Congrès de Poitiers 2015

Contribution thématique

Les questions numériques

Qu'on soit optimiste ou pessimiste, la perception et l'opinion que nous avons de la
révolution numérique est fortement liée à notre capacité à passer de l'outil à l'usage
et à exploiter les possibilités qu'elle offre en les intégrant à notre vie quotidienne. 15
ans après le boom de l'an 2000, que certains voyaient comme un palier vers un
monde rempli de nouvelles technologies, le "numérique" a promis beaucoup, déçu
parfois, transformé partout. Si l'on est encore loin d'une cité où tous les citoyens
sont équipés de lunettes de réalité augmentée, si l'on est encore loin d'un monde
où les machines travaillent à la place des humains et si la transformation numérique
de l'État n'a sans doute pas encore été achevée - loin de là -, il est indiscutable
qu'il occupe chaque jour une part plus importante de la vie de nos citoyens, de nos
entreprises et de la cité.
Les paradoxes du numérique :
1. Le numérique doit passer par un monde virtuel, mais ce monde virtuel
bouleverse notre monde réel
2. Le numérique doit tout rendre plus rapide, mais il occupe une partie toujours
plus importante de notre temps
3. Le numérique doit étendre les capacités des individus, mais encore faut-il savoir
s'en servir
4. Le numérique doit permettre à tous les citoyens de participer, mais il permet
aussi aux puissances publiques ou privées de nous surveiller
5. Le numérique doit être simple, mais il n'est pas encore à la portée de tous
6. Le numérique doit favoriser la liberté d'expression, mais il peut aussi enfermer les
consciences
7. Le numérique doit permettre plus de transparence notamment des responsables
publics, mais des zones d'ombre demeurent
8. Le numérique doit changer la vie, mais une société nouvelle est-elle vraiment là ?

coherencesocialiste.com/jesigne

1

1

Comment éviter que le Big Data
ne se transforme en Big Brother ?
La première question concerne directement les citoyens et leurs droits sur
Internet. Avec sa Directive de 1995, l'Union Européenne avait encadré le
traitement des données personnelles, aidée en cela par un cadre législatif
français fort : la loi Informatique et Libertés de 1978, modifiée en 2004.
L'objectif est de protéger les données recueillies en ligne. Savoir quelle
musique nous écoutons, les recherches que nous effectuons, avec qui et
comment nous interagissons, ce que nous achetons et comment, tout cela
représente des enjeux économiques et politiques majeurs qui échappent
parfois au contrôle démocratique à cause de la complexité technique, réelle
et prétendue, du numérique.
Mettre la notion de consentement au cœur des Échanges de données
Qui n'a pas été déjà désarçonné par la publicité ciblée en consultant un site
internet ? 77% des Européens affirment que leurs données personnelles sont
exploitées à d'autres fins qu'à celles qu'ils ont acceptées. La publicité ciblée
est un enjeu majeur pour l'économie numérique et est à l'origine de
nombreux succès des entreprises du web. Il est donc urgent de redonner
confiance en l'économie numérique et de définir un cadre pour une utilisation
loyale des données personnelles, à commencer par affirmer la nécessité du
consentement des utilisateurs. L'Union Européenne, à l'initiative de la France,
a commencé à aller dans le sens d'une meilleure définition du consentement
et à s'équiper d'un arsenal judiciaire avec la décision du 13 mai 2014 de la
Cour de justice de l'Union Européenne accordant un « droit à l'oubli » sur les
moteurs de recherche pour les recherches associées aux noms de
particuliers.
Réussir la transition numérique en défendant l'exception culturelle
Le numérique transforme nos industries, et chamboule notamment l'industrie
culturelle. Il est pourtant possible de travailler à un nouveau modèle de juste
rémunération de la création où les nouveaux représentants de ces industries
payent également leur juste part d'impôt. Les nouveaux usages culturels
encouragés par les multinationales d'Internet (Amazon, Netflix ou Spotify) ne
doivent plus échapper à l'impôt ni mettre à bas l'exception culturelle
française. La transformation de la chaîne de valeur culturelle que l'on observe
aujourd'hui doit aller un cran plus loin. Des intermédiaires peuvent continuer à
exister, pour nous conseiller et promouvoir d'autres cultures que la culture
grand public ; les créateurs doivent pouvoir continuer à créer sans être
inquiets de l'avenir.
Assurer la sécurité de tous sans s'affranchir du cadre démocratique
Il est désormais difficile de remettre en cause les dangers d'un numérique
qui, en enfermant certains individus, permet une radicalisation en ligne rapide

coherencesocialiste.com/jesigne

2

et discrète. La surveillance des réseaux sociaux par les agences de
renseignement permet dans ce cas de prévenir les situations de dérapages.
Pourtant, comme nous l'enseigne Edward Snowden, il nous faut à tout prix
éviter de tomber dans l'extrême inverse ; une classe de hauts-fonctionnaires
qui contournent la validation démocratique sans que la situation ne l'exige,
corrompue non par l'argent mais par le pouvoir de surveiller et dont les
décisions sont alignées avec leurs intérêts personnels au lieu de l'intérêt
général. Après avoir refusé la tentation d'un Patriot Act à la française, il nous
faut mener ces activités de surveillance dans la lumière, avec des processus
responsables de validation démocratique et dans un cadre législatif fort, afin
que la sécurité de nos concitoyens ne se fasse aux dépends ni de la
démocratie, ni de nos libertés.
Existe-t-il un droit à l'oubli et comment l'équilibrer avec un droit à
l'information ? Peut-on accorder un droit à l'anonymat sans menacer la
sécurité de tous ? Jusqu'où le droit à la vie privée doit-il protéger les individus
sur le chemin de la radicalisation ? Si la France et l'Europe ne se penchent
pas rapidement sur ces questions, ces normes seront fixées par les
monopoles d'internet (Google, Amazon, Facebook, Apple) qui ne placeront
pas les curseurs là où nous le voulons.

2

Comment exploiter notre potentiel
pour relancer l’économie française ?
La France possède une excellente filière de formation de ses ingénieurs, qui
sont parmi les mieux rémunérés dans la Silicon Valley et prisés partout dans
le monde. Avec 120 entreprises présentes au Consumer Electronic Show de
Las Vegas en janvier, la France est la première délégation européenne et la
cinquième délégation mondiale - deuxième si l'on ne s'intéresse qu'aux
startups. Comment expliquer alors l'absence d'entreprises françaises et
européennes capables de concurrencer les géants américains de la Silicon
Valley ? Comment l'État, à travers les collectivités locales, peut-il favoriser
l'émergence d'un écosystème national riche et dynamique, qui accompagne
les citoyens tout au long de leur vie et de celle de leur entreprise ? Afin de
favoriser l'émergence d'une filière numérique française, nous proposons
d'agir sur le logiciel libre, sur la fiscalité et sur l'éducation.
Le logiciel libre, outil de développement… économique
Il ne faudrait pas beaucoup pourtant pour que les choses avancent
davantage. En ces périodes où l'on parle de faire d’économies, de « made in
France, » de souveraineté technologique, nombreuses sont les possibilités
alternatives aux systèmes d'exploitation US que l'on peut trouver dans notre
pays, cinquième éditeur de programmes du fait notamment du secteur
libriste. Le libre est, à produit équivalent, globalement moins cher, et donc
compétitif dans les tarifs pratiqués - les coûts d'achat de licences se
transformant en coûts de maintenance. Ensuite, du fait du succès du

coherencesocialiste.com/jesigne

3

navigateur Firefox et de l'absence désormais de packs-préinstallés Office sur
les ordinateurs familiaux sous Windows, nombreux sont les individus utilisant
au moins très partiellement le libre dans leur vie privée, ce qui contribue à sa
démystification.
La situation est tout à fait différente dans les entreprises et administrations,
où trop souvent utiliser les solutions Windows apparaît pour beaucoup de
responsables comme un moyen d'éviter des ennuis très largement
surévalués. Faire preuve d'un peu de curiosité et passer totalement ou même
partiellement au logiciel libre mais de façon stratégique et réfléchie peut
permettre à de nombreuses sociétés et collectivités de gagner en
performance et de faire des économies. L'État a un rôle à jouer en incitant les
collectivités locales, encore très frileuses, à favoriser la commande publique
dans ces domaines par exemple. Le libre peut-être un instrument du
redressement productif national.
Faire converger la fiscalité pour les entreprises
Il faut inventer un modèle où les entreprises qui traitent les données
personnelles des citoyens français ou européens mais sont domiciliées
ailleurs qu'en Europe sont taxées sur les territoires français ou européens. Le
rapport Colin et Collin de janvier 2013 offre la perspective de considérer la
collecte et l'exploitation de données comme du « travail gratuit », et de
pouvoir ainsi lui associer un système fiscal propre, mais cette solution doit
être discutée et mise en œuvre à un niveau européen plutôt que national. De
même, l'Union Européenne doit réfléchir à un dispositif fiscal permettant de
fiscaliser les revenus des sociétés là où l'achat est effectué. L'harmonisation
fiscale doit avoir lieu, non pas pour punir fiscalement telle ou telle
multinationale : il s'agit également de construire un système fiscal européen
capable de résister à la numérisation croissante des échanges. En effet,
comment envisager l'avenir de la fiscalité si demain l'immense majorité des
échanges marchands se fait en ligne et en ignorant les frontières de la
fiscalité européenne ?
Former des citoyens du monde numérique
Cela commence par adapter la formation des étudiants français afin qu'ils
soient en mesure de réussir à relever les défis de la transition numérique. Il
faut réfléchir dès aujourd'hui aux nouveaux modes d'apprentissage et à la
façon dont la technologie peut les accompagner. Si l'objectif est de former
des citoyens autonomes et capables de s'informer sur les problématiques du
monde qui les entoure, il semble urgent de donner une importance bien plus
cruciale à la cybersécurité ainsi qu'à la compréhension des mécanismes de
base de l'internet : qu'est-ce qu'un ordinateur ? Un serveur ? Une application
? Quels sont les liens à faire entre l'équipement numérique et les pratiques
qu'il prescrit ?
Mais cette éducation doit aller bien au-delà de ces sujets purement
techniques. Il s'agit aussi d'enseigner aux élèves les capacités et l'esprit
critique qui leur permettront de devenir des citoyens plus accomplis dans leur
existence numérique. Il faut apprendre à utiliser les outils du numérique, mais
aussi —et surtout— leurs “principes” : collaboration et ouverture,

coherencesocialiste.com/jesigne

4

préoccupation pour l'utilisateur final et ses usages existants, travail en phases
successives (itération), etc. Il nous faut surtout comprendre comment
enseigner aux élèves à intégrer ces nouveaux outils dans leurs processus de
travail et d'apprentissage. Il est urgent de donner aux travailleurs
d'aujourd'hui et de demain les clefs pour comprendre comment réussir dans
un monde technologique.

3

Conclusion
Certains se demandent si le numérique signifie la fin du travail, la fin du
capitalisme ou les deux. D'autres se demandent si le numérique nous rendra
plus créatifs et puissants, ou plus dépendants et stupides. Le débat public
est riche, sur la société de la surveillance, sur la neutralité du Net, sur
l'utilisation du logiciel libre dans l'administration publique, sur la transparence
des responsables politiques. Qu'on le veuille ou non et quelle que soit la
réponse à ces questions, le numérique continuera à balayer notre société
mais les scénarios catastrophes ne se réaliseront que si nous refusons de
peser sur le débat public français et européen pour promouvoir un espace
public numérique en harmonie avec le projet de société que nous défendons.
Nous, socialistes, devons travailler à trouver et mettre en place les conditions
qui permettront au numérique de nous servir plutôt que de nous asservir, de
nous compléter plutôt que de nous remplacer, de nous libérer plutôt que de
nous enfermer.

coherencesocialiste.com/jesigne

5

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful