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Dossier préparé par Bluboux

Transition énergétique :
où en sont les Allemands ?
«

La transition énergétique, si nous la réussissons, sera, j'en suis persuadée, un autre
carton allemand à l'export » (1), martelait
il y a peu la chancelière Angela Merkel. L'Allemagne n'a pas fait beaucoup d'émules dans son
choix radical des renouvelables et son renoncement au nucléaire. Mais pour ses entreprises,
la prophétie de la chancelière se réalise déjà.
Dans les allées de la Foire industrielle de Hanovre, grand-messe de l'industrie mondiale qui
se tenait du 12 au 16 avril dernier, le sujet était
omniprésent : quelles machines, quels procédés
industriels permettent de consommer moins
d'énergie ? Et le plus souvent, les acteurs qui
ont apporté les réponses, et donc signé des
contrats, sont allemands. Ce sont Bosch et Siemens, mais aussi une kyrielle de PME très spécialisées. « C'est dans les techniques d'écono-

mies d'énergie qu'il y a le plus gros potentiel
pour les entreprises allemandes », expliquait à
l'AFP Carola Kantz (2), chargée des thématiques
de l'énergie à la fédération VDMA des fabricants
de machines-outils, un des secteurs de l'économie allemande qui vendent le plus à l'étranger.
L'Allemagne a pris à la fin des années 90 le virage des renouvelables puis redéfini en 2011,
après Fukushima, de nouveaux objectifs encore
plus ambitieux de politique énergétique. Parmi
eux, une baisse de 50 % de la consommation
d'énergie primaire d'ici 2050, au moyen d'économies d'énergie, surtout dans l'habitat et dans
l'industrie. Et notre voisin est en train de réussir son pari, malgré des contraintes budgétaires
immenses et les pressions de différents lobbies
industriels, dont celui des producteurs d'énergie. Et même si la tentation de certains élus de

céder à la pression de ce lobby est grande, la
population reste attachée à une écrasante majorité à cette transition (voir à ce sujet l'article
consacré à la manifestation du 10 mai à Berlin).
La parution en Allemagne du deuxième « rapport de suivi de la transition énergétique » (3) est
éloquente : « Dans sa prise de position, la Commission d'experts considère que l'objectif ambitieux du gouvernement fédéral d'augmenter la
part d'énergies renouvelables dans la consommation d'énergie à 18 % d'ici 2020 semble réalisable ». À la suite de l'approbation de ce rapport par le Cabinet fédéral, le ministre fédéral
de l'Économie et de l'Énergie, Sigmar Gabriel, a
déclaré : « La transition énergétique a un objectif clair : un approvisionnement en énergie
fiable et abordable, sans énergie nucléaire, avec
une part croissante d'énergies renouvelables et

une augmentation de l'efficacité énergétique.
Ce rapport de suivi montre clairement que la
transition énergétique comprend plus que les
développements dans le secteur de l'électricité. Elle joue également un rôle dans les secteurs de la chaleur et de l'efficacité énergétique
dans l'industrie, les bâtiments et les foyers ».
Alors pourquoi entend-on autant de sornettes en France sur ce qui se passe outreRhin ? Pour tordre le cou à la propagande
initiée par le lobby du nucléaire, nous
consacrons ce dossier central à la transition énergétique chez nos voisins allemands.
Notes
(1) Le Parisien, édition du 9 avril : « L'efficacité énergétique, carton de la transition énergétique allemande ».
http://goo.gl/VcZfwT
(2) Article de l'AFP : http://goo.gl/IEpJU5

Transition énergétique allemande : et si on s’informait vraiment ?
L

ors de la manifestation pour la commémoration d'Hiroshima-Nagasaki, en avril
dernier à Figeac, certains d'entre nous ont
été stupéfaits par les idées reçues qui circulent au sujet de la sortie du nucléaire
en Allemagne. « L'Allemagne est sortie du
nucléaire, mais achète son électricité à la
France… La transition énergétique ruine le
pays et serait amèrement regrettée par les
citoyens… L'explosion du nombre de centrales à charbon fait exploser les émissions
de gaz à effet de serre outre-Rhin »…
Pour répondre aux poncifs les plus courants, voici une petite mise au point, documentée, qui permettra à chacun de ne
pas tomber dans le piège de la désinformation.
SORTIE DU NUCLÉAIRE EN ALLEMAGNE,
LE VRAI DU FAUX !
Non, l’Allemagne n’a pas été contrainte d’importer plus de courant de France pour compen-

ser l’arrêt de ses réacteurs !
En Europe, les marchés de l’électricité
sont interconnectés et des échanges ont
lieu en permanence entre les différents
pays. En 2012, malgré l’arrêt de 8 réacteurs, l’Allemagne est restée exportatrice
d’électricité… et a même plus vendu
d’électricité à la France qu’elle ne lui en a
acheté, comme le montrent les chiffres du
Réseau de Transport d’Électricité (1) ! En effet, le boom des énergies renouvelables a
provoqué un afflux important de courant
issu du solaire et de l’éolien.

Vattenfall…) qui exploitent à la fois les
centrales nucléaires et les centrales au
charbon. Quant aux citoyens qui souhaitent la sortie du nucléaire, ils se mobilisent aussi pour les énergies renouvelables et contre le charbon et les gaz de
schiste.

Non, l’Allemagne n’a pas massivement développé le charbon pour sortir du nucléaire !

Pour compenser la capacité de production électrique supprimée en fermant les
réacteurs nucléaires, l’Allemagne compte
sur une production accrue des énergies
renouvelables (60 %), sur une réduction des exportations d’électricité (35 %)
(même si elle reste exportatrice nette) et
enfin sur les économies d’électricité (5 %).

Attention aux amalgames ! À tort, de
nombreux médias français, présentent
la situation en Allemagne comme l’opposition des partisans du charbon et du
nucléaire. En réalité, ce sont les mêmes
grandes firmes électriques (E.On, RWE,

La décision de sortie du nucléaire ne s’est
pas accompagnée de nouveaux projets de
centrales au charbon : les seules qui sont
entrées en service depuis Fukushima sont
celles dont la construction avait déjà commencé des années avant et/ou des instal-

lations qui avaient subi des travaux pour
émettre moins de gaz à effet de serre.
Non, l’Allemagne ne subit pas une augmentation massive de ses émissions de gaz à effet de
serre du fait de la sortie du nucléaire !
En 2011, la fermeture de 8 réacteurs
ne s’est pas traduite par une hausse des
émissions de gaz à effet de serre (2). La
sortie du nucléaire est à resituer dans le
contexte beaucoup plus large de la transition énergétique allemande, qui prévoit
des objectifs ambitieux de réduction des
émissions de gaz à effet de serre : 80 %
d’émissions en moins d’ici 2050.
Les émissions ont cependant légèrement augmenté en 2012, pour des raisons conjoncturelles qui ne sont pas liées
à la politique de sortie du nucléaire, mais
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découlent de l’état mondial du marché
de l’énergie : le boom des gaz de schiste
aux USA a réduit la demande en charbon,
poussant vers le bas les prix du lignite,
plus émetteur. L’Allemagne reste cependant en bonne voie pour atteindre son
objectif de 40 % de réduction d’émissions
d’ici à 2020. Rappelons par ailleurs que la
France, moins ambitieuse, ne compte réduire ses émissions que de 20 % d’ici à
cette même date… Et un Français moyen
consomme plus de pétrole qu’un Allemand ou un Britannique (3) !
Non, les citoyens allemands ne regrettent
pas la décision de transition énergétique !
Selon un sondage récent, 77 % des Allemands approuvent la transition énergétique. Les énergies renouvelables
sont largement plébiscitées et beaucoup d’Allemands souhaitent qu’elles
se développent encore plus. Il faut par
ailleurs mentionner qu’en Allemagne,
la consommation d’électricité des
ménages est inférieure de 27 % à la
moyenne française !
Par ailleurs, la transition énergétique
est un phénomène largement porté par
les citoyens, un grand nombre d’entre
eux étant désormais producteurs et revendeurs d’électricité. Les coopératives
citoyennes de production d’électricité
se comptent par centaines.
Si les Allemands soutiennent fortement
la transition énergétique, ils sont en revanche très critiques envers la nouvelle
coalition gouvernementale formée fin
2013, qui pourrait la freiner et réduire
les tarifs de rachat des énergies renouvelables.
Non, les énergies renouvelables ne sont
pas un fardeau économique pour l’Allemagne !
Les énergies renouvelables bénéficient
certes d’un tarif de rachat (qui risque
d’ailleurs d’être remis en question).
Mais depuis des décennies, elles ont
coûté beaucoup moins que les énergies
fossiles et nucléaires, massivement subventionnées.
Par ailleurs, leur coût de production
baisse de plus en plus et elles permettent de diminuer les importations
de combustibles fossiles. Le soleil et le
vent n’envoient pas de facture !
Non, la transition énergétique ne mine pas
la compétitivité de l’Allemagne !
Toute politique énergétique a un coût,
qu’il s’agisse de maintenir le statu
quo ou de changer radicalement. Les
sommes dépensées pour la transition
énergétique ne sont pas une charge,
mais de vrais investissements pour l’avenir, qui permettent de diminuer les importations de matières premières, d’éviter des risques et de créer des emplois.
Les énergies renouvelables ont déjà créé

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380 000 emplois en Allemagne ; selon
l’Agence des Énergies Renouvelables (4),
ce chiffre pourrait passer à 500 000 d’ici
2020.
Malgré un coût de l’électricité plus élevé qu’en France, pas de vague de délocalisations en Allemagne, qui reste la
4ème puissance économique mondiale...
Non, l’intermittence des énergies renouvelables n’est pas une menace pour la sécurité
d’approvisionnement !
Contrairement aux craintes souvent exprimées, l’Allemagne n’a pas connu de
black-out depuis l’arrêt de 8 réacteurs.
La fermeture progressive des réacteurs
allemands et l’arrivée massive d’électricité d’origine renouvelable sur le réseau
électrique nécessitent de passer à un
autre modèle de production d’électricité, reposant sur un plus grand nombre
de petites installations de production,
variables mais prévisibles. Cette transition nécessite des ajustements mais
elle n’est pas insurmontable. Le projet " Kombikraftwerk " (centrale combinée) a montré qu’on pouvait garantir
un approvisionnement électrique sûr
et 100 % renouvelables 24h/24, tout
au long de l’année uniquement grâce à
une multiplicité d’installations situées
dans tout le pays.
Le principal enjeu n’est pas technique,
mais économique : mettre fin au monopole des gros fournisseurs capitalistiques pour passer à un système
reposant sur une diversité de petits producteurs.

POUR EN SAVOIR PLUS
Les rapports de l'ONG Global Chance
Global Chance est une association de
scientifiques français (5), dont beaucoup
ont ou assument encore des fonctions
au sein des plus hautes institutions
scientifiques (CEA, CNRS, ADEME), qui
s’est donné pour objectif de tirer parti
de la prise de conscience des menaces
qui pèsent sur l’environnement global
(global change) pour promouvoir les
chances d’un développement mondial

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équilibré. Depuis 1992, Global Chance
publie des rapports réguliers disponibles pour le grand public. Dans son
Cahier n°30 (6), mis à jour en juin 2013,
la conclusion du rapport est éloquente :
La comparaison entre les situations
énergétiques de l’Allemagne et de la
France et leur évolution depuis les vingt
dernières années permet de dépasser
sur de nombreux points les poncifs les
plus courants qui circulent sur les caractéristiques de ces deux pays dans ce domaine : une Allemagne arc-boutée sur
le charbon, aux voitures et à l’industrie
puissantes et énergivores, une France
« propre et indépendante » grâce au
nucléaire qui soutient son industrie et
exporte, etc.
L’analyse comparative montre des similitudes de situations et d’évolution, notamment dans la réduction des intensités énergétiques des deux pays, mais
aussi des différences notables, au moins
autant au niveau de la demande que de
l’offre d’énergie, souvent très instructives (mais parfois aussi non expliquées)
qui méritent d’être soulignées, conséquences de politiques publiques très
divergentes depuis le début des années
2000.
Rappelons-en ici les résultats les plus marquants.
Indéniablement, les courbes et les
chiffres présentés dans ce document
montrent une profonde divergence
entre les politiques énergétiques allemande et française à partir de la fin des
années 1990. C’est-à-dire au moment
où l’effort massif de la réunification a
terminé sa phase la plus lourde et où le
gouvernement de l’Allemagne a décidé
la « sortie du nucléaire » comme objectif à moyen terme. En conséquence, ce
pays a développé considérablement ses
efforts sur l’efficacité énergétique et
surtout les énergies renouvelables, à la
fois pour des considérations de sécurité
énergétique et de lutte contre le changement climatique mais aussi, ce qui
lui a valu le soutien de l’industrie et des
syndicats allemands, pour des considérations économiques et sociales (création d’activités et d’emplois).

Les succès confirmés de l’industrie allemande et son avance considérable en
matière d’exportation conduisent, par
comparaison, à se poser de sérieuses
questions sur la constance (ou le conservatisme) de la politique énergétique
française. La France qui a fait historiquement des efforts importants dans
le domaine de l’efficacité énergétique,
mais a insuffisamment poursuivi sur sa
lancée, a continué à consommer et surtout à produire de l’électricité en surabondance pour soutenir sa politique
nucléaire et a, jusqu’ici, sacrifié le développement des énergies renouvelables.
Et cela en dépit du fait que, dans tous
les domaines (chaleur et électricité), les
potentiels de ce développement y sont,
bien supérieurs à ceux de l’Allemagne.
L'exemple allemand montre en particulier que des choix politiques volontaristes et pérennes de maîtrise de l’électricité et de promotion des énergies
renouvelables s'avèrent très rapidement
efficaces et porteurs d’emplois. Au moment où en France le débat sur l’avenir
du nucléaire revient sur le devant de la
scène, l’exemple allemand mérite donc
d’être sérieusement médité.
Site de Global Chance : http://www.globalchance.org. 

Notes :
(1) Source : RTE, dans son bilan de transport
d'électricité : http://goo.gl/UAXxtV
(2) Article de La Tribune, mars 2012 : L'Allemagne
sort du nucléaire sans polluer davantage : http://
goo.gl/L8aBT
(3) Voir la comparaison entre les systèmes
énergétiques français et allemands effectués par
l’association Global Chance : http://goo.gl/K5p9dt
(4) Site en allemand : http://goo.gl/sHq9M1
(5) Dont Bernard Laponche (polytechnicien,
docteur ès sciences et en économie de l’énergie, il a été ingénieur au Commissariat à l’énergie atomique (CEA), puis directeur général de
l’Agence française pour la maîtrise de l’énergie
(AFME) dans les années 80. Philippe Roqueplo,
pionnier de la réflexion sur l’expertise scientifique
et la démocratie, diplômé de l’École Polytechnique, directeur de recherche au CNRS en 1979,
responsable de 1983 à 1984 du secteur énergie au
sein du cabinet de la ministre de l’Environnement
Huguette Bouchardeau. Benjamin Dessus, ingénieur et économiste, directeur en 1982 de l'Agence
française de la maîtrise de l’énergie, devenue
ADEME, directeur de recherche au CNRS de 1987
à 2001. Et bien d'autres… Liste complète des
membres de Global Chance : http://goo.gl/x3kyhz
(6) Disponible gratuitement sur le site de Global
Chance (possibilité de le commander en version
papier) : http://goo.gl/rp2Gqi

Les points sombres
de la Transition allemande
Par Hervé Kempf et Fabrice Nicolino (13 mars 2014)

Tout est-il si rose dans la mise en place de la transition énergétique en
Allemagne ? Non, bien évidemment. La transformation du modèle énergétique
d'un pays industriel majeur, qui plus est situé au cœur de l'Europe, est un pari
audacieux qui ne pourra réussir sans une modification de la politique
énergétique européenne. Nous publions ci-dessous les conclusions
d'un volumineux rapport (1) de l’Institut du développement durable et
des relations internationales (Iddri), émanation de Sciences Po, sur « l'impact de
la décision post-Fukushima sur le tournant énergétique allemand ».
Notez que l'Iddri est un organisme faisant partie du giron de l'establishment,
donc plutôt favorable au lobby nucléaire français.

C

et article s’est attaché à resituer l’évolution
de la politique allemande de sortie du
nucléaire au sein de la dynamique plus
large du tournant énergétique, en opérant une différenciation entre les impacts à court et long terme. Ce faisant,
on s’aperçoit que plutôt que d’opérer un
renversement total, les décisions de 2011
s’inscrivent dans le contexte du basculement observé depuis 1998, marquant
de fait la fin du conflit autour de la politique nucléaire allemande. Tout en représentant une contrainte systémique forte
à court terme, la décision de sortie du
nucléaire joue ainsi un rôle clé en tant
que catalyseur des orientations politiques
qui s’avéreront structurantes sur les prochaines décennies.
Dans un premier temps, l’analyse a permis d’observer qu’à très court terme, la
baisse de la production d’électricité d’origine nucléaire a été compensée par une
augmentation significative de la production renouvelable, une réduction des exportations d’électricité et une baisse de
la consommation d’électricité. Ces résultats ne permettent pas d’assurer que l’Allemagne réussira sa sortie du nucléaire
sans recourir davantage aux énergies fossiles et sans augmenter ses importations
d’électricité. Ils permettent toutefois
d’apprécier la faisabilité d’une telle trajectoire, qui dépend avant tout de la volonté
politique mise en œuvre. La décision de
fermer près de la moitié de ses capacités
nucléaires en quelques jours a permis de
mettre à l’épreuve la politique d’expansion des renouvelables poursuivie depuis
2000 et de confirmer les orientations politiques du Energiekonzept (2).

La question de l’impact marginal de la
sortie du nucléaire dite « accélérée » a
fait l’objet d’une deuxième partie à travers la comparaison avec un scénario de
prolongation tel qu’il avait été proposé
en 2010. Loin de représenter une donnée
intangible, il apparaît que l’estimation du
coût d’opportunité de la réduction du
risque nucléaire dépend fortement des
hypothèses prises pour la modélisation.
La prolongation des actifs nucléaires permettrait ainsi de réduire la production
d’origine fossile et de limiter la hausse
des coûts. Or, une telle modélisation statique néglige la dynamique politique générée après l’accident de Fukushima.
Les décisions de juin 2011 marquent ainsi
la fin de plus de quarante ans de conflits
politiques autour de l’énergie nucléaire
et ouvrent sur les objectifs à long terme
de la transition énergétique. Bien qu’il
soit impossible d’évaluer la valeur réelle
du consensus existant depuis les événements de Fukushima, on peut estimer
que ses retombées en matière d’efficacité politique dépasseront le coût marginal
des décisions de court terme. Ce constat
est renforcé par le fait que les décisions
actuelles auront un effet structurant sur
les prochaines décennies et que le délai
qu’aurait pu apporter la prolongation du
nucléaire restreint considérablement la
fenêtre d’opportunité pour la réalisation
des objectifs à l’horizon 2050.
À plus long terme, la sortie du nucléaire
apparaît comme une étape intermédiaire
clé de la transformation du paradigme
énergétique allemand. Or, le véritable
défi du tournant énergétique interviendra
après 2020, quand il s’agira de remplacer
la production d’énergie à partir de combustibles fossiles et de prouver la faisabilité d’un mix énergétique comportant une
part prépondérante d’énergies renouvelables. Au-delà de la nécessité du développement quantitatif des énergies renouvelables et d’une position plus ferme
vis-à-vis de la diminution des énergies
fossiles, l’incertitude porte sur le développement qualitatif, à savoir les innovations nécessaires en matière d’adéquation entre l’offre et la demande d’énergie.

Publicité de l’agence fédérale pour les énergies renouvelables : "Il n’y a pas de place pour tout dans le futur de
l’Allemagne". Énergies renouvelables ou grosses centrales nucléaire ou au charbon, il va falloir choisir !

Ceci inclut les infrastructures réseaux, les
solutions de stockage de l’énergie, l’efficacité et la gestion de la demande énergétique.
S’agissant d’un processus d’apprentissage et d’un pari sur l’avenir, il n’est donc
pas à exclure que le modèle allemand
connaisse des difficultés qui n’ont pas
été prises en compte jusque-là. La meilleure manière de les surmonter réside
sans doute dans les complémentarités à
l’échelle européenne, ce qui suppose une
coopération renforcée dans le domaine
de l’énergie. Cela implique une meilleure
coordination des politiques nationales, le
renforcement des infrastructures réseaux,
et une réflexion commune sur la cohésion
des mécanismes d’ajustement et d’équilibre offre-demande à l’échelle européenne. Il est certain que l’Allemagne ne
pourra pas mettre en œuvre son projet
énergétique sans l’appui des pays voisins,
qui compensent d’ores et déjà la fragilité
des infrastructures allemandes (3).
De la même manière, l’Allemagne ne fait
pas figure de cavalier solitaire dans le paysage énergétique européen, et les orientations de son projet énergétique suivent
en grande partie le projet de la feuille de
route 2050 de l’Union européenne, en ce
qui concerne l’effort d’efficacité énergétique, le développement des énergies re-

nouvelables et la décarbonisation du secteur énergétique. Le retour d’expérience
du tournant allemand permettra donc à
d’autres pays d’éviter certaines erreurs et
de mettre en lumière les facteurs clés de la
réussite d’une transition énergétique européenne. Enfin, le choix opéré par l’Allemagne représente un pari d’avenir sur le
plan économique. En faisant abstraction
du coût du risque, la sortie du nucléaire
comporte un coût financier certain, tout
autant que les mesures d’efficacité énergétique et le développement des énergies
renouvelables, comme en témoignent les
prix de l’électricité parmi les plus chers
d’Europe. Or, le tournant énergétique
s’appuie sur les bénéfices à long terme,
qui peuvent être d’ordre économique (réduction de la facture énergétique, amélioration de l’indépendance énergétique,
création de chaînes de valeur locales),
d’ordre environnemental (réduction des
risques), mais aussi d’ordre politique,
avec l’ambition d’une décentralisation et
de la réappropriation citoyenne du système énergétique.. 
Notes
(1) Ce rapport est disponible dans son intégralité
sur le site de l'Iddri : 0
(2) On peut noter à ce titre que la production
d’électricité d’origine renouvelable (20 %, 122
TWh) a dépassé en 2011 pour la première fois la
production d’origine nucléaire (17,7 %, 108,5 TWh)
pour devenir la deuxième source du mix électrique
allemand.
(3) Les échanges d’électricité avec la France,
la Pologne, l’Autriche et les pays scandinaves
suivent de plus en plus une trajectoire définie par
les fluctuations de la production renouvelable,
absorbant ainsi une partie des tensions sur le
réseau qu’elle génère.
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LE LOT EN ACTION n° 82 - vendredi 23 mai 2104

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Les Allemands dans la rue pour
sauver leur transition énergétique
Par Rachel Knaebel (Basta mag)

E

nviron 12 000 personnes venues de toute
l’Allemagne ont manifesté le samedi 10 mai
à Berlin pour protester contre la réforme des
règles de soutien aux énergies renouvelables.
Le ministre social-démocrate de l’Économie,
Sigmar Gabriel, veut baisser les tarifs bonifiés
d’achat de l’électricité issue de l’éolien, du solaire et de la biomasse, et limiter les nouvelles
installations. Ce qui risque fort de freiner le
développement des énergies vertes dans un
pays qui fait pourtant figure de pionnier en la
matière, avec plus d’un quart de l’électricité du
pays produite par les énergies renouvelables.
« Les plans du gouvernement vont ralentir la
transition énergétique », a ainsi déclaré lors
de la manifestation Hubert Weiger, président
de l’association Bund, la branche allemande
des Amis de la terre. « L’Allemagne se trouve
devant un choix décisif : soit quelques grands
groupes énergétiques s’emparent du développement des énergies renouvelables, soit la
transition énergétique se fait en accord avec les
consommateurs et entre les mains de centaines
de milliers de citoyennes et de citoyens ».

Les grandes entreprises
exemptées de contribution
En Allemagne, les particuliers paient un prélèvement de plus
de 6 cents par kilowattheure sur leur
facture d’électricité pour financer les
énergies renouvelables. Une somme
qui a été multipliée
par 10 dans les dix
dernières années et
qui a fait augmenter les factures de
courant. Le projet
de réforme de Sigmar Gabriel vise à

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modérer cette hausse du prix de l’électricité pour les particuliers. Mais d’autres solutions seraient possibles pour y parvenir.
Car des centaines de grandes entreprises
grosses consommatrices d’électricité sont,
elles, exemptées de ce prélèvement. La réforme en cours ne remet pas en cause ce
privilège accordé à l’industrie. Pire, elle va
pénaliser les particuliers qui auto-consomment l’électricité renouvelable qu’ils produisent.
Les associations environnementales qui
ont manifesté samedi demandent donc
une réforme qui s’appuie sur les particuliers et les centaines de coopératives
citoyennes qui se sont engagés dans la
production d’électricité verte. Les manifestants demandent aussi une sortie du
charbon. Une énergie particulièrement
polluante, gérée par les grands groupes
énergétiques comme le suédois Vattenfall. Et qui fournit toujours plus de 40 %
de l’électricité consommée outre-Rhin. Le
projet de loi de cette réforme est passé le
8 mai en premier examen devant les députés du Bundestag. Le gouvernement veut
une entrée en vigueur dès le 1er août prochain. 

LE LOT EN ACTION n° 82 - vendredi 23 mai 2104

Pour aller plus loin
 Site du réseau Sortir du nucléaire :
www.sortirdunucleaire.org
Notamment le dossier consacré à l'Allemagne, « Transition énergétique allemande :
et si on s’informait vraiment ? » :
http://goo.gl/dMrT9W
 Fondation Heinrich Böld (affiliée au parti
des écologistes allemands, le Bündnis 90 / Die
Grünen), qui met gratuitement à la disposition du public un livre sur la transition énergétique en Allemagne (92 pages, en français) :
http://goo.gl/wZxDcs
 Site de l'ONG scientifique Global Chance :
une foultitude d'infos, de publications et de
rapports scientifiques :
http://www.global-chance.org
 Documentaire « Transition énergétique :
l'Allemagne devant et tous derrière », diffusé
sur Arte le 11 avril dernier, disponible sur You
Tube (99 mn) : http://goo.gl/ve67sk
 Deux articles très intéressants sur le sujet.
Le premier, publié dans le journal Le Monde
du 25 mars, « Repenser la transition énergétique », signé par Philippe Aghion et Marc
Fontecave, qui est une tribune pour le gaz
de schiste et contre la transition énergétique
allemande, et le second, publié par Rue89 le
11 avril, « Haro sur la transition énergétique
allemande », signé par Cédric Philibert, qui répond à la tribune pour le moins très subjective des deux premiers.
Le Monde : http://goo.gl/h02N1a
Rue89 : http://goo.gl/g8MeJZ
 Nous invitons ceux que le sujet intéresse
à lire le rapport publié sur le site du Centre
français d'analyse stratégique, site du gouvernement (www.strategie.gouv.fr), en septembre 2012 : « La transition énergétique al-

lemande est-elle soutenable ? (note d'analyse
281 - Septembre 2012) ». François Hollande
vient d'être élu et l'on sent déjà une très forte
inquiétude, à la lecture de ce rapport, quant à
l'exemple que donnent nos voisins allemands.
Rapport : http://goo.gl/rwdC0R
 Un dossier intéressant sur le site Atlante
et Cie, intitulé « La transition énergétique
en Allemagne, un chemin truffé de chaussetrappes », publié en avril, dont la conclusion
est la suivante : « Malgré les nombreux effets pervers de la transition énergétique allemande subis actuellement par une majorité de
parties prenantes, la situation actuelle laisse
entrevoir des perspectives d’exportations florissantes grâce aux premiers effets vertueux.
Une autre piste d’amélioration pourrait résider dans la coopération à l’échelle de l’Union
européenne, ou dans la coopération bilatérale, tout particulièrement en recherche fondamentale, très onéreuse ».
Dossier : http://goo.gl/3ewNFw 