éditorial

Génétique : que reste-t-il des dogmes ?
Dr Pierre Sonigo *
Les progrès de la biologie moléculaire aidant à les révéler, les
exceptions aux lois de l’hérédité mendéliennes s’accumulent. Citons
l’hérédité mitochondriale, transmise uniquement par les femmes,
à toute leur descendance, garçon ou fille, et qui s’arrête avec chaque
garçon. Ou « l’empreinte », qui entraîne l’inactivation d’un gène en
fonction de son origine parentale : par exemple, un gène soumis à
l’empreinte paternelle est inactif lorsqu’il est transmis par le père et
l’enfant se retrouve en situation hémizygote, avec seulement le gène
d’origine maternelle.

Quand les exceptions deviennent la règle
Finalement, les situations mendéliennes typiques, où la maladie
ne survient que si le gène est muté et où, réciproquement, la mutation signe presque systématiquement la présence de la maladie, font
figure d’exception. Dans de nombreuses situations cliniques, la
connaissance du génotype n’informe que de la probabilité de maladie, sans certitude
quant à sa survenue
Si l’ADN participe
ou sa gravité.
à la fabrication de l’individu,
Tous ces phénoil n’est pas seul maître à bord.
mènes nous rappellent que si l’ADN participe à la fabrication de l’individu, il n’est pas seul maître à bord :
les autres constituants (génétiques ou non) de l’organisme et l’environnement de celui-ci déterminent tout autant les caractères. L’étude
du système probabiliste qu’est devenue la génétique moderne impose
une énorme puissance statistique qui alourdit terriblement les
recherches : c’est la difficulté majeure, si l’on s’intéresse par exemple
aux facteurs génétiques prédisposant à l’infarctus du myocarde ou
aux formes sporadiques de la maladie d’Alzheimer.
Mais les conséquences vont au-delà des difficultés de la recherche
et de la nécessité de nouveaux outils. Comme le souligne le
Pr Amouyel (Lille), « A l’équation désespérante et à la fatalité de la
mutation du gène de l’affection héréditaire succède la notion de
risque et de susceptibilité individuelle, partagée de manière apparemment aléatoire par certains. » On connaît les difficultés humaines
ou éthiques engendrées par la notion de risque. Le principe de précaution n’est pas facilement applicable à toute susceptibilité
potentielle. Il faut définir soigneusement dans quels cas la connaissance d’une telle susceptibilité est utile.
Selon André Pichot (épistémologue et historien des sciences au
CNRS), « Tous les caractères sont héréditaires et aucun ne l’est totalement, ou bien – ce qui revient au même – tous les caractères sont
acquis et aucun ne l’est totalement. » (1). Il est donc impossible de distinguer un caractère héréditaire et un caractère acquis et de fonder
une science de l’hérédité sur cette distinction. Sans aller aussi loin,
Claudine Junien (Inserm U. 383, Hôpital Necker, Paris) se demande
s’il ne faut pas réhabiliter la transmission des caractères acquis de
Lamarck, en passant non pas par la transmission génétique, mais par
la transmission épigénétique. On appelle ainsi une transmission
héréditaire ne passant pas directement par les séquences d’ADN, soulignant du même coup que toute l’hérédité ne se cache pas dans
les gènes. Par exemple, l’anticipation de l’obésité, le phénomène qui

fait que l’obésité est de plus en plus sévère et de plus en plus précoce avec les générations, pourrait reposer sur un tel mécanisme.

Qu’est-ce qu’un gène ?
Hérédité génétique ou épigénétique, on en vient à se demander
ce qu’est exactement un gène! Il n’y a pas deux spécialistes pour donner la même réponse à cette question bien embarrassante. Selon la
définition initiale, le gène est une abstraction représentant le caractère héréditaire. Tout comme les nombres, il s’agit d’une représentation conventionnelle, sans réalité matérielle. L’arithmétique n’a pas
besoin, pour être valide, que les nombres soient écrits dans l’un des
constituants des objets que l’on compte ! Ainsi, associé aux lois de
Mendel, le gène permet de faire des « calculs » sur la transmission.
Ensuite, les travaux de T. Morgan ont montré que des locus chromosomiques peuvent être associés aux caractères. Cette association
d’une structure chromosomique avec un caractère ne démontre pas
que cette structure cause le caractère. Mais cela permet toutefois aux
marqueurs génétiques, version moderne des locus, d’être exploitables
pour le diagnostic ou l’étude des populations. La voie était ouverte
pour conférer une réalité matérielle et une valeur causale au gène
abstrait des mendéliens.
On aboutit au « déterminant génétique » de la biologie moléculaire : un segment d’ADN, plus ou moins facile à délimiter, qui code
pour la synthèse d'une protéine.
Malheureusement, sauf à assimiler le caractère héréditaire à une
protéine, il est impossible de confondre le gène-ADN avec le
gène-caractère. Le chemin est bien long et tortueux des protéines
aux caractères héréditaires et ne dépend pas seulement des facteurs
génétiques. Le prion, protéine capable de transmettre une pathologie sans contenir
d’ADN, en est l’illusLe programme génétique est
tration extrême. Les
une représentation abstraite
diverses définitions du
dont l’ADN n’est pas
gène, très utiles en
la réalité matérielle.
leur champ propre
(généalogie, diagnostic, synthèse des protéines…), ne sont donc pas cohérentes entre
elles. En fin de compte, il n’est pas possible d’imaginer une représentation abstraite de nous-mêmes (le programme génétique)
et de lui donner une réalité matérielle (l’ADN). La représentation
matérialisée de l’organisme ne peut être que l’organisme lui-même.
L’attitude « post-génome », c’est de renoncer au confort de penser que tout est codé dans l’ADN… et de commencer à étudier tout
le reste. ■
* Institut Cochin de Génétique Moléculaire, Paris.
(1) A. Pichot, Esprit 2002, 284 : 102-31 et Histoire de la notion de gène, Champs
Flammarion (1999).
Cet article est en partie inspiré par les débats du 18e Séminaire de Génétique Clinique, organisé par les Prs Arnold Munnich et Stanislas Lyonnet (Hôpital Necker, Paris). Sur les difficultés de la définition du gène, voir le dossier « Qu’est ce
qu’un gène ? » (La Recherche 2001, 348, 50-60) ou Genes, Genetics, and Epigenetics : a Correspondence, C.T. Wu and J.R. Morris, Science 2001, 293 : 1103-5.