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Toute vie devient fable à distance, devient légende.

Edmée et Paul ARMA

à Miroka,

à Robin,

à Anne.

MÉMOIRES A DEUX VOIX

Témoignages

de MOUVEMENT DANS LE MOUVEMENT

LIVRE 1 1904 - 1945

EDMÉE ET PAUL ARMA

MÉMOIRES A DEUX VOIX

Paul Arma était déjà très malade, quand, à Paris, au début de l’année 1986, le Centre Georges Pompidou, présenta l’exposition « Mouvement dans le mouvement » qui réunit les œuvres des artistes contemporains ayant dessiné les couvertures de soixante-quatorze partitions du compositeur. On put y voir aussi les œuvres plastiques du musicien :

musicollages, musigraphies, rythmes en couleurs, et les petites sculptures de métal et de bois que Paul Arma avait baptisées « Musiques sculptées ». Des concerts accompagnèrent l’exposition. Et Paul Arma qui, depuis plusieurs années écrivait ses Mémoires, ajouta alors à ceux-ci, un épilogue en forme de prolo- gue, où il analysa, comme il avait pris l’habitude de le faire, au long de ses souvenirs, ses œuvres et ses émotions.

ÉPILOGUE EN FORME DE PROLOGUE

ses œuvres et ses émotions. ÉPILOGUE EN FORME DE PROLOGUE Dois-je considérer ces manifestations comme un

Dois-je considérer ces manifestations comme un aboutissement, comme une consécration ? Certes non ; d’autres expositions, d’autres concerts ont été abrités par des lieux prestigieux en France et hors de France. Mais j’ai décidé, puisque les ans et quelques handicaps me contraignent à la modération, à la sagesse, de choisir Paris et ce lieu si controversé, où l’art a quand même sa place : le Centre Georges Pompidou, pour illustrer ce que le musicologue Daniel

Paquette a dit : Paul Arma, « artiste universel multiforme, sans cesse en quête de l’unité artistique, médiateur perpétuel

entre le visuel, le tactile, l’auditif

La route a été longue et variée qui a conduit l’enfant de Budapest, né au début du siècle, amoureux de la peinture et surtout de la musique - qu’il découvrit avec Béla Bartók, son maître - jusqu’à cette ultime étape parisienne.

dans cette apparente dispersion qui est richesse et finalité sensible ».

1986

Chemins difficiles de la jeunesse, dans une Europe Centrale confuse ; voies glorieuses dans les États-Unis, où le pianiste connut le succès ; impasses dans une Allemagne où le musicien se fit militant ; piste d’exil vers la France ; sentes clandestines du temps d’occupation ; enfin avenues et rues des capitales du monde, des temps de paix. Pour aboutir à ce résumé d’une existence d’homme, dont on a encore dit : « Imprégnée d’humanité, imprégnée par l’Humanité, son œuvre se veut toujours engagée, jamais dans un sens nationaliste étroit, mais dans l’universalité des problèmes mondiaux ; en cela Paul Arma défend toujours la liberté et la dignité humaine ». Plus de quatre-vingts années de vie d’homme, plus de soixante années de vie de créateur. Ce sont quelques témoignages de ces dernières qui sont exposés sur les murs, qui sont entendus dans les salles de concerts du Centre Pompidou à la fin de 1985, au début de 1986. Les 74 œuvres de 74 artistes contemporains qui figurent à l’exposition, 74 couvertures de partitions musicales sont « la plus belle mosaïque de l’amitié imaginable » puisqu’elles témoignent des rencontres et des complicités entre le

musicien et des plasticiens. Certaines de ces rencontres - avec Kandinsky, Moholy Nagy - datant du Bauhaus de Dessau, dans l’Allemagne trouble de l’avant-guerre d’autres - avec Picasso, Matisse, Chagall, Calder, avec tant d’autres encore - dans la France en paix. Les autres œuvres exposées sous le titre « Oeuvres plastiques de Paul Arma » veulent être l’expression d’une quête vers l’unité de l’art, objet de recherches d’une vie entière. « Elles projettent dans les trois dimensions de l’espace, les idées de l’artiste-compositeur sur les correspondances visuelles et tangibles de l’univers sonore ». Les concerts, confiés au jeune « Atelier Musique de Ville d’Avray », sous la direction de Jean-Louis Petit présentent des œuvres choisies pour leur diversité : quatorze parmi les 303 écrites au cours de ma carrière de compositeur. L’une d’elles : « Six pièces pour voix seule » date de 1927. Martha Graham en fit une chorégraphie qu’elle dansa dès 1932 aux États-Unis, et évoque mes années américaines. La « Gerbe hongroise » dédiée à Béla Bartók « en témoignage d’amitié », écrite en pleine guerre, en France, est une sorte de retour aux sources avec ses sept chansons paysannes. Nostalgie de l’exilé, du proscrit ? « C’est au patrimoine

de son propre pays que Paul Arma se consacre

et les harmonisations quelquefois très audacieuses, restent toujours d’une logique indiscutable, dont le côté

» écrivit Honegger, à la

primesautier s’accorde excellemment avec les textes et en fait de véritables œuvres d’art parution de l’œuvre.

En triple hommage à des disparus : deux hommes qui me furent chers, mon maître Bartók, Romain Rolland, et « ceux qui ne sont jamais revenus, mes amis torturés, massacres » : « Trois épitaphes pour piano », écrites en 1945, dont mon ami musicologue, Maurice Chattelun, m’écrivait dans une lettre du 13 juin 1970 :

ces sept chansons paysannes sont d’une saveur bien caractéristique,

« Les

« Épitaphes » ont une puissance évocatrice trop saisissante pour qu’on les interroge. Malgré sa réussite

pianistique, j’entends la troisième transcrite pour un orchestre à vent, riche en saxhorns et un célesta ». C’est en Allemagne que je jouai, moi-même, les « Trois Épitaphes », en 1949, à Cologne, en première mondiale. Ecrit pour le sixième anniversaire de la mort de Bartók en 1951, on entend, au Centre Pompidou, en 1985 :

« Divertimento n° 2 » pour flûte, violoncelle et piano. Il a été joué au cours des années, maintes fois, et c’est le flûtiste hongrois Istvan Matuz qui m’écrira encore le 27 mars 1987 :

votre merveilleux « Divertimento n° 2 » dans un concert radiodiffusé par « Kossuth ». Nous avons

appris cette œuvre avec le plus grand plaisir ; nous trouvons tous les trois, que la façon d’élaborer les thèmes

populaires y est absolument originale - une polymétrie, polyrythmie que nous n’avons encore vues nulle part - une liberté dans la rigueur, comme vous aimez le dire souvent, une beauté nouvelle, inédite. Merci d’avoir écrit cette

pièce

« Nous avons joué

».

« Trois mouvements pour trio d’anches », de 1949, joués souvent en concert à la Radio, ont provoqué il y a quelques années cette lettre d’un auditeur : « Il y a quelque chose de sauvage, des orages, des tempêtes , des intervalles auxquels on n’est pas habitués et qui bouleversent et donnent des évocations de rochers abrupts , infranchissables, de mers

lointaines, houleuses, noires à l’écume blanche ». Il me plaît de faire jouer en première audition, plusieurs œuvres écrites en 1977 : « Parlando pour flûte seule » ; « Trois structures sonores pour violoncelle et basson » ; « Deux improvisations pour alto seul » et une « Résonance pour clarinette et percussion » qui m’avait été demandée en 1975 par plusieurs interprètes. Le titre « Résonance » avait été déterminé pendant la composition, la mise au point de la partition ; c’est une sorte de dialogue constant entre la clarinette et les percussions, dialogue varié à l’extrême où, autant les questions que les réponses deviennent constamment des résonances logiques. Deux œuvres, exécutées au cours des mêmes concerts, au Centre Pompidou, ont déjà été enregistrées sur disques :

« Trois évolutions pour basson seul » de 1971, aux U.S.A. sur disque Gasparo, à Nashville, par Otto Eifert en 1977.

« Deux résonances » pour percussion et piano de 1972, en Hongrie, sur disque Hungaroton en 1984.

Les « Trois Évolutions » font partie d’une série d’œuvres pour instrument seul : « Trois permanences pour flûte »,

« Trois regards pour hautbois », « Trois mobiles pour clarinette », « Trois contrastes pour saxophone ». Elles ont toutes la même charpente, le même discours, un graphisme identique, les mêmes silences aux mêmes endroits, des phrases analogues, un dessin semblable, mais la matière mélodique de base de chacune est différente. Ce sont des œuvres de dimensions miniaturisées, d’où un langage clair, transparent, laconique. Obligation intérieure de tout dire avec les moyens les plus réduits.

Les « Deux Résonances » pour percussion et piano, lorsqu’elles ont paru sur disque, ont été ainsi jugées par la musicologue et critique Edith Weber : « Elles associent paradoxalement économie des moyens, expression puissante et

percutante. Paul Arma, délibérément musicien de notre époque, n’a pas fini d’étonner par tous les moyens qu’il met en œuvre ». Les « Six permanences » pour quatre hautbois jouées par le hautboïste Jacques Vandeville, appartiennent à une série d’œuvres datées de 1975 pour instrument seul : « Six évolutions pour flûtes » ; « Six contrastes pour clarinettes » ; « Six regards pour bassons » ; « Six mobiles pour saxophones » qui peuvent être jouées par un, deux, trois ou quatre interprètes. Les enregistrements préalables sur bande magnétique, de trois voix, permettent l’exécution définitive par l’interprète seul. Ce qui a fait écrire à Raymond Lyon en 1985, à propos de l’œuvre pour une, deux, trois ou quatre flûtes : « La technique a permis à un unique flûtiste de jouer pour le disque - paru chez Hungaroton, en Hongrie - une

œuvre pour quatre flûtes. Quand on le sait, la réussite est impressionnante

techniques, c’est pour démontrer qu’ils peuvent être utiles : ils grandissent l’arsenal de la communication entre les hommes. Paul Arma le prouve en servant avec eux la musique, et non en l’asservissant ». « Le temps abolit la durée » cantate pour récitant et quatuor à cordes que j’ai composée en 1980 sur des textes d’Eugène Ionesco et que j’ai dédiée « à mon fils Robin, le peintre » est donnée, sur la demande de Jean-Louis Petit avec un quintette et non un quatuor à cordes. Le récitant est Pierre Rousseau qui a déjà travaillé avec moi à la Radio et dont la voix est remarquable. Enfin j’ai tenu à faire figurer dans le programme d’un des concerts « Trente et un instantanés » pour bois, percussion, célesta, xylophone et piano. Cette œuvre qui a fait l’objet de divers ballets est ici accompagnée d’un texte de Claude Aveline « Trente-et-une formes de l’attente » et d’une centaine de projections picturales de mon fils Robin. C’est là encore, Pierre Rousseau, le récitant. Ainsi bien des époques de création sont évoquées en quelques jours d’exposition, en quelques heures de concert. Et ces évocations sont autant d’émotions pour moi. Comme sont aussi émotions, certaines présences, certains revoirs, certaines retrouvailles. Si des témoins de ma vie d’autrefois, en Hongrie, en Amérique, en Allemagne, éloignés ou disparus, ne me rejoignent pas à Beaubourg, certains sont là, que j’ai connus en France. C’est Faby, la petite fille dont les parents m’accueillirent fraternellement, lorsque j’arrivai d’Allemagne, en 1933. Ce sont les camarades de cette époque de 1936 qu’on appela « Front Populaire » : Jean, Gaston, Michel. Ce sont Simone et Maurice qui chantèrent, en 1939 dans ma Chorale des « Loisirs Musicaux de la Jeunesse ». Ce sont André et Thérèse qui m’aidèrent quand j’étais clandestin. Ce sont Loyse et Pierre qui m’épaulèrent en maintes circonstances. Ce sont des peintres, des critiques, des écrivains, des amis d’autrefois et des amis d’aujourd’hui.

Et c’est surtout Edmée, ma compagne, qui lia son sort à celui de l’exilé à la plus mauvaise heure, et Mireille notre fille née le premier quatorze juillet de guerre, sans lampions et sans danses, et Anne la fille de notre fille, et Robin le peintre, notre fils, né, lui, dans les premières minutes de la première nuit de paix, et dont les œuvres picturales accompagnent, à Beaubourg, ma musique. Mouvement dans le mouvement. Voix contre voix, voix dans les voix, elles se rétrécissent et s’élargissent tour à tour. Elles s’éloignent, elles se rapprochent, elles se perdent, elles se redécouvrent. La chaîne qui enchaîne devient lien. Lien entre les hommes. Le temps n’est pas figé en espace, sa continuité est inéluctable. Et pour évoquer cette continuité, deux voix vont témoigner, chacune avec son accent, des événements vécus parfois à des lieues de distance, évoquer ensuite une

Si Paul Arma a perçu les progrès

existence commune, chargée d’Histoire, et d’histoires de vie. Intensité de la quête !

de guerre, de paix, de musique, de travail, d’amour, d’amitié

Ma voix

paix, de musique, de travail, d’amour, d’amitié Ma voix et celle d’Edmée ma compagne, dans ces

et celle d’Edmée

de travail, d’amour, d’amitié Ma voix et celle d’Edmée ma compagne, dans ces « Mémoires à

ma compagne, dans ces « Mémoires à deux voix ».

PIÈCES POUR VOIX SEULE 1904 - 1939

1904-1920

1920-1924

HONGRIE

: Enfance à Budapest Vers la musique

: Académie Franz Liszt Les maîtres : Bartók, Molnar Les amis Exclusion de l’Académie Sanatorium

1904 - 1920 A Budapest, dans un petit appartement de la rue Dembinski, Rosalia Weisz,

1904 - 1920

A Budapest, dans un petit appartement de la rue Dembinski, Rosalia Weisz, 32 ans et David Weisshaus, 36 ans, son

époux, ajoutent au mobilier de leur chambre éclairée au pétrole, un lit pour Imre, le second garçon qui leur naît un 22

1904 diront certains, 1905 préciseront d’autres, tous les papiers disparus, remplacés, reperdus dans une

Europe centrale souvent bouleversée. N’en disparaîtra pourtant jamais, pour le nouveau-né, comme pour toute sa

famille, la mention : « vallasa izraelita ». Dans l’Empire austro-hongrois, on ne manque pas d’étiqueter l’individu dès sa naissance.

jusqu’au moment où, en 1933, à Paris, je deviendrai, et pour

toujours, Paul Arma. En ce début de siècle, je suis donc encore Imre. J’ai deux sœurs : Szeren qu’on appelle plutôt Zsuzsa, et Klara, qui ont leurs lits dans la salle à manger et un frère Jenö, à qui on a attribué le réduit, près de la cuisine, où loge habituellement la petite servante que se doit d’avoir toute famille convenable. Mes parents ne sont pas capables

de s’offrir cette aide domestique ; ils doivent déjà payer une nourrice paysanne, ma mère ne pouvant me nourrir elle- même. Ma première enfance me laissera peu de souvenirs : quelques images seulement. Pourtant, une impression restera très forte, celle de la contrainte religieuse que notre père nous impose. Contrainte qui me fera me détourner de toute religion. Ce que je nommerai, sans doute à tort, conformisme religieux, règne chez nous, facteur d’autant plus dérangeant que ma mère n’en observe les règles que par respect pour mon père et qu’il lui arrive de les négliger. Je suis souvent avec maman, lorsqu’elle s’affaire dans la cuisine, et intrigué par son manège qui consiste à laver, dans deux bassines et à ranger dans deux parties distinctes du buffet, des vaisselles en apparence semblables. Elle m’explique qu’on ne doit pas mélanger ce qui touche à la viande et ce qui concerne les laitages, et me fait remarquer qu’on ne

mange du beurre, du fromage, qu’on ne boit du lait que plusieurs heures après avoir absorbé de la viande. Un jour qu’elle laisse sur la nappe des assiettes et des couverts, sans observer la stricte distinction, mon père, rentré à l’im- proviste, sans un mot, renverse la table ; il faut remplacer, malgré notre quasi pauvreté, la vaisselle cassée. A partir de ce moment, mon père se montre encore plus intransigeant. Il l’est aussi pour l’observance des fêtes religieuses auxquelles nous devons tous participer et il veille à ce que je l’imite en tous points. A peine si, lorsque je suis encore très petit, permet-il qu’au moment du grand jeûne de Kippour, on me donne quelque nourriture. Ma mère ne craint pas d’enfreindre la règle lorsque l’un ou l’autre des enfants est malade et, en l’absence de mon père, donne à l’alité - mais dans un papier, pour ne laisser aucune trace - une tranche de jambon dont l’usage est naturellement interdit à la maison. Mon père, représentant en spiritueux, dans l’entreprise d’un de ses beaux-frères, fait, toute la semaine, des tournées chez les paysans des environs de Budapest, pour acheter et vendre du vin. Une fois par semaine, Il prend un fiacre pour aller dans des fermes de la proche banlieue. Les autres jours, il voyage par le train et quand j’aurai grandi, m’emmènera parfois avec lui. Il m’arrivera alors d’être horriblement gêné, lorsque je le verrai sortir taled et phylactères et, tourné vers le levant, se frapper la poitrine, à l’heure de la prière, sans se soucier des voyageurs qui partagent notre compartiment de quatrième classe.

Je ne sens nul besoin de participer à des rites qui me sembleront toujours factices. Je ne sais pas encore que tout être

doit avoir une foi, imposée ou choisie, et que, plus tard, rebelle à celle de mes ancêtres, je croirai éperdument à d’autres

religions : celle de l’homme, celle de l’art. Je passerai quand même ma bar-mitzva, mais j’éprouverai alors une sorte de honte et beaucoup de tristesse car il me semblera trahir mon père, en étant, à la synagogue, entouré de parents et d’amis,

le héros d’une fête solennelle dans laquelle je ne me sentirai que figurant. C’est à un de mes grands-oncles - rabbin de la

communauté juive de Budapest - que je devrai répondre en hébreu à la question qu’il me posera. Tout cela préparé à l’avance : question et réponse apprises par cœur. Et pourtant, lorsqu’il me faudra la donner cette réponse, et même la lire mot à mot sur le texte que la Thora-mutato soulignera, je ne parviendrai pas à le faire correctement. Refus par l’inconscient ? Peut-être. Malgré cette réticence que j’ai pour les choses de la religion, l’intolérance déjà me choque. A Budapest, on rencontre beaucoup de juifs ayant fui les pogroms de Pologne et de Russie. On les reconnaît facilement, car presque tous ont gardé la tenue traditionnelle et souvent les juifs budapestois qui se considèrent supérieurs, murmurent au passage de jeunes ou de vieux barbus, vêtus du cafetan, les payess encadrant le visage sous le chapeau, : « ces sales Polaks ». Je ne comprends pas cela. Ma mère, elle-même, agit de cette façon et quand je demande : « Ne sont-ils pas juifs comme

nous ? », elle ne sait que répondre. « Eux, ce sont des « attardés », des « primitifs » » ! Jamais mon père ne parle ainsi.

Il serait fort en colère s’il entendait ces propos. Ma mère pensera toujours grimper dans la hiérarchie sociale par le

octobre

Imre, donc est mon prénom, Weisshaus mon patronyme

dédain et même l’intolérance.

Je suis le « petit » de la famille, donc le plus gâté

ses garçons. Peut-être la mentalité de la Hongrie de l’époque veut-elle que cette intransigeance soit monnaie courante un soir, mon père annonce, en arrivant à la maison :

- « Jenö ne rentrera plus ici, je l’ai mis à la porte ! » Ma mère, effrayée, demande pourquoi.

- « Mon fils ne mettra plus les pieds dans cette maison, je l’ai vu entrer dans un hôtel borgne avec une fille ! »

La raison est, pour mon père, suffisante ! Il est véritablement indigné. Après des pleurs de ma mère et maints allers et retours entre la maison et l’endroit où Jenö s’est réfugié, mon père se laisse fléchir et le fils indigne revient chez nous.

Mais il s’échappera vite de la trop stricte vie familiale. Il refuse de faire des études secondaires, s’essaye à différents métiers, mais quelques légères indélicatesses le font toujours quitter rapidement les maisons qui l’emploient. Ma mère

et le plus puni ! sauf par mon père qui réserve sa sévérité à l’aîné de

fait preuve, vis-à-vis de lui, d’une faiblesse permanente, le sort de toutes les mauvaises passes, vend des bijoux, des objets personnels, en cachette de nous, pour toujours l’aider, sans, pour autant, lui donner l’envie de se prendre en main.

Je suis encore, pendant ce temps, le petit garçon sur lequel veillent trois femmes ma mère et mes deux sœurs. Zsuzsa, l’aînée, très autoritaire, pèse très vite sur le rebelle qu’en réalité je suis, sous une docilité trompeuse. Klara, très snob, s’occupe moins de moi, s’intéresse peu à la maison, cherche à s’en éloigner en se fiançant, très jeune, plusieurs fois, à des garçons que, finalement, elle ne trouve pas assez fortunés pour lui offrir la vie qu’elle ambitionne. Un officier supérieur, de vingt ans plus âgé qu’elle, a quelque chance car il lui fait la cour en l’emmenant dans les restaurants les plus chics de la ville, mais là non plus, il n’y a pas mariage. Maman alterne, avec moi, gâteries et punitions. Elle me donne, en cachette, du chocolat - friandise coûteuse - et je ne manque pas, fiérot et maladroit, d’annoncer aux aînés, la bouche encore pleine de la délicieuse saveur - « Ce n’est pas du chocolat que maman m’a donné ! » Mais les gifles pleuvent aussi, parfois les coups de bâton. Les filles échappent à ces règlements de compte destinés sans doute à former la virilité des petits mâles. Et comme Zsuzsa ne manque jamais l’occasion de me réprimander, maman juge utile de renchérir. Chaque famille budapestoise possède une tapette en osier à double usage ! Elle sert à battre les tapis étalés sur les rambardes des balcons qui, dans les cours intérieures des immeubles, desservent, à chaque étage, les appartements - certains jours, toute la ville résonne des échos des vigoureux dépoussiérages - Elle sert aussi à rosser les garnements. Ma mère en use souvent, qui va volontiers décrocher l’objet ; mais je comprends vite que je suis piégé si je n’ai pas le temps de filer dans la salle à manger. Là, seulement, je risque d’échapper aux coups, en courant autour de la table, et cela devient un sport qui m’amuse, de me faire pourchasser par ma mère brandissant sa tapette et s’essoufflant. Parfois elle s’arrête, je n’ai pas le temps de faire demi-tour, le battoir s’abat sur mon dos, mais, le plus souvent, il frappe la table ou une chaise et, à ce régime, l’osier se détériore rapidement. J’imagine que le commerce des tapettes à tapis est fructueux à Budapest, où il y a beaucoup de tapis et encore plus de gamins malicieux. J’en veux parfois à ma mère, je ne sais trop pourquoi puisque nous sommes tous, les petits, traités ainsi et que, finalement, la poursuite est souvent drôle. Je décide, un jour, de prendre ma revanche. Une ou deux fois par semaine, des paysannes viennent en ville proposer aux particuliers, leurs marchandises, aux portes des cuisines qui s’ouvrent sur les balcons intérieurs. Ma mère a l’habitude d’acheter ainsi le beurre, le fromage blanc, les œufs. Il y a, en permanence, sur le buffet, près de la porte, une balance où la paysanne pèse ce qu’elle vend. Je m’aperçois que ma mère a fixé sous le plateau où on pose les poids, une petite masse de 50 ou 100 grammes. Ainsi, elle gagne un peu de marchandise. Avec une audace inconsciente, je menace de montrer le plateau ainsi trafiqué à la paysanne confiante, à qui va toute ma sympathie ! Inutile de dire que mon audace est punie comme il se doit, mais le bon droit - à mon avis d’enfant - triomphe ! Cette tricherie est une mauvaise action que mon père n’admettrait pas. Non père qui me fait parfois le grand plaisir de m’emmener, en fiacre ou par le train, dans les fermes où il a ses rendez- vous. C’est chaque fois une grande fête pour moi ; le petit citadin est curieux de voir cette campagne où de menues joies l’attendent à chaque arrivée dans une ferme, on me coupe une épaisse tranche de pain fait à la maison, sur lequel on étale une énorme couche de beurre. J’assiste avec amusement aux discussions entre vendeur et acheteur et surtout au manège de mon père toujours très sobre, qui doit ruser pour ne pas boire tous les verres qu’on lui offre et crache, dès qu’il peut détourner l’attention de son hôte, le vin dont l’excès le rendrait ivre avant le soir. Mon enfance est, somme toute, heureuse : j’aime bien le jeu, et je ne suis jamais particulièrement morose. Si je suis seul, je m’invente des maisons et des bateaux magnifiques, entre les pieds des tables, bien caché par les retombées des nappes et des tapis. En plein air, je suis un fervent du cerf-volant dont je fabrique des modèles que je juge

et qui, effectivement volent bien ! Je suis aussi habile à la fabrication des lampions : mon chef-

extraordinaires

d’œuvre est un lampion-cage, dont je ne suis pas peu fier en le promenant triomphalement dans une retraite aux flambeaux. Lampions aussi, mais au sol, ces potirons astucieusement creusés, dont les yeux et la bouche découpés, laissent voir la lueur diabolique de la bougie allumée dans leurs crânes ! A l’âge de l’école, je m’offre les vertiges des manèges forains. Ce sont les cochons et les chevaux mes favoris, que l’on fait basculer en avant et qui rebondissent en arrière. Mais comme je n’ai jamais d’argent en poche, il me faut trouver le moyen de galoper gratuitement. Ce sont mes camarades d’école qui me l’enseignent. Les petits manèges itinérants recrutent, dès leur arrivée dans les villes et les villages, des volontaires qui, juchés sur une plate-forme supérieure, poussent des rayons entraînant le tout, dès que le patron sonne la cloche du départ. Quand cela tourne déjà assez bien, on peut s’asseoir un moment sur la barre et profiter de l’élan ! A un nouveau son de cloche, on retient le mouvement jusqu’à l’arrêt. En guise de paiement, chacun a le droit, après six ou huit manœuvres - selon la générosité du forain - de faire un tour sur sa monture préférée. Avec quel plaisir je pratique ce sport, dès que je peux m’échapper de la maison, et aussi avec quelle fierté, puisque je paye moi-même, par mon effort, le divertissement qui me plaît tant ! Dès l’âge de six ans, je passe parfois une ou deux semaines chez l’une de mes grand-mères, dans un village au nord-est de la Hongrie. La mère de mon père habite une toute petite maison au sol de terre battue, et cultive un minuscule lopin de terre à quelque distance de son logis. Elle garde pour elle une partie de ses produits et, deux fois par semaine, un panier à chaque bras, elle emporte au marché, des choux, des légumes, des salades qu’elle étale par terre sur un tissu et vend aisément. Cela la fait vivre. Elle me régale d’une savoureuse cuisine paysanne et je lui réclame souvent la cape farcie légèrement sucrée, avec des noix cassées. Je ne sais pas si elle mange kasher et si elle pratique sa religion, la chose ne m’intéresse pas du tout. Habillée comme toutes les autres paysannes, elle porte aussi un fichu sur la tête. Elle mourra à

quatre-vingt seize ans Son autre fils - né d’un premier mariage - habite dans un villa ge proche. Son destin est étrange : sa femme lui a donné treize filles et un garçon, puis est morte la même année qu’une de ses filles, de tuberculose. Il les enterre : C’est la volonté de Dieu. La tuberculose - et pense-t-il toujours - la volonté de Dieu, lui enlèvent successivement onze filles, ne lui en laissant qu’une et le garçon. Aucune révolte en lui, l’extermination de sa famille n’est que l’accomplissement de la volonté divine. Il faut accepter ! Il exerce un métier typiquement hongrois : des charrettes lui livrent de

volumineux sacs de plumes d’oie qu’aidé de la fille qui lui reste, il décortique et nettoie pour en faire du duvet qu’il vend, au poids, aux fabricants d’édredons. Quand on sait que l’édredon bien gonflé est, à côté des coussins tissés ou brodés, l’ornement principal de chaque logis, on comprend que mon oncle ne chôme jamais. Le brave homme a une particularité : lorsqu’il a un train à prendre tôt le matin, il a si grand peur de le rater, qu’il quitte sa maison la veille au soir, et passe la nuit à la gare pour être certain de partir ! Je m’entendrai toujours bien avec lui et avec les deux enfants que Dieu lui a laissés. Il saura d’ailleurs, dans un moment crucial pour moi, me prouver sa compréhension et son affection. Alors que ma mère, dès la mort de mon père, ne fréquentera plus cette famille paysanne qu’elle méprisera un peu, sans jamais avoir voulu la connaître bien. Maman estime qu’elle sort d’un tout autre milieu et n’a rien à voir avec ceux qu’elle nomme, sur un ton méprisant « parasztok ! » (les péquenots !). Son père est artisan-tailleur ; sa mère, une solide et très belle femme qui vivra jusqu’à quatre-vingt douze ans, a mis au monde dix-huit enfants dont un seul est mort jeune. Tous les enfants mariés, cela fait une imposante famille, dont ma mère fréquente plus volontiers, les membres les mieux installés dans la société bourgeoise de Budapest. On a demandé à l’une des tantes les plus fortunées d’être ma marraine, et je suis invité parfois dans le quartier élégant du Parlement, Place de la Liberté. Mon oncle, Hongrois d’origine autrichienne, bel homme porteur d’une coquette barbiche, a, au bas de l’immeuble qu’il habite, un bureau où il représente la firme autrichienne du papier à cigarettes « Abadie » ; comble de la réussite, il emploie une secrétaire ! J’entends là des propos bien méchants contre la Hongrie et les Hongrois, formulés par l’Autrichien :

- « Ces bons à rien, qui ne veulent pas travailler ! Il n’y a que l’Autriche et Vienne de valables au monde ! C’est là

qu’est la civilisation ! ». L’avantage que je tire de ces visites « mondaines » est le tas de cahiers de papier à cigarettes que l’oncle m’offre géné- reusement pour les partager avec mes camarades. Publicité déguisée ? Les autres frères et sœurs de ma mère ont des destins divers et logent, dans la ville, à des adresses qui indiquent leur niveau dans la hiérarchie sociale. L’un de mes oncles est horloger, le mari d’une de mes tantes, d’origine tchèque est, curieusement, représentant en charcuterie. Un des plus riches de la famille est ce négociant en spiritueux qui emploie mon père. Mais avec lui, et malgré le désir de ma mère, les rapports restent strictement professionnels, dans la bonne

bourgeoisie budapestoise, on ne fréquente pas la famille d’un de ses employés. Dans les moments difficiles pourtant, la solidarité qui existe dans toutes les familles juives, sait se manifester tout natu- rellement, et le sera en particulier pour moi, lorsque, mon père disparu, il me faudra choisir mon chemin peu aisé. Une grande espérance fait frémir, un moment, cette nombreuse parentèle. Le bruit se répand qu’un grand-oncle, devenu - on ne sait trop comment, ni pourquoi - évêque et possesseur de mines d’or et d’argent dans les États-Unis d’Amérique où il avait émigré, est mort en laissant une immense fortune. Les héritiers éventuels, tous Hongrois de Hongrie, s’agitent pour se partager la fabuleuse manne. Chacun y va de sa quote-part pour grossir une jolie somme qu’on remet à un avocat chargé d’aller revendiquer sur place, les droits des Magyars. L’homme de loi s’embarque aux frais des tantes, des

oncles, des parents occupés à faire déjà mille rêve d’opulence, et ne revient jamais

J’entends beaucoup d’histoires au

sujet de ce grand espoir qui, peu à peu, s’effrite, mais je n’y comprends pas grand chose et ne saurai jamais le fin mot du Conte de l’Oncle d’Amérique ! C’est lorsque j’ai six ans que ma mère et Zsuzsa me conduisent ou plutôt, me portent, suspendu par jeu, à leurs bras repliés à la Talmud-tora - l’école primaire juive - située non loin de la maison. Les quatre années que j’y passe ne me laissent que de très bons souvenirs, d’abord parce qu’aucune contrainte religieuse exagérée ne s’y exerce, au contraire de ce qui se passe à la maison, ensuite parce que le Directeur est un homme agréable, veuf avec trois fils, dont les deux plus jeunes deviennent mes camarades ; je suis souvent chez eux, je fais, avec eux, des excursions. C’est dans cette école qu’on découvre la grande myopie qui, dès ce moment, va m’obliger à porter des lunettes. Je ne m’intéresse pas tellement aux événements qui, en Hongrie comme ailleurs, préludent à la guerre mondiale. En 1912, pourtant, la rue bouge : les ouvriers de Budapest élèvent des barricades et, derrière les tramways renversés, affrontent l’armée. On prend soin de me tenir à l’écart de cette agitation. Je n’ai pas tout à fait dix ans quand la guerre éclate. La Hongrie se bat aux côtés de l’Autriche et de l’Allemagne. Mon frère qui a dix-neuf ans est mobilisé, il apparaît dans un uniforme qui nous impressionne beaucoup et, après une période

d’entraînement, est envoyé au combat. Nous l’accompagnons à la gare où la colonne se forme, et les parents voient défiler quatre par quatre, les fils qu’on dirige vers le front. C’est là que, pour la première et la dernière fois, je vois mon père pleurer. C’est une image que je n’oublierai jamais. Lui, ne partant pas - il est trop âgé pour être mobilisé - continue son travail. C’est le moment où il y a beaucoup d’ar- gent à gagner avec des trafics de toutes sortes, et là encore son intégrité et sa fermeté se manifestent et m’impressionnent :

- « Je ne veux pas faire la moindre chose malhonnête et je veux, d’autre part, me coucher tranquillement chaque soir,

sans la crainte d’être sorti du lit, le matin, par la police ». Sa vertu est d’autant plus héroïque que la famine règne vite dans le pays. On peut avoir, à volonté, seulement deux

sortes de nourriture : le potiron qui, poussant partout, se vend très bon marché, et l’orge. Les ménagères inventent les plats les plus invraisemblables et composent des menus uniquement avec ces deux denrées. On mange de la soupe au potiron, des galettes épaisses d’orge, parfois panées, revenues à la poêle en guise de viande, du potiron haché comme légume, de la compote de potiron sucrée à la saccharine pour dessert. Il n’y a plus de blé, le pain jaune est un infect mélange collant de farine d’orge et de farine de mais, dont on ne peut couper de tranches, tant la mie est gluante. La famine ne se terminera pas avec la guerre, elle durera encore plusieurs années.

Mon frère est fait prisonnier par les Italiens, et nous restons longtemps sans nouvelles de lui. En 1917, il s’évade, son type méditerranéen et les vêtements civils qu’il a pu se procurer, lui permettent de passer partout. Il parvient jusqu’à Budapest. La guerre suivante ne l’épargnera pas, il sera déporté à Auschwitz et n’en reviendra pas. En 1917, aussi, alors que j’ai treize ans, mon père tombe malade. Il souffre atrocement, j’assiste à cette souffrance car je dors encore dans la chambre de mes parents. Je le vois parfois se tordre de douleur par terre et le médecin le calmer avec des piqûres de morphine. On a diagnostiqué une maladie d’estomac qu’on soigne pendant un an, jusqu’à ce qu’un jeune médecin découvre qu’il est atteint d’un cancer. Au début de décembre 1918, on propose d’hospitaliser le malade et de l’opérer. L’intervention a lieu et semble réussie ; le visage et le corps gonflés affreusement sont redevenus normaux ; nous pensons que la guérison est proche, mais mon père est atteint maintenant d’un cancer généralisé. Le vingt-cinq décembre, on ne me permet pas d’aller à l’hôpital. A la maison, un camarade vient me voir, il a apporté son violon et nous jouons - violon et piano - sans doute pas par hasard, la Marche funèbre de Chopin. La porte s’ouvre, ma mère et ma sœur me disent que papa est mort. J’aurais voulu le voir, et Zsuzsa m’a empêché d’aller à l’hôpital ! Elle me

promet que je le verrai dans le cercueil, avant l’enterrement

arrivée. Ainsi, ne l’aurai-je pas vu une dernière fois : je vais détester ma sœur pour cela et pour toute l’autorité dont elle

m’accablera encore plus, à partir de cette disparition. Commence alors « Shiva », les sept jours de deuil, pendant lesquels tous les membres de la famille restent réunis pour

une longue veillée. Les hommes et les garçons sont assis par terre ou sur des planches basses, le plus près possible du sol et prient. Les femmes préparent la nourriture qu’elles apportent dans la pièce où se tient la veillée. Une mèche allumée dans un verre d’huile, en haut de l’armoire, permet à l’âme du défunt de ne pas perdre son chemin dans la nuit,

le chiffon blanc et l’eau, posés à côté de la veilleuse, servent à sa purification.

En 1918, lorsque la guerre semble perdue pour l’Allemagne et ses alliées, les ouvriers hongrois, et les soldats ralliés à leur cause, occupent, le 31 octobre, la gare et les édifices publics de Budapest ; le 16 novembre, la République est

proclamée avec, comme Président, le Comte Michel Karolyi. La jeune République hongroise est devenue indépendante de l’Empire autrichien. Mais les conditions de la paix signée entre les belligérants sont si dures pour la Hongrie qui perd les deux tiers de son territoire au profit de la Roumanie et de la Tchécoslovaquie, que le Président Karolyi démissionne le 21 mars 1919. Des manifestations communistes ont lieu dans Budapest ; des participants sont tués ; le cortège funèbre qui accompagne les morts, regroupe 50 000 ouvriers au son de la Marche funèbre de Chopin. On y chante « La Marseillaise » et « L’Internationale ». Le Parti communiste qui a fusionné avec le Parti socialiste démocrate crée la République Hongroise des Soviets dirigée par Béla Kuhn. Béla Kuhn, journaliste, ami de Lénine, avait été chef des légions étrangères de l’Armée rouge, pendant la guerre qui avait suivi la révolution bolchevique. Ce qu’on appelle la période de la « Dictature du Prolétariat » ne dure que 133 jours. Béla Kuhn retourne en Union Soviétique il deviendra un important dirigeant de la 3 ème Internationale jusqu’en 1935 avant d’être victime d’une des épurations et fusillé en 1937. A la « Dictature du Prolétariat », succède le régime déjà fasciste du régent, l’amiral Horthy. L’adolescent que je suis ne retiendra que peu de choses de ces événements ; des images : les tramways, peints en rouge, qui circulent dans la ville ; le mystérieux bouton rouge qu’un camarade de ma sœur, demande à maman de lui fabriquer pour le passer à une boutonnière de sa veste ; le drapeau rouge de la victoire qui flotte quelque temps sur la ville. Mais cela m’amènera lentement a m’intéresser à des idées que discuteront des amis que je me ferai.

A dix ans, après les quatre années de petite école, j’étais entré pour deux ans, au gymnasium où je ne faisais pas de latin,

et s’arrange pour que le cercueil soit fermé avant mon

peu de mathématiques et de sciences, avant d’effectuer une année d’école secondaire - « école pour les citoyens », obligatoire - et de finir, peu brillamment, je l’avoue, mes humanités, à la « Réalshule » d’où je suis renvoyé en 1919. Je ne suis pas ce qu’on appelle « un bon élève », et je ne fais rien pour être aimé par mes professeurs, par mes camarades non plus ! Ces derniers ne comprennent pas que, handicapé par ma mauvaise vue, je fuis les jeux brutaux qui les passionnent. Le sport collectif même, me fait peur, je renonce au football après avoir fait partie d’une équipe scolaire, tant je redoute le ballon sur mon visage et mes lunettes. Par contre, je suis bon en sport individuel et gagne plusieurs médailles aux cent mètres courus en interscolaires. Il est vrai que mes longues jambes sont un avantage En réalité, seules la littérature, la poésie, m’intéressent. Lorsqu’on nous fait analyser grammaticalement une phrase tirée d’un texte, je juge cela barbare et cherche à en connaître plus que ce qu’on nous donne à disséquer. Je trouve pendant quelques semaines un bon système pour lire en paix les livres que je me procure - surtout des traductions d’auteurs français et russes -. Chaque matin, je quitte la maison avec mon cartable rempli et ma collation - les classes durent jusqu’à une heure. J’ai une carte d’abonnement pour le tram ; j’ignore hypocritement la station où je devrais normalement descendre pour aller étudier, et je me laisse conduire jusqu’au terminus de la ligne, en banlieue. Il

y a là un abri qui me sert d’asile pour la matinée et je lis, je lis jusqu’à l’heure de la fin des cours. Parfois le soleil est là, sinon je me recroqueville dans le froid. Je parachève ma forfaiture en imitant la signature de ma mère sur les mots d’absence que je me fabrique. L’exemple de la droiture rigoureuse de mon père ne peut vaincre la soif que j’ai de lecture, et l’ennui que j’éprouve à l’école. Je ne puis me résoudre à apprendre ce qui est imposé ; le résultat est que je suis toujours un des derniers de la classe, mais que, très tôt, j’ai déjà lu beaucoup d’auteurs dont on ne nous a jamais parlé.

Un de nos professeurs, Monsieur Kraus, comme par hasard antisémite, utilise pour les mauvais élèves dont je suis, un système raffiné de brimades morales et physiques. Il n’est d’ailleurs pas le seul : la punition la plus banale et une des

plus insupportables en vogue dans toutes les écoles, consiste à faire agenouiller les punis, en culottes courtes, sur deux poignées de haricots secs posés au bord de l’estrade. Pendant la durée du divertissement qui varie selon le sadisme du tortionnaire, il est défendu de bouger et d’essayer d’alléger le poids du corps sur l’un ou l’autre genou nu ; un coup de règle terrible, arrivé de derrière, oblige le malheureux garçon à redresser l’échine et à souffrir de plus en plus. Inutile de dire que mes genoux sont souvent soumis à l’épreuve des haricots. Déjà le Professeur Kraus, qui m’a réellement pris en grippe, m’a exclu de la chorale, sous le prétexte que je chante faux. C’est probablement vrai, mais les répétitions de la chorale ne me plaisant pas, mon exclusion me procure une heure de liberté chaque semaine. C’est encore le Professeur Kraus que je rencontre un jour, dans la rue où je me livre à une démonstration ridicule. Alors que ma nature me pousse à être, en beaucoup de choses, contestataire et non conformiste - c’est ce qui m’amènera à comprendre, plus tard, la signification du dadaïsme - il m’arrive de tomber dans le conformisme le plus banal et le plus absurde, tant la mode peut être contagieuse. C’est l’époque où les hommes de la bonne société budapestoise, se promènent, canotier sur la tête et canne à la main, et se plaisent à jouer de cette canne en la tournant avec dextérité entre leurs doigts pour lui faire faire les moulinets les plus extravagants. Cette mode me gagne comme une maladie, et me prend souvent l’envie stupide, de jouer l’homme élégant : je manie fièrement ma canne dans les rues de la ville. C’est alors que, canotier en tête, je me trouve en face de mon professeur ennemi, qui, lui aussi joue de la canne et arbore le couvre-chef du moment.

- « Que fais-tu là, mon garçon ? »

- « La même chose que vous, Monsieur, je me promène ! » Réponse à ne pas faire ! Monsieur Kraus saisit ma canne, la

casse en deux sur son genou, me laisse quand même mon chapeau Directeur qui me reproche de faire des choses aussi ridicules en public ! !

Et naturellement, c’est le Professeur Kraus qui met fin à ma peu glorieuse carrière scolaire. Un jour, brusquement, en classe, il s’adresse à moi.

- « Lève-toi ! »

J’obéis. Il arrive près de moi et dit :

- « Tu es bien juif, n’est-ce pas ? »

- « Oui Monsieur. »

- « Pourquoi est-ce que tu ne te convertis pas ? »

- « J’ai encore pas mal d’années pour le faire, Monsieur. »

- « Pourquoi pas mal d’années ? »

- « Parce que Jésus a été baptisé à 33 ans, Monsieur. »

Une énorme gifle me projette contre le mur. La classe est figée. Je me secoue et sors. Je ne reviens que lorsque le cours suivant commence avec un autre professeur. Mes camarades semblent consternés, mais pas un ne me dira « Tu as bien fait de répondre ainsi ! », ou « Tu as eu tort ! », ou « Tu es stupide ! ». Rien, qu’une réserve effrayée et prudente. Le lendemain, arrive à la maison, une convocation « pour affaire grave ». C’est ma sœur Zsuzsa - elle a, depuis la mort de mon père, pris la direction de la maison - qui vient se faire signifier mon exclusion pour « attitude inadmissible ». J’ai quinze ans, mes études sont terminées. Si, au lycée, je ne me suis pas fait d’amis, j’ai, en dehors du milieu scolaire, deux très bons camarades plus âgés que moi de deux et de trois années. Ils se connaissaient depuis longtemps déjà, lorsqu’ils m’ont accepté comme ami. Nous faisons ensemble d’interminables promenades agrémentées d’interminables discussions. Un de leurs grands principes de santé est la vie en plein air, le plus souvent possible. Ils ont inventé un astucieux système pour s’obliger à respirer largement pendant leurs sorties sous de larges capes qui leur tombent jusqu’aux pieds, ils se lient les bras derrière le dos avec une corde solide qui leur tire les épaules en arrière et les oblige à se tenir droit, ils pensent ainsi développer leurs poumons et s’épargner la tuberculose qui sévit un peu partout. « Un esprit sain dans un corps sain » est leur devise, et leur développement intellectuel est à la mesure de leur santé physique. Naturellement, dès que je suis admis en leur compagnie, je dois me procurer la cape et accepter le harnachement. Les conversations, au cours de nos longues marches, me plaisent infiniment et me font aborder des problèmes sociaux, politiques, tellement nouveaux pour moi, que je me sens bien inculte devant ces aînés qui m’acceptent avec tant d’amitié. J’aborde, grâce à eux, Marx, Hegel, Engels, Schopenhauer avec beaucoup d’enthousiasme mais sans y comprendre grand chose, tant, jusque là, j’avais été éloigné de toute préoccupation idéologique. C’est eux qui me donnent un élan que je retrouverai, beaucoup plus tard seulement, et qui orientera une grande partie de ma vie vers une certaine direction. Ma mère voit sans bienveillance, notre amitié. D’abord, nos capes et nos cordes lui paraissent des excentricités condamnables, puis, nos conversations, qu’elle surprend parfois, l’effrayent ; elle est convaincue que les problèmes abordés ne sont pas de nos âges et que les idées remuées sont dangereuses. Sans doute aussi, craint-elle inconsciemment de me voir échapper à l’influence familiale. Il y a également en elle, en réaction à la rigueur religieuse que mon père a essayé de maintenir chez nous, jusqu’à sa mort, cette étrange hostilité qu’elle manifeste non seulement à la religion juive, mais aussi aux juifs. Il semble qu’elle veuille oublier, à tout prix, qu’elle est juive, et son intolérance se manifeste à tout instant. L’un de mes amis, Friedman, étant juif, il lui est, à priori, antipathique. Elle va jusqu’à l’accuser, après un dîner où elle a fait l’effort d’inviter mes deux camarades, d’avoir subtilisé une montre en or, souvenir de mon père, qui avait été posée sur la table. Elle veut m’obliger à aller la lui réclamer, ce que je refuse de faire. Elle est contrainte, le lendemain, d’avouer sa mauvaise foi, lorsque la concierge nous rapporte, trouvés dans la cour, les débris de la montre,

et me fait convoquer, le lendemain, chez le

tombée avec les miettes de la nappe secouée à la fenêtre. Cette intolérance et ce manque de solidarité d’une juive avec ceux qui ont à lutter déjà avec une grande partie de

l’humanité, resteront toujours incompréhensibles pour moi et m’éloigneront peu à peu de maman. Ainsi, à quinze ans, mes études sont terminées, mais je ne puis rester inactif ; en 1919 la vie est encore très difficile en ville ; l’inflation est énorme, les cartes de rationnement existent encore, le système du troc prospère, on tente d’acheter directement chez les paysans. On m’envoie parfois, chercher du ravitaillement, à la campagne. Nous sommes nombreux

à envahir les trains pour ce genre de mission et il m’arrive de voyager, avec beaucoup d’autres, cramponné sur le toit

d’un wagon et d’y avoir si froid que la seule ressource est d’introduire les pieds dans le sac à provisions, au milieu des

pommes de terre. Ma mère travaille pour une maison de confection, et je la surprends souvent, lorsque je me réveille tard dans la nuit, encore penchée sur sa machine à coudre. Klara fait des études de secrétariat, Zsuzsa de jardinière d’enfants, dans une école Montessori.

Je me fais engager, comme apprenti, dans une imprimerie - papeterie du centre de Budapest. Mon travail consiste à ba- layer, ranger les chutes de papier, cirer les chaussures du patron, faire des paquets et livrer parfois les commandes, dans une voiture à bras. Là encore, les taloches tombent fréquemment, mais j’apprends au moins, à faire impeccablement les paquets - j’en garderai, toute ma vie, le goût des colis bien faits - ; je ne déteste pas les balades, dans les rues, avec mon chargement, sauf quand j’aperçois un ancien camarade de lycée ou une fille que je connais et que je feins d’ignorer ; je ne me sens pourtant pas vraiment humilié par de si modestes besognes car j’ai, en tête, de grands projets, et en attendant, je travaille sans déplaisir. Autant que la littérature, le théâtre me passionne. Je vois souvent au Théâtre National, pour peu d’argent, au dernier

rang de balcon, des pièces hongroises ou traduites : Shakespeare, Ibsen

pour la musique ne me vient que lentement. Assez tôt, j’avais pris des leçons de piano, comme l’avaient fait, avant moi, mes deux sœurs et mon frère, l’étude du piano faisant obligatoirement partie du bagage culturel petit-bourgeois de Budapest. Mais, mon professeur, une très brave femme qui enseignait honnêtement, n’avait aucune envergure et c’est à coups de règle qu’elle rectifiait la position des doigts sur le clavier. Les gammes, les études ne me plaisaient pas et mon premier contact avec le travail au piano avait pris fin avec la mort de mon professeur, enlevée rapidement par le cancer. Les exercices, au piano, m’avaient autant ennuyé que les analyses grammaticales à l’école, mais j’avais continué à pianoter quand je le pouvais. Un jour dans un concert, j’entends jouer Bartók. Quelque chose s’éveille en moi que je ne peux expliquer. Au même moment, je prends conscience de la richesse du chant populaire, car je quitte souvent la ville pour des escapades, peu

J’entends aussi beaucoup de concerts. Le goût

banales à cette époque dans le milieu où je vis. Je rejoins, par le train, quelque village à une trentaine de kilomètres de Budapest, et de là, sac au dos, je marche, sans but précis dans la campagne. Je dors dans des granges, j’assiste à des veillées, j’écoute les paysans chanter dans les champs. Je découvre la musique populaire, je l’aime, elle entre pour toujours dans mon cœur. Alors se précise ce qui n’avait été qu’un rêve : la volonté de travailler avec Bartók ! Un concours va avoir lieu, pour l’entrée à l’Académie Franz Liszt où enseigne Bartók. C’est pour le préparer que je pars

à la campagne chez mon oncle, le demi-frère de mon père qui m’accueille avec affection. Il veut bien être mon complice

en me présentant à une famille qui possède le seul piano du village. Là, j’ai la possibilité de travailler plusieurs heures par jour. Je le fais avec tant d’acharnement que je réussis à être, à l’automne 1920, parmi les cinq admis sur les trois cents candidats. Le jour de l’examen, je ne vois, en pénétrant dans la salle, que l’imposante table où trône le jury - les professeurs de l’Académie - et le piano. Rien ne compte plus maintenant que le clavier devant lequel je prends place, à l’appel de mon nom Pendant que je joue, je prends conscience que Bartók se lève, s’approche du piano, se tient derrière moi. A un certain moment, il m’arrête :

- « Ca va, ça va ! Vous voulez devenir musicien professionnel ? » Mon cœur bat tellement que j’ai du mal à sortir un :

- « Oui ! »

Il faut attendre trois jours, se retrouver à trois cents, à nouveau dans la grande salle de l’Académie et là entendre cinq

noms : ceux des élèves admis à entrer dans le domaine de la musique. Et résonnent le mien et ceux des professeurs avec lesquels, dès ce jour, j’aurai le privilège d’étudier. Parmi eux, celui de Bartók ! Ma vie commence

1920 - 1924

J’ai gagné mon pari avec moi-même, ma vie commence ! Mais commencent aussi les difficultés ! Ma mère et mes soeurs jugent la profession de musicien - pianiste - compositeur, incompatible avec une existence bourgeoisement et normalement établie. Klara vient de se marier avec un petit industriel teinturier et a honte d’avoir un frère saltimbanque.

Le beau-frère teinturier fait un effort : il offre de me prendre dans son entreprise qu’il veut agrandir. On considère que c’est la chance de ma vie : je deviendrai teinturier, ainsi j’aurai une vie digne et stable ! C’est compter sans ma volonté farouche. Je ne serai pas teinturier. Je serai musicien. Il ne me reste qu’à me débrouiller seul dans la voie que j’ai choisie, et je dois, avant tout, quitter la maison. Quelque temps après la mort de mon père, nous avons échangé notre petit appartement contre un plus grand et plus confortable où j’ai une chambre à moi. Je l’ai peinte, sous les regards scandalisés de la maisonnée en blanc avec une bande noire de quinze centimètres de haut, sous le plafond, et je l’ai ornée d’affiches et de broderies paysannes. Je viens d’y installer un piano à queue acheté à crédit. Ma mère cède l’appartement au jeune ménage, se réservant une pièce. Zsuzsa a déjà quitté la maison et je suis prié de me trouver un autre logis où caser piano et affaires personnelles. J’obtiens, dans une famille, en échange de leçons de piano à deux enfants, une chambre de bonne , vide, en haut d’un immeuble, et j’ai l’autorisation d’y faire monter mon instrument. J’achète un lit pliant métallique, mais la pièce est minuscule, le piano prend toute la place et je dois couper vingt centimètres des pieds du lit pour pouvoir en glisser une partie sous le clavier. C’est le paradis ! L’hiver arrivant, il faut résoudre le problème du chauffage. Je fabrique un poêle avec une grande marmite dans laquelle je découpe une ouverture. J’y glisse un tuyau coudé qui rejoint la fenêtre dont je remplace une vitre par une plaque de tôle. Le tout, posé sur un trépied, donne une chaleur vite insupportable, à quarante centimètres de la chaise du piano

Je me procure celui-ci, en ramassant chaque jour, dans un sac qui ne me quitte pas, les

quand j’ai du charbon

morceaux tombés des voitures de charbonniers qui livrent en ville. J’ai trois élèves payants, deux enfants et un baryton amateur qui travaille une fois par semaine avec moi. Ma mère, très généreusement, mais en cachette de ma sœur et de mon beau-frère, m’apporte parfois quelque plat cuisiné. Cela dure quelque temps. Mais les locataires de l’immeuble finissent par être exaspérés par ce piano que je travaille parfois douze heures par jour lorsque je n’ai pas de cours à l’Académie. Me voilà donc en quête d’une chambre, quête d’autant plus difficile que je ne peux me séparer de mon encombrant compagnon. Quand on accepte enfin celui-ci et que le laborieux déménagement a eu lieu, on ne tarde pas, au bout de deux ou trois mois, à me prier d’aller loger ma bruyante présence ailleurs. Ainsi mon piano et moi connaissons bien des vicissitudes. C’est pendant cette période que la magnifique solidarité juive se manifeste. La nombreuse parentèle décide que chaque jour, je déjeunerai chez l’une ou l’autre de mes tantes et qu’une fois par semaine, je serai accueilli dans le restaurant d’un ami juif de la famille. Un repas quotidien ainsi assuré, je me débrouille le soir avec peu. Ainsi, ce n’est pas la misère totale, mais une existence très dure matériellement. Le résultat est que, dès 1921, j’ai une fièvre persistante qui

dépasse 38°. Les examens décèlent une congestion au sommet du poumon gauche. Malgré la fièvre, je ne peux me permettre de travailler moins. Le père d’une de mes élèves, une gentille fillette qui m’aime bien, m’introduit dans la famille de son associé, le Baron H., importateur pour la Régie hongroise, du tabac de Bulgarie, d’excellente qualité et bon marché. Le Baron H., juif anobli, possède à Budapest, un fastueux palais où il se plaît à étaler sa munificence, en

On ne me paye pas les leçons mais on

m’invite aux dîners et aux réceptions où on me demande souvent de jouer pour les invités. Ainsi, le Baron, finaud,

exhibe, à bon compte, son « musicien de cour » . C’est, pour le moment, ma seule possibilité de jouer en public, et il y a parfois, parmi les invités, des artistes. C’est ce qui me fait oublier l’attitude condescendante que se permet trop souvent mon hôte. Offre-t-il cigares et cigarettes marqués à son chiffre ? Il passe devant moi sans me présenter la cassette, revient sur ses pas, saisit une cigarette et me la donne.

donnant des réceptions très courues. Les deux fils deviennent mes élèves

- « Ah ! oui ! Toi aussi tu fumes ! » J’aimerais lui jeter son obole à la figure !

Il y a dans les salons un véritable musée avec cinq Gréco, des Rembrandt, des Rubens. J’ai grande joie à les voir et les revoir et j’aimerais faire partager mon plaisir à un de mes amis peintre qui, trop pauvre, n’a jamais quitté le pays. J’en parle au Baron :

- « Oh ! Non, ce n’est pas possible ! Imagine-toi qu’il pleuve, et que mes tapis soient abîmés par des chaussures

boueuses. Non ! Il faut protéger les belles choses, n’est-ce pas ? » Des instants fugitifs de bonheur, m’aident à supporter cette situation. Ainsi, pendant un des concerts où je joue un long passage pianissimo, un homme petit et assez fort, se lève, s’approche doucement du piano, se penche, observe mes mains et retourne s’asseoir. Le concert terminé, il me félicite et m’explique :

- « Je voulais mieux comprendre comment vous faites ces admirables pianissimi. »

C’est le pianiste Edwin Fischer ! Mon existence matérielle est difficile, mais, à l’Académie, je suis heureux. Après des années d’études scolaires peu exaltantes, mon séjour y est, non seulement sur le plan du travail, mais aussi dans le domaine des découvertes humaines, une période d’intense enrichissement. J’ai l’honneur et le bonheur d’avoir, pour professeurs, deux hommes qui marqueront ma vie entière : Antal Molnár et Béla Bartók.

Je ne suis certes pas un des meilleurs étudiants d’Antal Molnár qui nous enseigne la « théorie de la musique », et j’ignore la raison exacte de ma nonchalance vis-à-vis de cette matière ; peut-être s’agit-il, chez moi, d’une sorte d’impatience ; j’ai du mal à me contraindre au rythme normal des cours, contraire à mon tempérament impulsif. Mais si l’objet de son enseignement ne me passionne pas, le professeur, lui, me subjugue. Il est d’une beauté remarquable qu’il conservera en vieillissant. Il ne me sera pas souvent donné de connaître un homme si généreux, si respectueux des conceptions des autres, - lucide pourtant et sachant défendre sa propre opinion -, si compréhensif, si intelligemment

patient, si juste, et si infailliblement humain. Son bagage intellectuel, ses connaissances musicales considérables, joints à son immense modestie, le placent dans la catégorie des hommes de très grande valeur. Antal Molnár a beaucoup d’affection pour moi. A mon admiration répond son estime. Nos contacts se poursuivront après mes années d’études. Un seul point de désaccord existera toujours entre Molnár et moi : son culte pour Kodaly qu’il me sera impossible de partager. Il écrira dans ses mémoires qui resteront longtemps en manuscrit :

« Très peu nombreux sont les musiciens dont je peux dire que je les connais aussi bien qu’un entomologiste connaît un

insecte dont le cocon s’ouvre dans sa main. Le cocon s’est ouvert dans sa main, et c’est là que l’insecte s’est envolé. C’est de cette façon que je connais Imre Weisshaus. Il était étudiant dans l’Institution musicale où j’étais professeur :

l’Académie Franz Liszt à Budapest, et l’élève de l’artiste, que jusqu’à aujourd’hui, j’estime le plus dans le royaume musical du vingtième siècle : Bartók. Bartók a beaucoup aimé Imre Weisshaus, et moi aussi. Pourquoi ? Parce que, toujours, Weisshaus, qu’il se soit trompé ou qu’il ait eu raison, a tout accompli avec conviction et surtout avec son cœur et sa passion. J’ai rarement vu un

artiste qui ait assumé intégralement sa destinée, comme lui

A l’Académie, j’échappe à l’enseignement de la composition par Kodaly qui ne m’accepte pas dans sa classe, et c’est Bartók dont l’estime et l’amitié pour moi se manifesteront toujours ouvertement, qui m’enseigne, avec le piano, la composition musicale. Gyôrgy Kôsa , a eu un peu avant moi, ce même privilège. Bartók ! Lorsque j’entre à l’Académie, je ne connais pas du tout l’homme, tant il mène une vie discrète, mais j’admire intensément le musicien. J’ai assisté à pas mal de ses concerts, j’ai aimé ses œuvres qui m’ont attiré terriblement, et c’est justement en l’entendant jouer que j’ai senti, un jour, cet irrésistible appel de la musique. Très vite j’apprendrai à connaître cet homme extraordinaire qui sera plus qu’un maître pour moi. Dès sa jeunesse, il avait entrevu avec clairvoyance, l’isolement et la solitude qui seront siens pendant toute sa vie. A l’âge de 24 ans, il avait été marqué par un échec, à Paris, où en 1905 il concourait pour le Prix Rubinstein. Les examinateurs, au jugement peu avancé, n’avaient apprécié en Bartók, ni le pianiste, ni le compositeur. Le prix de piano avait été décerné à un autre candidat, celui de composition n’avait trouvé, aux yeux du jury, aucun sujet digne de le remporter. Conscient de sa

valeur et tristement édifié sur l’équité de ses juges, Bartók était entré dans une colère telle qu’il n’avait pas craint de critiquer, sous forme de vers satiriques, ces « vétérans » de l’enseignement. Sa seule consolation avait été d’avoir eu, au

moins, l’occasion de visiter Paris, d’où il avait écrit à sa mère : « Heureusement, Paris est là

qui est le centre du monde

Et il ajoutait : « Je prévois - j’en ai d’avance la certitude - que mon sort sera celui d’une âme solitaire. Je me suis presque habitué à la pensée, qu’il ne peut en être autrement et que cela doit être » . De sa vie entière, il décida alors de faire une suite ininterrompue de travail : « Travailler et étudier, encore travailler et

».

ville divine sans Dieu

merveilleux dans sa diversité, unique, distrayant et apaisant, riche, gai et noble ».

étudier, et encore et toujours travailler et étudier, c’est ainsi seulement que l’on peut parvenir à faire quelque chose

Et, de fait, jamais il ne s’accordera le moindre répit, le moindre ralentissement dans l’effort ; malgré sa fragilité physique, jamais la lassitude ne le maîtrisera. Ces années de 1920 à 1924, où, grâce à Bartók, mon avenir de musicien se précise, sont celle-là même où le maître se débat dans des problèmes de tous ordres. C’est à ce moment que Bartók se remet en question et élabore peu à peu sa vérité esthétique. C’est l’époque où il devient certain de sa vocation de « pianiste international ». Mais c’est aussi le temps où le gouvernement en place : celui du régent fasciste Horthy - que j’avais vu entrer à Budapest, sur son cheval

blanc, à la tête des troupes roumaines - entend faire payer aux artistes et intellectuels libéraux, la sympathie qu’ils ont manifestée à l’éphémère « dictature du prolétariat ». Belá Kuhn avait, dès la stabilisation de la situation en Hongrie, en 1919, élaboré de grands projets dans le domaine de la culture. Le « commissaire politique à la musique » Belá Reinitz avait pris, comme conseillers techniques, Dohnany, Kodaly, Bartók et il avait été question de créer un musée de la musique ou, au musée ethnographique, une section de musique populaire dont Bartók aurait été le directeur. Le régime communiste s’est effondré au début d’août 1919, Belá Kuhn s’est enfui et avec lui le poète Belá Balasz, ami de Bartók qui avait écrit les livrets du « Château de Barbe bleue » et du « Prince de bois ». Belá Balasz a d’abord rejoint l’Alle- magne, puis l’U.R.S.S. Dohnany est suspendu pour une année, Bartók est menacé d’ « épuration » ; les professeurs de l’Académie se mettent en grève pour protester contre ces mesures. Bartók songe sérieusement à quitter la Hongrie ; mais son amour du pays et de la musique, le retient. Il écrit, le 30 mars 1920, de Berlin, au Roumain Juon Busitia :

».

La situation chez nous est des plus désolantes : je suis venu ici pour voir ce qu’on pourrait faire. Je constate avec joie que je suis connu et estimé dans ce pays. On pourrait peut-être y jeter l’ancre. Mais vous savez bien que les chansons populaires me laissent difficilement m’orienter vers l’ouest ; rien à faire, c’est vers l’est qu’elle m’attirent

«

». Bartók, fervent patriote et humaniste, refuse de laisser jouer « Le Château de Barbe bleue » et le « Prince de bois » dont on veut effacer le nom du librettiste, son ami Béla Balasz, et il s’élève contre l’inculpation injuste de journalistes

libéraux. Le nouveau directeur de l’Académie, Hubay, prétend donner diverses fonctions à Bartók, mais celui-ci n’est pas dupe :

«

compte pas en ce moment - mais parce qu’on n’ose pas »

On dira plus tard, dans certaines biographies de Bartók, qu’il était socialiste. C’est faux. Il n’aurait accepté aucune éti- quette. Mais pendant ces années où le fascisme et ses manifestations - racisme, antisémitisme, numerous clausus établi

par le gouvernement Teleki, par la loi XXV de 1920 dans l’enseignement supérieur et la fonction publique - s’étendent dans son pays, Bartók foncièrement libéral se manifeste comme un défenseur de la liberté et des droits de l’homme. Il combat aussi le chauvinisme et le nationalisme poussé à outrance qu’il considère néfaste, ce nationalisme dont il a à souffrir lui-même, puisqu’il est accusé de trahison vis-à-vis de sa patrie, la Hongrie, pour avoir recueilli des chants de Noël roumains, en Transylvanie, pendant la première guerre mondiale ! C’est par son attitude, et non par des paroles, que Bartók fait mûrir, en moi, les graines que mes lectures ont semées les années précédentes. Bartók n’entend pas,

dans ce domaine, donner des leçons. Il est concerné, il se manifeste, il agit. Et l’exemple a d’autant plus de valeur pour moi. Il est toujours fidèle à ses idées, à ses conceptions, à ses convictions, toujours fidèle à lui-même. Il aime les choses et les hommes simples, naturels, vrais et il se sent lié au sort de la société humaine.

«

fraternité des peuples, de leur fraternité envers et contre toute guerre, tout conflit. Voilà l’idée que, dans la mesure où mes forces me le permettent, j’essaie de servir par mes œuvres » La politique des politiciens ne l’intéresse guère, mais son cœur bat au même rythme que le cœur de l’humanité, son esprit l’oblige constamment à prendre le parti de tous ceux qu’une injustice frappe. Son intégrité est un exemple pour moi. S’il lui arrive de faire parfois des concessions, ce n’est jamais à la platitude, au bon marché ou à la mode. Il sait garder une réserve indispensable à toute vraie force, qui voit son chemin, qui connaît son but. Son élan créateur, Bartók ne le mettra jamais au service de la vulgaire recherche du sensationnel, du désir de plaire au public, aux autres musiciens, mais il le subordonnera toujours et exclusivement à un impérieux besoin créateur. Il sera sans arrêt, dominé par cette fièvre du chercheur qui l’obligera à avancer et à trouver la solution, au prix même de tout le reste - sauf de son honnêteté. Rien ne caractérisera mieux son intégrité morale que cette phrase d’une de ses

On

ne me persécute pas, mais ce n’est certes pas qu’on n’a pas de bonnes raisons de le faire - d’ailleurs cela ne

écrit-il à sa mère.

Ma véritable idée maîtresse, écrit-il, celle qui me possède entièrement depuis que je suis musicien, c’est celle de la

lettres à un éditeur : «

Avec ceux qui ne considèrent pas comme leur devoir absolu de tenir les engagements donnés

par la parole, je ne désire entretenir aucune relation

»

Une injustice suffira toujours à déclencher, chez Bartók, sa réaction véhémente, à faire connaître sa dureté, à faire cons- tater son caractère droit et intraitable. Sa nature fidèle à ses idées, à ses conceptions, à ses convictions et à ses amis ne lui permettront pas de supporter l’infidélité. Voilà le maître que j’ai le bonheur d’avoir ! Mes études avec Bartók ne se limitent donc pas au jeu pianistique et à la composition. Elles sont riches et multiformes car l’homme exceptionnel qu’est le musicien entend développer chez l’élève, qu’il sait avide de connaissances, non seulement la science musicale mais aussi la culture générale. Quand il me reçoit chez lui, il parle beaucoup, avec moi, de littérature, de poésie. Il m’interroge et quand je semble mal

connaître un auteur, il sort une de ses œuvres de la bibliothèque, pour me la prêter. Il ne s’arrête pas là : il ne suffit pas que je lui rende l’ouvrage après l’avoir lu.

- « Qu’est-ce que vous en pensez ? Il vous a plu ? »

- « Oui ! »

- « Ca ne veut rien dire oui ! Dites-moi ce que vous avez trouvé dans ces pages

Ainsi, par la volonté de me voir approfondir cette culture dont il me sait curieux, il me fait mieux connaître les auteurs

russes et français. Il aime savoir si un auteur qu’il apprécie me plaît, ou me déplaît et pourquoi C’est la même démarche pour des compositeurs que Bartók n’aime pas, Tchaïkovski, Rachmaninov, Brahms qu’il ne supporte pas. Il m’arrive pourtant d’être fasciné par une œuvre de l’un ou de l’autre, Bartók veut savoir pourquoi, comme il veut savoir ce qui me gêne dans telle ou telle œuvre. Il sait plaisanter à ce propos et conclut parfois :

- « On verra plus tard, on en reparlera ! ».

Il me fait aussi connaître, mais toujours chez lui, pas à l’Académie, des partitions de compositeurs étrangers contempo- rains : Stravinsky, Honegger, Milhaud. Ils me sont encore inconnus, car on n’a pas beaucoup, en Hongrie, l’occasion de

les entendre. Bartók m’en joue des fragments, me fait déchiffrer avec lui des partitions écrites pour quatre mains. C’est ainsi que je découvre l’existence du « Groupe des Six » et du « Bœuf sur le toit ». Le nom nous amuse beaucoup, et au moment de se mettre au piano et de choisir sa partie, une plaisanterie jaillit parfois :

- « Voulez-vous être le boeuf ou le toit ? »

Humour léger qui montre dans quel esprit d’amitié sont données ces inestimables leçons. Je réponds parfois d’énormes bêtises lorsqu’il me demande ce que je pense d’une œuvre, cela ne me gêne pas car le maître se montre souvent intéressé par l’ignorance de l’élève. Que pourrais-je d’ailleurs connaître de la musique contemporaine ? Dans ces années, de 1920 à 1923, Bartók n’en est pas à la moitié de sa carrière. Je connais les œuvres de Kodaly, celles d’autres compositeurs hongrois contemporains : Léo Weiner, Dohnanyi. J’ai entendu l’Intégrale des Sonates de Beethoven jouée par Dohnany dans une série de récitals : compositeur de très haut niveau, il est aussi excellent pianiste et très bon chef d’orchestre, mais, parti de Brahms, il n’arrive nulle part ailleurs et reste toujours du côté germanique de la musique. Bartók, qui a constamment lutté contre l’hégémonie des Habsbourg et du régime dont la Hongrie n’a été qu’une sorte de colonie, ne peut qu’être hostile à la tendance générale de Dohnanyi. A propos de sa

»

propre musique, Bartók refusera, tant que je serai son élève, que je travaille et que je lui joue ses œuvres. Sur le moment, je ne comprends pas pourquoi : c’est plus tard que j’apprécierai cette modestie qui régit toute la vie publique

de Bartók. C’est lui qui fortifie mon goût pour le folklore musical éveillé en moi par les contacts avec les paysans. Il est le grand maître en ce domaine. Il aime fréquenter, lui aussi, les campagnes, où il passe, pour ses enquêtes musicologiques, de

« Les jours les

». Et son génie ne dévoile son

nombreuses années. Il aime la compagnie des gens de la terre ; n’écrit-il pas dans une de ses lettres :

plus heureux de ma vie ont été ceux que j’ai passés dans les villages, parmi les paysans

vrai visage qu’à partir du moment où il découvre le secret de sa rénovation dans une élaboration particulière de la

matière musicale paysanne. Par l’intégration substantielle du populaire dans la musique savante, par les rapports intimes de ces deux éléments - auparavant isolés et hostiles - Bartók nous donne l’un des enseignements les plus saillants, les plus caractéristiques de notre époque ; et il l’exprime ainsi :

«

La musique populaire est le laconisme inégalable de l’expression, la suppression rigoureuse de tout ce qui est

accessoire, et c’est là, en effet, ce à quoi, par réaction contre la verbosité de l’ère romantique, nous aspirions le

plus

C’est encore grâce à Bartók que je fais la connaissance d’œuvres du passé : celles de l’école italienne, de l’école néer- landaise du XVIIème et du XVIIIème siècles, celles de Michelangelo Rossi et de Frescobaldi, de Kuhnau et de Froberger, de Durante et de Galuppi. Il les joue parfois lui-même dans des récitals et lorsque, plus tard, je me procurerai les partitions en Italie, je les mettrai souvent dans mes programmes de concerts et de radios, à côté de la musique contemporaine. Parler de l’enseignement de Bartók est pratiquement impossible, car on ne peut employer le mot « méthode » à propos de ses cours de piano, à l’Académie. Dès la première année, je sens que son intérêt est très inégal pour ses élèves. Il semble, avant tout, sensible à la personnalité ou à l’absence de personnalité qu’il a devant lui, et c’est en réponse à sa personnalité à lui, que passe ou non le courant. Ainsi, dans cette communauté que constitue un cours, ou chacun tient à écouter le travail des camarades, mais où les dons sont si différents, je m’aperçois que Bartók, toujours très poli et courtois, manifeste un intérêt très inégal aux divers talents qui s’exercent. Les « bûcheurs » ne l’impressionnent pas et même s’il ne privilégie ou n’opprime aucun élève, toute la classe comprend à qui va son estime. Bartók n’impose

jamais rien ; quand il n’est pas d’accord avec ce qu’on lui joue, il propose sa propre interprétation sans jamais affirmer :

- « C’est ainsi qu’il faut jouer ce passage ! » Il se montre extrêmement libéral, admet qu’on ne pense pas comme lui, mais questionne :

».

- « Je ne comprends pas, expliquez-moi ! ».

Certains de mes camarades sont un peu jaloux de l’estime que Bartók semble me porter dans sa classe de piano. Je suis, pour eux, le « mouton à cinq pattes ». Ils savent que j’ai avec le maître, des contacts plus personnels, en dehors de notre classe. Chaque semestre, nous avons une appréciation sur notre livret scolaire et après deux « Très Bon » de la première année, m’échoient deux « Excellent », les premiers qu’il attribue, depuis le passage, dix ans avant, de Gyórgy Kósa, qu’il avait aussi en grande estime. C’est chez lui, et non à l’Académie, que Bartók m’enseigne la composition. Mais là, il est extrêmement sévère, et sans psychologie aucune, ne craignant pas parfois, de me décourager. Comme une force de la nature, il fonce, il dit ce qu’il pense, parfois très durement. Il lui arrive aussi de rester silencieux en tournant les pages du manuscrit que je lui présente, puis pointant son doigt sur une portée :

- « Mais, et là ? Qu’est-ce que vous vouliez faire là ? ». Comme je n’ai aucun désir de simplement justifier ma démarche, d’inventer une explication, je reste désorienté puis je me lance :

- « Je ne peux pas vous dire ce que je voulais faire, mais je pense avoir fait ce qu’il fallait faire ! ».

Alors sa sévérité tombe, il sourit.

- « Oui, mais il faut pouvoir expliquer ce qu’on fait. »

- « Mais je pense que, si on peut expliquer parfois, il y a aussi, dans la création et dans tout ce qui est humain, des

éléments qui échappent à la justification car ils demanderaient des arguments forgés de toute pièce, alors qu’ils sont tout

simplement venus du fond de soi, sans passer par le filtre du cerveau ». Parfois ce que je dis arrive à convaincre Bartók. Il conclut alors avec simplicité :

- « Oui, vous avez raison ».

Mais il lui arrive aussi d’analyser férocement l’œuvre et de me laisser partir si découragé qu’en arrivant au bord du Danube qui coule au bas de chez lui, l’envie me prend de jeter à l’eau, ma personne et mon manuscrit ! Cet aspect de l’enseignement n’est pas inscrit dans les programmes de l’Académie, mais cet homme si libéral qui sait être paternel et indulgent, ne se montre sévère qu’avec ceux à qui il fait confiance. Un autre trait de caractère de Bartók est son extrême timidité. C’est sans doute cette étrange réserve qui le contraint à

refuser de jouer par cœur - même sa propre musique - dans les concerts, alors qu’il a pourtant une excellente mémoire. Il ne se résout à se passer de partition que lorsqu’il interprète une œuvre avec orchestre, et cela ne lui convient pas du tout. Je subis, un jour, ses foudres qui me stupéfient, tant elles témoignent d’un illogisme flagrant : je suis désigné, pendant l’année scolaire 1922-1923, par le Directeur, pour donner, avec d’autres élèves, un concert dans la grande salle de l’Académie. J’ai choisi la « Sonate en sol mineur » de Schumann que j’aime beaucoup. Je la joue d’abord à Bartók qui

tout se passe très bien. La veille du concert, à

me fait travailler certains passages, me dit comment, lui, les comprend

la répétition générale, un trou de mémoire m’empêche de continuer le deuxième mouvement. Je suis absolument perdu et honteux. Je regarde Bartók : son visage est plein de colère, ses yeux sont méchants Il me fait sortir avec lui, et,

furieux :

- « C’est du joli ! » Et comme je ne réponds pas :

- « Dites-moi, vous voulez devenir pianiste, n’est ce pas ? » Je ne réponds toujours pas.

- « Alors, vous ne jouez pas demain ? »

- « Mais si

- « Alors là, on verra ! » Et il me quitte.

Je sais qu’il n’y a aucune raison valable, aucun problème technique, je n’ai pas à travailler encore l’œuvre, je dois seule-

ment espérer que demain, ma mémoire sera fidèle. Le lendemain, au concert, tout se passe fort bien. Le visage de Bartók est souriant. Je revois les yeux furieux qu’il avait la veille, sans parvenir à comprendre comment il peut être si intransigeant, si illogique, lui qui ne joue qu’avec la partition sur le pupitre ! Jamais je n’aborderai cette question avec lui, cela me peinerait de lui démontrer combien il peut être en contradiction avec ce qu’il pratique lui-même, publiquement partout. J’ai, une autre fois, la preuve de l’extrême pudeur de Bartók, qui ajoute à sa timidité. Je suis chez lui, où il me montre quelques partitions contemporaines. Il vient de rentrer d’un bref voyage à Prague où il

a rencontré un grand chasseur de mélodies populaires tchèques. Il me parle avec grande estime de l’homme et du

musicologue. Je demande son nom, et je vois avec surprise le visage de Bartók changer de couleur et d’expression

est troublé, gêné, et je ne comprends rien ! Enfin il dit :

- « Pospisil » (cela se prononce « Pospichil ») et de continuer avec un petit sourire voulant être naturel mais qui cache un profond embarras :

- « Eh, oui ! Il s’appelle vraiment Pospisil », et d’ajouter avec soulagement :

- « C’est intéressant, n’est ce pas ? » Et je ris, comme après une épreuve. Il faut dire qu’en hongrois « pisil » qui se prononce « pichil » veut dire « il fait pipi » ! Cette expression est courante et n’a rien de vulgaire. Néanmoins, Bartók qui a toujours une extrême pudeur quant aux exigences normales du corps, ne peut se résoudre à employer les mots familiers qui les évoquent. D’où son embarras exagéré ! Mes années de travail, à l’Académie, me remplissent de bonheur. Je suis fier d’avoir l’estime de Bartók. Cette estime me vaut bien l’animosité de certains élèves qui forment un clan mené par un élève pianiste et compositeur, et qui essaient de me faire la vie dure, mais j’ai aussi de bons amis. Il y a Istvan Szelényi, merveilleux musicien et théoricien, très bon compositeur, courageux et logique dans ses recherches. Mais c’est aussi un garçon indécis et facilement influençable. Comme moi, il étouffera bientôt en Hongrie.

Il partira vivre à Paris, vers 1930, où il aura la chance d’avoir un contact avec Walter Straram, dont l’orchestre, célèbre

dans le monde entier, crée d’innombrables œuvres de musique contemporaine. Il ne saura pas profiter de cette chance et

après avoir longtemps hésité, retournera en Hongrie, en 1931, non sans séjourner quelque temps à Berlin où je me trouverai à ce moment et où, malgré mon insistance, il refusera de rester. A Budapest, il enseignera dans une école de

musique, écrira plusieurs livres de théorie, mais en butte à la malveillance et à l’injustice de la part du régime et de collègues, ne parviendra pas à imposer sa musique que, pour ma part, je ferai connaître hors de Hongrie.

Il y a Ferenc Szabó, excellent musicien et communiste de la première heure. Eternellement sans ressources, il a toujours

recours à nous. Il me rejoindra plus tard à Berlin. Il partira de là pour Moscou et rentrera en Hongrie comme officier de

l’Armée rouge, avec de nombreuses décorations. Il deviendra un jour, peu de temps avant sa mort, Directeur de l’Académie Franz Liszt.

Il y a Pál Kadosa, très bon pianiste, moins bon compositeur. D’une famille de grands bourgeois juifs, il a très tôt

abandonné son patronyme Weiss, pour adopter le joli nom typiquement hongrois de Kadosa. Son éducation formaliste le rend pusillanime. Il fera une carrière d’excellent professeur à l’Académie où il formera des élèves de renommée mondiale. Il sera le seul parmi nous - je serai aussi pressenti, mais je refuserai - à écrire un chant en l’honneur de Staline. Ce sera sans aucun plaisir que nous nous retrouverons parfois, au cours de notre vie, malgré ces années communes de jeunesse. Ces années nous voient souvent réunis, après les cours, chez notre camarade Gyórgy Kovács et ses parents, en face de l’Académie. La maison est accueillante, le père de Gyórgy, dentiste, met à la disposition de notre bande remuante, une grande pièce qui donne sur le boulevard et sur deux autres rues. Nous y faisons de la musique. La mère de Gyórgy nous aime beaucoup, elle est un peu notre mère à tous, notre « mamitza ». Nous ne jouons pas seulement de la musique, ensemble, nous nous amusons aussi beaucoup. Seul Pál Kadosa est incapable de s’associer à nos loufoqueries qu’il juge futiles, inutiles, indignes de lui ; Ferenc Szabó est parfois réticent ; Gyórgy Kovács est toujours prêt à suivre et Istvan Szelényi, constamment en verve, invente sans cesse de nouveaux canulars. Nous connaissons, traduites en hongrois, les pièces de Tristan Tzara ; le dadaïsme, alors qu’il s’éteint autre part, continue à nous enthousiasmer, tant il consterne et remplit d’horreur les bons bourgeois de Budapest lorsqu’ils en ont des échos. Nous vivons loin des querelles qui agitent le monde littéraire ou anti-littéraire des grandes capitales, et ne retenons que l’insolence salutaire et le dynamisme décapant d’un mouvement qui nous convient bien. Empressés à ne manquer aucune occasion de « scandaliser le bourgeois », nous montons des mises en scène traumatisantes. Ainsi, nous présentons en première audition en Hongrie la pièce de Tzara écrite en 1921 « Cœur à gaz » dont le titre traduit donne « Bouton, cœur, gaz », dans un environnement aussi dingue que l’œuvre. Nous lançons de nombreuses invitations pour une après-midi dans une propriété prêtée, aux environs de Budapest. A l’entrée du jardin,

Il

»

, longue table, dans le verger, dans des bouteilles portant des noms de poisons violents avec les inévitables têtes de morts

et tibias entrecroisés sur les étiquettes. Les invités arrivant près des fenêtres ouvertes de la maison, entendent des cris de

terreur, des hurlements

ensuite jouée en plein air. Nous organisons un jour, une manifestation contre le racisme et comme les Noirs, en Hongrie, sont rares, certains de nos camarades, garçons et filles, se noircissent le visage et les mains. Des couples se forment, noir et blanche ou l’inverse et défilent, poussant chacun une voiture d’enfant où trône un superbe baigneur peint de carreaux noirs et blancs. Gyórgy Kovács et moi, nous nous asseyons parfois au bord du trottoir du Corso, la promenade qui longe le Danube. C’est le lieu choisi par les nurses et les bonnes pour y promener les bébés. Chacun de nous affûte un énorme couteau, avec des mines si expressives que les nurses effrayées fuient vite l’endroit inquiétant.

que Szelényi et Kovács poussent à l’intérieur. Amusements de potaches ! La pièce de Tzara est

des boissons sont proposées, sur une

des flèches indiquent les directions vers « le gibet », « la chambre des tortures »

C’est avec Istvan Szelényi que je monte parfois sur les hauteurs de Buda, dans le quartier résidentiel des riches maisons particulières. Lorsque nous voyons sur une grille « Sonnez, chien méchant », nous sonnons, et au lieu de nous sauver comme n’importe quel garnement, nous attendons patiemment que, là-bas, au bout de la longue allée, une porte s’ouvre et que quelqu’un, souvent une coquette soubrette, se mette en route jusqu’à nous. Lorsqu’il pleut et qu’un parapluie est ouvert au-dessus de la silhouette, notre jubilation s’accroît

- « Bonjour Messieurs »

- « Bonjour Mademoiselle »

- « Vous désirez ? »

Istvan et moi, nous nous regardons, étonnés :

-

« Mais rien ! »

-

« Vous avez bien sonné ? »

-

« Oui »

-

« Alors pourquoi ? »

-

« Parce que, ici, il est écrit « Sonnez ». Alors nous avons sonné. Au revoir Mademoiselle. »

Ce sont les inoffensifs passe-temps qui nous font échapper à l’atmosphère laborieuse de l’Académie. Il arrive qu’un épisode de la vie musicale de Budapest donne lieu à quelque scandale. Ainsi, un de nos camarades,

violoniste exceptionnel et promu à une brillante carrière, crée-t-il une grande surprise en se mariant très jeune à une femme beaucoup plus âgée que lui. Il a non seulement beaucoup de talent, mais aussi beaucoup de séduction et de

et sa femme est autoritaire et férocement jalouse. Elle le surveille, l’espionne, ne le laisse jamais en paix,

l’accusant d’infidélité. En désespoir de cause, elle arrive à l’enfermer dans leur appartement ! Le malheureux s’échappe

par une fenêtre

L’histoire fait le tour de la ville et la pitié se mêle au rire. L’atmosphère parfois tendue à l’Académie, l’est encore plus pour moi, à l’automne 1922. C’est à ce moment que je deviens, pour la première fois après quelques intermèdes sentimentaux sans importance, vraiment amoureux ! Parmi les élèves entrés à l’Académie, pour la nouvelle année scolaire, une jeune fille de seize ans, pleine de charme, se montre avec nous tous, coquette et même provocante. Pendant le travail, nous sommes tous très sérieux et n’apprécions guère

que soit perturbée l’ambiance active qui règne dans notre classe. Je suis un des plus attachés à ce climat sérieux, pourtant c’est moi qui suis atteint le plus vite et me voilà amoureux de cette Ditta. Elle semble s’intéresser à moi. Mais

je suis très timide, son attitude audacieuse m’empêche de lui déclarer ouvertement ma flamme

pourtant en dehors de l’Académie et même chez elle ; venue de province, elle a loué une chambre à Budapest - Amoureux transi, je ne sais que lui dédier une mélodie que je compose sur un très beau poème d’Endre Ady : DEVANT LE BON PRINCE SILENCE 1 . Et le ciel me tombe sur la tête lorsque la rumeur court, parmi les élèves, que Bartók divorce pour épouser Ditta, son élève ! C’est un des chocs les plus épouvantables de ma vie, le plus inattendu aussi. Je connais bien Martha, mariée à Bartók, depuis 1909. Elle a de la valeur, beaucoup de distinction. Je l’ai toujours admirée et je ne comprends pas qu’elle puisse être délaissée, avec son fils Béla. Tout se mêle en moi : jalousie, envie, admiration déçue, colère. Je sais que pour une Ditta, je ne suis rien à côté de Bartók, mais ma grande jeunesse et mon inexpérience des choses du cœur, me font juger sévèrement le maître que je respecte et aime tant. Tout est confus. Jouant perdant, je décide de tout perdre, de cesser tout travail avec Bartók et de m’éloigner. Ainsi, pendant quelque temps, je m’abandonne au désespoir et je n’ai, comme réconfort, que l’amitié de Gyórgy Kovács. Il est très bon, il comprend ma peine, il est solidaire, il me laisse parler interminablement de ma lamentable

Nous nous rencontrons

charme

mais la mégère finit par lui enlever tous ses vêtements, ne lui laissant qu’une chemise de nuit

histoire, mais il sait que je ne veux pas de pitié : je le lui ai dit, lui ai demandé seulement son affection pour m’aider à passer ce douloureux moment. Alors pendant des semaines, il m’accompagne chaque soir à Buda, ou dans quelques bistrots, il pousse la fraternité jusqu’à s’enivrer consciencieusement avec moi. Nous nous racontons alors, interminablement les mêmes choses tournant autour du même sujet. A toutes mes divagations, mon fidèle ami répond :

- « Je te comprends. Tu as raison ; mais puisque tu admires tant Bartók, puisque tu as tant d’affection pour lui, tu dois aussi admettre qu’il mérite d’être heureux. Alors, accepte ce qui se passe ! ».

1 M.S. inédit.

Beau débat cornélien pour un gamin de dix-huit ans ! Quand nous nous quittons après ces soûleries, il me faut, titubant, rentrer à pied ou aller jusqu’au pont chercher un fiacre. Il m’arrive, reportant sur le cheval, la pitié que j’éprouve pour

moi, de descendre pour pousser la voiture et aider la bête, sous l’œil rigolard du cocher qui trouve que j’ai le vin bizarre. La crise a quand même une fin. Bartók a fort bien compris ce qui se passe. Il me voit, souvent, de l’appartement qu’il occupe avec Ditta - sur une place, au bord du Danube - planté comme un idiot sous la fenêtre de l’élue ! Quand je réalise enfin que, je gâche mon avenir de musicien, j’écris à Bartók, lui disant que j’ai réfléchi, que je consi- dère avoir stupidement agi et que la musique et mes études avec lui comptent avant tout au monde. Je reçois une petite note sur une page d’agenda :

« Je suis d’accord, revenez jeudi à 11 heures, mais qu’il ne soit pas question d’autre chose que de travail ».

Quand Ditta montre l’œuvre que je lui ai dédiée, à Bartók, celui-ci me rend

le manuscrit et me dit simplement sans autre commentaire :

- « Ecoutez, cette dédicace, je vous demande de l’enlever » . Petit drame ! Mais en dehors de Ditta, de Bartók, il y a là, dans cette première composition, le choix délibéré, dans l’œuvre d’Ady que je connais parfaitement, du thème du silence. Thème qui sera le fil d’Ariane dans le labyrinthe de ma vie et qui ne cessera jamais d’être la nécessité intérieure de ma création musicale. Mon chagrin s’effacera lentement. Il ne me restera plus que l’admiration sans restriction que je porterai toujours à celui

que j’appellerai « mon maître et mon ami ». Nous nous revoyons donc normalement et nous retrouverons, pour la toute dernière fois, lui, Ditta et moi, en 1939, à Paris, peu de temps avant leur départ pour la Suisse et les États-Unis. Après la mort de Bartók, je rencontrerai leur fils, Peter, à New York, mais je ne chercherai jamais à revoir Ditta, lorsque je séjournerai après la guerre à Budapest où elle retournera vivre jusqu’à sa mort, en 1982, et où je ne la croiserai que par pur hasard. Pour moi, la période d’études, à l’Académie, heureuse en connaissances, malheureuse en amour, va prendre fin d’une manière inattendue. Jusqu’en 1924, Bartók veille sur moi et, apprenant que la fièvre ne me quitte pas, il s’inquiète et me prodigue ses conseils. Il veut que je donne moins de leçons et s’arrange pour que mes études soient gratuites, à l’Académie. Il me fait aussi. discrètement aider par une cantatrice anglaise de ses amies, Dorothy Moulton, que j’accompagne lorsqu’elle chante à Budapest, chez le baron H. Il n’avouera jamais que c’est grâce à lui que je reçois parfois, de Londres, où Dorothy Moulton habite une somptueuse maison - où je serai, plus tard, invité - des billets de 10 livres providentiels.

Mais un jour de juin 1924, l’imprévisible arrive

dans le journal de Budapest « Ma Este » (« Ce Soir ») sous le titre :

« L’exclusion de l’Académie, d’un des élèves les plus doués de Bartók. Sur le tableau d’affichage de l’entrée de

l’Académie de Musique est apparue une communication ! « Je porte à la connaissance des étudiants que nous excluons

des rangs de l’Académie, l’étudiant de dernière année Imre Weisshaus ». Les publics des concerts peuvent aussi lire cette communication. Les détails de cette histoire sont les suivants. Bianka Malecsky, professeur, ouvrant la porte de la loge du gardien, demande :

Il n’y a personne ici ?

- « Mais nous sommes là », répond, au professeur, l’un de ceux - élèves de Bartók - qui se trouvent là.

- « Quelle réponse insolente ! Qui êtes-vous ? »

- « A qui avons-nous l’honneur

- « Je suis Bianka Malecsky

Et la dame de faire immédiatement un rapport à la Direction. Le cas est examiné au cours d’une réunion exceptionnelle de professeurs et déjà le droit d’études de l’élève est suspendu et il lui est même interdit de pénétrer dans le bâtiment.

Ainsi les leçons reprennent comme avant

L’histoire est racontée à ce moment par le journaliste Karolyi Kristof,

? »

»

L’exclusion définitive entraîne l’interdiction de participer à un concert dans les locaux de l’Académie ». Karolyi Kristof ajoutera dans un chapitre d’un livre qu’il écrira « Entretiens avec Béla Bartók », au sujet de cette affaire que le professeur Bianka Malecsky avait déclaré qu’elle sentait qu’il y avait dans l’air quelque chose qui contaminait tristement la jeunesse et qui la faisait changer ! Le Directeur de l’Académie, Hubay, qui me convoque dans son cabinet, me traite de « sale Bolchevik » et autres gentillesses qui n’ont vraiment aucun sens pour moi ! En réalité, le coup n’est pas tellement porté contre moi, l’élève que contre Bartók, le maître, dont les idées libérales choquent dans la Hongrie de Horthy. Seuls, lui et Antal Molnár, me soutiennent dans cette affaire et Bartók continuera à me donner des cours, chez lui. Antal Molnár écrira à ce sujet dans ses mémoires :

« C’est précisément cette sincérité et cet amour de la vérité totale qui firent qu’Imre Weisshaus se sentit, dès

l’époque de ses études incapable de s’accommoder des insanités et de la tartuferie qu’il voyait autour de lui. Lorsqu’il fut, pour cette raison, exclu de l’Académie de Musique, Bartók et moi fumes les seuls de tout le corps enseignant à

prendre son parti

».

La presse, elle aussi, trouve cette décision injustifiable et aimerait défendre ma cause, comme le fait Karolyi Kristof, mais il est peu de journaux vraiment libres dans ce régime où règnent déjà le fascisme et l’antisémitisme. Ma santé déjà atteinte, qui inquiète tant Bartók, reçoit un nouveau coup avec cette exclusion qui met fin à mes études officielles. Pendant cette dernière année d’études musicales en 1924, et après beaucoup d’ennuis avec les déménagements successifs de mon piano, dans des chambres où je deviens vite indésirable, j’habite enfin dans un endroit idéal, sur la colline de Buda. Bartók avait vécu là aussi, avant de descendre vers le fleuve. Une vieille demoiselle, Tante Lina, - chez nous, on appelle Tante et Oncle, les vieilles personnes amies, sans qu’elles soient pour autant de la famille - me loue une

chambre et une véranda donnant sur un jardin abandonné. Au-dessus, sur la pente, un verger est planté d’arbres fruitiers de toutes espèces qui offrent, en automne, un spectacle étonnant : chaque arbre laisse tomber, sous sa ramure qui se dénude, un cercle de feuilles, et c’est, dans l’herbe, une extraordinaire palette de brun, de pourpre, de violet, de jaune. J’aimerais peindre ce paysage qui m’enchante, mais j’en suis bien incapable. Je l’admire tant que j’en garderai toujours le souvenir coloré. Dans la chambre bien chauffée, je loge mon piano.

Je suis heureux et je travaille beaucoup, dans le grand calme qui m’environne. J’ai un compagnon : un chien perdu que j’ai adopté et qui aime la musique ! Dès que je quitte le piano, il se met à « chanter » d’une façon très particulière, poussant sa tête en avant. J’essaie de le faire taire, il continue et ne cesse que lorsque je me remets au piano sous lequel il regagne la place qu’il affectionne où il se tient tranquille. Je ne sais pourquoi, je m’amuse à le dresser, à ne pas se jeter sur la nourriture que je lui donne. Son assiette prête, je prononce un mot qui signifie « mauvais, écœurant » et qui signifie aussi qu’il ne doit pas encore y toucher, malgré son envie. Ce n’est que lorsque je dis « C’est à toi » que, remuant la queue de plaisir, il peut se précipiter et se régaler. Pourquoi ce dressage inutile dans une pièce où la nourriture est toujours à l’abri dans un garde-manger ? Fantaisie ? Obscur besoin de me faire obéir ? Trouble désir

d’asservir ? Pas très clair

facteur que le télégraphiste, que tout ce qui porte tenue qu’il juge sans doute militaire ! L’inévitable arrive, il se jette sur

un policier, un jour qu’il s’échappe de ma chambre. Enquête faite, on emmène le chien, et le cœur lourd, je perds un ami. Je retrouve la solitude sur la colline. Lorsque la neige tombe trop fort, il m’arrive de ne pouvoir ouvrir la porte de la véranda, et je suis obligé, passant par l’appartement de Tante Lina, de dégager à la pelle, ma sortie sur le jardin. Le spectacle de la ville, au-delà du Danube, vers la partie Pest, est splendide. Je passe dans cette maison, d’heureux moments, dans une solitude qui ne me pèse pas car chaque jour apporte un enrichissement : étude, lecture, promenade. Mais ma santé continue - à la suite de privations - à se dégrader. Je soigne, à ma manière, ma fièvre persistante, en me roulant nu dans la neige du jardin et en m’étrillant ensuite avec une serviette rugueuse. Bartók n’est pas content de moi et veut absolument que je travaille moins et que je me fasse soigner. Une nuit, ]e me réveille avec des douleurs atroces dans le ventre et ne pouvant pas bouger, j’appelle Tante Lina en frappant contre le mur : la bonne dame me traite à sa façon en me faisant boire et en me posant des briques chaudes sur l’abdomen ! Les

puisqu’il s’agit d’une

Mon compagnon déteste les uniformes. Cela cause sa perte. Il mord aussi bien, à la porte, le

douleurs augmentent, le médecin appelé au petit matin, commence par enlever les briques

appendicite qu’on opère d’urgence, après mon transport à l’hôpital. Je n’ai pas le droit de regagner mon logis, car on s’est enfin occupé aussi de l’état de mes poumons et il faut enrayer la tuberculose par un séjour en sanatorium, dans les environs de la ville. Ce séjour en sanatorium contrarie tous mes plans de travail, et mon entrée dans le monde de la maladie me bouleverse beaucoup. Le régime est très strict, mais les cinq compagnons de ma chambrée entendent bien m’offrir le bizutage habituel qui, aux dépens des nouveaux, apporte quelque gaieté aux anciens. Je suis d’abord épouvantablement effrayé par l’épreuve qu’on me réserve : le matin du second jour, on m’apporte un sac de toile fermé par une cordelière passant dans des anneaux. On me dit

- « Test obligatoire pour tous les malades qui entrent ! L’infirmière n’a pas le temps de venir vous le faire passer. Nous le faisons pour elle. Vous devez souffler dans l’ouverture laissée par la cordelière ; Si vous arrivez à gonfler conve-

nablement le sac, vos poumons fonctionnent encore, sinon, mon vieux, votre état est très grave ! » Plein de bonne volonté et surtout anxieux, je souffle, je souffle, et le sac reste flasque. Mes camarades me tournent le dos et semblent secoués, j’imagine, par les efforts qu’ils font sans doute en même temps que moi, pour m’encourager. De temps en temps, l’un d’eux appuie sur le sac.

- « Ce n’est pas assez ! Il faut souffler davantage ! Allez, mon vieux, du courage, du courage ! ».

Finalement, je m’aperçois qu’ils sont hilares et qu’ils se moquent de moi Il faut que je m’habitue à ces blagues dont je suis, pendant quelques jours, la victime, puis la chambrée se calme. Nous nous entendons bien. Nous sommes jeunes, mais n’avons qu’un seul but, améliorer notre état par tous les moyens

possibles. Les soins qu’on nous prodigue, le repos, nous aident et plus que les autres, il me semble prendre au sérieux cette histoire.

Il est indispensable, pour mon avenir de musicien, de guérir vite, très vite et d’entamer une vie professionnelle, sans handicap de santé, sans frein d’aucune sorte. Pour hâter ma guérison, je décide de manger le plus possible. Je deviens le phénomène du réfectoire avec mon farouche appétit. Je suis amateur pour tous les restes et je parviens à prendre treize kilos en dix semaines. La tradition du sanatorium veut qu’un énorme gâteau soit servi à celui qui gagne au moins dix kilos. Pour m’embarrasser et rire encore une fois avant mon départ, mes camarades décident que je ne mériterai le

gâteau que si j’avale 18 œufs durs

après un repas normal ! Je relève le défi, ingurgite les 18 œufs et n’ai plus qu’à

partager la récompense avec les joyeux parieurs. Je quitte, guéri, l’établissement de cure. J’y laisse des compagnons plus atteints que moi, par une maladie qui fait alors des ravages parmi les jeunes. Beaucoup, comme moi, ont connu la famine pendant la guerre ; et l’après-guerre, pour nous, n’a pas été généreuse.

EUROPE - ÉTATS-UNIS

1925-1926

: Budapest : amis peintres, premières œuvres Berlin : concerts au « Sturm ». Henry Cowell Munich : les tsiganes Bulgarie, Italie : Tournées du « Trio de Budapest » Budapest : travail du compositeur, du pianiste

1927

: Première tournée de concerts aux États-Unis

1928 : Paris Insuccès en Angleterre Allemagne : concert au Bauhaus de Dessau Budapest : nouvelles œuvres

1928-1930

: Deuxième tournée de concerts aux États-Unis New York : maladie Californie : Carmel ; amitiés : Weston, Cowell, Steffens Concerts : Radio, Universités, Écoles, Communautés, Prison New York « Pan American Association of Composers » Troisième tournée de concerts aux États-Unis Virginia. Départ vers l’Europe. Engagement politique

1925 - 1926

1925

Si je vis avant tout pour la musique, j’entre aussi et avec passion, dans une autre aventure qui durera toute ma vie, celle des arts plastiques, et surtout de l’art pictural. Mes rencontres avec deux peintres hongrois : Hugo Scheiber né en 1873, qui mourra en 1950, et surtout Béla Kadar, né en 1877, qui mourra en 1956, sont à l’origine de l’éveil de cette passion. Dans la Hongrie de l’époque, je ne connais rien de la peinture contemporaine et les peintres, pauvres et besogneux, ont longtemps à attendre le moyen de savoir ce qui se passe au-delà de la frontière. Hugo Scheiber, à peu près autodidacte, presque analphabète, est une sorte de génie primitif, une force de la nature. Béla Kadar, lui, est un visionnaire attaché à sa terre natale ; il est, parmi les peintres hongrois de sa génération, et d’une manière absolument inconsciente, révolutionnaire un Chagall hongrois, avant d’avoir même eu l’occasion de voir une œuvre de Chagall !

Chaque dimanche, dans la matinée, je vais avec Istvan Szelényi, chez Kadar qui habite, avec sa femme et ses quatre enfants, à la périphérie de la ville, un logement avec atelier, loué par la municipalité. L’endroit est assez médiocre, délabré et sans confort, mais il est pour Szelényi et pour moi, un lieu magique. Kadar est cultivé, raffiné ; il est totalement conscient, à l’inverse de Scheiber, de ce qu’il veut faire, de ce qu’il fait, vers quoi il va. Chaque dimanche, il nous montre son travail de la semaine. Il peint dans des conditions matérielles difficiles ; sans argent pour acheter des toiles, il utilise du papier à dessin assez fort et n’importe quel support. Mais il travaille, il travaille sans arrêt, et quand il examine, comme s’il les voyait pour la première fois, les tableaux qu’il nous montre, il est heureux, avec un émerveillement naïf, de les retrouver I Ces matinées, chez Kadar et la connaissance régulière que j’ai, de son art, pendant un peu plus de quatre années, resteront parmi les souvenirs les plus enrichissants de ma jeunesse. Hugo Scheiber qu’on classera parmi les Expressionnistes et les Futuristes exposera à Budapest en 1931 et en 1932. Mais ce sera en 1964, qu’une importante exposition rétrospective lui sera consacrée à la « Hungarian National Gallery ». Kadar n’exposera à Budapest qu’en 1932 et la rétrospective de son œuvre attendra 1971 pour être vue dans la ville où il a toujours vécu. Mais les talents de Scheiber et de Kadar sont découverts à l’étranger en 1922, et ils sont exposés : Scheiber à Vienne, Kadar à Berlin au

« Sturm » où Scheiber aura aussi une exposition en 1926.

« Der Sturm » est une revue de combat pour l’expressionnisme - plus tard pour l’art abstrait - dirigée, depuis 1910, à

Berlin, par Herwalth Walden. Celui-ci avait exposé dans la Galerie de la revue, dès 1912, Braque, Picasso, Herbin, R. Delaunay, Arp, Reth, Severini, Archipenko, Kokoschka, Jawlensky, Kandinsky, Mark, Campendonck, Klee, en 1914, Gleizes, Metzinger, Villon, Duchamp, Chagall. Après la guerre de 1914, Herwath Walden s’était intéressé au groupe des peintres hongrois, dont certains avaient quitté le pays fascisé par Horthy : Lajos Kassak, Laszlo Moholy-Nagy, Laszlo Tihany pour Vienne, et dont d’autres, comme Scheiber et Kadar, étaient restés en Hongrie. Ces derniers me mettent en rapport avec Horwarth Walden qui organise aussi des concerts au « Sturm ». Et, puisque je suis libre, après mon exclusion de l’Académie, j’accepte son invitation à Berlin où je joue le 6 Mars 1925, des œuvres de Bartók, de Kodaly, de Kadosa, de Kósa, de Szelényi.

Ce premier concert du « Sturm » est aussi ma première échappée de Hongrie. C’est un succès ! Le public est nombreux et il y a, là aussi, les plus importants critiques musicaux de la presse berlinoise ; les présences du Professeur Adolf Weismann, de Rudolf Kastner, de Erich Kleiber - chef d’orchestre et directeur musical de l’Opéra de Berlin - me remplissent de joie et de fierté. Les critiques sont élogieuses ; Kleiber m’invite et quand je lui conte mon exclusion de l’Académie, il me serre dans ses bras en riant et me félicite :

- « Bravo ! Bravo ! Moi aussi, j’ai été exclu du Conservatoire de Prague ».

Devant le succès du concert, Walden me propose de redonner le même programme, le 18 mars. Ce que je fais évidemment avec beaucoup de plaisir. Le succès est le même.

« Der Deutscher », Berlin, écrit :

« I. W. de Budapest présentait une suite de morceaux de musique magyare. Il sut imposer, et pour ainsi dire faire toucher du doigt l’âme populaire hongroise des danses et des chansons paysannes qu’il interprète ». Mais ce que le public ne sait pas, ce que les journalistes n’écrivent pas, ce sont les difficultés que je rencontre, comme

n’importe quel artiste encore inconnu et indépendant. D’abord pour payer le voyage, j’ai dû vendre mon pardessus d’hiver. Le baron H. à qui j’avais montré la lettre d’invitation et avoué le problème matériel qui risquait de faire échouer cette occasion inespérée de jouer devant un public berlinois, n’avait trouvé à me répondre que

- « Oh ! tu sais, ça ne vaut vraiment pas la peine de dépenser tant d’argent pour aller jusqu’à Berlin. Tu ne tireras rien de cela ! ». Evidemment, le public d’avant-garde du « Sturm » n’avait aucun prestige à ses yeux, à côté de son salon d’invités snobs devant lesquels je jouais, chez lui. Mon pardessus vendu, j’avais pu payer mon voyage. Mais la proposition du second concert m’oblige à prolonger mon séjour. Heureusement, Scheiber est, en ce moment, à Berlin où il occupe, dans une pension, une minuscule chambre, sans chauffage. Il m’héberge clandestinement : je dois me déchausser pour monter silencieusement, le plus tard

possible, et ne pas être repéré. Je dors sur un divan trop court et étroit

reste habillé et m’enveloppe dans la descente de lit dont mes pieds dépassent. Je gèle toute la nuit.

Comme il n’y a pas de couverture pour moi, je

Glorieuse situation du pianiste fêté dans la salle de concert, crevant de froid la nuit dans la misérable chambre clandestine ! Mais la misère et le froid ne comptent pas à côté de la découverte du monde nouveau qui m’accueille hors de mon pays, à côté de mon éblouissement devant les toiles de Picasso, de Chagall, de Braque, de tous les artistes contemporains dont je ne connaissais, jusque-là, que de mauvaises reproductions. Le succès des deux concerts, les éloges des critiques, la connaissance d’un univers autre, accompagnent mon retour à Budapest, d’accents de victoire. J’en suis tout glorieux !

Et cela me donne beaucoup d’élan pour composer : j’écris en cette année 1925 une œuvre ACCELERANDO POUR PIANO 2 qui utilise une même matière musicale, un même élément pour, en un accelerando ininterrompu, aboutir à un mouvement extrêmement rapide. Je la dédie « à mon maître Béla Bartók, affectueusement ». Je jouerai l’œuvre très souvent, dans des récitals. Elle attirera l’attention des critiques, des musiciens, des musicologues, mais elle déconcertera le public tant elle devancera son temps, annonciatrice de la « musique répétitive » qui fera rage, cinquante ans plus tard, en Occident. Aux États-Unis, quelques années après sa composition, Henry Cowell, Dane Rudhyar et d’autres musiciens, ne se tromperont pas sur l’importance de ma démarche. C’est encore pendant cette année 1925, en juillet et novembre, que je compose DEUX RÉCITATIFS POUR VIOLON SEUL 3 une œuvre de dix minutes. Elle sera souvent interprétée - surtout en Allemagne et aux États-Unis. Le manuscrit en sera perdu, puis miraculeusement retrouvé J’avais eu l’occasion, avant de partir pour Berlin, de participer, à Budapest, à deux concerts où j’avais donné en décem- bre 1924, des œuvres de Bartók, et en janvier 1925 une œuvre de Wilhelm Frédéric Bach. Dès mon retour d’Allemagne, je brûle de jouer à nouveau hors des frontières, et je parviens à organiser, avec un de mes anciens camarades de l’Académie, excellent violoniste, Odon Pártos, quelques concerts de sonates pour violon et piano que nous donnons, encore à Berlin où je suis heureux de retourner vers la fin de l’année 1925. Nous y faisons entendre Veracini et Bach, Glazounov et Kodaly, Pugnani et Szymanowsky. Comme au « Sturm », je tiens à jouer aussi une œuvre de mon camarade Pal Kadosa qui est encore, écrit un critique, « totalement inconnu en Allemagne ». Là aussi, nous avons une excellente presse et j’ai de plus en plus l’envie de courir le monde et de sortir de mon petit pays. Odon Pártos quittera lui-même la Hongrie et longtemps plus tard, deviendra alto solo de l’orchestre Symphonique de Tel Aviv. L’amitié renaîtra entre nous mais se cassera aussitôt de bien étrange façon : quelques années après la seconde guerre mondiale, l’orchestre de Tel Aviv donnera deux concerts à Paris, et je retrouverai, à une réception, à l’Ambassade d’Israël, Pártos et sa jeune femme. Grande joie, retrouvailles émues. Invitation à dîner à la maison en prenant soin de demander s’ils mangent kasher.

- « Pas du tout, de toutes les viandes, c’est le porc que nous préférons ».

Ambiance sympathique pendant tout le dîner. Souvenirs évoqués. Tant de choses à dire sur les événements des dernières décennies. Séance de musique. Beaucoup d’émotion. Mais au détour d’une phrase, lorsqu’il sera encore question de la guerre, je préciserai

- « C’est grâce à ma femme non juive, que j’ai pu survivre pendant l’occupation, en France ». Pártos s’immobilisera, me regardera, nous regardera, stupéfait :

Pártos se

lèvera, rangera son instrument, dira à sa femme :

- « Viens, nous partons, nous ne restons pas chez un traître ! » Et ils partiront sans nous serrer la main.

Je lui écrirai pour demander une explication, sans avoir de réponse et j’apprendrai qu’il fera tout en Israël pour que ma musique n’y soit pas jouée. Par quelle aberration une amitié de jeunesse, peut-elle, après des retrouvailles émues, être ainsi anéantie, par un racisme forcené, une intolérance démente ? Pártos sera longtemps malade et mourra au bout de quatre années d’épreuves, sûr, sans doute, d’avoir toujours été le JUIF pur, sage, intègre !

- « Ta femme n’est pas juive

Mais tu es un traître ! »Silence total. Il nous semblera avoir mal entendu

1926

L’année 1926 commence. Je n’ai qu’un désir : vivre hors de Hongrie, m’éloigner d’un pays où le système politique ne me convient pas. Je ne suis pas heureux sur ma terre natale, je n’y serai d’ailleurs jamais heureux. L’atmosphère m’en paraîtra toujours lourde, j’y respirerai mal comme dans un air trop rare et inerte.

Je suis invité, au début de l’année, à Berlin, par la « Société Internationale de musique moderne » pour donner plusieurs concerts avec des œuvres de compositeurs hongrois contemporains : je choisis Bartók, Kodaly, Kósa, Kadosa,

Szelényi

Après l’un des concerts, un Américain se présente : c’est Henry Cowell. Je sais seulement de lui qu’il est né en 1897, en Californie et qu’il est pianiste et compositeur. C’est un garçon assez petit, aux traits un peu mous éclairés toutefois par un regard vif, aux cheveux rares, aux vêtements très conventionnels. Il ne parle que l’anglais et ne sait que quelques mots d’allemand. Moi j’ignore tout de la langue anglaise ! Malgré cela, je comprends qu’il a écouté mon concert avec beaucoup d’intérêt et qu’il aimerait me parler d’un projet susceptible de m’intéresser. Nous nous revoyons le lendemain et tant bien que mal, j’apprends qu’introduit dans les milieux musicaux aux États-Unis, Cowell peut me proposer pour l’année 1927 une série de récitals comme celui qu’il a entendu la veille. Je suis ébloui ! Le voyage, le séjour, les déplacements seront à la charge d’une amie de la musique, mécène, de New

et moi-même. Et je décide alors de ne pas retourner en Hongrie et de tenter ma chance en Allemagne.

2 M.S. inédit

3 1967 Paris. Éditions Henry Lemoine. Couverture d’Alicia Penalba

York. Je dois donner une réponse rapide. Je n’hésite pas à m’engager avec joie. Avant de repartir pour les États-Unis, Henry Cowell donne, lui même, une série de concerts en Europe. Celui de

Budapest n’a pas beaucoup de succès. Cowell m’écrit, en Allemagne, une très gentille lettre, et comme j’avais demandé

à ma mère de le loger pendant son séjour, il me remercie dans un charabia en plusieurs langues où je lis qu’il a pu, grâce

à moi, « coucher avec votre mère » ! Après quelques instants d’étonnement, je traduis « coucher chez votre mère ». Henry Cowell ! J’apprendrai à le connaître lorsque je le retrouverai, en 1927, aux États-Unis et une solide amitié nous unira alors ! Mais en ce début d’année 1926, avec ce grand espoir qui m’habite maintenant, je dois exister, et ma chance, à Berlin, c’est d’avoir la volonté de survivre.

Je suis d’abord vendeur de journaux : je crie dans la rue le « Berliner Zeitung am Mittag », mal habillé, mal chaussé,

dans la neige, sous la pluie. Ma chambre est sans chauffage. Je mange peu et mal, mais je repousse l’idée de rentrer vaincu, dans mon pays.

J’ai enfin une proposition de travail. Elle est loin d’être celle que j’attendais, mais il me semble que l’expérience peut être intéressante : le pianiste d’un orchestre tzigane hongrois qui joue dans des cafés et des restaurants, quitte l’ensemble et on me demande si je veux le remplacer. L’orchestre tzigane joue toujours sans partition et doit s’adapter souplement à la conduite du premier violon « le primas », debout et alternativement plein de fougue ou de langueur. Pour un pianiste non tzigane, l’aventure est tentante, d’autant plus que les cachets sont importants.

Je m’engage donc, et nous travaillons à Munich pendant plusieurs mois.

La vie que je mène, dès ce moment, est indescriptible. Nous jouons, chaque jour, dans un très grand café, à l’heure du déjeuner, l’après-midi et le soir. Ensuite, le premier violon, le contrebassiste et le pianiste continuent, chez des particu- liers, jusqu’à six heures du matin. C’est une existence épuisante que je m’impose car j’ai un but précis : gagner beaucoup d’argent pour ensuite, me consacrer à la composition, avant de partir pour les États-Unis.

Je loge dans une très modeste chambre de la vieille ville, devant une petite église dont j’aime le tintement des cloches

quand, je passe, là, quelques heures. Le printemps est beau, rendant la vie plus agréable. Je me prive de beaucoup de choses et pour ne pas être tenté de trop dépenser, je m’arrange avec le chef - le primas - pour qu’il me donne, le samedi, une infime partie de mon cachet et qu’il me garde le reste jusqu’au moment où nous nous séparerons. Le magot grossit

car s’y ajoutent les sommes assez considérables - sortes de pourboires - que nous récoltons d’assez curieuse façon : à tour de rôle, chaque heure, nous abandonnons notre instrument et passons dans la salle, une assiette à la main, ou

s’entassent les dons généreux des clients, toujours heureux d’entendre de la musique tzigane ; mais un rite accompagne cette quête. Si une main tient l’assiette, l’autre doit obligatoirement serrer un verre plein qui ne peut, en aucun cas, être posé et qui est rapporté intact, à la fin de la déambulation ! Méfiance oblige ! les pourboires étant partagés entre tous les musiciens, il ne faut pas que le quêteur ait la tentation d’en glisser subrepticement une partie dans sa poche ; grâce à l’astuce, les autres compagnons n’ont nul besoin de surveiller le récolteur. Cette coutume devrait m’éclairer, mais je possède encore une telle dose de candeur et une telle faculté de confiance que pas un instant je me méfie de ce milieu.

Je me réjouis à l’idée du pactole qui grossit chaque semaine. Lorsqu’au bout de quelques mois, épuisé par ce rythme

infernal et par cette musique pour laquelle je ne me sens vraiment pas fait, j’avertis le chef que je le quitterai quand il

aura trouvé un autre pianiste ; je me promets de beaux moments de liberté et de travail personnel. Un pianiste allemand est engagé. Je le mets, pendant quelques jours, au courant, avec pas mal de difficultés, la forme très libre de quasi improvisation de la musique tzigane ne convenant absolument pas au caractère germanique. Me voilà donc libre et prêt

à empocher ma fortune. Alors un samedi soir, je dis adieu à tout le monde.

- « C’est dommage, me dit le chef, tu sais, on était bien ensemble, mais puisque tu dois partir

- « Oui, je dois en effet, m’arrêter. Veux-tu me préparer ce que tu me dois ? »

- « Bien, je te dois donc la semaine. »

- « La semaine et tout ce que je t’ai demandé de garder pour moi depuis quatre mois. »

- « Moi ? Je ne t’ai jamais rien gardé !. »

Et il prend tout l’orchestre à témoin ;

- « Dites donc, il demande de l’argent ! Est-ce que vous n’avez pas vu que je l’ai payé, chaque semaine, comme j’ai payé chacun de vous ? »

- « Mais si, mais si, tu l’as toujours payé comme nous !. »

Et me voilà, pauvre niais, devant tous les camarades - complices ou non, je ne peux le savoir, car ils ont vu

effectivement le chef, me remettre, chaque semaine, de l’argent comme à eux - dépouillé le plus simplement du monde

de mes économies et de mon beau projet

Aucun recours ! Je n’ai aucun moyen légal d’entreprendre quelque chose, rien d’écrit entre nous. L’aventure se termine

»

en

fable immorale : « Le Juif et le Tzigane » !.

Je

quitte Munich et je rentre en Hongrie sans un sou, complètement découragé.

A

la fin d’un été difficile, où je n’arrive que péniblement à composer, empoisonné encore par la grande déception de

Munich, je fais une rencontre qui me redonne courage et enthousiasme : celle de George Antheil. C’est un jeune pianiste-compositeur Nord américain, d’origine polonaise, élève de Ernest Bloch et vivant à Paris ; son

premier concert, à Budapest, composé uniquement de ses œuvres, est, pour moi, un événement considérable, comme il l’est aussi pour le public. Mais tandis que je le considère comme un interprète exceptionnel et que je trouve ses œuvres remarquables, la presse l’accueille fort mal. On l’accuse d’être révolutionnaire, futuriste, décadent

Mon enthousiasme n’est sans doute pas plus objectif que les insultes qu’il reçoit d’autre part. Mais son courage et son non-conformisme sont, pour moi, exaltants. Son concert, manifestation d’avant-garde, ne peut me laisser insensible. Mais je ne comprends pas encore que ce feu d’artifices, qui pour le moment, me subjugue, ne peut se prolonger. Il y a parmi ses œuvres, une « Sonate aéroplane », une « Sonate sauvage » datant de 1922 et une musique sur laquelle, en France, Fernand Léger a réalisé en 1924 le premier film sans scénario « Le ballet mécanique » avec des photographies

de Man Ray et de Dudley Murphy.

Je ne saisis pas encore qu’il y a, dans l’œuvre de ce jeune compositeur à peine plus âgé que moi, une recherche systématique de la sensation, qu’il n’y a pas assez de profondeur et de valeur. Mais le personnage me séduit. Je suivrai avec beaucoup d’attention sa carrière et lorsque j’arriverai aux États-Unis, je chercherai ses œuvres et le moyen de les entendre, parce que j’espérerai qu’il ira, malgré les dires des critiques, toujours plus loin. Ma déception sera grande lorsque, beaucoup plus tard, alors qu’il sera installé dans une vie confortable avec des moyens excessifs, Antheil ne composera plus que de la musique de mauvaise opérette.

A l’entrée de l’automne 1926, l’enthousiasme m’habite de nouveau, car, une nouvelle fois, l’occasion m’est soudain

offerte de quitter les bords du Danube. Le « Trio de Budapest » dont font partie deux frères : Nicolas, violoniste, et George Roth, violoncelliste, use des pianistes successifs ! Les frères Roth, citoyens britanniques, hongrois d’origine, me demandent de jouer avec eux.

L’idée me plaît, ils ont un impresario et des relations à l’étranger. Nous travaillons donc ensemble et nous donnons un premier concert dans la salle de l’Académie - d’où j’avais été chassé, deux ans auparavant ! Le concert a du succès, la presse est excellente et le pianiste est considéré comme le meilleur élément de l’ensemble :

« I.W. le nouveau pianiste du Trio de Budapest a transporté ses camarades de leur conception de l’impressionnisme, dans les sphères de l’expressionnisme ». (Alexandre Jemnits, Budapest 1926)

« Le Trio de Budapest » s’est présenté avec un nouveau pianiste, Imre Weisshaus. Il joint à l’enthousiasme de la

jeunesse, la grandeur de pensée d’un musicien mûr. Animé d’une exaltation intérieure, il sait tirer de son instrument toute la gamme des nuances. On sent, en l’entendant, qu’il « pense » chaque note, tout en laissant à l’ensemble, sa spontanéité et sa fraîcheur » ? (Dr. Paul Spitzer)

« C’étaient les débuts de Imre Weisshaus à Budapest. La beauté plastique et la maturité de son jeu dominaient ».

Dire que ces jugements plaisent beaucoup aux frères Roth serait faux ! On nous propose deux tournées, l’une en Bulgarie, l’autre en Italie. Avant de partir, les frères Roth, tellement anglicisés,

me demandent de transformer mon nom pour lui donner une consonance britannique. Ainsi, Imre Weisshaus devient Eric Whitehouse !. C’est la première fois, et ce n’est pas la dernière, que je suis ainsi débaptisé. Je n’ai pas, et je n’aurai jamais un attachement farouche au nom que m’ont légué mes ancêtres. Si mon prénom est bien hongrois, mon nom, comme souvent dans nos pays d’Europe Centrale fréquemment occupés, est de consonance germanique et il arrivera un moment où des circonstances politiques m’obligeront à prendre un et même plusieurs pseudonymes. Le dernier de ceux-

ci deviendra légalement, un jour, mon vrai nom auquel je serai plus attaché, par maints souvenirs émouvants, qu’à mon

nom de naissance. On a souvent parlé de cette habitude des Juifs d’adopter des noms chrétiens et on les a accusés de vouloir ainsi

camoufler leur origine. Mais on ne fait pas le même grief aux écrivains, aux artistes non juifs, qui adoptent souvent, eux aussi, un nom de plume , un nom de scène, pour cacher quoi ? Même si les événements tragiques qui ont accompagné la vie de notre peuple justifiaient notre prudence, nous n’avons jamais craint d’assumer notre naissance. Le fait d’être nés juifs nous rend fiers ou indifférents, jamais honteux, comme les imbéciles peuvent le suggérer. Beaucoup de mes amis juifs hongrois, nés avec des noms allemands deviendront célèbres sous des noms hongrois qu’ils se seront choisis pour s’affirmer magyars. En 1926, je deviens donc Eric Whitehouse, mais pour très peu de temps, le snobisme britannique n’entrant pour rien dans le succès du « Trio de Budapest », comme en sont vite convaincus Nicolas et George Roth qui redeviennent vite Miklós et Gyórgy Roth !

Je participe encore, en octobre, à une soirée consacrée à la poésie et à la musique, à l’Académie, et nous partons pour la

Bulgarie.

Je comprends vite pourquoi le « Trio de Budapest », malgré son succès, perd régulièrement son pianiste. Les Roth me

font admettre que, pour vivre en harmonie, notre ensemble doit s’engager à respecter une sorte de charte : toute question, tout problème doit être résolu par un vote démocratique d’après lequel la majorité l’emporte. Théoriquement, cela me paraît juste, équitable. J’approuve ! Avec encore cette belle candeur qui confine à la bêtise.

Les conditions matérielles qui nous sont offertes ne sont guère intéressantes, mais il s’agit avant tout, de nous faire connaître à l’étranger. Les cachets sont minimes. Nous voyageons en troisième classe, la majorité l’ayant décidé ainsi.

Et la majorité s’attribue les deux banquettes du compartiment pour s’en faire des couchettes

minorité étant prié de se trouver une place ailleurs. Dans les hôtels, toujours par souci d’économie, nous prenons une

le troisième membre, la

chambre pour trois : deux lits que s’attribue la majorité, et un divan toujours trop court où la minorité essaie de caser ses longues jambes. La majorité est solidement cimentée par les liens fraternels qui unissent Gyórgy et Miklós - ce dernier plus filou et autoritaire que bon violoniste ! Sans pour autant me juger persécuté, je souffre de ma constante minorité, surtout quand une furonculose s’étant déclarée dans mes oreilles, je suis obligé de terminer la tournée dans un état lamentable. La majorité ne s’en trouve nullement affectée et reste de marbre. Ainsi, du 26 octobre au 3 novembre, courons-nous d’une ville à l’autre, en Bulgarie. J’arrive à Sofia dans un tel état que

le médecin, consulté, pousse la conscience professionnelle et surtout l’amour de la musique, au point de s’asseoir au

premier rang, dans la salle de concert, et de bondir en coulisses, lorsque je sors de scène, pour soigner mes oreilles. Mes

yeux sont attentifs au jeu de mes compagnons dont j’entends à peine les instruments. Malgré cela les critiques sont

bonnes :

« Le jeu du pianiste est précis et finement nuancé. Il fit preuve dans chaque morceau du programme qu’il exécuta de

beaucoup de culture et de compréhension. Il joua, entre autres, quelques danses de Béla Bartók avec une technique étonnante et avec des nuances d’un dynamisme intéressant ».

« Le pianiste joua avec beaucoup de talent, avec une grande science du phrasé et avec une grande facilité. La

conviction qu’il met à servir son art, prouve qu’il a de la musique, un sentiment profond ». Les succès que connaissent les concerts efface donc en partie mes ennuis. Nous jouons le plus souvent, deux trios de Beethoven, un de Schubert et un de Izebrand Pizzetti, Miklos interprète une Sonate de Haendel, son frère, deux œuvres pour violoncelle de Grazziolo et de Popper, et je donne des danses pour piano de Bartók. J’emporte, de Bulgarie, beaucoup de beaux souvenirs, tant les accueils y sont chaleureux et les publics excellents. Nous y croisons Alfred Cortot accompagné de son secrétaire - accordeur de piano, qui donne une série de récitals, dans les mêmes villes que nous. Nous rentrons à Budapest où j’ai le temps de jouer, dans un concert, Bartók, Chopin et Rachmaninov et, avec le « trio », à l’Académie, Beethoven, Pizetti et Schubert, avant de partir pour l’Italie, partager avec ma « majorité » constante, la tournée prévue. Du 30 novembre au 23 décembre, nous donnons 19 concerts dans 18 villes selon un itinéraire insensé qui nous envoie de l’est à l’ouest, du sud au nord, sans trêve. Il fait un froid terrible ; les hôtels où nous prenons de rares repos ne sont pas chauffés et nous arrivons dans les salles de concert les doigts gourds, insensibles. Je ne perçois plus les touches des pianos qui se succèdent de ville en ville. Mes compagnons ont, au moins, leurs instruments qui ne les quittent pas. Je dois faire, chaque jour, la connaissance d’un nouveau clavier. Malgré cela, nous avons du succès : les publics sont

chaleureux, la presse excellente - surtout pour le pianiste - ce qui contrarie encore la majorité ! « Malgré sa discrétion, l’âme du Trio », écrit « La Provincia di Vicenza », dont « le jeu mérite des louanges particulières en ce qui concerne la richesse de sa palette sonore grâce à laquelle, en dépit de l’inégalité des deux instruments à cordes, il sut maintenir, en une fusion harmonieuse, l’unité de l’ensemble » renchérit « La Provincia di Padova ». D’autres journaux parlent de « l’impeccable précision de la sonorité », de « sa science sûre de l’équilibre du jeu des sonorités et des tempi », de son « jeu, à la fois fin, cultivé, précis et coloré », de son « beau toucher d’une grande assurance et d’un rythme rigoureux », de la « douceur et la netteté de son jeu, de ses très remarquables et émouvantes sonorités et de la finesse particulière de ses interprétations qui ont révélé une véritable musicalité ». Le Professeur Pratesi, dans la « Gazetta di Livornese » résume toutes ces louanges : « I.W. est un interprète extraordinaire en ce qui concerne la puissance musicale et les nuances. Il maîtrise avec une aisance rare, tout le jeu des substances sonores, les plus délicates et les plus fines. Le souffle puissant de passion qui émane de son jeu montre clairement qu’il sent profondément l’œuvre qu’il interprète. Dans les trios de Beethoven, de Pizetti et de Schubert, il se révéla un artiste irréprochable et digne des grands maîtres qu’il a entrepris d’interpréter. Il est, incontestablement, et c’est là l’avis de la majorité, le meilleur de l’ensemble de Budapest ». La majorité de l’ensemble, elle, est de moins en moins contente de ces critiques ! Le climat se dégrade progressivement entre nous ! Nous sommes conscients que notre collaboration prend fin. La tournée achevée, il nous faut retourner en Hongrie et ce dernier voyage est le pire de tous. Au milieu de la nuit, le train est bloqué par la neige. Sans chauffage et sans nourriture - la « majorité » ayant décidé qu’on ne s’embarrasserait pas de provisions - nous attendons transis, épuisés, le chasse-neige qui n’arrive que dans la matinée. Le voyage s’achève, l’année et notre travail commun aussi. Je quitte le trio qui se maintiendra quelque temps avec différents pianistes puis Miklos, le violoniste s’installera à Amsterdam, Gyórgy fera sa carrière de violoncelliste à Londres.

1927

Quelques participations à des concerts, et surtout la préparation de ma tournée aux États-Unis me retiennent, à Budapest, du début de l’année 1927, à l’automne. Je donne des œuvres de Bartók et de Kodaly à une soirée organisée par la comédienne Magda Ligeti. « Uj Fôld » (Terre Nouvelle), présente en mars des œuvres de Poulenc, Berg, Cowell, Schoenberg, Stravinsky, Honegger, Webern et Bloch où Istvan Szelényi et moi, nous tenons les parties de piano. En avril je joue un programme de musique ancienne : celle-là même que Bartók m’avait fait connaître et aimer : onze compositeurs du XVIIème et XVIIIème siècles, de Frescobaldi à Vivaldi. « Terre Nouvelle » donne encore, en avril, un programme de musique et de poésie, on y dit des poèmes de Tzara et d’Ivan Goll, j’accompagne Margit Falus qui in- terprète des mélodies de Pal Kadosa, et en mai, dans une soirée littéraire et musicale, je joue des œuvres de Kodaly et de Bartók. De moi, Henry Cowell fait jouer en mars à New York, un PRÉLUDE 4 , dans un programme où figurent encore Copland, Ravel, Bartók, Tcherepnine, Bloch, Honegger, Stravinsky, et, à Budapest, dans un récital de piano consacré

aux compositeurs hongrois contemporains, Gyórgy Kósa joue POCO LENTO 5 que j’ai composé en 1926. Je perdrai définitivement les manuscrits de ces deux œuvress dont il ne restera nulle trace. Au début de l’été, je reçois, comme prévu, un message d’Henry Cowell où il confirme sa proposition de tournée aux États-Unis. Il y joint le billet pour le bateau et l’argent du voyage jusqu’à Cherbourg.

4 M.S. disparu.

5 M.S. disparu.

Quel bel été je passe ! Je me suis installé dans une maison paysanne derrière les collines de Buda, au milieu des champs, au bout d’une route si mauvaise que les transporteurs ont été obligés de faire un chemin de planches pour amener mon piano jusqu’à ma chambre où là, ils ont dû caler les trois pieds de l’instrument sur la terre battue. Dans cet isolement, je travaille avec enthousiasme. En mai, je compose SIX PIÈCES POUR VOIX SEULE 6 qui seront publiées l’année suivante, en 1928, dans le numéro d’avril de « New Music », la revue que Henry Cowell fait paraître chaque trimestre, à San Francisco, consacrée à des auteurs contemporains. Ce sera ma première œuvre éditée J’apprendrai que ces « Six pièces pour voix seule » chantées seront aussi utilisées par Martha Graham, pour une CHORÉGRAPHIE ch 1 (6) dont la Première aura lieu à New York, le 20 novembre 1932 sous le titre « Dance songs », et qui sera encore donnée en 1936, à l’opéra de San Francisco. Je compose une SONATE POUR PIANO 7 en un seul mouvement, d’une durée de 36 minutes environ, sans un langage et un style très personnels, mais que la « Sonate en si » de Liszt, que j’admire et joue beaucoup, inspire. J’aurai l’occasion de jouer cette Sonate dans de nombreux récitals. J’ai envoyé à Henry Cowell les programmes de ma tournée aux États-Unis, accompagnés de quelques lignes de recommandation chaleureuses écrites par Bartók. Et je travaille, pour les faire entendre en Amérique « Ballade », « Sonatine », « Trois chants populaires hongrois », « Danses paysannes hongroises » de Bartók, « Quatre pièces pour piano » de Kodaly, « Sonate n°1 » et « Pièces pour piano » de Kadosa, « Concerto en ré mineur » de Vivaldi, et de moi, « Sonate pour piano » et « Pièces pour piano » dont le manuscrit disparaîtra. Pour préparer le public américain à l’écoute de ces auteurs, Henry Cowell fait paraître en juin, dans « Musical America », un article sur la jeune musique hongroise. Il y écrit :

« La musique de Imre Weisshaus manifeste une totale indépendance ; on n’y trouve pas la moindre trace de la personnalité d’autres compositeurs. Il semble qu’il ait développé ses moyens et son expression, depuis sa propre source Si une œuvre nouvelle ne contient aucune référence à Schoenberg, Stravinsky ou Debussy, elle ne trouve pas d’audience cordiale. Parce que, dans la musique de Weisshaus, les références de ce genre sont absentes, et aussi parce que sa conception est très éloignée de ce qui constitue généralement la musique, une écoute très attentive est nécessaire pour apprécier la vraie beauté, la concentration de leur essence, et la musicalité de ses œuvres. En aucun cas, on ne peut

parler d’absence de forme ; au contraire, Weisshaus fait un usage excellent de tous ses matériaux. Il dénude sa musique de tout ce qui n’est pas essentiel - quelques notes d’une simplicité extrême lui suffisent pour suggérer toute la richesse des sons de n’importe quel orchestre autochtone. Par exemple, un des instruments typiques de Hongrie est le cymbalum. Sa caractéristique est la saisissante répétition des notes. C’est pourquoi Weisshaus peut éliminer de sa musique, tous les sons superflus et concentrer sur une seule ligne de notes répétées, celles du cymbalum, tout en traitant cette répétition, avec toutes les variantes rythmiques et de subtils mouvements. Il n’imite jamais une phrase entière d’une mélodie populaire hongroise, mais il parvient à réaliser une juxtaposition de fragments de deux ou trois notes représentant le noeud de la mélodie, la quintessence de son expression, et développer seulement cet élément. Sa technique est celle de Picasso - qui suggère plus, par la tournure délicate d’une simple ligne qu’un Matisse par la parade de masses de couleurs. Weisshaus est judicieux dans sa démarche, en développant quelques étincelles de sa musique natale pour élaborer la sienne, il est mille fois plus Hongrois que s’il prenait un thème paysan dans sa nudité et l’harmonisait d’une manière

pseudo italienne ou allemande, comme tant d’autres l’ont fait avant lui

On m’annonce dans la presse américaine, comme « l’ambassadeur de la musique moderne et de la jeune musique hongroise en particulier » ! De quoi faire tourner une tête moins solide que la mienne ! Entre la composition et le travail au piano, j’essaye de trouver le temps d’apprendre un peu d’anglais ! Enfin, le grand départ pour l’Amérique a lieu, à la fin de l’année 1927. Le voyage par bateau dure cinq jours pendant lesquels une effroyable tempête nous secoue. Nous sommes cinq vaillants au pied marin, à nous régaler,. dans la salle à manger désertée, les autres passagers malades dans leurs cabines. Le temps se calme lorsque nous arrivons à New York. Henry Cowell absent a envoyé le pianiste Richard Buhling pour m’accueillir et me conduire chez Blanche Walton, cette amie des arts, mécène, dont Henry Cowell m’avait parlé à Berlin. Blanche Walton a décidé, depuis la mort de son mari, de mettre sa fortune et son énergie au service de la musique contemporaine et des jeunes compositeurs. Son grand appartement de Central Park est à la disposition de ses amis artistes, les diverses chambres en sont toujours occupées. Henry Cowell loge là, lorsqu’il séjourne à New York. Une salle de musique abrite deux pianos Steinway, on y travaille,

on y invite des amis musiciens. Cette femme si généreuse est aussi libérale elle milite activement dans l’ « Association pour la libération des gens de couleur » et traite sa vieille servante noire, plus en amie qu’en domestique, fait assez exceptionnel à cette époque de ségrégation raciale. Je la verrai, une fois que je circulerai avec elle, à la Nouvelle- Orléans, faire arrêter brusquement le chauffeur de taxi qui nous conduit, parce que celui-ci, après avoir failli écraser un homme, répond à Blanche qui lui fait une observation :

».

- « Oh ! Ce n’est rien, ce n’est qu’un nègre ! »

Livide de colère, elle règle la course et nous quittons la voiture. Je reste 48 heures chez Blanche Walton, mon « aventure » américaine commençant agréablement avec cette hospitalité chaleureuse, cette maison où la musique

6

c

7

1928 U.S.A. San Francisco « New Music » Vol 1 n°3

h 1 (6) 1932 U.S.A. New York. Martha Graham « Dance Songs »

M.S. inédit.

contemporaine est si bien accueillie. Le premier repas me réserve un problème ! La table est très élégamment dressée pour plusieurs invités et chaque place est ornée d’un petit cactus.

Les connaissances du « paysan du Danube » que je suis, sont forcément limitées en cactées, mais je trouve ceux-là particulièrement décoratifs. Nous nous asseyons et je vois, avec stupéfaction, chaque convive arracher les feuilles de

Il ne me reste qu’à faire la même chose et goûter

pour la première fois

Avant de quitter New York, je donne au cours d’un concert privé, mon premier récital américain, devant un public restreint, mais Henry Cowell est là, des musiciens et des critiques aussi. C’est maintenant le départ, on me remet un imposant accordéon de billets de chemin de fer et on me lâche, seul, avec mon anglais très approximatif, dans l’immense territoire des États-Unis. Perplexité au wagon restaurant : je ne comprends rien à la carte qu’on me présente, alors je pointe mon doigt n’importe où, et c’est une superbe tranche de foie qui arrive devant moi, la seule viande que je n’ai jamais pu avaler ! A partir de ce moment, je me décide pour la

solution la plus facile : le mot « omelet » m’est familier, « milk » aussi qui se rapproche du « milch » allemand, alors j’opte, midi et soir, dans le train ou le restaurant, pour l’omelette et le lait, jusqu’à ce que lassé quand même, je fasse un effort pour enrichir mon vocabulaire gastronomique. Du 14 novembre au 11 décembre, je donne des concerts à Kansas City, Los Angeles, Halcyon, Carmel, Oakland, Berkeley, San Francisco, Seattle. L’organisateur de la tournée m’avait dit, avant mon départ de New York :

son cactus, les tremper dans une sauce et les brouter tranquillement

un artichaut, denrée absolument inconnue en Europe centrale, à cette époque.

- « Ici, chez nous, il faut que vous parliez un peu au public, avant de jouer. »

- « Parler de quoi ? »

- « Oh ! Ca n’a pas d’importance. Le public aime bien cela. Vous pouvez, par exemple, expliquer ce que vous allez

jouer ». Ces directives m’avaient laissé pantois, et, dans le train, j’avais eu le temps d’examiner ce sujet qui ne me convenait pas du tout. Je ne me voyais pas faire une analyse musicale, expliquer la musique, à un public qui venait entendre des œuvres inconnues de lui, et cela dans une langue que je ne maîtrisais pas ! Alors, avant mon premier concert, je m’arme de courage et, tant bien que mal, j’expose :

- « On m’a demandé de vous parler de la musique que vous allez entendre et de vous l’expliquer. Au lieu de cela, je vais

vous expliquer pourquoi je ne veux rien expliquer ». Et je développe, toujours dans un anglais hésitant, ce que je pense à ce sujet. Mes propos - mon accent aussi sans doute ! ont leur succès ! Tellement que la presse titre :

« Voilà le musicien qui ne veut pas expliquer ce qu’il va jouer ».

Je refais mon discours avant chaque concert, ayant déclenché, bien inconsciemment, une sorte de publicité. Je me rends compte qu’une seule audition est insuffisante pour un public non habitué à la musique contemporaine et qui capte difficilement les côtés importants des œuvres présentées. Une pièce de théâtre, un opéra ne sont pas donnés une

seule fois, les gens ont la possibilité de venir les réentendre. On n’a jamais encore imaginé le programme d’un récital ou d’un concert de musique de chambre ou d’orchestre répété tous les soirs d’une semaine. Je songe à ce problème pour une prochaine tournée. Celle que je termine est prometteuse. On me procure des extraits de presse très satisfaisants, pour le pianiste et pour le compositeur :

« C’était la musique d’un jeune révolutionnaire

puissance d’imagination de beaucoup au-dessus de la moyenne ». ( Kansas City Star Time. 15/11/1927)

« Il a parfaitement compris le mouvement et le sentiment de ses sélections, les a rendues lucides par son jeu à la fois

sensible et brillant, en illuminant toute la beauté qu’elles contenaient par l’art subtil d’un artiste studieux ». (San

Chacun sentait certainement qu’il entendait un pianiste d’une

Francisco Chronicle. 1/12/1927)

«

I.W. est un artiste : il médite au piano, en laissant l’auditoire partager ses

méditations. La partie importante de son art réside dans sa capacité de concentration spirituelle, ses éclats de passion

et, pardessus tout, par les pensées profondes qu’il communique

I.W. a fait sensation ici

Il a donné un récital hier et a prouvé qu’il est incontestablement un artiste considérable

» ( The San Francisco Examiner. 1/12/1927)

Voici un nouveau monde de la musique

« I.W. est un exécutant possédant des dons splendides : le feu, et la glace de l’émotion combinés avec une superbe

facilité d’expression. En plus de cet exceptionnel don de création, ce jeune Hongrois a prouvé plusieurs fois qu’il est un exécutant exceptionnellement brillant. La portée expressive de son jeu embrasse aisément toute la gamme de forces et de nuances ». ( The Moniteur California. Berkeley . 3/12/1927)

C’est la musique à laquelle on réagit instantanément, la musique qui

Et lorsque I.W. les jouait, en complète sympathie avec chacune

de leurs nuances, et avec enthousiasme pour leur énergie vibrante, ces compositions de la Hongrie moderne étaient quelque chose qu’il ne fallait pas manquer ». ( The Argonaut. 10/12/1927)

« Les œuvres de I.W. révèlent la sincérité, l’originalité et le pouvoir d’atteindre de grands sommets par des moyens

simples. Son style porte, de manière frappante, l’empreinte hongroise. On y trouve le feu natal magyar plutôt qu’un

sentiment lyrique défini dans l’expression des émotions. Il est élève de Bartók, et vient chez nous, chaudement recommandé par le distingué compositeur. I.W. joue avec une grande clarté et avec une admirable puissance

« Un des plus satisfaisants récitals de la saison

vit de notre propre vie

Cette musique est magnifique

dynamique

« Le jeu de I.W. est d’une clarté électrifiante et empreinte d’un dynamisme équilibré, mais c’était la musique qu’il

interprétait qui le fit reconnaître immédiatement comme une personnalité qui s’impose dans le monde musical contemporain. Dans ses propres œuvres, il parvient à supprimer tout le surplus de la matière musicale et fait preuve de

la plus grande économie dans la sélection des éléments musicaux qu’il emploie pour ses compositions. Il emploie, par

». (The New York Sun. 20/12/1927)

exemple, soit une note répétée, soit un simple intervalle, soit un lent trille, sur lesquels il peut édifier tout un

mouvement

par des simples ressources il crée un monument pur et sans ornements, d’un intérêt architectural

remarquable

». ( Encyclopedia Americana annual. New York. Janvier 1928)

En revenant à New York, j’ai la joie de retrouver Bartók, hôte - lui aussi, de Blanche Walton. Il doit jouer à Carnegie Hall, le 22 et le 23 décembre, son « Concerto pour piano et orchestre » qu’il a créé le 1 er juillet, à Francfort, sous la ba- guette de Fürtwängler, et qu’il a rejoué en novembre, à Vienne, avec Anton Webern. A New York, l’orchestre « The

Philharmonique Society of New York » est dirigé par Willern Mengelberg. Le matériel du Concerto n’arrive pas à temps et il faut remplacer l’œuvre par la « Rhapsodie pour piano et orchestre opus 1 », dont on trouve le matériel sur place. C’est une grande déception pour Bartók que j’accompagne aux répétitions. Sa peur du monde extérieur se manifeste dans ce New York dont la circulation l’épouvante, après la tranquillité relative de nos cités européennes. C’est en me tenant la main, qu’il traverse les rues, et ce geste du maître, qui de près ou de loin, guidera toute ma vie de musicien, restera un des plus touchants témoignages de sa confiance. Bartók part pour une tournée de dix semaines, organisée par « Pro Musica », dans différents États. Par on ne sait quelle étrange prémonition, il ne sera jamais heureux dans ce pays, où le destin le conduira un jour, pour mourir dans une indifférence quasi générale. Moi, je me sens, au contraire, à l’aise aux États-Unis et dans cette ville, New York, où je me trouve plongé, de la mi-dé- cembre à la mi-janvier, dans une ambiance musicale incomparable. J’apprends à mieux connaître Henry Cowell que je vois très fréquemment. C’est un être généreux, tolérant, éclectique sur le plan humain et sur le plan musical. Il s’intéresse à toutes les formes de la musique et ne rejette jamais ce qu’il n’aime pas, et qui a, malgré tout, à ses yeux, de la valeur. Il est le défenseur acharné des musiques de toutes les écoles, parce qu’il a le respect de la création. Il est l’ennemi de tout sectarisme. Il a créé, en Californie, la revue « New Music » qui est diffusée dans tous les États-Unis et il y publie des œuvres de jeunes et de moins jeunes : de Vivian Fine, la cadette, à Charles Ives, de Carlos Chavez à Arnold Schoenberg et à Dane Rudhyar. Jamais il ne publie ses propres œuvres dans sa revue mise au service des autres. Il a de multiples activités ; non seulement il compose, mais il écrit beaucoup - articles, études, analyses - sur la musique contemporaine. C’est un pianiste remarquable qui a élaboré une technique personnelle ; on ne peut le comparer à aucun autre interprète. Il est à lui seul, devant son piano, un spectacle. On rit beaucoup de le voir utiliser ses poings, ses mains, ses avant-bras à plat sur le clavier, jouant plusieurs touches et jusqu’à deux octaves et demie à la fois. On considère cela comme une musique acrobatique. Imperturbable, lui, joue sérieusement, ne tenant aucun compte des rires qu’il déclenche, et comme il n’exécute que sa propre musique, nul ne peut crier au sacrilège. Il n’abandonnera jamais son propos et parviendra à

bouleverser considérablement la conception de l’harmonie, de la consonance, de la dissonance, d’abord dans le sens modal, puis dans la base tonale. C’est lui, le véritable créateur de l’élaboration des « clusters » - grappes de sons - serrés par demi-tons, quand on appuie simultanément sur un certain nombre de touches noires et blanches du piano. Il fera

Il est aussi un organisateur de premier plan. Il est de ceux qui, à New York, créent « l’orchestre sans chef ».

Celui-ci donne trois concerts. Mais, pour un seul de ces concerts, où il y a, entre autres, une œuvre de Mozart, plusieurs dizaines de répétitions sont nécessaires, car chaque musicien - bénévole et fanatique - doit connaître toutes les parties de

l’œuvre jouée afin de décider lui-même de son entrée dans l’ensemble. Entreprise sans lendemain ! Henry Cowell crée encore la « Pan American Association of Composers » car la plus désintéressée de ses ambitions est de faire connaître les compositeurs de son époque. Lorsque je retrouve Bartók, à Budapest, je lui dis mon enthousiasme pour Cowell, et l’importance que j’attribue à l’homme, autant qu’au créateur, innovateur dans la composition musicale et le jeu

pianistique. Bartók reste réticent, et nous ne pouvons nous entendre à ce sujet. Il dit que ce que j’admire est justement inacceptable, il n’est pas hostile, mais simplement hermétique à tout ce que je juge important dans la tentative d’Henry

école

Cowell

et qui sera, plus tard, apprécié à sa juste valeur.

1928

Après les trois derniers concerts de ma tournée américaine, donnés à New York et à Boston, je regagne, en février, l’Europe, où j’ai des engagements en Angleterre et en Allemagne. J’avais fait connaissance avec Paris, avant de m’embarquer pour les États-Unis et je tiens à m’y arrêter au passage. La ville m’attire, mais encore plus les êtres que j’y ai rencontrés et que j’ai envie de revoir. Il y a d’abord le sculpteur Etienne Boethy, et un de ses cousins, Lajos, dont les graphismes me fascinent. Je cherche à me loger dans le quartier de Denfert-Rochereau qu’ils habitent, pour être souvent avec eux. La technique du dessinateur est simple : il fait, à l’encre de Chine, un premier graphisme sur papier, il dessine un deuxième élément sur un papier calque très mince, et, superposant les deux, obtient une œuvre au décalage subtil, souvent extraordinaire. Le garçon, atteint de surdité, vit enfermé en lui-même, ne cherche pas à communiquer, tout entier préoccupé par ses réalisations. Celles-ci m’attirent d’autant plus, qu’elles sont l’aboutissement de recherches, en dessin, semblables aux miennes, en musique. Sans appareil, j’élabore, je cherche, je renforce, j’améliore moi-même, une technique, dont je pressens les aboutissements sans pouvoir matériellement les réaliser. C’est beaucoup plus tard, en 1954, et après des recherches effectuées au Bauhaus, en 1932, que j’aboutirai enfin, alors que les moyens électromagnétiques seront à ma disposition, à la réalisation d’une œuvre que j’intitulerai « Improvisation précédée et suivie de ses variations pour orchestre et magnétophone ». C’est encore un autre Hongrois, le photographe André Kertesz, de dix ans plus âgé que moi, et depuis 1925, à Paris, où

Jean Slivinsky lui a organisé, dans sa galerie « Au Sacre du Printemps », en mars 1927, une première exposition, que je suis heureux de revoir. Michel Seuphor écrira de lui, situant les scènes en 1926 :

« On aurait pu me voir, un peu partout dans Paris, aux côtés d’un petit homme malingre, à l’air effarouché, qui tenait un appareil photographique à la main, ou l’installait sur un trépied. Je pilotais, du jardin du Luxembourg au Pont Marie, de l’atelier de Mondrian à ma chambre d’hôtel, du Pont des Arts à Montmartre, ce pauvre hère venu de

Budapest et qui ne parlait pas un mot de français. Il voulait photographier Paris, les squares et les jardins. Je lui disais de photographier plutôt les chaises, rien que l’ombre des chaises et il le fit : il était besogneux, misérable même et il avait une complaisance infinie à mon égard. Il photographiait tout ce que je désirais, tout ce que je désignais. Je ne me souviens pas de lui avoir jamais payé sa pellicule ou ses épreuves. Il se signalait par un sourire timide très particulier et qui cachait assez mal une ironie amère ». (1) Pourtant, on sait que Kertesz n’avait pas attendu leur rencontre pour photographier les villes et les jardins, les maisons,

les bêtes, les hommes et les choses depuis l’achat de son premier appareil

Je retrouve souvent Kertesz, dans sa petite chambre au septième étage d’une vieille maison de la rue de Vanves, à Montparnasse ; la question de langue n’étant pas un obstacle entre nous, il n’est pas aussi muet et effarouché avec moi qu’avec Seuphor ; nous parlons inlassablement musique et photo. Il aime jouer avec les objets, lunettes, pipes, dossiers

de chaises, avec les mains, avec les ombres. Il lui arrive lorsque nous mangeons ensemble, de brusquement s’écrier :

en 1913 !

-

« Pose ta fourchette, attends ! » Et la photo est prise !

Il

fait les fameuses photos de mes mains tenant mes lunettes qui feront le tour du monde dans des expositions, des

musées, des catalogues, des revues. Leur modernité est telle que l’une d’elles figurera plus d’un demi-siècle après nos séances de la rue de Vanves, sur l’affiche de la saison 1982-1983 du Ro Theater de Rotterdam ! Kertesz quittera la France en 1936 pour New York. Nous nous y reverrons à différentes reprises. Toujours, il évoquera avec nostalgie, nos années difficiles en Europe, nos rencontres à Paris, et malgré sa fortune et l’énorme succès que les États-Unis, d’abord réticents, lui réserveront, il me

dira, à plusieurs reprises :

- « Je n’ai, dans ma vie, qu’un seul grand regret, c’est d’avoir quitté Paris ».

C’est d’ailleurs à la France où il aurait désiré finir ses jours que Kertesz léguera, en 1984, tous ses négatifs, avant de mourir à New York, en 1985. Je vois aussi, souvent, un autre photographe hongrois : Tsigany et le peintre Tihanyi. On croise quantité de Hongrois dans les cafés de Montparnasse que je ne fréquente pas beaucoup, n’étant absolument pas un « homme de café », toujours gêné par le bruit des conversations animées, aux multiples accents. Après ces retrouvailles amicales à Paris, je prends juste le temps de passer par Budapest avant de gagner Londres où je dois donner plusieurs concerts. Avec Paul Hermann, violoncelliste, c’est d’abord un programme de musique ancienne : Rossi, Froberger, Durante, Frescobaldi et de musique contemporaine : Kodaly, Kadosa et moi-même. Je réussis à faire remplacer une « Sonate pour violoncelle et piano » de Brahms que j’aime si peu ! C’est, ensuite, une série de récitals de piano avec mon programme de musique contemporaine hongroise, qui - au contraire de ce qui s’est passé aux États-Unis - obtient un franc insuccès !

Il y a loin des critiques élogieuses de Californie de 1927. Le « Los Angeles Times » avait écrit le 20/11/1927 :

« C’est un pianiste d’une puissance et d’une délicatesse remarquables. Il a été pour moi, une merveilleuse révélation,

un grand cri d’espoir et de vie dans le désert de la musique européenne, qui est devenue banale et sans vie dans ses futiles efforts néo-classiques des sept dernières années. Ici l’on trouvait l’expression de vitalité essentielle, la virilité d’une race qui, en dépit des défaites et humiliations, trouve la possibilité de chanter dans des lignes plus austères et rigides son âme la plus profonde. La « Sonate » va jusqu’au plus profond des choses, jusqu’aux racines de la vie

Dans le deuxième mouvement de cette « Sonate », dans

les quelques « Préludes » qui terminaient le programme, le compositeur pianiste révéla l’autre aspect de sa nature, sa

humaine, jusqu’au sens magique des sons, des incantations

sensibilité profonde, son âme tendre et vibrante ». Le « San Francisco Chronicle ». 1/12/1927 :

« Il est maître dans la représentation de l’esprit moderne hongrois

musique étrange pleine d’innovations

».

Il s’est révélé comme le prophète qualifié d’une

«

The Monitor California » de Berkeley. 3/12/1927 :

«

Spirituellement, il semblait être en communion parfaite avec la musique qu’il jouait

C’est un jeune musicien

brillant

Le « San Francisco News ». Décembre 1927 :

La « Sonate » est une œuvre vitale et originale ».

« Cette musique est tout à fait prenante. Contrairement à Schoenberg, Ruggles et d’autres, les Hongrois n’ignorent pas

le sentiment, il y a une puissance d’émotion, allant de la tendresse idyllique jusqu’aux clameurs éclatantes d’une passion, sans contrainte. Le pianiste est un artiste sincère ; il a quelque chose de personnel à dire dans une longue nouvelle ».

Et voilà qu’en Angleterre, ma musique est descendue en flèche. De quoi me rendre plus modeste ! !

A propos du concert donné à Bournemouth à la « Société britannique de Musique », le très sérieux H. Austin Dewdney

écrit, dans « The Times and Directory », après quelques banalités sur Bartók et Kodaly :

( 1) Michel Seuphor. Fonds Mercator p. 313

« Dans les œuvres composées par le pianiste, I.W., il y a la négation totale de ce que nous considérons généralement

comme musique. On n’y trouve ni rythme, ni mélodie, ni forme, ni début, ni fin, c’est simplement du bruit, souvent très déplaisant. Devant la musique de Bartók et de Kodaly, nous restons ouverts, en face de celle de Weisshaus, nous sommes résolument fermés. Il est inconcevable qu’on puisse prendre cette sorte de chose en considération. Alors une seule pensée vient à l’esprit : les compositeurs de ce genre espèrent-ils que nous les prenions au sérieux et que, jour après jour, nous chantions leur originalité dans la presse, ou se payent-ils simplement notre tête et s’amusent-ils à nos dépens ? ». J’ai, au moins, le plaisir d’être invité, à Londres, par Dorothy Moulton, cette cantatrice anglaise qui m’avait si discrètement aidé - sur l’instigation de Bartók - pendant mes années d’études, à Budapest. Je suis reçu aussi, un soir, pour le dîner, par un mécène britannique. Lui et moi, en smoking naturellement, sommes séparés par la surface interminable d’une immense table où nos couverts, somptueusement dressés, dessinent deux oasis dans un désert brillant. Chacun de nous a, dans son dos, un valet attentif et les entrées et sorties du maître d’hôtel solennel animent discrètement une conversation que la distance rend laborieuse. Je n’ai pas grande envie de connaître souvent ce genre de réjouissances et je quitte l’Angleterre, sans déplaisir. Je suis heureux de me retrouver bientôt en Allemagne où je dois donner un concert, au Bauhaus de Dessau. Bauhaus ! Autre monde, autre horizon. Je ne peux souhaiter contact plus fructueux qui me donne la furieuse envie de revenir. Il est impossible d’évoquer brièvement le Bauhaus et les activités qui y foisonnent. Je ferai d’ailleurs plus amplement connaissance avec tout cela quand je participerai, moi-même, plus tard, à ces activités. Le concert que je donne là, le 11 mars, est magnifiquement accueilli par les étudiants et par les professeurs. On est loin de l’incompréhension britannique. Je fais entendre, comme toujours, Bartók, Kodaly, Kadosa, et quatre de mes propres œuvres ; les critiques sont excellentes et on me remercie comme si j’avais rendu un service inappréciable en faisant connaître cette musique dans ce lieu d’avant garde. Le Bauhaus est pourtant en pleine mutation. C’est le moment où Gropius annonce son départ suivi de ceux d’autres « maîtres ». Je rentre à Budapest, y trouve le calme nécessaire à la préparation d’une seconde tournée aux États-Unis. Pour celle-ci, je termine une œuvre commencée en Amérique, que j’intitule PIANO STUDY puis TOCCATA POUR

PIANO dont le manuscrit sera perdu. Par miracle, Vivian Fine, la plus jeune musicienne du groupe Henry Cowell, en aura conservé une copie qu’elle aura plaisir à me remettre, en me retrouvant plus tard à Paris. Je donnerai alors, à l’œuvre, un nouveau titre TRANSPARENCE POUR PIANO 8 dont je ferai dessiner, en 1969, la

couverture par un jeune peintre

Les deux œuvres, la « Sonate » de 1927 et la « Suite » de 1928 seront analysées, bien des années plus tard, par un musicologue français, Maurice Chattelun qui, devenu mon ami, sera très attentif à mon travail.

Du dessin de la couverture de la partition que fera mon fils, il écrit :

«

mon fils Robin. J’écris encore une SUITE POUR PIANO 9 .

Le dessin de Robin évoque la transparence d’un milieu par contraste avec la ténacité d’une figure s’y mouvant

».

8

9

1969. Paris. Éditions Musicales Transatlantiques. Couverture de Robin Arma.

M.S. inédit.

1928 - 1930

L’été terminé, je pars pour les États-Unis où doit commencer la seconde tournée de concerts. Et je tombe malade à New York, à New York dont Blanche Walton, la bonne hôtesse, et mes amis sont justement

absents. J’ai de vives douleurs dans les bras et les avant-bras, je ne peux utiliser mes mains. Je consulte spécialiste après spécialiste, en vain. On parle d’une inflammation des jointures. Le cas semble grave, la guérison imprévisible. On me conseille de consulter un dentiste. Après examen, ce dernier déclare :

- « C’est très clair, votre mal vient d’une infection dentaire, il faut opérer. »

- « Combien de dents voulez-vous arracher ? »

- « Combien ? Mais toutes ! Car je ne peux localiser le mal ! Ce sera radical, vous serez guéri, vos douleurs disparaîtront, vous aurez des prothèses et plus aucun ennui ! ». J’ai 24 ans et à l’idée de perdre ainsi une partie de ma personne qui me semble indispensable, je m’enfuis

Je décide d’utiliser une méthode personnelle pour guérir : faire travailler mes mains au piano, les forcer à jouer malgré

la

douleur, travailler, encore travailler.

Il

m’a fallu annuler une partie de la tournée et ne conserver que les concerts prévus à l’Ouest à partir de février. Et je

passe ainsi l’automne, le début de l’hiver à New York, dans les pires conditions. J’habite une chambre dans un hôtel très

modeste du quartier populaire nord-est de la ville et je cherche du travail. Dans down-town, je fais quelque temps la vaisselle dans une cafétéria d’où je rentre tard, la nuit, par le sinistre métro. Mon mal guérit doucement, je force mes

mains au piano que j’ai loué dans un studio. Alors que découragé, j’entre, un jour, dans un drug store, pour tenter encore quelques coups de téléphone chez des amis probablement absents, je trouve, avec ma pièce de 5 cents retombée après un appel sans réponse, une autre pièce de 5 cents, oubliée là. Cela me donne l’idée d’explorer les appareils installés en série dans chaque drug store. Ma quête est fructueuse et l’entreprise me rapportera parfois jusqu’à cinq dollars par jour, récoltés « nickel » par « nickel ». Ce jeu me permet d’abandonner la plonge, de travailler mieux, chaque jour, le piano,

et d’être enfin prêt à gagner la côte Ouest pour y jouer.

Mon repos forcé, à New York n’est pourtant pas totalement inutile : j’ai l’occasion d’accompagner un récital de danses donné par Doris Humphrey et Charles Weidman, de faire entendre à l’Engineering Auditorium ; avec la violoncelliste Rozsi Varadi une TRANSCRIPTION pour VIOLONCELLE ET PIANO 10 que je viens d’écrire sur « TWO HUNGARIAN FOLKSONGS » de Bartók et de participer à une soirée que donne, chez elle, Katherine S. Dreier, consacrée aux poèmes sonores de Kurt Schwitters. Je suis très heureux de faire la connaissance de Katherine S. Dreier, grande collectionneuse de peinture contemporaine qui avait eu l’idée, dès 1919, de fonder un musée d’art moderne que Man Ray et Duchamp lui avaient conseillé d’appeler « Société anonyme » ! - les deux mots lus dans une revue française avaient intrigué Man Ray et plu à Duchamp. Le nom avait été adopté et Katherine S. Dreier, en fondant ce musée, avait voulu réunir tous les tableaux qu’elle achetait aux peintres, en Europe, et leur faire faire le tour des États-Unis dans une exposition itinérante. La musique, la poésie l’intéressent aussi et elle aime réunir autour d’elle, poètes et musiciens. J’ai la grande joie d’entendre, à Carnegie Hall, lors d’un concert inoubliable de l’orchestre Paul Whiteman, avec le pia- niste prestigieux Ferde Grofé, « La Rhapsodie in blue » que George Gershwin avait composé, en 1924. Dans les milieux musicaux américains, j’entends maintes appréciations contradictoires sur le compositeur. On en parle souvent avec

dédain. « Ce n’est pas de la musique sérieuse » dit-on de ses œuvres. Effectivement, George Gershwin n’a que très peu de formation musicale, mais il a un tel dynamisme, une telle vitalité, il a si bien assimilé l’authentique sève populaire, que cet autodidacte de génie a été capable d’écrire cette « Rhapsodie in Blue » que je considère comme un chef d’œuvre. Je découvre dans cette musique un phénomène indiscutable et historiquement important : pour la première fois, en Amérique, se réalise une parfaite synthèse entre la technique musicale contemporaine et la création populaire - synthèse pratiquée en Europe. Il me semble que c’est là une sorte de plaque tournante dans l’évolution de la musique américaine. Le public ne s’y trompera pas, puisqu’en 1929, cent millions de disques de Gershwin auront déjà été vendus. Mais les critiques musicaux continueront à être sévères :

A propos de « Porgy and Bess », plus tard, ils écriront :

« Monsieur Gershwin n’a pas acquis le style de la composition lyrique

Ou bien : « C’est une création hybride qui hésite entre le drame musical, l’opérette et la comédie musicale

Gershwin sera-t-il influencé par ses censeurs ? Il aura l’humilité de venir à Paris demander leçons et conseils à Francis Poulenc, Darius Milhaud, Alexandre Tansmann, Georges Auric, Nadia Boulanger qui refuseront d’influencer le musicien à qui Maurice Ravel dira : « Que puis-je vous apprendre que vous ne sachiez déjà ? ». Comme pour Cowell, lorsque je parle à Bartók, de mon admiration pour Gershwin et de mon enthousiasme, il ne me suit pas, sceptique et surtout méfiant à cause de cette source populaire américaine qu’il connaît mal et qu’il met dans la catégorie commerciale de vulgaire musique de danse. Certaines de mes nuits new yorkaises me permettent de vivre des heures extraordinaires à Harlem où je me familiarise avec la musique de jazz, et où je retrouve chez les musiciens noirs non professionnels des nombreux « jazz-bands » des petites boîtes de nuit, la même extraordinaire faculté d’invention presque « improvisando » que je connaissais chez les tziganes d’Europe Centrale. Guéri, c’est la Californie que je gagne directement en quittant New York, pour y donner, de février à juin, ce qui a pu être sauvé de la tournée prévue.

».

».

1 0 M.S. inédit.

1929

J’inaugure la forme que j’ai décidé d’attribuer à mes concerts après ma première expérience de présentation de musique contemporaine je joue deux fois les mêmes œuvres, avant et après l’entracte. Je fais imprimer, sur le programme, la raison de ma démarche je considère impossible, après une seule écoute d’une œuvre moderne, de pénétrer vraiment dans la lecture de la musique, de la juger, de l’aimer ou de la rejeter. Je demande aussi qu’on s’abstienne d’applaudir ou de siffler au cours du concert. Il me semble mettre ainsi le public dans des conditions favorables à la réceptivité et à la réflexion. Ces deux formules novatrices plaisent et me font une publicité non prévue Non seulement la presse américaine en parle, mais les échos parviennent jusqu’en Europe. Les concerts ont du succès ; on considère que mes récitals contribuent grandement à faire connaître, au public américain, la musique contemporaine hongroise. Mon but est atteint. Je joue naturellement Bartók et Kodaly, et je propose des œuvres de Lajtha et de mes camarades de l’Académie : Kadosa, Szabó et les miennes. Parfois, une partie du concert est consacrée à des œuvres de musique ancienne. Ainsi, je parcours la côte californienne, jouant à Palo Alto, Oakland, Berkeley, Perris Valley, Monterey, plusieurs fois à Pacific Grove, Carmel, Hollywood, San Francisco, avec cet acharnement à faire connaître la musique hongroise ; je suis sans doute le seul pianiste à jouer autant les œuvres de Bartók et de ses contemporains. Certains de ces derniers ne verront pas, au cours des années à venir, leur talent s’épanouir mais j’aurai contribué à les faire connaître. On m’en sait gré, le plus souvent, en reconnaissant aussi mes qualités d’interprète. Il est bien rare que des voix s’élèvent contre la musique que j’ai plaisir à faire découvrir, et quand cela arrive, quand des protestations, des discussions ont lieu, cela relance l’intérêt et je n’en suis pas fâché. J’étais déjà passé, lors de ma précédente tournée, à Carmel, village caché dans une forêt de pins, au bord du Pacifique, près de Monterey. La région m’avait conquis, j’en étais devenu quasiment amoureux. Je m’étais senti là, comme chez moi, dans une sorte de communauté accueillante et chaleureuse. Les gens qui s’y étaient installés avaient respecté la vie des vieux arbres aux troncs énormes et avaient construit leurs maisons de bois, sans toucher aux géants qui étalaient sans contrainte leurs racines apparentes et leurs branches majestueuses. Aucune rue n’était droite dans cet endroit plein de fantaisie, peuplé surtout d’artistes. Au long des années, la côte avait été envahie par des hommes d’affaires retraités et fortunés qui avaient fait construire des maisons plus somptueuses que les modestes bungalows des premiers occupants. Ils aimaient se frotter à cette colonie d’intellectuels, mais Carmel avait su conserver son charme et sa modestie ; on s’y sentait à l’aise et les businessmen s’étaient laissé gagner par l’ambiance qui y régnait, et, ayant enfin le temps de songer à la culture, s’étaient mis, eux aussi, à lire, à écrire, à peindre.

Je décide donc, puisque ma tournée a lieu en Californie, de louer à Carmel, un bungalow agréable. Je ne connais personne, et pourtant, en quelques jours, je vais connaître tout le monde. Le journal local : « The Carmel Pine Cones » qui publie beaucoup d’articles d’écrivains résidant là, a des yeux et des oreilles pour tout enregistrer, et, dès les premiers concerts donnés sur la côte, signale mon arrivée dans le village. Se présentent aussitôt, pour des visites de bon voisinage, un pianiste, un peintre, d’autres encore. Je ne suis pas habitué à ce genre d’existence bon enfant et j’ai à

« Je ne suis pas hospitalier ». Le journal

s’empare de la formule, en fait un succès et les visiteurs sont encore plus nombreux à vouloir examiner, de près, l’énergumène qui prétend mener une vie d’ermite dans ce pays d’hospitalité. Je comprends vite ma maladresse et finis pas adopter les lois qui régissent les rapports humains dans ce petit monde qui ne ressemble à rien de ce que j’ai connu jusqu’à présent. Monde d’amitié, de compréhension, de tolérance ; monde libéral et confiant. Une de mes premières surprises est de constater que personne ne ferme sa porte à clef ; on s’en va pour un jour ou pour plusieurs semaines et la maison reste ouverte. Si quelqu’un manque de vaisselle pour des arrivées impromptues, il va en quérir chez le voisin même absent, et remet le lendemain, tout en place. Tout semble simple, aisé, heureux, et je vis là, simplement, aisément, heureusement. Il arrive même que - ma tournée terminée, l’autre en préparation - n’ayant plus d’argent - je sois à la recherche de quelques ressources. Rien n’est plus facile, je m’engage, pour un temps, comme « homme à tout faire » dans quelque riche maison. Personne ne juge cela dégradant et mon

travailler sans relâche. Croyant trouver la solution, j’affiche sur ma porte

prestige n’en diminue pas pour autant : la mentalité américaine est ainsi faite, nul travail n’est avilissant et personne ne déroge en travaillant. Je me fais donc, à Carmel et dans la région, de nombreux nouveaux amis. C’est d’abord Dene Denny, pianiste d’une quarantaine d’années. Elle est l’organisatrice de la vie musicale de Carmel et de sa région, avec un élan exceptionnel et un désintéressement sans faille. Elle sait réunir autour d’elle, dans une

« Société de la Musique », tous ceux qui peuvent participer au financement de concerts et tous ceux qui sont capables,

au cours de ces concerts, de faire connaître la musique contemporaine. J’avais appris qu’elle avait joué, en automne, à Carmel, puis en janvier, à Berkeley, une de mes œuvres. Ses programmes réunissent Ernest Bloch, Malipiero, Poulenc, Kodaly, Bartók, Hindemith, Honegger, Schoenberg, Stravinsky. Je suis heureux de la connaître mieux. Elle m’introduit dans ces « Clubs de femmes » si efficaces aux États-Unis. Ils datent de la fin du XIXème siècle et se sont multipliés -

« Book Clubs », « Art Clubs », « Musical Clubs », « Athletic Clubs » - en même temps que sont nés les collèges de

jeunes filles, devenus célèbres « Wassar », « Barnard », « Smith », « Wellesley », « Bryn Mawr ». Les femmes jouent

toujours un rôle important dans la vie culturelle américaine. Il en est ainsi pour la Californie et dans un de ses

«

Daybooks » (1) , Edward Weston peut écrire malicieusement le 11 mai 1929 :

(

1) The Daybooks of Edward Weston II California. Edited by Nancy Newhall. Library of Congress. Catalog number

« Weisshaus est lancé par les mécènes de Carmel - les femmes naturellement

Edward Weston ! Depuis que je suis installé à Carmel, je vois partout des photos, souvent extraordinaires, signées de ce

nom, et dans mes promenades le long de la côte ou sur les rochers, je remarque un homme d’une quarantaine d’années, immobile de longs instants, observant les mouvements des arbres, des vagues, c’est Weston. Un jour, je me décide à l’aborder :

Nous nous entendons vite ; à ma remarque

- « Je sais qui vous êtes, j’aime beaucoup la photographie ! » La riposte est immédiate

- « Je sais qui vous êtes, j’aime beaucoup la musique ! ».

Ainsi, nous faisons connaissance. Nous nous revoyons souvent. J’aime le voir photographier : ses modèles sont dans la nature, vagues, retombées d’eau sur les rochers, sable, empreintes sur la grève, arbres, légumes - ses photos de poivrons sont de pures merveilles - , il fait de chaque élément aussi humble soit-il, une œuvre d’art. Il ne vit que pour sa famille

et pour la photo. Un de ses fils Brett, qui a mon âge, est également photographe, ses modèles sont différents de ceux de son père, mais son talent est le même. Edward mène une vie retirée, souvent méditative et comme il renonce même à venir à l’un de mes concerts, je viens jouer chez lui, pour lui, un soir. J’aurai la surprise émouvante, de lire, cinquante ans plus tard, dans un de ses « Daybooks », des lignes qui évoqueront bien des heures d’amitié. Elles commencent par une allusion amusée, à la mode que j’ai introduite en Californie - issue directement du Bauhaus - des textes imprimés sans majuscules ; je conçois moi-même, la typographie de mes programmes de cette manière ; Weston se moque amicalement de moi, comme le fera Bartók qui s’amusera à m’envoyer, un jour, à Dessau, une lettre et une enveloppe sans aucune majuscule ! Weston écrit donc samedi 11 mai 1929 - 5 heures -

« Nous avons parlé d’imre weisshaus - j’écris son nom comme il le fait - mais je ne vois aucun avantage à mettre les

majuscules de côté

»

- justifié pour la publicité - mais donnant pour résultat une page plus difficile à lire Comme beaucoup de musiciens, ses goûts en dehors de la musique peuvent être mis en question - mais il parle avec

volubilité de tous les arts et de la vie « moderne », ses réflexions sont publiées longuement et sont citées au cours des

à la mode de certains « modernes » je sens un maniérisme - ou un effort pour être différent -

» 6 juin 1929, après la soirée où je joue chez lui :

réunions intellectuelles

« Et bien, imre weisshaus peut bien écrire son nom sans majuscule, même à l’envers, et je ne protesterai pas, il peut

être pédant - car il est jeune - il peut se méprendre sur les arts plastiques et je lui pardonne, car il m’a donné quelque chose, hier soir. J’attendais seulement une stimulation intellectuelle, mais j’ai été ému : tout d’abord par Bartók - une série de chants de Noël, ensuite une danse d’adolescent - par Stravinsky - qui était superbe - et pour mes oreilles inexpérimentées, superbement joués. Aussi une de ses propres compositions - qui paraissait marteler directement mes centres nerveux - m’a apporté - comment le dire - du plaisir ? abstrait ? étiquettes superflues si on peut être ému. Qui peut cataloguer le sommet de la jouissance sexuelle ? » le 26 juillet 1929 :

« imre weisshaus ici pour dîner. Je commence à l’aimer personnellement. Il est arrivé dans une impasse dans son

travail qui a mûri son aspect extérieur et ses manières. Il m’a dit : « Si vous me demandez ce que je sais, je voudrais vous dire - rien ! ». Eh bien, cet état va passer et il deviendra d’autant plus fort. Je me souviens de mon insatisfaction

» En janvier 1930, il assiste quand même à un de mes concerts, où il rencontre Walter Arensberg, le collectionneur dont il dit :

« Plus tard, j’ai vu chez lui, la plus énorme collection d’art que j’aie jamais eu le privilège d’admirer. Quatre

Brancusi, quatre Rousseau, quatre Cézanne, Picasso, Matisse, Derain, Renoir, des sculptures africaines, des peintres américains

». D’Edward Weston, j’aurai toujours sur un des murs de mes domiciles successifs, une de ses célèbres photos de poivrons

- véritable couple amoureux - qu’il m’offre. Et Brett, son fils, m’autorisera, en 1978, à reproduire sur la pochette d’un de mes disques : « Les chants du silence » son extraordinaire mise en page de « Ear and Fingers », qu’il m’offre, lui aussi, à cette époque de notre jeunesse. C’est aussi à Carmel que je fais la connaissance de Lincoln Steffens, philosophe, écrivain, journaliste ; - un moment mon élève - Steffens a une soixantaine d’années, né à San Francisco, peu avant le tremblement de terre de 1868, il a passé son enfance dans la Californie des pionniers. L’autobiographie qu’il écrit sera considérée aux États-Unis comme un des témoignages les plus importants de la fin du XIXème siècle et du premier quart du XXème. Au lendemain de la

avant d’être allé à New York en 1922

guerre mondiale de 1914-1918, il accompagna le Président Wilson sur le Bateau de la Paix, à destination de l’Europe. C’est un homme séduisant, d’une intelligence remarquable, plein d’humour. Nos conversations enchantent le jeune homme que je suis encore et j’apprends beaucoup de lui. Il me donne, sans le savoir, une leçon qui restera toujours dans mon esprit : son secrétaire lui remet, devant moi, un travail terminé. Steffens l’examine

- « Mon garçon, qu’avez-vous fait ? Ce n’est pas cela du tout ! »

- « Mais Monsieur Steffens, je vous assure que j’ai fait du mieux possible ! »

- « Votre mieux, votre possible, ce n’est pas assez. Il faut simplement faire « bien » le travail demandé. »

Séparé de sa femme, Steffens vit avec une jeune journaliste, Ella Winter dont il a un fils. Lorsqu’il envisage de divorcer, Weston, qui est un ami de Lincoln et d’Ella, note malicieusement dans son « Journal », le 12 juin 1929 :

«

Le village cancane beaucoup à propos du divorce de Lincoln Steffens ! ».

Je

ne reverrai qu’Ella, à Paris, après la mort de Lincoln.

A

Hollywood, où je donne deux concerts et une émission à la radio, je fais la connaissance de Charlie Chaplin. Celui-ci,

après beaucoup de difficultés liées à son divorce, a terminé « Le Cirque » et commence à tourner « Les lumières de la

ville ». En dehors des studios où il est tout entier pris par son travail, il mène une vie relativement

n’est pas engagé dans des histoires sentimentales compliquées. Il s’intéresse à la musique, en compose lui-même, mais

nous sommes obligés de constater que, dans ce domaine , nous n’avons pas du tout les mêmes goûts. Schoenberg, que Hans Eisler lui amènera un jour au studio, lui dira que s’il aime son film « Les temps modernes », il en trouve la musique bien mauvaise ! et Chaplin sera obligé d’être d’accord avec lui Pour avoir tant ri aux « Charlots », je suis surpris de trouver en face de moi, au lieu d’un homme drôle, gai, plein d’humour et d’entrain, un être taciturne, peu

loquace et au lieu d’un grand amuseur, un personnage triste. Les films qu’il tournera ne seront d’ailleurs jamais gais, fi- geant souvent en rictus douloureux, la grimace drôle du clown solitaire. Car la solitude est son lot, malgré la popularité,

la richesse, il se sent « toujours isolé et en proie à un accablant sentiment d’esseulement ».Une phrase de son livre

« Histoire de ma vie » traduit tragiquement cela : « J’avais l’impression que tout le monde me connaissait, mais je ne

connaissais personne ! » (1) . Le public de mes concerts est de plus en plus intéressé par la musique contemporaine et certains fidèles aimeraient mieux comprendre les œuvres nouvelles. Nous décidons ensemble, d’organiser une série de Cours, ou plus exactement de « Discussion Class » où chacun participe activement au débat. L’expérience réussit tellement qu’après Carmel, Monterey, Pacific Grove, au mois de mai, elle s’étendra, pendant une troisième tournée, à des Universités, avec un public de plus en plus nombreux. Au début de chaque séance, je joue une œuvre sans rien dévoiler, ni du compositeur,

lorsqu’il

ni

de l’œuvre elle-même. Puis celui qui a quelque chose à dire, une question à poser, le fait. Je rejoue l’œuvre si on veut

la

réentendre, pour mieux la pénétrer. Personne ne reste passif. La discussion est vivante, positive. Pourtant, il y a parmi

les auditeurs, beaucoup de néophytes, beaucoup de gens qui n’ont eu aucun contact avec la musique - fut-elle classique -. On découvre, eux et moi, qu’ils ont beaucoup plus à dire qu’ils ne le pensaient. Je les surprends, par exemple, jouant

une seconde fois, mais à l’envers, un fragment qu’ils ont déjà écouté et discuté une première fois pendant ces débats !

L’enthousiasme de certains se manifeste parfois de façon inattendue : ainsi, le propriétaire d’une usine de sardines de Cannery Row de Monterey, auditeur assidu, est tellement heureux de découvrir la musique et ses mystères, qu’il me fait

livrer plusieurs caisses de boîtes de sardines à l’huile et à la tomate

vais aborder la période de vacuité où je me livrerai à la seule composition : la question repas sera simplifiée, je me nourrirai de sardines et d’artichauts - que j’ai appris à connaître ! - et dont j’achèterai, le samedi, lorsqu’on les soldera, des cageots entiers pour quelques cents ! Comme la vie peut être simple quand on est libre, riche d’idées et modeste de goûts. Mille choses agréables m’arrivent : un ami qui possède - fait rarissime - un petit avion de tourisme, me propose un baptême de l’air. L’appareil est minuscule ; pilote devant ; passager derrière, attachés tous deux à leurs sièges, rabattent sur leurs têtes une coque protectrice. L’aventure est, pour moi, extraordinaire. Je ne suis pas très tranquille et, brusque- ment, mon pilote facétieux se livre à d’acrobatiques manœuvres grâce auxquelles, je vois avec stupeur la mer et les maisons au-dessus de moi, le ciel au-dessous ! Je n’ai pas le temps de clamer ma frayeur, le monde redevient normal, chaque chose à sa place, l’océan en bas, le soleil en haut, et le petit appareil sur une trajectoire sérieuse et rassurante. Mon ami me laisse alors le temps d’admirer un spectacle, si nouveau pour moi, d’un monde familier, vu du ciel. J’ai le grand désir - plus modeste que celui de piloter un avion - de conduire une voiture. Une amie, qui possède une auto décapotable, veut bien m’aider. Elle m’explique trois ou quatre détails concernant les changements de vitesse, les

freins, l’accélérateur, me fait asseoir au volant et choisit, pour mes essais, une petite route étroite et tortueuse au flanc de

la falaise, entre le sommet planté de cyprès splendides, torturés par le vent, enchevêtrés comme dans un cauchemar et

On ne s’ennuie pas

Cela tombe bien, je

les rochers, l’océan. C’est presque un chemin de montagne où des refuges, creusés dans le rocher, permettent à la voiture qui descend de laisser passer celle qui monte. Et c’est là que je me vois obligé de faire mes premières armes ; j’ai une telle peur, que mes réflexes fonctionnent comme il faut, ma passagère impassible à mon côté inconsciente ou confiante, je ne le saurai jamais. A cette école, j’apprends vite. Sur ma lancée, je passe l’examen pour obtenir mon

permis, à Salinas. Je sais par cœur les réponses concernant le moteur, le code, car mon anglais a encore des lacunes. On

se moque gentiment de moi, car je circule, un dictionnaire anglais-hongrois à la main, et faisant, lorsque je dois avoir à

le consulter, toujours le même geste un doigt levé « wait a minute ! » me donnant le temps de chercher dans les feuillets, le mot exact. Pour le permis, je suis donc incollable. Je suis reçu, il ne me reste qu’à remplir un questionnaire

d’identité. Là, commence le problème, il me faut traduire ma taille en inches, je dois préciser la couleur de mes yeux, j’échoppe au sujet du « sex ». Suis-je « male » ou « female », rien ne ressemble à cela en hongrois et je ne connais rien du français qui pourrait m’aider. Alors je pose carrément la question à l’Inspecteur :

- « Est-ce que je suis male ou female ? » Tête du Monsieur qui finira quand même par admettre que je suis, avant tout, étranger. Mon rêve s’est donc réalisé : j’ai mon permis de conduire. Il va me servir. Henry Cowell arrive, un jour d’été, à Carmel, pour un très court séjour, avec un étrange véhicule qui a été une Ford, sans changements de vitesse, auquel il reste

( 1) 1964. Éditions Robert Laffont. Collection « Vécu » : « Histoire de ma vie », Charles Chaplin

quatre roues, un moteur, un volant, un fantôme de carrosserie avec un plancher sans sièges. Nous y fixons deux caisses douillettement recouvertes de vieilles couvertures et nous partons pour une équipée inoubliable, de Carmel à Los Angeles, par la côte. Nous nous relayons pour conduire, la vitesse est infime ; la circulation inexistante ; la route est à nous ; nous avons le loisir de contempler l’océan, les rochers, les vagues d’un côté, la campagne de l’autre. C’est l’été, le soleil est là. Nous parlons sans arrêt, de tout, de musique, d’art plastique, de voyages, des gens que nous connaissons, de l’amitié, intarissables l’un et l’autre. Tous les sujets déclenchent chez Henry, un flot de paroles, mais aucun mot n’est vain. Il semble tout connaître dans bien des domaines. En musique, s’il a des idées très personnelles, il sait aussi se montrer d’un éclectisme rare et ne juge jamais mal un compositeur : sa tolérance me semble parfois excessive, mais lui, prétend que nous avons à laisser l’avenir juger. Quand nous abordons le sujet des arts plastiques, il est conscient d’être surtout intéressé par les « grands » que seul, il connaît. Je lui parle beaucoup de mes amis Béla Kadar, Hugo Scheiber, du « Sturm », du « Bauhaus ». Nous ne connaissons aucun moment d’ennui, pendant notre randonnée pittoresque. Le second soir, Henry me signale le domaine de Hearst, le roi de la presse. Des centaines de lumières scintillent sur la colline. Hearst possède là, à San Simeon, un domaine de 160 000 hectares, de la côte jusqu’à un plateau. A 150 mètres de haut et à 6 km de l’océan, est bâti un extravagant château fait de reconstitutions historiques et de morceaux de demeures authentiques, expédiés d’Europe. La façade évoque une cathédrale gothique et une architecture hispano- mauresque. Cinq villas plus ou moins méditerranéennes le flanquent, pour les invités. Le tout forme un ensemble du plus parfait mauvais goût ! Tranquillement, traversant sur notre engin, villages, ports, « missions », petites et grandes villes, nous parvenons à Los Angeles. Là, notre superbe coursier donne des signes d’épuisement, et se prépare à trépasser. Il est interdit d’abandonner une épave, même dans l’état de la nôtre. L’amende est très forte, lorsqu’on retrouve le propriétaire, grâce aux numéros d’identification. Or, ni l’un, ni l’autre, n’avons trop d’argent. Nous nous mettons donc au travail, dévissons tout ce qui peut indiquer l’origine de la voiture, et abandonnons lâchement le squelette dans une rue de la ville ! Après deux journées passées ensemble à Los Angeles où Henry doit régler des détails pour l’Association « Music Society of Californie » qu’il a créée, nous nous séparons, lui allant vers New York, moi regagnant Carmel, enchanté de mon voyage. Avant de quitter Los Angeles, j’assiste à un spectacle étonnant : dans une rue, une maison d’un étage avance lentement au milieu de la chaussée, tirée par un puissant tracteur. J’apprends que le propriétaire a vendu son terrain et a décidé de faire transporter sa maison sur un autre emplacement. Il paraît que cela se fait avec un système de rouleaux. Je reverrai effectivement ce spectacle, plus tard, dans la région parisienne, mais l’effet de surprise en sera moindre. Je suis très heureux d’avoir eu la chance de passer ces journées si enrichissantes avec Cowell, et nos rapports intellectuels et amicaux se sont renforcés. Et pourtant, une partie de son personnage reste et restera toujours mystérieux pour moi. J’ai l’occasion de traverser une fois, avec un ami, le village où Henry est né. Espérant le trouver, nous cherchons la petite maison où il vient parfois passer quelques jours. La maison est ouverte, mais vide, comme abandonnée, son aspect est désolant, les fenêtres n’ont plus de carreaux, les portes ne ferment pas. Tout est sordide. Il y a, par terre, dans le coin d’une pièce, une paillasse et des draps souillés. C’est inattendu et affreux. Je ne veux pas garder ce souvenir d’un spectacle si pénible tant j’ai d’affection pour l’homme - Janus, dont je ne connais qu’un visage - et d’admiration pour son intelligence et son talent. Passionnante Amérique où on peut rencontrer le meilleur et le pire, les plus charmants et les plus odieux personnages, l’amitié la plus chaleureuse et l’indifférence la plus cruelle, le désintéressement et la filouterie, le tact le plus exquis et la grossièreté la plus épaisse ; Amérique où tout est possible, où je connaîtrai toujours, heureusement, plus de bien que de mal, plus de bonheur que de drame, malgré quelques minimes mésaventures plus burlesques que tragiques. Ainsi, une première expérience avec une station de radio me laisse perplexe. Au programme de mon émission de la K.F.W.B. de Hollywood, j’ai inscrit parmi d’autres, une œuvre de Bach, une de Bartók. Le speaker annonce l’œuvre de Bach et enchaîne, avant qu’on me fasse signe de commencer « Jean-Sébastien Bach a eu pas mal d’ennuis de santé non seulement avec ses yeux - n’ayant pas les moyens de s’éclairer convenablement, il abîmait sa vue en composant à la faible lumière d’une bougie et parfois même de la lune - mais encore avec ses dents. Car évidemment, on ne connaissait pas à l’époque le dentifrice X. C’est dommage, car il aurait été soulagé comme le sont aujourd’hui ceux qui utilisent le dentifrice X. Vous allez entendre maintenant l’œuvre de J.S. Bach ! » Stupéfait, il me faut digérer très vite mon mécontentement et jouer ce Bach aux mauvaises dents ! Il me faut me convaincre que l’habitude est, ici, de mêler la publicité à la musique d’une manière ridicule. Mon engagement ne concerne que mon propre jeu, je n’ai pas a m’occuper du reste qui est affaire de commerce. Un autre épisode de ma vie américaine me scandalise encore. A la fin d’un de mes concerts, une élégante femme m’invite à venir le lendemain faire la connaissance de son mari. Villa luxueuse, tableaux signés de grands noms, salon de musique, domestiques nombreux. Le mari est sympathique, bon connaisseur en peinture et chef d’orchestre renommé. Je suis réinvité, on m’emmène dans la « résidence secondaire » au nord de San Francisco. On me propose de donner un concert pour des amis, au cours d’une soirée privée. J’accepte. La soirée se passe très bien : une soixantaine d’invités, robes élégantes, smokings, succès. Pendant la réception qui suit le concert, les conversations sont intéressantes et des contacts sont pris pour des projets dans quelques villes. Je suis heureux de ces nouvelles relations, riches certes mais amies de la musique et des arts. Tout est donc parfait, jusqu’au moment où je veux prendre congé. La maîtresse de maison qui, jusque là, dans nos rapports avait fait preuve d’un tact et d’un goût indéniables, me prie d’attendre quelques instants. - « Un moment, cher ami, j’ai quelque chose pour vous ». Elle frappe dans ses mains, un domestique chinois apparaît portant sur les bras un immense carton.

- « Voilà, mon cher, j’ai fait mettre ici les sandwiches et les gâteaux qui restent. Nous n’avons pas de chiens, vous

savez ! » Ahuri, je mets quelques secondes à enregistrer le propos et m’entends répondre, en repoussant « l’aumône » :

- « Malheureusement, moi non plus, Madame ! »

Et, pardessus sur le bras, je file vers la porte, sans saluer, car il est évident que je ne mettrai plus les pieds dans cette

maison. Souvent me reviendra en mémoire, cette phrase qui me fera alors rire :

- « We have no dogs, you know ! ».

Je vivrai encore, a New York, deux petites mésaventures. Blanche Walton, quand sa maison est pleine, loue, pour ses amis musiciens de passage, des studios dans un immeuble de la 59 ème rue, non loin de son appartement. J’en occupe un pendant quelque temps. A chaque étage, plusieurs douches et salles de bains sont à la disposition des locataires. Je passe là, très peu d’heures, la nuit, consacrant mes journées à mes amis, et je ne connais aucun locataire de l’immeuble. Pourtant, je suis brusquement accusé d’avoir violé une jeune danseuse qui habite - me dit-on - au même étage que moi,

et comme elle est enceinte, je suis susceptible d’être condamné à la prison ou au paiement d’une forte pension. Blanche Walton qui sait que cette sorte de chantage est assez fréquent dans ce pays où le puritanisme est utilisé par certains, met, sans tarder, l’affaire entre les mains d’un ami avocat. Il me sort rapidement de cette histoire qui, pour ahurissante qu’elle m’apparaisse, aurait pu mal finir pour moi. Encore dans ce studio, et pendant la même période, je vois arriver, tôt, un matin, un livreur porteur d’un énorme colis :

- « Voilà ce que Madame Walton a commandé et a fait livrer chez vous. Il s’agit d’un nombre important d’ampoules

électriques et la facture que je dois encaisser est de 140 dollars ». Je m’étonne bien un peu de cette livraison à cette adresse, mais je paye les 140 dollars, la facture paraissant en règle, et le soir, j’annonce à Blanche Walton l’arrivée de son colis et le paiement de la facture.

- « Quel colis ? Quelle facture ? »

- « Vos ampoules électriques, pour 140 dollars ! »

- « Mais je n’ai jamais commandé d’ampoules et surtout pour 140 dollars !. »

Le colis ouvert, nous ne trouvons qu’un nombre invraisemblable d’ampoules grillées inutilisables. Tout le monde se moque de moi, de ma naïveté, de ma candeur et on m’assure que j’ai beaucoup à apprendre pour devenir méfiant avant de mériter la nationalité américaine et de pouvoir vivre dans une ville comme New York ! Je ne songe pourtant pas à demander la nationalité américaine, mais je me sens à l’aise dans ce pays, d’autant plus que j’y ai rencontré celle qui va devenir - pour peu d’années - ma femme. Un des journaux de Carmel « Carmel Pine Cones » m’envoie, un matin, une journaliste pour une interview. Virginia Tooker a beaucoup de charme et manifeste son intérêt pour la musique et tous les arts. L’interview paraît et le journal me demande de la recevoir une seconde fois, pour qu’elle fasse mon portrait. Je suis surpris d’apprendre qu’elle dessine aussi. Elle fait quelques croquis. Mon intérêt - pas seulement professionnel - grandit pour elle. Je la revois. Le portrait sur lino qui parait dans le journal témoigne d’une certaine habileté ; nous nous rencontrons de plus en plus souvent et je m’attache à cette jeune fille qui a pourtant, de la vie, une toute autre conception que la mienne. Sans aucune ambition, malgré des dons divers, elle mène une existence sans but apparent, dans ce Carmel où tout semble facile. Virginia partage avec une amie, un grand bungalow et travaille épisodiquement pour le « Carmel Pine Cones » ; son amie, plus âgée qu’elle, Hazel Watrous, est une femme excentrique, fumant la pipe, s’habillant d’une manière masculine, sympa- thique et accueillante. Elle crée avec Dene Denny, la « Denny Watrous Gallery » où elles organisent des expositions, des causeries, des rencontres consacrées à l’art contemporain. Je suis de plus en plus souvent chez Hazel et Virginia, car la maison Baldwin, qui met, dans chaque ville, un piano à ma disposition, me livre, à Carmel, un piano à queue qui tiendrait mal dans mon petit bungalow. Hazel me propose de loger l’instrument dans une pièce de sa maison où je peux travailler quand je le veux. Cela me permet aussi de composer et j’entreprends une œuvre que j’appellerai TROIS ESQUISSES POUR CHOEURS D’HOMMES 11 dont je trace les deux premières, en mai et en juin, et écrirai la troisième, en 1930 en France, à Saint Rémy les Chevreuse où je séjournerai alors avec Virginia. Car nous décidons, pendant cet été 1929, de vivre ensemble. J’ai le grand projet d’emmener, après ma troisième tournée de 1930 aux États-Unis, Virginia en Europe et surtout au Bauhaus. Je pense qu’elle trouvera, là, le moyen d’étudier l’art contemporain et de développer ses dons en dessin, peut-être en photo et en sculpture. J’ai pour elle, l’ambition qu’elle n’a pas elle-même. Je l’oblige à travailler ; ses linogravures finissent par utiliser toutes les ressources des ombres, des noirs et des blancs. Je suis parfois tyrannique, combattant son indolence, son indifférence, car je l’aime, je veux qu’elle réussisse. Pour moi, il ne suffit pas d’avoir du talent, il faut savoir l’utiliser et le développer ; il faut faire de ses dons, un élan créateur. Mais Virginia n’est pas d’accord avec cela !

1930

Un fait me surprendra, plus tard, lorsque je me souviendrai des années 1929-1930, aux États-Unis :

Il ne me restera aucune image de la crise qui bouleverse, à cette période, le pays. Peut-être la vie en Californie, dans les milieux d’artistes, est-elle éloignée des problèmes financiers qui secouent l’Amérique. Je ne me contente pourtant pas de donner des concerts et des cours dans les villes et les Universités de la côte ouest, je pars vers l’est et circule dans différents États : les salles de concerts où je joue, dans les grandes cités, de février à mai 1930 : Denver, Kansas City, Winnetka, Pittsburg, puis New York sont pleines d’un public apparemment préoccupé de musique et d’art. C’est

1 1 M.S. inédit.

pourtant à ce moment, que le nombre de chômeurs s’élève à plus de 13 millions aux États-Unis ! Paradoxalement, ce sont les problèmes politiques de l’Europe qui me préoccupent, et je suis plus attentif aux nouvelles que nous recevons d’outre-Atlantique, et surtout d’Allemagne, qu’à ce qui se passe dans le pays où je vis. Je pressens de grands dangers. Il m’apparaît indispensable d’agir contre cela. Mais comment ? Je me rends compte que les seuls intéressés, ici, par le problème allemand, sont les rares communistes qu’il m’est donné de rencontrer. Je ne connais du communisme que des abstractions. J’ai lu Marx et Lénine, des ouvrages théoriques, mais en face du danger concret qui

croît, il faut une attitude concrète : les seuls disposés à lutter vraiment sont, pour le moment, ici, les communistes. Je recherche les contacts avec eux. Je retrouverai, dans mon agenda de 1930, le nom fréquemment répété d’une Miss Clark qu’on m’attribue, aux U.S.A., comme mentor. Je participe, à San Francisco, à deux soirées : l’une qui célèbre le douzième anniversaire de la Révolution russe, sous les auspices du « Parti communiste des États-Unis » et de la « Ligue des Jeunes Communistes », l’autre, patronnée par les « Amis de l’Union soviétique » qui souhaitent la bienvenue à des aviateurs soviétiques en visite aux U.S.A. C’est le début, timide encore, mais résolu, d’une activité qui, très vite, donnera une orientation nouvelle à ma vie. Pour le moment, je ne songe pas encore à sacrifier, comme je le ferai, plus tard, ma carrière d’interprète et de compositeur et je continue à œuvrer, avant tout, en faveur de la musique contemporaine. Depuis longtemps, j’ai le désir d’apporter la musique à l’intérieur d’une prison et de jouer devant des détenus. J’obtiens - après de nombreuses démarches - l’autorisation de le faire dans l’une des plus grandes prisons du pays, celle de Saint- Quentin, en Californie. J’attends cette après-midi avec beaucoup d’émotion, et suis, d’autre part, curieux de voir comment s’organisera pratiquement le concert. J’ai la surprise de me trouver en face de 850 à 900 détenus, installés sur des bancs, des chaises ou par terre, dans un immense hall. Le piano est à une extrémité de la salle surveillée par quelques gardiens à l’allure débonnaire. C’est bon enfant et surprenant. Je sais qu’il y a parmi le public, un prisonnier très connu, Thomas J. Mooney, détenu depuis longtemps déjà, pour lequel différents comités de soutien demandent une révision de procès, et la mise en liberté. Je sais aussi qu’il est très cultivé, grand amateur d’art et marié à un professeur de musique. Et il y a tous les autres, anonymes, coupables aux yeux de la loi, mais, à mes yeux, hantés de souvenirs et habités d’espoirs. Et je suis heureux de leur apporter, grâce à la musique, de brefs moments d’oubli. Après quelques mots de présentation prononcés par le Directeur de la prison, je joue le programme que j’ai choisi. Timides, au début, les applaudissements deviennent de plus en plus enthousiastes. Profonde émotion pour moi. Un des journalistes présents - la presse avait été mise au courant de cette expérience - écrit dans « The Francisco News » :

« Quand j’arrivai à Saint-Quentin, je trouvais, réunis, des journalistes que je connais, venus assister au concert

qu’Imre Weisshaus donnait aux prisonniers. Imre Weisshaus entra, son jeune visage rouge d’excitation. Il y avait longtemps qu’il espérait faire cela. Depuis plusieurs années qu’il entendait parler de Saint-Quentin, il pensait qu’un

jour, il jouerait là. Il était impatient, car il avait toujours pensé que la meilleure musique ne devait pas être réservée à une élite. Il sait qu’elle est universelle et qu’elle va droit au cœur de l’homme le plus simple. Maintenant, il allait pouvoir juger sa théorie. Il eut un public de plusieurs centaines d’hommes. Avec sensibilité, Weisshaus a choisi pour son programme les œuvres contemporaines les plus représentatives, françaises, italiennes et hongroises. Il a dû donner plusieurs bis. Il fut à la fin, entouré de prisonniers qui le remerciaient, quelques-uns les larmes aux yeux ». Je donne aussi des concerts dans des communautés comme il en existe beaucoup aux États-Unis, issues des branches du protestantisme. Milieux fort sympathiques de célibataires, de couples et d’enfants, calmes et gais, d’un niveau culturel souvent élevé, avides de connaître la musique contemporaine. Un plateau, à l’entrée de la salle où se donne le concert, recueille le don de chacun, et lorsque je pars, souvent tard, car la soirée se poursuit en conversations et en discussions intéressantes, on me remet la « recette » qui varie selon l’aisance de la communauté. Ce genre de contacts me plaît beaucoup, simples, directs, sans formalisme. J’aime aussi jouer pour les enfants. Je suis invité à Winnetka, à côté de Chicago, dans une école renommée pour ses méthodes d’avant-garde : « Skokie School ». Le directeur Carleton Washburn est bien connu pour ses conceptions pédagogiques et travaille avec divers établissements semblables d’Amérique du Nord et d’Europe. Je séjourne quelque temps dans l’école pour assister aux cours, observer des méthodes d’enseignement nouvelles pour moi et qui correspondent à mes propres idées. On organise un concert pour les élèves de neuf à treize ans et je propose, comme dans les autres écoles - celle de la communauté de « Homewood Terrace » de San Francisco et l’ « Anna Head School » de Berkeley - le Prélude du « Concerto en ré mineur » de Vivaldi, le « Chœur des Chérubins » de Bortniansky, trois extraits de « Pour enfants » et les « Danses paysannes hongroises » de Bartók, deux extraits de l’ « Opus 3 » de Kodaly, et une de mes œuvres. Le contact est établi très facilement avec les jeunes auditeurs et à « Skokie School » surtout, les méthodes pédagogiques de l’école leur permettent une grande réceptivité et surtout une remarquable spontanéité qui se manifeste dans les réflexions que nous leur demandons d’écrire à propos du concert. Les réactions sont franches, enthousiastes ou violentes, souvent intéressantes à lire. En général, les plus grands des élèves ont apprécié le concert :

« J’ai beaucoup aimé le concert, surtout à cause de votre virtuosité et du programme inhabituel : le contraste entre la musique ancienne et la musique contemporaine était intéressant ; j’ai trouvé que les dissonances dans quelques morceaux étaient drôles dans leur nouveauté »

« Votre œuvre a provoqué toutes sortes de pensées dans ma tête. C’était étrange. Elle m’a entraîné très loin, dans

l’espace, pour rien, avec rien et nulle part »

« Je pense que le concert était le plus intéressant de l’année. Je ne fais aucune différence entre les pièces pour enfants

et les autres »

« J’ai réellement aimé le concert. D’habitude, je n’aime pas la musique contemporaine, mais, aujourd’hui, pour je ne sais quelle raison, je l’ai vraiment goûtée » Mais les plus jeunes sont sévères :

« J’avais envie de dormir pendant que vous avez joué, c’était trop lent ! Ne revenez pas s’il vous plaît ! »

« Je n’ai pas aimé le programme d’aujourd’hui parce que la musique était trop difficile à comprendre »

« Je n’ai pas aimé cela du tout ! » Certains enfants sont violemment hostiles :

« Tout était lamentable et je ne reviendrai pas vous entendre »

« Je pense que c’était lamentable, seulement lamentable. S’il vous plaît, ne revenez pas ! J’aime encore mieux l’arithmétique que votre musique lamentable »

« Si vous revenez jouer ici, j’espère qu’il y aura de la dynamite dans le piano »

Les avis sont curieusement partagés à propos de la musique qu’ils nomment « lente » ou « vive » :

« C’était un très beau concert et j’ai beaucoup aimé votre musique parce qu’elle était lente et que j’aime beaucoup la

musique lente »

« Je n’ai pas aimé le programme parce que c’était trop lent. Je n’ai aimé que les morceaux rapides et vifs. Ce que vous appelez musique contemporaine me semble ancienne »

« Je pense que la musique que vous avez choisie était trop triste, sauf deux morceaux très bons. Si vous revenez, j’irai dans la salle de sciences ! ! »

« Si vous revenez, je souhaite que vous jouiez de la musique vive »

Parmi les centaines de pages de réflexions, l’une conclut doctement :

«

Plusieurs élèves disent qu’ils n’aiment pas cette musique, mais je pense qu’ils ne la comprennent pas ».

Je

joue encore pour des étudiants dans des collèges, des Clubs de Jeunes, des Écoles de Beaux Arts, des Universités,

dans des Temples, à San José, Denver, Kansas City, Columbia. A San Francisco, à l’Institut International, et à Berkeley, à l’Université de Californie, on me redemande des cours sur la musique contemporaine. Beaucoup de ces activités sont bénévoles car elles sont en marge de la tournée de concerts qui me promène d’Ouest en Est. Les contacts se multiplient et les succès augmentent. Et intervient toujours - comme publicité non prévue - le principe que j’avais inauguré au début de ma première tournée : je fais des conférences contre les conférences, et je refuse d’expliquer la musique, car je considère et je considérerai toujours que ce n’est pas par des paroles qu’on peut faire comprendre et aimer les arts plastiques, la poésie et la musique, mais en montrant des œuvres, en les faisant entendre. C’est ce que je continue à faire en jouant deux fois les mêmes œuvres au cours du même récital. Dans mes cours pour l’appréciation de la musique contemporaine, je reprends parfois une œuvre en la jouant à l’envers. Et la question vient alors « et un tableau non figuratif, peut-on le renverser et y percevoir les mêmes éléments, les mêmes rapports que le peintre avait dessein d’y mettre ? »

Oui, car c’est justement ce mot « rapports » qui a un sens. Ce sont les lignes, les taches, les couleurs, les formes qui font

le tableau, comme les timbres, les sons, les rythmes font l’œuvre musicale. Et aucune véritable modification, aucune

dégradation n’intervient quand on joue ces timbres, ces sons, ces rythmes à l’envers, en récurrence : la structure et

l’importance de la phrase musicale restent intactes. On discute beaucoup ce que je dis, j’en suis heureux, il me semble participer ainsi à une libération de l’art, en le sortant d’une servitude devenue convention plutôt que création. Comme Bartók, je joue avec les partitions devant moi. A l’inverse de lui, je me méfie de ma mémoire et cette présence, sur le piano, d’une musique que, d’ailleurs, je ne consulte presque jamais, me met à l’aise. Je connais parfaitement les œuvres que je joue si souvent, mais je me donne ce plaisir en me demandant pourquoi, dans ces publics si divers, personne ne me pose la question :

- « Pourquoi avez-vous besoin de la partition devant vous ? ». Il est probable que les auditeurs, attentifs à la musique, ne

se soucient pas de ce détail matériel.

Les journalistes, eux, sont différents. Ils s’attachent au plus petit fait, au plus anodin des propos et cela donne des articles parfois cocasses. Un photographe me prend, une fois, à mon insu, en train d’ouvrir une partition au bord d’un trottoir, en attendant de pouvoir traverser. Cela donne, en première page de « The Post Enquirer » de Oakland, une photo avec cette légende :

« Trafic tunes ! Imre Weisshaus compose en pleine circulation ! »

A Denver, je déclare, au début d’un récital, qu’un public de concert devrait être absorbé par la musique qu’il écoute au

point de ne pas s’apercevoir si l’interprète est en pyjama ou en habit. Cette déclaration recueille beaucoup d’applaudissements dans la salle, mais la presse en fait tout un article sous un titre prometteur :

« Un artiste en pyjama ne devrait pas créer un scandale, dit le pianiste Imre Weisshaus », précisant toutefois que le dit pianiste s’est quand même présenté en habit. La plupart des critiques sont pourtant plus sérieuses, souvent élogieuses pour l’interprète, autant que pour le compositeur :

« I. W. s’est affirmé comme un artiste d’une rare sensibilité, doué de moyens exceptionnels d’interprétation

modernisme, il exerce dans son art une sage économie, en exprimant les pensées musicales sans se servir des

embellissements troublants si souvent employés

sympathiques et une intelligence musicale d’un très haut degré. Les œuvres de sa compositions dépassent celles des

Apôtre du

Comme pianiste, il a une technique admirable, des mains souples,

« Ses propres compositions sont d’un intérêt singulier. L’œuvre la plus impressionnante de la soirée fut peut-être sa compositions intitulée : « Étude pour le piano ». Elle fut remarquable aussi bien par sa conception que par son exécution ». (San Francisco News. 6.12.1929)

« Quand la jeunesse et le génie vont de pair et que la meilleure science technique les accompagne, on peut attendre

de très grandes choses dans tous les domaines de l’art. I.W. est, en tant que compositeur et pianiste, doué de ces trois dons qui promettent de lui faire atteindre le plus haut point de la perfection et de la maîtrise dans le domaine de la musique nouvelle. Il joue sans le désir de mettre au premier plan son talent de pianiste, mais il n’a qu’un seul but : celui d’initier les autres à ce qui est nouveau dans la

musique ». (Hollywood News. 7.01.1930)

« Le dernier programme de I.W. a été un des plus passionnants de la saison, un de ceux qui incitent violemment à

penser. Il a de plus témoigné d’une technique remarquable du piano, d’une qualité de son d’une diversité particulière et d’une compréhension impressionnante du sens des œuvres modernes ». (Los Angeles Examiner. 18.01.1930)

« Sa position dans la musique moderne est celle d’un homme qui sent de son devoir de conquérir pour l’art qu’il

aime la compréhension et l’appréciation du public. Il est certainement un artiste dans la plus haute acception du mot ». (The Argonaut. 1.02.1930)

« I.W. a été salué ici, à l’occasion de son récital, avec enthousiasme. C’est un artiste d’une rare vitalité et il a présenté la musique de façon que même ceux qui d’habitude ne sont pas en état de comprendre les créations des modernes, en

eurent un plaisir immense

« Weisshaus est un musicien plein de force, qui ne connaît pas de difficultés techniques conscience des buts qu’il cherche à atteindre confère une grande noblesse à ses exécutions

Times. Missouri. 4.03.1930)

« Comme exécutant, I. W. est incomparablement grand. Sa force est gigantesque et sa maîtrise magnifique

». (Denver News Colorado. 13.01.1930)

L’évidente et grave ». (Kansas City Star

Il est

extrêmement impressionnant de voir avec quelle sincérité passionnée il se dédie à l’interprétation de la musique

Les modernes ne peuvent trouver de meilleur

représentant que lui, car il a vaincu toutes les terribles difficultés, dont les compositeurs parsèment la voie de leurs interprètes ». (Saint-Paul Pionner Press. Minnesota. 6.05.1930) Les journaux reproduisent souvent la photo qu’André Kertesz avait faite, de mes mains avec mes lunettes, à Paris, en 1928. Mais j’avais suggéré à Virginia de faire plusieurs portraits de moi, en linogravure. Ces linos figurent aussi sur les programmes et les journaux californiens. Ils se répandent dans la presse des États de l’Est. Je voudrais tant que ce succès l’incitât à travailler davantage, toujours davantage. Mais je parviens difficilement à secouer une apathie, que la vie facile, en Californie, conforte si bien. J’ai l’occasion de donner, au début de l’année 1930, plusieurs concerts de musique de chambre avec l’excellent Quatuor à cordes Abas. A Denver, je joue avec le « Denver String Quartet » : Nous donnons en particulier le Quintette d’Ernest Bloch qui vit à San Francisco où il est professeur de composition musicale. Je vais souvent lui rendre visite ; d’origine suisse, il parle aussi bien le français - que je ne comprends pas du tout - que l’anglais et l’allemand que nous utilisons pour nos conversations. Pendant cette troisième tournée de concerts, j’ajoute des œuvres nouvelles, à mes programmes ; je continue à faire entendre Bartók et Kodaly, mes camarades de l’Académie Franz Liszt : Kadosa et Szelényi, mais encore Arnold Schoenberg, Carlos Chavez, Manuel de Falla, Anton Webern, Paul Hindemith, Darius Milhaud et aussi Henry Cowell et Dane Rudhyar. En avril, je passe quelque temps à New York, où je participe avec Aaron Copland, Jacques Jolas, Ethel Codd Luening et le « New World String Quartet » à un concert dans la série très renommée des « Copland-Sessions » qui est en 1930, à New York, ce que sera longtemps plus tard, à Paris, le « Domaine Musical ». En avril encore, la « Pan American Association of Composers » dont le Président est Varèse, réunit pour un concert, la jeune génération de compositeurs :

nouvelle. Ce rêveur ardent et fervent ne peut être taxé de charlatanisme

Vivian Fine, la benjamine avec son « Solo pour hautbois », Ruth Crawford avec « Rat Riddles » pour voix, hautbois, piano et percussion, mais aussi un aîné Charles Ives, avec une œuvre pour trompette et piano. Henry Cowell et Dane Rudhyar figurent aussi dans le programme. Je joue la « Deuxième Sonate pour piano », de George Antheil qui m’a tant ébloui, à Budapest et avec Jérôme Goldstein, une « Sonatine » pour violon et piano de Carlos Chavez ; Radiana Pazmor, une excellente contralto, chante mes « Six pièces pour voix seule » et « Two Afro Cuban Songs » de Alejandro Carcia Caturla. Ces heures new yorkaises sont riches de musique et d’amitié. Les rencontres sont inoubliables avec ces êtres que j’aime et j’admire : Blanche Walton, les musiciens qui l’entourent ; Henry Cowell, bien sûr, Dane Rudhyar, Ruth Crawford, Lan Adomian, Charles Seeger, Vivian Fine. Il y a, là aussi, un ingénieur physicien russe, Alexandre Theremin qui a construit, à la demande de Varèse, et au même moment où Trantwein inventait son « Trantonium » en Allemagne, des instruments électroniques qui précéderont les ondes Martenot. Un aîné parmi nous, Charles Ives - il est né en 1874, dans le Connecticut - Elève de Horatio Parker, à l’Université Yale où il entre en 1894. Il en sort pour fonder à New York une importante compagnie d’assurance, tout en continuant à composer jusqu’en 1918, où, le cœur malade, il cesse cette activité. Au milieu de notre bohème, son conformisme vestimentaire et sa fortune le rendent singulier à nos yeux, surtout parce qu’ils s’accordent mal avec l’extrême fantaisie de ses œuvres étonnantes. C’est Eugène Goossens, qui, dirigeant deux mouvements de sa « Quatrième Symphonie » - en 1927 - fait découvrir à un public réticent, cette extraordinaire musique. Nous, les jeunes compositeurs, savons que Ives, révolutionnaire, est précurseur. Tout est déjà là, avec des décennies d’avance, sur ce qui va être écrit plus tard, car

tout va être repris de lui. Pour le moment, Ives est rattaché au groupe de l’avant-garde américaine avec Henry Cowell, Carl Ruggles, Wallingford, Riegger, Otto Luening. Il faudra attendre des années pour qu’on redécouvre Charles Ives qui

mourra en 1954, comme on redécouvrira Henry Cowell et l’école américaine qui feront les belles heures de maintes émissions radiophoniques, en Europe dans les années 80. C’est encore pendant ces journées et ces soirées new yorkaises qui se prolongent souvent fort tard dans la nuit, autour de Carlos Chavez, Roger Sessions ou Aaron Copland, que je rencontre Roy Harris, Roger Baldwin - l’avocat défenseur des Noirs - Artie Mason Carter, Nicolas Clonimsky, Wallingford Riegger, Carlos Salzedo, Marta Graham. Il en a, de ces amis d’Amérique, que je ne reverrai jamais, car le destin m’éloignera pour longtemps du pays qui m’est

si accueillant.

Mais je retrouverai certains d’entre eux dans différentes circonstances. Ruth Crawford séjournera à Berlin alors que je

vivrai moi-même en Allemagne entre 1930 et 1933. Nous nous rencontrerons dans des moments où l’angoisse nous habitera : l’avenir s’annonçant tragique avec la folie d’Hitler, Ruth rejoindra les États-Unis, épousera notre ami

commun Charles Seeger, chargé du Département de folklore musical de la Library of Congress, à Washington, travaillera avec lui plus spécialement le problème du folklore enfantin, publiera plusieurs livres sur ce sujet, dédiés à leurs quatre enfants : Michael, Peggy, Barbara, Pénélope. Longtemps après la guerre, en 1949, je retrouverai le contact avec eux, et c’est une lettre de Charles qui m’apprendra la mort de Ruth, en 1953. Peter Seeger, le fils de Charles, viendra à Paris, en 1966, chanter à l’Olympia ses chants de paix et nous passerons de belles heures à parler de l’avenir,

et à évoquer un passé qui ne s’arrêtera jamais de resurgir

. puisque, en 1984 encore, une étudiante d’une Université

américaine, préparant un livre sur Ruth Crawford, m’écrira pour me demander des témoignages sur l’amie que j’avais connue aux U.S.A., et retrouvée à Berlin. Jamais le temps ne s’arrête car toujours quelqu’un est encore là pour porter témoignage et la chaîne d’amitié est une chaîne sans fin. Complètement absorbé par ma vie en Allemagne, puis en France, pendant la période qui suivra les rencontres du début

des années trente, je serai un piètre correspondant. J’échangerai encore des vœux de Nouvel an avec Henry Cowell en 1936 - et ce n’est que longtemps après la guerre, en 1949, quand Henry, grâce à Virgil Thomson, aura retrouvé ma trace - sous la nouvelle identité qui sera officiellement la mienne, que les liens reprendront entre nous, jusqu’à sa maladie, en 1965. Sydney, sa femme, m’écrira alors à sa place, puis m’annoncera sa mort, en juin de l’année suivante et ajoutera :

« Le compositeur Vivian Fine, une protégée d’Henry et son mari, le sculpteur Ben Karp, sont à Paris en ce moment et je leur ai donné votre adresse. Vivian a été la dernière personne qu’Henry a reconnue, à part moi, la nuit de sa mort, il

a paru heureux de la voir

Vivian Fine téléphonera effectivement en 1966 à la maison. Nous nous reverrons avec infiniment de plaisir et nous

ferons connaissance, elle, de ma seconde femme Edmée, moi de son mari, Ben. Ils habiteront chez nous lorsqu’ils reviendront encore à Paris, et nous, chez eux, dans le Vermont, lorsqu’en 1979, je donnerai une conférence, à Benington

cela ne

College où elle enseignera alors. La petite Vivian sera devenue grand-mère, comme je serai devenu grand-père

nous empêchera pas d’évoquer nos souvenirs de jeunesse et j’apprendrai, que toute jeune fille, timide, elle était très

impressionnée alors par mon âge et mes succès pendant cette année 1930. C’est en 1967 qu’une lettre, en anglais, me parviendra de Mexico, signée Lan Adomian :

Mais le nom de l’auteur Paul

« Récemment, un collègue à moi a programmé vos « Deux récitatifs » pour violon solo

Arma ne dit rien à ma mémoire. Etes-vous celui à qui j’ai été présenté par Henry Cowell, à New York, en 1930 ? Si oui,

»

j’aimerais beaucoup correspondre avec vous. Je suis certain - vous êtes cette personne, je suis sûr que vous l’êtes - que nous aurons beaucoup de choses à nous raconter ».

A partir de ce moment, nous nous écrirons souvent, et ma femme et moi, nous séjournerons à Mexico, en 1970, chez

Lan et sa femme Maria-Teresa, espagnole, docteur en chimie et graveur, torturée et emprisonnée dans son pays natal par

la police de Franco pendant la guerre d’Espagne. Lan mourra en 1979, après avoir écrit de nombreuses œuvres.

« L’Universidad National Autónoma de Mexico » publiera, en 1980 et 1981, deux volumes sur la vie et l’œuvre de Lan Adomian. (1) C’est en 1980 ! que je recevrai de Palo Alto, en Californie, cinquante ans après nos rencontres américaines, une lettre en

français, d’une belle écriture assurée, signée Dane Rudhyar compositeur, auteur de nombreux ouvrages de philosophie :

« Cher ami de jadis,

Mais oui, je suis encore vivant, quoique 85 ans et demi et jusque très récemment très actif comme les papiers ci-inclus vous le feront voir. J’avais appris jadis, par Henry Cowell, décédé depuis plusieurs années, votre nom nouveau et j’avais su que vous aviez encore joué quelques pièces de moi - maintenant parties des « Quatre Pentagrammes » (jadis « Moments »)-. Récemment, j’ai eu de vos nouvelles très brèves par Charles Amerkhanian de la Radio K.P.F.A. Berkeley et de vos amis les Milpitas qui m’ont donné votre adresse. J’ai eu grand plaisir à entendre votre musique par

K.P.F.A. Les « Chants du Silence » m’ont fait une grande impression

Extraordinaire Dane. Par la magie du souvenir, me voilà, en 1980, revenu en 1930, une fois encore. Né en France - il s’appelait Daniel Chennevière - Dane avait quitté, très jeune, son pays et s’était installé définitivement aux États-Unis, sans jamais revoir sa terre natale. Remarquable musicien, compositeur de grand talent, philosophe de premier plan, adepte de la pensée orientale, c’est un esprit ouvert très largement sur tout ce qui se passe dans le domaine musical et un partisan exceptionnel et curieux de ce qui est courant anticonformiste dans la création artistique. Dans ses pensées, comme dans ses écrits, il se montre intraitable dans la désapprobation, et généreux dans les louanges. Nous faisons

».

( 1) La Volundad de crear. Lan Adomian. Tomo I 1980. Tomo II 1981. Textes de « Humanidades ». Difusion Cultural. U.N.A.M. Mexico

connaissance à New York, grâce à Henry Cowell et je suis séduit par cet aîné beau, plein de charme, d’élégance phy- sique et spirituelle. Il assiste à mon premier récital à New York et suit attentivement, dès lors, ma double carrière de pianiste et de compositeur, saisissant chaque occasion pour écrire articles et études sur mes activités ; ainsi, dans

« Russky Golos » :

« Les puissantes sonorités dynamiques, que personne ne peut, comme lui, tirer du piano, ont retenti de nouveau à New

York. Weisshaus est un pianiste étonnant. Il est, parmi tous les artistes du piano que je connais, le meilleur, par la

science qu’il a des possibilités de cet instrument. Sa musique se dirige immanquablement vers son but - oui - comme une locomotive, comme une dynamo. Et c’est ainsi qu’elle est réellement un produit de l’époque moderne, qui est plus précisément l’ère de la force et des constructeurs forts. Elle est claire et essentielle, elle se meut comme par une nécessité inéluctable et vibre cependant d’une humanité intense. Sa force émotionnelle est pénétrante, parce qu’elle est dépouillée de tout adoucissement. On peut attendre beaucoup de Weisshaus. Et cependant, bien que jeune encore, il est déjà une des figures les plus marquantes du monde musical ». Nos conversations sont passionnantes et je suis touché par l’importance que cet aîné m’attribue dans la vie musicale du moment ; son estime, sa fidélité, sa prise de position claire et sans équivoque, le placent au tout premier rang de ceux qui me permettent d’avancer, en me persuadant que je suis sur le bon chemin. Le caractère fascinant de nos échanges de vue, l’estime réciproque qui anime nos dialogues font de nos entretiens, des moments privilégiés, au cours de la fin de ces années vingt. Un sujet me passionne et me préoccupe alors. Notre gamme chromatique bien tempérée commence à me lasser, surtout par son champ restreint venant de ce retour artificiellement imposé de l’octave dans la tessiture qui peut être à la disposition de l’oreille humaine - environ sept octaves -. Cette uniformité imposée m’irrite prodigieusement et me fait chercher une issue. Je travaille à cela laborieusement. Je passe d’abord en revue la plupart des gammes connues des musiques populaires extra-européennes. Je reviens aussi vers Pythagore et tourne et retourne l’éventualité d’un système autour de son comma, comme point de départ et d’aboutissement. Je revois toutes les recherches et les tentatives effectuées déjà, mais rien ne me satisfait. Cela redouble ma volonté et mon effort pour ne pas seulement « chercher », mais plutôt « trouver ». Je finis par confier mon problème à Rudhyar, sachant que je peux compter sur sa discrétion. Et je ne suis pas déçu ; il m’écoute attentivement et partage avec enthousiasme - et même émerveillement - mon idée. A la suite de mes propos et de l’orientation que prennent mes réflexions, nous parvenons à mettre sur papier une base concrète de ce qui peut vraisemblablement devenir réalisable sur le plan pratique. En août 1929, Dane résume l’essentiel de nos études, en inventant même un mot « Imric » - partant de mon prénom Imre. C’est l’aboutissement de pages et de pages de calculs :

« Quelques caractéristiques du matériel musical de base de Weisshaus » :

« L’intervalle de base de 16/15 correspond à 112 cts ; (« Imric »)

hauteur d’un demi-ton : 100 cts 75 unités représentent 7 octaves 112 x 75 = 1200 x 7 = 8400 le nombre 75 est normalement divisible en 15 x 5 5 unités donnent 560 cts. L’intervalle 11/8 c’est la quarte naturelle augmentée - égale à 551 cts. Les 7 octaves se divisent elles-mêmes, ainsi normalement en un système de 15 quartes augmentées (légèrement plus grandes que communément). L’unité 16/15 est exactement ½ comma plus grande que le demi-ton tempéré. L’octave habituelle contient approximativement 11 unités de ce type, la quinte environ 6.

Le comma pythagoricien = 24 cys Il est l’excédent de 12 quintes au-delà de 7 octaves ». Ce système de base idéal ne verra jamais le jour car je quitterai bientôt le pays de mes recherches pour regagner une Europe gouvernée par des faibles et par des fous où mes préoccupations prendront un autre tour. Peu de temps avant mon départ, Dane me dédicace ses « Moments » composés à Hollywood en 1924,1925 - évoqués dans sa lettre de 1980 :

« For my friend Imre Weisshaus, in recognition of the vibrant and strong inner life that pulsates through him and his

works ». New York - Pâques 1930. Dane, après avoir été souvent joué dans mes programmes américains, figurera, avec mes amis compositeurs des U.S.A. dans les concerts que je pourrai encore donner outre Atlantique. Ce que je n’ai pas l’occasion d’expliquer à Dane au moment de mon départ, c’est pourquoi, après les heures si chaleureuses de nos rencontres, je peux sembler infidèle à lui, à Henry Cowell, à Blanche Walton, à tant d’amis sincères qui m’ont aidé, estimé, ont cru en moi, à mon art, à mon avenir de musicien ; infidèle à l’Amérique qui m’a comblé avec générosité et compréhension. Aucune infidélité de ma part, mais, en 1930, se précise en moi, l’impérieuse nécessité de songer moins à mon propre avenir qu’à celui des hommes menacés, en Europe, par le totalitarisme. Il devient, à ce moment, essentiel pour moi, d’entrer dans la lutte que d’autres hommes mènent contre l’intolérable. Il devient impérieux pour moi d’abandonner le rôle privilégié que je joue, seul sur une scène, pour rentrer dans le rang et combattre la menace qui guette le monde dont je fais partie. C’est pourquoi, paraissant oublier amis et pays accueillant

je décide de rejoindre l’Europe et ses problèmes, ceux de l’Allemagne pour le moment. Surgiront bientôt ceux de l’Espagne, ceux de la France, enfin. Et je ne tenterai même pas, au moment le plus crucial de 1939, de traverser

l’Atlantique et de trouver refuge et sans doute nouveaux succès dans la généreuse Amérique. Ma foi, en quelque chose de plus humain, de plus juste, m’oblige à être fidèle à moi-même, à mon idéalisme, malgré les désillusions, les déceptions qui, certes, ne manquent jamais dans ce cas. C’est seulement cinquante ans plus tard, en répondant à sa lettre que j’expliquerai tout cela, à Dane, en concluant : « Et il n’y a rien à regretter ! ». Mais, en 1930, je ne peux savoir si j’aurai ou non des regrets. Je suis encore à New York que je quitte en mai pour donner plusieurs concerts dans les États du centre, cette fois dans des villes si éloignées les unes des autres que je passe la plupart des nuits dans les autocars, heureusement confortables. Ils me conduisent du Minnesota au Kansas, du Missouri au Tennessee. Je suis jeune et solide pour supporter la fatigue de ces déplacements qui s’ajoute à la tension de chaque récital. Je repasse par New York pour y retrouver Virginia qui m’accompagne en Europe. Nos dernières journées sont prises par les formalités de départ, mais nous passons une nuit à Harlem où j’ai déjà vécu des heures extraordinaires et où Virginia est enthousiasmée par la musique qu’elle y entend. Et ce sont les adieux aux amis. Comment pourrais-je savoir que je ne reverrai New York que dans quarante années, en 1970 !

EUROPE

1930

: Paris Budapest - Mariage - Composition

1931-1933

: Allemagne Le militant : Berlin, Leipzig Travail avec Brecht, Eisler Le musicien : Dessau, le Bauhaus Le compositeur : Premiers chants de lutte Divorce

1933

: Arrestation Fuite vers la France

1930

Nous embarquons sur le « République », un transatlantique de moyen tonnage, pour arriver des jours plus tard à Cherbourg et gagner, après un séjour à Paris, Budapest. J’ai écrit à ma mère que j’arriverais avec mon amie et j’ai reçu une courte lettre indignée où elle me dit refuser de recevoir chez elle, dans sa maison, ma « maîtresse ». Si cela ne m’a pas surpris, venant de notre vieux pays d’Europe Centrale, j’ai, en revanche, été ahuri, lorsque, demandant à Virginia,

en Californie, d’être présenté à sa mère, j’ai appris que celle-ci affirmait que « jamais un étranger ne franchirait le seuil de sa maison » ! !. Deux continents, deux civilisations ; deux mères, et cette même mentalité incompréhensible pour moi. Qu’il soit dit, en passant, que ma mère, revenue sur sa décision, après son grand sursaut de moralité, accueillera fort gentiment Virginia ! Nous séjournons quelque temps à Paris, où Virginia fait la connaissance de mes amis André Kertesz, Etienne et Lajos Boethy. Nous voyons à différentes reprises Varèse, revenu, depuis 1928, à Paris, où il restera pendant cinq ans ; il travaille à son œuvre « Ionisation » pour orchestre de percussions et deux sirènes, qui sera créée à New York, au Carnegie Hall, en 1931. On a donné, à Paris, ses « Intégrales » et ses « Amériques » si discutées qu’elles ont provoqué des bagarres dans les salles dont Tristan Tzara sortit, une fois, blessé ! En mars, Varèse lui-même a dirigé « Octandre » et « Offrandes » qui ont été plus appréciées. Pourtant, André Jolivet qui est son élève, dira, dans une interview : « J’ai vu mettre noir sur blanc la trace de la transposition graphique ( de Ionisation) d’une sensibilité et d’un cœur qui battaient probablement trop vite à cette époque là, pour la plupart de nos contemporains. C’est ce qui fait, qu’en 1933,

Varèse est reparti pour les États-Unis, absolument écœuré de l’incompréhension du milieu musical

»

? (1)

Je vois aussi souvent Man Ray, rue Campagne Première et Moholy Nagy, que je retrouverai bientôt en Allemagne. Virginia est un peu déroutée par cette vie de Paris. Elle écrit pour « The Carmelite », un des journaux de Carmel, un article où elle décrit nos rencontres :

«

Boethy a une sorte de hutte-studio où une horde d’amis vient la nuit parler et boire un infâme café noir. Je

comprends maintenant ce que Imre voulait dire quand il parlait avec sévérité de la vie à Paris. Elle est vraiment très spéciale. Personne ne semble jamais décidé à rentrer à la maison. Tout le monde préfère s’asseoir dehors pour boire et

les heures où les cafés travaillent le plus vont de midi à trois heures du matin. C’est une occupation amusante, mais un travail dément pour moi, qui ne suis pas capable de dire un mot, d’observer ces groupes de gens parlant avec excitation, sans comprendre ce qu’ils se disent. Imre traduit tout le temps, naturellement, mais ce n’est pas la même

chose que de prendre part soi-même à une discussion

Il est vrai que j’ai grand plaisir à revoir mes amis, mais je suis épuisé par les dernières semaines passées aux États-Unis et nous décidons de prendre un peu de repos avant notre départ pour Budapest. Nous cherchons la tranquillité dans la

Vallée de Chevreuse, d’abord à Bures, puis à Saint-Rémy, où nous louons une chambre pour une dizaine de jours. C’est vraiment la campagne et c’est dans le silence de la nuit que j’entends, pour la première fois, cette étonnante partition

».

( dans émission radiophonique de Claude Samuel, en hommage à Varèse, dans la série « Le magazine de la musique » France Culture, O.R.T.F. 20h le 9/11/1965 . Cité dans « Varèse », Odile Vivier, Éditions du Seuil, Collection Solfège 1973 p.89

qu’interprètent les crapauds : chacun d’entre eux a une hauteur de son et un rythme personnels, chacun aussi observe un temps de silence régulier. Et ces différentes hauteurs de sons superposés longs ou courts, ces fragments de rythmes différents, ces silences « ordonnés », cette multitude de sons, de rythmes et de silences, créent une symphonie extrêmement riche et si éloignée du conventionnel de l’écriture musicale, qu’il est impossible de noter cette diversité, cette foule d’éléments. Je passe des heures, subjugué par cette musique dont je parlerai souvent dans des textes et que je tenterai d’appliquer dans certaines de mes œuvres. C’est à Saint-Rémy que je termine les « Trois esquisses pour chœurs d’hommes » commencées à Carmel. Virginia dessine beaucoup. L’exemple des artistes qu’elle a rencontrés à Paris lui donne l’élan qu’elle n’avait jamais connu dans la vie facile de Californie. Après ce repos bénéfique dans la Vallée de Chevreuse, nous passons encore quelques jours à Paris, puis nous partons pour Budapest.

La famille nous réserve un excellent accueil malgré l’indignation écrite de ma mère ! Ma première visite est pour Bartók ; nous sommes heureux de nous revoir, lui autant que moi. Il veut tout savoir de la vie que j’ai menée aux États-Unis, des concerts, des œuvres jouées, des cours, de mes propres travaux. Je le félicite pour la décoration « Korvin » qu’il a reçue, décernée à une soixantaine de personnalités, dont seulement deux musiciens :

Kodaly et lui. Il me regarde avec un peu d’étonnement, un sourire malicieux sur les lèvres.

- « Ah ! vous le savez aussi ? »

Il me conte alors divers détails au sujet de cette distinction. Il est précisé que la décoration est seulement « prêtée », et reste la propriété de l’état qui récupère « l’objet » à la mort du bénéficiaire. Et cet « objet » de grande valeur, c’est, dans un écrin, de gros maillons de chaîne, en or pur. Sa voix et son visage deviennent de plus on plus malicieux :

- « Imaginez qu’un jour, pendant mon absence, on cambriole ma maison et que « l’objet » disparaisse, je dois alors le rembourser ! Cela non ; alors j’ai préféré rendre la décoration ! »

- « Kodaly aussi ? »

- « Non »

- « Pourquoi non ? »

- « Allez donc lui poser la question

Là, je perçois, pour la première fois, une fissure dans l’amitié des deux hommes - qui me sera confirmée plus tard. Je sais combien Bartók est hostile au régime de Horthy, et je sais aussi que Kodaly, qui a pourtant une épouse juive, manifeste de plus en plus d’opportunisme à l’égard de ce même régime. Bartók avait été invité à donner trois concerts en Union Soviétique et en était revenu peu satisfait.

Il me parait sensible à des détails qui me semblent peu importants : ainsi, la publication de mélodies populaires russes sur un papier grisâtre avec une impression de mauvaise qualité :

- « C’est mauvais, me dit-il, très mauvais ! »

- « Mais faut-il s’attacher au support si le contenu est bon ! »

- « Oui, car ces mélodies méritent un bon papier, une impression soignée. »

Son amour et son respect de la chanson populaire le rendent, à juste titre, je le comprendrai mieux, plus tard moi-même,

fort exigeant. Je revois aussi de nombreuses fois, chez eux et chez moi, Antal Molnár et sa femme. Antal Molnár a bien compris le but

que je poursuivais avec mes tournées de concerts aux États-Unis. Il écrira dans ses mémoires, à propos de ces concerts :

«

»

Il a parcouru avec son art pianistique, les États-Unis, mais absolument pas avec le but de se procurer une gloire

personnelle, mais au contraire, pour propager la musique moderne, et avant tout celle de son maître, Béla Bartók

Ces contacts sont très importants pour moi, car ils modifient si radicalement les rapports traditionnels de maître à disciple, qu’ils consolident l’amitié profonde qui existe déjà entre nous. J’emmène Virginia chez mon ami Kadar. Je suis heureux de le trouver inchangé, travailleur, toujours enthousiaste. Il a beaucoup d’œuvres nouvelles à me montrer. Sa femme et ses quatre enfants m’accueillent avec la même affection. Nous passons là encore de bien beaux moments, ébloui que je suis par l’intelligence, l’éclectisme, et l’élan du peintre. Et je retrouve tous mes amis des années d’adolescence : Istvan Szelényi, le plus brillant de notre petit groupe de l’Académie dont je me plais à jouer les œuvres dans lesquelles je perçois, pourtant, comme chez lui, une impondérable tristesse - témoignage sans doute, d’un manque de volonté ! pour « foncer » ; Gyórgy Kósa, le remarquable pianiste qui fut élève de Bartók, dix ans avant moi ;Gyórgy Kovács le bon camarade ; Frank Dóbó qui fut un temps mon élève et qui, lui non plus, ne supportera pas l’atmosphère pesante de la Hongrie, vivra à Paris quelque temps avant de s’installer définitivement à New York. Mon ancien Directeur de l’école juive et ses fils , mes camarades d’enfance me reçoivent

avec leur gentillesse habituelle. C’est notre dernier revoir : les « Croix fléchées » les déporteront et ils ne reviendront

Prestige de l’Amérique, peut-

jamais. Pour la première fois, je suis invité chez les Kodaly, et j’en demeure très surpris

être ! C’est avec beaucoup de joie que je revois ma grand-mère, paysanne de 90 ans, toujours aussi jolie, gentille et accueillante. Les contacts avec mes sœurs et mon frère, tous mariés maintenant, restent empreints d’une sorte de réserve : les aînées toujours autoritaires et Jenó, dont la personnalité si éloignée de la mienne, empêche un rapport plus affectueux.

»

Cette existence faite surtout de retrouvailles, n’est pas très propice au travail, d’autant plus qu’elle est encombrée de dé- marches administratives pour notre mariage qui a lieu le 14 août 1930, et de recherches pour un appartement, à Buda, sur la colline. Je compose pourtant une PIÈCE BRÈVE POUR PIANO 12 que je dédie à Blanche Walton. Aussitôt après notre mariage, je pars pour l’Autriche. J’avais fait, aux États-Unis, la connaissance de Artie Mason Carter, une de ces femmes américaines qui savent utiliser leur richesse et leur intelligence en faveur de l’art. Elle a une activité considérable dans le domaine de la musique contemporaine et a créé le « Hollywood Bowl », en Californie,

sorte d’amphithéâtre naturel aménagé pour plusieurs milliers d’auditeurs. Les concerts symphoniques qu’on y donne sont conduits par les chefs les plus prestigieux. Elle avait fait venir Bartók aux États-Unis et s’était intéressé aussi à moi en me faisant inviter au « Conservatoire d’été austro-américain » de Mondsee, en Autriche, par la Directrice, Mrs Katherine Buford Peeples. En août, j’y ai donc plusieurs élèves et je donne un récital avec des œuvres de Bartók, Kodaly, Rudhyar, Szélenyi, Kadosa, Antheil, Cowell. Je suis le premier interprète, en dehors de Cowell lui-même, qui joue « The banshee », qui deviendra célèbre, utilisant les seules cordes du piano. Comme toujours, je donne deux fois les mêmes titres, le public, très averti - Mondsee est près de Salzbourg à la vie musicale intense - est fort intéressé et je passe là une période agréable et reposante, après la hâte de la tournée américaine, l’agitation de Paris et l’émotion des retrouvailles de Budapest. Je compose, dans le calme, une SONATINE POUR FLÛTE SEULE 13 qui comporte, sans doute pour la première fois dans l’histoire de la musique, dans sa partie centrale, une fugue à deux voix pour un seul instrument à vent. Lorsqu’elle sera éditée en France, je la dédierai à Jean-Pierre Rampal qui l’enregistrera sur disque aux U.S.A. Bartók, invité lui aussi à Mondsee, en 1931, m’écrira à Dessau :

«

La situation au Conservatoire d’été austro-américain de Mondsee est assez étrange. Le nombre minimum d’élèves

pour mon cours était fixé à huit. Mais il n’y en avait que deux. Pour sauver la situation, Mrs Carter s’est inscrite pour le piano, ensuite Mrs Peeples pour la composition. Mais cette dernière a bientôt, elle aussi, choisi le piano. J’attendais

Je

donne donc les huit heures à ces quatre étudiants. Comment se règle la question pratique, ce n’est pas mon affaire. Weingarten est parti tristement car personne ne s’est présenté chez lui. Seuls, ceux qui ont recruté des élèves en avaient huit ou dix. Tout cela n’a aucun sens, ce que je prévoyais d’ailleurs ». (Il me faut préciser que Kienzl, compositeur autrichien, est né en 1857 et qu’en 1931, à 74 ans, il reste romantique et particulièrement académique. D’où l’ironie de Bartók !). Je reviens de Mondsee à Budapest, où je donne, à la Radio, un programme de musique américaine contemporaine et je travaille à la composition d’œuvres dont les manuscrits seront tous brûlés à Leipzig, en 1933. J’ai hâte de gagner l’Allemagne et d’y préparer l’arrivée de Virginia. M’y attire la perspective d’une lutte à mener contre la montée du nazisme. Mes nombreuses conversations avec Bartók et Molnár me prouvent qu’ils sont inquiets de la situation intérieure en Hongrie. Je pressens, moi aussi, un avenir dramatique lié aux événements d’Allemagne. L’ambiance générale dans mon pays, me paraît factice, je pense qu’en aucun cas, il ne me sera plus possible de vivre en Hongrie, non seulement en raison de la situation politique, mais aussi parce que je n’en supporterais plus la mentalité étroite et étouffante. Je veux, quoi qu’il arrive, être libre d’exister et de créer dans un climat respirable. Mais ce climat, il convient de lutter pour l’obtenir, et c’est ce qui est à faire avant tout.

presque que Kienzl se fasse inscrire chez moi pour la composition atonale ou pour quelque chose de ce genre !

1 2 M.S. inédit

1 3 1967 Paris, Éditions Henry Lemoine. Couverture de Zadkine. 1981 U.S.A. Nashville, Disque Gasparo GS 214 « Music of Paul Arma. Flûtiste : Jean-Pierre Rampal

1931 - 1933

1931

Une période nouvelle de ma vie prend donc naissance, dans le train qui me conduit, en octobre 1930, par Prague et Dresde, à Leipzig où je règle, avec mon impresario allemand, ce qui sera, sans que je le sache encore, la fin d’une première carrière de pianiste. Virginia vient me rejoindre et j’essaie de continuer ma tâche de compositeur. J’écris une « Petite Suite pour clarinette, trantonium ou thereminvox » dont deux des mouvements paraîtront sous le titre « Zwei Saetze », à Copenhague. L’œuvre, dont le manuscrit sera détruit reparaîtra, grâce à Vivian Fine qui en aura gardé une copie, et sera publiée en France, sous le titre PETITE SUITE POUR CLARINETTE SEULE 14 . Notre nouvelle existence s’organise assez vite, dès le début de 1931. Les nouvelles de mon arrivée et de mes intentions se répandent. En peu de temps, on me demande mes œuvres pour les inscrire dans des programmes de concerts, ou pour les publier. Ma réputation d’interprète me vaut des invitations de Berlin, de Leipzig, plus tard du Bauhaus de Dessau. Je suis très vite contacté par un représentant culturel de l’U.R.S.S. Plusieurs groupements culturels et politiques antifascistes viennent vers moi, demandant ma collaboration active, ma présence dans des comités pour l’organisation de manifestations de masses, mon aide pour l’élaboration de plans de toutes natures, y compris de défense contre les attaques des Sections d’Assaut, les S.A., ligue paramilitaire de droite, dans les réunions antifascistes. Je participe à une soirée, à Leipzig, lors d’une conférence sur le « Marxisme et la Culture », à la « Marxistische Arbeiterschule », à un concert de musique contemporaine du « Novembergrupe » où je fais entendre « The banshee » de Cowell et la « Sonate n° 2 » de George Antheil, avec mon « Piano Study » tandis qu’on joue aussi mes « Deux récitatifs pour violon seul », et ma « Sonatine pour flûte seule ». Je suis heureux de voir arriver des États-Unis pour ce concert où on donne une de ses œuvres, Ruth Crawford Elle veut rester quelque temps à Berlin, pour se familiariser avec la musique européenne. Nous nous voyons souvent, liés par une belle amitié et par beaucoup d’affinités dans le domaine musical. Sa présence est comme un rayon de soleil dans l’existence que je mène maintenant où des problèmes se posent. Il y a dans des lettres que Ruth écrit, de Berlin, à Charles Seeger qui deviendra son mari, un reflet de ce que nous vivons en Allemagne :

Le 18 novembre 1930, elle écrit :

« J’ai choisi le quartier de Halensee pour sans doute y vivre, surtout parce que Imre l’habite. Je le trouve vraiment intéressant, toujours au courant des événements valables dans la musique contemporaine, et plein d’idées. Il m’a montré une « Suite pour instrument solo » qui, je pense, vous intéresserait beaucoup : grande unité, économie de moyens et belle grande ligne générale. Un mouvement à la « fa » comme centre tonal - mais non présent, car c’est suggéré, insinué, attendu, vous êtes forcé de le vouloir, mais jusqu’à la fin, il n’apparaît pas. Je me souviens bien de vos propos à ce sujet. D’autre part, apparaissaient de nombreux mouvements en diagonale et des renversements, mais ce qui m’a particulièrement intéressée, c’est que la dernière page répétait exactement la première, pour les notes et les rythmes, tout en étant absolument différente : les battements étant sensiblement modifiés, le plus inattendu de ses recherches serait trop long à raconter. Mais je me suis souvenu d’avoir, l’hiver dernier, étudié ses esquisses et ses

formules

C’est au même moment que j’écris - dédié à Virginia - un QUATUOR A CORDES 15 dont je ne retrouverai plus tard

qu’une page de manuscrit datée : Berlin 1930. XI, 2 - XII, 21. Ruth écrit encore à Charles, en février :

« Virginia a été malade au lit pendant six semaines. Elle devra probablement y rester encore pendant plusieurs semaines. Une infirmière est venue la voir une demi-heure chaque jour, mais Imre a à faire les innombrables choses courantes. Il n’a presque pas touché de papier à musique depuis Noël. Depuis aussi, ses économies rapportées d’Amérique - qu’il destinait à une existence libre pour composer - se sont bien amenuisées. C’est très triste. Il reste charmant, une

« infirmière » merveilleuse pendant qu’il peut être extrêmement cruel en paroles. Son aide m’a beaucoup touchée : je

ne sais pas ce que Berlin aurait été pour moi, sans lui : il connaît tout ce qui est valable en événements musicaux, en cinéma moderne, il sait où on peut trouver du fromage à 14 pfennig au lieu de 25 ! ! Il m’a aussi aidée matériellement pour la préparation du Concert « Pan-American », me guidant, voyant des gens, etc. Tous deux, Virginia et lui, m’ont

»

été d’une grande aide morale

Quand des difficultés avec Virginia surgissent, Ruth est témoin de mon désarroi. Parlant d’un concert où on a joué la musique d’un compositeur qui s’est suicidé à 26 ans, elle note

« Imre, dans sa récente période de dépression, m’a dit de lui qu’il était heureux et intelligent d’avoir fait cela ! » Bientôt Ruth repartira après avoir écrit à Charles le 4 avril 1931 :

« Je pense que je ne vous dirai plus rien d’Imre jusqu’en juin. Cela prendrait trop de temps maintenant, mais j’aurai alors oublié beaucoup de ce qui fut heureux

Cela concernait toujours la musique

Après deux soirées de violentes discussions des deux côtés, et de souffrances

aussi, nous sommes tombés d’accord qu’il était impossible de briser notre amitié. Nous avons célébré cette drôle de

et nous

1 4 1967 Paris, Éditions Henry Lemoine. Couverture de Sonia Delaunay

1 5 M.S. disparu

».

soudaine découverte en allant tous les trois explorer les cinémas pour nous offrir notre festival personnel !

avons découvert l’inimitable grand artiste qu’est le clown « Grock »

A la Radio de Berlin, je joue encore un programme de musique ancienne : Frescobaldi, Bach.

Mais je participe déjà à la fabrication de tracts ronéotypés et même à leur distribution, vers 5 heures du matin, à la porte des usines. Je crois sincèrement à l’utilité de ce qu’on me demande de faire : il m’arrive pourtant de refuser, à la suite de discussions assez âpres, certains actes avec lesquels je ne suis pas d’accord. Malgré cela, il n’y a jamais de dissentiments graves dans les collaborations lorsqu’elles satisfont mon nouvel idéal. De tous temps, dans d’innombrables débats avec des amis, artistes ou non, j’ai constamment défendu une thèse qui n’obtenait pas toujours l’approbation unanime. Ma conception ne subit jamais de modification mais devint pour moi, avec l’expérience, une vérité. Nos débats tournaient autour de la fâcheuse confusion assez générale entre deux aspects fort différents de l’exercice artistique : le métier et la vocation. Normalement les deux devraient être complémentaires : c’est le cas idéal. Dès que l’un d’eux manque, l’équilibre est rompu, c’est le risque du vide, de l’ennui. Pour éviter d’être trop rigoureux dans la défense de ma conception, j’ai toujours admis les possibilités de réussite légitime de l’un des aspects indépendamment de l’autre : on peut assister à des résultats incontestablement positifs chez ceux qui possèdent une vraie vocation, sans vrai métier. L’inverse est aussi valable. C’est là qu’interviennent la pureté des intentions et l’honnêteté avec soi. Dans l’art musical, un interprète qui se contente de faire briller son métier - en l’occurrence sa virtuosité - même exceptionnel, n’est pas un artiste enviable. Son succès est éphémère et condamné à ne pas lui survivre. La vocation est une puissance incommensurable, à laquelle on échappe difficilement : elle oblige à se mettre au service d’un idéal obligatoirement noble et fait échapper au fanatisme vite inhumain. Qui dit vocation, dit dévouement conscient et intelligent, mais en aucun cas inconditionnel. Rien, sur cette terre, ne peut

et ne doit être inconditionnel, pas même la fidélité à un idéal dont le sens peut être parfois défiguré par le mensonge,

l’hypocrisie, la bassesse ou la trahison. Mais dans tous les domaines - art, science, religion, philosophie, idéologie - la vocation est rare. Moins rare est le métier. Le métier forme, par la force des choses, l’immense masse des « fonctionnaires » de toutes espèces, sortes de serviteurs, non idéalistes, souvent intéressés, sans vrai dévouement. Dans le domaine de la politique avancée ou progressiste, je les appelle des « révolutionnaires professionnels ». Pendant les premières années de ma carrière, jusqu’en 1930, je suis resté scrupuleusement fidèle à l’idéal que j’ai joyeusement choisi : comme interprète, au lieu de consacrer les programmes de mes innombrables récitals à des œuvres du passé connues et souvent jouées, je n’y faisais figurer, en plus de mes propres œuvres, que celles de compositeurs contemporains, de préférence européens aux États-Unis, américains, en Europe. Ainsi je suis devenu, en quelque sorte un « militant » fervent pour une cause : celle de la musique contemporaine, un des tous premiers à jouer Bartók, Schoenberg, Honegger, Webern, Kodaly, Hindemith, un des seuls, pendant longtemps

à faire connaître les jeunes Hongrois, mes contemporains : Szelényi, Szabó, Kadosa, à introduire en Europe la musique

de Cowell, Rudhyar, Ives, Garcia Caturla, Ruth Crawford, Vivian Fine, des talents alors à peine connus ou méconnus. En 1930, sous la pression des événements et devant le danger que fait présager l’évolution d’un fanatisme abject, je

décide d’agir en faveur de la liberté de l’homme, du maintien de sa dignité, de son indépendance. Devant cette indispensable nécessité d’agir, je ne change absolument pas : je reste toujours le « militant », avec la même ferveur, la même fougue, la même foi, la même détermination ; seuls la cause et les moyens sont différents. On a considéré trop longtemps Hitler comme un agitateur sans avenir, et son parti nazi sans réel danger ; hors d’Allemagne, le nazisme inquiète les observateurs lucides, mais bien peu croient qu’Hitler puisse, un jour, arriver au pouvoir. Aux élections de septembre 1930, les nazis avaient eu 6 500 000 voix et obtenu, au lieu de 12, 107 sièges au Reischtag. Hitler ne cache pas ses intentions : « Mein Kampf » composé entre 1924 et 1926 est très explicite à ce sujet, modifié certes au cours des discours et proclamations qui se succéderont, mais nul ne peut être aveuglé au point d’être surpris lorsque plus tard le programme de « Mein Kampf » sera appliqué.

on n’avait pas à l’imaginer, on avait à le lire, noir

Et nous étions fatigués de rire ! ».

« On ne pouvait imaginer où conduirait le National Socialisme »

sur blanc, effrayant, insensé mais réalisable

En Allemagne où je me trouve pour lutter, au début de ces années trente, les désordres provoqués, surtout dans les

quartiers populaires par les attaques quotidiennes des S.A., la crise économique, l’angoisse générale dans les esprits concernant la dégradation de la sécurité physique, les discours tonitruants truffés de menaces, la psychose de peur et d’angoisse consciemment entretenue créent fatalement une situation de plus en plus difficile et inquiétante.

A cela s’ajoute l’attitude ambiguë, scandaleusement lâche du Parti Social Démocrate d’Allemagne, le S.P.D. alors au

pouvoir, chassant par tous les moyens possibles l’eau au moulin d’Hitler. Parti conservateur, réactionnaire même, opportuniste, embourgeoisé, qui n’a d’autre ambition que de garder un pouvoir facilement acquis, et n’offre aucun

attrait pour ce qu’on appelle « les intellectuels de gauche » - expression qui deviendra quelque peu désuète plus tard !

Il n’y a rien à espérer de ce côté. De l’autre, il y a un Parti Communiste, le K.P.D. avec ses membres actifs et de

nombreuses organisations de masses. On ne peut, bien sûr, ignorer son idéologie sectaire à outrance, ouvriériste, prolétarienne - sans le moindre esprit démocratique - totalement inféodée à Staline, mais il possède un facteur prédominant, décisif pour beaucoup d’entre nous : ses militants sont les seuls qui, par leur activité, représentent, non seulement l’espoir, mais aussi l’unique obstacle éventuel sur le chemin des hitlériens. Et c’est ce qui explique pourquoi les intellectuels de gauche ignorent les Sociaux démocrates et se trouvent attirés par la force des communistes - force qui par la suite sera particulièrement décevante, juste avant et après la prise du pouvoir par Hitler, au début de 1933.

Nous allons donc être d’abord, non pas avec, mais près du mouvement communiste : Bert Brecht, Helena Weigel, Hans

puisqu’il le sera.

Eisler, Ernst Busch, Vladimir Vogel, et moi-même, groupés avec d’autres intellectuels, sous le signe de l’antifascisme résolu et sans compromission, dans toutes les branches de l’art et de la culture. J’ai retrouvé, dès mon arrivée en Allemagne, des artistes avec lesquels j’ai plaisir à maintenir le contact, et parmi eux de nombreux Hongrois émigrés. Moholy-Nagy est l’un d’eux - son prénom est Laszlo mais il ne l’utilise jamais ! - C’est un très grand créateur à la personnalité surprenante, et dont l’expression couvre maints domaines peinture, sculpture, graphisme, lithographie, photographie, photomontage. C’est un artiste qui ignore la banalité, un précurseur courageux sans la moindre compromission. S’il est, en tant que plasticien, sévère et intraitable, il est en tant qu’homme, doux, accueillant, visiblement sensible à toute manifestation sincère et simple. Notre amitié est enrichissante pour l’homme jeune que je suis, moins expérimenté que lui qui apprécie qu’un musicien soit tellement attiré par son art. Nous convenons aisément et sans hésitation que la pensée, le contenu et l’intention, dans les différents arts, sont identiques et que seuls, la démarche, la technique et les moyens sont différents. Moholy-Nagy avait été appelé par Gropius en 1922 pour diriger, au Bauhaus de Weimar, l’atelier du métal. C’est lui qui lance l’idée du « Gesamtverk » - art fondé sur la synthèse organique de toutes les manifestations de la vie - Il a enseigné à Dessau jusqu’en 1928 ; il fait maintenant à Berlin des recherches sur la lumière, la couleur dans la peinture, la photographie, le film. Il réalise des décors pour le théâtre Piscator et l’Opéra d’État. Sa femme, Lucia, est un être exquis ; très intelligente et cultivée, elle possède des dons artistiques remarquables. Son œuvre photographique gagne une place prépondérante dans cet art éminemment contemporain en constante évolution. Dès notre rencontre, et parallèlement à mon amitié avec son mari, un lien solide se tisse entre nous. Nous nous voyons souvent et si je voulais qualifier cette belle entente, je pourrais en dire que c’est une communion de cœur et d’esprit. Lorsqu’ils seront obligés, comme nous tous, de quitter l’Allemagne, les Moholy - Nagy gagneront l’Angleterre, où Lucia s’installera définitivement, tandis que Laszlo, après qu’ils aient décidé de se séparer, ira vivre aux États-Unis. Il y deviendra, en 1937, co-fondateur et directeur du « New-Bauhaus », de Chicago appelé, plus tard, « Institut of design » et il épousera une Américaine. Dans l’atelier de Moholy-Nagy, je fais la connaissance de son assistant Gyórgy Kepes, Hongrois lui aussi. C’est un garçon discret, sérieux, bien élevé. Nous sympathisons bientôt, mais il reste souvent effacé en présence de son « patron ». Nous nous voyons beaucoup et nous nous entendons fort bien, j’apprécie son talent et son caractère intègre. Lui aussi se réfugiera aux États-Unis où il fera carrière. Nous nous perdrons de vue mais j’apprendrai qu’il sera l’auteur, vers la fin des années cinquante, des décors pour un de mes ballets, réalisé en Italie par la chorégraphe Susanna Egri, elle aussi d’origine hongroise. Je retrouve d’une façon totalement inattendue, à Berlin au début de 1931, un autre Hongrois : Béla Balázs. J’ai différentes raisons d’être attaché à lui. D’abord parce qu’il est l’auteur des livrets splendides de deux œuvres scéniques de Bartók, le ballet « Le prince taillé dans le bois » et l’opéra en un acte « Le Château de Barbe Bleue ». La seconde raison est plus personnelle : en effet ses écrits ont ensoleillé mes jeunes années par leur romantisme très particulier, typiquement magyar - je m’éloignerai pourtant assez vite de ces caractéristiques qui auront quand même été les « couleurs locales » de mon enfance. La troisième raison, enfin appartient au domaine musical. Balasz avait une fille de mon âge, remarquable pianiste, excellente musicienne, de plus, fort jolie ! A Budapest, nous nous entendions bien, nos goûts musicaux correspondaient et un éclectisme total nous unissait dans notre choix d’œuvres pré-classiques, classiques et contemporaines. Cela nous permettait de jouer à quatre mains ou à deux pianos. Nous travaillions sérieusement, mais aussi joyeusement et nous brodions des projets pleins de promesses. Nous rêvions d’un avenir musical beau et optimiste. Le fait d’avoir été exclu de l’Académie et d’avoir été défendu par Bartók, grand ami de son père, me plaçait à ses yeux dans une situation particulièrement favorable. Les circonstances nous séparèrent sans que nous donnions au moins un premier concert ensemble. Les perspectives de réalisations - nombreuses offertes par les frères Roth - me poussèrent à l’époque à entrer dans le « Trio » et à me séparer de ma partenaire. C’est avec beaucoup de joie que je retrouve, cinq ans plus tard, Balázs, parti de Hongrie en 1920, en même temps que Béla Kun, à la chute de la République hongroise des Soviets. C’est aussi à Berlin que vit le Hongrois, Imre Göndör, dessinateur humoriste, de grand talent, dont la compagnie me donne toujours beaucoup de plaisir. Nous avions fait connaissance à Berlin déjà, où il vivait en 1926, lorsque j’y avais fait un court séjour. Il y avait dessiné ma caricature. A peine plus âgé que moi, il devient rapidement célèbre dans la presse quotidienne comme dans les hebdomadaires et les revues. Que de Hongrois émigrés, je rencontrerai ainsi, sur tous les continents, dans tous les pays, pratiquement dans toutes les villes. Ils sont innombrables à chercher, ainsi, de tous temps, une autre terre L’éventail des contacts s’élargit encore dans le milieu intellectuel qui entreprend la lutte contre les Hitlériens. Un lien étroit et enrichissant s’établit avec un garçon de quelques années mon aîné : Kantorowitz, intelligent, parlant plusieurs langues, journaliste de formation, devenu écrivain antifasciste et un des collaborateurs principaux de Willy Münzenberg, P.D.G. d’un véritable trust d’éditions de livres et de journaux. Le trust appartient au R.P.D. Vers l’extérieur, l’entreprise est camouflée, comme la plupart des organisations de masses, créées et noyautées, dès le départ, par les militants du Parti. Ce lien avec Kantorowitz et aussi avec quelques-uns de ses collaborateurs, se maintiendra longtemps et continuera plus tard, à Paris, en 1933, où la majeure partie de cette équipe efficace reconstituera une grande chaîne de maisons d’éditions, de journaux et de périodiques qui s’infiltreront illégalement en Allemagne, au service du K.P.D. pour la propagande antifasciste. Pendant la seconde guerre mondiale, tout le monde entrera dans la clandestinité mais le parti

communiste lui-même déclenchera une purge atroce. Beaucoup de ces militants de la première heure seront exécutés par les « bourreaux » manipulés pour l’intérêt et la sécurité d’une fraction du Parti. La rivalité intérieure fera rage, ne connaîtra pas de limite et commenceront alors à s’ouvrir les yeux de nombreux militants trop longtemps candides. Au cours de ce printemps 1931, je fais la navette entre Berlin et Dessau où j’ai pu faire entrer Virginia dans différents ateliers du Bauhaus. J’ai là d’agréables relations avec des maîtres et des professeurs de diverses disciplines dont j’avais appris à connaître l’œuvre avant de les rencontrer eux-mêmes : Lyonel Feininger, Josef Albers, Marcel Breuer - encore un Hongrois ! - grand admirateur et ami de Kandinsky et qui deviendra, aux États-Unis, un remarquable architecte. Je suis très fréquemment invité chez Wassily Kandinsky dont j’aime depuis toujours, non seulement l’œuvre, mais encore les conceptions picturales et structurales. Je découvre, pendant les conversations que j’ai avec le personnage à l’habillement banal, à l’apparence de fonctionnaire timoré, un homme chaleureux, loquace, joyeux, cordial et plein d’esprit. Au milieu de ces moments de bonheur que ménagent mes activités et mes amitiés, des problèmes graves et inattendus surgissent avec Virginia qui s’intéresse davantage à de multiples aventures sentimentales qu’à ses études et à ses travaux au Bauhaus. Cette attitude trouble profondément nos rapports qui ne cessent de se dégrader. Au début de juillet, avant la fin de l’année scolaire, les étudiants de l’école présentent d’une manière personnelle, les résultats de leurs travaux, dans le cadre d’une grande exposition. Les travaux doivent, non seulement témoigner du niveau technique acquis, mais aussi - et surtout - de l’orientation du goût et du niveau esthétique de chacun ; car l’enseignement, au Bauhaus, n’a aucun caractère restrictif ou enfermé dans un programme strict préalable : chacun peut, doit même, choisir dans la multitude des richesses découvertes, ce qui l’attire le plus, ce qui convient le mieux à son tempérament, ce qui est le plus près de sa personnalité. Quatre jours avant le vernissage de l’exposition, j’arrive à Dessau. Mes soupçons sont justifiés : Virginia, sans aucune gêne, m’avoue qu’elle n’a rien préparé. Ma déception et ma colère sont grandes, d’autant plus que je sais, et ses professeurs me le confirment, qu’elle possède un talent certain. C’est le désir, l’intérêt, la curiosité et la volonté qui lui manquent. Après une discussion dure, âpre, la question se pose : ou elle continue ses études au Bauhaus, ou elle s’arrête immédiatement. Il n’est plus possible de transiger. Elle accepte, sans enthousiasme, de continuer. Il faut donc qu’elle figure parmi les exposants et surtout d’une façon po-

sitive et digne. Il reste trois jours et trois nuits. Nous nous mettons au travail. J’élabore maintes idées, établis les croquis et les maquettes. Elle, avec nonchalance, veut bien participer, en m’aidant, avec peu de bonne volonté, à réaliser matériellement mes plans. « Nous » travaillons ainsi pendant tout le temps qui reste, fatigués, sans sommeil car aucun repos n’est possible avant l’achèvement et la mise en place des panneaux. Malgré ma nature qui ne s’avoue pas facilement satisfaite, je suis convaincu que c’est un bon et beau travail, techniquement bien réalisé et riche en inventions.

A l’ouverture de l’exposition, chaque étudiant présente ses panneaux au groupe de professeurs et de maîtres. Il me faut

bien dire que ceux-ci s’attardent devant le « stand de Virginia » avec une satisfaction évidente. Elle reçoit, pour « son »

travail sérieux et intéressant, des félicitations qu’elle encaisse tranquillement sans le moindre embarras. Ses camarades qui la connaissent bien n’en sont pas peu surpris. Pour ma part, je ressens une grande tristesse et un pénible désarroi, devant un tel manque d’amour-propre et de dignité. Chacun est pourtant maître de ses aspirations.

Il me faut ajouter encore quelques mots concernant ma « collaboration » à cette exposition. Si je réussis à réaliser tant

de trouvailles, si mon imagination fonctionne tellement bien, c’est parce que, je suis toujours habité par une curiosité

innée pour les arts visuels et parce que, depuis l’adolescence, j’ai suivi, de près, les réalisations de peintres, de sculpteurs, de dessinateurs et de décorateurs qui m’ont passionné presque autant que la musique.

Parmi les « inventions » utilisées pour cette exposition, il y en a une qui dormira en moi pendant quarante-cinq années. Le traitement de grandes lettres d’imprimerie découpées, inauguré en 1931 au Bauhaus, deviendra réalisation pratique en 1976 avec la manipulation de la clef de sol et du dièse en « musicollages ». Hasard ? Lent mûrissement ? Plutôt mise en sommeil d’une idée, dans une période où d’autres réalisations, d’autres préoccupations deviennent plus importantes. Mies van der Rohe dirige, depuis 1930, le Bauhaus où il enseigne l’architecture. Lui, comme beaucoup d’autres, dès qu’il me reçoit, veut parler de musique. Pour moi, c’est une sorte de frustration car mon désir est, avant tout, de m’entretenir avec chacun, de sa discipline et de la comparer aux autres. Presque tous mes interlocuteurs veulent qu’on

leur « explique » la musique. Mes expériences aux États-Unis, m’aident heureusement à expliquer

l’inexplicable. Et

un projet est fait pour l’introduction de la musique au Bauhaus. En plus de mes activités militantes qui occupent une bonne partie de mon temps, je m’oblige à travailler encore réguliè- rement le piano pour préparer les concerts où je participe et les émissions radiophoniques à la Deutschlandsender, à Berlin et dans d’autres villes. Là, je joue beaucoup les œuvres pré-classiques, que m’avait fait découvrir Bartók. Je n’oublie pas, non plus, de donner des œuvres de compositeurs contemporains. Au mois d’août, je vais à Budapest. Je suis certain, maintenant, que je ne reviendrai jamais vivre dans mon pays. C’est un choix que je fais. Je veux dire adieu aux miens, à des amis chers et régler quelques détails pratiques. Dans une ambiance pleine d’émotion, je vois Bartók et Ditta, Molnár, Béla Kadar et sa famille, Kósa, Kovács, les membres du Quatuor Waldbauer, Szelényi, Szabó, Kadosa, ma famille. Je dépose chez mes amis Görög plusieurs caisses, remplies d’œuvres en manuscrits , de ma superbe collection de « fixés sous verre » - surtout hongrois, réunis patiemment au

cours de mes voyages dans les campagnes, d’icônes, rapportées de Bulgarie et quelques beaux meubles peints

Et je ne

reverrai jamais mes « trésors », après les vicissitudes que connaîtront la ville et les Görög chassés de leur maison. Lorsque je retournerai en Hongrie, en 1948, pour le Festival Béla Bartók, je retrouverai bien, intacte, malgré les

bombardements, leur villa au coin de l’Avenue Andrassy et du Parc de Ville, mais elle sera devenue propriété de l’État Yougoslave qui y aura installé son ambassade, et mes biens auront définitivement disparu dans une des tourmentes. Ma passion pour l’art populaire n’en cessera pas pour autant et je reprendrai et poursuivrai inlassablement une chasse aux trésors populaires dans tous les pays que je connaîtrai.

A Budapest, j’ai peu le temps de composer : je reprends la « Petite Suite » pour clarinette de l’an dernier pour en faire

en juillet une TRANSCRIPTION POUR ONDES MARTENOT 14a et en septembre, je compose une PIÈCE ENFANTINE POUR PIANO 16 . Avant de quitter la ville, je donne un récital à la Radio avec un programme éclectique inhabituel : Michelangelo Rossi, John Dowland, Johann Jakob Froberger, Szabó Ferenc, Ernt Toch, Paul Hindemith, Fideho Finke et quelques-unes de mes propres œuvres. Je suis de retour à Dessau, au début d’octobre, attristé mais soulagé aussi : le cordon ombilical a

été coupé, en même temps que plusieurs chapitres de ma vie ont basculé dans le passé. L’existence est comme un livre dont les pages doivent être tournées si on désire avancer dans la suite de l’histoire. Et j’ai tourné plusieurs pages ! Depuis que je suis installé en Allemagne, je continue de composer de nouvelles œuvres, surtout instrumentales. Je re- prends maintenant les esquisses d’un SEXTUOR À CORDES 17 dont je termine l’élaboration et la copie définitive qui sera brûlée, en 1933, par les S.S.

Et je reprends le projet de musique avec Mies van der Rohe. Depuis que j’avais appris l’existence du Bauhaus - d’abord

à Weimar, puis à Dessau -, la multitude des disciplines qu’on y enseignait et pratiquait, sous la direction d’équipes

prestigieuses, un fait m’avait surpris : toute la gamme des arts visuels y figurait ; depuis l’architecture jusqu’à la photographie, de la décoration à la typographie et la mise en page. Personne ne peut nier qu’entre ces arts visuels et l’art musical, il existe d’innombrables parentés, analogies, similitudes, du point de vue de la structuration, de l’architecture, du rythme, des coloris, du graphisme même. Pourquoi, alors, la musique ne figurait-elle pas au programme du Bauhaus ? C’est une des questions que je pose aux professeurs, aux maîtres que je rencontre, au Directeur lui-même, Mies van der Rohe, qui tous s’intéressent justement tant à la musique. Personne ne peut expliquer cette lacune et je pro- pose un plan approprié à l’esprit général et au besoin fondamental des étudiants. Il est audacieux et ambitieux mais je suis porté par l’enthousiasme et l’approbation de tous. Je veux assurer - sans même un semblant de budget - la présence et la participation de compositeurs connus comme Bartók, Cowell, Hindemith et d’autres de la jeune génération, je veux organiser des concerts avec des interprètes de premier plan, suivis de débats libres avec les étudiants des divers ateliers sur l’évolution possible de l’art musical. Bartók avait accepté de venir donner un récital, mais finalement renonce à ce projet ; en raison de l’évolution de la situation en Allemagne, il refuse d’y venir car - me dira-t-il plus tard - il craint de s’y sentir mal à l’aise. Pourtant il m’avait même indiqué la liste des œuvres qu’il proposait de jouer : la « Sonate », les Huit « Improvisations », deux ou trois de « Plein air » et quelques-unes des « Neuf pièces » pour piano. Il y mettait deux conditions : ne pas endosser l’habit et ne pas jouer par cœur. Il m’avait précisé tout cela dans une lettre qu’il signait béla bartók, sans majuscules en ajoutant : « c’est seulement maintenant que je me souviens qu’il ne faut pas mettre de majuscules ! », et en écrivant sur l’enveloppe, mon nom et mon adresse en minuscules ! Car évidemment, en fervent émule du Bauhaus, je bannis encore les majuscules de mes écrits. Entre le 1 er et le 9 décembre 1931, les premières manifestations ont donc lieu sous le titre :

« Musique contemporaine, ses possibilités d’évolution » : « théorie, éléments pratiques, débats ». La première soirée réunit Henry Cowell dans ses propres œuvres, Hanna Smid - violon et alto - Nicolo Draber - flûte - et moi-même. Nous interprétons des œuvres des membres de la « Pan-american Association of Composers » :

Wallington Riegger, Carlos Chavez, Vivian Fine, Adolph Weiss, Henry Cowell. Le programme comprend encore des œuvres pianistiques de Henry Brant, Gerald Strang, Dane Rudhyar, Charles Ives et George Antheil. La seconde soirée est consacrée à la musique européenne, où je joue Bartók, Stravinsky, Schoenberg, Hindemith, Milhaud, Rathaus, Szabó, Hauer, et quelques-unes de mes propres œuvres. Enfin la troisième soirée a pour thème « Possibilités d’évolution de la musique contemporaine » illustré de nombreux exemples joués au piano, et est suivie d’un débat. Dans le grand amphithéâtre du Bauhaus, ces soirées connaissent un franc succès auprès d’un public sérieux et intéressé, de professeurs, de maîtres, d’étudiants et de membres du Cercle des « Amis du Bauhaus ». La qualité d’écoute, la franche et courageuse participation dans le débat, les nombreuses demandes d’autres concerts de ce genre me remplissent de joie et je suis comblé par la réussite de ce début. Malheureusement, les circonstances vont devenir telles qu’il sera impossible d’organiser d’autres manifestations. D’abord, le Bauhaus connaît des difficultés. En novembre 1931, les Nazis obtiennent la majorité aux élections municipales. Pour eux, le Bauhaus abrite le symbole même de ce que Goebbels appellera : « Entartete Kunst » - l’ « art dégénéré », et ils voudraient le liquider. En 1932, Fritz Hesse, le maire de Dessau, essaiera de le garder dans sa ville, en diminuant considérablement la subvention de la commune. Mais le conseil municipal décidera de dissoudre l’école. Mies van der Rohe en fera un établissement privé et l’installera en octobre, à Berlin, dans une usine désaffectée.

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6 M.S. disparu

7 M.S. disparu

Pendant l’été 1933, après perquisitions, interpellations, interventions de la Gestapo (la Police secrète d’État) , le Bauhaus sera définitivement dissous. Des problèmes personnels sont à résoudre aussi, pour moi, en cette fin d’année 1931, problèmes posés par Virginia, qui se résolvent par une rupture, hélas, provisoire. Enfin, il me devient difficile de mener de front mes activités de créateur et d’interprète et un engagement politique qui m’apparaît de plus en plus nécessaire devant le danger qui ne cesse de grandir. Les dirigeants du S.P.D. appellent à

voter, aux prochaines élections, pour le vieux Maréchal Hindenburg dont on est certain, s’il est élu, qu’il nommera Hitler, Chancelier du Reich. La seule force, donc, qui reste résolument antifasciste et agissante, est le Parti Communiste. Malgré ses défauts, il offre encore quelque espoir contre la marée hitlérienne. Après mûres réflexions, je donne mon adhésion, en décembre 1931, au K.P.D. et je suis immédiatement « enrôlé » dans une cellule de mon quartier. Le niveau

de la vie intérieure de presque toutes les cellules du Parti, dès qu’il ne s’agit pas d’une action précise et positive, est

d’une pauvreté décevante, et y règne une absence bien regrettable de démocratie ! La formule est simple : « ou tu es

d’accord, alors ça va, ou tu n’es pas d’accord, alors tu es suspect, tu deviens un « ennemi du peuple ». Combien de fois je me fais traiter, lorsque j’éprouve le besoin de dire mon désaccord à propos d’une décision, de « déviationniste », « trotskiste », « anarchiste », « réactionnaire » et même, insulte suprême « intellectuel » ou « petit bourgeois » ». Exemple drolatique de cette étroitesse ridicule on bavarde, un soir, après la réunion et on parle de ce qu’on prend pour le petit déjeuner.

- « Et toi, me demande-t-on ? »

- « Moi, je bois du chocolat au lait ». Réaction unanime

- « Oh ! Comme c’est bourgeois, du chocolat ! (sic) ».

Devant ce genre de bêtises, je ne me résigne pas, mais je ne me révolte pas non plus. Car il y a la recrudescence du

danger proche. Le moment n’est pas aux débats théoriques et sans issue, mais à l’action.

1932

Bientôt, le Parti propose au musicien que je suis, d’autres tâches que la distribution de tracts à la porte des usines. Il me demande, au début de 1932, de prendre la direction de chorales populaires, composées de non-professionnels, hommes

et femmes, n’ayant aucune formation musicale, aucun rudiment de solfège. Cela me semble d’abord, offrir une

difficulté insurmontable, mais très vite, je constate à quel point, le plaisir de chanter ensemble, facilite la tâche de mes néophytes et donne des résultats honorables, puis surprenants. Le chant choral populaire me gagne complètement et devient une activité que, pendant des années, je poursuivrai avec enthousiasme.

Le Parti a une section appelée « Agitation et Propagande », l’ « AgitProp », dont le rôle est bien défini par son nom !

Elle contrôle et dirige les « Agit-Prop-Trupen », composées, chacune, de quelques jeunes, filles et garçons, pour la plupart ouvrières et ouvriers. Les « Agit-Prop-Trupen » forment des petits groupes mobiles - bénévoles bien entendu -,

chantant des chants révolutionnaires, interprétant des textes sous forme de choeurs parlés, jouant des saynètes de propagande, dans des meetings du Parti, dans les usines et dans les fêtes de plein air.

A Berlin, on m’affecte à un de ces groupes dont je deviens le responsable artistique et musical et aussi

l’accompagnateur - sur des pianos le plus souvent désaccordés - dans les gymnases qui servent de lieux de réunions ou

de spectacles.

C’est lors d’une manifestation de ce groupe, que je fais la connaissance de Hanns Eisler. Ses chants de masse sont très répandus, chantés surtout par Ernst Busch, le chanteur d’origine populaire, sans culture ni belle voix, mais qui sait admirablement toucher, par un talent persuasif, les foules enthousiastes. C’est au Palais des Sports de Berlin que, l’ayant entendu, accompagné au piano par Eisler, je m’étais aperçu combien les foules pouvaient être mobilisées par la puissance d’une musique, sans prévoir encore, combien elles pourraient être fanatisées par la seule voix et les gesticulations d’un Hitler. Eisler m’invite à lui rendre visite. C’est un curieux petit bonhomme rondouillard, presque chauve bien qu’il n’ait que 33 ans, myope, avec des doigts courts et gros. (Comment peut-il jouer du piano ? !) D’origine viennoise, il avait été un des élèves les plus doués de Schoenberg et de Webern. Mais depuis qu’il avait opté pour le Parti, il avait décidé de mettre sa

musique, au seul service de ses idées. Ses quelques compositions avec la technique sérielle sont insignifiantes, par contre, ses chants de masses ont incontestablement une puissance et un retentissement populaires. Il me reçoit avec gentillesse et amabilité, mais aussi avec un vif intérêt : il m’avoue avoir trop de travail et rechercher un collaborateur. Il m’offre à boire et se sert un grand verre de cognac - sa boisson préférée, dès le réveil, je m’en apercevrai rapidement - qu’il avale d’un seul trait avant un hoquet de plaisir. Nous parlons de musique et des musiciens. Il m’écoute apparemment avec attention, et sans perdre de temps, il me propose, comme première collaboration, de l’assister aux répétitions de « La mère », de Gorki, pour laquelle il a composé la musique de scène et les chansons. Mon rôle prend vite des formes extrêmement variées : vérification du travail des copistes pour les parties

instrumentales, correction des fautes dans les copies

mais aussi dans les manuscrits !, travail, par petits groupes, avec

l’orchestre, direction de certaines répétitions, quand Eisler est légèrement chancelant et accompagnement de Busch, au piano, dans ce même cas. Au bout de quelque temps, il ne peut plus se passer de moi. Pourtant, tout en gagnant beaucoup d’argent, il n’est pas particulièrement généreux. Bien au contraire ! Son refrain, quand j’aborde la question financière, est toujours la même

- « Mon vieux, c’est dans l’intérêt du Parti ! ».

Il a beaucoup d’admiration pour mon jeu pianistique, auquel il donne à cause de cela, un rôle privilégié dans ses œuvres

de musique de scène. Il compose même une sorte de « Concerto en octaves » d’une virtuosité casse-cou, qu’il dirige

chaque fois en me regardant et oubliant l’orchestre, applaudissant frénétiquement, à la fin, en me désignant au public. Le travail n’est pas aisé, avec Eisler, tant il boit. Lorsque je le réveille, le matin, parce que nous avons une répétition avec l’orchestre, son premier geste est de saisir, à tâtons, car il n’a pas encore ses lunettes sur le nez, le verre et la bou- teille de cognac qui ne quittent pas son chevet. Un grand verre, c’est son petit déjeuner. Comme ce verre n’est que le premier d’une longue série, je dois souvent diriger, moi-même, la répétition. Je retourne la plupart du temps, porter quelque chose à manger à sa femme, qui, malgré l’argent qu’il gagne, vit dans une presque misère. Elle fait quelques travaux de couture qu’on lui donne surtout par commisération. Eisler me déconcerte, tant son personnage est multiple. J’ai l’idée saugrenue d’organiser une rencontre entre lui et Henry Cowell. Les deux hommes ne sont absolument pas au même diapason. Aucun des deux ne s’intéresse à l’autre. Deux mondes opposés, plutôt indifférents qu’hostiles. Et cette opposition n’est nullement idéologique, elle est musicale : si Eisler et Cowell sont tous deux hommes « de gauche », Cowell le musicien est révolutionnaire et considère Eisler, sur ce plan, complètement réactionnaire. Eisler se décharge de plus en plus, sur moi, des travaux en cours, des projets à élaborer, des répétitions pour les manifestations en vue ; j’ai une liberté et une indépendance totales pour tout cela. Je répète avec Helena Weigel - la femme de Brecht - avec Ernst Busch, discute des problèmes essentiels avec le metteur en scène avec les musiciens, les comédiens. J’ai pratiquement carte blanche. Je me sens fort bien dans ce rôle

de

responsable et ces expériences m’apprennent beaucoup sur des métiers qui, jusqu’à présent, me sont restés inconnus.

Je

suis, aussi, un peu fier de la rapidité avec laquelle je me trouve à l’aise dans tout cela.

Après une longue série de représentations de « La Mère », les répétitions d’une nouvelle pièce « Kuhle Wampe » commencent sur un rythme éreintant, nous travaillons tous les jours, de 9 heures à 19 heures, sans presque d’interruptions. En mars, nous mettons en chantier « Kamrad Kaspar ». La première est fixée au 1 er avril et les représentations ont lieu

sans relâche. Ernst Busch a le rôle de Kaspar, la musique toujours chatoyante de Eisler, plaît beaucoup, la mise en scène est assurée par Karl Heinz Martin, avec lequel je m’entends bien.

Le reste de mes activités se poursuit. Il y a, souvent tard la nuit, les réunions, les débats quelquefois houleux - nous nous

noyons dans une brume épaisse d’où rien ne sortira peut-être, mais il faut toujours continuer à discuter!-.

A la suite de divers nouveaux contacts pris avec moi, par des Soviétiques, s’occupant de questions culturelles et

artistiques, je décide de prendre des leçons de russe, travaillant le plus sérieusement possible. J’ai, en peu de temps, la

grande surprise de constater que - contrairement à mes craintes - le déchiffrage des lettres cyrilliques est aisé. C’est au milieu de tant d’occupations et préoccupations à la fois exaltantes et exténuantes, qu’arrive, officiellement à Berlin, mon camarade de l’Académie de Budapest, Ferenc Szabó. Il est en route vers Moscou et doit passer quelque temps en Allemagne. Szabó avait fait partie de notre petit groupe d’étudiants de 1920 à 1924, mais il était toujours assez

énigmatique, solitaire et dans une situation matérielle souvent précaire. J’apprendrai, ou plutôt, devinerai plus tard, que son attitude d’alors était dictée par sa qualité de militant au sein d’un Parti communiste hongrois non encore structuré et qui restera illégal. Szabó arrive donc à Berlin, les mains et les poches totalement vides. Le K.P.D. me demande impérativement de m’occuper de lui, sur tous les plans. L’écrivain hongrois, Aladár Komját, émigré lui aussi, depuis la chute de la « dictature du prolétariat » et qui travaille pour le « Komintern » (l’Internationale Communiste) et l’ « Imprecor » (Correspondance internationale de Presse) dont il est rédacteur, est intimement lié à la mission de Szabó. Au même moment où Szabó arrive à Berlin, sa jeune sœur, également militante en Hongrie, dans l’illégalité et recherchée par la police, est obligée de se réfugier en Yougoslavie.

Je prends donc en charge Szabó et fais parvenir régulièrement des subsides à sa sœur.

Szabó accepte mon aide, mais il paraît se méfier de moi. Pour lui, je suis « petit bourgeois ». Il a raison de penser que je

ne suis pas un inconditionnel comme lui qui a tout misé sur une seule carte, Staline et le Parti. Moi, je m’associe à

n’importe quel groupement ou mouvement, pourvu qu’il mène la même lutte que je mène contre le fascisme. On verra après, me dis-je ! J’essaie de trouver pour Szabó du travail rémunéré, même modestement : il faut qu’il assure sa vie matérielle par n’importe quel labeur ; je pense naturellement à Eisler qui gagne énormément d’argent avec sa musique : il lui est facile

de

faire travailler quelqu’un en le payant honorablement

ce qu’il ne fait pas avec moi.

Je

parle avec Eisler, de Szabó, j’en dis tout le bien possible et précise les tâches qui nous sont utiles et pour lesquelles il

est difficile de trouver des gens capables et consciencieux. Eisler accepte. Szabó travaille pour nous. J’ai encore en charge, au même moment, un photographe que j’ai fait venir de New York où je l’avais rencontré quand il y vivait dans une misère effroyable. D’origine hongroise, Foka avait à peu près le même âge que moi ; j’avais beaucoup admiré les photos qu’il faisait. Dans

la partie pauvre de New York, « Down Town », il avait un petit emploi dans un Club de Photos où en échange de

travaux de nettoyage, il avait le droit de passer la nuit

était impossible de savoir où et comment il mangeait. Sa discrétion égalait son talent. Sans argent pour acheter de bons appareils, il réussissait, à coups de recherches et d’inventions, à créer de véritables petits chefs d’œuvre avec de médiocres moyens. Avec quelques pellicules, quelques plaques, quelques papiers pour les tirages et des projecteurs qu’il parvenait à se procurer, il travaillait sur les ombres et les lumières. Je lui servais souvent de modèle, et comme André Kertesz, à Paris, il aimait photographier mes mains : il réussit, en montant sur le piano et avec une prise de vue ver-

sur un rebord de fenêtre qu’il avait aménagé en couchette. Il

ticale, une remarquable photo de mains croisées sur le clavier, qui illustra partout des programmes et des articles de journaux. C’est avec lui aussi, que j’avais réalisé une photo de demi-visages accolés donnant des résultats surprenants de visages différents. Seule, cette passion pour la photo nous avait réunis ; en dehors de ce sujet qui nous liait, nous n’avions guère de points communs. Rien ne l’intéressait que la recherche d’effets insolites et presque toujours réussis. Comme Hugo Scheiber pour la peinture, c’était un virtuose tout d’instinct. J’avais évoqué devant lui, le Bauhaus où les recherches étaient très poussées dans l’art photographique. Il n’en avait jamais entendu parler et ne connaissait aucun nom des maîtres qui y enseignaient. Dès mon arrivée à Berlin, j’avais écrit à Foka et lui avais propose de venir vivre quelque temps en Allemagne pour connaître ce qui se faisait dans ce domaine. Je lui offrais le voyage et l’hospitalité. Ainsi donc, Foka arrive, je l’emmène

partout, il a toutes les occasions de voir des expositions, de rencontrer des gens intéressants, de travailler, de faire des

mais une sorte d’apathie - que j’avais attribuée, à New York, aux difficultés d’existence - continue à le

caractériser. Rien ne semble l’intéresser. Il ne se rend pas aux adresses où on l’attend, il ne manifeste aucune volonté, aucune envie, aucun désir. Rien. Il a un talent inouï, une sorte de génie, mais il se contente de végéter, de laisser improductif ce don extraordinaire qui l’habite. Ma déception est grande. J’ai cru pouvoir lui donner l’élan qui lui manquait et je ne peux plus traîner longtemps ce

poids. Il ne demande d’ailleurs qu’à repartir et à être moins « bousculé ». Je lui achète ses billets de retour

n’entendrai plus jamais parler de lui, conservant seulement ses merveilleuses photos qui témoigneront longtemps encore de son art. Mes devoirs d’hospitalité ne me font négliger aucune de mes occupations habituelles : répétitions avec les groupes « Agit Prop », avec plusieurs chorales, participations dans les fêtes et les manifestations, recrutement de choristes et de musiciens ouvriers à Berlin, à Leipzig, à Chemnitz, à Elgersburg. Je fais de nouvelles connaissances. Georg. W. Manfred présente une des fêtes, c’est un garçon fort sympathique, agréable, simple, bon camarade. Journaliste sans grande envergure et sans grande chance non plus, il invente un moyen ingénieux de gagner très bien sa vie. Il a un sens de l’humour très prononcé. Aussi met-il au point quelques petites histoires drôles qu’il réussit de vendre à des journaux. Il en écrit un nombre croissant, il les numérote, les ronéotype ; il constitue d’autre part un fichier important de journaux, hebdomadaires, revues et publications diverses auxquels il envoie régulièrement ses histoires avec le tarif correspondant. Elles sont souvent acceptées et bien payées. Il devient donc « fabricant de blagues », ce qui lui assure un revenu régulier et une vie confortable ! Comme, très habilement, il n’utilise jamais de sujet politique, il ménage ainsi une clientèle très large ! Georg. W. Manfred n’oublie pas, pour autant, qu’il est un militant communiste sous le nom de Fritz Hoff. C’est sous ce nom qu’il écrit les textes de plusieurs de mes chants. Hans Bruck est, lui, un militant inconditionnel, intraitable quand il s’agit des dogmes bien définis et sectaires du marxisme - léninisme - stalinisme. C’est un théoricien respecté qui occupe, malgré sa jeunesse, une fonction élevée dans le Parti. Une volonté et un fanatisme farouches habitent son corps incroyablement maigre, comme brûlé par un feu intérieur. En réalité, il lutte non pour un idéal, une idéologie, ni même pour le bien-être et le bonheur des hommes, mais uniquement pour la victoire de « son » Parti. On pourrait dire, comme l’hymne allemand « Deutschland über alles ! » ! modifié « Die Partei über alles » ! (Le Parti au-dessus de tout !) Hans essaie de me prendre en mains. Non certes par amitié réelle, mais pour me faire donner tout ce que je peux au Parti ! Il s’accapare de moi, de mon temps, sans tenir compte de l’heure du jour ou de la nuit. Il m’entraîne de plus en plus, dans des corvées, pour moi insignifiantes, au service du Parti. J’ai déjà commencé, à mon arrivée en Allemagne, et je redeviens maintenant, un des plus distingués distributeurs de tracts, à l’aube, à l’entrée des usines, sur les marchés en

et je

recherches

plein air de tous les quartiers de Berlin. Ce sera toujours le style du Parti, d’obliger les intellectuels d’accepter toutes les tâches ! A mon grand regret, je commence à jouer le rôle de délégué dans des réunions, des congrès, des colloques, des symposiums. On y discute, on y prononce des allocutions dix, douze heures par jour et je ne comprends pas toujours l’importance de ces flots de paroles et de résolutions rarement mises en pratique. Je suis allergique à ces vaines discussions, mais il n’y a pas d’autre choix, que celui de marcher avec ceux qui luttent. Hans me tient d’autant mieux que j’ai loué une chambre chez ses parents où lui-même habite avec sa jeune femme. Cadre d’une laideur difficilement supportable, mais il me faut bien habiter quelque part et mes moyens ne sont pas à la hauteur de mes goûts ! Ma cohabitation avec les Bruck va pourtant prendre fin, en raison du comportement de plus en plus scandaleux de Virginia avec tous mes camarades et amis. Ma vie est véritablement empoisonnée par ses agissements. Son attitude vis-à-vis de tout et de tous - et aussi, naturellement, vis-à-vis d’elle-même - est incompréhensible et injustifiable. La séparation définitive devient la seule solution raisonnable ; si souvent déjà, nous nous sommes mis d’accord, avec, de sa part, une sincérité apparente. Puis, 24 ou 48 heures après, elle réapparaît,

Mais son état de déséquilibre permanent et sa façon de vivre ne lui permettent plus aucune logique

exprime ses regrets

et ne nous laissent plus aucune paix. Nous décidons enfin, au printemps 1932, de divorcer. Une solution très attrayante d’existence matérielle se présente qui va s’avérer vraiment intéressante et pittoresque. Trois camarades, bien entendu militants du Parti : un jeune architecte, sa femme photographe et un journaliste me proposent

de former avec eux une sorte de communauté - nous sommes précurseurs ! - et l’idée me plaît. Nous trouvons un appartement convenable de quatre pièces avec des fenêtres sur la rue et sur une cour, et nous élaborons les principes qui régiront notre association. Le loyer est partagé en quatre parts égales. Une pièce est réservée à la vie commune, à la réception des amis et aux travaux nécessitant éventuellement beaucoup de place. Nous nous répartissons les trois autres pièces. Chacun s’occupe de son mobilier, de son linge. Le matériel de cuisine : vaisselle,

couverts, casseroles est procuré par tous - liberté est octroyée à la fantaisie et à l’invention de chacun pour le faire à moindre frais ! ! - On s’occupe de sa propre chambre, suivant son besoin personnel d’ordre. Le nettoyage des locaux

Pour la

nourriture, nos revenus étant modestes, il est décidé, à l’unanimité, d’appliquer un système économique : une boîte est

placée dans la cuisine, dans laquelle chacun met le samedi, une somme d’argent pour la semaine suivante. Le dimanche, à tour de rôle, l’un de nous prépare dans une sorte de lessiveuse, une gigantesque ratatouille avec ce que la caisse

commune lui permet d’acheter. Une louche est à la disposition de celui qui a faim, pour se servir à volonté, le jour ou la

nuit

toujours à être épuisée ! Mais le système nous semble pratique et nous contente. L’appartement, au cinquième étage mansardé de l’immeuble, offre un grand avantage : d’un côté les fenêtres donnent sur une partie du toit en pente très légère. A cette époque d’incursions fréquentes de S.A., de police, éventuellement d’huissier, il nous est possible, avant d’ouvrir la porte, d’évacuer rapidement par le toit, tracts, papiers compromettants,

et

donnant sur un autre escalier. Seul mon piano reste en place, intouchable, parce que, en location. Naturellement ce système d’évacuation joue dans les deux sens, les habitants des deux appartements ayant les mêmes choses à cacher. En acceptant cette cohabitation, j’ai oublié mes obligations vis-à-vis de Szabó qui est toujours sans nouvelles de son

départ pour Moscou. Aussi, devient-il, pendant quelque temps, le locataire provisoire de la pièce commune. Des complications en résultent : la photographe passe volontiers ses nuits avec lui, négligeant son mari qui - supériorité hiérarchique oblige - accepte que sa femme console un camarade célibataire de passage vers l’U.R.S.S. ! L’été étant particulièrement chaud, la situation, sous le toit est à peine supportable. Aussi, d’un commun accord, nous nous mettons à vivre pratiquement nus. La vie devient plus agréable et le travail de chacun aussi. Une fois de plus, on sonne à la porte. Une fois de plus, la traditionnelle question

- « Qui est là ? »

- « Police »

- « Un moment, s’il vous plaît ».

Une fois de plus, on évacue en vitesse les objets délicats et on enfile quelques vêtements avant d’ouvrir. Deux énormes

policiers sont là, débonnaires cette fois et plutôt rigolards :

- « Nous sommes là, parce qu’on a déposé plainte contre vous pour attentat à la pudeur

- «

- « Les plaignantes sont deux vieilles demoiselles qui habitent en face, au même étage que vous »

Nous sommes perplexes, d’autant plus que les demoiselles exigent que nous mettions des rideaux à nos fenêtres pour « cacher nos agissements indécents ». Les policiers amusés décident, sur notre demande, d’aller continuer l’enquête en face chez les plaignantes qui pourraient, elles, mettre des rideaux qui cacheraient le spectacle affligeant que nous offrons. Ils reviennent bientôt nous annoncer, comme une bonne blague, que pour pouvoir nous contempler nus, les demoiselles doivent se hisser sur des tabourets, leur fenêtre étant trop haute pour leur permettre de plonger chez nous !

L’intervention policière a un résultat : les deux vieilles filles posent des rideaux que nous voyons souvent bouger. Ainsi tout le monde est content et la vie continue sans scandale.

Szabó part enfin pour l’U.R.S.S

mystérieux et fantomatique - « Bureau International de la Musique ». Il m’annonce, dans une de ses lettres, qu’il s’occupe activement de me donner un rôle à jouer au sein de ce Bureau. Mais à la suite de je ne sais quelles tortueuses combinaisons avec Eisler et d’autres encore, le projet n’a aucune suite. La communauté ne tient plus très longtemps : le couple trouve une autre solution, le journaliste est obligé d’effectuer de nombreux déplacements et je me vois attribuer à Dessau, un studio de maître, au Bauhaus, studio confortable, meublé sobrement dans le style de la maison, avec le mur donnant sur l’extérieur en verre épais, et un petit balcon. Tous les studios ainsi conçus dessinent la façade équilibrée du bâtiment de plusieurs étages. Malgré les difficultés que connaît l’école avec les tracasseries de la police, je peux, dès mon installation, reprendre des expériences sonores et musicales commencées aux États-Unis. Je poursuis mes travaux avec des pick-up et des disques de commerce, n’ayant pas les moyens d’effectuer des enregistrements sur disques souples. Quelques résultats sont obtenus, que pas mal de ceux qui me suivent, considèrent comme saisissants. Les limites techniques et mécaniques de mes appareils conventionnels res- treignent l’exploration de terrains plus vastes. Pendant mes essais, j’utilise le démarrage simultané de deux disques du même enregistrement de la même œuvre, dont l’un est modifié par un déplacement plus ou moins prononcé du trou central. Le résultat de cette tentative est double :

Il est, peu de temps après son arrivée à Moscou, nommé responsable d’un certain -

machines à écrire, appareils multiplicateurs jusqu’à la fenêtre de l’appartement voisin, loué par des camarades

les invités ont libre accès à cette nourriture qui, en raison de sa qualité parfois bien médiocre, n’arrive pas

communs fait l’objet d’un roulement équitable

Nous partageons les frais de téléphone, de gaz, d’électricité

»

? !

? ! »

d’une part le disque modifié apporte une pulsation globale supplémentaire au rythme du disque normalement utilisé ; d’autre part, au cours de cette nouvelle pulsation, se produit, tout naturellement, à chaque tour de ce disque, (respectivement à chaque pulsation complète) une montée et une descente de tonalité de la masse sonore. Il est bien entendu que ce procédé s’applique, suivant l’œuvre choisie, avec minutie et précision, sans se fier aucunement au hasard. J’arrive à faire modifier le moteur d’un des tourne-disques, pour qu’il me donne la récurrence réelle - de la fin de l’œuvre vers son début -. Cette multi-structuration - avec une apparente indépendance dans son horizontalité et une extrême rigueur dans sa verticalité, donnera lieu, beaucoup plus tard, à la conception d’une nouvelle polyphonie, dont la première matérialisation sera en 1954 - avec des moyens techniques de l’époque - l’œuvre de grandes dimensions :

« Improvisation précédée et suivie de ses variations » pour orchestre et magnétophone. L’œuvre provoquera un véritable

scandale, à la Radio Belge : où elle sera prévue en 1956, en première mondiale. Les musiciens de l’orchestre refusant

pendant longtemps de jouer, la première aura lieu avec trois mois de retard ! D’autres œuvres suivront jusqu’à la dernière, datée de janvier 1981 « Mouvements entre Mouvements » pour quatuor ou orchestre à cordes (et bande magnétique ad libitum). C’est à Dessau, encore que je fais une TRANSCRIPTION POUR PIANO DE HUIT PETITS PRÉLUDES ET

FUGUES D’ORGUE DE JEAN-SEBASTIEN BACH 18 . Je prends quelques moments de détente au milieu de ces travaux, ces expérimentations sonores et culturelles parmi mes amis du Bauhaus. Les Molohy-Nagy réunissent souvent dans la belle salle commune de leur maison simple et accueillante, meublée avec un goût exquis, des artistes, des professeurs. Les débats y sont passionnants sur l’art, l’architecture, la photo, la musique, la politique. Nous ne sommes pas toujours sérieux ; un jour, par exemple, Lucia nous apporte une assiette pleine de chocolats fourrés et l’un de nous, en se servant, demande si ces chocolats seraient aussi agréables croqués avec des cornichons au vinaigre. Une discussion suit - en apparence sérieuse - faite d’éléments contradictoires. Finalement quelqu’un déclare

- « Il n’y a aucune raison pour que le chocolat et le vinaigre soient des éléments catégoriquement opposés. On devrait essayer avant de porter un jugement ».

Lucie apporte des cornichons - et nous savourons tous, avec contentement le mélange contesté

problèmes graves nous occupent tous que nous avons besoin de ces éclairs de fantaisie. Si j’habite maintenant Dessau et si je m’y livre à quelques travaux personnels, ]e n’abandonne pas pour autant, Berlin et la direction de chorales dans différentes villes de Saxe : Leipzig, Chemnitz, Zwenkau. Ils sont nombreux ces groupes de chanteurs « Lyra », « Rote Lyra », « Stürmer », « Freiheit », « Volkschor », « Jugendehor » avec lesquels je répète infatigablement préparant les programmes de fêtes et de manifestations que nous multiplions pour répondre à

l’arrogance, à l’agressivité des militants nazis. Pour faciliter mes déplacements, j’achète une moto de moyenne puissance - mais par hasard d’un rouge superbe ! -. Je deviens alors pour mes camarades fidèles le « Chef rouge » et pour ceux qui se méfient de moi le « Fou rouge ». En tout cas, je suis rouge, connu comme tel, marqué comme tel. Coiffé d’une casquette avec la visière en arrière, mes verres protégés par d’énormes lunettes de motard, un pardessus court si mince qu’il me faudra des doublures de papier journal sous la veste et sous les jambes du pantalon, lorsque le froid viendra, je sillonne les routes, heureux de retrouver ici et là mes chanteurs. Le travail avec eux me procure beaucoup de joie. Ils sont simples, sérieux, disciplinés, ne manquent pas une répétition, et font un énorme effort pour répondre à mes exigences et partager avec moi la fierté du résultat. J’aurai, plus tard, l’occasion de diriger maintes chorales d’amateurs et de professionnels. Ni la musicalité hautement évoluée, ni la connaissance du solfège, ni les plus belles voix ne vaudront jamais la ferveur que je trouve chez ces femmes et ces hommes simples : leur cœur, leur foi sont dans ce qu’ils chantent, leurs yeux le montrent, leurs voix l’expriment. L’automne arrive, et avec lui, la beauté merveilleuse de la saison que je préfère, peut-être parce que je suis né en octobre, au moment de l’exceptionnel déploiement de couleurs d’une nature prodigue.

et contestable. Tant de

J’apprends, par ma sœur Klara, que notre divorce vient d’être prononcé à Budapest, là où Virginia et moi avions été unis, deux ans auparavant. La nouvelle attendue, me rend heureux et triste à la fois : tout espoir déçu est un choc dur et un coup qui blesse. Fin octobre, je compose TROIS DANSES POPULAIRES RUSSES POUR VIOLONCELLE ET PIANO 19 , pour un concert au Krystall-Palast de Leipzig, présenté le 19 novembre, par Erich Lothar, sous le signe « La Russie nouvelle dans la musique ». Deux chorales chantent, sous ma direction, des chants populaires russes, et j’interprète l’œuvre composée, avec le Professeur Klengel, sympathisant antifasciste qui enseigne le violoncelle à la Hochschule. Le concert

a beaucoup d’échos dans le public et dans la presse qui souligne la variété du programme et la qualité des interprètes.

Echos qui ne seront pas perdus pour la police ! J’écris une version POUR VIOLON ET PIANO des TROIS DANSES POPULAIRES RUSSES 20 , En novembre 1932, les nazis reculent aux élections. L’aveuglement fait écrire à Léon Blum, en France, dans « le Populaire » :

« Hitler est désormais exclu du pouvoir ; il est même exclu, si je puis dire, de l’espérance du pouvoir ». Mais nous, qui vivons en Allemagne, nous savons qu’Hitler n’est pas pour autant « exclu de l’espérance du pouvoir ». Bien au contraire. Car la situation ne cesse de s’aggraver. La vie quotidienne devient de plus en plus troublée. Ce n’est pas le moment de diminuer le combat ; il faut se battre, coûte que coûte, jusqu’au bout. J’accepte la préparation d’un Congrès des groupements antifascistes. Il a lieu fin décembre avec une participation considérable et dans une ambiance excellente. Mon intervention a un certain succès, que j’attribue à l’originalité de mon accent : il est la manifestation, pour les assistants, d’une sorte de solidarité internationale, dans cette Allemagne si menacée. Pour associer les paysans à nos campagnes, je compose mon premier chant de masse : BAUERNMARSCH 21 (Marche des paysans) . Le texte est écrit par George w. Manfred (Fritz Hoff) . La musique est signée de mon nom.

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8 1961. Paris. Éditions Musicales Transatlantiques

9 M.S. inédit

0 M.S. inédit

1 1932. Allemagne. Leipzig. « Verlag für neue Musik »

Au même moment, j’écris un KAMPGLIED DER K.P.D 22 .(Chant de lutte du K.P.D.) sur un texte de Erich Weinert qui signe alors Erich Beuche -, publié sur des milliers de tracts - partition complète, chant et piano - et qui paraît également dans le « Sächsiche Arbeiter Zeitung » - le journal central du parti communiste de Saxe - à Leipzig, le 24 décembre 1932. C’est ma première collaboration avec Erich Weinert, alors déjà célèbre poète communiste allemand. Grâce à la passion que l’exemple de Bartók a éveillé en moi pour le folklore, pour la mélodie populaire, pour le chant du peuple, les chants de masse que je ne vais cesser de composer pendant ces années de militantisme antifasciste en Allemagne, puis en France, seront jugés entraînants, exaltants, dénués de la vulgarité qui abîme souvent ce qu’on appelle chant populaire. Le succès de mes premiers essais me prouve que je suis sur le bon chemin. Les résultats sont évidents. Ils seront repris de plus en plus par des foules de villes et de villages, chantés non seulement dans des manifestations, mais aussi spontanément et souvent pour le simple plaisir indépendant du contenu politique ou idéologique. Combien de fois il m’arrivera de croiser un passant qui, au lieu de me saluer par « bonjour », fredonnera

un fragment d’un de mes refrains en me faisant un clin d’oeil complice. Ces discrètes manifestations seront pour moi, plus précieuses et plus émouvantes que des paroles flatteuses. Le rôle principal du chant de masse, qui est d’unir, de mobiliser, d’encourager, de donner force et espoir, est souvent détourné au profit de conquêtes, de viols de populations. Napoléon déclarait :

« Dans la conduite de la guerre, un bon chant de marche vaut plus que cent canons ».

En Italie, le chant officiel du fascisme de Mussolini : la « Giovinezza » devient l’hymne national ; en Allemagne, les

foules sont galvanisées par le « Horst Wessel Lied », chant en l’honneur du voyou Horst Wessel - souteneur de profession - nazi promu « héros » par les Hitlériens. Plus innocent avait été un chant lancé aux États-Unis, au moment de la crise économique de 1929-1930, lorsque par crainte, beaucoup de gens retiraient leur argent des banques, dont le refrain se terminait par une affirmation optimiste :

« Je remets mon argent à la banque ».

Le résultat avait été surprenant ! Bien sûr, je délaisse souvent - de mon plein gré - la forme de musique qui, jusqu’en 1930, avait été ma principale raison de vivre. Je ne suis plus le brillant interprète des tournées américaines. Mes publics - à part celui du Bauhaus - sont simples, sans culture musicale, mais ils ont la même foi que celle qui m’anime maintenant. C’est à eux que s’adresse aujourd’hui ma musique. C’est pour eux que j’écris parce que je marche sur la même route qu’eux, plein d’élan encore, sans prévoir ce qu’au bout du chemin je rencontrerai Ce que je rencontrerai au bout du chemin, quelqu’un, en cette année 1932, l’entrevoit, lucide et moins candide que moi. C’est une jeune Allemande, blonde aux yeux bleus, dont je fais la connaissance dans l’Atelier de Moholy-Nagy. Elle s’intéresse à la littérature et au théâtre. Nous quittons ensemble l’atelier et nous continuons notre conversation dans un café. Else Hanke et moi devenons vite de très bons amis. Pourtant, nous sommes tous les deux, aussi différents que possible dans nos conceptions idéologiques, nos goûts, notre idéal, nos aspirations. Le secret de notre longue amitié résidera dans nos oppositions. Nos discussions ressemblent à des compétitions sportives sévères, mais loyales. Je suis si préoccupé par la lutte antihitlérienne que l’apparente indifférence d’Else m’intrigue. Je m’efforce de l’attirer vers une activité, une participation à mes côtés. Elle s’y intéresse mais ne cède pas. Je pense alors que c’est uniquement par esprit de contradiction. Elle tient énormément à notre amitié, me soutient moralement, elle ne me désapprouve pas mais résiste fermement à tout embrigadement. Après l’Incendie du Reichstag, en février 1933, nous ne nous verrons plus, mais lorsque je serai à Paris, j’échangerai quelques lettres avec elle. En 1937, à l’occasion de l’Exposition Internationale, elle obtiendra un visa pour la France et me verra à Paris. Son but, je le devinerai plus tard, sera double, renouer des liens d’amitié qui nous sont chers à l’un comme à l’autre, et me mettre au courant d’une crainte qu’elle a, pour moi, depuis qu’elle m’a vu agir avec tant de désintéressement dans un Parti qu’elle redoute. Elle a vite compris que si mon travail et ma collaboration avec le K.P.D., dans la lutte antifasciste, sont considérés comme sincères, ma soumission est jugée insuffisante. Aux yeux des dirigeants, je suis et je resterai toujours trop ouvert, trop critique. Une certaine méfiance s’est vite installée. Honnête mais indiscipliné. C’est pour le Parti une faute grave, voire impardonnable. Comment Else qui n’a jamais été militante, peut être si clairvoyante, je ne le comprendrai jamais. Elle viendra donc à Paris et ce sera alors en 1937 que je saurai vraiment quelle amie lucide et fidèle elle est. Mais pour le moment, en 1932, nous en sommes encore, Else et moi, aux discussions idéologiques

1933

A l’orée de 1933, année cruciale, en dépit des erreurs, des maladresses, du sectarisme du K.P.D., je ne ménage ni mon temps, ni mon énergie pour l’aider. Secrètement et malgré certaines évidences, je veux croire encore que la catastrophe hitlérienne pourra être évitée. Je compose un chant de propagande, chant de recrutement aussi pour les élections de mars : WAHLT KOMMUNISTEN, LISTE 3 23 (Votez communiste, liste 3) sur un texte de Erich Beuche (Erich Weinert). Il est diffusé

2

2

2 1932. Allemagne. Leipzig. Tracts

3 1933. Allemagne. Leipzig. Tracts

par tracts dans tout le pays. En très peu de temps les chorales populaires le chantent partout, et les publics l’apprennent. Le froid devient difficilement supportable en moto, je circule sans cesse, jour et nuit. Le papier-journal-doublure ne suffit plus. Je m’équipe sérieusement : manteau épais dont je coupe le bas, bottes, moufles fourrées. J’ai fière allure sur mon coursier rouge ! le vrai militant affairé ! Curieuse idée d’avoir choisi cette couleur voyante ; curieuse idée aussi de louer une chambre après avoir quitté, par prudence, Berlin et Dessau, chez le trésorier principal du Parti du district de Leipzig où j’ai décidé de me retrancher. Lui, qui est directement visé, reçoit de fréquentes visites suivies de perquisitions policières. Pendant quelque temps, je suis considéré, par les visiteurs, comme facteur négligeable, étranger à leurs affaires, mais ils ne manquent pas de se renseigner. Etant donné l’acharnement des inquisiteurs, des mesures de précaution s’imposent à mon logeur et à moi, surtout après

sauf

un revolver non camouflé. Pendant qu’ils explorent une des pièces, je place l’arme par terre à côté du fourneau, sur le carrelage de la cuisine et je jette dessus une serpillière sale. On cherche partout, on ouvre tiroirs, armoires, buffets, même boîtes et cartons des placards. C’est le tour de la cuisine. Le cœur battant, je suis les opérations avec un calme

parfaitement feint. Tout est vérifié, le four de la cuisinière, le dessous de l’évier, un pot de grès rempli de saindoux,

La danse diabolique

achevée, ils partent, en nous donnant le conseil d’être « prudents ». La porte fermée, quel soulagement ! Nous mettons à exécution, le conseil judicieux donné par l’ennemi. Après avoir ainsi apprécié le côté conventionnel et la méthode primaire des recherches, nous trouvons une solution. Nous n’avons plus de documents écrits compromettants sur place, mais toujours nos armes et leurs munitions. J’achète un coude en grès, comme il y en a dans l’appartement pour l’écoulement des eaux. Nous le fixons entre le plafond et le mur dans un coin de la salle de bains et y cachons les revolvers. « Notre » tuyau s’ajoute à tous ceux des pièces d’eau, ne se distingue en rien d’eux, et reste accessible. Et l’astuce se montre efficace au cours des perquisitions suivantes. Pourtant, l’attention de la police commence à se tourner vers moi. Elle a, jusque là, été assez peu perspicace : je suis connu partout avec ces chorales que je dirige et avec lesquelles on me voit dans d’innombrables manifestations, je fréquente le Bauhaus, ce lieu « infesté d’intellectuels décadents », je collabore avec Brecht, Eisler, Busch, Weinert et

les menaces vont se préciser, et le

chemin où je me suis engagé va s’encombrer d’obstacles. Je l’ai choisi librement, je continue à y avancer, je dirais presque, sans peur. Dans ces temps troubles, mouvementés, incertains où on vit au jour le jour, les amitiés solides et déjà affirmées représentent les seuls moments de repos et de sécurité. Ce sont, curieusement, presque uniquement des amitiés d’hommes. Les relations avec des femmes deviennent, aussi curieusement passagères, brèves et quelque peu superficielles. Il s’agit, bien entendu - et pour une raison impérieuse de sécurité - de militantes, de camarades du Parti. Quelques visages, quelques noms émergent entre les orages et les tourments de la vie quotidienne : Traute, Ilse, Margaret, Käte Parmi les nouvelles connaissances que je me fais, deux êtres pourtant me laisseront plus de souvenirs : ce sont Siegfried et Helga. Depuis quelque temps un garçon assez jeune encore, me manifeste beaucoup de sympathie. C’est Siegfried : il est naturellement membre du Parti. Physiquement, il est insignifiant, très petit de taille, avec une face au nez si camus que son visage semble plat, sans aucune plasticité. Je ne sais s’il a été employé, ouvrier, tant son comportement est mystérieux. Il s’intéresse beaucoup à tout ce que je fais, ce qui me préoccupe, ce que j’envisage d’entreprendre. Sa

curiosité et son intérêt deviennent si importuns qu’ils m’en paraissent suspects. Sa cordialité, sa gentillesse me rassurent et nous conserverons ces rapports bizarres. Plus tard seulement, j’apprendrai qu’il est en Allemagne, en 1933, désigné par le Parti, pour être « mon » commissaire politique et me surveiller constamment. Je suis suspect : l’intellectuel, le

bien sûr, mon « cas » n’est pas très simple, j’ai un caractère insoumis, indépendant ; j’ai souvent

une opinion, une conception qui ne correspondent pas à la norme, et je n’hésite pas à les énoncer, je vais parfois même

jusqu’à une franche critique

sont courageux, même si mes apports sont positifs pour le Parti. Tant pis pour moi ! Helga restera plus qu’un nom pour moi. Il sera agréable d’évoquer le portrait de cette fille fort jolie, à l’élégante silhouette. Ses yeux rieurs, souvent malicieux, apportent réconfort dans les moments difficiles. Issue d’une famille de la grande bourgeoisie, elle possède une solide culture et ne tombe jamais dans le snobisme ou l’intellectualisme schématique - caractéristique allemande. Elle pratique la danse classique qu’elle enseigne dans son studio. Nos conversations abordent tous les sujets : philosophie, art, politique. Dans ce domaine, elle me comprend, mais, tout en admettant la nécessité du combat, elle ne veut pas me suivre dans ce chemin. Elle est très près de moi, tel que je suis, militant, actif, elle ne me désavoue pas, mais sa foi est ailleurs. Elle tient à notre amitié mais refuse de s’intégrer au milieu qui est le mien : sa situation familiale, sa position sociale, ses ambitions dans le domaine de la danse, la retiennent loin des préoccupations militantes qui sont les miennes. J’ai beaucoup de respect pour sa personnalité solide et intègre et nos différences empêchent assez longtemps, un rapprochement affectif qui finit quand même par nous lier intimement, tant notre cœur est plus fort que notre raison. En moi, elle aime l’artiste, l’idéaliste et fait abstraction de mon option politique qu’elle ne peut faire sienne. En elle, j’aime la femme intelligente et sensible. Tout cela ne plaît guère au petit Siegfried qui me suit pas à pas. Helga ne peut qu’être suspecte à ses yeux.

tout cela n’est pas digne d’un camarade discipliné. Je suis catalogué même si mes actes

bourgeois converti

un incident qui aurait pu devenir fatal. Une nouvelle fois, les S.A. arrivent pour perquisitionner. Tout est en règle

qu’un S.A. astucieux, méthodique, à qui « on ne la fait pas », fouille avec un grand couteau

d’autres marqués politiquement, je ne passe pas inaperçu avec ma moto rouge

Problèmes personnels au milieu des événements qui se sont précipités depuis le début de 1933. En janvier, le Maréchal von Hindenburg, Président du Reich, appelle Hitler au poste de Chancelier, en remplacement de von Schleicher. Hitler devient « der Fùhrer » de l’Allemagne. (le Chef). Où est la belle certitude de Léon Blum ? Le 1 er février, le Parlement est dissous. Les répétitions, les manifestations et les représentations publiques de mes chorales sont constamment interrompues par l’irruption de hordes de plus en plus violentes de S.A. et de S.S. Les bagarres sont fréquentes et se terminent la plupart

du temps par l’expulsion des assaillants. L’attitude de mes choristes est admirable, leur courage est exemplaire, les hommes sont des ouvriers robustes, leurs adversaires, les S.A., sont en général des garçons encore peu aguerris, appartenant souvent à la petite bourgeoisie tandis que les S.S., préparés à la lutte sont redoutables. Combien de fois, j’ai la preuve de la volonté et du dévouement de mes chanteurs qui me protègent dans les moments difficiles : ils savent que ma mauvaise vue me rend vulnérable et que la perte de mes lunettes à la suite d’un coup me mettrait à la merci des brutes. Souvent ils m’empêchent de rentrer chez moi, sur ma moto, et m’obligent à passer la nuit chez l’un ou chez l’autre, car les S.A. occupent les routes et les carrefours, molestant les passants pour s’amuser. C’est chaque fois, une

nous n’abandonnons pas et j’admire ces hommes et ces femmes qui tiennent

bon à mes côtés et me suivent fidèlement. Goering crée le 22 février une force de police regroupant SA., S.S., et Stahlelm (Casques d’Acier).

Dans la nuit du 27 au 28 février, le Reichstag brûle ; officiellement, l’incendie est provoqué par les communistes. C’est absolument impensable pour ceux qui m’entourent. Notre conviction est qu’il ne peut s’agir d’un acte de suicide, dans les conditions actuelles. La fureur des nazis redouble. Les incidents éclatent partout ; 4 000 antifascistes sont arrêtés. L’état d’urgence est déclaré. On prépare les élections législatives pour un Reichstag réduit en cendres! On arrête, on enferme, et en attendant la construction des camps de concentration - dont l’existence va être légalisée par un décret signé en avril - on emprisonne partout où on peut, les opposants. Les prisons étant vite surchargées, on utilise des caves, des bateaux ceinturés de barbelés, des usines, des brasseries désaffectées - comme à Oranienburg près de Berlin - et on emploie les détenus eux-mêmes à l’aménagement de ce qui deviendra les monstrueux centres concentrationnaires. « Dachau » va être mis en service le 31 mars, près de Munich. Et au même moment, le K.P.D. méconnaît l’importance des dissensions qui affaiblissent le prolétariat et aggrave, par sa politique, ces dissensions. Son chef, Ernst Thaelmann, affirme que les quatorze millions de prolétaires allemands ne permettront pas au fascisme de

s’installer dans leur pays

Le 5 mars, le parti nazi triomphe aux élections. La Sociale Démocratie va, une fois de plus trahir. Le Président Hindenburg (élu peu de temps auparavant avec les voix du parti social démocrate) et la Nouvelle Assemblée vont donner légalement par 441 voix contre 94, pleins pouvoirs à Adolf Hitler, le 21 mars. Les troubles se multiplient, les bandes nazies, la nouvelle police créée par Goering déferlent, menacent, matraquent, assassinent dans les rues, dans les

cafés, dans les restaurants, dans les immeubles. Plus aucune sécurité n’est assurée. La situation est la même dans toutes les villes d’Allemagne à l’exception de Leipzig où se tient la Foire Internationale annuelle. Les visiteurs et les acheteurs étrangers sont très nombreux, raison pour laquelle, pendant la Foire, la vie reste à peu près normale, dans la ville, sur l’ordre du Nouveau Chancelier. Je me procure un insigne de la Foire et avec cela au revers de mon pardessus, je circule sans trop de difficultés. Mais je sais que c’est provisoire. Je veux préparer l’avenir assez proche. D’abord légalement. Citoyen hongrois et toujours détenteur d’un passeport, je me présente chez le Consul de Hongrie et lui demande la protection de mon pays. Refus : « Nous n’avons pas le droit de nous immiscer dans les affaires politiques de l’Allemagne . D’ailleurs, rien ne vous empêche de rentrer en Hongrie », me dit-il. C’est justement ce que je ne veux pas faire Depuis quelque temps, je louais un petit coffre dans une banque, où je gardais mes biens les plus précieux et des documents compromettants. Cela aussi devient dangereux. Je reprends le tout, garde ce que je peux et détruis ce qui doit disparaître. Je sais qu’il va falloir quitter cet enfer qu’est devenue l’Allemagne nazie, pour continuer à vivre. La vie m’appelle impérieusement. La police s’acharne d’une façon démentielle. L’occupation des sièges des partis socialiste et communiste, des syndicats, des maisons d’éditions, est décidée avant la dissolution des syndicats, de la création du « Deutsche Arbeitsfront » (Frond allemand du travail) . Plus tard, tous les partis politiques seront dissous et leurs biens confisqués, le Parti National Socialiste, seul, subsistera. La frénésie s’étendra dans le courant de l’année : la littérature non allemande sera brûlée, les opposants au régime, communistes, socialistes et autres prendront de plus en plus nombreux, le chemin des camps de concentration, l’antisémitisme deviendra virulent, et se déchaînera la nouvelle police secrète d’état créée fin avril : la Gestapo. Pourtant, au printemps 1933, beaucoup de mes camarades qui cherchent une solution pratique pour ne pas tomber entre les mains de la police, ont encore une conception erronée et candide : beaucoup me disent:

- « Tant mieux qu’Hitler soit au pouvoir. Tu verras très vite, tout le peuple allemand saura qui il est et il sera balayé

comme les feuilles, par le vent d’automne ! ». Depuis le début de mars, les visites des S.S., dans notre appartement de Leipzig sont devenues presque quotidiennes. Ils arrivent à 6 heures le matin et fouillent avec acharnement pendant plusieurs heures. Ces actes répétés donnent l’impression d’une routine. Le 16 mars, c’est enfin mon tour : c’est pour moi qu’ils viennent, plus nombreux que d’habitude. Ils sont une douzaine, légèrement ivres, tous armés. Je les reçois en pyjama : perquisition minutieuse, ils regardent sous le tapis, ouvrent le piano, feuillettent les manuscrits qui s’y trouvent dans l’espoir d’y découvrir autre chose que de la musique. Le « chef » ordonne en hurlant :

- « In feuer ! (Dans le feu) »

petite bataille gagnée, un peu de sursis

et le 4 mars, Thaelmann est arrêté, incarcéré dans la prison Alexanderplatz, à Berlin.

Et je suis poussé loin du poêle, entouré de sept ou huit brutes, matraques et revolvers prêts à l’action, obligé de regarder, impuissant, les vandales brûler en ricanant, mes manuscrits. Leur devoir accompli, ils me font m’habiller pour les accompagner. Un fait intervient alors qui prouve éloquemment que ces hommes fanatiques dressés à attaquer, battre, torturer, emprisonner, assassiner, ne savent même pas pourquoi ils font cela , quelles idées ils servent : pendant que je m’habille, ils examinent un petit tas de brochures de propagande, publiées, pour les élections, par les différents partis politiques et qui sont restées sur mon bureau. Rien d’illégal là-dedans : il y a la brochure du S.P.D., celle du K.P.D. et celle du N.S.D.A.P. (le parti national socialiste) , ornée d’une grande croix gammée qui ne deviendra, qu’en septembre, l’emblème officiel du Reich. Ils regardent avec perplexité cette brochure de leur propre parti et l’un me demande brutalement:

- « Qu’est-ce que c’est que ça ? »

- « Vous devriez pourtant le savoir, et connaître tout ce qui est là-dedans, puisque c’est votre programme ! »

Il ne semble pas comprendre et, par précaution, glisse le fascicule dans sa poche Nous partons. Ils renvoient les trois voitures qui les attendaient, pour m’escorter, d’une manière spectaculaire, armes bien visibles, attirer ainsi l’attention des passants et leur offrir avec l’exhibition une sorte d’avertissement. C’est courant, et la marche le long des rues, accompagnée de ricanements et de phrases fredonnées du « Horst Wessel Lied », n’émeut guère la population, déjà habituée à ce genre de démonstration. Nous arrivons à l’ancienne maison des

Syndicats - baptisée depuis le 6 mars « Maison brune » - et devenue quartier général des « Chemises brunes ». Elle est animée d’allées et venues, de bruits de bottes, de rires, d’éclats de voix. Au milieu de ce brouhaha, immobiles, silencieux, parfois hagards, des hommes arrêtés attendent qu’on décide de leur sort. On m’installe à une table, dans une pièce vide. On met devant moi une feuille de papier et un porte-plume et on me dit :

- « Ecris tout ce que tu as fait contre le National socialisme ». Je proteste, faisant valoir ma nationalité hongroise, et je refuse d’écrire, n’ayant pas d’aveu à mettre sur papier. Ma qualité de Hongrois ne semble impressionner personne ! Et on m’ « interroge », ou plutôt on me raconte tout ce qu’on sait de moi. Tout y passe, mes chorales, mes participations dans les manifestations communistes, mes « Trois chants populaires russes » joués dans un concert avec le Professeur Klengel, mes chants de masse, la couleur rouge de

ma moto, mon logement chez le trésorier du

en les écoutant, intarissables sur mes forfaits, je me demande s’ils

sont ivres d’alcool ou de leur puissance. L’interrogatoire dure plus de vingt heures. Pas de sévices, pas un seul coup. Mon refus d’écrire ou de signer n’importe quoi est ferme. Ma position ne se modifie pas.

- « Je suis pianiste, compositeur, chef de choeurs et j’exerce mon métier. De plus, je suis Hongrois et vous devriez me remercier d’apporter mes connaissances à votre pays ! »

Je décide de jouer le tout pour le tout : je n’ai plus rien à perdre. C’est ainsi que dans la soirée, déjà assez fatigué, je réclame du café et quelque chose à manger. Un jeune S.A., adolescent, un fusil accroché à l’épaule, mais sans doute mal dressé encore, sort et revient avec un sandwich. Méfiant - me demandant s’il est vraiment comestible, sans danger ! - je romps le pain, lui en tends la moitié en guise de remerciement. J’attends qu’il entame sa part avant de mordre dans la mienne. Le café ne viendra jamais ! L’interrogatoire reprend, mais au ralenti. Les S.A. se relaient, avec des pauses, pendant lesquelles on me laisse seul, dans cette maison bruyante et inquiétante. Vers cinq heures du matin, trois colosses S.S. entrent. L’un d’eux lit mon nom sur un papier et interroge

-

« C’est vous ? »

-

« Oui. »

-

« Au nom du Führer de l’Allemagne Nationale Socialiste, vous êtes condamné à mort Venez

»

Il est des moments dans l’existence de chacun de nous, où la surprise est telle qu’on reste incapable de réaliser la gravité

ou le grotesque de ce qui se passe, qu’on est incapable de comprendre si on vit une tragédie ou une comédie. C’est avec un sentiment confus que je me lève, que je me laisse entraîner dans la cour de l’immeuble. Tout le monde est armé. Tout le monde est gai, bruyant. Une énorme brute S.S. - que la casquette grandit encore, prend les choses en main. On me colle face au mur, les bras en l’air. J’entends l’appel au peloton, dans le silence qui s’est fait, des hurlements:

- « Achtung ! (Attention) ; Feuer ! (Feu) »

Je ne me rends pas bien compte de la

situation

scène macabre pour l’amusement et

un coup de pied, dans la rue. Je dois sans doute quand même à ma nationalité hongroise, cette clémence. Hébété, je suis « libre », dans la nuit de mars, sous la pluie. Je reprends vite mes esprits et ma toute première pensée va vers ceux de mes camarades de combat, dont les noms ont été prononcés devant moi. Je me mets en route immédiatement pour les prévenir. J’en tire plusieurs de leurs lits, sans le moindre regret ! Sans rentrer chez moi, tel que je suis, je quitte Leipzig par le Sud-Ouest. Je ne songe même pas à regagner la Hongrie. Je veux rejoindre la France. Mais je désire, avant de quitter définitivement l’Allemagne, revoir une fois encore mon amie Helga qui séjourne en ce moment près de Francfort. Alors sans rien emporter, laissant tout derrière moi, j’effectue ce que Vercors décrira, si magistralement, des années plus tard, la « Marche à l’étoile » de son père. Comme ce dernier, je marche la nuit et me cache le jour. Au cours de ce vagabondage forcé, je peux me rendre compte de la différence incroyable qui existe entre la mentalité des paysans et celle des citadins. Ces derniers sont soumis à l’influence quotidienne des nazis, tandis que les villageois,

l’avertissement. On me conduit à la porte de l’immeuble et on me pousse, avec

Ils ont tiré, mais je suis encore debout et vivant, ils n’ont pas tiré sur moi, ce n’était donc qu’une mise en

suivis d’une rafale terrible, d’un tumulte de cris et de rires quasi hystériques

plus loin des rumeurs insensées, continuent, pour le moment, une existence pratiquement inchangée, paisible, ne tenant apparemment pas compte du nouveau régime. Pas de haine, pas de discrimination, pas même de xénophobie. On m’accueille parfois dans des fermes, on me donne à manger, on m’invite à me reposer plusieurs jours. On ne me pose pas de questions. Cela ne durera pas longtemps : le peuple allemand entier, sera bientôt atteint Je marche donc vers la France, et d’abord vers Francfort pour retrouver Helga. Tentative insensée : je ne sais pas où elle se trouve exactement. Je ne possède qu’un repère : un superbe grand chien de race qu’elle a acheté dans la banlieue de la ville, chez un éleveur connu. Celui-ci, que je vais voir, ne peut m’aider, il ne sait où le chien et sa nouvelle maîtresse sont allés. J’ai l’idée de me renseigner à la gare principale où j’ai la chance de trouver des cheminots observateurs qui se souviennent de la jeune femme et du beau chien. De cheminot en cheminot, de gare en gare, je parviens à savoir où la « Belle » et la « Bête » sont descendues. Tout cela cordialement, sans aucune méfiance, comme si l’Allemagne était encore paisible, comme si Hitler et ses fous n’existaient pas. Les précieux renseignements obtenus, je continue mes recherches de détective et dans un village, Zwingau, j’aperçois enfin, dans un jardin, Helga et son chien. Ma joie, après les jours que je viens de vivre, est indescriptible. La paysanne chez laquelle habite Helga, veut bien me loger pour une ou deux nuits, dans sa modeste demeure. Mais un détail l’embarrasse : la chambre qu’elle m’offre est séparée de celle d’Helga par une porte dont la serrure ne fonctionne plus. Son code de bonnes mœurs l’empêche de faire cohabiter ainsi, sans clef à tourner, deux personnes de sexes différents Une idée lui vient qui la tire d’affaire : on calera contre la porte, un fauteuil et tout ira bien si la solution nous convient. Sa conscience la laissera en repos. Cocasserie dans le drame. Humour dans la tragédie. La vie est ainsi multiple. Je passe deux jours dans un bain de paix, de bonheur. Je m’efforce de graver dans ma mémoire cette dernière image humaine d’une Allemagne inhumaine dont toutes les valeurs sont en train de s’écrouler. La victoire de la barbarie est une défaite pour moi. Mon engagement dans la lutte m’avait fait entrevoir un monde stable et humain. Je quitte ce pays les mains vides, le cœur triste, l’âme blessée. Je reprends ma « Marche à l’étoile » vers Bâle et, je le veux de toute ma volonté, vers la France !

FRANCE

1933 : Exil. Naissance de Paul Arma

1934 : Le compositeur militant

1935 : Amitiés dans la France accueillante

1933 - 1935

1933

Et j’arrive à Bâle

Bâle où je suis encore dans la partie allemande. Il me faut passer en Suisse dont je ne suis séparé que par une rue commerçante. Je guette une occasion. Celle-ci se présente sous la forme d’une ménagère qui fait ses achats, panier au bras. Je m’approche d’elle, la salue, et

lui dis que j’aimerais voir un peu la partie suisse de la ville, mais que j’ai quelques ennuis avec les Allemands. - « Eh bien, Monsieur, me dit-elle, avec un accent switzer deutsch, me faisant un clin d’oeil, prenez mon panier de la main gauche et donnez-moi votre bras droit ! Comme çà, on va se promener un peu » Et nous traversons la rue. Elle se dégage devant une boutique, reprend son panier et me dit joyeusement :

- « Amusez-vous bien et bonne journée ! » Me voilà donc en Suisse, en ce début d’avril 1933. Je respire et regarde avec confiance vers l’avenir, vers la France.

Sans perdre de temps, je me présente au Consulat de France, et j’obtiens, sans problème, un visa en quarante-huit heures. Ce court séjour à Bâle me réserve une surprise : j’y rencontre Virginia qui semble être là pour prendre contact

Nous nous voyons deux

fois en deux jours, parlons de choses banales, ne nous posant aucune question sur nos projets respectifs. Elle quitte Bâle

le même soir que moi. Cette rencontre restera une énigme. Une autre surprise m’attend le soir du 4 avril, lorsque j’arrive à Paris, à la Gare de l’Est

Siegfried est là ! ! ! Comment

a-t-il pu prévoir ma venue ? Je n’éluciderai jamais cet autre mystère. Il me dit s’appeler maintenant Félix et me conduit au Pré-Saint-Gervais où un des services d’accueil est prévu pour ceux qui, comme moi, ont quitté l’Allemagne. J’y suis hébergé pendant trois nuits. Quelques semaines plus tard, je verrai Félix se diriger, vers moi, sur un trottoir. A mon grand étonnement, il va feindre de ne pas me connaître et continuera son chemin ; singulier personnage et jeu curieux. Je ne le reverrai jamais Que le réseau du Parti soit habile et au courant de beaucoup de choses, je suis bien placé pour le savoir, mais Virginia qui a toujours été d’une neutralité et d’un égoïsme désespérants, n’a eu aucun contact avec un milieu politique. Quant à Siegfried-Félix, je ne pourrai jamais comprendre comment il a pu prévoir une arrivée que moi-même, ne pouvais envisager avec précision. Je ne peux que me poser des questions qui resteront sans réponses. Paris. France. Commencement d’un nouveau recommencement. J’ai gardé jusque là, de Paris, des souvenirs tellement divers ! A côté de ceux, très riches, de mes rencontres avec des gens devenus de bons amis, il reste en moi, de mes brefs séjours - et surtout du quartier de Denfert-Rochereau et de la rue Daguerre, des images de fantaisie, de désordre, de bruits Les appels joyeux des marchandes de quatre-saisons, les écroulements de fruits et de légumes sur les étals, en plein air, la circulation désordonnée au milieu des rumeurs, des couleurs, des odeurs de ces rues populaires, ne me sont pas familiers. Je ne sais pas encore apprécier le pittoresque bon enfant de ces quartiers où j’aurai tant de plaisir à vivre bientôt. Mes réactions sont encore celles, assez mesquines et bornées, d’un habitué des rues budapestoises austères, de la vie américaine moderne, de l’existence allemande sur-organisée, sur-propre, sur-ordonnée, sur-disciplinée. De toute façon, amateur de pittoresque ou non, je suis là, démuni de tout, dans une France qui accueille en ce moment tant de réfugiés comme moi. Presque tout l’argent que j’avais rapporté des États-Unis a été dépensé en Allemagne. Le peu que je possède encore s’en va rapidement. Pas de ressources en vue, dans l’immédiat, d’autant plus que mes connaissances de la langue française sont nulles. Il est vrai que ce n’est pas la première fois que j’arrive dans un pays dont j’ignore le langage. J’ai su apprendre l’anglais, j’ai su apprendre l’allemand, j’ai tous les courages pour apprendre le français. Le Comité d’aide aux réfugiés juifs et le Secours rouge - organisation communiste - m’accordent un peu d’aide matérielle : 100 F., puis 50 F., encore 75 F., mais cela n’assure pas un avenir brillant. Je loue une chambre dans un hôtel minable du Xème arrondissement, d’où je suis obligé de m’enfuir devant mon vieil ennemi : la punaise, que j’ai bien connue, presque comme animal domestique, dans mes logis d’étudiant, autrefois, à Budapest, mais que je ne supporte plus maintenant. La tôlière à qui je me plains, jure que jamais semblable hôte n’a fréquenté son respectable établissement ! Pendant quelque temps, je vais être le locataire de mon ami le sculpteur Etienne Boethy. Il a abandonné son logement sombre de la rue Daguerre pour habiter un appartement clair et spacieux,

avec moi. Pourtant, personne, en dehors d’Helga, ne savait que je devais rejoindre cette ville

Bâle, la ville où trois pays se rejoignent !