Vous êtes sur la page 1sur 1

Repères n° 407 mercredi 28 janvier 2015

10

notre époque

Repères n° 407 mercredi 28 janvier 2015 1 0 n otre époque

LUTTE CONTRE

BOKO HARAM

Les attentats, dont celui contre Charlie Hebdo, qui ont ôté la vie à des citoyens français entre le 7 et le 9 janvier dernier, ont débouché sur une grande marche dans plusieurs villes de France dimanche 11 janvier 2015. Une mobilisation populaire au quo- tient politique non négligeable. Certains chefs d’Etats africains y ont pris part. D’autres ont même abondamment pleuré, au sens propre du terme ! Un cliché ubuesque qui a suscité des indignations sous

certaines chaumières tropicales où l’on fustigeait l’in- différence des politiques africains et des peuples face aux drames que vit le continent. Par mimétisme ou pas, des projets de marches de soutien aux forces de défense camerounaises qui sont au front de la lutte contre Boko Haram à l’Extrême-Nord foison- nent. Si cette marche a été autorisée, comme celle du Collectif « Save our nation », il y en a qui ont été interdites.

Christian Lang

Ces«marchespatriotiques»qui font courirlapolémique

P our justifier la « grande marche citoyenne » du 28 février prochain, le Collectif « Unis pour le

Cameroun » se réfère aux der- nières attaques et tueries de la secte islamiste Boko Haram sur le sol nigérian. « Une fois de plus la secte islamique Boko Haram a frappé chez le voisin le Nigeria. Il y a quelques heures, 15 personnes ont été tuées dans le nord-est du Nigeria. Ça aurait pu arriver dans la partie septentrionale de notre cher pays et pourquoi pas dans le sud. Voilà la raison pour laquelle nous devons nous mobiliser pour soutenir nos forces de défense et nos sœurs et frères de l'Extrême-Nord à travers la grande marche citoyenne du 28 février 2015. Qu'attends-tu pour rejoindre le mouvement? », lit-on sur la page facebook du Collectif « Unis pour le Cameroun. » Une initiative pilotée par des journalistes camerounais : Guibai Gatama, directeur de publication de « L’œil du Sahel », Polycarpe Essomba, promoteur de la radio « Afrik 2 », Thierry Ngogang, journaliste en service à STV, Raoul Simplice Minlo, journaliste en service au ministère du Commerce, Eric Benjamin Lamere, journaliste en service à la CRTV… Sur les autres motiva- tions de la mobilisation, le Collectif affirme : « Cessons d'être des observateurs passifs de la situa- tion de détresse de nos sœurs et frères de l'Extrême-Nord de notre pays. Montrons notre engagement et notre soutien à l'égard de nos com- patriotes… Ces soldats qui ont perdu des frères d'armes et qui sont loin de leurs familles ont besoin de notre soutien.»

POLÉMIQUES La mobilisation populaire au sujet de la lutte contre Boko Haram sonne comme une mani- festation de pur patriotisme. Le but étant de soutenir les forces de défense engagées sur le front de la lutte contre le terrorisme. Mais au-delà de l’ambition affichée par le Collectif « Unis pour le Cameroun », cette manifestation est loin de faire l’unanimité au sein de l’opinion. « Quand Françoise Foning organisait ses "marches de soutien" en faveur de Paul Biya, tout le monde la raillait, les journalistes en premier ». Dixit Aboya Manassé, enseignant à l’université de Douala sur page Facebook. Il poursuit son propos en affirmant que « lorsque "cer- tains" universitaires avaient ensuite choisi de "marcher intellectuelle- ment" lors du fameux appel au sou- tien à la candidature de Paul Biya en 2004, les mêmes journalistes n'ont jamais cessé de se moquer d'eux. Que le temps a changé! » Dans sa raillerie, le politologue ne voit pas de césure entre le soutien aux

le politologue ne voit pas de césure entre le soutien aux Les membres du collectif «Unis

Les membres du collectif «Unis pour le Cameroun».

forces de défense et le soutien à Paul Biya. Du « bonnet blanc, blanc bonnet », selon le Pr Aboya. « Aujourd'hui, les mêmes journalistes ont oublié leurs moqueries d'hier : ils ont eux aussi décidé dans les jours qui viennent de s'essayer à la "marche de soutien" en faveur de Paul Biya ».

28 FÉVRIER Le ton devient comique lors- qu’il écrit : « Il y a donc match nul entre Françoise Foning (de regret- tée mémoire, Ndlr) et les journa- listes. Puis match nul entre les jour- nalistes et les universitaires. L'histoire retiendra que tous ces matchs nuls se sont joués dans le

Cameroun de Paul Biya!» La grande marche patriotique aura lieu le 28 février prochain. Une programmation calendaire qui suscite des commentaires de la part de ceux qui estiment que le choix de la date n’est pas gra- tuit. Le 28 février coïncide avec la date anniversaire des émeutes dites de la faim de février 2008. Y a-t-il une main politique qui vou- drait noyer la commémoration des émeutes de la faim par la marche patriotique ? « Si vous

voulez faire allusion aux émeutes de

avons une pensée pour

ceux qui ont trouvé la mort ce jour.

la faim

nous

Mais les émeutes c'était les 26, 27, 28 février 2008. Donc La Grande

R AOUL S IMPLICE M INLO , membreducollectif«UnispourleCameroun» «Nous le faisons pour le Cameroun» Qu'est-ce
R AOUL S IMPLICE M INLO , membreducollectif«UnispourleCameroun» «Nous le faisons pour le Cameroun» Qu'est-ce
R AOUL S IMPLICE M INLO , membreducollectif«UnispourleCameroun» «Nous le faisons pour le Cameroun» Qu'est-ce

RAOULSIMPLICEMINLO,membreducollectif«UnispourleCameroun»

«Nous le faisons pour le Cameroun»

Qu'est-ce qui a ins- piré cette marche et sur quelle base s'est constitué le collectif

Qu'est-ce qui a ins- piré cette marche et sur quelle base s'est constitué le collectif "Unis pour le Cameroun"? C'est Guibai qui peut bien repondre Ce n'est pas que je ne peux pas. Mais il est à l'initiative.

du 28 février? Certaines sources estiment que c'est pour faire ombrage à ceux qui voudraient se souvenir des émeutes du 28 février 2008. que leur répondriez-vous? Le 28 février renvoi à quoi? Qu'est ce qu'il y a eu l'année der- nière à cette même date au Cameroun? Si vous voulez faire allu- sion aux emeutes de la faim

nous avons une pensée pour ceux qui ont trouvé la mort ce jour. Mais les emeutes c'etait les 26, 27, 28 février 2008. Donc La Grande Marche Patriotique n'empêche pas que ceux qui veulent se souvenir des événe- ments des 26, 27, 28 février 2008 le fassent. Nous n'allons pas faire la fête, mais soutenir nos soldats au front et nos frères et soeurs qui subissent les exactions des sauvages de Boko Haram.

Propos recueillis par Christian Lang

C’est le seul membre du Collectif « Unis pour le Cameroun » qui a accepté s’exprimer sur la marche du 28 février prochain.

accepté s’exprimer sur la marche du 28 février prochain. Certains observateurs affir- ment que votre initiative

Certains observateurs affir- ment que votre initiative est intéressée. Qu’en dites-vous? Ce sont des procès d'intention. Les membres du collectif, journalistes reconnus, peuvent bien attendre quoi, si ce n'est la fierté d'avoir permis aux Camerounais de faire foule pour des bonnes causes ? Pas seulement pour le football ou pour boire de la bière. Non, nous le faisons pour le Cameroun, pour les camerounais, et rien d'autre.

Pourquoi avoir choisi la date

Marche Patriotique n'empêche pas que ceux qui veulent se souvenir des événements des 26, 27, 28 février 2008 le fassent. Nous n'allons pas faire la fête, mais soutenir nos sol- dats au front et nos frères et sœurs qui subissent les exactions des sau- vages de Boko Haram », répond Raoul Simplice Minlo, membre du Collectif « Unis pour le Cameroun. » Il relativise en plus l’importance que certains don- nent à la date du 28 février en souvenir aux émeutes de la faim. « Le 28 février renvoie à quoi? Qu'est-ce qu'il y a eu l'année der- nière à cette même date au Cameroun? », interroge Raoul Simplice Minlo.

SOUPÇONS DE RENTE « Il n’y a rien de mauvais à mar- cher pour soutenir nos forces de défense qui sont au front contre Boko Haram. Je peux marcher si le seul objectif est de se mobiliser derrière

l’armée. Mais comme je ne maîtrise pas les tenants et les aboutissants, je préfère m’abstenir de marcher », tranche un journaliste au sujet de la marche patriotique du 28 février prochain. « Je ne marcherai pas. On n’a pas besoin de marcher pour une armée qui est au front. C’est son travail », tranche un autre confrère radical sur son appréciation. « La marche pour soutenir les forces de sécurité est une démarche patriotique et une initiati- ve de solidarité nationale. Tout le monde ne risque pas sa vie. On doit se mobiliser pour ceux qui risquent leur vie et pour ceux qui ont perdu leur vie », argumente un autre confrère qui émet cependant des réserves sur les réelles motiva- tions de cette marche. «Ce n’est plus une démarche patriotique », précise-t-il.

« De prime abord, cette initiati-

ve est louable et encourageante. La menace Boko Haram concerne tout le monde. Mais on doit s’interroger sur les motivations réelles des initia- teurs », argumente un confrère. « Le patriotisme ne se vend, ni ne s'achète. Le collectif se dissocie par conséquent de toute activité mercan- tile visant l'exploitation du patrio- tisme des Camerounais », précise le Collectif.

« D’un point de vue empirique,

rien n’est fait gratuitement au Cameroun », lâche l’historien David Eboutou. « Ce sont des procès d'inten- tion. Les membres du collectif, jour- nalistes reconnus, peuvent bien

attendre quoi, si ce n'est la fierté d'avoir permis aux Camerounais de faire foule pour de bonnes causes ? Pas seulement pour le football ou pour boire de la bière. Non, nous le faisons pour le Cameroun, pour les Camerounais, et rien d'autre », rétorque Raoul Simplice Minlo.

GADGETS POLITIQUES La mobilisation française a fait des émules au Cameroun. Par mimétisme, des groupes se sont spontanément formés pour soutenir les forces de défense par des marches. Une véritable infla- tion de manifestations. Mais toutes n’ont pas eu le même des- tin. Autant les unes ont été auto- risées, autant les autres ont été interdites. Même objectif, destin différent. Pourquoi ? « Certains

citoyens bénéficiant des privilèges de pouvoir entendent bien garder leur emprise arbitraire dans la régulation des libertés sociales. Sinon, comment comprendre que pour une cause juste, manifester au travers d’une marche son soutien à la défense de la patrie, que les autorités administra- tives et même politiques en viennent

à choisir à qui délivrer des autorisa-

tions de manifester et non à d’autres ? Cela démontre simplement et

manifestement que bien que nous soyons tous Camerounais, et théori- quement égaux en droits et en devoir, c’est le contraire du point de vue pratique », argumente David Eboutou. La marche organisée par le collectif « Save our nation » à Yaoundé le 21 janvier dernier a été autorisée. Quelques dizaines de jeunes ont marché du monu- ment de la réunification jusqu’au monument du soldat inconnu au quartier Ngoa Ekelle. Une fortu- ne heureuse que le journaliste de Radio Tiemeni Siantou (RTS) Sismondi Barlev Bidjocka n’a pas eue. La marche qu’il a voulu organiser n’a pas été autorisée.

Dans la foulée, le Conseil natio- nal de la jeunesse projette une marche le 7 février prochain, dans le cadre des festivités mar- quant la fête de la jeunesse. Ces faits ne diluent pas l’en- thousiasme du Collectif qui utili- se les couleurs du drapeau came- rounais dans ses différents docu- ments et l’image du monument de la Réunification. Les membres

du collectif invitent les Camerounais de tous bords à s’associer à leur initiative. Parlant des éventuelles implications poli- tiques, le collectif précise : « cette mobilisation qui va porter le soutien

à nos forces de défense et de sécurité

et aux populations meurtries, nous engage pour le 28 février à célébrer notre unité loin de toute considéra- tion socio-politique… Les gadgets des formations politiques et divers mouvements autre que ceux du "Collectif" ne seront pas admis.»