Spécia l

LA
GUERRE
RACIALE

•1 Avec Martin Luther King
l' Amérique blanche perd son dernier espoir
d'une -solution cr acceptable du problème noir.
Est-elle préte, comme au Viét-nam,
à une révision déchirante?
De Washington,
Andrezil Kopkind fait le point
-

Il y a six semaines, personne

n'aurait pensé qu'un événement comme l'assassinat de
Martin Luther King provoquerait, pour la première fois dans
l'histoire des Etats-Unis, un soulève:
. ment des Noirs à l'échelle du conti'nent: Les émeute de, l'été dernier
- s'étaient étalées sur "plus ',de deux
' mois. Il s'agis'sait. d'explosions locales
qui n'ont pris leur importance natio' n'ale que 'parce . qu'elles se répercutèrent, -aii fil des semaines, de ville
•en ville. 'Cette fois, les soulèvements
-ont n pris d'emblée une dimension na- tionale, a leur simultanéité est .particulièrerient ,menaçante pour un pays
qui a longtemps fait reposer sa sécurité ; sur le cloisonnement' des. structures fédéralesqui isolent les groupes
• Sociaux les uns' des autres. C'est une
menace rMrolutionnaire 4dans la mésure où- les événeMents de la semaine
-dernière traduisent une nouvelle unité
de réaction -- Sinon encore de direction — des mouvements noirs.

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Un coup pour lei Blancs

Ce qu'il y a de curieux; c'est que
'Martin Luther King était à la fois le
produit' et le sYrnbole d'uné étape
dépassée de l'histoire américaine. 3,..e
vieuk « Mouvement pour let droits
civiques » est mOrt et _enterré. Il a
connu ses derniers grands moments à
Selma en ,Alabania,. air début de
J965 s'est 'effrité pendant la marche de lames ‘ Meredith à travers le
-

-

Page 20 10 'avril. 1968

Mississippi, en juin 1966 ; 11 tué
à Newark, à Detroit et dans cent
soixante-deux autres villes au cours
de l'été dernier. Martin Luther King
n'avait pas encore réussi à retrouver
un rôle dirigeant dans le nouveau
mouvement qui était né des cendres
de l'ancien. Les habitants des ghettos
noirs le considéraient avec respect ou
avec mépris, selon leur tempérament,
mais ne le suivaient plus toujours.
L'explosion de révolte nui a suivi
son assassinat paraît, en fait, hors', de
proportion avec le rôle et l'importance qu'avait pu reprendre le
Dr King. Depuis°1965, il était devenu
le leader moral de la communauté
blanche, bien plus que le leader politique des Noirs. Et sa disparition, en
un certain sens, est un coup plus
grave pour les Blancs que pour les
Noirs. Si le Président et les hommes
politiques ont pu exploiter sa mort
comme il l'ont fait, c'est que le
Dr King symbolisait, pour les Blancs,
une issue acceptable au cauchemar de
la guerre raciale
Quels que soient les :i sentiments
et les convictions des individus qui les
animent, toutes les institutions américaines —. organisations, et
sociales, presse, télévision — ont leur
composante raciste -». Comme l'a
souligné dans son récent 'rapport la
« commission consultative sur les
déSordres civils », créée par le président Johnson pour enquêter sur les
émeutes de l'été\ .demier (1), Miné,
(1) Voir page 22 l'article d'Albert
Sigusse •

rique tout entière est imprégnée de
« racisme blanc », et ce racisme altère
toutes les relations entre les communautés, dans toutes les organisations.
Etre blanc, aux Etats-Unis, et faire
partie de la classe moyenne, c'est
appartenir, qu'on le veuille ou non, à
un système raciste. Pour la plupart
des libéraux blancs (qui ne se considèrent jamais comme racistes) le
br 'King offrait l'espoir que le racisme Pourrait.être vaincu par la persuasion morale, les réformes législatives et le vote de crédits spéciaux.
En réalité, la philosophie du Dr King .
était beaucOup plus « radicale »,
mais les Blancs n'enregistraient qu'une"
partie de son message et continuaient
à penser que les Noirs pourraient être
intégrés à la société _américaine sans
qu'il soit nécessaire de 'procéder à une
redistribution complète du pouvoir et
de l'argent.

noire — séparées et inégales ».
n'a pas réclamé la mise en pratique
des recoirunandations de la commission. Aujourd'hui,. Humphrey est
l'homme dont les démocrates ségrégationnistes du Sud et les syndicalistes
les plus 'réactionnaires veulent présenter la candidature à la Convention
démocrate, pour la succession de
Johnson.

La consigne des pionniers

-

Les larmes de Humphrey.C'est pourquoi les torrents de
larmes versés sur la mort du Dr King
par les journalistes et - les hommes
politiques — si sincères soient-ils
reflètent encore leur intérêt à maintenir la stabilité de la société' raciste
dans laquelle ils vivent. Et l'expression
unanime de des regrets constitue
même l'élément le plus sordide de ce
drame. Le spectacle du vice-président
Humphrey prononçant une apologie
attristée du Dr King à la télévision
était, a cet égard, typique.
Humplirey . a commencé sa carrière
comme champion des « droits civiques » mais il n'a cessé de 'freiner
puissamment le développement du
:mouvement noir depuis qu'il a entrevu pour la première fois, en 1964,
la possibilité d'exercer un jour de
hautes fonctions nationales. Humphrey a contribué à empêcher la reconnaissance par la Conventiondémocrate (qui devait le noiruner Candidat à la vice-présidence) du « Mississippi Freedom Democratie Party,,
essentiellement composé de Noirs.'
Quand la « COMmission des émeutes »
a publié son rapport, le mois dernier,
Hinaiphrey a rejeté' sa conclusion la
plus importante, à savoir que « la
nation 'évolue vers une coupure entre
deux sociétés, l'une blanche, l'autre
.

,

-

'

Les mines affligées du président
Johnson qui n'avait tenu aucun
compte, jusqu'ici, des conclusions de
là « Commission des émeutes » --et celles de - bien d'autres hommes
politiques blancs frisaient tragique-.
ment le grètesque.- Hugh Addonizio,
maire de Newark — déchirée, l'été
dernier, par des émeutes sanglantes —
arbora un brassard de deuil et ordonna, 'en Phonnetir du Dr king, la
fermeture de toutes les écoles, de tous
les bars et le tous les magasins de
spiritueux de la Ville. La fermeture
des écoles pOuvait ..avoir une signification .morale ; mais lés sdeux autres
Mesures ne faisaient que refléter la
veille conviction que c'est l'ébriété,
non l'oppression, qui. engendre la
révolution. A l'époque de la conquête
de l'Ouest, .1a consigne était déjà"
re Pas de tord-boyaux pour les In»
La presse blanche et les chaînes
de 'télévision ont saisi l'occasion du
meurtre de Martin Luther King pour
lancer une grande « campagne de
pacification ». Les Américains ont
été saturés d'appels au calme mais
il y a eu bien peu d'appels a une
réformé radicale. Les Blancs n'étant
guère *enclins à « se soulever », ces
appels ne s'adressaient manifestement
qu'aux Noirs. Chaque commentateur
glorifiait la, carrière du Dr King et
son prix Nobel, transformant même
ses échecs --- toujours honorables -en éclatants succès, pour mieux établir la supériorité de ses méthodes
sur celles des « -.extrémistes ». Des
e dirigeants » noirs furent: amenés
d'urgence dans les studios de télévision pour des interviews ou des débats„ et les ; membres conservateurs
de la « haute société. » noire firent
invités à la Maison-Blanche. Mais -

-

-

-

,

-

-

.

-

explosions de Violence de 1966 ; il
l'a repris (le projet n'est toujours pas
adopté) après les émeutes de l'été dernier.• Maintenant, il va retourner devant le Congrès pour proposer de
nouvelles lois contre la ségrégation
afin d'apaiser, au moins provisoirement, la fureur des Noirs: 'Mais il
est probable que le Congrès se mon. trera surtout prêt à voter de nouvelles
lois sur la e répression des émeutes »
— toujours plus aisément adoptées et
plus strictement appliquées que les
lois sur l'intégration.

.

Des valeurs sordides
1\4:OUESTANT
A SELMA
EN 1965
-

Une étap'e
dépassée

on ne vit nulle part aucun dirigeant
noir plus militant que le Dr King —
si bien que 98 % des Noirs américains, qui refusent d'entrer dans les
subtilités de la « non-violence »,
• n'étaient nulle part représentés.
Les journaux ont complaisamment rapporté que Stokely Carmichael avait appelé les Noirs à « prendre des fusils » ; mais ils ont omis
le contexte : Carmichael avait d'abord
invité les Noirs à « rester calmes »,
puis il leur avait cônseillé de se tenir
prêts à riposter à d'éventuelles attaques armées de la police, des mili•taires ou même des groupes de civils
blancs qui ont commencé à s'organiser
et à s'armer, dans beaucoup de grandes villes et de banlieues, au lendemain des émeutes de l'été dernier.
-

Les vrais « violents >>
Ce que personne n'a songé à dire,
c'est que les campagnes « non violentes » du Dr King ont contribué
autant que n'importe quel autre facteur à élever le e niveau d'espérance'»
des Noirs, et que ces espérances, toujours déçues, ne pouvaient que déboucher sur la violence. Les Blancs ont
établi une distinction justifiée entré
le style du Dr King et celui des nouveaux militants, mais ils n'ont pas
su voir l'imbrication profonde des
deux attitudes. -

La violence n'est pas une caractéristique exclusive de la société américaine quoi qu'en pensent les intellectuels européens. Elle y imprègne tout,,
comme partout. Mais ce qui la fait
paraître pire qu'ailleurs, c'est l'incapacité de la plupart des Américains
à prendre conscience de leur propre
violence. « J'appelle tous les Américains à rejeter la violence », a dit le
président Johnson après le meurtre du
Dr King. De toute évidence, il pensait aux actes de violence des Noirs
américains des grandes villes ; rien
n'indique qu'il ait songé une seconde
à lui-même, à ses forces armées, à
ses partisans qui mènent tous, contre
les Vietnamiens, une campagne de violence comme le monde en a rarement connu. Ni qu'il ait songé à la
police des villes américaines, qui se
« soulève » périodiquement contre
ceux qu'elle juge « moralement subversifs ».
Johnson se préoccupe une fois de
plus, aujourd'hui, de la condition des
Noirs d'Amérique, comme il l'a fait
périodiquement - chaque fois que la
« violence » des Noirs l'y a contraint.
Son stupéfiant discours au Congrès,
en 1955, au cours duquel il a entonné
à la tribune lé « We shall overcome »,
a immédiatement suivi les violences
de Selma. Son projet dé loi sur l'interdiction de la discrimination dans
le logement a été déposé après les
-

Personne, jusqu'ici, n'est disposé à
faire autre chose que des discours —
et il y en aura beaucoup — pour
imposer les mesures qui permettraient
d'extirper le racisme de la société
américaine. Les difficultés, dit-on aujourd'hui, sont d'ordre financier : la
guerre rend impossible une véritable
reconstruction économique et sociale.
Même si la guerre se terminait, pourtant, on ne dépenserait pas les centaines de milliards qui seraient nécessaires pour s'attaquer sérieusement
au problème. Car la crise raciale ne
sera pas résolue par le vote de maigres crédits supplémentaires ni par
une réorganisation mineure du pouvoir. Il faudra pour cela que l'Amérique prenne une conscience claire
des mythes dont elle s'est nciurrie et
des erreurs qu'elle a commises — le
pluralisme factice, le sentiment de la
supériorité blanche, l'oppression de
l'élite, le règne de' la bureaucratie
des grandes corporations et des « machines » politiques, les valeurs sordides, enfin, de la culture publicitaire.
Les émissions de télévision qui couvraient d'éloges le Dr King et qui
rapportaient la gravité croissante des
réactions étaient périodiquement interrompues par les habituelles annonces
publicitaires, expliquant aux Américains comment, dans ce pays, on
pouvait obtenir bonheur et réussite' :
« Achetez telle graine pour avoir un
beau gazon, achetez cette gigantesque
voiture pour prouver que vos affaires
sont prospères, achetez cette marque
de déodorant pour ne pas indisposer
vos voisins, achetez ceci et cela pour
devenir vraiment un bon Américain
moyen. »

Bien entendu tous les participants
et tous les- présentateurs étaient blancs,

Le successeur de Martin Luther King
• « Personne ne peut remplacer le pasteur King. Mais je ferai de mon mieux pâtir
poursuivre.son• oeuvre
a déelaré vendredi le pasteur Ralph Abernathy, en assumant
les responsabilités du poste de t directeur par intérim de la Confédération des, leaders
chrétiens du Sud (S.C.L.C.).
• L'homme qui succède à Martin Luther King à la tête du mou' vement qu'il avait
créé est un de ses premiers compagnons de lutte. C'est lui qui avait organisé en
1955 la première manifestation non violente dirigée par le pasteur King, celle par
laquelle il s'était fait connaltre, le boycottage des autobus de Montgomery.' Devenu par
la ,suite son bras droit et' sonconseiller le plus' écouté, et le vice-président itinérant
du S.C.L.C., le pasteur Abernathy a accompagné Martin Luther King dix-sept fois en
'prison. Âgé aujourd'hui de 41 ans, ce natif de Linden, dans' l'Alabama, n'a rien
perdu de sa combativité.

« Le pasteur King est mort pour les pauvres/ Nous devons donc continuer de travailler pour eux. » Mais il a précisé que comme son prédécesSeur, il s'opposerait
au recours à la violence. • Ne trahissons pas son rêve. »

Lorsque ici, les Blancs parlent de
« maladie » sociale, ils se réfèrent à
la psychopathologie des assassins, ou,
au mieux, aux positions des ségrégationnistes forcenés. Mais c'est beau
coupplus grave que cela. La « maladie », on la trouve jusque dans les
programmes de télévision qui préten• dent la combattre, aussi bien dans les
émissions proprement dites que dans
la publicité, on la trouve dans la politique de guerre, dans le racisme et
dans la position antidémocratique du
gouvernement.
Martin Luther King a dénoncé en
partie cette maladie et on lui en saura
toujours gré. Mais il ne l'a pas guérie,
il n'a même pas prescrit de véritable
remède. Il est eXaspérant de voir les
oppresseurs dérober sa mémoire aux
opprimés, car King était une grande
figure de l'histoire américaine, mais
il l'était plus poétiquement que politiquement. En un sens, il a plus suivi
les mouvements de masse qu'il ne les
a suscités. Mais il a su formuler le
thème essentiel qui se trouvé à la
blse des revendications des années
soixante : il faut prendre soi-même
les décisions affectant votre propre
existence. Dans une époque d'anarchie, d'isolement, d'écrasement bureaucratique, de guerre totale, les
Américains avaient besoin de se prouver qu'ils pouvaient avoir une certaine
efficacité. Les « marcheurs » de Mont-,
gomery, les manifestants pacifiques
de Greensboro ont prouvé à leurs
compatriotes que quelques hommes
pouvaient influer sur le cours des
événements. Les révoltés de Newark,
de Detroit et de Washington, de
•Berkeley, de Boston et des marches
du Pentagone l'ont également prouvé.
Le Dr King a su traduire tous ces
élans mais il devait se heurter à cette
inévitable limite de l'engagement et
de l'action et qui est que tous les
hommes sont mortels,

sa mort aux éboueurs de Memphis,
de durs moments nous attendent encore. Mais le Seigneur m'a conduit
jusqu'au sommet de la montagne et
j'ai vu l'autre versant. Je ne serai
peut-être pas avec vous; Mais notre
peuple connaîtra la Terre Promise.
Je ne crains aucun homme, mes yeux
ont vu la splendeur de la venue du
Seigneur. »
-

-

Mort pour les pauvres

« J'ai vu l'autre versant >>

« Je ne sais pas ce qui và se passer maintenant, disait-il, juste avant

Dès vendredi, il a précisé que le programme de manifestations prévues par le
pasteur King pour cet été,serait respecté, en particulier la • marche des pauvres »
sur Washington, prévue pour le 22 avril, aura lieu, même si elle doit être retardée de
quelques jours.

MARTIN LHTHER KING

à l'exception d'un ou deux Noirs
(dans les' scènes d'ensemble) soigneusement choisis, maquillés, affublés de
perruques pour qu'ils e rapprochent
le plus possible .,du type aryen idéal.
Tour pouvoir 'être admis dans le
Monde des. Blancs, les Noirs doivent
d'abord se déguiser en Blancs. Les
« dirigeants »- noirs à qui l'on a donné
(je dis bien « donné ») la parole ces
jours derniers, refrénaient leur accent
noir, prenaient des attitudes de Blanc,
parlaient comme des Blancs et, généralement, adoptaient la pensée des
Blancs. Ils y étaient obligés, sinon
ils n'auraient pas l'aide (crédits fédératur, subsides des grandes fondations,
statut politique et social) qui leur est
indispensable pour survivre en l'absence d'un véritable collège électoral
noir.

RALPH ABERNATHY
Aussi combatif

ANDFiEW KOPKIND

Lé Nouvel Observateur Page 21

Spécia l

_ La Commission d'enquéte
2
sur les incidents raciaux de l'été 67
a remis son rapport au président Johnson.
En voici des extraits
révélateurs

A la suite des émeutes raciales de l'été 1967, le président
Johnson avait nommé une
Commission nationale, présidée par le gouverneur de l'Illinois,
Otto Kerner, vice-présidée par John
Lindsay, maire de New York, et
comprenant des sénateurs, des représentants, des porte-parole de la
police, de l'industrie, des Milieux
d'affaires et des syndicats, ainsi que
Roy Wilkins, de la National Association for the Advancement of Coloured
People (N.A.A.C.P.). Cette commission a remis son rapport il y a un
mois : 300 000 mots, des chiffres,
graphiques, des bilans, des pourcentages, un profil de l'émeutier noir, une
recherche des causes et des recommandations où la langue américaine
retrouve l'usage du subjonctif.
Le rapport commence par le récit
des événements. En 1967, l'été américain flambe en rafales.
• Le 11 juin, à Tampa, en Floride,
à la suite d'un cambriolage, un _policier blanc tue un Noir de dix-neuf
ans. Deux heures plus tard, sous la
pluie tropicale, 50 Noirs sont attroupés devant le poste de police, une
pierre casse une vitre, 1a bagarre
commence ; une heure après, les voitures de police ne peuvent plus circuler, les poteaux électriques tombent,
les fils qui claquent font de longues
lueurs livides dans la nuit, la police
ouvre le feu sur quiconque est noir et
armé, sur quiconque fuit. L'émeute va
durer deux jours.

Une queue de poisson
• Le 12 juin, c'est à Cincinnati, où
la discrimination raciale sévit dans
l'emploi serni-qualifié (2 % des
conducteurs de camions seulement
sont noirs) et où les lois sur le vagabondage sont l'occasion de brimades
policières. Des jeunes Noirs s'assemblent, arrêtent des camions, font descendre les conducteurs blancs. Un
Noir de la N.A.A.C.P. propose sa
médiation ; tandis qu'il négocie, un
sergent de la police intervient et traite
l'affaire comme s'il s'agissait d'une
dispute entre Noirs. Il cogne. A
19 heures les incendies s'allument,
à-19 heures 30 l'émeute est complète,
rapide, la confusion totale.
• Le 17 juin, à Atlanta, en Georgie,
la police arrête un jeune Noir pour un
délit mineur. Deux cents Noirs s'attroupent, puis trois cents. On éVbque
les délits anciens, l'absence de piscine,l'espace vert inaccessible par absence
de route, les égouts du ghetto qui
s'engorgent à chaque orage important,
la faible représentativité des Noirs
au conseil municipal. C'est à Atlanta
Page 22 10 avril 1968

que le Ku Klux Klan compte le plus
grand nombre d'adhérents, c'est là
que le S.N.C.C. (présidé par Stokely
Carmichael) a installé son quartier
général. Carmichael apparaît, Carmichael parle :' si les voitures de police
ne se retirent pas, ce sera l'émeute.
On arrête Carmichael, il sera relâché,
le lendemain Sous caution. La police
intervient, se sent agressée quand les
enfants noirs lancent des pétards, tire
en l'air, tire au hasard. C'est plus que
l'émeute, c'est la répression.
• A Newark, ça commence dans la
nuit du 20 juin ; le ghetto est au
centre de la ville, 12 % des Noirs sont
sans emploi, 40 % des enfants vivent
dans des foyers désunis. Tension,
délits, pillage. Le 12 juillet, pensant
qu'il vient de lui faire une queue de
poissent, une voiture de police arrête
un chauffeur noir. Attroupement. Une
délégation des Droits civils demande
à parler à l'homme arrêté deux heures
plus tôt : il n'est déjà plus présentable, il faut appeler un médecin pour
réparer les brutalités policières. La
foule est énorme, cocktails Molotov,
les pierres volent, une voiture est
arrêtée, retournée, flambe. La Garde
nationale arrive et tire. La police tire
déjà. Ils se tirent les uns sur les
autres. La peur monte.

Le signal de l'hystérie
A New Jersey, ça démarre les _6
17 et 18 juillet. A Plainfield, ça a g
démarré le 14. A New Brunswick, où A
la police se retire et où la mairesse
parle à la foule, reçoit des délégations, accepte que les griefs des Noirs
s'expriment, tout rentre dans le calme
sans morts.
• A Détroit, pas de flambée isolable, mais Une émeute dure, longue :
là, c'est déjà la guerre civile. Il y a
eu des précédents, en 1943, en 1966.
La criminalité est élevée, les mœurs
de la police y contribuent : à tout
Noir arrêté qui demande à avertir sa
famille, on répond que le téléphone
est en dérangement ; une jeune lemme
est arrêtée, on la force à se déshabiller, un policier la photographie nue
(avec un polaroïd), un autre entreprend
de la caresser ; ce sont des fragments
de négatifs retrouvés dans une corbeille à papiers qui permettent de
porter l'affaire devant le maire de
Detroit. Dans la rue, les pompiers
se retirent dès que la police ne les
protège plus, et les Noirs envoient
des cocktails Molotov dès que la
police apparaît. La Garde nationale
tire au hasard, des passants sont tués.
Des pompiers armés tirent d'où partent les coups de feu et blessent des
Gardes nationaux. Les tanks font leur

apparition, moment historique de' la
deuxième guerre civile - américaine.
Sur 43 morts, 33 sont noirs ; la police
tue 22 personnes à elle seule, la Garde
nationale 7 et les émeutiers 3 seulement.
Sur tous ces événements, le rapport
Kerner tente de faire la lumière. Ce
qu'on voit au travers est inquiétant.
L'Amérique, c'est Romé, entraînée
par une armée forte, dominée par la
notion de droit. Qui a raison et qui
a tort-? Au lieu de traiter l'émeute
comme l'expression d'un désarroi, on
la traite comme une agression. On lui
refuSe valeur de langage. On statistique, on pronostique. Nulle part il
n'est question de dignité humaine ;
aux endroits-les plus lucides du rapport, on parle du statut économique
du Noir ; aux endroits les plus coura-

geux, on reconnaît que, statistiquement, les brutalités policières viennent
en tête des griefs reconnus, bien' avant
le sous-emploi. Partout où la force a
été la seule réponse à l'émeute, c'est
la guerre.
Une guerre à la mesure de l'Amérique médiévale, celle des rivalités
vantardes, des gratte-ciel-cathédrales,
où les communautés sont aisément
fascinables. A Newark, le 15 juillet,
un- samedi, Spina„le directeur de la
police, est informé que des tirailleurs
tiennent les toits dans le quartier noir.
Quand il arrive sur les lieux, gardes
nationaux et policiers sont allongés
sur le sol, cachés derrière des voitures. Pourtant tout semble calme,
c'est le milieu du jour. Mais on a
entendu tirer, tout le quartier est
cerné. Spina avance, à pied, bien au

OTTO KERNER

Faire la lumière

s'est retiré, la Garde nationale envahit
le ghetto, tire au hasard, et c'est la
grande contagion de la peur. C'est à
Newark qu'une fillette de trois ans,
qui regardait la rue derrière le carreau
de sa fenêtre, reçoit une balle dans
l'oeil ; un vieillard de soixante-treize
ans est tué par erreur par des policiers
qui poursuivent un pillard. C'est à
Newark également, le dimanche
16 juillet 1967, à 11 heures du soir,
quand tout est calme, que sa mère
autorise Michael Pugh, -11 'ans, à sortir la poubelle sur le trottoir. Un
projecteur s'allume, la nuit s'ouvre, les
gardes tirent, Michael est tué instantanément:
Demain, les Vétérans noirs vont
rentrer du Viêt-nam. Aujourd'hui, les
recommandations de la commission
Kerner sont longues à mettre en
oeuvre : on ne transforme pas les bouches d'incendie en piscines, on ne
refait pas le plan des villes, on ne
crée pas des emplois et des qualifications professionnelles d'un été sur
l'autre, même avec le secours de
l'audio-visuel. La société américaine
sécrète ses propres formes de révolte
les gestes du pillage et ceux du supermarché sont les mêmes : dans un cas
on paie à la sortie, dans l'autre, pas.
II' ne'suffit pas de savoir que l'émeute
a visé les biens matériels des Blancs
plus que leur personne ; à force de
falsifier les raisons, on s'est privé, làbas, du moyen de connaître. La délinquance est un langage qu'il faut apprendre à lire. Autrement, c'est la
violence.

En quatre-vingts secondes

UN ENFANT NOIR
AUX PRISES
.„ AVEC LA POLICE

Qui fait la guerre
à qui?

milieu de la rue ; il laisse les policiers
et les gardes derrière lui, cachés, le
doigt sur la détente, il marche. Rien.
Il ne ralentit ni ne se presse. Toujours rien. Il arrive à l'autre bout de
la rue, il entend un coup de feu. Policiers et gardes sursautent, ils tireraient
si le directeur de la police n'était pas
là, seul, dans la rue déserte, qui
continue à marcher. Au détour d'un
pâté de maisons, un jeune garde national arrive en courant : c'est lui qui
vient de, tirer sur une silhouette qui
lui semblait suspecte, là-haut, à une
fenêtre...

— Tu viens de donner le signal de
l'hystérie collective, lui dit -Spina.
Tous les autres vont penser qu'il y a
des Noirs sur les toits, qui leur tirent
dessus !
Quelques heures plus tard, Spina

Ecoutez l'histoire du policier Gleason. A Plainfield, dans le New Jersey,
où l'on connaît depuis quelques jours
la petite émeute, les pierres lancées,
les Noirs brutalisés dans les postes
de police, le dimanche 16 juillet, vers
18 heures, le lieutenant Gleason voit
s'approcher deux jeunes Blancs poursuivis par un Noir de vingt-deux ans,
Bobby Williams Apercevant Gleason,
Williams bat en retraite vers le ghetto,
Gleason le poinsuit à pied, seul. On
prétendra par la suite que Williams
avait un marteau à la main. C'est
Gleason qui tire, et c'est Williams qui
tombe en se tenant le ventre. Les
jeunes Noirs du ghetto prennent alors
Gleason en chasse. Il leur échappe
presque, puis il est rattrapé. Il tombe,
quatre-vingts secondes plus tard, il est
mort sous les coups. Un policier noir
ayant agi de la même façon aurait été
lapidé de même, pensent les membres
de la commission Kerner.
La statistique établit le poids de
gravité total de l'été 1967: en plus
dés dollars, qui sont dans le rapport,
83 morts, dont plus de 80 % à
Newark et Detroit. Sur ces quatrevingt-trois cadavres, huit seulement
sont fournis par les forces de l'ordre.
Qui fait la guerre à qui ?
Déjà l'armée s'entraîne et fait des
plans d'action sur les quartiers noirs
des villes ; il n'est pas impossible que
la loi martiale soit proclamée avant
les chaleurs de juillet. Cette année,
l'été américain va commencer tôt. La deuxième guerre civile est en marche.
-

ALBERT SIGUSSE

cc Faut-il que ceux
3
d'entre nous qui vivent soient robustes »
-

écrit le leader du cc Pouvoir noir »
Stokely Carmichael, en décrivant
les conditions de vie dans les ghettos
-

L'Amérique blanche a déclaré hier soir la guerre à

l'Amérique noire. Ce qu'il nous faut maintenant, ce sont
des fusils, et endore des fusils. »
Ces mots, Stokely Carmichael, le leader extrémiste
noir, les a prononcés vendredi dernier, au cours d'une
conférence de presse hâtivement organisée au siège du
S. N. C. C. (Comité de coordination des étudiants non
violents) à Washington. Dès la nuit de jeudi à vendrai
il avait parcouru les quartiers noirs de la ville en -lançant
des appels aux armes.
-

;

Depuis plusieurs années, Stokely Carmichael était en
désaccord avec Martin Luther King sur la politique à
suivre pour faire des Noirs américains des citoyens à part
entière. Il estime le stade de la non-violence dépassé et
s'efforce de promouvoir le « Black Power », le Pouvoir
Noir. Après la mort de Martin Luther King, il se retrouve
aujourd'hui le plus influent des leaders de la communauté
noire.
Il expose son programme d'action, mais surtout il crie
sa colère, dans un livre, Black Power qui paraît prochainement aux Editions Payot et dont nous 'vous présentons les extraits les plus significatifs.

Il est temps de faire
comprendre aux foules blanches déchaînées, aux agitateurs nocturnes que le temps
où ils pouvaient frapper impunément
est révolu. Les Noirs devraient et
doivent rendre les coups. Rien
n'arrête plus vite le bras d'un ennemi
levé sur vous pour vous tuer que ces
simples mots, nets et précis : « D'ac-

cord, imbécile, vas-y ! Risque donc ce
que je risque : ta vie ! »
L'un des drames de la lutte contre
le racisme, c'est qu'il n'y a pas eu,
jusqu'ici, d'organisation nationale
pour témoigner de cette nouvelle
mobilisation de la jeunesse noire des
ghettos - urbains et de la « ceinture
noire » du Sud. Il n'y avait qu'un
mouvement des « droits civiques » qui
parlait un langage adapté à la bourgeoisie blanche. Aucun de ses soidisant leaders ne pouvait entrer dans
une communauté en pleine révolte :
on ne l'écoutait pas. En un sens, ces
leaders ont leur part de responsabilité
— qu'ils partagent avec la masse
intermédiaire — dans ce qui s'est
passé à Watts, Harlem, Chicago, Cleveland et ailleurs. Là, chaque fois
que des Noirs, voyaient le pasteur
Martin Luther King se faire gifler
sous leurs yeux, leur colère montait.
Quand ils voyaient des petites filles
périr sous les bombes « dans une
église » et des militants des droits
civiques tomber dans des traquenards
et se faire assassiner, leur colère montait encore, et quand il ne se passait
rien, ils se sentaient devenir fous.
Nous n'avions rien de tangible à leur
offrir, si ce n'est d'aller nous faire
battre encore et toujours. Nous avons

fait beaucoup pour faire naître en eux
un sentiment de frustration.
Soixante-dix pour cent de la population américaine réside actuellement
dans les zones urbaines — qui sont
-toutes en état de crise. On estime
qu'en 1980, il y aura cinquante-trois
millions de citadins de plus qu'aujourd'hui. En l'an 2000, quatre-vingtquinze pour cent des Américains 'vivront en zone urbaine. Parmi eux, des
millions de Noirs.

Une concentration
Les problèmes de la ville et du
racisme institutionnel sont profondément mêlés. Nulle part les gens ne
dépendent autant du progrès du pouvoir établi que dans le ghetto. En
même temps, le potentiel de pouvoir
politique des Noirs n'est nulle part
ailleurs aussi grand. Les démographes annoncent que d'ici dix à vingt
ans les Noirs américains seront en majorité dans plus d'une douzaine de
grandes villes. Ils le sont déjà à Washington, D.C., et Newark, New Jersey ;
à Detroit, Baltimore, Cleveland et
Saint Louis, ils représentent un tiers
— ou même un peu plus — de la
population ; dans des villes comme
Oakland, Chicago, Philadelphie et
Cincinnati, ils en constituent large-

ment le quart.
Les conditions de logement du Noir
sont incroyables : ce sont généralement d'infects abris, dangereux pour
sa santé physique et mentale, et même
pour sa vie. On a calculé que vingt
millions de Noirs dépensent chaque
année quinze milliards de dollars en
loyers, paiements d'intérêts et d'ail.

.

Le Nouvel Observateur Page 23

trouvent pas de travail, beaucoup
d'hommes quittent leurs foyers, afin
que leurs femmes et leurs enfants
puissent bénéficier de l'assistance
publique ou des allocations familiales.
Nous n'avons pas parlé du problème de l'hygiène et des soins médicaux qui se posent dans le ghetto.
Whitney Young en a fait un rapport
complet dans « To Be EquaI >;
comme on peut s'en douter, les faits
sont sinistres. En 1960 le taux de
mortalité infantile dépassait de 66 %
celui de la mortalité infantile de l'ensemble de la population, et il y avait
quatre fois plus de femmes noires
que de femmes blanches qui mouraient en couches. Les non-Blancs
avaient six années d'espérance de vie
de moins que les Blancs. En outre,
les Blancs sont 30 % de plus que les
Noirs à bénéficier d'une assurance
maladie. Pour l'ensemble de la nation,
il n'y a que 2 % de médecins noirs,
ce qui fait que dans les régions ségréguées, comme le Mississippi par
exemple, on compte un médecin pour
18 500 habitants ! Faut-il que ceux
d'entre nous qui survivent soient robustes !
-

Pour peu qu'une allumette
Telles sont les conditions qui font
du ghetto une charge de dynamite !
Et quand d'aventure cette dynamite
explose — sous la pression du désespoir, des privations, de l'amertume —
le reste du pays s'indigne et parle de
maintenir l'ordre et le respect des
lois !
Par son racisme institutionnel sub-,
til, ce pays a lui 7même créé ces
conditions sociales ; il ne fait que les
perpétuer quand il rejette le blâme
sur ceux qui essaient de les changer
avec les moyens dont ils disposent.
Car il faut bien comprendre qu'il n'y
a eu . jusqu'ici aucun programme
sérieux visant à changer les conditions
de privations et d'oppression du
ghetto !
La voilà l'allumette qui continuera
d'allumer la dynamite du ghetto : la
sottise des responsables, l'anachronisme des institutions, l'incapacité de
regarder les choses en face et surtout
la crainte d'innover. Les administrations auront beau mettre sur pied des
dispositifs de fortune pour éviter les
émeutes, elles ne feront que 'gagner
du temps L'Amérique blanche peut
bien continuer à dépenser des millions de dollars pour essayer de transplanter, pour l'été, les adolescents
noirs hors des rues dans lesquelles ils
traînent et 'de les mettre dans de
jolies fermes vertes. Elle peut bien
continuer à fournir des piscines préfabriquées et à construire en toute
hâte des terrains de jeux ! Il existe un
degré au-delà duquel le ghetto ne peut
plus se refroidir. Il est grotesque de
croire que ces mesures temporaires
réussiront à contenir pour longtemps
la colère d'un peuple opprimé. Et le
jour où la dynamite sautera, les pieux
discours et les appels à la patience ne
seront plus de mise. Inutile d'accuser
« des agitateurs extérieurs », « l'influence communiste » ou les partisans
du « Black Power ». Cette dynamite,
c'est le racisme blanc qui l'a placée
là et ce sont l'indifférence, la répugnance des racistes à se montrer justes
qui l'ont mise à feu.
-

STOIŒLY CARMIGIIAEL

Il existe un degré au-delà duquel le ghetto ne peut plus se refroidir

treS dépenses immobilières. Etant
donné que la population noire est
généralement consignée dans les ghettos et que son taux d'augmentation
est de 150 % plus élevé que celui
de la population blanche, la pénurie
de logements s'aggrave sans cesse.
Les Noirs sont donc automatiquement
obligés de payer la forte somme pour
se loger, si misérablement que ce soit.

.

Le scandale des écoles
A Washington, les établissements
scolaires étaient censés appliquer l'intégration dès 1954, mais par suite des
mouvements de population (les Blancs
émigrant vers la banlieue et les Noirs
se concentrant au coeur de la ville,
dans le ghetto), les enfants noirs fréquentent en fait des écoles ségréguées.
Aujourd'hui, environ 85 % des élèves
des e public schools » de Washington
sont noirs.
L'intégration n'est guère plus significative dans les autres grandes villes.
A Chicago, 87 % des écoliers fréquentent des établissements pratiquement entièrement noirs. En avril
1967, le révérend Henry Nichols,
vice-président de la Commission scolaire de Philadelphie, déclara à la
télévision qu'il existait deux systèmes
scolaires séparés dans la ville : l'un
pour le ghetto, l'autre pour le reste
de la ville. Il n'y a jamais eu de
démenti public de la part d'aucun
milieu autorisé ». A Los Angeles,
quarante-trois écoles élémentaires
comptent dans leurs effectifs au moins
85 % de . Noirs. A New York, dans
le quartier de Manhattan, 7
des

.

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Page 24 10 avril 1968

élèves des écoles élémentaires et 72 %
des collégiens sont noirs.
Ce dont nous avons vraiment
besoin, à l'heure actuelle, ce n'est
pas de l'intégration, mais plutôt d'une
éducation de qualité.
Ainsi, dans le quartier central de
Harlem, par exemple, on compte
vingt écoles élémentaires, quatre
écoles secondaires et aucune école
supérieure. 31 469 élèves en tout —
pratiquement tous noirs — fréquentent ces établissements. Pour l'ensemble de la ville de New York, il n'y a
que 50,3 % de professeurs diplômés
pour les écoles noires et portoricaines,
contre 78,2 % pour les écoles
blanches.

Il n'est pas difficile de comprendre
pourquoi 41 % des élèves venus de
Harlem-Centre pour entrer au collège (et dont 52 % sont des garçons) doivent renoncer avant l'obtention de leur diplôme. Si l'on ajoute
les conditions scolaires aux conditions
des logements surpeuplés et malsains
dans lesquels les enfants doivent
vivre et travailler, les résultats sont
parfaitement compréhensibles. Et
voilà comment les, jeunes — même
ceux qui ont obtenu leur diplôme,
puisque ce* titre, quand il leur vient
d'une école noire, n'est pas au niveau !
— se retrouvent en quête d'un emploi,
avec le handicap psychologique supplémentaire que leur confère la
misère.
Le rapport Haryou est clair làdessus : « Rien d'étonnant à ce que

Chômage et maladie

le chômage au sein de la jeunesse
noire du centre de Harlem ait créé
une situation explosive, étant donné
qu'en 1960, il y avait, dans la classe
ouvrière, deux fois plus de jeunes
Noirs en chômage que de jeunes
Blancs. En ce qui concerne les filles,
la différence était encore plus
grande : chez les Noires, le taux de
chômage était deux fois et demie
plus important que chez les jeunes
Blanches. La situation a indubitablement empiré depuis 1960... Dans ces
conditions, l'existence d'une jeunesse
noire victime du chômage et des privations qu'il entraîne, représente une
véritable charge de dynamite sur le
plan social. »

A Harlem-Centre, en 1960, 21,6 %
des élèves des écoles élémentaires
étaient au niveau contre 30 % qui ne
l'étaient pas. En secondaire, 11,7 %
des élèves étaient au-dessus du
niveau contre 80 % en dessous. A la
fin du cycle primaire, les élèves noirs
de Harlem avaient une bonne année
de retard sur le niveau moyen des
élèves de New York et par rapport
aux normes nationales, et, à la fin du
premier cycle de l'enseignement secondaire, leur retard était passé de
un à deux ans. Ceci se retrouve dans
toutes les disciplines. En arithmétique,
par exemple, les élèves de Harlem
ont une année et demi de retard à la
fin du premier cycle- secondaire et
deux années de retard- à la fin du
deuxième cycle.

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Cette lutte pour l'emploi a eu des
conséquences dramatiques, car elle
perpétue l'éclatement de la structure
familiale chez les Noirs. Quand ils ne

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STOKELY CARMICHAEL

(Extrait de e Black Power », à paraître aux Editions Fayot.)