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COLLECTION DES MÉMOIRES

RELATIFS

A L'HISTOIRE

DE FRANCE.

HISTOIRE DES CROISADES, PAR GUILLAUME DE TYR, TOME II.

PARIS, IMPRIMERIE DE A.

me des Matljurins S.-J.

BELIN

n°. t.{.

COLLECTION

DES MÉMOIRES HKLATIFS

A L'HISTOIRE DE FRANCE,

DEPUIS

LA FONDATION

DE LA MOSAHCHIK

FRANÇAISE

AVEC UNE INTRODUCTION, DES SUPPLÉMENS ET DES NOTES

JDSQu'aD

l3'

SIECLE}

DES NOTICES

PAR M. GUIZOT,

PROFESSEUR D'HISTOIRE MODERNE A l'aCADBMIE

CHEZ

J.-L.-J.

A

PARIS,

BRIÈRE,

HUE SAINT-ANDRÉ-DES-AIITS,

1824.

LIBRAIRE,

N°.

68.

DE PARIS.

HISTOIRE

DES CROISADES.

LIVRE NEUVIÈME.

jLja Cité sainte était enfin rendue au peuple chrétien

par un effet de la grâce surabondante

toutes choses commençaient à être remises en ordre.

Sept jours furent employés par les fidèles à se livrer

uniquement

pleine princes se réunirent

du Seigneur,

et

à leur joie

à une

joie toute spirituelle et Le huitième jour les

conseil, après avoir

de la crainte de l'Éternel.

pour tenir

invoqué la grâce du Saint-Esprit, et s'occuper à élire

dans leur assemblée un de leurs collègues

qui serait

chargé de gouverner le pays et de régler, dans sa sol-

licitude royale,

les affaires de la province. Pendant

qu'ils étaient ainsi réunis, quelques hommes du clergé, le cœur gonflé d'orgueil poursuivant leurs intérêts et non ceux de Jésus-Christ, se rassemblèrent et de- mandèrent à parler aux princes dans la salle de leurs

séances, disant qu'ils avaient à leur confier des choses

et parlèrent en ces ter-

mes <(On a annoncé au clergé que vous vous étiez

d'un roi choisi

secrètes. Ils furent introduits

« réunis pour procéder

« parmi vous. Votre projet nous paraît saint, utile et

à l'élection

1

».

2 GUILLAUME

DE

TYR.

« bien digne d'être mis à exécution avec le

« sdin

pourvu cependant

plus grand

que l'on ne s'en

occupe certain en effet

« qu'en temps opportun. Il est

« les choses spirituelles sont plus élevées que les choses

que

« temporelles,

« jours tenir la première place, il nous semble

et que ce qui est le plus élevé doit tou-

élire une personne religieuse

sache gouverner l'église du

Si vous voulez pro-

complètement satis-

corps et d'esprit; nous

donc,

« à moins que vous n'ayez dessein de renverser l'ordre

« convenable, qu'il faut

« et agréable à Dieu, qui

« Seigneur et lui être utile, avant de songer à rélco

«tion d'une puissance séculière.

« céder en ce sens, nous serons

« faits et nous nous unirons à vous de

« mais

si vous faites le contraire

regardons

« comme sans force et nous déclarons dénué de toute

« valeur tout ce que vous aurez

réglé contre ce qui

« nous paraît le plus conforme aux convenances. »

Cette demande qui

semblait,

à la première

n'avoir rien que d'honnête et de décent, couvrait ce- pendant au fond des intentions infiniment

méchantes, ainsi qu'on le verra dans la suite. Le chef de cette fac-

de

tion était un certain évêque de Calabre,

vue,

l'évêque

Martura

cet Arnoul,

canons et malgré la résistance

qui avait contracté une liaison intime avec

dont j'ai déjà parlé

en dépit des saints

de tous les

de

Arnoul avait été admis dans les

gens bien, il employait tous ses efforts pour porter celui-ci

au siège patriarchal.

ordres sacrés; il était fils de prêtre et tellement décrié

pour ses mauvaises mœurs

que, de l'expédition, il devint la fable de tout le

fut célébré et chanté à la ronde par tous

durant tout le cours'

et

peuple

les hommes

Martorann

dans la Calabre eitûieim;

au sud de Cosenza.

HISTOIRE

DES CROISADES;

L1V.

IX

3

légers et libertins. L'évêque avait aussi un esprit per- vers et méprisait tout sentiment honnête. En consé-

quence il lui avait été facile de s'arranger

avec Ar-

noul

se complaît toujours dans la société de ses semblables, et un vieux proverbe dit que ceux qui se ressemblent s'assemblent facilement. De plus, l'évêque avait en-

vahi l'église de Bethléem, et il avait été convenu, entre

lui et Arnoul, que si ses soins parvenaient

au patriarchat, le nouveau patriarche lui concéderait à toujours, sans contestation et sans trouble, la pos-

de

par la mort de

l'évêque, dont j'aurai occasion de parler dans la suite

de ce récit. En

on

car, de quelque manière que l'on soit fait

à l'élever

session de cette église. Mais l'accomplissement

toutes ces machinations

fut prévenu

général le clergé avait perdu tout sen-

timent de piété et d'honneur;

lution et se livrait inconsidérément à toutes sortes d'actes illicites depuis la mort du seigneur Adhémar,

de pieuse mémoire, évêque du Puy et légat du siège apostolique. Guillaume, évêque d'Orange, homme

religieux et craignant

dans

ces fonctions, et, tant qu'il vécut, il s'acquitta fidèle-

ment de son ministère

mort d'Adhémar, il s'endormit lui-même dans le sein

mais, peu de temps après la

il vivait dans la disso-

Dieu, lui avait succédé

du Seigneur et finit ses jours à Marrah. Après la mort du prélat on vit se vérifier ces paroles du prophète

tel le peuple,

d'Albar et

qui ne cessèrent de

une exception qu'en faveur de l'évêque

il n'y avait lieu à faire

tel le prêtre

d'un bien petit nombre d'autres,

marcher dans la crainte du Seigneur. Cependant les princes traitèrent

rangue des gens du clergé, et, n'y attachant

de frivole la ha-

aucune

r.

4 GUILLAUME

DK TYR,

importance, ils n'en continuèrent pas moins a s'occu-

entreprise. Quelques

per de l'œuvre

qu'ils avaient

personnes rapportent qu'afin de mieux

l'élection selon l'esprit de Dieu et suivant les mérites

procéder à

de chaque individu quelques domestiques

princes, qu'ils les obligèrent,

ment,

ils firent appeler de chacun des

vérité

-et

que

en particulier

plus grands sous la foi du ser-

sans aucun mélange de interrogerait sur les mœurs

à déclarer la

mensonge, lorsqu'on les

tous les élec- plus fidèle-

ment et plus complétement instruits du mérite de

chacun des éligibles. En effet les

par les électeurs

après qu'ils eurent prêté

avouer beaucoup de vices secrets de leurs

comme aussi à énumérer toutes leurs vertus en sorte

et la conduite de leurs maîtres

teurs agirent ainsi dans l'intention d'être

à un

domestiques,

soumis

interrogatoire 1

serment,

très-détail lé, furent amenés à

maîtres

que les faits furent bien constatés et que juger, en pleine connaissance de cause, de ce

l'on put

([n'était

chacun de ceux qui pouvaient être élus. Les domes-

tiques du duc de Lorraine

autres, répondirent

leur maître

nant était qu'une fois qu'il se trouvait dans

interrogés comme les dans toute la conduite de

plus inconve-

l'église

il

que,

ce qui leur paraissait le

pouvait plus en sortir, même après la célébration

divins qu'il allait s'adressant aux prêtres

et à tous ceux d'entre des connaissances de ce

des explications sur chaque

ture que ses amis qui pensaient autrement en étaient

extrêmement fatigués et ennuyés,

attendre

image et chaque pein-

ne

des offices

eux qui lui paraissaient avoir

genre, pour leur demander

parce qu'il

faisait

d'une manière fâcheuse pour les repas qui

HISTOIRE

DES CROISADES;

LIV.

IX,

5

avaient été préparés pour une heure fixe, et que les

mets, mangés ainsi hors de propos, en perdaient toute leur saveur. Ceux qui remplissaient les fonctions d'é-

lecteurs, lorsqu'ils entendirent ces récits, estimèrent

heureux

a qui l'un imputait comme un défaut ce que d'autres

l'homme dont on disait de telles choses et

puis, se con-

certant tous ensemble et à Ja suite de longues délibé-

rations,

et le conduisirent

en chan-

tant des hymnes et des cantiques. On dit encore que

la plus grande partie des princes s'était accordée pour

élire le comte Raimond de Toulouse

présenter devant le sépulcre du Seigneur,

se seraient attribué comme une vertu;

ils élurent le duc de Lorraine à l'unanimité

ensuite en toute dévotion

pour le

$ mais, espérant

qu'il retournerait aussitôt dans son pays s'il n'obtenait

la royauté et entraînés par le doux espoir de revoir le sol natal, ils mentirent à leur propre conscience en inventant toutes sortes de faussetés contre ce comte

afin de le faire repousser. Iiaimond cependant, mé- prisant toujours sa patrie et suivant le Christ très-fidè-

il marcha en

avant dans la route du pèlerinage qu'il avait entrepris

lement

ne se retira point de ses voies

et demeura constant jusqu'à la fin dans la condition

sou-

de pauvreté à laquelle il s'était volontairement mis, sachant bien que « celui-là sera sauvé qui per-

« sévérera jusqu'à la fin » et que <c quiconque ayant

regarde derrière soi, n'est

« au royaume de Dieu

« mis la main à la charrue,

point propre

»

Au moment

où le duc Godcfroi fut revêtu du pou-

voir royal

de l'avis unanime de tous les princes

et

Évilllj». Mil. S. i\htlh.

3 ËA'miç;. sel. S. Luc,

Cllill>. 'ï\,

V. |3.

cluip.

<j v, 6u.

6

du consentement de tout

Gilles possédait la citadelle

que les assiégés lui avaient

ainsi que je l'ai déjà dit. Cette

en larges pierres carrées,

GUILLAUME

DE

TYR

le peuple, le comte de Saint

de la ville, dite de David,

livrée dès le principe

forteresse, construite

était située sur le

point

le

duc jugea

qu'il

en présence des princes réu- répondit qu'il l'avait reçue

garder jus-

disait-il

se

le

plus élevé du côté de l'occident, et dominait tous les

quartiers de la ville. Comme elle avait

grand nombre de citoyens,

d'asile à un

naguère servi

qu il n'exercerait ne la posséderait

au

qu'une autorité incomplète tant

pas, et en conséquence il demanda

comte de la lui

livrer, nis en assemblée. Le comte

lui-même des assiégés et qu'il voulait la

qu à Pâques,

remettre en route

époque où il comptait

États, ajou-

logé plus lui et les siens. De son côté le duc

pour rentrer dans ses

tant qu'il desirait la conserver afin d'être

honorablement

déclara qu'il abandonnerait

tion de la tour, attendu qu'il

tout s'il n'avait la disposi- serait trop honteux pour

qu'un autre possé-

lui,

dât la

après qu'il avait été élu chef,

citadelle de la ville et pût être par là considéré

ou même son supérieur.

Le comte

comte de Flandre se prononcèrent

qui penchaient

le comte

amis, se

pousser de partir plus tôt. En

pût décider juridiquement lequel des

il fut résolu dans le conseil

qui

la recevrait comme en

séquestre.

le

comme son

égal de Normandie et le

pour le duc; tous ceux

pour de Saint-Gilles, et qui étaient même de ses

déclarèrent cependant contre lui, afin de le

par là à prendre la résolution

attendant qu'on

deux devait céder,

que le comte remettrait la garde de la tour aux rnains de

1 évêqne d'Albar,

On dit que celui-ci la livra au duc sans attendre

HISTOIRE

DES CROISADES;

LIV.

IX,

7

jugement et même avant

que le procès fût entamé

et que, lorsque quelques personnes le lui reprochè-

rent dans la suite, il déclara publiquement qu'on

lui

avait fait violence. Le comte

l'affront qu'il jugeait avoir reçu par la manière dont

et vivement indigné

contre les autres princes qui lui semblaient avoir ou-

blié les nombreux bienfaits dont il les avait comblés

pendant tout le voyage

moins d'amitié, se rendit vers les bords du Jourdain,

et, s'étant lavé dans ses eaux, fit ses préparatifs pour

exaspéré à l'excès

de

on lui avait enlevé la citadelle

et le traiter désormais avec

retourner

dans sa patrie et satisfaire ainsi aux vœux

de tous ceux qui le suivaient.

Cependant l'évêque de Martura, homme plein de ruse et de méchanceté, ne cessait d'exciter une popu-

lace ignorante contre les princes chrétiens,

pandre

lousie,

l'église uniquement afin de pouvoir opprimer la ville plus librement, tant qu'elle demeurerait sans pasteur. Puis, réunissant les complices de sa faction, il fit élire

Arnoul, malgré l'opposition de beaucoup d'autres, et

ne voulaient point s'occuper des affaires de

et de ré-

de tous côtés que ces princes,

dans leur ja-

avec le secours du

dont Arnoul avait été l'ami

constant et le convive durant tout le cours de l'expé-

dition

suffrage; mais une telle entreprise ne pouvait pros- pérer long-temps. Arnoul fut contraint de déposer

une dignité trop témérairement usurpée, et celui qui

i avait soutenu inipuueiuniciit dans toutes ses turpi-

l'installa sur le trône patriarchal

comte de Normandie,

le peuple léger appuya cette élection de son

tudes ne tarda pas non plus à recueillir mauvaises actions.

le fruit de ses

8

GUILLAUME

DE

TYK

Dans Je même

croix du Seigneur dans un lieu secret

Sainte-Résurrection. Dans la crainte des

temps on découvrit

une portion de

de l'église de

Gentils,

les fidèles

pour plus

a

la

sous le joug lavaient cachée

de

très-petit nombre de

cieux dépôt fut révélé par un

desquels ils gémissaient

long-temps auparavant, et, sûreté ils n'avaient admis à cette

on retrouva la croix

confidence qu'un

personnes. Le mystère de ce pré-

Syrien qui en avait con-

naissance en argent gneur, et de

enfermée dans un étui

sépulcre du Sei-

on la transféra d'abord au

là au Temple,

en chantant des

et des cantiques sacrés; tout le clergé et tout le marchèrent en

comme une consolation

Ciel même, et jugeant que c'était une

hymnes

peuple

cortège, regardant cet événement

qui

leur

était envoyée par le

récompense pro- longues fatigues. se trouvant'con-

pou-

Dieu, dans la plénitude du

élevé, tous les sujets de scan-

subsister furent successi- commença a se rétablir

régna'quWe année

et afin

que ce

pas qui le mena- que la méchan- car il a été écrit

portionnée a tant de travaux et a de si

Cependant le duc de Lorraine,

farmé, par la grâce de voir auquel on l'avait

dale qui pouvaient encore

vement supprimés, et J'État

et se consolider. Mais le duc ne

en punition des péchés des hommes

nouveau royaume

administration d'un si

n'eût pas à se réjouir sous la Jongue

grand prince et n'y trouvât

quelque

secours dans les

adversités

çaient. Il fut enlevé du ceté

« Le

« meme- • le iuste

monde, afin

ne changeât point son cœur,

juste périt, et personne n'y fait réflexion en lui-

le uste a a été

siècle

E'·tê enlevé

A.~r r.

pour être délivré des

» Godefroi était originaire du

même.

« Inaux de ce

Isaïc, cJiap.5;, v. r.

HISTOIRE DES CROISADES} LIV. IX

})

de la province de Rheims et

située sur le rivage de la

mer d'Angleterre. 11 devait la vie à des parens illustres

et pleins de piété. Son père était le seigneur Eustache l'ancien, illustre et puissant comte de la même con- trée ses œuvres furent nombreuses et mémorables

sa mémoire est encore en vénération

tous se

souviennent avec un pieux sentiment de respect de

cet homme religieux et craignant Dieu. Sa mère fut distinguée entre toutes les. dames nobles de l'Occi-

dent, tant par l'excellence

l'éclat de sa naissance sœur de l'excellent

duc de Lorraine, que l'on ayait

surnommé Struma l Celui-ci se trouvant sans enfans,

adopta son neveu, qui portait le même nom que lui, et le déclara héritier de tout son patrimoine, en sorte qu'après sa mort, Godefroi lui succéda dans son duché. Il avait trois frères des mêmes père et mère, bien dignes tous trois, par leur noble conduite et l'excellence de leurs vertus, d'être alliés à un si grand prince.

C'étaient le seigneur Baudouin, comte d'Edesse, qui

royaume des Francs, de la ville de Boulogne,

chez les sei-

gneurs qui habitent les pays environnans

de ses mœurs

que par se nommait Ide, et était

elle

succéda au duc dans le royaume de Jérusalem

gneur Eustache, comte nom de son père, hérita

après lui; sa fille, nommée Mathilde,

et

le sei-

qui porta le

de Boulogne

de ses biens et eut le comté

épousa l'illustre

Lorsque son

puissant roi des Anglais, Étienne.

frère Baudouin mourut sans enfans, Eustache fut ap- pelé par les princes de l'Orient pour lui succéder:

mais il ne voulut pas y venir, dans la crainte que sa

promotion ne pût être célébrée sans trouble et sans 1 Godcfïoi-lc-Bossn.

10 GUILLAUME

DE

TYR

scandale.

laume, qui, par ses sentimens d'honneur

Le troisième frère

de Godefroi fut Guil-

et sa bra-

voure, se

Godefroi, le

montra digne de

son père et de ses frères.

premier né de sa famille, selon la chair

l'homme intérieur, le plus

distingué

réunit le plus de titres aux hon-

partage. 11 était religieux,

crainte de Dieu, juste,

ferme dans sa parole,

sérieux et

du siècle, ce qui est rare à cet

dans la profession militaire. Il se

et abondant en œuvres de libéralité, son affabilité

sa

d'éloges dans toutes ses voies

grand,

moins

que les hommes les plus hauts de

grand que les hommes

ordinaires; 5

force sans exemple, ses membres

poitrine large et forte

il avait

et les cheveux légèrement

parmi

des

princes, femme

fut aussi, selon

par ses qualités, et

neurs qui lui échurent en

clément, plein de piété et de

exempt de tout vice, méprisant les vanités âge, et plus encore montrait assidu aux

prières piété il se distinguait par

était pleine de grâces, et il était doux et miséricor-

dieux enfin il fut digne

et toujours agréable au Seigneur. Il était

grand cependant taille, mais plus

il joignait à cela une

étaient vigoureux, sa

une belle figure, la barbe

roux

monde, il excellait les hommes de son temps dans le maniement

armes et dans tous les exercices de chevalerie. La mère de ces illustres

de l'aveu de tout le

sainte,

de sentimens religieux, et agréable à Dieu,

remplie

animée par

condition future,

l'Esprit saint, eut le pressentiment de leur

tandis qu'ils étaient encore enfans,

oracle, l'état réservé à chacun

l'âge

d'hommes. Un

autour de leur

mère,

et prédit, comme par

d'eux quand ils seraient arrivés à

jour qu'ils jouaient ensemble

comme le font les petits enfans, se harcelant les uns

HISTOIREDES CROISADES; UV. IX.

les autres, et venant souvent se réfugier dans les bras

maternels, le vénérable comte Eustache, leur

entra dans l'appartement

n 1

père,

au moment où ils étaient

cachés sous la robe de leur mère. Là encore, et sous

le vêtement qui les couvrait,

quaient à l'envi,

mains. Le comte ayant demandé la cause des mouve-

mens qu'il remarquait, on rapporte que sa femme lui

les

enfans se provo-

et agitaient

leurs pieds et leurs

répondit

« Ce sont trois grands princes, dont le

pre-

« mier sera duc le second roi et le troisième comte. »

Dans la suite, la clémence divine, dans ses bienveil-

lantes dispensations, accomplit cette prophétie, et la

que la mère de ces

princes n'avait annoncé que la vérité. En effet, Gode- froi, le premier d'entre eux, succéda à son oncle dans

le duché de Lorraine,

obtint plus tard le royaume de Jérusalem,

de l'élection de tous les pr inces Baudouin, son frère

puîné, lui succéda et Eustache,

ainsi que je l'ai déjà dit, et

suite des événemens

prouva

en vertu

son troisième frère, de tous ses biens et

jouit, après la mort de son

de l'héritage de ses ancêtres. J'omets avec intention

la fable du cygne, rapportée cependant dans un grand

vulgairement que

les fils du comte Eustache avaient eu une naissance

merveilleuse mais une telle assertion paraît

traire à toute vérité. Je reviens maintenant à la suite

con-

père,

nombre de récits

et qui a fait dire

trop

de ma narration, et parmi les événemens dans les-

quels le duc se conduisit, selon sa coutume

d'une

manière très -distinguée j'en choisirai quelques-uns

qui me paraissent mériter plus particulièrement d'être

conservés

pour l'histoire.

1 Voirl'histoirede cetteCroisade par Albertcl'Aix.

13 GUILLAUME DE TÏH

Uans un combat que contre son gré

singulier, auquel il ne se résk-na

mais

qu'il

n'avait

pu refuser

intacte, Godefroi se distingua par

que je

rapporterai en quel-

palais même de

dans le

puissant, qui

et qu'on disait même

pour se conformer aux usages de son pays et conser-

ver sa réputation

une action mémorable,

ques mots. 11 fut provoqué,

1 empereur, par un homme noble et

était du

son parent,

nombre des princes,

au

sujet

de quelques riches domaines et

un jour fut l'épreuve

cl un vaste patrimoine

assigné aux deux parties

en conséquence, pour en venir à

et l'accusé se

lui fut

et au jour fixé l'accusateur

terent

à la cour.

présen-

Les. débats ouverts l'adversaire

proposa de vider le différend par les armes;

du duc

e duc résista autant

ormément

qu'il

possible; mais, con-

on leur adjugea princes de l'em-

aux lois de leur patrie,

singulier. Les plus grands

le combat

pire faisaient tous

aussi .llustres ne se

leurs efforts pour que des hommes

donnassent pas en spectacle au

indigne

d'eux, en s'engageant

nécessité,

mettre on

ou de l'autre

impériale fui

en foule

les

dévolues par l'

peuple d'une manière

dans un combat qui devait, sans

péril l'honneur

des adversaires;

et la réputation

de l'un

cependant la sentence le peuple se rassembla

mise à exécution; princes prirent les

l'usage,

lieu désigné pour le combat,

places qui leur étaient

et les deux

champions s'avancèrent vers le

pour tenter le sort tou-

que ces illustres

i,

jours incertain des armes. Tandis

guerriers combattaient avec vaillance et

toutes leurs forces, épée en portant un de son adversaire,

déployai™ il arriva que le duc brisa soit coup vigoureux sur k bouclier en sorle qu'il ne lui resta dans la

HISTOIREDES CROISADES; LIV. IX.

j3

main, en dehors de la poignée, qu'un

fer environ. Les princes qui assistaient au combat voyant que le duc aurait désormais trop d'infériorité

demi-pied

de

donnèrent le signal de paix, s'avancèrent vers l'em-

pereur, le supplièrent

composition entre les deux adversaires, et obtinrent l'autorisation. Ils s'y employèrent aussitôt avec le plus

grand zèle mais le duc repoussa absolument ceux

qui demandaient la paix, et, persévérant irrévocable-

de les autoriser

à traiter

de

ment dans son entreprise, il recommença

la bataille. Son adversaire, dontl'épée était demeurée entière, paraissait avoir sur lui un très-grand avan- tage, et ne lui laissait pas un instant de repos; le duc enfin, enflammé de colère et recueillant toute la force

par laquelle il se distinguait

s'élance sur son ennemi

tronçon de son épée, et le frappe si violemment

tenant toujours en main le

lui-même

entre tous les autres

à

l'instant où il ne s'y attendait pas, que celui-ci tomba par terre tout étourdi et comme un homme mort. Le

duc alors jette au loin son épée brisée

son adversaire étendu a ses pieds, et appelant à lui les

princes qui tout à l'heure

composition, il les invite à s'en occuper maintenant

saisit celle dé

avaient voulu parler de

pour arracher à une mort ignominieuse l'illustre

rier qui vient de succomber sous ses coups. Tous les

princes admirèrent sa force, sa bravoure comparable magnanimité ils conclurent la

minèrent la querelle

et son in-

guer-

ter-

conve-

paix,

de la manière la plus

nable, de telle sorte cependant que le duc fut re-

connu vainqueur,

monde, digne d'une gloire immortelle.

qui lui fit aussi le plus

et parut,

aux yeux de tout le

Il est un autre événement

'4

GUILLAUME DE TYR

grand honneur, dont tous les hommes conservent en-

core un fidèle souvenir, et

lement une place dans l'histoire.

qui me paraît mériter éga-

Le peuple des Saxons, le plus féroce de tous les peuples

de l'Em-

pire romain

meur vagabonde, en secouant ses chaînes et mécon-

naissant toute règle et toute discipline, s était révolté

il poussa même son inso-

l'empereur nommé le comte

contre

un

et desirant se livrer librement à son hu-

germaniques, ne pouvant supporter le

joug

l'empereur Henri lente obstination

jusqu'à opposer à

certain noble de la même nation,

Rodolphe

vement

princes

l'État,

pondirent

blèrent leurs

de tolérer une si

pouvait être expié

qu'il élut pour son roi L'empereur,

convoqua

Tous, jaloux

vi-

auprès de lui tous les

de la gloire de

injurié,

de l'Empire.

et indignés de l'énorme crime des Saxons

ré-

avec empressement à cet appel et rassem-

forces, déclarant qu'il était impossible

grande offense, qu'un tel crime ne

et que le glaive

raison de cette entreprise de

que par la mort,

par

qui

leur était

ecclésiastiques accoururent ainsi

pénétrer

de l'Empire, de vive force

le jour du combat s'approchait,

rangé

leurs

légions,

vengeur devait seul faire lèze-majesté. Au jour fixé

reur, ils se réunirent au rendez-vous

assigné traînant à leur suite des milliers de combat-

tans. Les princes

les ordres de l'empe-

que les autres de toutes les extrémités

chacun d'eux se disposant à

dans le pays des Saxons, et à tirer d'eux une ven-

geance éclatante. Déjà

et tout

était préparé pour la bataille. L'empereur appela tous

les deux armées avaient

1 Ducde

En 1087.

Souabe bcau-frèrcde PeniporonrHenriiv.

HISTOIRE

DES CROISADES; LIV. IX.

i5

les princes autour

d'entre

dard impérial,

conduire de si grandes armées. Après avoir tenu con-

que de Lorraine Godefroi leur paraissait à tous suf-

de lui

et leur demanda

auquel

eux il pouvait confier en toute sûreté l'éten-

et qui devait être nommé chef

pour

le

seil

sur ce sujet, les princes lui répondirent

duc

fisamment capable de remplir cette fonction. L'em- pereur lui confia donc son aigle, comme à l'homme

suffrage

général indiquait pour le plus habile mais le duc n'ac-

cepta que malgré lui, et après avoir

qui avait été élu par mille autres

et que le

beaucoup

résisté.

Le même jour, les deux armées se rencontrèrent et se

battirent vaillamment

aigle en avant de l'empereur, conduisit le mée que commandait son souverain contre

était sous les ordres

et dispersa ce corps

quelques princes, parvint jusqu'à Rodolphe, lui en-

en présence de l'empereur et de

Le duc

marchant avec son

corps d'ar-

celui qui

enfonça

du faux roi Rodolphe. Il

fonça son drapeau

à peu près mort; puis aussitôt il éleva dans les airs

dans le cœur

et le renversa à terre

l'étendard impérial tout couvert du sang de son ennemi. Les Saxons, voyant leur roi mort, se rendirent à l'em- pereur, lui donnèrent satisfaction selon la nature de leur ofFense livrèrent des forteresses et des

otages, s'engagèrent à renoncer à toute entreprise semblable,

et rentrèrent en grâce à ces conditions.

Je n'ai rapporté cet événement que pour faire con-

que

que

naître en quelle estime était, auprès des

preuve

plus puissans

de la terre, l'homme illustre dont il est ici

la

princes

question. 11 n'est personne qui ne reconnaisse

meilleure

en est dans la désignation

A Wolkshcim,près (le Géra, dansla Thuringc.

16

GUILLAUMEDE TYR comme du

firent de lui

de tous

d'égaux dans le monde entier, surtout

plus capable au jugement

point

si l'on consi-

jugement par des ac-

par sa conduite même homme fitt un grand

et dignes de aujourd'hui

et font une his-

tant de princes qui semblaient n'avoir

et montra,

bien jugé.

Cet

de tout le monde,

dère que lui-même confirma ce

tions éclatantes

qu'on l'avait

nombre d'autres actions mémorables

l'admiration publique elles sont encore

dans la bouche

toire qui le rend à

jamais célèbre. Je puis citer entre

formé le projet d'entreprendre

Liège, à titre gratuit

et

pris

le surnom de

Mais

autres que lorsqu'il eut

son pèlerinage, animé d'un sentiment de pieuse libé-

ralité, il donna à l'église de

perpétuel,

Bouillon,

fications, ses agrémens,

territoires qui l'environnent de

puisque je n'ai entrepris de raconter

qu'il a faites.chez nous,

le château dont il avait

château

renommé par son site, ses forti-

et les vastes

les champs

toutes parts.

les choses

sujet.

que je reviens à mon

Quelques jours après qu'il fut revêtu de la royauté,

religieux, de sa solli- des

la maison

s'occuper

of-

chanoines

Godefroi, le cœur plein de sentimens

frit d'abord

citude souveraine

choses qui se rapportaient de Dieu. En premier lieu

dans l'église du Sépulcre et dans le

gneur, et leur assigna d'amples bénéfices

pelle prébendes ainsi

situés dans les environs de ces

à

canoniques tels qu'on les observe dans les

et les plus riches églises fondées au-delà des monts

à son Seigneur les prémices

en

commençant par

à l'honneur de il constitua des

temple du Sei-