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HOMERE, L’Iliade, Chant XX, 379-418.

Il dit, et Hector, effrayé, plonge à nouveau dans la foule guerrière, aussitôt qu’il a ouï la voix du dieu qui lui parle.
Achille cependant bondit sur les troyens, le coeur vêtu de vaillance, poussant des cris effroyables. Et il fait d’abord
sa proie d’Iphition, le brave fils d’Otryntée, chef de nombreux guerriers, qu’une Naïade a enfanté d’Otryntée,
preneur de villes, aux pieds du Tmôle neigeux, au gras pays d’Hyadé. Iphition fond droit sur lui, quand de sa pique,
le divin Achille l’atteint en pleine tête. La tête toute entière est fendue en deux. L’homme tombe avec fracas ; le
divin Achille triomphe :
« Te voilà donc à terre, fils d’Otryntée - l’homme entre tous terrible ! Et tu péris ici, alors que tu es né au bord du
lac Gygée, dans le domaine de tes pères, près de l’Hylle poissonneux et de l’Herme tourbillonnant. »
Ainsi parle-t-il, triomphant, tandis que l’ombre couvre les yeux d’Iphition et que les chars des Achéens le déchirent
sous les jantes de leurs roues, aux premiers rangs de la bataille. Après lui, Achille s’en prend à Démoléon, vaillant
défenseur des siens au combat, fils d’Anténor. Il le pique à la tempe, en traversant son casque aux couvre-joues de
bronze. Le casque de bronze n’arrête pas la pointe qui le perce, furieuse, et brise l’os ; la cervelle au dedans est toute
fracassée : l’homme est dompté en plein élan. C’est ensuite Hippodamas - qui vient de sauter de son char et qui
s’enfuit devant lui - qu’il frappe au dos de sa pique. L’homme exhale sa vie en un mugissement ; tel mugit le
taureau que les jeunes gens traînent en l’honneur d’Hélios et qui réjouit l’Ébranleur du sol ; c’est avec un
mugissement pareil que sa noble vie abandonne ses os. Achille, lance au poing, marche alors sur le divin Polydore,
fils de Priam, pareil aux dieux. Son père lui défendait de se battre : il était le plus jeune des fils de son sang ; il était
aussi le plus aimé de lui. A la course, il triomphait de tous. Aujourd’hui, par enfantillage, pour montrer la valeur de
ses jarrets, il bondit à travers les champions hors des lignes, quand soudain il perd la vie. Le divin Achille aux pieds
infatigables l’atteint de sa javeline - au moment même où il cherche à tourner brusquement le dos - en plein corps, à
l’endroit où se rejoignent les fermoirs en or de son ceinturon et où s’offre au coup une double cuirasse. La pointe de
la lance se fraie tout droit sa route à côté du nombril. Il croule, gémissant, sur les genoux. Un nuage sombre aussitôt
l’enveloppe, et de ses mains, il rattrape ses entrailles, en s’effondrant.

La mort de Roland

CLXXIII. - Roland frappe contre une pierre bise. Il en abat plus que je ne sais vous dire. L'épée grince,
mais elle ne s'ébrèche ni ne se brise ; vers le ciel elle rebondit. Quand le comte voit qu'il ne la brisera pas,
très doucement, il la plaint en lui-même : « Ah ! Durendal, comme tu es belle et sainte ! Dans ton
pommeau d'or il y a beaucoup de reliques : une dent de saint Pierre, du sang de saint Basile et des cheveux
de Monseigneur saint Denis, et du vêtement de sainte Marie. Il n'est pas juste que des païens te possèdent :
c'est par des chrétiens que vous devez être servie. Puissiez-vous ne pas tomber aux mains d'un homme
capable de couardise ! Par vous j'aurai conquis tant de vastes terres, que Charles tient, qui a la barbe
fleurie ! Et l'empereur en est puissant et riche. »
CLXXIV. - Roland sent que la mort le pénètre : de la tête elle lui descend vers le cœur. Sous un pin il est
allé, en courant. Sur l'herbe verte il s'est couché, face contre terre ; sous lui il place son épée et son olifant.
Il a tourné sa tête vers la gent païenne : il veut que Charles dise, et toute son armée, qu'il est mort, le gentil
comte, en conquérant. Il bat sa coulpe et menu et souvent ; pour ses péchés il tend vers Dieu son gant.
CLXXV. - Roland sent que son temps est fini ; tourné vers l'Espagne, il est sur un tertre aigu ; d'une main
il frappe sa poitrine : « Dieu, mea Culpa, par ta puissance, pour les péchés, grands et menus, que j'ai
commis depuis l'heure où je suis né jusqu'à ce jour où je suis frappé à mort ! » Il a tendu vers Dieu son
gant droit. Les anges du ciel descendent vers lui.
CLXXVI. - Le comte Roland se couche sous un pin : vers l'Espagne il a tourné son visage. De bien des
choses lui vient le souvenir : de tant de terres qu'il a conquises, le baron, de douce France, des hommes de
son lignage, de Charlemagne, son seigneur, qui l'a nourri ; il ne peut s'empêcher d'en pleurer et d'en
soupirer. Mais il ne veut pas s'oublier lui-même ; il bat sa coulpe et demande à Dieu merci : « Vrai Père
qui, jamais ne mentis, qui ressuscitas des morts saint Lazare et sauvas Daniel des lions, sauve mon âme de
tous les périls, pour les péchés que je fis en ma vie ! » Il a offert à Dieu son gant droit. Saint Gabriel l'a
pris en sa main : Sur son bras, il tient sa tête inclinée ; les mains jointes, il est allé à sa fin. Dieu lui envoie
son ange Chérubin et saint Michel du Péril ; avec eux vint aussi saint Gabriel. Ils portent l'âme du comte
en paradis.
Extrait de La Chanson de Roland.
DU BEAU SUCCÈS QUE LE VALEUREUX DON QUICHOTTE EUT EN L'ÉPOUVANTABLE ET JAMAIS
IMAGINÉE AVENTURE DES MOULINS À VENT, AVEC D'AUTRES ÉVÉNEMENTS DIGNES
D'HEUREUSE RESSOUVENANCE

En ce moment ils découvrirent trente ou quarante moulins à vent qu'il y a dans cette plaine, et, dès que don
Quichotte les vit, il dit à son écuyer: "La fortune conduit nos affaires mieux que ne pourrait y réussir notre désir
même. Regarde ami Sancho ; voilà devant nous au moins trente démesurés géants, auxquels je pense livrer bataille
et ôter la vie à tous tant qu’ils sont. Avec leurs dépouilles nous commencerons à nous enrichir ; car c'est prise de
bonne guerre, et c'est grandement servir Dieu que de faire disparaître si mauvaise engeance de la face de la terre. "

- Quels géants ? demanda Sancho Panza.

- Ceux que tu vois là-bas, lui répondit son maître, avec leurs grands bras, car il y en a qui les ont de presque deux
lieues de long.

- Prenez donc garde, répliqua Sancho, ce que nous voyons là-bas ne sont pas des géants, mais des moulins à vent et
ce qui paraît leurs bras, ce sont leurs ailes, lesquelles, tournées par le vent, font tourner à leur tour la meule du
moulin.

- On voit bien, répondit don Quichotte, que tu n'es pas expert en fait d’aventures : ce sont des géants, te dis-je et, si
tu as peur, ôte-toi de là et va te mettre en oraison pendant que je leur livrerai une inégale et terrible bataille. "

En parlant ainsi, il donna de l’éperon à son cheval Rossinante, sans prendre garde aux avis de son écuyer Sancho,
qui lui criait qu’à coup sûr c'était des moulins à vent et non des géants qu'il allait attaquer. Pour lui, il s’était si bien
mis dans la tête que c'était des géants que non seulement il n'entendait point les cris de son écuyer Sancho, mais
qu’il ne parvenait pas, même en approchant tout près, à reconnaître la vérité.

Au contraire, et tout en courant, il disait à grands cris : "Ne fuyez pas lâches et viles créatures, c'est un seul
chevalier qui vous attaque."

Un peu de vent s’étant alors levé, les grandes ailes de ces moulins commencèrent à se mouvoir, ce que voyant don
Quichotte, il s’écria : " Quand même vous remueriez plus de bras que le géant de Briarée, vous allez me le payer. "

En disant ces mots, il se recommanda du profond de son cœur à sa dame Dulcinée, la priant de le secourir en un tel
péril ; puis, bien couvert de son écu, et la lance en arrêt, il se précipita au plus grand galop de Rossinante, contre le
premier moulin qui était devant lui ; mais au moment où il perçait l’aile d’un grand coup de lance, le vent la chassa
avec une telle furie qu'elle mit la lance en pièces et qu’elle emporta après elle le cheval et le chevalier, qui s'en alla
rouler un bon dans la poussière en fort mauvais état.

Sancho Panza accourut à son secours de tout le trot de son âne et trouva en arrivant près de lui qu'il ne pouvait plus
remuer tant le coup et la chute avaient été rudes.

" Miséricorde ! » s’écria Sancho; n’avais-je pas bien dit à Votre Grâce qu’elle prît garde à ce qu’elle faisait, que ce
n’était pas autre chose que des moulins à vent ? "

- Paix, paix ! ami Sancho, répondit Don Quichotte, les choses de la guerre sont plus que d'autres sujettes à des
chances continuelles ; d'autant plus que je pense, que ce sage Freston, qui m'a volé les livres et mon cabinet, a
changé ces géants en moulins pour m’enlever la gloire de les vaincre : tant est grande l'inimitié qu'il me porte !
Mais, en fin de compte son art maudit ne prévaudra pas contre la bonté de mon épée.

- Dieu le veuille, comme il le peut " répondit Sancho Panza ; et il aida son maître à remonter sur Rossinante qui
avait les épaules à demi déboîtées.

En conversant sur l’aventure, il suivirent le chemin du Port-Lapice, parce que, disait don Quichotte, comme c’est un
lieu de grand passage, on ne pouvait manquer d’y rencontrer toutes sortes d’aventures.

Don Quichotte - Cervantès - Chapitre XI - Classiques abrégés