autisme.

Serge Tisseron

© Le Pacte distribution 2012
© Le Pacte distribution 2012

Psychologie au quotidien

18

Plus de femmes !

Plus une société comporte de femmes, plus celles-ci ont des responsabilités professionnelles importantes.

Nicolas Guéguen

Psychopathologie des héros

84

Sa Majesté des Mouches :

les racines du mal

Ce roman met en scène la formation de groupes ennemis dans une communauté d’enfants livrés à eux-mêmes.

Sebastian Dieguez

Éditorial

1

L’actualité des sciences cognitives

4

Dans chaque homme, un mouton

Cligner des yeux repose le cerveau

La conscience, spectatrice de l’action Et bien d’autres sujets

Point de vue La violence à l’école augmente-t-elle ?

10

Laurent Bègue

L’œil du Psy Les bienfaits de la curiosité

12

Christophe André

Psychologie… animale Un paon très vantard

92

Dalila Bovet

Analyses de livres

94

Tribune des lecteurs

95

Neuro-BD

96

Ce numéro comporte un encart « Cerveau & Psycho Salon du livre » posé en 4è de couverture de l’édition abonnés Paris Île-de-France ainsi que deux encarts Cerveau & Psycho sur la totalité du tirage : un marque-page spécial 10 ans collé en page 1 et un encart d’abonnement broché.

1 et un encart d’abonnement broché. Cerveau Psycho .fr Le magazine de la psychologie et des

L’actualité des sciences cognitives

s s c i e n c e s c o g n i t i

Psychologie sociale

Dans chaque homme, un mouton ?

Le biais de conformité, que l’on pourrait aussi nommer syndrome de Panurge, désigne la tendance que nous avons parfois à délaisser notre raison- nement pour rallier l’avis de la majorité – indépendamment du bien-fondé de celui-ci. Dès les années 1950, le psy- chologue Solomon Asch avait montré que dans une simple tâche perceptive consistant à comparer les longueurs de différents segments de droite, la connaissance de l’avis majoritaire suffit à faire prendre des décisions absurdes à des individus qui, isolés, répondent correctement. Récemment, des psychologues de l’Université de Princeton ont étudié ce qui se passe dans notre tête lorsque nous nous laissons entraîner dans des processus de ce type. Une struc- ture cérébrale nommée insula, repli du cortex cérébral au niveau des

tempes, semble déterminer le bascu- lement d’opinion, l’abandon de l’ana- lyse personnelle au profit de la pos-

ture conforme aux attentes du groupe. Cette insula est réputée centraliser des informations de nature émotionnelle en provenance du corps, et s’activer lorsque l’individu sent peser la menace d’être exclu de son groupe d’apparte- nance. Le biais de conformité résulte- rait d’une pression sociale exercée par le groupe sur l’individu, créant une peur d’être marginalisé, voire exclu. Les conséquences de cet effet touchent notamment aux mécanismes électoraux. Nicolas de Condorcet (1743- 1794), philosophe et mathématicien, montra dans le théorème qui porte son nom que le système démocratique livre des décisions sensées, à condition que les électeurs soient ignorants des déci- sions prises par leurs voisins. Autrement dit, il faut savoir se pro- téger du biais de conformité. C’est aussi ce qu’a montré une étude réali- sée dans l’entre-deux tours de l’élec- tion présidentielle française en 2012. Quelque 1 000 votants ont été inter- rogés sur leurs intentions de vote au second tour ; dès lors qu’on leur pré- sentait les résultats d’un sondage fictif allant dans le sens contraire de leur intention initiale, ils changeaient d’opinion dans 25 pour cent des cas, pour rallier l’avis majoritaire exprimé par le sondage. Neurosciences, mathé- matiques et psychologie sociale s’ac- cordent donc sur un point : pour éviter de réveiller le mouton qui sommeille en l’homme, évitons de le perturber par des influences majoritaires, dont les sondages.

D. Tomlin et al., in PLoS One, 2013

Jean-Michel Thiriet
Jean-Michel Thiriet

En Bref

 

La méditation contre la cigarette

La méditation de pleine conscience consiste

à

développer ses capacités

de perception consciente des sensations, émotions et pensées. Elle a de multiples effets positifs sur le stress, l’attention, les maladies cardio-vasculaires. Il semble qu’elle puisse aussi aider

à

arrêter de fumer :

des psychologues de l’Université de Pittsburgh ont observé que des fumeurs initiés à cette pratique de méditation sont moins réactifs à des images entraînant habituellement un fort désir de fumer (cigarettes, bars, soirées). L’imagerie cérébrale a révélé que la vue de telles images ne provoque qu’une faible activation des zones impliquées dans la sensation de manque, tel le cortex cingulaire subgénual…

Neurosciences

Sébastien BOHLER

Cligner des yeux repose le cerveau

Pourquoi cligne-t-on des yeux ? Contrairement à ce que l’on croit, la fré- quence des battements de paupières est bien supérieure à celle néces- saire pour humidifier les yeux. En réalité, des chercheurs de l’Université d’Osaka, au Japon, ont découvert que le clignement des yeux régule les capacités d’attention du cerveau. Lorsque nous clignons des yeux, le cerveau passe d’un mode où l’attention est concentrée, mobilisant des aires dites dorsales (le lobe pariétal supérieur et le champ oculomoteur), à un mode de relâchement de l’attention mettant en œuvre un réseau consacré au vagabondage des pensées. Nous cligne- rions donc des yeux pour reposer temporairement notre attention. C’est sans doute pourquoi certains psychologues collaborant avec les services de police avaient déjà constaté qu’un suspect cligne moins des yeux quand il ment, car il est alors plus concentré. Lorsque le mensonge est terminé, la fréquence des battements de paupières double, car le men- teur a besoin de « se reposer » de l’effort fourni.

T. Nakano et al., in PNAS , à paraître

Julia Zakharova / Shutterstock.com
Julia Zakharova / Shutterstock.com

Neurosciences cognitives

La conscience, spectatrice de l’action

Les expériences de Benjamin Libet dans les années 1980 ont suggéré qu’avant toute action consciente et « libre », le cerveau produit un signal électrique qui peut être détecté au moyen d’un dispositif suffisamment sensible : la conscience ne ferait que révéler une décision prise par le cer- veau. Les neuroscientifiques avaient alors proposé que le seul moyen pour la conscience d’interférer avec la prise de décision déjà effectuée en amont par les neurones était de bloquer l’action avant que celle-ci ne soit exécutée. Or Patrick Haggard et ses collègues de l’Institut de neurosciences cognitives de Londres viennent d’observer que même lorsque

nous décidons de bloquer une décision prise par les neurones au niveau préconscient, un autre signal cérébral est détectable quelques dizaines de milli- secondes en amont. Quand nous décidons de blo- quer une action « décidée » par le cerveau, cette décision de bloquer l’action est donc, elle aussi, déterminée de façon non consciente, peu avant que la personne ait conscience de l’avoir prise. La conscience apparaît ainsi, de plus en plus, comme spectatrice des actions prises par le cerveau à notre insu, au niveau préconscient.

E. Filevitch et al., in PLoS One, vol. 8, e53053, 2013

Neurobiologie Chaque cerveau est unique Pourquoi sommes-nous uniques ? Pour les neurosciences, le fait que

Neurobiologie

Chaque cerveau est unique

Pourquoi sommes-nous uniques ? Pour les neurosciences, le fait que mon esprit soit différent de celui des autres équivaut au fait que mon cerveau est différent de celui des autres. Et le facteur clé qui fonde ces différences, c’est la façon dont le cer- veau est connecté, à l’échelle de sa struc- ture fine. Au niveau microscopique, nous ne sommes pas « câblés » de la même façon. C’est ce qu’ont observé des neuro- scientifiques américains, allemands et chinois en déterminant la configuration de ces connexions fines. Ils ont observé de fortes différences de configuration d’une personne à l’autre, dans une série de zones cérébrales

CoraMax / Shutterstock.com
CoraMax / Shutterstock.com

(notamment des zones frontales) appa- rues le plus récemment dans notre his- toire évolutive. Ces zones, dites associa- tives, combinent les informations issues des régions plus sensorielles : les obser- vations réalisées suggèrent que nous dif- férons principalement dans la façon de percevoir le réel, de le modeler, d’y réflé- chir et d’y réagir. Pourquoi ? Les régions concernées ont une particularité : elles sont le siège, pen- dant un à deux ans après la naissance, d’une création colossale de connexions entre neurones, de l’ordre de un million par seconde. Or on sait aujourd’hui que ce qui nous permet d’acquérir des compétences, des savoirs, une culture, un vécu, c’est cet excès initial de connexions qui sont ensuite « épurées », élaguées pour ne laisser que celles correspondant à chaque expérience personnelle. Voilà qui fonde en partie notre singularité, l’autre partie étant d’ordre génétique : notre patrimoine géné- tique façonne aussi notre cerveau d’une façon bien particulière, qui diffère d’une personne à l’autre.

S. Mueller et al., in Neuron, vol. 77, pp. 586-595, 2013

Cognition

Interruptions au travail :

sources d’erreurs !

Nous sommes en permanence inter- rompus dans ce que nous sommes en train de faire par un téléphone portable qui sonne, un SMS, une alerte email, un collègue qui vient poser une question, etc. Une étude de l’Université du Michigan montre que, lorsque nous sommes occu- pés à une tâche (par exemple, rédiger un texte ou analyser des données), ces dis- tractions doublent le taux d’erreurs que nous commettons. Une interruption de deux à trois secondes suffit. Éteindre un téléphone qui sonne, jeter un coup d’œil à

Trop tard ! L’atten-

tion bascule d’une cible à une autre, et l’efficacité en pâtit. Cet effet est parti- culièrement désastreux pour les activi- tés où l’attention doit être maximale et les erreurs minimales, qu’il s’agisse des domaines médicaux ou de la sécurité aérienne. Les auteurs recommandent d’exclure tout facteur d’interruption, notamment les téléphones portables, de ces secteurs d’activité.

un mail qui s’affiche

E. Altmann et al., in J. of Exp. Psychol., à paraître

En Bref

Le mystère des talons aiguilles élucidé

Des scientifiques de l’Université de Portsmouth ont observé que les talons aiguilles accentuent le mouvement des hanches chez la femme, tout en raccourcissant la foulée. Ces caractéristiques sont jugées attirantes par les hommes, même lorsqu’on leur montre uniquement le mouvement du bassin sans trahir la présence de talons. Le pouvoir des talons hauts réside donc dans une amplification de certains mouvements du corps de la femme. Selon les scientifiques, ces artifices sont des « stimulus hypernormaux », ce qui signifie qu’ils accentuent les caractéristiques féminines des mouvements du corps. C’est aussi le principe du corset, du maquillage ou des faux cils.

Réfléchir sans effort

Après avoir réfléchi à un problème, il n’est pas rare de trouver subitement la solution alors que nous vaquons à une tâche complètement différente. Pour comprendre ce phénomène, des psychologues ont examiné l’activité cérébrale de volontaires qui venaient de réfléchir

à des problèmes complexes

impliquant certaines zones de leur cerveau, tels le cortex préfrontal ou le cortex visuel. Alors même que ces participants

étaient occupés à faire autre chose, ils ont vu que ces zones

cérébrales continuaient à s’activer

à leur insu, et à travailler

à la résolution du problème.

Même quand nous avons cessé de réfléchir, notre cerveau travaille pour nous…

Neurobiologie

notre cerveau travaille pour nous… Neurobiologie Les neurones des caresses Les caresses sont-elles

Les neurones des caresses

Les caresses sont-elles importantes pour vivre ? Si l’on en

croit la théorie de l’évolution, l’existence de neurones dévolus

à la perception des caresses tendrait à le prouver, puisqu’ils

auraient été sélectionnés pour une fonction précise. Or, ils ont été récemment découverts : logés sous la peau, ils semblent avoir pour fonction première de réagir aux caresses. Quand ils sont stimulés, ils nous offrent une sensation à la fois douce et sensuelle, qu’ils transmettent au cerveau. Des neuroscientifiques de l’Université de Pasadena en Cali- fornie ont découvert ces neurones en caressant les pattes de souris de laboratoire au moyen de petits pinceaux. Ces souris avaient été génétiquement modifiées de façon à ce

Jean-Michel Thiriet
Jean-Michel Thiriet

que les neurones conduisant des membres à la moelle épi- nière deviennent fluorescents lorsqu’ils s’activent. Par une technique de microscopie nommée « microscopie à deux

photons », ils ont réussi à observer in vivo, après avoir mis

à nu la région de la moelle épinière, l’activation de certains

neurones appartenant à une sous-population de neurones nommés fibres de type C, qui interviennent dans le toucher :

certaines réagissent aux pincements, d’autres aux tapote- ments, d’autres encore aux caresses. Celles qui réagissent aux caresses contiennent une molécule nommée récepteur couplé aux protéines G, qui régule l’activité des neurones et qui a valu en 2012 le prix Nobel à leurs découvreurs, les Amé- ricains Robert Lefkowitz et Brian Kobilka. Ainsi identifiés, ces neurones ont pu être soumis à l’action de drogues qui ont suscité chez les souris une sensation d’être caressées, sensation qu’elles trouvaient plaisantes. À quand un élixir de

caresses disponible dans le commerce ?

S. Vrontou et al., in Nature, vol. 493, à paraître

Psychologie Les superhéros rendent généreux Qui sauve le monde à chacune de ses sor- ties

Psychologie

Les superhéros rendent généreux

Qui sauve le monde à chacune de ses sor- ties matinales ? Qui défend la veuve et l’orphe- lin, emprisonne les méchants et a toujours un moment pour aider une vieille dame à tra- verser la rue ? Superman, bien sûr ! D’où une méthode imaginée par des psychologues cali- forniens pour stimuler l’altruisme de tout un chacun : les mettre pendant quelques instants dans la peau de Superman. Ainsi, des logiciels de réalité virtuelle permettent de se voir voler dans un environnement 3D quand on lève les

bras au ciel

Lorsque les joueurs sortent du

laboratoire, on place sur leur route un com- plice qui laisse tomber ses dossiers et ses stylos par terre. Aussitôt, les sujets ayant par- ticipé à l’expérience se précipitent pour l’aider – ce qu’ils font beaucoup moins s’ils n’ont pas joué à ce jeu auparavant. Cet effet serait dû au fait que, lorsqu’on a été Superman, on entend le rester. Ne pas aider son prochain causerait une brèche trop brutale dans cette estime de

soi qui a été surstimulée.

R. Rosenberg et al., in PLoS One, vol.8, e55003, 2013

Neurobiologie

Trop salé, c’est acide et amer !

Ne salez pas trop votre nourriture, vous risqueriez de stimuler des neurones de la langue qui véhiculent l’impression d’acidité et d’amertume. Telle est la découverte de chercheurs de l’Univer- sité Columbia, qui ont exposé des souris à des concentrations croissantes de sel, et ont enregistré l’activité électrique des ter- minaisons nerveuses de leur langue. Ils ont constaté que, lorsque la nourriture contient trop de sel, des neurones habituellement dévolus à la perception du goût amer et de l’acide sont stimu- lés. Habituellement, ils ne s’activent que lorsque des molécules acides ou amères se fixent sur des récepteurs moléculaires, tels les canaux TRPM5 sensibles à l’amertume. Mais cette règle n’est plus respectée quand le sel est trop abondant. Par exemple, le sel en trop forte concentration semble perturber l’action d’enzymes régulatrices de l’acidité, à proximité des récepteurs de l’acide, sensibles à la concentration de protons, tels les récepteurs ACCN1 ou TASK-1, ce qui amènerait ces derniers à s’activer. Pourquoi de telles modifications de la physiologie du goût ? Pour le savoir, les neurobiologistes ont injecté dans les langues de souris un composé qui bloque l’activité des neurones sen- sibles à l’amer et à l’acide. Ils ont alors constaté que les souris ne manifestaient plus de réaction de rejet des nourritures trop salées. Elles risquaient alors de graves dysfonctionnements, pouvant aboutir à une intoxication. Voilà élucidée la raison de ce changement de fonction : la nature aurait utilisé les circuits de l’amer et de l’acide comme système de défense contre un excès de sel, préservant ainsi la santé du mangeur.

Y. Oka et al., in Nature, à paraître

santé du mangeur. Y. Oka et al., in Nature , à paraître En Bref Jean-Michel Thiriet

En Bref

Jean-Michel Thiriet
Jean-Michel Thiriet

Femmes : la voix de l’autorité

Chez un homme, une voix grave est associée

à des qualités de leadership – autorité, crédibilité, compétence. Une étude de l’Université de Caroline du Nord a montré que c’est aussi le cas chez les femmes, celles à la voix grave étant préférées pour assumer des rôles de leaders. Les rôles de leaders étant traditionnellement dévolus aux hommes, nous aurions tendance

à interpréter une voix plus masculine comme

un attribut de dominance. En outre, la voix d’une femme devient plus grave avec l’âge, ce qui serait perçu comme un signe d’expérience.

Neurosciences

L’amour dure quatre ans dans le cerveau

Lorsqu’une relation amoureuse com- mence, comment savoir si elle durera ? A priori, trois solutions s’offrent à vous :

croire en votre chance ; avoir un bon sens de l’introspection pour jauger vos sen- timents et ceux de votre partenaire ; ou vous en remettre à l’imagerie cérébrale. Il y a quatre ans, des neuroscientifiques de l’Université d’État de New York ont contacté des personnes au début d’une relation romantique, et leur ont demandé de se prêter à un jeu : observer la photo de l’être aimé, au milieu d’une collection de photos de personnes du même âge et du même sexe, pendant qu’était enregistrée l’activité de leur cerveau. Quatre ans plus tard, les neuroscientifiques les ont recontactées. Certaines avaient rompu. D’autres sont tou- jours ensemble. Ces dernières, constate-t-on en regardant les clichés d’imagerie cérébrale pris quatre ans plus tôt, présentent une acti- vité neuronale supérieure dans un centre nommé noyau caudé, qui réagit notamment à la beauté. Ainsi, au début de leur rela- tion, les personnes dont le couple va durer trouvent l’autre plus beau. Mais le cerveau des heureux élus révèle une activité moindre dans certaines zones

Marc F. Gutierrez / Shutterstock.com
Marc F. Gutierrez / Shutterstock.com

impliquées dans le plaisir pur, notamment le noyau accumbens. Difficile d’en tirer une

conclusion, si ce n’est que les relations qui durent longtemps ne sont pas forcément celles qui vous procurent l’extase au pre- mier abord. Il faut laisser du temps au temps, et être capable de poser sur l’autre

le regard de la beauté

qui dure.

X. Xu et al., in Neuroscience Letters, vol. 526, pp. 33-38, 2012

al., in Neuroscience Letters , vol. 526, pp. 33-38, 2012 Quand Facebook rend gros Après la

Quand Facebook rend gros

Après la télévision, c’est au tour de Facebook de faire grossir. Keith Wilcox et Andrew Stephen, de l’Université Columbia, ont demandé à 541 utilisateurs de communiquer leur indice de masse corporelle et leur fréquence d’utilisation du compte. Ils ont constaté que le temps passé sur le réseau est corrélé à l’obésité. C’est bien Facebook qui rend gros, et non l’inverse : une séance de quelques minutes passée à soigner son profil pour le présenter à des amis est suivie d’une phase de grignotage de nourriture grasse et sucrée. Les scientifiques ont montré que ces séances se traduisent par une hausse de l’estime de soi (on se montre à ses amis) qui fait diminuer le contrôle du comportement alimentaire.

Perte de contrôle en négociation

Pour remporter une négociation, une étude de l’INSEAD a montré que l’on gagne à se montrer imprévisible. Passer de la joie à la colère, puis de nouveau au contentement, désoriente l’adversaire, qui ne sait plus comment prédire les réactions de son interlocuteur. Or, plus un négociateur a le sentiment de contrôler une situation, plus il formule des exigences élevées. À l’inverse, s’il a le sentiment de ne pas pouvoir deviner son interlocuteur, il ressent une perte de contrôle et abaisse ses exigences. C’est ce qu’ont constaté les chercheurs en conseillant à des négociateurs d’afficher des émotions en « montagnes russes » : leurs adversaires acceptaient de faire davantage de concessions.

Point de vue La violence à l’école augmente-t-elle ? Non. Qui plus est, on connaît

Point de vue

La violence à l’école augmente-t-elle ?

Non. Qui plus est, on connaît les moyens de la faire diminuer.

V incent Peillon, ministre de l’Éducation natio- nale, a récemment créé une délégation minis- térielle sur la violence

scolaire. Ses missions : faire un état des lieux de la violence en milieu scolaire et trouver des solutions à court et à long terme pour lutter contre le phénomène s’il est confir- mé. Selon la dernière enquête SIVIS (Système d’information et de vigi- lance sur la sécurité scolaire), réali- sée en 2011-2012, les établissements publics du second degré ont enregis- tré en moyenne 13,6 incidents pour 1 000 élèves. Les établissements qui sont localisés dans des zones ur- baines où le chômage, la pauvreté ou la délinquance sont élevés enre- gistrent davantage de violence. La violence est relativement loca-

lisée : 82 pour cent des incidents se concentrent sur un quart des établis-

lycées généraux et technologiques (5,5incidents pour 1000élèves), mais sont trois fois plus importants dans les collèges et près de quatre fois dans les lycées professionnels (19,6 inci- dents pour 1 000 élèves). Les élèves non satisfaits de leur orientation scolaire seraient les plus violents :

deux enquêtes réalisées auprès de lycéens français ont montré que ces élèves étaient plus enclins à se battre, insulter un adulte de l’établissement ou être auteurs de dégradations. Cette violence a-t-elle évolué au cours des dernières années ? L’enquête SIVIS, comme les enquêtes de victimation menées auprès des élèves, infirme deux idées reçues :

non seulement l’âge moyen des auteurs mis en cause ne diminue pas, mais on constate plus une stagnation qu’une augmentation des violences. Mais ce constat ne doit évidemment pas conduire à minimiser l’impor-

ne doit évidemment pas conduire à minimiser l’impor- 82 pour cent des incidents se concentrent sur

82 pour cent des incidents se concentrent sur un quart des établissements.

sements, et les 10 pour cent les plus touchés ont été le théâtre de 58 pour cent des actes violents. Selon la même enquête, la violence en milieu scolaire se compose surtout d’atteintes aux personnes (79 pour cent des inci- dents) ; il s’agit le plus souvent de violences verbales (40pour cent). Le type d’établissement joue aussi un rôle : les actes de violence demeurent peu nombreux dans les

tance des violences, ni à refuser d’admettre certaines évolutions profondes, tel le développement des nouvelles formes de communica- tion qui sont assorties de formes de violences inédites auparavant, parmi lesquelles le cyberharcèlement. Globalement, au niveau indivi- duel, les comportements agressifs à l’école sont, sans grande surprise, reliés à de faibles résultats scolaires, à

un manque d’attachement à l’école, peu de temps consacré aux devoirs, des commentaires négatifs de la part des enseignants, des objectifs scolaires ou professionnels limités et une faible qualification à l’âge adulte.

Une agressivité contagieuse

Il n’est pas rare que les élèves en situation d’échec passent du temps dans l’enceinte de l’école et à l’exté- rieur avec des élèves qui partagent cette situation, ce qui amplifie les difficultés d’engagement scolaire. Selon une étude, dès l’école mater- nelle, l’association à des enfants agres- sifs fait croître les conduites agres- sives dans la classe et dans la cour de récréation dans les deux années qui suivent cette « association ». On repère ordinairement deux processus d’influence distincts. Tout d’abord, les groupes de pairs délinquants se forment sur la base d’un principe général d’homophilie (les personnes partageant certaines similitudes ont tendance à s’associer, ce qui conduit les personnes agres- sives à se regrouper). Par ailleurs, le groupe fournit les conditions favo- rables à la réalisation de conduites violentes, et à la transmission des normes agressives, ce qui amplifie les dispositions initiales. Les facteurs de risque de violence sont multiples, individuels et fami- liaux, environnementaux ou encore sociétaux. Toute démarche préventive ou interventionnelle exige de prendre aussi en compte des facteurs tels que

la qualité du sommeil et de l’alimen- tation, ainsi que les rythmes de vie sur les conduites des enfants et des adoles- cents. Les études confirmant le rôle de ces paramètres sont de plus en plus nombreuses. Il est également avéré que la diminution de l’exposition à des facteurs de risque connus, tels que la drogue et les médias violents, et leur substitution par des facteurs ayant une influence positive sont des voies à privilégier pour réduire la violence. Quand on compare les établisse- ments scolaires, la proportion des conduites agressives varie. Ces écarts reflètent généralement les caracté- ristiques des élèves qui fréquentent l’établissement. C’est donc le profil social des élèves et les quartiers dont ils sont issus qui prédisent le mieux la violence scolaire. Faut-il regrouper ces jeunes ? Non : les recherches consacrées aux inter- ventions auprès d’enfants ou adolescents ayant des problèmes de conduite indiquent que leur regroupement dans des classes ou structures spécifiques ne diminue pas les violences. Au contraire, cela contribue à l’intensification de la délinquance, malgré la présence d’un encadrement spécialisé.

Agir à l’école

Les écoles situées dans un endroit où la délinquance est élevée sont moins efficaces pour quatre raisons : tout d’abord, les normes de comportement qui y sont dispen- sées sont ambiguës et celles qui insistent sur le respect de la loi ne sont pas acceptées ; par ailleurs, elles disposent de ressources matérielles et humaines insuffisantes ; ensuite, les besoins sociaux et émotionnels des élèves sont plus importants, ce qui requiert une mobilisation plus grande de l’encadrement. Enfin, ces écoles peinent à attirer et à garder les enseignants ayant une expérience leur permettant d’exercer une action éducative efficace. La façon d’af-

Mikael Damkier / Shutterstock.com
Mikael Damkier / Shutterstock.com

fecter les jeunes enseignants doit à l’évidence être revue. Toutefois, l’organisation et les modes de fonctionnement des établis- sements peuvent malgré tout influer sur les violences qui s’y produisent. Les écoles où la violence scolaire est plus faible sont de plus petite taille. Une méta-analyse portant sur un échantillon de 900 000 élèves de 12 pays, sur une période de 70 ans,

a montré qu’indépendamment des

facteurs socio-économiques, la réus- site scolaire est d’autant meilleure que les classes sont petites. Par ailleurs, selon une synthèse des recherches sur le sujet réalisée par Denise Gottfredson, du Département de criminologie de l’Université du Maryland, les écoles où les incidents violents sont les moins importants ont généralement une proportion

importante d’élèves ayant de bons résultats scolaires. Les règles discipli- naires sont claires et appliquées sans usage de sanctions inappropriées. Ces écoles fournissent des oppor- tunités de réussite aux élèves et les soutiennent, ont des attentes élevées

et offrent un environnement matériel

plaisant pour travailler. Les enseignants ont des attitudes positives et de la considération pour les élèves, les relations entre l’admi-

nistration et les enseignants sont efficaces, les parents sont intégrés au projet pédagogique et les élèves peuvent assumer des responsabi- lités dans leur classe. Impliquer les

élèves est un facteur déterminant. Selon D. Gottfredson, la violence est réduite quand les facteurs favorisant la réussite scolaire sont nombreux et que le climat à l’école est positif. La violence scolaire est le fruit des interactions de multiples facteurs dont beaucoup sont extérieurs à l’école et que l’on peut difficilement faire évoluer. Dès lors tentons d’agir au mieux sur les facteurs internes à

l’école dans les quartiers difficiles :

réduire le nombre d’élèves par classe, mélanger les élèves « difficiles » avec de bons élèves et y affecter des ensei- gnants expérimentés. Une question de moyens sans doute, mais pas seulement.

Une question de moyens sans doute, mais pas seulement. Laurent Bègue, professeur de psychologie sociale à
Laurent Bègue, professeur de psychologie sociale à l’Université de Grenoble, où il dirige le Laboratoire
Laurent Bègue,
professeur
de psychologie
sociale à l’Université
de Grenoble, où il dirige
le Laboratoire interuniversitaire
de psychologie : personnalité,
cognition, changement social
(EA 4145), est membre
du Conseil scientifique
de la Délégation ministérielle
sur la violence scolaire.
Bibliographie
L.Bègue, Psychologie du bien et
du mal, Odile Jacob, 2011.
L’œil du Psy Les bienfaits de la curiosité Dans un monde où nous avons parfois

L’œil du Psy

Les bienfaits de la curiosité

Dans un monde où nous avons parfois l’illusion d’être informés de tout, que reste-t-il de la curiosité ? Le récit récemment publié d’un voyageur du XIV e siècle nous rappelle les vertus d’une qualité éternelle, aujourd’hui fragilisée.

Christophe André

A u début du XIV e siècle, durant une trentaine d’années, le voyageur marocain Ibn Battûta parcourut le monde,

du Mali à Sumatra, du Kenya aux steppes russes. Le récit de ses voyages vient d’être réédité, et les trois vo- lumes qui le composent, outre le plai- sir de découvrir ses aventures, mul- tiples et véridiques, offrent au lecteur l’occasion de réfléchir à la façon dont notre vision du monde a évolué, et aux conséquences de cette évolution sur notre psychisme. Ibn Battûta était quasi-contem- porain de Marco Polo. À cette époque, les habitants de l’Europe et du Proche-Orient évoluaient encore sur une planète où les terrae incognitae étaient nombreuses, où l’on ne connaissait l’Extrême- Orient ou l’Afrique subsaharienne

qu’au travers de récits plus ou moins légendaires, où l’on igno- rait tout simplement l’existence des Amériques et de l’Océanie. Les voyages étaient longs et périlleux, mais ceux qui en revenaient béné- ficiaient d’une aura de prestige ; un dicton oriental disait : « Celui qui voyage beaucoup en sait bien plus que celui qui vit longtemps.» Vivre dans un tel monde, non borné et plein de mystères, influen- çait certainement le psychisme des humains de ce temps, et impli- quait des mouvements émotion- nels variés, positifs, tels la curiosité ou l’émerveillement, négatifs, tels la peur ou le rejet. Les motiva- tions au voyage et à l’exploration étaient multiples. Elles pouvaient s’expliquer par la quête du savoir. Ou par la foi, comme ce fut le cas de Battûta, nommé le « voyageur

z « Le motif pour lequel les indigènes anthropophages ne l’ont point mangé,

c’est qu’il était blanc. En effet, ils disent que la chair des hommes blancs est

nuisible, vu qu’elle n’est pas mûrie.»

n

I. Battûta, T. III, chap. 5 : Le Voyage au Soudan

de l’Islam », et dont les pérégrina- tions avaient pour fil conducteur la découverte des mœurs de tous les pays musulmans du monde connu. Marco Polo, quant à lui, était un marchand vénitien auda- cieux. Mais la curiosité face à l’in- connu fut certainement leur point commun. Et cette curiosité, moteur de multiples voyages et découvertes, fit la fortune de l’Occident.

Un monde sans fin

Nous disposons à l’inverse d’un exemple historique des consé- quences d’un manque de curiosité :

ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi ce fut finalement l’Eu- rope qui conquit la planète, et non la Chine ? Les historiens rappellent que cette dernière, au XIV e siècle, disposait d’une grande avance tech- nologique sur l’Occident chrétien et le monde arabe. Ses navires étaient alors les plus grands et les plus perfectionnés qui soient. Ses naviga- teurs sillonnaient les mers d’Orient, et auraient pu sans peine parcourir le globe. Mais il semble que le but de ces voyages n’ait pas été de ramener des richesses, mais plutôt d’en distribuer pour prouver la grandeur et la supériorité de la Chine. Cet état d’esprit durait encore en 1793, lorsque le premier diplo- mate anglais, lord Macartney, arriva

à Pékin pour tenter d’établir des relations commerciales, puisque l’empereur lui déclara alors : « Nous ne manquons de rien, comme votre envoyé principal et les autres ont pu le constater par eux-mêmes. Nous n’avons jamais fait grand cas des objets inconnus ou indigènes, et nous n’avons pas davantage besoin des produits de votre pays. » Au lieu de s’ouvrir au monde, même pour le conquérir, les Chinois se fermèrent de plus en plus jusqu’à l’année dite du Grand Repliement, en 1433, durant laquelle un édit impé- rial interdit à tout sujet le moindre déplacement à l’étranger, sous peine de décapitation. Pour les Chinois, découvrir le monde n’avait pas d’in- térêt particulier: ils étaient persuadés d’en connaître le meilleur, et donc peu curieux de découvrir le reste.

Curiosité et neuroplasticité

Aujourd’hui, nous évoluons dans un monde limité, borné et exploré de fond en comble. Quel impact ce sentiment peut-il avoir sur notre psychisme, notre cerveau ? Sommes- nous en train de devenir blasés, de perdre nos capacités de curiosité, d’émerveillement, d’élan vers la découverte et l’exploration de notre environnement ? Ce serait sans doute regrettable, dans la mesure où un rapport actif à l’espace géogra- phique qui nous entoure est de nature à stimuler et faire évoluer notre cerveau. Ainsi, conduite en 2000, une des premières études sur la neuroplas- ticité, cette capacité du cerveau à évoluer et à se reconfigurer quand il est stimulé, montrait que le cerveau des chauffeurs de taxi londoniens expérimentés était modifié par rapport à celui de sujets témoins :

ils disposaient d’un hippocampe plus volumineux, ce qui correspon- dait à leurs capacités de se localiser n’importe où dans la capitale britan-

nique (la partie postérieure de cette aire cérébrale stocke notamment les informations liées aux repré- sentations spatiales). Inversement,

Aujourd’hui, nous évoluons dans un monde limité, borné et exploré de fond en comble. Quel impact ce sentiment peut-il avoir sur notre psychisme, notre cerveau ?

d’autres travaux, conduits notam- ment par Véronique Bohbot à l’Uni- versité McGill de Montréal, laissent penser que l’usage intensif du GPS atrophie cette région cérébrale. Quand l’esprit cesse d’explorer son environnement, il s’étiole. La curiosité, nous poussant vers de nouvelles explorations, de nouvelles informations, de nouveaux appren- tissages, représente une capacité précieuse : est-elle menacée elle aussi d’atrophie dans un monde qu’il nous semble parfaitement connaître, mais à tort ? Prenons l’exemple des voyages : certes on arrive aujourd’hui en quelques heures à l’autre bout de la planète grâce aux transports aériens, on se déplace de Paris à Marseille en trois heures grâce au TGV. Mais de ce fait, on ne visite plus l’étendue de l’espace qui nous sépare de deux escales. Nous ne voyageons plus au sens propre, comme le faisait Ibn Battûta, nous nous transportons d’un point à un autre. Y perdons- nous quelque chose de précieux ? C’est bien possible, si on se fie au proverbe : « Ce que j’entends, je l’oublie ; ce que je vois, je le retiens ; ce que je fais, je le comprends. » La curiosité est une des forces qui nous pousse à explorer et à comprendre le monde, et pas seulement à consommer des informations à son propos. Pour notre cerveau, il est probable que cela change tout…

Pour notre cerveau, il est probable que cela change tout… Christophe ANDRÉ, est médecin psychiatre à
Pour notre cerveau, il est probable que cela change tout… Christophe ANDRÉ, est médecin psychiatre à

Christophe ANDRÉ,

est médecin psychiatre à l’Hôpital Sainte-Anne, à Paris.

Bibliographie

I. Battûta, Voyages, tome I :

De l’Afrique du Nord à La Mecque ; tome II : de La Mecque aux steppes russes et à l’Inde ; tome III : Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan, La Découverte, 2012.

A. Berthoz et al., Les espaces

de l’homme, Odile Jacob, 2005.

E. Maguire et al.,

Navigation-related structural change in the hippocampi of taxi drivers, in Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, vol. 97(8), pp. 4398-4403, 2000.

D. Boorstin, Les Découvreurs,

Robert Laffont, 1988.

Cinema :

décryptage psychologique

Jean de la Lune :

si différent, si proche

Ce film plein de poésie décline de façon épurée les thèmes de la vanité humaine, de l’intolérance et, en filigrane, de l’autisme.

de l’intolérance et, en filigrane, de l’autisme. Serge TISSERON, est psychiatre, psychanalyste et docteur

Serge TISSERON,

est psychiatre, psychanalyste et docteur en

psychologie habilité

à diriger des thèses

à l’Université Paris Ouest Nanterre.

E n ce début d’année 2013, s’il y a quelque chose dont nous pou- vons être certains, c’est que le beau rythme de découvertes scienti- fiques inaugurées depuis quelques

années dans le domaine de la compréhension de la vie psychique et mentale va se pour- suivre. Pourtant, en 2012, aucun film mar- quant n’a été consacré à ce sujet, surtout si on envisage la place qu’ont occupée en d’autres temps des films comme Rain man, qui nous a permis de porter un regard différent sur le monde des autistes de haut niveau, ou Un homme d’exception, consacré à l’histoire de John Nash, mathématicien schizophrène qui reçut le prix Nobel d’économie en 1994. Même si, en décembre 2012, est survenu un film étrange et attachant, que sa forte valeur poétique engage à pouvoir lire de multiples

façons : Jean de la Lune, de T.Ungerer.

Étranger à notre monde

Imaginez une créature blanche, au visage rond et aux yeux en forme de pleine lune. C’est Jean de la Lune tel que T.Ungerer nous propose d’en raconter l’histoire. Cette créa- ture vit bien sûr dans la Lune comme son

nom l’indique. Si elle y est restée si long-

temps, c’est qu’elle s’y sent rassurée, repliée en deux dans le cercle de la Lune comme dans une cabane dont elle occuperait les deux

tiers, ou comme un bernard-l’ermite dans son coquillage. Mais en même temps, Jean de la Lune s’y sent seul, très seul. Il a envie de rencontrer d’autres créatures et d’entrer en relation avec elles. Alors, un jour, il attrape la queue d’une comète, car, puisque les comètes ont une queue, pourquoi ne pas s’en saisir ? La comète le conduit donc sur terre, et y fait un grand trou en tombant. La collision attire l’attention du « président de la Terre » qui y voit le signe d’une invasion. C’est que ce président-là ne pense qu’à étendre ses conquêtes. Celui qui voit le monde comme un espace à conquérir craint évidemment toujours que d’autres aient la même idée. Mais les soldats dépêchés sur place ne trouvent personne. Jean de la Lune va donc pouvoir commencer à explorer la Terre. Hélas, le belliqueux dictateur ne renonce pas si facilement à trouver la preuve d’une invasion. Il la souhaite même d’autant plus qu’elle lui permettrait de justifier ses propres visées annexionnistes. Quelle aubaine qu’une tentative d’invasion des extrater- restres pour expédier ses propres troupes vers des territoires outre-terre ! Heureusement, Jean de la Lune croisera aussi des enfants, qui seront ses plus fidèles amis. Ils le connaissent pour l’avoir vu dans la Lune, là où les adultes ont justement cessé de regarder. Et il rencontrera aussi un vieux professeur qui semble endormi depuis que

© Le Pacte distribution 2012
© Le Pacte distribution 2012

son portrait a été peint… en 1643. Il s’appelle Ekla des Ombres et il est un peu le double terrestre de Jean de la Lune. Il vit seul dans un atelier désert situé au milieu des champs exactement comme Jean de la Lune dans sa cabane au milieu des étoiles. D’ailleurs, son nom peut aussi s’écrire « Éclat des Ombres », tandis que Jean de la Lune apparaît comme un « éclat des lumières ». En effet, sa blan- cheur n’est pas le résultat d’une lumière propre qui l’habiterait. Comme la Lune dont il partage la pâleur, il ne fait que refléter la lumière qui tombe sur lui, et il en accompagne d’ailleurs les variations : les sources lumineuses le rendent visibles, tandis que ses diverses parties dispa- raissent une à une exactement comme les divers croissants de la Lune à mesure que celle-ci décline. Son aventure sur Terre dure d’ailleurs le temps d’un cycle lunaire : de la pleine lune quand il y arrive, à la nouvelle lune quand il retourne chez lui. C’est donc ce double sur Terre qui permettra à Jean de reprendre le chemin de sa Lune. Ce sera à bord de la fusée qu’il avait initialement construite à la demande du président de la Terre pour prolonger ses conquêtes. On peut lire cette fable de bien des façons. Tout d’abord, on peut y voir un équivalent graphique et poétique des Lettres persanes de Montesquieu. Dans ce récit, un Persan en voyage en Europe porte un regard faus-

sement naïf sur la société française du XVIII e siècle. Il y rencontre des Européens et raconte son étonnement. C’est évidem- ment pour Montesquieu l’occasion de ques- tionner ses contemporains sur leurs propres habitudes et leur propre mode de vie, décrits comme les mœurs d’une société exotique. Un peu de la même façon, T.Ungerer nous invite à nous questionner sur ce que nous sommes. Jean de la Lune découvre, en la personne du président de la Terre, la volonté de domi- nation absolue sur les autres, la méfiance, le culte de la personnalité organisé en instru- ment de pouvoir, la peur de l’inconnu et celle de l’étranger qui lui est liée. Et il découvre aussi, en celle du général en chef des armées, la soumission, la flatterie, et finalement la bêtise. Et à chaque fois, son regard semble nous dire: « À quoi bon tout cela? »

1. Le thème du soi et de l’altérité est très présent dans le film Jean de la Lune. Le personnage est confronté, sur Terre, à l’image de soi et des hommes, ce dont il n’avait aucune idée lorsqu’il était encore dans sa bulle dans l’espace. Tel l’enfant découvrant sa propre image, il devra faire l’apprentissage de ces différences.

En Bref

Jean de la Lune est un être lunaire au sens propre : immatériel, solitaire et lointain. Isolé dans sa bulle (la Lune dont il occupe tout le globe), il descend un jour sur Terre.

Le regard décalé qu’il porte sur les hommes révèle certains de nos penchants les moins enviables. Parmi ceux-ci, la peur de la nouveauté, de l’inconnu et de l’étranger.

Seul depuis toujours, Jean de la Lune est contraint à nouer le contact avec les autres. Ses tentatives maladroites, les intonations de sa voix et son désarroi face aux notions d’amitié ou de sociabilité, proposent une métaphore de l’autisme.

Le Pacte distribution 2013

©

Cinema :

décryptage psychologique

Une deuxième lecture pointe Jean de la Lune comme un étranger injustement persécuté. Il vient d’un pays inconnu, il est étrange, « inassimilable », et le pouvoir en place va donc chercher à l’emprisonner. Il le sera en effet, jusqu’au point d’être exhibé en public par le dictateur ambitieux. Ce film n’est plus seulement alors l’occasion de nous inviter à porter un regard ironique sur nos misérables petits appétits de pouvoir. Il est un plaidoyer pour l’acceptation de la diffé- rence, et ce regard est d’autant plus fort qu’il vient d’un homme, T. Ungerer, qui a participé activement, dans les années 1970

à 1980, à l’invention de la contre-culture, de l’antimilitarisme et de la libération sexuelle.
à 1980, à l’invention de la contre-culture, de
l’antimilitarisme et de la libération sexuelle.

2. La capacité d’émerveillement du héros tranche avec les visées utilitaires et dominatrices des hommes. Ce contraste nous incite à voir d’un jour nouveau l’organisation de nos sociétés, ce que proposait aussi Montesquieu dans ses Lettres persanes

Ce n’est pas la première fois qu’un réali-

sateur exploite cet effet de loupe sur notre monde que procure la présence d’un non- terrien, même s’il est exceptionnel qu’une créature venue de l’espace soit présentée dans un film comme bienveillante. Le cinéma nous a habitués aux menaces que les étrangers à notre monde feraient peser sur notre planète. Déjà, dans Le voyage dans la Lune, de Georges Méliès, les savants tuaient

à coups de parapluie les créatures étranges

sorties des cratères de la Lune sans cher- cher à en savoir plus à leur sujet. Vivre ce qui est inconnu comme une menace, et le supprimer, semble décidément être une

constante de la culture occidentale ! Jean de la Lune fait donc exception. Il partage cette particularité avec le E.T. de Steven Spielberg. L’un et l’autre sont pourtant bien différents, et les problèmes auxquels ils renvoient tout autant. E.T. est une créature intégrée dans un autre monde,

victime d’un abandon en terre étrangère (notre planète), et sa famille se manifestera finalement en revenant le chercher. La répé-

tition poignante du mot : « Maison », tout au long du film, est à prendre au sens du Heimat des Allemands, un mot qui désigne à la fois la Terre où l’on est né, le village où l’on a grandi et la maison de son enfance. C’est son « chez soi », qui fait que quiconque s’en éloigne finit par ressentir le « mal du pays ». Mais Jean de la Lune, lui, n’est pas un enfant abandonné qui garde ses repères présents en lui comme une indicible nostalgie. Il n’en a aucun. Il est un nouveau- né venu de nulle part et qui doit tout apprendre : à marcher, à parler, à commu- niquer… Et pour cela, il doit s’initier non seulement au langage des terriens, mais aussi

à leurs sentiments, à leurs conventions, à

leurs coutumes. Du coup, nous oublions vite

qu’il veut retourner dans son monde pour ne retenir que son éblouissement face à la beauté de notre Terre, et son effroi face aux menées ambitieuses du président de la Terre. Ses moments d’émerveillement devant une fleur ou un crabe sont autant d’invitations

à retrouver le goût du temps passé à ne rien

faire, à contempler, à méditer, comme autant d’occasions de présence au monde dont nos

emballements quotidiens nous ont inexo- rablement éloignés. En cela, Jean de la Lune évoque bien mieux nos nostalgies contem- platives et méditatives que le personnage de Spielberg, immigré d’un autre monde où il était parfaitement intégré.

Une métaphore de l’autisme ?

Mais il existe encore une troisième manière de voir ce film. Et c’est celle qui, personnellement, me touche. Par son appa- rence étrange, sa façon de parler, de s’émer- veiller, de questionner, et de se retrouver finalement persécuté, je ne peux pas m’em- pêcher de voir dans ce petit bonhomme une figure de l’autisme. Une figure poétique, bien entendu : une créature qui nous ressemble, mais que les enfants ne voient à sa place que dans la Lune, qui désire communiquer et peine à le faire faute de posséder les codes qui lui permettraient d’y parvenir, persécutée dès qu’elle s’avance parmi les humains, et finalement partagée entre le désir de s’éloi-

gner de sa bulle protectrice pour rencontrer le monde et celui d’y retourner pour se sentir protégée des agressions de celui-ci. Tous les autistes ne parlent pas, mais il existe sur Internet quelques vidéos où certains, dits de « haut niveau » – ou encore désignés atteints du syndrome d’Asperger – y racontent les difficultés insoupçonnables que procurent pour eux la plupart des situations les plus banales de la vie. Leur façon de parler est souvent particulière, chaque mot détaché délicatement du suivant, comme séparé de lui par une césure invisible, ou plutôt comme si chacun nécessitait une attention, voire un soin tout particulier mis à le prononcer. Les intonations caractéristiques de la langue française ne sont pas respectées. La ligne mélodique varie, mais d’une manière qui semble sans rapport avec l’existence d’émo- tions éventuelles. On aurait tort de dire que le ton est monocorde, il serait plus juste de dire que son accordage musical est désem- boîté des conventions de langage. Jean de la Lune a cette façon de parler. Les tonalités et les émotions qui habillent nos échanges quotidiens semblent une énigme pour lui.

Plus de similitudes que de différences

D’ailleurs, quand Ekla lui propose d’être son ami, Jean de la Lune ne le comprend pas : « Un ami, qu’est-ce que c’est ? » dit-il. Le handicap des autistes leur rend les règles de la vie sociale incompréhensibles : ils ne saisissent pas les codes sociaux qui régissent les comportements. Jean de la Lune a toutes les peines à comprendre ce que lui propose Ekla. Il n’est pas le Petit Prince de Saint-Exupéry : il n’a pas une planète à lui, et ne sait pas ce qu’est un ami. Il n’est propriétaire ni d’un espace personnel ni d’un langage commun. Il n’est proprié- taire de rien, et même pas de son corps qui suit les mouvements de la Lune. D’ailleurs, la façon dont il est finalement exhibé dans une cage n’est pas sans évoquer le sort fait à certains malades mentaux montrés dans des baraques foraines pendant bien longtemps. Bien sûr, Jean de la Lune n’est pas une figure réaliste de l’autisme. Son paysage inté- rieur semble trop apaisé par rapport à celui de l’autisme, tel que nous le connaissons aujourd’hui. Il n’y est nullement question des

Jean de la Lune : si différent, si proche

© Le Pacte distribution 2013
©
Le Pacte distribution 2013

confusions sensorielles qui rendent certains bruits courants terrifiants, ou transforment des matières douces et caressantes en subs- tances rêches et agressives. Rien sur la façon dont leur handicap les fait vivre en état d’in- sécurité permanente, et les oblige à apprendre par cœur comment il faut se comporter dans chaque circonstance donnée. Et rien non plus sur la quête d’une sensation répétitive qui apaise le maelström intérieur des sensa- tions : fixer un jouet qui tourne, se mordre… Mais quand Jean de la Lune pense à trouver un refuge, ce n’est pas à sa famille qu’il pense, mais à sa petite sphère bien close, à l’abri des rencontres et des menaces, « sa » Lune. Finalement, la plus grande force du film de T. Ungerer tient à son pouvoir de faire en sorte que nous nous identifions à Jean de la Lune. Ce sont ses étonnements, ses émotions et ses volontés que le spectateur partage. D’autant plus que les alternatives présentes dans le film n’ont rien de séduisant :

le président de la Terre pris dans sa paranoïa et sa boulimie de pouvoir ; son épouse qui le pousse à disparaître dans l’espace pour prendre aussitôt sa place ; et le vieil Ekla, isolé dans un monde d’objets qui lui laisse peu de curiosité pour les humains. Est-ce un hasard si ce film sort aujourd’hui, à un moment où il n’a jamais été autant question des autistes ? Sans nous en parler directe- ment, T. Ungerer nous invite subtilement à penser que quelles que soient les différences qui nous en séparent, celles-ci sont

finalement beaucoup moins impor- tantes que les similitudes qui nous en rapprochent.

n l

3. Les enfants acceptent Jean de la Lune, car leur monde fait la part belle aux déguisements, aux changements d’identité et au rêve, par opposition au monde des adultes qui tend à imposer des normes aux comportements et à l’apparence des individus.

Bibliographie

J. Schovanec,

Je suis à l’Est ! Savant et autiste, Plon, 2012. M. Lemay, L’autisme aujourd’hui, Paris, Odile Jacob, 2004.

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Psychologie

au quotidien

Plus de femmes !

Lorsqu’une société comporte plus de femmes que d’hommes, celles-ci se retrouvent statistiquement à des postes plus élevés et occupent davantage de responsabilités. Les actes de violence diminuent et la période de fécondité des femmes augmente.

diminuent et la période de fécondité des femmes augmente. Nicolas Guéguen est enseignant- chercheur en psychologie

Nicolas Guéguen

est enseignant- chercheur en psychologie sociale à l’Université de Bretagne-Sud, et dirige le Laboratoire d’Ergonomie des systèmes, traitement de l’information et comportement (LESTIC) à Vannes.

A ux Émirats arabes unis, un promeneur a statistiquement peu de chances de croiser une femme dans la rue. De fait, il existe dans ce pays 2,75 fois

plus d’hommes que de femmes. Si l’on en croit les recherches en psychologie, l’endroit serait alors peu propice à l’émancipation des femmes, étant donné qu’un sex-ratio élevé diminue les chances des femmes d’accéder à des postes de responsabilité. Rappelons que le sex-ratio est le rapport du nombre de d’hommes sur le nombre de femmes dans

une population ; il est ici égal à 2,75 pour les personnes âgées de plus de 15 ans. Les relations entre hommes doivent y être éga- lement plus tendues, d’autres études ayant montré que les homicides sont plus fré- quents dans les sociétés où les hommes sont plus nombreux. En Ukraine, on compte à l’inverse cinq femmes pour quatre hommes. Cette situa- tion, on le verra, est plus propice à l’éman- cipation des femmes. De fait, peu après sa sortie de la sphère d’influence soviétique, ce pays s’est doté d’un premier ministre femme. Faut-il y voir de simples coïncidences ? En fait, le sex-ratio, indice bien connu des démographes, a une réelle influence sur les comportements, les rapports entre hommes

et femmes, et les orientations familiales ou professionnelles des uns ou des autres. On ne se comporte pas exactement de la même façon lorsqu’on est une femme en situation de majorité ou de minorité…

Un outil d’émancipation

Les chercheurs démographes, psycholo- gues ou sociologues distinguent en réalité plusieurs types de sex-ratios. Il peut s’agir de celui entre le nombre d’hommes adultes non mariés et le nombre de femmes adultes non mariées ; ou bien, entre le nombre d’hommes dans une entreprise ou une formation universitaire, et le nombre de femmes dans cette même entreprise ou une institution… Car ces différents ratios propres à un secteur d’activité ou à un groupe social ont des conséquences importantes sur les relations entre hommes et femmes. Certains chercheurs pensent ainsi qu’il peut influer positivement ou négativement sur l’émancipation des femmes dans la société. Les psychologues Maria Guttetag, de l’Université Harvard, et Paul Secord, de l’Université de Houston, ont ainsi constaté que les grands mouvements féministes des années 1970 aux États-Unis se sont déve- loppés au moment même où la valeur du

sex-ratio diminuait, c’est-à-dire lorsque les hommes devenaient moins nombreux que les femmes. Dans une société où les hommes sont plus nombreux que les femmes, les possibilités d’émancipation et d’évolution de la position des femmes diminueraient alors qu’elles augmenteraient quand les hommes sont plus rares. Selon les auteurs de ces études, dans le vaste marché de la formation des couples, la raréfaction des hommes entraîne une diffi- culté, pour un certain nombre de femmes, à trouver des partenaires. En outre, les hommes, dans un tel contexte, tendent à privilégier les femmes plus conformes à des attentes précises, que l’on nomme norma- tives (aspect physique séduisant, sollici- tude, empathie, personnalité conciliante par exemple). Les femmes ne se confor- mant pas à ces normes (plus ambitieuses, moins soumises, par exemple) resteraient plus souvent seules et devraient subvenir à leurs besoins. Elles n’auraient pas d’enfants, disposeraient de ressources financières

En Bref

Le sex-ratio, rapport du nombre d’hommes sur celui des femmes, varie selon les pays, les groupes ou les secteurs professionnels.

Lorsque le sex-ratio est élevé, les femmes accordent plus d’attention au statut et aux ressources matérielles des hommes. Elles sont moins présentes aux postes de responsabilité.

Lorsque le sex-ratio est bas, les femmes ont plus de difficultés à trouver un partenaire. Certaines se consacreraient davantage à leur carrière. Les sociétés à faible sex-ratio sont plus pacifiques.

supérieures et pourraient consacrer plus de temps à leur carrière. Ce faisant, elles accé- deraient davantage à des postes de pouvoir. Or les personnes ayant plus de pouvoir sont aussi celles qui peuvent faire évoluer les normes et les pratiques sociétales. La contre- normativité de ces femmes est également un facteur d’émancipation et de revendica- tion. Finalement, les variations du sex-ratio dans la société peuvent avoir un impact non négligeable sur l’émancipation des femmes et l’égalité des sexes dans cette société.

1. Le sex-ratio est le rapport du nombre d’hommes au nombre de femmes. Il influence de nombreuses caractéristiques sociales, telles que l’émancipation des femmes ou la recherche de partenaire.

Ollyy / Shutterstock.com
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Psychologie

au quotidien

Kristina Durante et ses collègues, de l’Uni- versité du Texas à San Antonio, ont tenté de vérifier empiriquement l’existence d’un lien entre le statut professionnel des femmes et le rapport du nombre d’hommes non mariés au nombre de femmes non mariées. Cet indicateur a été mis en corrélation avec la proportion de femmes occupant les emplois les mieux rémunérés de l’ensemble des États américains (PDG, pharmacien, avocat, psychothérapeute, médecin, analyste finan- cier, ingénieur systèmes et réseaux, etc.). Les résultats ont montré que plus le rapport diminue (et donc, moins la population compte d’hommes non mariés relativement aux femmes non mariées), plus les femmes sont nombreuses à occuper ces emplois pres-

Qu’est-ce que le sex-ratio?

O n désigne par sex-ratio le nombre d’hommes présents dans une population, divisé par le nombre de femmes. On sait

qu’en la matière, il n’y a pas équilibre et cela dès le début de la vie. En France, les statistiques de l’Institut national d’études démographiques montrent que 405 206 petits garçons sont nés en 2011, contre 387 790 petites filles, donnant un sex-ratio de 1,05. Il naît plus de petits garçons que de petites filles. Comme tout cela nous semble être l’œuvre de la nature, on pourrait croire que la valeur de ce rapport est universelle ; or on constate de fortes disparités géographiques. Ainsi, en Amérique du Nord

et en Europe, ce rapport est voisin de 1,05 ; mais il est plus élevé dans d’autres parties du monde – notamment en Chine, où il atteint 1,20 en grande partie à cause d’avortements sélectifs et d’infanticides pratiqués sur les petites filles. Indépendamment de ces différences, largement non naturelles,

on note également des disparités à l’intérieur d’un même pays.

Daniel Kruger, de l’Université du Michigan à Ann Arbor, a ainsi montré qu’il existe, selon les agglomérations aux États-Unis, des variations importantes de ce rapport, selon les tranches d’âge. Évidemment, le sex-ratio évolue au cours du temps dans un pays donné : en France et dans de nombreux pays occidentaux, il est plus élevé chez les plus jeunes, mais s’inverse au-delà de 35 ans. À

l’âge de 100 ans, il n’est plus que de 0,25, car huit centenaires sur

dix sont des femmes. Les comportements à risque des hommes

entraînent une surmortalité chez les jeunes et expliquent pour une bonne part ces différences. La situation était différente jadis, quand de nombreuses femmes mouraient en couches, si bien que le sex-ratio augmentait avec l’âge. À l’opposé, les guerres rédui- saient le sex-ratio… Ainsi, selon la période historique, l’âge, le lieu, les événements et les cultures, ce simple indicateur livre un grand nombre d’informations.

tigieux et bien rémunérés. Selon les cher- cheurs, la faible proportion d’hommes dans leur environnement disposerait les femmes à se focaliser davantage sur leur carrière et à mieux réussir professionnellement.

Des femmes au pouvoir

Les ambitions mêmes des femmes semblent fluctuer au gré des informations qu’elles possèdent sur le sex-ratio de leur environnement. Ainsi, K. Durante a fait une expérience où elle montrait à des jeunes étudiantes américaines âgées de 20 ans en moyenne des photographies prises en diffé- rents endroits. Selon les groupes, les photos présentaient plus d’hommes que de femmes, plus de femmes que d’hommes, ou la même proportion. Après avoir examiné ces diffé- rentes photos, les jeunes femmes devaient remplir un questionnaire centré sur leurs projets d’avenir. Les questions portaient sur la réussite professionnelle ou sur des aspira- tions familiales (enfants, famille, mari, etc.). Les résultats ont montré que les étudiantes exposées à des photos montrant une majo- rité de femmes exprimaient des aspirations davantage liées à leur carrière professionnelle. En revanche, les femmes exposées aux photos présentant des proportions équilibrées d’hommes et de femmes, ou une surrepré- sentation masculine, formulaient des aspira- tions davantage tournées vers la famille. Cette expérience a été ultérieurement reproduite, montrant en outre que le senti- ment de facilité ou de difficulté à trouver un compagnon de vie a également été influencé par les photos. Les femmes exposées à celles où les hommes étaient minoritaires ont estimé qu’il serait difficile de rencontrer quelqu’un avec qui vivre, alors qu’elles ont estimé que cela serait plus facile quand les photos montraient beaucoup d’hommes ou des proportions équilibrées d’hommes et de femmes. Ainsi, quand une femme perçoit dans son environnement qu’il sera plutôt facile (ou difficile) de trouver un partenaire, les choix de vie qui en résultent changent. Voilà qui expliquerait le lien entre réussite professionnelle des femmes et faible sex- ratio dans leur entourage. Les comportements et les attitudes sexuelles sont influencés par le sex-ratio. Les psychologues Jeremy Ueker, de l’Université

de Californie du Nord, et Mark Regnerus, de l’Université du Texas, ont évalué les comportements de séduction et les pratiques sexuelles d’étudiantes selon le sex-ratio sur différents campus. Ils ont ainsi constaté qu’à mesure que le nombre de femmes augmente, ces dernières ont tendance à estimer que les garçons sur le campus sont moins à la recherche de relations durables, que l’on peut moins leur faire confiance, qu’une relation avec eux ne durera pas, et qu’il sera plus difficile de trouver quelqu’un de bien. En matière de relations réelles, on constate que plus les femmes sont nombreuses, moins elles ont eu statistiquement de petits amis et de relations sexuelles dans le mois qui a précédé l’enquête. En outre, elles sont plus nombreuses à être vierges. Moins il y a d’hommes dans un groupe social, moins les femmes estiment ces derniers sincères et dignes de confiance, et moins elles ont d’oc- casions d’avoir une relation avec eux.

Une vision biaisée du sexe

Qu’en est-il pour les hommes ? La psychologue Emily Stone, de l’Université de Floride, a proposé à des hommes issus de cultures variées un questionnaire portant sur les critères qui comptent dans le choix d’une compagne. Par exemple, être bonne cuisinière, rester à la maison et s’occuper des enfants, être plutôt sociable, etc. Les résultats de ces aspirations ont ensuite été mis en relation avec le sex-ratio propre à l’environnement de l’individu interrogé. Il s’est ainsi avéré que les critères de stéréo- typie et de normativité (la femme s’occupe des enfants, de la maison, a un physique agréable…) deviennent des critères prédo- minants lorsque l’environnement compte beaucoup de femmes – autrement dit, lorsque les hommes ont le choix. Dès lors que les femmes se font plus rares, de telles aspirations sont revues à la baisse. Selon les chercheurs, les standards de ce que doit être l’autre varient au gré du sex-ratio : quand le choix est vaste, les hommes recherchent quelqu’un de standardisé ; mais on se montre plus souple et moins « normatif » (moins exigeant) lorsque le choix est restreint. E. Stone a réalisé le même type d’enquêtes auprès de femmes, confirmant l’importance de ces critères de normativité :

lorsque les hommes sont plus nombreux que les femmes, les revenus, la maturité, la similarité de formation deviennent plus importants, alors qu’ils passent au second plan dès que les hommes se font plus rares.

Signes extérieurs de richesse

Les revenus élevés chez un homme semblent plus importants pour les femmes quand elles sont moins nombreuses et qu’elles peuvent choisir. Or, dans un tel contexte, les hommes n’hésitent pas à mettre en avant de telles ressources. Vladas Griskeviius, de l’Université du Minesota, et ses collègues ont ainsi montré, dans une étude examinant le sex-ratio dans près de 120 grandes agglomérations américaines, un lien entre cet indicateur et le nombre de cartes de crédit possédées par les hommes

Plus de femmes !

Bibliographie

K. Durante et al.,

Sex-ratio and women’s career choice : Does a scarcity of men lead women to choose briefcase over baby ?, in Journal of Personality and Social Psychology, vol. 103, pp. 121-134, 2012.

E. Stone et al.,

Sex-ratio and mate preferences :

A cross-cultural investigation, in European Journal

of Social Psychology, vol. 37, pp. 288-296,

2007.

SVLuma / Shutterstock.com
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ainsi que leurs dépenses. Pour les cher- cheurs, lorsque les hommes sont nombreux, ils se trouvent en situation de compétition pour trouver une partenaire, ces dernières étant en nombre plus limité – et donc plus sélectives. Or, pour augmenter leur attrait auprès des femmes, les hommes doivent afficher des ressources plus importantes. Disposer de crédits confortables, être capables d’effectuer des dépenses osten- tatoires, permet alors de rendre visible aux yeux des femmes un tel potentiel de ressources. Une autre étude de Thomas Pollet et Daniel Nettle, à l’Université de Newcastle en Grande-Bretagne, a montré

2. Les femmes présentent un comportement qui dépend en grande partie de leur sentiment d’être en minorité ou non. Face à des photos de rue montrant beaucoup de femmes, elles expriment plus volontiers des aspirations professionnelles ambitieuses.

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Psychologie

au quotidien

y

Plus le nombre relatif d’hommes diminue dans une société, plus les femmes sont nombreuses à occuper les emplois prestigieux et bien rémunérés.

n

3. Dans une société comptant plus de femmes que d’hommes, ces derniers ont

tendance à se montrer plus «normatifs» dans le choix

de leur partenaire :

ils s’attendent à ce qu’elle soit jolie, discrète, et sans trop d’ambition personnelle

qu’à mesure que le nombre d’hommes augmente par rapport au nombre de femmes, la question des ressources finan- cières des hommes pèse davantage dans les mariages. Les femmes, lorsqu’elles ont le choix, tendraient à privilégier les ressources de leur futur compagnon. Outre ses effets sur la compétition pour la recherche d’un partenaire, le sex-ratio est aussi susceptible d’influer sur la biologie des individus. Ainsi, Sarah Feingold, de l’Uni- versité du Minnesota, rapporte que, lorsque le nombre d’hommes diminue, les femmes tendent à être pubères plus tôt. Inversement, lorsque le nombre d’hommes augmente, l’âge de la maturité sexuelle augmente. En effet, dans une interprétation évolution- niste, les hommes sont motivés à optimiser leur succès reproducteur et cherchent des partenaires fécondes plus longtemps. Une femme pubère plus tôt renforce son attrait auprès des hommes.

mast3r / Shutterstock.com
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Malheureusement, les actes de violence dépendent également en partie de ce ratio. Le psychologue social Joseph Vandello, de l’Université de Floride du Sud, a étudié les statistiques de criminalité dans 49 États des États-Unis et ses données ont été corré- lées avec le sex-ratio dans ces mêmes États. Cette étude a été réalisée sur des hommes âgés de 20 à 26 ans, et sur des femmes de 18 à 24 ans. Les résultats ont révélé que, plus le nombre d’hommes augmente comparati- vement au nombre de femmes, plus le taux d’homicides des femmes – et notamment d’homicides par le partenaire – augmente. Dans le même temps, moins le groupe social comporte d’hommes relativement aux femmes, plus rare est ce type d’homicide. On note aussi que la proportion d’hommes tués par d’autres hommes pour des motifs de jalousie augmente lorsque le sex-ratio est plus élevé. Il se pourrait que, les femmes devenant plus rares, les hommes deviennent plus jaloux et possessifs, ce qui favoriserait de tels comportements de violence extrême. En outre, toujours dans les sociétés à fort sex-ratio, les femmes ont naturellement plus de probabilités de rencontrer un autre homme, ce qui augmente le risque de rivalités potentiellement violentes. De façon géné- rale, la compétition forte entre les hommes favoriserait les comportements agressifs. Il est à noter que plusieurs études ont confirmé ce lien, et que les violences sexuelles faites aux femmes (viols, insultes d’ordre sexuel, etc.) augmentent à mesure que la propor- tion d’hommes devient supérieure à celle des femmes. Le triste événement survenu en Inde au mois de janvier dernier, qui a eu un fort retentissement local et international, le rappelle avec vigueur : en Inde, le sex-ratio

est élevé et proche de 1,1. En d’autres termes, cette société est caractérisée par un

excès d’hommes en âge de procréer et de se marier. Ce qui ne semble pas propice à une ambiance apaisée.

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Spécial 10 ans

25 Cerveau & Psycho
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Cerveau & Psycho
Spécial 10 ans 25 Cerveau & Psycho De surprises en découvertes Cerveau & Psycho fête ses

De surprises en découvertes

Cerveau & Psycho fête ses dix ans. Dix ans de découvertes que les neuroscientifiques vous ont fait partager. L’exploration du cerveau révèle petit à petit les mécanismes de fonctionnement de ce support de la pensée et de ce maître des comportements. Terra incognita qui se dévoile progressivement. Comment sélectionner les sujets qui ont le plus marqué cette décennie ? Face à cette tâche difficile, le parti pris a été de mêler, comme toujours dans Cerveau & Psycho, des résultats issus des champs de la neurobiologie et de la psychologie, ainsi que leurs applications médicales et sociétales. Aujourd’hui, le rythme des découvertes réalisées en sciences cognitives est sans doute l’un des plus importants, si ce n’est le plus important, de tous les domaines scientifiques. Une à une, les pièces du puzzle cérébral se mettent en place.

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Vers une psychologie scientifique

Les années « moi »

La conscience : dans une impasse ?

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Vers une définition de l’émotion

Voir le cerveau penser

Les TCC modifient l’activité cérébrale

Les interfaces cerveau-machine

La stimulation cérébrale profonde

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© Cerveau & Psycho - n°56 mars - avril 2013

Psychologie

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Vers une psychologie scientifique

La psychologie a longtemps reposé sur des mesures comportementales indirectes de la vie mentale. Aujourd’hui, elle se fonde de plus en plus sur les mécanismes neurobiologiques qui contrôlent le cerveau.

E n mars 2003, dans le premier article du premier numéro de Cerveau & Psycho, j’écrivais que « L’alliance récente de la psychologie cognitive et de l’imagerie cérébrale marquait

les premiers pas d’un programme d’étude associant psychologues et spécialistes du cer- veau ». En ce sens, la psychologie allait vrai- ment devenir une science. Stanislas Dehaene, qui dirige l’Unité Neuro-imagerie cognitive, INSERM-CEA, à NeuroSpin, a bien marqué ce tournant historique en intitulant en 2006 sa leçon inaugurale au Collège de France :

«Vers une science de la vie mentale ». Cela ne veut pas dire que la psychologie n’avait pas déjà une ambition scientifique – et ce dès la fin du XIX e siècle – avec la psychophysique.

Son inventeur, Gustav Fechner (1801-1887) a, par exemple, cherché à évaluer le lien entre l’intensité d’un stimulus et la sensibi- lité psychologique qu’il déclenche. Cela ne veut pas dire non plus que la psychologie du XX e siècle n’était pas déjà scientifique : c’était une application rigoureuse de la méthode expérimentale de Claude Bernard à l’étude du comportement humain et de la cogni- tion. On analysait les variables, construisait un plan d’expérience, élaborait une procé- dure, etc. Mais cela veut dire qu’aux yeux du grand public et des autres spécialistes de sciences dites « dures », avec l’imagerie céré- brale associée aux progrès de l’informatique, la psychologie devenait une science à part entière ! Qu’en est-il dix ans plus tard ? Deux

Olivier Houdé,

professeur de psychologie à l’Université Paris Descartes, dirige le Laboratoire

LaPsy, CNRS.

En Bref

Depuis ses origines, la psychologie cherche à quantifier des paramètres pertinents pour l’étude des comportements humains.

L’IRMf permet de visualiser l’activité du cerveau lors de diverses tâches cognitives, ce qui précise les mécanismes sous-jacents.

Beaucoup d’études de psychologie ont révélé des biais de raisonnement auxquels le cerveau des enfants ne sait pas résister.

Les résultats acquis ont des applications concrètes à l’école et permettent d’améliorer certaines pratiques éducatives.

Psychologie

domaines illustrent l’évolution de cette dis- cipline : la neurophysique et la neuropéda- gogie, la première étant surtout appliquée à l’adulte, la seconde à l’enfant. Comme nous l’avons rappelé, dès la fin du XIX e siècle, les pionniers de la psychophysique ont cherché à quantifier un certain nombre de données pour évaluer le comportement en réponse à des stimulus. Une telle évaluation nécessitait d’utiliser la méthode expérimen- tale: déterminer des paramètres quantifiables, faire des expériences respectant des proto- coles fiables, répéter les expériences sur des sujets différents et dans des conditions variées, analyser les résultats et en tirer des lois. Le paramètre le plus utilisé lors des premières expériences fut le temps de réaction des indi- vidus participant aux différentes expériences. Et diverses lois du comportement furent déduites de ces expériences.

De la psychophysique à la neurophysique

Aujourd’hui, la psychologie neuro- scientifique considère que la cognition humaine obéit, elle aussi, à des lois strictes qui s’appliquent même aux aspects les plus subjectifs de notre perception consciente. Pour les découvrir, il faut à nouveau des mesures. Mais l’époque de la mesure des seuls temps de réaction est révolue, et les

Qu’est-ce que la psychologie ?

D epuis la fin du XIX e siècle, la psychologie est la discipline qui étudie les comportements humains et la pensée, incluant

aussi les émotions. Elle se décline en courants clairement iden- tifiables : la psychologie cognitive de l’adulte, la psychologie du développement – du bébé et de l’enfant à l’adulte –, et la psycholo- gie différentielle qui explore la variabilité selon les individus et les contextes. Ces trois courants se fondent sur l’expérimentation scientifique et sont, aujourd’hui, fortement liés aux neurosciences. Ce que l’on nomme la neuropsychologie est l’étude spécifique des patients atteints d’une lésion cérébrale. Mais la psychologie se définit également par une approche clinique du psychisme et de ses troubles : c’est la psychologie clinique et la psychopathologie. Enfin, la psychologie sociale, la psychologie du travail et la psycho-

logie de la santé peuvent chacune avoir une orientation aussi bien cognitive et expérimentale que clinique et appliquée. La question de l’unité de ces courants – la ou les psychologie(s) – est un objet récurrent de débat.

mesures sont aujourd’hui réalisées simul- tanément avec les techniques d’imagerie cérébrale. Dans ce contexte, la psychophy- sique devient une « neurophysique ». La principale technique utilisée est l’ima- gerie par résonance magnétique fonction- nelle (IRMf). Il s’agit d’une méthode d’ima- gerie qui produit sur ordinateur des images numériques reliées à l’activité des neurones en tout point du cerveau. Comment le psychologue utilise-t-il cette méthode pour étudier les lois de la cognition, ou encore déchiffrer le « code neural » de la cognition ? En mesurant, grâce à l’IRMf, la concentra- tion en désoxyhémoglobine, une molécule qui reflète l’oxygénation du sang. Ainsi, le psychologue identifie les régions du cerveau où le débit sanguin augmente pour réguler le métabolisme neuronal nécessaire à l’accom- plissement de la tâche cognitive en cours. C’est l’observation du « cerveau en action ». La méthode a été appliquée à l’étude de la conscience et notamment du modèle de l’es- pace neuronal de travail conscient proposé par S. Dehaene et Jean-Pierre Changeux, qui décrit comment le cerveau d’un individu peut accéder à la conscience d’un stimulus. Selon ce modèle, une stimulation ne devient consciente que si elle envahit tout l’espace neuronal de travail conscient, sinon elle reste limitée à un système local dont l’acti- vation ne s’accompagne pas d’une prise de conscience. L’attention permet le passage d’un système à l’autre. Les expériences d’imagerie cérébrale réali- sées pour tester ce modèle ont montré que des mots ou des nombres présentés trop brièvement pour que le sujet en ait une perception consciente activent une série de régions cérébrales spécialisées du système local. C’est la perception subliminale : bien que le stimulus ne soit pas perçu consciem- ment, il influe sur le fonctionnement céré- bral et sur le jugement. Mais dès que le sujet prend conscience du stimulus (ce que l’on repère par un geste qu’on lui demande de faire quand il prend conscience du stimulus ou par un mot qu’on lui demande de prononcer), on constate que de multiples régions supplémentaires, localisées notam- ment dans le cortex préfrontal, s’activent de façon soudaine et coordonnée. Si les nouvelles méthodes d’imagerie du cerveau et les puissances de calcul évoquées

nous permettent de mieux comprendre les mécanismes qui sous-tendent la conscience, le peuvent-elles aussi pour l’inconscient ?

De l’inconscient freudien au non-conscient cognitif

En 1920, Freud (1856-1939) écrivait que :

« Les insuffisances de notre description de l’inconscient s’effaceraient sans doute si nous pouvions mettre en œuvre, à la place des termes psychologiques, des termes physiologiques ou chimiques. La biologie [remarquait-il] est vraiment un domaine aux possibilités illimitées : nous devons nous attendre à recevoir d’elle les lumières les plus surprenantes, et nous ne pouvons pas deviner quelles réponses elle donnerait dans quelques décennies aux questions que nous lui posons. » Mais Freud aurait-il prévu que les neuroscientifiques du début du XXI e siècle s’approprieraient à ce point l’inconscient ?

Vers une psychologie scientifique

Les titres des ouvrages à succès de la dernière décennie sont à cet égard révéla- teurs. Citons, par exemple, Le nouvel incons- cient : Freud, Christophe Colomb des neuro- sciences de Lionel Naccache. Dans le cadre des travaux sur la conscience rapidement évoqués, l’inconscient, ou plus exactement le non-conscient cognitif, pour le différen- cier de l’inconscient psychanalytique, est exploré aujourd’hui par l’imagerie cérébrale lors de tâches de perception subliminale. Par exemple, on présente un nombre sur un écran d’ordinateur au sujet testé. Si c’est un nombre supérieur à 5, il a pour consigne de presser le bouton situé près de sa main droite ; dans le cas contraire, il doit appuyer sur le bouton de gauche. Ce que l’individu ignore, c’est qu’avant de lui montrer le nombre on lui en présente un autre pendant un temps trop court pour qu’il le perçoive consciem- ment. Cette perception non consciente ou subliminale influe sur sa réponse consciente.

Étudier les liens entre l’activité cérébrale et les comportements représente le principal nouveau défi de la psychologie. Les diverses méthodes d’imagerie cérébrale, notamment l’IRMf, sont particulièrement utiles.

© Ikon Images / Corbis
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Psychologie

( On constate que la psychologie est de plus en plus orientée vers des questions de société, notamment dans le domaine des sciences de l’éducation.

)

Ainsi, si le nombre perçu et le nombre subliminal sont tous les deux supérieurs à 5,

l’individu appuiera plus vite sur le bouton de droite que si le nombre perçu est supérieur

à 5, alors que le nombre subliminal est infé-

rieur à 5. Dans ce dernier cas, l’image subli- minale amorce l’action qui devrait aboutir à appuyer sur le bouton de gauche, alors que la perception consciente lui impose d’ap- puyer sur le bouton de droite. Le sujet doit modifier sa perception non consciente, ce qui retarde le geste. Les temps de réaction diffèrent et cette différence est associée à une activité cérébrale spécifique. L’objectif de ces

expériences est l’élaboration d’une « neuro- physique de l’inconscient ». On a montré que l’expérience consciente se distingue de l’expérience non consciente essentiellement sur deux points : la région cérébrale concernée par la tâche (notamment la reconnaissance des nombres ou des mots) est davantage activée lors de l’expérience consciente et de nombreuses aires céré- brales en réseau s’activent simultanément. Bien qu’associé, dans ce type d’expériences,

à

non-conscient cognitif serait observable ! Ces découvertes entretiennent de vifs débats notamment autour d’une question : le non- conscient cognitif (révélé ici par les expé- riences de perception subliminale) est-il assimilable à l’inconscient de Freud ? Quoi qu’il en soit, les résultats de ces expériences pourraient éclairer certains mécanismes neurocognitifs élémentaires dont dépendent des phénomènes psychiques, normaux ou pathologiques, plus complexes. Un autre domaine caractérise de façon emblématique l’évolution de la psychologie expérimentale au cours des dix dernières années : celui de la neuropédagogie chez l’enfant. C’est l’étude scientifique du « cerveau qui apprend », visant à mettre en évidence des résultats directement appli- cables à l’école. Dans ce domaine aussi, dès la fin du XIX e siècle, les pionniers de la psychologie scientifique, et notamment Alfred Binet

une activité plus faible et plus localisée, le

(1857-1911), avaient déjà cherché à mesurer objectivement les processus impliqués dans les performances scolaires des enfants au cours du développement cognitif (au moyen d’une échelle métrique d’intelligence qui deviendra le test de QI dont on a ultérieure- ment montré les limites).

De la pédagogie à la neuropédagogie

Il y a aussi eu, au XX e siècle, les minutieuses études de Jean Piaget (1896-1980) sur les stades du développement de l’intelligence chez l’enfant, celle-ci étant considérée comme une forme d’adaptation biologique. Mais c’est avec l’imagerie cérébrale que cette exploration a pris toute sa dimension scientifique.

cette exploration a pris toute sa dimension scientifique. L ’équipe d’Adele Diamond au Canada a montré

L ’équipe d’Adele Diamond au Canada a montré que des dispositifs pédago-

giques simples et ludiques d’interactions sociales peuvent, dès l’école maternelle, entraîner les capacités de contrôle cogni- tif exercées par le cortex préfrontal et qui sont essentielles au raisonnement logique. Les deux capacités visées sont surtout l’inhibition et la flexibilité. Prenons deux exemples. Deux enfants doivent compter des objets placés devant eux. Tour à tour, ils sont le « compteur » et le « vérifica- teur » : l’un compte pendant que le second doit seulement écouter, puis vérifier. Le premier exerce sa capacité d’introspection (il doit faire attention à ne pas se tromper, car l’autre le surveille) et le second exerce sa capacité d’inhibition (il doit s’empêcher de compter à haute voix). Dans une autre activité, dite lecture à deux, un enfant lit, tandis que l’autre doit se taire puisqu’il tient un dessin d’oreille signifiant qu’il doit se contenter d’écouter l’histoire

Il est apparu que les découvertes en ce domaine devaient avoir un impact dans le secteur de l’éducation, tout comme les neurosciences associées à la médecine ont déjà un fort impact dans le secteur de la santé (par exemple, pour suivre l’évolution de la maladie d’Alzheimer). À l’image de la médecine, la pédagogie est un art qui devrait s’appuyer sur des connaissances scienti- fiques les plus récentes. En apportant des indications sur les capacités et les contraintes du « cerveau qui apprend », la psychologie peut aider à expliquer pourquoi certaines situa- tions d’apprentissage sont efficaces, alors que d’autres ne le sont pas. En retour, les acteurs du monde de l’éducation, informés des difficultés qu’ils rencontrent avec les élèves, pourraient demander aux psychologues d’élaborer des protocoles expérimentaux visant à évaluer scientifi- quement telle nouvelle méthode pédago- gique ou telle prise en charge inédite d’en- fants en échec scolaire.

Vers une psychologie scientifique

Pour l’essentiel, l’imagerie cérébrale a permis de démontrer l’existence, chez l’en- fant comme chez l’adulte, de deux formes complémentaires d’apprentissage neuroco- gnitif : l’automatisation par la pratique et le contrôle par l’inhibition. Dans le cas de l’automatisation, c’est initia- lement la partie préfrontale (à l’avant du cerveau) qui est activée, car la mise en place des savoir-faire et des connaissances – aussi nommés les habiletés – nécessite un contrôle cognitif. Puis ces habiletés s’automatisent avec la pratique et c’est la partie postérieure du cerveau et les régions sous-corticales qui prennent le relais. Ainsi, apprendre par cœur une liste de mots, par exemple, demande un effort cognitif contrôlé par le cortex préfrontal. Les aires postérieures seront utili- sées quand la liste sera acquise. Le second processus (désautomatisa- tion) n’est pas concerné quand il s’agit d’apprendre de façon classique, mais plutôt de « désapprendre », c’est-à-dire d’inhiber les automatismes acquis pour changer de

Comment exercer son contrôle cognitif

que raconte l’autre. On entraîne ainsi l’inhibition de l’envie de parler. Ces petits exercices font partie d’un programme éducatif dont l’impact positif sur le contrôle cognitif et les performances scolaires en général a été démontré. Pour les enfants plus grands et les adoles- cents, on a conçu des exercices pédagogiques du même

type, afin de les aider à améliorer leur raisonnement logique. L’impact positif de ces exercices sur le cortex préfrontal a été mesuré : chez les élèves s’étant entraî- nés à ce type d’exercices, l’activité du cortex préfrontal, mesurée en imagerie cérébrale, est supérieure à celle d’élèves n’ayant pas participé à un tel entraînement.

a b Jean-Michel Thiriet
a
b
Jean-Michel Thiriet
c Morey Kitzam
c
Morey Kitzam

Certains exercices pédagogiques permettent aux enfants d’exercer leurs capacités d’inhibition. On demande à un enfant de compter pendant que l’autre se tait (a). Ensuite, celui qui s’est

tu – le vérificateur – contrôle le résultat (b). Dans un autre type d’exercices, un enfant doit raconter une histoire, alors que l’autre doit se taire, et on mesure l’effort que cela représente (c, à droite) !

Psychologie

stratégie cognitive. L’imagerie cérébrale a permis de montrer le changement qui se produit dans le cerveau des élèves lorsque, sous l’effet d’un apprentissage, ils passent, au cours d’une même tâche de raisonne- ment, d’un mode perceptif facile, automa- tisé mais erroné, à un mode logique difficile et exact. Les résultats indiquent un bascule- ment très net des activations cérébrales, de la partie postérieure du cerveau vers le cortex préfrontal – dynamique cérébrale inverse de celle de l’automatisation. Le premier type d’apprentissage – l’auto- matisation par la pratique – correspond

De Piaget à l’inhibition cognitive A u XX e siècle, la théorie des stades de
De Piaget à l’inhibition cognitive
A u XX e siècle, la théorie des stades de l’intelligence de Piaget
a profondément marqué la psychologie, le monde de l’édu-
cation et le grand public. En quoi les travaux récents d’imagerie
cérébrale et de neuropédagogie ont-ils renouvelé ou nuancé
cette théorie ?
On sait qu’une tâche emblématique de Piaget pour tester l’in-
telligence de l’enfant était la conservation du nombre. Devant
deux rangées de jetons de même nombre (cinq jetons par
exemple), mais plus ou moins écartés spatialement dans chaque
rangée, l’enfant jusqu’à l’âge de sept ans environ considère qu’il
« y a plus de jetons là où c’est plus long » (sur la rangée où
les jetons sont les plus éloignés les uns des autres), ce qui est
une erreur d’intuition perceptive. À partir de sept ans, l’enfant
répond correctement : « Il y a le même nombre de jetons dans
les deux rangées.» Selon Piaget, la réussite à ce test traduisait
le passage d’un stade perceptif prélogique au stade de la pensée
logique concrète. Cette tâche a été reprise en imagerie par IRMf
avec des enfants d’école maternelle et élémentaire. On a ainsi
montré qu’elle active non seulement les régions du cerveau
dédiées au nombre (le cortex pariétal), mais aussi les régions du
cortex préfrontal dédiées à l’inhibition des automatismes. Tant
que le cortex préfrontal n’est pas assez « mature », l’automatisme
« plus long donc plus nombreux » n’est pas inhibé, de sorte que
l’enfant se trompe. Cela conduit à réviser la théorie de Piaget en
y ajoutant le rôle clé de l’inhibition cognitive comme mécanisme
du développement de l’intelligence chez l’enfant.
En devenant une science de plus en plus ancrée dans la réalité
du fonctionnement cérébral, la psychologie révise jusqu’aux
racines les plus profondes de ses grandes théories.
Jusqu’à sept ans, les enfants
disent qu’il y a plus de jetons
dans la première ligne car, pour
eux, longueur égale nombre.

aux connaissances générales, bien établies, apprises par la répétition, la mémorisation, et qui doivent être connues de tous, par exemple les programmes scolaires. C’est ce que l’on nomme l’intelligence « cristal-

lisée » ou fixée par la culture. Au contraire,

le second type d’apprentissage – le contrôle

par l’inhibition – fait appel à l’imagina- tion, à la capacité de changer de stratégie de raisonnement en inhibant les automatismes acquis auparavant.

Le piège des biais de raisonnement

Ainsi, à l’école, on apprend surtout par la répétition, la pratique et l’automatisation. C’est nécessaire, mais apprendre à raisonner en inhibant ses automatismes non pertinents

est tout aussi indispensable. Par conséquent,

il serait très utile de développer à l’école une

« pédagogie du cortex préfrontal », c’est-à-

dire la capacité d’inhiber certaines réactions de son cerveau. L’inhibition est une forme de contrôle attentionnel et comportemental qui permet aux enfants de résister aux habi- tudes ou automatismes, aux tentations, distractions ou interférences, et de s’adapter aux situations complexes. Le défaut d’inhi- bition peut expliquer plusieurs difficultés d’apprentissage (erreurs dues à l’inattention, biais de raisonnement, etc.) et d’adaptation tant cognitive que sociale. Prenons un exemple. Une erreur fréquente observée à l’école élémentaire concerne les

problèmes dits « additifs » du type : « Louise

a 25 billes. Elle a 5 billes de plus que Léo.

Combien Léo a-t-il de billes ? » La bonne réponse est la soustraction 25-5=20, mais souvent les enfants ne parviennent pas à inhiber l’automatisme d’addition déclenché par le « plus que » dans l’énoncé, d’où leur réponse erronée : 25+5=30. En orthographe, les enfants d’école

élémentaire font souvent des fautes du type :

« Je les manges. » Ils n’ignorent pas la règle

selon laquelle « avec je, le verbe s’accorde au singulier », mais ils sont incapables d’inhiber une autre règle bien mémorisée et automatique : « Après les, je mets un s. » La tentation est ici trop grande pour eux, en raison de la proximité du terme les dans la phrase. L’enfant doit donc apprendre à inhiber, grâce à son cortex préfrontal, la

réponse dominante et automatique, pour pouvoir appliquer une autre stratégie de son répertoire orthographique : le verbe s’accorde avec le sujet de la phrase quelle que soit sa place. On pourrait croire que cela ne concerne que les enfants. Mais combien de messages électroniques ne reçoit-on pas précisant : « Je vous le direz » au lieu de « Je vous le dirai ». C’est le même défaut d’inhi- bition préfrontale, renforcé par la rapidité qu’exige l’écriture électronique.

Exercer ses capacités d’inhibition

Ainsi, il ne suffit pas d’acquérir les règles (par la pratique, la répétition, etc.), il faut aussi en permanence inhiber ses automa- tismes. Tant en France qu’au Canada (avec l’équipe d’Adele Diamond, à l’Université de Colombie-Britannique, notamment), des expériences d’interventions pédagogiques pilotes sont aujourd’hui menées dans les écoles pour exercer le « contrôle cognitif » des enfants, et améliorer leur capacité d’in- hibition et de flexibilité cognitives. Elles sont directement issues de la compréhen-

Vers une psychologie scientifique

sion que nous avons acquise des méca- nismes d’apprentissage du cerveau (voir l’encadré pages 28 et 29). Les lois de l’apprentissage dans le cerveau sont de mieux en mieux connues. Les découvertes de la neuropédagogie ont égale- ment permis aux laboratoires de recherche en sciences cognitives de concevoir des logi- ciels pédagogiques optimisés. Pour préparer à la lecture par exemple, un logiciel ludique d’apprentissage des associations entre graphèmes (lettres) et phonèmes (sons) peut être utilisé dès l’école maternelle. De tels logiciels éducatifs et ludiques sont surtout précieux quand il s’agit d’aider des enfants atteints de troubles cognitifs divers, tels que les troubles de la lecture (dyslexie) ou du calcul (dyscalculie). On constate que la psychologie se fonde sur des données de plus en plus scienti- fiques, surtout grâce à l’utilisation de l’ima- gerie cérébrale, mais elle est aussi de plus en plus orientée vers des questions de société, notamment dans le domaine des sciences de l’éducation. Comprendre comment le cerveau apprend est devenu une question

d’intérêt général.

n

Bibliographie

S. Dehaene et J.-P. Changeux,

Experimental and theoretical approaches to conscious processing, in Neuron, vol. 70, pp.200-227, 2011.

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A neo-Piagetian approach, in J. of Exp. Child Psy., vol. 110, pp. 332-346, 2011.

O. Houdé,

Les 100 mots de la psychologie, PUF, 2008.

2011. O. Houdé, Les 100 mots de la psychologie , PUF, 2008. © Cerveau & Psycho
10 10 ans ans Cerveau Psycho
10
10
ans ans
Cerveau
Psycho

Comportement

Les années « moi »

Le développement personnel est une aspiration légitime et répandue. Ce phénomène est-il lié à la tendance à l’égocentrisme qui caractérise les sociétés industrialisées?

Christophe André

est médecin psychiatre à l’Hôpital Sainte-Anne, à Paris.

L es livres sur le développement per- sonnel envahissent les rayons des librairies. Chacun a pu le consta- ter. Si cette tendance est évidente aujourd’hui, cela fait des siècles,

sinon des millénaires, que les humains s’at- tachent à travailler sur eux-mêmes, espérant progresser en sagesse, en force intérieure ou autres vertus. Rappelons les paroles de L’Ecclésiaste dans la Bible : « Ce qui fut, cela sera ; ce qui s’est fait se refera ; et il n’y a rien de nouveau sous le soleil.» Ce constat s’applique parfaitement au développement personnel. Mais n’y a-t-il vraiment rien de nouveau sous le soleil en ce domaine ? Le philosophe antique avait pour ambi- tion de transformer et de bonifier ses élèves et auditeurs, là où le moderne a celle de donner une explication du monde. Les Pensées pour moi-même, mélange de journal intime et d’outil de développement personnel, rédi- gées entre les années 170 et 180 par l’empe- reur romain Marc Aurèle, élève des philo- sophes stoïciens, l’illustre : « Mon âme ! Quand seras-tu donc bonne et simple, sans mélange et sans fard ? […] Quand renon- ceras-tu à ces folles cupidités et à ces vains désirs qui te font souhaiter des créatures animées ou inanimées pour contenter tes passions, du temps pour en jouir davantage, des lieux et des pays mieux situés, un air plus pur, et des hommes plus sociables ? Quand seras-tu pleinement satisfaite de ton état ?

Quand trouveras-tu ton plaisir dans toutes les choses qui t’arrivent ? Quand seras- tu persuadée que tu as tout en toi ? » Ces phrases sont la preuve que le développement personnel est une quête si ce n’est éternelle, du moins fort ancienne.

Des évolutions récentes et profondes

Certes, la situation a changé depuis Marc Aurèle. Ainsi, le développement personnel s’est largement démocratisé : il n’est plus seulement réservé à une petite élite cultivée, comme dans l’Antiquité ou à la Renaissance, mais est accessible au plus grand nombre. Ensuite, la « sculpture de soi » antique n’avait pas tant pour objectif la bonification de l’in- dividu en tant que tel, mais surtout en tant qu’élément d’un groupe social : si l’homme devenait meilleur, le citoyen aussi. La fina- lité de ces efforts était l’amélioration du fonctionnement et des institutions de la cité grecque ou de l’empire Romain. Aujourd’hui, le développement personnel représente d’abord un enjeu individuel, qui n’exclut pas pour autant de possibles béné- fices pour l’entourage (famille, entreprise ou société dans son ensemble). Mais on s’efforce d’abord pour soi : pour des « plus » (plus de confiance, plus de capacités de conviction) ou pour des « moins » (moins de stress, moins d’inhibitions), afin que sa vie

personnelle soit épanouie, heureuse, réussie.

Parmi les autres différences entre l’antique et le moderne, citons la professionnalisation et la mondialisation. Ainsi, l’aide au déve- loppement personnel est devenue un métier et de nombreux professionnels proposent leurs services. Le développement personnel

a aussi intégré, aux approches occidentales

fondées sur l’effort et la raison, des éléments issus notamment des sagesses orientales, indiennes et chinoises, incitant davantage à

la contemplation et au lâcher prise.

Dans les sociétés traditionnelles, les compé- tences individuelles pèsent assez peu sur les destins individuels, car ceux-ci sont quasi

assignés en fonction du statut de naissance :

on ne change pratiquement pas de classe

En Bref

Si, naguère, l’amélioration de l’individu avait pour objectif un meilleur fonctionnement des institutions, aujourd’hui, il s’agit seulement d’un enjeu personnel.

Le travail sur soi est orienté vers l’amélioration du bien-être individuel ou de la vie professionnelle (coaching). Il peut aussi comporter une visée thérapeutique (psychothérapie).

Il est regrettable qu’il n’existe aucune instance d’évaluation des méthodes de développement personnel.

Enfin, il est difficile de se repérer dans la jungle des méthodes de développement personnel. Le fait que, parfois, la spiritualité soit aussi utilisée à cette fin ajoute à la confusion.

© Images.com / Corbis
© Images.com / Corbis

sociale, de lieu de résidence, de profes- sion. Et selon que l’on est né paysan, noble ou marchand, l’avenir est à peu près tracé. Que ce soit dans les sphères sentimentales, amicales ou professionnelles, on n’a guère besoin de compétences relationnelles, de confiance en soi, de preuves de sa valeur :

pas besoin de séduire, le mariage est arrangé par les familles ; pas besoin de convaincre un employeur lors d’un entretien d’embauche, on travaille en général avec des proches ; pas besoin de se faire de nouveaux amis ou voisins, puisqu’on connaît tout le monde depuis son enfance. Au contraire, dans les sociétés contempo- raines, les individus sont confrontés à davan- tage de mobilité et de liberté, mais doivent aussi constamment prouver leur valeur et faire preuve d’attractivité pour séduire un conjoint ou des partenaires sentimentaux, des employeurs, de nouveaux voisins ou collègues. C’est l’apparition, dans des sociétés très compétitives, des winners et des losers, dont le destin ne dépend pas tant du rang de naissance que des compétences personnelles. Notons qu’aux États-Unis, creuset des techniques de développement personnel, les figures historiques de ce mouvement sont apparues lors d’épisodes sociétaux marquants : la méthode Carnegie (l’ouvrage Comment se faire des amis fut l’un des plus grands succès de librairie de tous les temps)

Je suis le meilleur. Le développement personnel ne signifie pas nécessairement être le premier, mais il s’accompagne d’une dose notable d’égoïsme.

Comportement

fait son apparition lors de la grande dépres- sion de 1929, alors que toutes les certitudes s’écroulent et que chacun doit lutter pour survivre en se montrant plus fort que les autres, non pas physiquement, mais sociale- ment. Les années 1950 et les Trente Glorieuses verront la naissance de la pensée positive (avec un best-seller, La puissance de la pensée positive, par Norman Vincent Peale). Enfin, dans les années 1960 et 1970, émerge l’affir- mation véhémente de la liberté de l’individu par rapport à des institutions jugées oppres- santes. Ces années sont celles des grands débuts des courants centrés sur l’estime de soi, notamment avec le best-seller planétaire The six pillars of self-esteem, malencontreu- sement traduit en français sous le titre Les six

sement traduit en français sous le titre Les six La philosophie bouddhiste : une voie pour

La philosophie bouddhiste :

une voie pour progresser ?

L e bouddhisme est souvent qualifié de « religion sans Dieu ». De fait, ses enseignements peuvent être perçus et pratiqués

comme une philosophie de vie : s’attacher à diminuer toute forme de souffrance, chez soi et chez tous les êtres vivants. La simplicité apparente de ce programme a abouti à 2 500 ans de réflexions sur la condition humaine, et notamment sur le fonctionnement de notre esprit (source principale de nos souffrances, par ses nombreuses erreurs de perception et de discernement). Cela explique l’intérêt de la pensée bouddhiste aux yeux de nombreux psychothérapeutes contemporains. La plupart des grands prin- cipes du bouddhisme ont en effet une valeur universelle. Comme l’impermanence : rien ne dure ici-bas, ni nos souffrances, ni nos douleurs, ni les fruits de nos efforts, ni nos objets d’attachement ; tout passera et disparaîtra, et l’accepter nous rendra paradoxale- ment plus heureux. Ou la vacuité : ce qui nous semble certain et évident n’a parfois pas plus de solidité et de réalité qu’un arc-en- ciel, visible d’un endroit, mais invisible d’un autre ; le comprendre ne doit pas nous dispenser de penser ou d’agir, mais nous inciter à le faire avec prudence et humilité. Ou encore l’interdépen- dance : tout est lié, et le moindre de mes actes s’inscrit dans une longue et complexe chaîne de causalités et de conséquences ; se croire unique et indépendant est donc une erreur profonde, et source de souffrances pour soi et les autres. Cependant, l’origi- nalité du bouddhisme ne réside pas seulement dans ces concepts (qui appartiennent aussi à bien d’autres cultures), mais dans la nécessité de les connaître, de les comprendre, de s’en imprégner, de les approfondir, par la pratique de la méditation et la présence attentive à chaque instant de la vie. Il s’agit d’une pratique plus que d’un savoir.

clés de la confiance en soi. Le développement personnel ne fait finalement que répondre à des besoins nés d’évolutions sociales, et tente d’aider les individus à s’y adapter.

Diverses facettes du développement personnel

Ce que l’on nomme aujourd’hui dévelop- pement personnel regroupe un ensemble hétérogène de démarches centrées sur la connaissance et l’amélioration de soi : ce domaine étant par essence très vaste, les fron- tières avec les autres formes de « travail sur soi » sont bien souvent floues. Le dévelop- pement personnel est a priori orienté vers la vie privée et le bien-être personnel. On parle plutôt de coaching si l’objectif est profes- sionnel (une performance à augmenter), et de psychothérapie en présence d’une souf- france psychique à réduire. Des différences existent entre développement personnel, coaching et psychothérapie, mais les fron- tières sont parfois perméables. Le développement personnel est souvent inadapté au traitement des souffrances psychiques avérées, mais il peut se révéler être un bon outil de prévention des rechutes de ces souffrances, et, par conséquent, une forme de psychothérapie prophylactique :

il en est ainsi du travail sur la capacité à augmenter son bien-être subjectif (autre- ment dit à se rendre plus heureux), ou de la pratique de la méditation. Le coaching, quant à lui, quitte de plus en plus souvent les bureaux ou les stades pour s’inviter dans le champ de la vie quotidienne (éducation des enfants, suivi d’un régime alimentaire), flir- tant ainsi avec le développement personnel (pourquoi pas ?) ou la psychothérapie (ce qui est plus problématique…). Ces limites floues s’expliquent d’abord parce que les techniques, notamment du coaching et du développement personnel, sont souvent les mêmes. Elles sont simple- ment appliquées dans un contexte différent (personnel ou professionnel) et dans un esprit différent (épanouissement ou perfor- mance). Ces trois pratiques sont souvent dispensées par des professionnels issus du même « champ psy » (psychologues, psycho- thérapeutes, psychiatres, etc.), elles sont réunies autour d’une même demande de changement personnel, et ont toutes trois

pour postulat que le « travail sur soi » est une source de progrès personnel. Une autre frontière souvent floue du développement personnel est celle qui le sépare des pratiques spirituelles. Il existe par exemple, dans la tradition catholique, de nombreux courants de travail sur soi que l’on peut considérer comme une forme de développement personnel (exercices répétés sous la conduite d’un directeur de conscience). Même si, au départ, leur objectif n’est pas le bien-être, mais la qualité et l’intensité de la foi. Ainsi, les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola continuent depuis près de cinq siècles d’être pratiqués sous la conduite d’accompagnants jésuites.

Développement personnel ou spirituel ?

Mais la situation est aujourd’hui plus compliquée, car après avoir été longtemps associée à la notion de religion, et donc dépendante d’un cadre strict, d’un clergé, de rituels, la spiritualité s’en est affranchie à la fin du XX e siècle avec notamment le mouvement New Age : ce dernier mêle développement personnel et spiritualité syncrétique, voire laïque, et encourage à cultiver une vie de l’es- prit connectée à de grands principes tels que la nature, le cosmos, la planète Terre, etc. De même, le bouddhisme est un bon exemple contemporain de cette difficulté à séparer religion et développement personnel :

en effet, il est à la fois une religion, notam- ment en Orient, et une forme de développe- ment personnel, en Occident, où il attire de nombreuses personnes en quête de méthodes pouvant leur assurer la paix intérieure. Cette dernière évolution est considérée comme une dérive problématique par certains penseurs bouddhistes, qui dénoncent le « matérialisme spirituel » consistant à utiliser la spiritualité comme outil de développement personnel et de performance individuelle. Ce qui est en train de se passer avec la méditation de pleine conscience en est un bon exemple : au départ outil bouddhiste destiné à apaiser l’esprit pour accéder à la « vision pénétrante » et donc à la compré- hension profonde des grands principes du bouddhisme (impermanence, inter- dépendance, vacuité, voir l’encadré page ci-contre), sa codification récente en outil

de soin et de gestion du stress ne va pas sans poser des problèmes : faut-il totale- ment renoncer à sa dimension spirituelle en l’enseignant dans de tels cadres laïques ? Ou cette dimension spirituelle fait-elle partie de ses vertus guérissantes ? Enfin, un dernier élément complique le paysage : de nombreux mouvements sectaires utilisent aujourd’hui la voie du développement personnel pour recruter de nouveaux adeptes. Ainsi, la Scientologie dispose d’une démarche bien rôdée, où l’on commence par proposer des tests psycho- logiques, puis des stages de développement personnel, avant d’aboutir à des incitations à certaines pratiques spirituelles et à l’engage- ment dans la secte.

Les années « moi »

Sur le Web

Sur la question des dérives sectaires, voir le site Internet de l’Association Psychothérapie Vigilance :

Site de l’auteur:

com

JE ME SENS UN PEU COMME SI MON PLAN DE CARRIÈRE ÉTAIT EN HIBERNATION Cartoonsource
JE ME SENS UN PEU COMME SI MON PLAN
DE CARRIÈRE ÉTAIT EN HIBERNATION
Cartoonsource / Shutterstock.com

Aujourd’hui, il est bien compliqué, voire impossible, de dresser un tableau exhaustif de toutes les formes et méthodes de déve- loppement personnel et surtout de leur efficacité dans telle ou telle indication : il n’existe aucune instance fédérative, ni aucun organisme d’évaluation des pratiques. Néanmoins, trois grands courants semblent émerger, du moins si l’on se fie au nombre de praticiens s’en réclamant. L’analyse transactionnelle est le plus ancien (années 1950), et propose l’existence de trois « états du moi » (le moi-parent,

Comportement

( Le travail sur soi ne peut avoir pour seul objectif l’affirmation de son identité propre et de ses intérêts personnels, mais doit aussi intégrer la dimension sociale des individus.

)

le moi-adulte et le moi-enfant) mobilisés différemment selon les moments de la vie, notamment relationnelle (les « tran- sactions » avec les autres). Elle intègre des éléments issus de la psychanalyse (les états du moi évoquent les instances freudiennes du Surmoi, du Moi et du Ça), ainsi que des interventions proches du comportementa- lisme ; des jeux de rôle et des mises en situa- tion sont utilisés pour s’entraîner à prati- quer de nouveaux comportements. La programmation neurolinguistique, PNL, apparue dans les années 1970, se présente comme une façon de comprendre le fonctionnement de notre cerveau, et donc nos comportements. Elle s’attache

La psychologie positive M artin Seligman, l’un des fondateurs, en 1998, du courant de la
La psychologie positive
M artin Seligman, l’un des fondateurs, en 1998, du courant de la
psychologie positive, s’était auparavant fait une renommée
par ses travaux sur les mécanismes de la dépression (notam-
ment le sentiment d’impuissance à agir). Les années passant, et
pour des raisons personnelles (son tempérament anxieux et
dépressif) comme professionnelles (son souci de prévenir plutôt
que guérir), il s’intéressa de plus en plus à un versant de l’esprit
humain peu exploré jusqu’alors : la capacité à aller bien, à ressen-
tir des émotions positives, à adopter et pratiquer des valeurs
de nature à donner du sens et du bonheur à sa vie. Sous son
impulsion et celle de nombreux autres chercheurs, la psycholo-
gie positive est devenue un champ scientifique très intéressant,
tourné vers la compréhension de ce qui fonctionne bien chez
les humains, afin de pouvoir l’amplifier et le proposer au plus
grand nombre : cultiver des émotions positives, savourer les bons
moments d’une journée ordinaire, par exemple, autant d’objectifs
simples et minimes, mais qui, associés et régulièrement pratiqués,
représentent des moyens efficaces d’accroître son bien-être. Mais
la psychologie positive ne s’intéresse pas qu’aux personnes : elle
a aussi pour ambition d’améliorer le fonctionnement des groupes
humains (par exemple en encourageant la communication non
violente) et celui des institutions, comme l’école (comment moti-
ver les élèves autrement que par la crainte des mauvaises notes)
ou la justice (comment aider les personnes condamnées à modi-
fier leurs comportements).

par exemple à modifier les automatismes (« programmations ») qui sous-tendent notre vision du monde. Il s’agit de repérer des « modèles » comportementaux, d’essayer d’en identifier le fonctionnement et de se fonder sur des techniques dites d’ancrage, qui facilitent l’imitation et la survenue d’un état émotionnel ou psychologique désiré. La troisième approche, la communica- tion non violente, est la dernière venue et encourage le développement de manières de penser (observer plutôt que juger) et de communiquer (dire « Je » plutôt que « Tu ») fondées sur une vision bienveillante de soi et des autres, et soucieuse de respecter les besoins de chacun. Notons qu’aucune de ces approches n’a reçu de validation scientifique ; ce qui ne signifie pas qu’elles soient inefficaces, mais qu’on ne peut en garantir les bénéfices, ni les utiliser en tant que méthodes de soins (on propose en priorité à un malade des approches scientifiquement validées, avant de passer à des approches non validées). Alors que le champ des psychothérapies passe peu à peu l’efficacité de ses pratiques au crible de l’évaluation objective, on est encore loin du compte dans le champ du dévelop- pement personnel. Mais il est possible que des changements surviennent… Enfin, depuis une vingtaine d’années, le courant de la psychologie positive se déve- loppe dans le milieu de la recherche : il postule que la psychologie clinique tradi- tionnelle, qui s’intéresse à la santé mentale et à ses éventuels dysfonctionnements pour comprendre et aider les personnes en diffi- culté, s’est trop longtemps attachée à lutter contre ce qui n’allait pas (les souffrances) au lieu de penser aussi à promouvoir ce qui allait bien (les ressources inexploitées du sujet). Ce credo humaniste (nous disposons en nous et autour de nous de ressources naturelles qui nous aident à aller bien) s’est vu récemment confirmé par un nombre croissant (bien qu’encore limité) de valida- tions scientifiques, que l’on regroupe sous

Les années « moi »

Les techniques de travail sur soi

Il existe plusieurs façons de « travailler sur soi ». Elles changent selon les objectifs visés (thérapie, développement personnel, coaching ou spiritualité), selon le contexte et les personnes à qui elles s’adressent. Les principales ont été regroupées dans ce tableau.

DÉMARCHE

CONTEXTE

OBJECTIFS

PUBLICS CONCERNÉS

D’UTILISATION

Psychothérapie

Soins

Guérison

S’adresse à des personnes qui ont besoin de réduire une souffrance pathologique (dépression, anxiété, phobie, etc.).

Développement

Vie privée

Renforcer

Concerne des sujets a priori bien portants, ou se percevant et se défi- nissant comme tels, mais qui demandent à améliorer leur équilibre ou à découvrir de nouvelles ressources en eux-mêmes (créativité, stabilité émotionnelle, aptitude à communiquer, etc.).

personnel

son bien-être

Coaching

Vie

Améliorer

Tente d’améliorer la performance d’individus engagés dans des démarches compétitives, donc le plus souvent dans un contexte professionnel (devenir un leader plus efficace, un meilleur vendeur, un conférencier plus convain- cant…) ou sportif (améliorer sa concentration, résister à la pression, etc.).

professionnelle

sa performance

Spiritualité

Vie intérieure

Donner un sens à sa vie

Aide à la « quête de sens » et propose des réponses aux grandes questions existentielles : explication de notre présence dans l’Univers, existence du bien et du mal, possibilité d’un au-delà, d’une transcendance…

l’appellation générique de psychologie posi- tive (voir l’encadré page ci-contre).

Altruisme et pardon contre égoïsme

Ainsi, d’après la psychologie positive, il y a davantage de bénéfices à penser ses progrès et ses efforts dans un cadre relationnel et collectif, que strictement individuel :

travailler à ressentir de la gratitude, accom- plir des gestes d’altruisme, apprendre à pardonner, cultiver des relations amicales et suivies, sont parmi les moyens les plus puis- sants d’accroître son bien-être. L’intégration de ces données dans le champ du dévelop- pement personnel permet d’éviter un excès d’égotisme et d’égoïsme. Le péril de l’indi- vidualisme semble en effet menacer le bon fonctionnement de nos sociétés : plusieurs études récentes tendent à indiquer que, géné- ration après génération, les tendances au narcissisme augmentent, tandis que dimi- nuent celles à l’empathie. Difficile de dire si le développement personnel contribue ou non à ce mouvement inquiétant. D’autres facteurs pèsent sans doute plus lourd : la modification des pratiques éduca- tives (culte de l’enfant roi), l’évolution des modes de vie (diminution des liens réels au

profit des interactions virtuelles), l’émer- gence de valeurs politiques et sociales issues de l’humanisme (l’affirmation des droits de l’individu face à ceux du groupe). L’ensemble de ces influences valorisant l’individu au détriment du groupe pourrait représenter un piège : l’individu a besoin d’un écosystème relationnel où s’épanouir, et le bon fonctionnement des groupes et des institutions (famille, école, entreprise, collectivités, nations) lui est vital. Cette prise de conscience récente est un peu l’équivalent social de la prise de conscience écologique :

de même que notre santé ne peut être bonne sur une planète polluée, notre personne ne peut s’épanouir dans une société malade. L’avenir du développement personnel passera sans doute par cette prise de conscience : le travail sur soi ne peut avoir pour seul objectif l’affirmation de son identité propre et de ses intérêts person- nels, mais doit aussi intégrer la dimension sociale des individus, et les inciter à contri- buer au bon fonctionnement des groupes humains. Être seul à aller bien alors que tout le monde va mal n’a guère de sens ni de chance de durer. C’est ce qu’avait noté il y a plusieurs siècles l’écrivain allemand Goethe : « Pour moi le plus grand supplice serait d’être seul au paradis.» n

Bibliographie

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S’épanouir. Pour un

nouvel art du bonheur et du bien-être, Belfond

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Changes in dispositional empathy in american college students over time : a meta-analysis, in Personality and Soc. Psychol. Rev., vol. 15, pp. 180-198, 2011.

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Le développement personnel en entreprise, nouvelle pratique de pouvoir?, La Découverte 2004.

10 10 ans ans Cerveau Psycho
10
10
ans ans
Cerveau
Psycho

Neurosciences cognitives

La conscience :

dans une impasse ?

La définition de la conscience a été une préoccupation des philosophes bien avant de l’être pour les neuroscientifiques, qui se demandent aujourd’hui s’il leur sera jamais possible d’étudier les mécanismes de la conscience sans les perturber inévitablement.

Sid Kouider,

chercheur au CNRS,

est responsable de l’équipe Cerveau et conscience,

à l’Institut Étude

de la cognition,

à l’École normale

supérieure, à Paris.

L a conscience est une notion fami- lière. Chacun en a une vague idée.

Pourtant, dès qu’il s’agit de la défi-

c’est une tout autre affaire.

nir

Demandez aux personnes de votre

entourage de vous en donner une défini- tion ! Pour certains, être conscient c’est simplement être éveillé, par opposition aux situations où l’on perd connaissance (som- meil, anesthésie, coma). Pour d’autres, c’est prendre conscience des choses, et ainsi avoir accès au monde qui nous entoure, aux pen- sées qui nous traversent l’esprit ou encore aux mots que nous prononçons. Mais ces explications évoquent davantage les conte- nus de la conscience qu’elles n’en donnent une définition. D’autres évoquent plutôt la conscience de soi, c’est-à-dire la capacité à se représenter en tant qu’individu dans l’es- pace et dans le temps. En quoi ces diverses manifestations de la conscience se rejoignent-elles ? Leur seul dénominateur commun est qu’elles impliquent l’ensemble des aspects subjec- tifs, propres au sujet qui en fait l’expérience. Mais on se trouve face à une difficulté :

toutes les notions utilisées comme syno- nymes pour définir la conscience, sont elles-

mêmes mal définies. Et parmi les personnes que vous interrogerez, il s’en trouvera sans

doute qui considéreront que la conscience est un esprit immatériel, irréductible au corps et au cerveau. Les plus religieuses d’entre elles considéreront même que la conscience survit à la mort physique.

Quelle définition ?

Bien entendu, la majorité des scienti- fiques rejettent ces interprétations dualistes de la conscience, qui impliquent une séparation de l’esprit (la conscience, la pensée) et de la matière (le cerveau et les substrats neuronaux). Ils considèrent que seule une approche matérialiste, qui place le cerveau au centre de la question de la conscience, permettra d’en comprendre les mécanismes. Mais comment étudier la conscience de façon rigoureuse sans l’avoir définie ? Aujourd’hui, bien que nous ne sachions pas encore parfaitement ce qu’est la conscience, nous avons acquis des données considérables et venons de connaître une période sans précédent. En moins d’une vingtaine d’années, la conscience est devenue un domaine d’étude scientifique à part entière au même titre que la génétique ou la cosmologie. Cette disci- pline scientifique n’en est qu’à ses balbutie- ments, mais elle a déjà permis de faire des

Vladgrin / Shutterstock.com
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progrès notables dans la caractérisation des liens entre cerveau et esprit. Comment construire une science de la conscience ? Nous allons aborder différents aspects des recherches sur la conscience et voir en quoi certains résultats que l’on pensait acquis ont été remis en question. L’émergence d’une approche scienti- fique de la conscience tient à deux grandes avancées conceptuelles qui ont eu lieu dans les années 1990 : la méthode contrastive et l’hypothèse des corrélats neuronaux de la conscience. La première avancée, que l’on doit au psychologue Bernard Baars, à l’Institut des neurosciences de La Jolla, en Californie, a consisté à éviter les diffi- cultés liées à l’absence de définition en utilisant la méthode dite contrastive. Selon cette approche, même si nous ne savons pas comment naît la conscience, ni même pas pourquoi nous sommes conscients, nous savons au moins déterminer quand la conscience se manifeste, c’est-à-dire identi- fier les situations où nous avons conscience d’un événement. Donc, selon B. Baars, en considérant la conscience comme une variable (absente ou présente), et en comparant les situations où elle se mani- feste à des situations très proches, mais où, toutes choses étant égales par ailleurs, le

sujet n’est pas conscient, on peut en déduire ce qui est propre à la conscience. Par exemple, certaines expériences consistent à projeter des mots sur un écran d’ordinateur très brièvement (à peine quelques centièmes de secondes), afin qu’ils soient parfois visibles, parfois invisibles. On demande au sujet, généralement en appuyant sur un bouton, d’indiquer s’il a vu le stimulus (perception consciente) ou s’il ne l’a pas vu (perception non consciente, dite subliminale). On compare ces deux types de situations, qui impliquent des mécanismes

1. La conscience émergerait au sein d’un vaste « espace de travail neuronal global ».

En Bref

Les neuroscientifiques ont commencé par rechercher l’« aire de la conscience ». En fait, il n’y aurait pas d’aire spécifique, même si le cortex préfrontal joue un rôle crucial.

On admet aujourd’hui qu’il existe un espace neuronal global qui sous-tend la conscience.

Il pourrait exister deux types de conscience : la conscience d’accès (nos représentations du monde) et une conscience phénoménale (l’expérience subjective, que nous ne savons pas décrire précisément). Cette dernière serait, pour certains, impossible à étudier.

Les chercheurs pensent aujourd’hui que les phénomènes non conscients jouent un rôle beaucoup plus important que les phénomènes conscients.

Neurosciences cognitives

( De nombreuses recherches ont montré l’importance du cortex préfrontal pour la conscience, faisant de cette région le corrélat neuronal de la conscience le plus vraisemblable.

)

2. La rivalité binoculaire est utile pour étudier la conscience. On présente un stimulus à un œil (par exemple une maison) et un stimulus différent à l’autre œil (un visage). Les images ne fusionnent pas, et le sujet voit soit l’un, soit l’autre des objets projetés. Cela permet d’étudier l’impact que la vision consciente ou non consciente d’un visage a sur l’activité cérébrale.

cognitifs communs, quasi automatiques, tels que la reconnaissance de visages ou de mots, et qui n’ont donc rien de spécifiques aux mécanismes qui sous-tendent la conscience. En revanche, d’autres mécanismes sont spécifiques de la conscience, car ils ne sont observés que dans des situations de percep- tion consciente, quand il s’agit, par exemple, de maintenir un mot en mémoire de travail. Cette approche évite d’avoir à définir la conscience : elle se contente de la carac- tériser en délimitant ce qui lui est propre et ce qui est propre à une activité mentale non consciente. Cette démarche contras- tive permet de caractériser tant le versant conscient de la vie mentale que le versant non conscient.

De l’ADN aux corrélats de la conscience

La seconde avancée a consisté à éviter un autre problème, celui de la réduction. Voyons de quoi il s’agit. Francis Crick, le codécouvreur de l’ADN, aimait à dire que si l’on veut comprendre la fonction, il faut étudier la structure. C’est pourquoi, avec son étudiant Christoph Koch, il a proposé de faire de la conscience un problème biolo- gique à part entière : tout comme l’étude des mécanismes et structures biomoléculaires a permis de découvrir les molécules de la vie, notamment la double hélice d’ADN, c’est en étudiant les mécanismes et structures

Raphael Queruel
Raphael Queruel

neurophysiologiques dans le cerveau que nous arriverons à comprendre comment et pourquoi nous sommes conscients. Mais comment peut-on réduire des états mentaux à des structures neuronales ? En attendant que l’on comprenne mieux ce qu’est la conscience, Crick et Ch. Koch ont proposé que l’on commence par faire des corrélations entre les structures neurophy- siologiques et les états mentaux, sans tenter de réduire les uns aux autres. Ils ont ainsi introduit le terme de corrélats neuronaux de la conscience. Cette nouvelle approche a permis de mieux caractériser les liens entre cerveau et conscience. Comme la méthode contrastive, l’ap- proche des corrélats neuronaux de la conscience consiste à comparer des situa- tions dites conscientes à des situations dites non conscientes (perte de conscience, perception subliminale, etc.), mais en se focalisant sur les mécanismes neuronaux et les structures cérébrales qui les sous- tendent, afin de repérer celles qui donnent spécifiquement lieu à une expérience consciente. Plus précisément, on cherche quelles sont les structures neuronales nécessaires, mais surtout suffisantes, pour qu’émerge une expérience consciente. Prenons un exemple : la rétine est néces- saire pour avoir conscience d’un objet présent dans son environnement (sans rétine, on ne voit rien), mais elle n’est pas suffisante en ce sens qu’elle traite de grandes quantités d’informations dont nous n’avons pas conscience. Soulignons que nous parlons ici de l’observation du monde exté- rieur et non des images qui, par exemple, peuplent les rêves. Une structure qui serait à la fois nécessaire et suffisante serait impli- quée uniquement lors d’une expérience consciente et ne serait jamais active en dehors d’une expérience consciente. Il y a peu de temps encore, trouver une telle struc- ture dans le cerveau représentait le Graal des chercheurs travaillant sur la conscience. Mais ces corrélats de la conscience ont-ils fait progresser nos connaissances ?

Nous nous concentrerons ici sur la conscience perceptive, car c’est celle qui a été la plus étudiée. L’avènement des techniques d’imagerie cérébrale a joué un rôle majeur dans l’appariement des structures neuro- physiologiques et des fonctions mentales associées à la conscience. L’imagerie par réso- nance magnétique fonctionnelle, IRMf, qui offre une résolution spatiale relativement bonne (de l’ordre du millimètre) a long- temps été la technique privilégiée pour loca- liser les corrélats neuronaux de la conscience. L’aire privilégiée dans les années 1990 a été la voie ventrale du cerveau, un ensemble d’aires cérébrales qui se trouve dans la partie infé- rieure du cortex occipito-temporal.

Beaucoup d’appelés, peu d’élus

Nikos Logothetis, de l’Institut Max Planck de biologie cybernétique, à Tübingen, en Allemagne, et Nancy Kanwisher, à l’Institut de technologie du Massachusetts, ont utilisé une méthode nommée la rivalité binocu- laire pour le montrer. La méthode consiste à présenter un stimulus à un œil (par exemple un visage) et un autre stimulus à l’autre (par exemple une maison). Les deux objets ne sont pas fusionnés, mais donnent lieu à des alternances de perception : on voit la maison pendant quelques secondes, puis le visage pendant quelques secondes, puis la maison revient, etc. Cette situation est très intéres- sante, car elle permet d’étudier l’impact que la vision consciente ou non consciente d’un visage a sur l’activité cérébrale alors même que le visage est présenté sans interruption (voir la figure 2). Ces recherches ont montré que le cortex strié, tout à fait à l’arrière du cerveau, est activé par les objets qu’ils soient perçus consciemment ou non. Cette région posté- rieure ne peut donc être considérée comme un corrélat neuronal de la conscience. Au contraire, les régions situées un peu plus en avant, tel le cortex inféro-temporal, sont impliquées spécifiquement lorsque la perception est consciente. Elles ont aussi été un temps considérées comme un corrélat neuronal de la conscience. Mais, au début des années 2000, Stanislas Dehaene et ses collègues de l’Unité de neuro- imagerie cognitive Inserm-CEA, à Orsay, ont

La conscience : dans une impasse ?

montré que ce n’était pas toujours le cas. Pour ce faire, ils ont utilisé la méthode du masquage : on projette un mot sur un écran d’ordinateur très brièvement et on le fait immédiatement suivre d’un motif abstrait et sans signification qui est projeté longtemps pour « masquer » le mot, et le rendre invisible au sujet. Ils ont ainsi montré que le cortex inféro-temporal est activé même par des stimulus présentés sous le seuil de conscience (voir la figure 3). Même si cette activation est inférieure à celle enregistrée lors d’une perception consciente, la découverte a infirmé le fait que les régions visuelles antérieures soient un corrélat de la conscience. Quant aux régions les plus antérieures du cerveau, tel le cortex préfrontal, elles sont exclusivement acti- vées par des stimulus conscients. Depuis, de nombreuses recherches ont montré l’impor- tance du cortex préfrontal pour la conscience, faisant de cette région le corrélat neuronal de la conscience le plus vraisemblable. Des méthodes d’imagerie dont la réso- lution temporelle est meilleure, telle la magnétoencéphalographie ou l’électroencé- phalographie à haute densité (on utilise davantage d’électrodes pour enregistrer le

Cortex inféro-temporal D’après S. Dehaene et al., Nature Neuroscience, 2001
Cortex inféro-temporal
D’après S. Dehaene et al., Nature Neuroscience, 2001

3. L’expérience des mots masqués a révélé que le cortex inféro- temporal, longtemps considéré comme un substrat de la conscience, est ac- tivé par des processus non conscients. On projette un motif abstrait pendant suffisamment longtemps pour que le sujet puisse le voir. Puis on projette un mot (ici Lion) de façon trop brève pour qu’il soit vu consciemment et à nouveau, tout de suite après, un autre motif abstrait. Durant cette vision non consciente, le cortex inféro-temporal est activé (à gauche) : ce n’est pas un substrat neuronal spécifique de la conscience. Quand la perception du mot est consciente, des aires pariétales et frontales sont activées en même temps que le cortex inféro-temporal (à droite).

Neurosciences cognitives

Den Bazin
Den Bazin

4. L’activation synchronisée de réseaux localisés a, pendant un temps, été considérée comme un déclencheur de la conscience. Aujourd’hui, une telle synchronie locale n’est plus la signature d’un mécanisme conscient.

courant électrique sur le crâne), ont récem- ment permis de mieux comprendre la dyna- mique temporelle de la conscience, c’est- à-dire la façon dont les régions cérébrales interagissent pour donner lieu à une expé- rience consciente. Ces recherches ont permis notamment de montrer que la conscience est un phénomène relativement tardif qui est précédé par une cascade d’événements neuronaux qui restent largement non conscients. Autrement dit, la conscience ne serait que la phase terminale d’une longue chaîne d’événements non conscients.

L’espace de travail neuronal global

Ces travaux menés par S. Dehaene, avec ses collègues Jean-Pierre Changeux, Lionel Naccache et Claire Sergent, ont permis de décrire leurs découvertes dans un cadre théo- rique nommé l’espace de travail neuronal global. Ce modèle est aujourd’hui consi- déré comme la théorie neurocognitive la plus aboutie et la plus fonctionnelle. Ils ont montré qu’en présence d’un stimulus visuel, les aires visuelles du cerveau sont stimulées, de sorte que l’activité neuronale augmente progressivement, de façon souvent continue et proportionnelle à la « force » (durée, contraste, etc.) de l’objet perçu. Ces opérations primaires sont effec- tuées bien avant toute prise de conscience. Cette dernière n’a lieu que dans un second temps, lorsque l’activité neuronale dépasse un certain seuil, de sorte que l’informa- tion concernant l’objet perçu se propage brusquement vers le cortex préfrontal, puis

peut être redirigée à l’ensemble du cortex (voir la figure 5). Le cortex préfrontal est ainsi vu comme un espace de convergence permettant à une activité cérébrale globale de se maintenir et aux aires sensorielles d’interagir avec les régions pertinentes pour effectuer une tâche ou faire face à une situa- tion donnée. C’est, par exemple, le cas des régions impliquées dans la prise de décision. De plus, le cortex préfrontal met en jeu des processus d’amplification attentionnelle qui permettent de maintenir le stimulus « à l’esprit » et d’y porter son attention même quand le stimulus a disparu. Le cortex préfrontal doit-il pour autant être considéré comme le centre de la conscience ? Certaines études récentes, notamment celles de Simon Van Gaal, à l’Université d’Ams- terdam, indiquent que, dans certains cas, on peut observer, même pour des stimulus inférieurs au seuil de conscience, une faible activation de la partie postérieure du cortex préfrontal. Toutefois, les aires concernées, par exemple l’aire motrice supplémentaire, sont des aires préfrontales très postérieures, généralement associées à des processus auto- matisés (non conscients) d’inhibition des actions motrices. Ce ne sont pas des régions effectuant des traitements élaborés. Dès lors, on admet que les régions les plus antérieures du cortex préfrontal continuent à être consi- dérées comme les corrélats de la conscience les plus vraisemblables. Mais, en fait, cette question n’est plus celle qui préoccupe aujourd’hui les neuroscienti- fiques ! Si, il y a dix ans, on cherchait active- ment une aire de la conscience, aujourd’hui, on pense qu’il n’en existe aucune bien définie. Au contraire, la plupart d’entre nous pensons que la conscience est une propriété émer- gente, naissant des interactions d’assemblées de neurones. La conscience résulterait davan- tage de processus d’échanges d’informations entre une multitude de régions cérébrales. Pourtant, le cortex préfrontal garderait un rôle privilégié, car il est indispensable à la mise en place de ces processus interactifs et permettrait notamment à des assemblées de neurones distantes de communiquer. Un mécanisme associé à l’échange d’in- formation dans le cerveau et jouant un rôle important pour la conscience perceptive est le phénomène de synchronie neuronale. Ce phénomène reflète le fait que des assem-

blées de neurones éloignées se mettent à osciller à certaines fréquences spécifiques, notamment dans les bandes bêta autour de 20 hertz et gamma autour de 40 hertz, en parfaite synchronie malgré la distance. Ce phénomène a tout d’abord été utilisé en neurosciences cognitives, notamment par le neurophysiologiste allemand Wolf Singer au début des années 1990, pour expliquer le liage perceptif, c’est-à-dire le fait que les différents aspects d’un objet (la couleur, la forme, le mouvement, etc.) sont perçus ensemble, en un tout cohérent.

La synchronie globale

Or ce liage résulte de la synchronisation de multiples assemblées de neurones dans le cortex visuel, chacune assurant une fonction bien spécifique. On a longtemps pensé qu’il existait un lien entre le liage perceptif, la synchronie neuronale dans la bande gamma et la conscience perceptive. Cependant, de nombreux travaux plus récents, et en particulier ceux de la neurophysiologiste chilienne Lucia Melloni, ont montré que le liage implique des processus de synchro- nisation locaux, restreints au cortex visuel, et qui peuvent se produire en l’absence de conscience. Au contraire, ce sont des phéno- mènes de synchronisation globale, impli- quant le couplage oscillatoire d’assemblées de neurones distantes situées dans le cortex visuel, le cortex pariétal et le cortex frontal, qui sont liés à l’expérience consciente. Ainsi, la conscience implique avant tout des processus interactifs d’échanges d’informa- tions dans l’espace neuronal global. Après une décennie riche en découvertes, l’étude de la conscience aurait-elle atteint ses limites en se refusant de faire face au « difficile problème » de la conscience ? Cette dernière notion a été proposée par le philo- sophe australien Davis Chalmers pour qui il est essentiel de distinguer entre un problème « facile » et un problème « difficile » dans l’étude de la conscience. Le problème facile consisterait à étudier les critères objectifs qui permettent d’asso- cier la conscience à certaines propriétés du système cognitif (mémoire à court terme, attention, etc.). En revanche, le problème difficile se poserait quand il faut expliquer, d’une part, l’expérience subjective et, d’autre

La conscience : dans une impasse ?

part, comment le cerveau – simple matière – donne naissance à la vie mentale subjective. Ces deux difficultés mettent en lumière deux limites inhérentes à l’approche des corrélats neuronaux de la conscience :

ce modèle serait en fait du domaine des problèmes faciles, puisqu’il permet certes d’associer le cerveau à la conscience, mais pas de réduire l’un à l’autre. En d’autres termes, même si des corrélations existent, elles ne sont pas suffisantes pour proposer une théorie unifiant le cerveau et la conscience. Crick et Ch. Koch avaient dès le début soulevé cette difficulté. Mais, pour eux, si comprendre la conscience n’est effectivement pas un problème simple, c’est en commen- çant par étudier ses manifestations neuro- cognitives (problème facile) que l’on pourra comprendre la nature des expériences subjectives (problème difficile). Il suffisait de s’armer de patience. Mais Crick est décédé en 2004 et Ch.Koch, dont on pensait qu’il allait poursuivre la recherche des corrélats neuronaux de la conscience vient de déclarer, à la surprise

Cortex préfrontal Cortex inféro-temporal Cortex visuel Raphael Queruel
Cortex préfrontal
Cortex inféro-temporal
Cortex visuel
Raphael Queruel

5. La conscience naîtrait après une activation des aires sensorielles et motrices, par exemple ici les aires visuelles. Ces régions assurent un traitement primaire de l’information. Si un seuil d’activation est dépassé, l’information se propage vers le cortex préfrontal (flèche rose), lequel la redirige vers l’ensemble du cortex (flèches bleues). Alors seulement, l’information devient consciente. Le cortex préfrontal joue un rôle essentiel dans les mécanismes qui contrôlent la conscience.

Neurosciences cognitives

( La conscience est un phénomène tardif, et ne serait que la phase terminale d’une longue cascade d’événements non conscients.

)

générale de la communauté, qu’il renonçait à cette approche, lui reprochant d’être intrinsè- quement incapable d’expliquer comment des neurones peuvent donner naissance à l’expé- rience subjective. Ce neurobiologiste suggère de chercher l’explication de la conscience non plus dans les mécanismes neurobiologiques du cerveau, mais dans certaines théories de l’information, comme celle proposée par l’Italien Giulio Tononi. Selon ce dernier, la conscience émerge de certaines propriétés des systèmes dynamiques complexes. L’étude des systèmes complexes peut être informative, mais ce rejet des corrélats neuronaux de la

conscience peut sembler excessif. La seconde difficulté liée à l’approche des corrélats neuronaux de la conscience tient à ce qu’elle ne permet pas d’étudier la conscience en soi, mais seulement certaines de ses manifestations. En écho à la distinc- tion entre problème facile et problème diffi-

cile, le philosophe Ned Block, de l’Univer- sité de New York, a proposé qu’il existerait deux formes de conscience : une conscience d’accès et une conscience phénoménale. La conscience d’accès serait constituée de représentations sur lesquelles nous pouvons

2010. réfléchir et que nous pouvons manipuler,

in Cognitive Sciences, vol. 14, pp. 301-307,

et al., How rich is consciousness ? The partial awareness hypothesis, in Trends

S. Kouider

Experimental and theoretical approaches to conscious processing, in Neuron, vol. 70, p. 200, 2011.

J.-P. Changeux,

S. Dehaene,

Bibliographie

S. Kouider,

Neurobiological Theories of Consciousness, in W. Banks (Ed.), Encyclopedia of Consciousness, Elsevier, vol. 2, pp. 87-100, 2009.

N. Block,

Consciousness, accessibility, and the mesh between psychology and neuroscience, in Behavioral and Brain Sciences, vol. 30 pp. 481-499, 2007.

L. Naccache,

Le Nouvel Inconscient. Freud, Christophe Colomb des neurosciences, Odile Jacob, 2006.

ce que nous faisons quand nous les main- tenons en mémoire à court terme, par exemple pour les rapporter à autrui.

La conscience phénoménale

La conscience phénoménale, quant à elle, correspondrait à l’expérience subjec- tive en soi, c’est-à-dire le ressenti pur, par exemple la peine intense que nous éprouvons dans certaines circonstances sans pouvoir la décrire avec précision, ou la sensation ressentie quand nous contemplons une scène complexe, dont nous savons décrire

un ensemble limité d’éléments, mais pas la scène globale. La conscience phénoménale serait le contenu riche et omniprésent auquel nous sommes exposés à chaque instant, alors que la conscience d’accès ne constituerait

que les quelques contenus sur lesquels nous pouvons porter notre attention et que nous pouvons rapporter à un instant donné. Les théories comme celle de l’espace de travail seraient ainsi limitées à la conscience d’accès, alors que c’est la compréhension de la forme phénoménale de conscience qui serait, selon N. Block et ses partisans, le vrai défi pour les scientifiques. Cette forme de conscience repose sur l’intuition très forte que la conscience ne se limite pas à ce que nous pouvons rapporter, mais qu’elle implique une multitude de sensations et de sentiments dont nous ne parvenons pas à décrire le contenu.

Un défi : décrire l’expérience subjective

Cette question de l’existence d’une seconde forme de conscience, de type phénoménal, est cruciale, car elle implique deux visions opposées de la nature de la conscience : soit une conscience riche en contenus (de type phénoménale), soit une conscience limitée en contenus (et restreinte aux mécanismes d’accès). Depuis trois ans, cette question de l’exis- tence d’une conscience phénoménale fait l’objet de vifs débats. Avec mes collègues de l’École normale supérieure, nous avons été les premiers à jeter un pavé dans la mare en 2010 en montrant que cette forme de conscience n’est pas valide, tant au plan épistémologique qu’au plan empirique. Nous avons montré que la conscience phénoménale, même si elle existait, ne pour- rait tout simplement pas être étudiée de manière scientifique. Pour le comprendre, imaginons cette expérience de pensée :

supposons un instant qu’il existe une forme de conscience indépendante de la conscience d’accès, et demandons-nous alors quand nous pourrions savoir si quelqu’un est conscient. Le simple fait de lui demander de rapporter s’il est conscient de quelque chose ne modifie-t-il pas instantanément son état mental en le faisant automatiquement

basculer vers les mécanismes de la conscience

d’accès ? Si, alors qu’il est concentré à vous écouter parler, vous lui demandez s’il est conscient d’un objet situé à droite de son champ de vision, il devra, pour le déterminer,

y porter son attention (même sans bouger

les yeux) et faire appel à certaines formes

d’introspection pour savoir de quoi il était conscient au moment où vous lui avez posé la question. Tous ces mécanismes sont propres à

la conscience d’accès et perturberaient néces-

sairement la conscience dite phénoménale.

La richesse des mécanismes non conscients

Pourrait-on étudier l’activité du cerveau d’une personne dont on peut supposer qu’elle a une expérience consciente, mais qui ne pourrait en rapporter le contenu ? Il semble difficile de distinguer une activité cérébrale dont le sujet ne signalerait pas qu’il en est conscient et une activité non consciente, dont on sait qu’elle peut influer sur le fonctionnement du cerveau et sur les comportements. Comme le soulignent le philosophe Daniel Dennett, de l’Université de Tuft, et le psychologue Michael Cohen, de

l’Université de Harvard, qui ont repris notre approche, l’expérience parfaite permettant de sonder la conscience phénoménale pure

est

si la conscience phénoménale existe, nous sommes aujourd’hui incapables de la saisir. Au niveau empirique, nous avons repris des expériences réalisées dans les années 1960 : on présente une matrice de trois lignes et quatre colonnes, contenant 12 lettres aléatoires, durant moins d’une demi-seconde. Les observateurs ne peuvent rapporter que trois à quatre lettres, mais ils ont l’impression de les avoir toutes vues. Cette expérience est importante, car elle a été depuis reprise comme preuve qu’il existe une conscience d’accès (les quelques lettres rapportées) et une conscience phénomè- nale (l’impression de voir toutes les lettres). Cependant, nous avons montré que cette

tout simplement impossible. Même

impression est en fait le reflet d’une illusion :

si l’on place de « fausses lettres », par exemple

un R inversé de haut en bas dans la matrice de lettres, les observateurs continuent de penser que ce qu’ils n’ont pu identifier étaient de vraies lettres.

La conscience : dans une impasse ?

Lightspring / Shutterstock.com
Lightspring / Shutterstock.com

Ce phénomène a une explication simple :

dans de nombreux cas, ce que nous pensons voir correspond tout simplement à ce que nous nous attendons à voir et qui a un sens. La réalité est transformée par nos sens pour aboutir à un ensemble de représentations cohérentes. En l’absence d’informations complètes, notre système perceptif comble les informations manquantes en fonction de nos attentes. Dès lors, peut-on conclure que l’impression que nous avons de perce- voir une multitude de choses n’est qu’une illusion ? La conscience serait beaucoup plus restreinte et moins riche en contenu que l’on ne l’imaginait. Mais entendons-nous bien, cela ne réduit en rien les capacités de notre cerveau. Bien au contraire ! Cela signifie plutôt que nous nous sommes trop focalisés sur la conscience. À l’image des icebergs dont la partie émergée, visible, ne représente qu’une petite partie du volume de ces gigan- tesques blocs de glace, la conscience ne serait qu’une toute petite partie des phénomènes qui traduisent notre présence au monde. Il ne nous reste plus qu’à explorer la partie cachée, bien plus importante et plus riche :

celle des mécanismes non conscients. Et gageons que la prochaine décennie, placée sous le signe du non-conscient, sera aussi riche (plus riche ?) en découvertes que la précédente centrée sur la conscience. n

6. Quelle est la partie émergée des processus conscients et celle, immergée, des mécanismes non conscients? Ces derniers participent sans doute beaucoup plus qu’on ne l’imaginait à ce que l’on nomme conscience.

10 10 ans ans Cerveau Psycho
10
10
ans ans
Cerveau
Psycho

Neuropsychologie

Vers une définition de l’émotion

Après des années de débats, les scientifiques sont arrivés à un consensus pour définir l’émotion :

c’est un phénomène rapide, déclenché par un événement, qui engendre une réponse émotionnelle cohérente à plusieurs composantes.

David Sander

est professeur dans la Section de psychologie de l’Université de Genève, où il dirige le Laboratoire d’étude de l’émotion (E3 Lab). Il est aussi le directeur du Pôle de recherche national suisse en sciences affectives.

U n anniversaire n’est pas seu- lement signe que le temps passe… C’est aussi, bien sou- vent, un événement chargé en émotions : fêter les dix ans de

Cerveau & Psycho peut susciter joie, intérêt, fierté ou encore nostalgie. Pendant que Cer- veau & Psycho se développait, les connais- sances sur l’émotion ont connu un essor re- marquable. De fait, les « sciences affectives » et avec elles la recherche scientifique sur les émotions se sont considérablement dévelop- pées durant cette décennie. Les dernières découvertes ont renforcé certaines approches théoriques existantes et en ont produit de nouvelles. Il n’a jamais existé autant de laboratoires universitaires s’intéressant aux émotions et à leurs effets sur les comportements et les mécanismes cognitifs, tels que l’attention, la mémoire ou la prise de décision. Si la recherche actuelle en sciences affectives se fonde essentielle- ment sur les méthodes de la psychologie, des neurosciences, de la philosophie et de l’économie, d’autres disciplines, par exemple la sociologie, l’histoire ou la littérature, sont aussi importantes pour ces études.

Aujourd’hui, l’émotion a un statut privilégié :

elle est incontournable pour tout modèle qui s’intéresse à l’esprit et aux comportements.

L’émotion : phénomène dynamique et complexe

Qu’est-ce qu’une émotion ? Cette ques- tion n’est pas seulement une interroga- tion scientifique ; c’est aussi le titre de l’article théorique le plus célèbre sur l’émo- tion. En 1884, dans What is an emotion ?, le psychologue et philosophe américain William James a proposé une théorie de l’émotion dont l’influence a été consi- dérable. Selon sa thèse, le ressenti d’une émotion intense correspond à la perception de modifications corporelles spécifiques. On retrouve cette approche dans de nombreuses théories actuelles : la réaction corporelle serait la cause et non la conséquence de l’émotion. La portée de cette théorie se mesure aux nombreux débats qu’elle suscite (et sur lesquels nous reviendrons), et illustre la difficulté de s’accorder sur une définition de ce phénomène dynamique et complexe que l’on nomme émotion.

© Cerveau & Psycho / Shutterstock
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Qui plus est, les émotions sont souvent décrites dans un cadre incluant d’autres phénomènes affectifs tels les sentiments, les préférences, les motivations, les humeurs, les passions, les styles affectifs, les désirs ou encore les pulsions. En général, ces phéno- mènes interagissent, de sorte qu’il est diffi- cile d’en isoler certains, ici les émotions. Les différentes définitions ont souvent mis l’ac- cent sur des aspects particuliers de l’émo- tion : la dimension subjective, les catégories de stimulus déclencheurs, les mécanismes physiologiques impliqués, les compor- tements produits, les effets adaptatifs ou encore tout ce qui perturbe les émotions. Toutefois, malgré ces difficultés, une définition semble s’être imposée. En 2013, nous considérons que l’émotion est « un processus rapide, focalisé sur un événement et constitué de deux étapes : un mécanisme de déclenchement fondé sur la pertinence de l’événement (par exemple, l’événement est-il pertinent pour mes buts ?), et une réponse émotionnelle à plusieurs composantes (les tendances à l’action, les réactions du système nerveux autonome contrôlant par exemple le rythme cardiaque, les expressions et les

sentiments) ». Une émotion est brève et est toujours déclenchée par un événement spécifique, mais, d’après cette définition, c’est aussi un phénomène dynamique qui présente de multiples composantes. Même si la recherche sur l’émotion se caractérise par l’existence de nombreuses théories, parfois antagonistes, les scienti- fiques se sont mis d’accord sur un point ; une émotion présente cinq composantes :

une expression (faciale, vocale ou encore posturale), une motivation (la tendance à l’action), une réaction corporelle, un senti- ment et une évaluation cognitive (voir l’en- cadré page 48). L’analyse de ces composantes

1. Une émotion fait intervenir de nombreuses régions cérébrales, notamment parce qu’elle est constituée de diverses composantes.

En Bref

L’émotion correspondrait à un processus rapide, focalisé sur un événement, qui déclenche une réponse émotionnelle formée de plusieurs composantes.

Pour certains chercheurs, des systèmes cérébraux spécialisés seraient impliqués dans chaque émotion primaire, telles la peur et la joie.

Mais cette conception a été remise en cause : aujourd’hui, on étudie plutôt les fondements cérébraux des composantes communes aux diverses émotions.

Neuropsychologie

Jean-Michel Thiriet

Les cinq composantes de l’émotion

U ne personne qui se retrouve face à un ours est envahie par la peur (a). Comment définir l’émotion

liée à cet événement ? Elle se compose d’une cognition (par exemple, la personne se rend compte qu’elle est en danger, b), d’une expression, notamment faciale (de peur, c), d’une motivation à agir (par exemple fuir, d), d’une réaction corporelle (le rythme cardiaque s’accélère, e) et d’un sentiment désagréable et intense qui sous-tend la

prise de conscience de la peur (f). Ainsi, depuis dix ans, les scientifiques se sont mis d’accord sur une définition de l’émotion (g). C’est un processus rapide, focalisé sur un événement et constitué de deux étapes : un méca- nisme de déclenchement, fondé sur la détection que cet événement est important pour l’individu, et une réponse émotionnelle, qui implique une expression, une motiva- tion, une réaction corporelle et un sentiment.

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motiva- tion, une réaction corporelle et un sentiment. a b f e Émotion c d Événement
motiva- tion, une réaction corporelle et un sentiment. a b f e Émotion c d Événement
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corporelle et un sentiment. a b f e Émotion c d Événement Émotion g Sentiment Prise
corporelle et un sentiment. a b f e Émotion c d Événement Émotion g Sentiment Prise
Émotion
Émotion

g

Sentiment Prise de conscience de son état émotionnel, ce qui permet notamment de le verbaliser ou de le réguler.

Cognition Évaluation de la situation qui détermine la nature et l’intensité de la réaction émotionnelle.

Expression Faciale, posturale ou vocale qui permet d’interagir avec l’environnement et de communiquer l’émotion.

avec l’environnement et de communiquer l’émotion. Réaction corporelle Modifie notamment l’activité du
avec l’environnement et de communiquer l’émotion. Réaction corporelle Modifie notamment l’activité du
avec l’environnement et de communiquer l’émotion. Réaction corporelle Modifie notamment l’activité du
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avec l’environnement et de communiquer l’émotion. Réaction corporelle Modifie notamment l’activité du
avec l’environnement et de communiquer l’émotion. Réaction corporelle Modifie notamment l’activité du

Réaction corporelle Modifie notamment l’activité du système nerveux autonome qui permet à l’organisme de réagir vite face à la situation.

à l’organisme de réagir vite face à la situation. Motivation Engendre certaines tendances à l’action qui

Motivation Engendre certaines tendances à l’action qui facilitent des comportements adaptés.

Vers une définition de l’émotion

Vers une définition de l’émotion Galyna Andrushko / Shutterstock.com va nous permettre d’évoquer les principales

Galyna Andrushko / Shutterstock.com

va nous permettre d’évoquer les principales théories les plus récentes. Voyons d’abord en quoi l’émotion est une expression. Depuis l’ouvrage L’expression des émotions chez l’homme et l’animal publié en 1872 par Charles Darwin, la recherche sur l’expression des émotions et leurs fonctions est devenue incontournable. Les émotions et leurs expressions permettraient de s’adapter à l’environnement, et ne seraient pas seule- ment une forme de communication non verbale. Même si les expressions posturales et vocales sont de plus en plus étudiées, les travaux se sont particulièrement concentrés sur les expressions faciales, ses déterminants et ses fonctions. Dans la tradition darwi- nienne, le psychologue américain Sylvan Tomkins, puis ses doctorants, Carroll Izard et Paul Ekman, ont considéré que l’expression faciale est centrale dans l’émotion. Ainsi, la « théorie des émotions de base », conception qui était certainement la plus répandue il y a encore dix ans, suggère qu’il existe un sous-ensemble d’émotions dites primaires. Ces émotions, qui incluent la joie, la surprise, la peur, la colère, le dégoût et la tristesse, reposeraient chacune sur un « programme affectif », présent chez chaque être humain. Selon cette approche, lorsque certaines conditions sont réunies dans l’en- vironnement (par exemple la présence d’un prédateur prêt à attaquer), un système céré- bral spécifique déclencherait une émotion

spécifique (ici la peur), caractérisée par une expression, notamment faciale, et une réaction du système nerveux autonome : à chaque émotion primaire correspondraient une expression faciale et une réaction corporelle bien particulières. Cette spéci- ficité permettrait des réactions comporte- mentales rapides et adaptées (dans notre exemple, la fuite). Mais cette notion a été remise en cause, que ce soit pour l’expres- sion faciale, le système nerveux autonome ou les fondements cérébraux.

S’exprimer et agir

Au-delà de l’expression qui accompagne souvent un comportement, une autre compo- sante clé de l’émotion, la tendance à l’action, est importante pour déterminer la direc- tion et l’intensité de ce comportement. Cette composante motivationnelle de l’émotion prépare l’organisme à l’action, déclenchant, par exemple, des comportements d’approche ou d’évitement du stimulus qui a causé l’émotion. Ainsi, l’émotion facilite certains comportements et détermine leur intensité, de sorte que la relation entre l’événement provoquant l’émotion et l’individu est modi- fiée; l’émotion motive l’individu à agir. D’autres études distinguent les mécanismes impliqués dans le plaisir déclenché par un stimulus de ceux impliqués dans la moti- vation à l’obtenir. Le circuit sous-tendant

2. Quand vous tentez d’escalader une montagne, vos émotions positives contribuent à augmenter vos efforts et vous poussent à agir, malgré les difficultés.

Neuropsychologie

la motivation interviendrait notamment dans les processus d’addiction. Plusieurs recherches ont battu en brèche l’idée selon laquelle la dopamine et les régions cérébrales associées au plaisir (souvent considérées comme appartenant au circuit de la récom- pense) participeraient au plaisir ressenti quand la récompense est obtenue ; en fait, dans certaines régions (en particulier le noyau accumbens), la dopamine serait surtout impliquée dans la motivation à obtenir le stimulus plutôt que dans le plaisir ressenti par l’obtention du stimulus. Les impulsions et les tendances à l’action qui caractérisent la composante motivationnelle de l’émotion augmentent l’effort qu’un individu fait pour atteindre ses buts (voir la figure 2).

Tout l’organisme réagit

Poursuivons la liste des composantes de l’émotion : l’émotion est-elle une réaction corporelle ? Oui, tous les théoriciens s’ac- cordent sur l’idée que la réaction corporelle participe à l’émotion, même si son rôle reste débattu. Dans la lignée de James, certains tels le neuroscientifique Antonio Damasio, à l’Université de Californie du Sud, et le philosophe Jessie Prinz, à l’Université de New York, considèrent que les réactions corporelles ont un rôle précoce : les émotions

seraient avant tout des perceptions des modi- fications corporelles. D’autres théoriciens voient plutôt dans les réactions corporelles une conséquence des processus impliqués dans le déclenchement de l’émotion. Nourrissant ce débat, de nombreuses recherches empiriques ont été conduites chez des patients souffrant de lésions du système nerveux périphérique ou du système nerveux central, ainsi qu’en imagerie céré- brale. Les études ont montré que plusieurs régions cérébrales (par exemple l’insula et le cortex somato-sensoriel) interviennent dans la représentation cérébrale des modifications corporelles et utilisent cette information pour produire un ressenti émotionnel et moduler la prise de décision. Toutefois, on peut répondre à la question qui nous préoccupe ici – la réaction corporelle est-elle ou non la cause de l’émotion ? – en considérant la multiplicité des composantes de l’émotion, c’est-à-dire en distinguant la composante « sentiment » des autres compo- santes. En effet, James écrivit une théorie de la « conscience émotionnelle », c’est-à-dire d’un aspect particulier de l’émotion, proche de ce que l’on nomme l’expérience émotionnelle ou, justement, le sentiment. Dans le prolongement de cette théorie, celles de « l’embodiment », mettant l’ac- cent sur les représentations corporelles, ont

L’amygdale ou comment l’idée de cerveau émotionnel a évolué

E n neurosciences affectives, on considère souvent l’amygdale comme un élément central du cerveau émotionnel.
E n neurosciences affectives, on considère souvent
l’amygdale comme un élément central du cerveau
émotionnel. Cependant, de nombreux désaccords
subsistent sur sa fonction : trois approches diffé-
rentes – liées aux principaux modèles théoriques des
émotions – ont été défendues. Pour les théo-
ries classiques reposant sur les émotions
primaires, l’amygdale est une aire cérébrale
spécialisée dans le traitement de la peur.
Ensuite, d’autres résultats ont suggéré
que cette région « code » la dimension
d’activation de l’émotion, ce qui serait
en faveur des théories « bidimension-
nelles » de l’émotion où toute émotion
peut être décrite en termes d’activation
(de faible durant le sommeil à forte dans
les périodes d’éveil et d’excitation) et
de valence (de désagréable à agréable). Enfin, d’autres
recherches ont conduit à reconsidérer le rôle de l’amyg-
dale : elle serait importante pour évaluer la pertinence
affective d’un événement. Cette approche, plus actuelle,
conforterait les théories de l’évaluation cognitive,
selon lesquelles seuls les événements
pertinents sont susceptibles de
déclencher une émotion. Ainsi, la
réaction importante de l’amyg-
dale lors de la présentation d’un
stimulus potentiellement dange-
reux pourrait s’expliquer par
le fait que de tels stimulus sont
évalués comme étant particuliè-
rement pertinents, notamment
pour la survie, et plus générale-
Amygdale cérébrale
ment, le bien-être de l’individu.
Raphael Queruel

connu un développement important. Selon cette approche, les émotions en mémoire à long terme seraient constituées des réactions émotionnelles, en particulier corporelles, qui sont activées dans un contexte donné. Ainsi, quand on est confronté à une situa- tion émotionnelle, l’émotion correspondante serait réactivée uniquement à partir de ses représentations perceptives et corporelles mémorisées, et ce, sans être nécessairement accompagnée de changements physiques réels. Cette approche corrobore certaines théories de l’empathie selon lesquelles on peut reconnaître l’état émotionnel d’autrui en simulant l’expression – ou d’autres aspects de la situation – fondée sur ses propres processus émotionnels.

La conscience de l’émotion

Dès lors, l’émotion est-elle un sentiment, une expérience émotionnelle ? Comme nous venons de l’évoquer, l’étude de ce senti-

ment cherche à déterminer les mécanismes psychologiques et cérébraux qui sous- tendent la conscience de l’état émotionnel. Il

y a plus d’un siècle, le physiologiste, psycho-

logue et philosophe allemand Wilhelm Wundt a introduit la notion de « dimen- sions » du ressenti émotionnel. Même s’il est admis aujourd’hui qu’au moins quatre dimensions – la valence, l’activation, la dominance et l’imprévisibilité – participent au sentiment, seules deux dimensions ont été très étudiées : la valence et l’activation. Rappelons que, dans ce cadre, la dimension de « dominance » de l’émotion correspond au sentiment que l’on a de pouvoir contrôler l’événement auquel on est confronté (par exemple, ce sentiment est très présent dans la

fierté). L’imprévisibilité est le sentiment que l’événement qui se produit n’était pas prévu (par exemple, ce sentiment est très présent dans la surprise). La valence de l’émotion est le ressenti agréable ou désagréable qui accompagne l’événement. Enfin, le concept d’activation, même s’il est très utilisé en psychologie et en neurosciences, est difficile

à définir de façon consensuelle. Il corres-

pond à deux notions liées : le sentiment de se sentir fatigué ou éveillé (proche de la notion de vigilance) et le degré d’activation de la

« branche » sympathique du système nerveux

autonome (contrôlant par exemple le rythme

Vers une définition de l’émotion

cardiaque). Contrairement à ce qui est parfois suggéré dans certaines études empi- riques, les dimensions de valence et d’activa- tion ne sont pas des propriétés objectives des stimulus, mais bien des réactions subjectives, qui varient selon les individus.

Jean-Michel Thiriet
Jean-Michel Thiriet

Depuis plusieurs décennies, on utilise à la fois la valence et l’activation pour définir l’ex- périence émotionnelle. Mais depuis dix ans, a émergé un nouveau concept, une représen- tation des niveaux de valence et d’activation supposée donner une « couleur » affective à presque tous les états conscients. Dans ce cadre, la dimension de valence est souvent associée à l’activité du cortex orbitofrontal médian, et la dimension d’activation à celle de l’amygdale (voir l’encadré page ci-contre). Au-delà du rôle de ces dimensions dans l’ex- périence émotionnelle, de nombreuses théo- ries considèrent que cette partie consciente de l’émotion émergerait de la synchronisation de l’activité de régions cérébrales impliquées dans toutes les composantes de l’émotion. Abordons enfin la dernière composante de l’émotion : l’évaluation cognitive. On a longtemps opposé cognition et émotion, probablement à cause du débat classique entre raison et passion. Mais les recherches en sciences affectives montrent que cette opposition n’est pas justifiée. En parti- culier, les théories actuelles de l’émotion insistent sur la composante cognitive de l’émotion. Ces théories, dites de l’évalua- tion cognitive, proposent d’expliquer un

3. Selon les théories de l’évaluation cognitive, seuls les événements pertinents sont susceptibles de déclencher une émotion. Deux individus peuvent interpréter différemment une même situation, de sorte que l’on observe des différences de réactions émotionnelles

Neuropsychologie

Histoire du cerveau émotionnel

L ’existence d’un système limbique sous-cortical (en haut) comme étant le « centre » unique de l’émotion dans le cerveau n’est

souvent plus acceptée par les chercheurs. Et la vision selon laquelle chaque émotion primaire reposerait sur un système cérébral spécifique (en bas) est aussi de moins en moins considérée comme plausible. Les nouvelles recherches s’intéressent plutôt à déter- miner comment les composantes communes aux émotions sont « implémentées » dans le cerveau et interagissent pour produire des émotions spécifiques.

Thalamus Gyrus cingulaire Corps calleux Corps mamillaire Gyrus hippocampique Hypothalamus Amygdale Hippocampe
Thalamus
Gyrus cingulaire
Corps calleux
Corps
mamillaire
Gyrus hippocampique
Hypothalamus
Amygdale
Hippocampe
Joie
Putamen
Noyau
Tritesse
Partie subgénuale
du cortex cingulaire
antérieur
Pallidum
caudé
Colère
Cortex
orbitofrontal
Dégoût
Surprise
Insula
Région
Peur
parahippocampique
Amygdale
Raphael Queruel
Virginie Denis

aspect fondamental de l’émotion qui est négligé dans les autres théories : le déclen- chement de l’émotion. Ainsi, elles se foca- lisent sur les mécanismes cognitifs d’in- terprétation de l’événement par lesquels l’émotion naît, se déploie dans le temps et se

différencie, c’est-à-dire devient une émotion particulière telle la peur, la honte ou la joie. L’évaluation cognitive de tout événement repose sur des critères qui déterminent à la fois la nature et l’intensité de l’émotion. Cette approche explique pourquoi seuls les événements pertinents (en termes de buts

à atteindre, de besoins ou de valeurs) à un

moment donné pour une personne parti- culière sont susceptibles de déclencher une émotion. Durant cette décennie, on a parti- culièrement étudié le rôle de l’évaluation cognitive dans l’émotion, notamment sa dynamique temporelle et les systèmes céré- braux impliqués. On a ainsi reconsidéré le rôle de l’amygdale dans l’émotion : de centre exclusivement dédié à une émotion primaire (la peur), elle serait plutôt impliquée dans l’évaluation de la pertinence d’un événement.

Réguler ses émotions

Outre le consensus croissant concernant la

définition de l’émotion et de ses cinq compo- santes, l’étude des stratégies de régulation des émotions est aussi un thème de recherche qui

a connu un des essors les plus marqués depuis

dix ans. On a étudié différents modes de régu-

lations émotionnelles avec des expériences mesurant les réactions expressives, psycho- physiologiques et cérébrales. De nombreux travaux ont comparé les résultats observés lorsqu’on proposait à des participants d’uti-

liser soit une stratégie de « réévaluation », par exemple en réinterprétant la valeur affective

de stimulus auxquels ils étaient confrontés,

soit une stratégie de « suppression » où les sujets devaient gommer toute expression

de l’émotion face à des stimulus à valence

émotionnelle élevée. De façon générale, les stratégies centrées sur une modification du déclenchement de l’émotion (stratégie de réévaluation) semblent plus efficaces que celles centrées sur le contrôle de la réaction émotionnelle (stratégie de suppression). La neuro-imagerie, et notamment l’IRM

fonctionnelle, a permis d’obtenir de nom- breux résultats dans ce domaine. Les études

Vers une définition de l’émotion

« De nombreuses études suggèrent que diverses régions corticales participent à l’émotion, et la notion d’émotion présentant de nombreuses composantes s’accorde difficilement avec l’idée d’un centre unique de l’émotion.

»

suggèrent notamment que durant la régu- lation émotionnelle, des régions du cortex préfrontal (ventromédianes, ventrolaté- rales et dorsolatérales) modulent l’activité de l’amygdale et du striatum ventral. Mais plusieurs questions restent en suspens aujourd’hui, notamment celle de l’implica- tion de régions spécifiques selon le type de stratégies ou selon le traitement réalisé ; par ailleurs, la notion de régulation émotion- nelle implicite – c’est-à-dire indépendam- ment de la volonté de l’individu – s’est imposée, et les mécanismes qui la sous- tendent sont de plus en plus étudiés.

Une nouvelle conception de l’homme émotionnel

Pendant longtemps, on a cru que le système limbique était le siège cérébral de l’émotion. Mais ce dogme est tombé, car de nombreuses études suggèrent que diverses régions corticales participent à l’émo- tion, et la notion d’émotion présentant de nombreuses composantes s’accorde diffi- cilement avec l’idée d’un centre unique de l’émotion. S’éloignant de la conception d’un système limbique unique, une nouvelle approche s’est développée : différents systèmes cérébraux sont impliqués dans diverses émotions primaires, par exemple l’amygdale est associée à la peur et l’insula au dégoût. Mais de telles associations simplistes ont elles-mêmes été remises en question (voir l’encadré page ci-contre). Par exemple, les recherches sur l’amygdale, l’insula ou le cortex orbitofrontal ne sont pas compatibles avec l’idée que chaque émotion primaire serait associée à un système céré- bral spécifique. Et il n’existe pas d’aires céré- brales qui seraient « cognitives » et d’autres qui seraient « émotionnelles ». Les approches actuelles s’orientent plutôt vers la caracté- risation des systèmes cérébraux qui parti- cipent aux dimensions et aux composantes émotionnelles, que nous venons de présenter,

et dont la dynamique engendre l’émotion. En d’autres termes, chaque émotion implique un large réseau cérébral, qui dépend fortement de l’individu et du contexte. En résumé, insistons sur le rôle de l’émo- tion dans le fonctionnement cognitif. Cette décennie a vu se concrétiser les propositions de divers modèles « fonctionnels » de l’émo- tion qui la décrivent comme une activité clé dans l’esprit humain : de nombreuses études montrent les effets positifs de l’émotion sur la perception, l’attention, la mémoire, la prise de décision ou le jugement moral. Par exemple, on a décrit « l’attention émotionnelle » pour rendre compte du fait que les stimulus émotionnels, qu’ils soient agréables ou désa- gréables, capturent l’attention et la retiennent. Par ailleurs, l’émotion faciliterait la mémori- sation durant les trois étapes mnésiques que sont l’encodage, la consolidation et le rappel.

Les conséquences de l’émotion

L’étude des déterminants de la prise de décision, que ce soit en sciences affectives ou en neuroéconomie, a également mis en évidence comment l’émotion module la sélection des options, permettant souvent une prise de décision rapide et fonctionnelle guidée par les besoins, les buts et les valeurs de l’individu. Bien entendu, les mécanismes émotionnels n’œuvrent pas seuls pour déter- miner le comportement et organiser le fonc- tionnement de processus tels que l’attention ou la prise de décision ; certains mécanismes émotionnels peuvent ainsi entrer en compé- tition avec des processus non émotion- nels. Saura-t-on concevoir des modèles qui intégreront les différentes composantes émotionnelles aux autres processus cognitifs en mettant en évidence les biais, compéti- tions et coopérations qui assurent les dyna- miques de l’architecture fonctionnelle de l’esprit humain ? Un défi pour les spécialistes

des sciences de l’esprit !

n

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10 10 ans ans Cerveau Psycho
10
10
ans ans
Cerveau
Psycho

Neuro-imagerie

Voir le cerveau penser

Les méthodes d’imagerie, telle l’IRM, permettent aujourd’hui aux scientifiques de mieux comprendre comment le cerveau fonctionne. Les neurobiologistes apprennent à combiner ces techniques sans cesse perfectionnées.

Cyril Poupon

est directeur de l’Unité d’imagerie par résonance magnétique nucléaire et de spectroscopie (unirs), de NeuroSpin, à Gif-sur-Yvette.

L imagerie cérébrale est un outil qui a joué un rôle fondamental dans la découverte de l’organisation et du fonctionnement du cerveau hu- main. Bien que les techniques d’au-

jourd’hui – l’imagerie par résonance magné- tique (IRM) ou la magnétoencéphalographie (MEG) par exemple – semblent récentes, la « neuro-imagerie » a en fait 2 000 ans ! En ef- fet, l’intérêt pour l’exploration de cet organe mystérieux remonte au II e siècle de notre ère : Claude Galien réalisait des dissections post mortem de cerveaux. Mais c’est surtout à partir du XIX e siècle que l’exploration du cer- veau a notablement progressé. Citons le neu- rologue allemand Franz Joseph Gall qui tenta de localiser les fonctions cérébrales dans la

En Bref

Les techniques permettant d’observer le cerveau de façon non invasive ont pris leur essor au milieu du XX e siècle.

Depuis dix ans, la TEP, l’EEG, la MEG et l’IRM sont de plus en plus perfectionnées, présentant chacune leurs avantages et leurs inconvénients.

Les scientifiques voient désormais le cerveau fonctionner en temps réel et identifient des structures cérébrales de quelques centaines de micromètres.

Le développement des IRM à hauts champs devrait encore augmenter ces performances.

couche externe du cerveau, le cortex. Ou encore le neuroanatomiste et anthropologue français Paul Broca qui inventa une couronne « thermométrique » mesurant des variations de la température du crâne, variations sup- posées rendre compte des modifications de l’activité cérébrale (voir l’encadré page 56). Ce fut le début de l’imagerie fonctionnelle et des atlas des fonctions cérébrales. Mais l’imagerie ne prit son envol qu’au milieu du XX e siècle quand on inventa de nouvelles techniques suffisamment rapides pour explorer le cer- veau in vivo au cours d’examens non invasifs.

Les quatre techniques de l’exploration cérébrale

La première expérience de neuro-imagerie non invasive est réalisée par électroencé- phalographie (EEG) en 1929, puis d’autres techniques ont été développées. Ce sont essentiellement l’IRM, la tomographie par émission de positons (TEP), l’EEG et la MEG. Depuis le début du XXI e siècle, ces techniques sont essentielles à l’étude du fonctionnement cérébral, normal et patho- logique. Nous allons les présenter avant de nous attarder sur la plus utilisée : l’IRM. La TEP permet de mesurer le métabo- lisme du cerveau, c’est-à-dire son activité, mais ne renseigne pas sur son anatomie (voir l’encadré page 58). On injecte dans le sang du

sujet un « traceur » formé de deux molécules :

la première est choisie pour se fixer sur une structure cérébrale spécifique – c’est le vecteur; la seconde est un atome radioactif de courte durée de vie. Ce dernier émet un positon (l’an- tiparticule de l’électron) qui s’annihile rapi- dement avec un électron, ce qui engendre la production de deux photons gamma de haute énergie. Ces photons émis à 180 degrés sont détectés par un réseau de capteurs disposés autour de la tête du patient. Ainsi, on localise la position du vecteur. On utilise souvent le traceur FDG (pour fluorodésoxyglucose), car il est semblable au glucose, la première source d’énergie des cellules. De sorte que toute struc- ture consommant beaucoup de glucose est repérée par TEP. C’est le cas, par exemple, des tumeurs cérébrales où les cellules qui proli- fèrent utilisent beaucoup d’énergie. En neurosciences cognitives, le radiotra- ceur le plus fréquent était le radio-isotope

de l’oxygène 15, car sa concentration locale dépend de l’activation du cerveau :

lorsqu’une région est activée, le débit sanguin cérébral augmente localement et entraîne une accumulation d’oxygène 15 qui peut alors être détectée par TEP. Cette technique a connu un essor considérable au milieu des années 1990, mais aujourd’hui, on lui préfère l’IRM fonctionnelle qui ne nécessite pas l’in- jection d’un traceur radioactif et qui fournit une résolution spatiale cinq à dix fois meil- leure (nous y reviendrons). Toutefois, la TEP reste un outil de diagnostic clinique prometteur : par exemple, aux premiers stades de la maladie d’Alzheimer, on observe une diminution du métabolisme du gyrus cingulaire postérieur. Les dernières améliorations de l’imagerie TEP consistent à l’associer à une autre technique qui fournit une image anatomique de la structure où le signal TEP est détecté : la tomographie par

1. Avec l’IRM de diffusion, on peut « voir » l’ensemble des prolongements qui relient
1. Avec l’IRM de diffusion, on peut
« voir » l’ensemble des prolongements
qui relient les neurones. Les chercheurs
du Centre NeuroSpin ont ainsi créé un atlas
de la « connectivité » du cerveau.
cea i²bm NeuroSpin Équipe connect/Base Archi