Agnieszka Uchmanowicz

Wrocław, 12.01.2010.

Eugène Atget - Le maître de photographie.Vieux Paris

1. Biographie Eugène Atget est né d'un couple d'artisans de la banlieue parisienne. Orphelin à l'âge de cinq ans, Eugène Atget est élevé par ses grands-parents. Après de courtes études secondaires, il s'embarque comme mousse dans la Marine marchande, et sera, de 1875 à 1877, sur un navire des lignes d’Afrique. En 1878, de retour à Paris, il tente d'entrer, sans succès, aux cours d'art dramatique du Conservatoire. Il doit alors accomplir son service militaire. En 1879, il tente de nouveau le Conservatoire, et réussit. Il commence une carrière d'acteur qu'il poursuivra durant quinze ans, sans grande réussite ; en 1885, il entre dans une troupe ambulante de comédiens. Son métier lui aura au moins permis de rencontrer, en 1895, Valentine Delafosse-Compagnon, qui deviendra sa femme. L'année suivante, victime d'une affection des cordes vocales, il abandonne le théâtre et Paris pour se lancer dans la peinture, le dessin et la photographie. Dès 1890, il est de retour à Paris pour s'essayer à la peinture, sans grand succès. Il comprend vite que les peintres, architectes et graphistes ont besoin de documentation, c'est alors qu'il se tourne vers la photographie. Il commence à photographier systématiquement, avec l'intention de réunir une collection documentaire à destination des peintres. Il s'attache d'abord à des sujets mineurs : les « petits métiers de Paris » qu'il voit disparaître, les cours d'immeubles, les devantures des boutiques. Ce travail l'amène à développer le projet de photographier tout ce qui, à Paris, est artistique ou pittoresque. Les institutions telles que la Bibliothèque nationale perçoivent l'intérêt documentaire d'une telle collection : c'est par milliers qu'elles achètent ses photographies. Malgré son illustre clientèle d'artistes (Georges Braque, André Derain, Maurice Utrillo, Maurice de Vlaminck, André Dunoyer de Segonzac, Moïse Kisling, Tsugouharu Foujita), la situation financière d'Atget est précaire ( niepewny, wątpliwy) (le couple vivra pendant un temps sur les seuls revenus de sa femme), particulièrement durant et après la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle il cesse progressivement de photographier jusqu'aux années 1920. Madame Atget meurt en 1926. Et c'est peu avant sa mort dans la misère, le 4 août 1927, que les surréalistes, notamment Man Ray grâce à son assistante Berenice Abbott, découvrent son œuvre. Par la publication de divers articles et ouvrages sur son travail, Berenice Abbott permet de faire connaître la documentation qu’il a constituée sur les quartiers anciens de Paris. Elle écrit au sujet d'Atget : « On se souviendra de lui comme d'un historien de l'urbanisme, d'un véritable romantique, d'un amoureux de Paris, d'un Balzac de la caméra, dont l'œuvre nous permet de tisser une vaste tapisserie de la civilisation française. » En 1927, l'année de la mort d'Atget, le musée des monuments historiques de Paris acquiert 2000 plaques de son travail1. 2. Le système des séries
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http://fr.wikipedia.org/wiki/Eug%C3%A8ne_Atget

Immense, l'œuvre d'Atget n'est pas une simple succession de photographies prises les unes après les autres. Son travail est organisé et structuré par un système de séries, de sous-séries et groupes mis à jour par Maria Morris Hambourg. Les séries regroupent Art dans le vieux Paris, Art dans les environs, Paysages et documents, Paris pittoresque, la Topographie ; les sous-séries, Les Intérieurs, les Parcs parisiens, Sceaux, Saint-Cloud, les Tuileries, Versailles, les Costumes et art religieux ; les groupes, Vieille France, Les Voitures et La Zone2. On va présenter les cinq thèmes principal: a) Petits métiers et habitants C'est avec la représentation des petits métiers qu'Atget va constituer une première série conséquente. Il commence cette petite suite de prises de vue en restituant une vision élargie de la place Saint-Médard avant de resserrer son cadrage sur les petits métiers ambulants. Ce mouvement lui permet aussi d'expérimenter plusieurs types de représentations. D'une part Atget montre l'activité de ces marchands en leur faisant jouer une scène de rue (les personnages miment une action), d'autre part en isolant certains petits métiers, Atget se place dans la tradition de la représentation gravée des Cris de Paris gravés par Edme Bouchardon ou Carl Vernet. Pris en légère plongée, arrêtés, les corps des marchands sont intégrés dans une composition structurée par les lignes de fuites que dessinent les pavés et les trottoirs parisiens. Mais ce sont surtout les configurations originales des marchandises qu'ils portent à même le corps qui les distinguent du reste de la série3. Sur la scène de ce théâtre urbain, Atget photographie l'activité du commerce de la rue. La série des petits métiers d’Atget, commencée en 1897, s’inscrit dans une longue tradition iconographique qui s’affirme comme un genre. Il réussit à inventer un nouveau style documentaire. Chez Atget, en effet, le petit métier ne se réduit pas au seul motif pittoresque que le folklore du XIXe siècle avait mis à la mode, mais intègre celui-ci dans son environnement proche4. b) Enseignes, vitrines, mobilier urbain Après avoir photographié les petits métiers, Atget s'intéresse aux étalages, aux boutiques et aux marchés. Ces activités présentent pour lui des aspects qui participent à la morphologie générale du vieux Paris. Ainsi, les marchandises exposées sortent du cadre strict de la boutique, débordent sur les trottoirs. Les kiosques, notamment, deviennent chez Atget des formes anthropomorphiques qui rappellent les marchands ambulants photographiés quelques années plus tôt, et s'opposent au nouveau développement du commerce que sont les grands magasins de la ville haussmannienne5. Cette sélection de photographies est issue de l'album "Enseignes et vieilles boutiques" constitué par Atget en 1912. Il regroupe une succession de devantures et d'enseignes qui sont autant de signes singuliers d'un art populaire lié au commerce. Que ce soient des lettres peintes, des enseignes sculptées ou des arrangements de façades, tous sont d'uniques productions individuelles. Cet art et cette culture populaires présentent aux yeux d'Atget un intérêt pour l'histoire du vieux Paris. En diversifiant les types et les points de vue, le photographe montre comment la signalétique de ces vieilles boutiques est constitutive de la forme des commerces eux-mêmes. Plus encore, l'aspect du vieux Paris dépend étroitement de ces signes envahissant l'espace public6. c) Zoniers et populations marginales
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http://expositions.bnf.fr/atget/index.htm http://classes.bnf.fr/atget/feuille/03.htm http://expositions.bnf.fr/atget/arret/07.htm http://expositions.bnf.fr/atget/arret/07.htm http://classes.bnf.fr/atget/feuille/02.htm

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Le vieux Paris n'est pas seulement une nouvelle catégorie de l'histoire urbaine inventée par des personnalités attachées au souvenir d'un passé, il est l'une des conséquences majeures de l'haussmannisation. Les grands travaux de rénovation urbaine ont fait apparaître, par contraste, le vieux tissu urbain comme une trace de l'ancienne ville. Dans une certaine mesure, Atget rend compte de ce processus. Mais le photographe ne s'arrête pas à la seule description de la ville comme artefact, il élargit son champ d'intérêt à la population marginalisée par les transformations urbaines. Ainsi, les habitants de la zone, périphérie du centre haussmannien, constituent pour lui un sujet qu'il va traiter sous la forme d'un album : Les Zoniers. Propriété de l'armée, cette zone était non aedificandi, c'est-àdire qu'aucune habitation fixe ne devait s'y construire. Dans cet album, Atget fait le portrait d'une population démunie qui vit sur une zone située entre les fortifications et la banlieue. Il dresse une typologie des constructions éphémères et, souvent, photographie les zoniers dans leur environnement immédiat. Le propos d'Atget est assez clair. Alors que le centre de Paris se modernise et offre un certain confort, les marges de la ville sont habitées par une population laborieuse. Atget fait le constat de cette configuration urbaine et invente une nouvelle approche documentaire en photographie. C'est en partie pour son nouveau style documentaire que de nombreux photographes des années vingt vont le tenir pour le précurseur de la photographie moderne7. Du XIXe jusqu'au XXe siècle, la zone cristallisa un mélange d'attirance et de répulsion. Elle est paradoxalement, aux yeux des habitants de la capitale, une région certes fangeuse où vit une populace effrayante, mais aussi un espace de liberté qui fascina la bohème. Avec son album Zoniers, Atget décrit à la fois la zone et ses habitants. Au-delà du seul pittoresque, le photographe fait le portrait de ses habitants qu'il tente de replacer dans leur environnement. Plus qu'un simple reportage, il expose un point de vue très éloigné du misérabilisme ou de la compassion. Les zoniers, pour la plupart des chiffonniers, ne sont pas seulement appréhendés par Atget comme marginaux, mais sont considérés comme formant une population originale ayant son mode de vie, son organisation et son architecture singulière8. d) Les murs ont la parole Une large partie du travail d’Eugène Atget a pour sujet le vieux Paris. Il répond en cela à une préoccupation qui lui est contemporaine et s’intègre dans une longue histoire des discours et des représentations sur la capitale, à travers laquelle le regard, de la vision panoramique à la vision rapprochée du détail, détermine la construction d’une représentation du paysage urbain parisien9. Comment se mêlent texte et architecture ? Atget déjà s'intéresse à l'affiche, à l'enseigne, à la relation entre texte et image. Aujourd'hui, tags, graffitis, affiches, sous de multiples formes les mots envahissent les façades. De mot à mot, de phrases en phrases, du sens se tisse, une parole émerge des murs de la ville. La ville ne s'écrit pas seulement dans de grands gestes architecturaux mais aussi à travers un vocabulaire miniature qui fait signe et sens. La série en photographie en donne soudain une lecture sensible10. e) Démolition, reconstruction, la ville en chantier

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http://expositions.bnf.fr/atget/arret/07.htm http://classes.bnf.fr/atget/feuille/01.htm http://expositions.bnf.fr/atget/arret/12.htm http://classes.bnf.fr/atget/arret/01.htm

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La ville est en perpétuel mouvement ; avec la destruction d'immeubles ou de cités une mémoire disparaît, des tranches de vie s'effacent. Le regard d'Atget fait émerger le "vieux Paris" plein de nostalgie11. Quand Charles Marville photographie les démolitions et reconstructions de la ville, il témoigne certes de la violence de la modernité mais aussi d'un élan, d'une énergie transformatrice. Le paysage urbain se recompose sous nos yeux. Les photos de Marville témoignent d'une capitale en plein développement. Chez Atget, la démolition est un irrémédiable gâchis qui ne préfigure rien ; Immeubles éventrés, espaces laissés vacants par la destruction des bâtiments, décombres accumulés derrière les palissades, énormes étais soutenant des maisons tenant encore debout par miracle, témoignent d'une ville meurtrie, éventrée, dont rien ne laisse deviner un éventuel avenir12. 3. Deux villes, deux théâtres Il y avait donc pour Atget “deux villes” dans une même et une seule ville. Aussi, il est commode d'y distinguer deux théâtres et deux décors urbains. Loin des attractions de la vie moderne qui se déroulent sur les grands boulevards, Atget pose le décor de son théâtre urbain en photographiant les rues vides du vieux Paris. Quand il photographie l'activité des Parisiens, ceux-ci sont pris dans leur environnement immédiat que constitue le tissu urbain de la ville. Atget photographie la scène d’un théâtre urbain qui renvoie au pittoresque du vieux Paris. La perception pittoresque devient cette capacité à faire resurgir la ville ancienne en partie disparue. De son côté, par un travail méticuleux sur les formes constitutives d'un passé, Atget évite toute nostalgie pittoresque généralement associée au vieux Paris13. 4. Albums d'Eugène Atget et albums d'aujourd'hui Eugène Atget, né il y a 150 ans a transformé, par ses photographies, le regard sur la ville. Trait d'union entre le XIXe et le XXe siècle, il a su voir la ville en dehors de l'architecture monumentale, s'intéressant aux vitrines, au mobilier urbain, aux poignées de portes… mais aussi aux intérieurs, aux petits métiers et à ces zones, aux marges de la ville, où sont relégués les exclus du développement urbain. Il a traqué, dans une ville en perpétuelle démolition/reconstruction, une mémoire au bord de la disparition. Les quelque 4 500 photographies d'Atget conservées à la Bibliothèque nationale, rassemblées pour certaines en albums thématiques par l'auteur ou classées en séries, témoignent d'un regard si personnel que l'œuvre du photographe a progressivement quitté le champ du documentaire pour prendre place dans la photographie d'art14.

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http://classes.bnf.fr/atget/arret/01.htm http://classes.bnf.fr/atget/feuille/05.htm http://expositions.bnf.fr/atget/arret/06.htm http://classes.bnf.fr/atget/arret/01.htm

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