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Marcel Kemadjou Njanke

Dieu n’a pas besoin de ce mensonge

(Racontages)

Dieu n’a pas besoin de ce mensonge

Racontage1 de Ahmaria

Ma mère ne m’appelle dans sa chambre que lorsqu’elle veut me parler d’une « chose
plus importante que le soleil et la lune ».
La première fois qu’elle le fit, ce fut pour me parler du fonctionnement très
original du corps de la femme au moment où la source des eaux rouges de la puberté
jaillit. La deuxième fois, ce fut pour me supplier de démentir une rumeur qui
circulait au quartier et qui disait que j’étais enceinte. La troisième et la
dernière fois fut un vendredi après la prière de midi. Elle me convoqua d’un air
que je ne lui avais jamais connu. Son visage était dessiné avec les traits et les
couleurs de la gravité et de la fermeté.
Je m’assis sur la natte qui recouvrait le sol et elle sur le lit. Elle commença en
courbant son buste vers moi et en détachant à peine les dents, comme le ferait
toute personne qui ne souhaite pas que ses paroles tombent dans des oreilles
étrangères. Qui sait ! Toutes ces choses inanimées qui encombraient sa chambre ;
les draps du lit, la natte sur laquelle j’étais assise, le vieux plafond, les
valises empilées au-dessus d’une vieille armoire brinquebalante, les murs en
planche et les pagnes accrochés ici et là pouvaient l’entendre parler.
− Si je t’ai appelée ici, c’est pour te parler d’une chose plus importante que
le soleil et la lune.
Elle s’arrêta, fouilla de ses yeux chaque coin de la chambre que la lumière du
jour s’infiltrant par la petite ouverture carrée de la fenêtre éclairait à peine,
avant de fixer sur moi un regard difficile à interpréter. Je sentis ce regard au
fond de mes tripes. Ce regard portait en même temps les suppliques d’un enfant qui
cherche à accrocher ses désirs sur le cœur de sa mère et les mises en garde d’un
père fouettard qui ne badine pas avec ses principes. Elle continua,
− Il est temps que tu deviennes une femme. Tu crois que c’est pour rien que le
Très Haut et plusieurs fois miséricordieux Allah a fait l’homme d’un côté et la
femme de l’autre ? C’est pour s’assurer que l’espèce humaine ne s’arrêtera pas en
chemin. Par sa Très Haute miséricorde, la mission principale de la femme est de
fabriquer des enfants dans son ventre… mais, dans la vérité du mariage. Si une
personne t’a un jour dit que tu es venue sur la terre pour autre chose, sache
aujourd’hui que la personne t’a trompée et t’a mis les idées dans la tête. Tu dois
savoir qu’il est bon de se marier quand on est encore fraîche, à un âge où la
chaise des enfants, que notre Allah Tout-prévoyant a mis dans le ventre de chaque
femme, est encore bien solide. Tu dois donc te marier avant la fin de cette
année ; peut-être même avant la rentrée scolaire qui arrive bientôt. C’est ce que
je voulais te dire.
Elle sortit brusquement de la chambre, sans rien ajouter à ce que j’avais jusque
là considérer comme une introduction à un échange plus fructueux. Tout mon corps
était en feu. Dans ma tête je savais que je ne commencerai à penser au mariage
qu’après le bac. Je venais de passer le probatoire et à peine avais-je commencé à
rêver de ma terminale que ma mère m’annonçait mon mariage. Je savais d’avance que
toute tentative de palabre avec elle serait vouée à l’échec. Je me précipitai donc
dans la chambre que je partageais avec mes cinq frères et sœurs, me jetai dans le
lit réservé aux filles et me confiai à mes larmes.
La nuit fut encore plus douloureuse. Après la prière du Maghreb, mon père me
demanda de le suivre chez le marabout qui avait initié tous ses enfants à la
récitation du Coran. L’homme, vêtu d’une gandoura sombre comme les pensées que je
nourrissais depuis quelques heures nous reçut dans cette cour qui lui servait
d’école coranique en saison de soleil, sous le vieux fromager où il se tenait
toujours debout avec son serpent-noir2 à la main. Cette fois, il était assis ; ce
qui aurait pu être un bon présage mais… Quand je le vis dans cette cour qui
n’était éclairée que par le froid éclat de la pleine lune, je compris que mon sort
était scellé et que je n’avais que deux options : accepter ce mariage ou m’enfuir.
Mallam Moussa, c’est sous ce nom que ce marabout était connu, me félicita pour mes
succès scolaires et m’exposa en cinq minutes, l’essentiel de ce que disent le
saint Coran et les textes complémentaires en matière de mariage. Il donna ensuite
la parole à mon père. Tout au long du propos de ce vieux marabout, j’avais envie
de maudire le Coran mais je pensais que cela ne servirait à rien car il n’était
pas le Coran ni son divin Inspirateur ; il n’en était que l’interprète.
Mon père, qui avait choisi de rester debout à côté de Mallam Moussa, comme s’il
voulait m’intimider de sa haute stature, ne prit pas la parole immédiatement. Il
resta silencieux un bon moment pendant que moi j’étais ivre d’une colère
impuissante qui m’étouffait. A côté de Mallam, mon père ressemblait, dans son
boubou blanc dans les pans duquel la lumière de la lune s’égarait, à un fantôme.
Je ne reconnus pas sa voix quand il prit la parole. On aurait dit qu’elle venait
du fond de la nuit.
L’heure était grave et, pour la première fois, il me parla sans commencer par
l’habituel « ma fille ». Il dit,
− Je sais que l’école d’aujourd’hui vous fait souvent oublier les bonnes
habitudes. J’espère que toi tu ne les as pas oubliées…
Comme je savais où il voulait en venir, je n’osais pas le regarder, de peur
d’éclater en sanglots. Mes yeux qui étaient rivés au sol creusaient pour eux deux
une tombe commune plus profonde qu’un puits creusé dans une région désertique, mes
yeux les y poussaient avec rage et les recouvraient de sable brûlant. Dans mon
impuissance, je ne voyais que la mort de mon père et de son compère, le marabout,
comme solution pour ouvrir une brèche dans ce mur que le destin érigeait soudain
devant moi. Oh, désespoir, mon désespoir, si la nature t’avait donné des mains,
combien de crimes ignobles n’aurais-tu pas commis en cet instant ? Quand je sortis
de mon esprit pour les rejoindre, mon père argumentait toujours, disant,
− Tu vois comment je lutte pour vous envoyer à l’école, tes frères et toi, et
tu sais que je viens de perdre mon travail. Heureusement Allah a entendu ma prière
et t’a envoyé un mari pour qu’il prenne une partie du poids de ma souffrance.
Demain, tu verras l’homme que tu vas épouser. Il se peut qu’il soit laid, affreux,
dégoûtant, étrange ; il se peut qu’il ne te plaise pas mais tu dois l’accepter ou
quitter ma maison.
Il prononça ces derniers mots avec plus de vigueur que les autres, comme s’il
avait voulu les enfoncer dans mes oreilles non avec sa seule voix mais aussi avec
ses muscles et son autorité.
− J’ai toujours souhaité, continua-t-il, que tu ailles à l’université mais là
je ne peux plus payer cette vieille dette de mon cœur et je suis obligé de
t’envoyer en mariage pour que tu nous aides à lutter contre la pauvreté…
A ce niveau de son discours, je vis Mallam acquiescer de la tête.
Mon père et lui échangèrent à haute voix quelques propos mais déjà, mon esprit
n’était plus au rendez-vous. Mon être tout entier refusait de continuer à les
entendre parler. Et, au fond de moi, je me demandais intérieurement et avec
insistance, « maintenant que faire ? »

Racontage de Christophe

Quand ma femme m’a quitté, je me suis lié d’une amitié aussi immense et
intense que mon désarroi avec la cigarette, l’alcool et tous les manquements
envers les bonnes mœurs qui les accompagnent souvent. Le jour, c’était cigarette
sur cigarette et le soir, je dialoguais avec les bouteilles de bière. De temps en
temps, je m’adonnais à la feymania sentimentale c’est-à-dire que j’obtenais le
cœur des jeunes filles en leur faisant des promesses juteuses que je ne réalisais
pas et je les laissais tomber une fois que mon lit était mouillé. Je promettais
selon les cas, un fonds de commerce, le mariage ou alors, jackpot des jackpots, un
visa pour la France. Ma stratégie cynique était simple. Il me suffisait de laisser
parler le cœur de ma victime pour connaître ses attentes. Ensuite, je lui
promettais de l’aider à réaliser ses attentes avec un naturel et une habileté de
comédien. J’habillais mes promesses de tant de fausses certitudes et de sourires
façon père Noël que je réussissais toujours à les emballer toutes. Je n’éprouvais
aucune honte à ce que je faisais. Ma femme ne m’avait-elle pas abandonné alors que
nous étions au carrefour de notre vie commune ? Ma femme qui était professeure de
lycée comme moi n’était-elle pas partie avec un voyageur3 qui avait beaucoup de
fric ? Pourquoi ne devais-je pas me venger en faisant souffrir d’autres filles ?
Et puis, tout le monde sait chez nous que « erreur fo mboutoukou na damé fo ndoss4
». On ne trompe que des gens impatients qui veulent réaliser leurs rêves par tous
les moyens.
Deux ans après, je ne pouvais plus payer mon loyer normalement. Mon frère
m’hébergea chez lui contre l’avis de sa femme qui trouvait et me le faisait savoir
à haute voix, que j’étais une « ordure », une « sangsue », un « poison lent ».
Heureusement que mon frère ne l’écouta pas. Comme elle me traitait avec le plus
grand mépris, comme elle me répétait chaque jour qu’elle ne savait pas ce que je
faisais chez elle, il se produisit alors en moi un choc, un remords de conscience
qui détruisit les amortisseurs que je m’étais fabriqué pour fuir la réalité de mon
divorce. Je me mis alors à me regarder dans le miroir de la vérité des faits et je
pus tirer mon épingle du jeu en devenant poète.
Très vite, je présentai mon recueil de poèmes qui s’intitulait « Poussières
» à un éditeur qui ne répondit jamais. Lorsque je rencontrai cet éditeur à un de
ces événements littéraires où les auteurs se retrouvent pour parler de marques de
cigarettes et échanger les adresses, il me dit qu’il ne m’avait pas répondu parce
que mes textes n’avaient pas de « problématique camerounaise ». Mais qu’est-ce
donc, être un poète ? Mais que fait donc le poète dans ces histoires de
problématique ? Le poète est le serviteur de la Beauté et la Beauté n’a pas de
nationalité.
J’avais déménagé depuis quelques mois. Je pouvais à nouveau payer un loyer.
J’étais dans un studio dans le même bâtiment que mon généreux frère et sa
formidable épouse dont l’antipathie m’avait certainement sauvé de la folie.
J’avais une véranda que j’avais transformée en jardin et où je me trouvais souvent
pour lire mes poèmes à mes fleurs. C’est en lisant un soir que je remarquai dans
l’unique appartement du deuxième étage de l’immeuble en face une jeune fille dont
la beauté m’aveugla l’esprit. Un tout petit garçon était près d’elle et jouait
innocemment avec les plis de sa longue robe blanche. Elle portait, posé sur sa
tête, un foulard noir qui lui couvrait les épaules. Ce foulard était si
délicatement posé que j’avais l’impression que c’était la continuation de ses
cheveux.
De temps à autre elle allait et venait le long de sa véranda, en regardant dans la
rue avec un détachement achevé ; on aurait pu croire qu’elle était un modèle pour
photographe de mode. Ses yeux parcouraient la rue comme si tout ce qu’elle voyait
n’existait pas, ou alors comme si elle ne voyait rien et réagissait seulement aux
bruits, comme si elle regardait en aveugle. Quand elle se déplaçait, c’était avec
la légèreté d’une fleur qui vogue lentement sur les lignes invisibles d’un
ruisselet coulant lentement sous le regard d’un soir sans vent. Sa longue robe
traînait alors au sol et son visage d’un noir ciré semblait jaillir d’un monde
assez éloigné de la terre. Vue de dos, elle avait les mêmes courbes que cette
silhouette sans visage qui venait souvent dans mes rêves me dicter des poèmes et
qui m’avait inspiré ou alors avait écrit mon recueil « Poussières ». Souvent, elle
choisissait de rester debout, enracinée comme le tronc d’un arbre et alors, seuls
ses membres supérieurs et sa tête se mouvaient par moments. Parfois un doigt
titillait ses narines, parfois une main s’égarait au-dessus de sa tête, parfois un
pouce caressait le front, parfois c’est la tête qui se portait vers le côté comme
répondant à un signal. Tous ces mouvements semblaient incontrôlés et un homme
instruit les aurait interprétés comme étant la manifestation de la timidité, de
l’ennui, d’une phobie ou autres concepts fouillés. Mais moi je la voyais comme une
fleur dont les tiges, les fleurs et les pétales sont bercés et balancés par les
vents des pensées et des rêves. Pour moi, cette fille ne s’ennuyait pas, elle
s’exprimait, elle envoyait des messages au ciel et à la vie quotidienne.
Après avoir passé plusieurs semaines à comparer ma voisine avec la silhouette
féline de mes rêves, je décidai d’en savoir plus sur elle.

Racontage de Ahmaria

Mon mariage a effectivement permis d’éloigner la pauvreté de la case


paternelle. Mon père est devenu un boutiquier prospère, ma mère une ménagère sans
soucis. Les fantômes de l’année blanche qui menaçaient chaque année de
compromettre la scolarité de mes frères et sœurs ont définitivement quitté leurs
pensées.
Et moi alors ? Je confirme : l’argent fait le bonheur. J’ai trois
téléviseurs ; une dans ma chambre, une dans la cuisine, une dans le salon des
visiteurs. La tapisserie de mon salon vient d’Afghanistan et de Turquie et a été
tissée à la main. Les fauteuils et les canapés sont en cuir ; marron pour le salon
des visiteurs, noir pour le salon où mon mari reçoit ses gens quand il est de
passage et vert pour le salon privé où je trompe souvent le temps en compagnie de
mes deux belles-sœurs dont la mission secrète est de « ne jamais s’éloigner de moi
sous aucun prétexte ». Cette phrase vient du comptable de mon mari. Il est le seul
homme non musulman en qui mon mari a totalement confiance. C’est cette confiance
qui lui permet de m’approcher, de me parler et de me rapporter certaines paroles
de mon mari sans que je sache si elles viennent réellement de lui ou si ce sont
ses propres inventions.
Je dois quand même avouer que c’est grâce à ce comptable que j’ai appris beaucoup
de choses sur ma vie avec mon mari. Je savais déjà que mon mari a deux autres
femmes. Je savais que, comme moi, chacune de ses femmes est logée dans une de ses
maisons. Mais c’est par les kongossas de ce comptable que j’ai appris que bientôt
je ne serai plus la dernière femme. Oui, mon mari prendra une quatrième femme
bientôt. C’est grâce à lui que j’ai appris que toutes les femmes de mon mari sont
des « beautés incomparables » et le comptable de conclure sur ce chapitre de la
beauté, « qu’est-ce qu’une femme peut bien apporter à un homme riche sinon la
beauté physique ? L’argent est un cadavre que le contact avec les belles femmes
ressuscite ». C’est encore ce curieux comptable qui m’a dit que notre mari nous
considère comme des actions en bourse et que chaque fois que son chiffre d’affaire
augmente d’un milliard de nos francs, il prend une nouvelle femme. J’ignore
pourquoi le comptable me dit tout ça mais je suis une femme et j’ai réussi à
attraper dans son regard fuyant la secrète attente de son cœur. Un jour, j’en suis
sûre, il me confessera ses désirs.
Mais est-ce que l’argent fait vraiment le bonheur ? Je change d’avis : c’est la
juste utilisation de l’argent qui fait le bonheur. A quoi me sert l’argent quand
je n’ai pas la liberté d’en jouir quand je veux, où je veux ? J’en viens souvent à
regretter la chaleur de notre pauvre petit cocon familial, la complicité avec les
miens, la communion avec mes amies. Aujourd’hui, je ne suis qu’un chiffre dans la
comptabilité d’un homme, un meuble humain chez un collectionneur de beautés
physiques. Mais où se trouve donc le bonheur ?
Mon bonheur actuel se trouve dans ces petits quelques-choses que je me fabrique
intérieurement. Je me prends même souvent à aimer la folie de mon jeune voisin
d’en face. Je le trouve bizarre mais j’épie ses actions. Je le vois souvent
réciter des choses en caressant ses fleurs. Presque chaque matin et chaque soir,
il parle à ses fleurs comme s’il parlait à des êtres humains. Il m’intrigue et
depuis plusieurs mois que je l’observe, je me retrouve souvent à penser à lui.
Parfois, quand je suis occupée à me vernir, à me prélasser devant la télé, ou à
jouer avec mon petit garçon, les images de lui s’introduisent et se glissent en
moi avec une telle douceur que je me retrouve parfois en train de sourire. Très
souvent, quand je suis à la véranda à le surveiller du coin de l’œil, mes belles-
sœurs surgissent et commencent à me parler de choses sans importance. Je ris alors
en moi-même en pensant « ah, mes belles gardiennes, si vous pouviez savoir à quoi
je pense en ce moment ».
Ah, si je pouvais voler à ce voisin ses habitudes si simples ! Ah, si je pouvais
être lui à la place de moi ! Je paierais cher pour me laisser prendre dans les
mailles de la toile de sa vie.

Racontage de Mamélie

En tant que Bonne-à-tout-faire, mes yeux ont porté tant de choses, mes
oreilles ont encaissé tant de paroles désagréables, mon cœur a été le champ de
tant de douleurs que rien ne me dit plus rien. Mon avant dernier patron par
exemple était un homme qui vivait avec son chien. Un matin je lui dis,
– Patron, mon enfant est malade et j’ai besoin d’une avance pour acheter
ses médicaments.
Voici ce que fut sa réponse,
– Je n’ai pas d’argent… Qu’est-ce que tu fais même avec ton argent quand
je te paye ?
Je ne dis plus rien car je savais que mon enfant ne peut pas mourir alors
que je travaille. Mon patron en partant m’avait laissé l’argent pour les conserves
de son chien. Il n’y avait pas à penser de midi à quatorze heures. Je courus
acheter les remèdes pour mon enfant. Quand il revint à midi je lui dis ce que
j’avais fait et j’ajoutai que j’avais remplacé les boîtes de conserve du chien par
mon propre repas de midi. Alors que j’essayais de lui expliquer que le chien avait
mangé avec beaucoup d’appétit ma nourriture, il se mit à crier dans mes oreilles
comme si j’étais son égal alors que je le dépasse bien en âge. Je ne sais pas
pourquoi les patrons aiment toujours crier quand ils sont fâchés. Quand j’étais
enfant, je croyais que quand on est riche en argent on l’est aussi en joie. Mais
depuis que je travaille je n’ai jamais eu un patron qui ne marche pas avec des
pensées tristes sur sa face, je n’ai pas encore vu un patron qui n’a pas le front
déformé par la réflexion inquiète. Ces gens-là pensent même à quoi, hé !
Bon revenons à nos moutons. Comme il continuait à aboyer comme un chien, je lui
répondis alors avec le ton d’une femme mariée qui est fâchée de son mari,
− Je dis hein, c’est toujours pour dix mille francs que tu fais le bruit comme
ça ?
− Quoi ! vous osez me parler sur ce ton ? Vous osez me tutoyer ?
Je le laissai à la cuisine et sortis pour quelques secondes. Sa voix me
poursuivait dans les couloirs de sa grande maison comme le tonnerre poursuit les
nuages. Quand je revins, j’avais mes affaires et je lui dis :
– Comme les dix mille-là te choquent beaucoup reste avec ton chien. J’ai déjà
travaillé trois semaines donc c’est toi qui me dois. Si tu veux tu me donnes le
reste, si tu veux tu bouffes ça. Je te dis une seule chose : reste avec ton chien.
C’est comme ça que je partais, comme les blagues. Il était après moi.
– Reviens ici ! Revenez ici madame ! C’est ton… c’est votre patron qui vous
parle.
Est-ce que j’avais son temps ? Je partais seulement et il était après moi. Quand
j’arrivai au portail, il m’avait rattrapée et me barrait le chemin. Je lui dis
simplement,
– Tes clés sont sur ta table dans ta cuisine.
– Tu ne pars pas ! Tu ne pars nulle part ! fut sa réaction.
– Tu es qui pour me dire ça, lui dis-je calmement. Tu as ta richesse
j’ai ma pauvreté. Reste avec ta richesse et moi je reste avec ma pauvreté.
Il était tellement étonné de ma réponse qu’il resta statue-pas-de…
Aujourd’hui, je travaille avec Madame Ahmaria et je suis très à l’aise.
C’est une femme qui passe sa journée à ne rien faire. C’est moi qui fais tout.
Elle est seulement là à se promener dans la maison comme le chien de mon ancien
patron, à regarder la télé, à mettre les vernis et à rester à la véranda pour
compter les voitures qui passent.
Ces derniers jours, elle a une nouvelle distraction : elle me parle sans
cesse du voisin d’en face. Elle wanda sur le voisin comme un enfant étonné de se
voir dans le miroir pour la première fois. Je suis sûre qu’elle aime le garçon-là.
Elle veut savoir ce qu’il fait dans la vie, qui il est, d’où il vient, tout, tout,
tout. Hier, elle m’a appelée,
− Viens, Mamélie, viens voir, il est en train de dire quelque chose aux fleurs.
Je suis donc venue, j’ai vu et j’ai voulu lui dire quelque chose mais mon cœur m’a
demandé de laisser. Ce qu’elle ne sait pas c’est que ce même voisin m’a donné deux
mille francs pour que je lui donne le numéro de téléphone de ma patronne. Depuis,
je ne savais quoi faire surtout qu’il me suivait souvent quand j’allais acheter le
pain à la boulangerie et il me disait, « c’est comment avec le numéro de téléphone
que je te demande ? » Et moi je lui disais toujours que j’ai peur de lui donner ce
numéro. Maintenant je vois que, comme ma patronne elle-même me parle de lui, je
vais en profiter pour lui soumettre le problème de notre voisin.

Racontage de Ahmaria

Cette nuit j’ai réussi à m’évader de cette prison dorée qui a confisqué toutes mes
pensées. Pour la première fois je me suis posé cette question : où vais-je ?
Depuis que je suis mariée, je n’ai jamais autant marché. Pendant trois
heures j’ai fait la navette entre ma chambre et la véranda en passant chaque fois
par la cuisine et le salon. Combien de kilomètres ai-je parcouru en tout ? J’ai
même transpiré. Mais ce qui est sûr c’est que la longueur de mes réflexions a
dépassé celle de mes va-et-vient.
Cela fait trois mois que mon mari ne visite plus ma maison ; ne parlons pas
de mon lit. Pendant ces trois mois il m’a appelée une seule fois pour me dire que
j’étais « autorisée » à reprendre l’école à la rentrée prochaine. Mes belles-sœurs
aussi sont parties. Je sais que tout ceci arrive parce que la quatrième épouse est
déjà là. Ma fille de maison, Mamélie, m’a dit que la nouvelle femme est un peu
plus âgée que moi mais qu’elle est d’une beauté « qui n’est pas de cette terre ».
Bon, tout ça ne m’intéresse pas, ce qui m’importe c’est de savoir ce que je
deviens.
Le comptable…
J’ai dit à ma mère mon désir de demander le divorce mais avec sa façon
indirecte de répondre elle a refroidi tous mes arguments. Elle m’a dit, « Tu es
malheureuse, je sais. Mais sache que nous sommes venus sur la terre pour aider les
anges à éteindre l’incendie de l’enfer et à arroser les fleurs du paradis. Alors,
quand tu es en larmes comme maintenant là, tu dois chercher à savoir où vont tes
larmes. Si tes larmes tombent en enfer elles deviennent la graisse de porc qui
augmentera la force de cet incendie mais si tes larmes tombent au pied d’une fleur
du paradis alors là c’est bien pour toi et pour tous les êtres vivants. Si moi
j’étais à ta place j’allais éviter d’agir par vengeance et par colère. Mon grand-
père me disait toujours que la colère ferme les intestins et donne les boutons à
la face. Regarde d’ailleurs ta face, tu as un bouton sur le nez, deux au centre du
front et un autre près de l’oreille. Avant, est-ce que tu avais les boutons ?
Jamais ! Avant de provoquer le divorce il faut te rappeler que c’est grâce à ton
mari que nous sommes passés de la vie de ver de terre à la vie de chat. Nous lui
devons tout et nous devons éviter d’être ingrat à quelqu’un comme lui qui a été
envoyé par le ciel pour nous aider à avoir un niveau de vie acceptable. Tes frères
et sœurs vont à l’école sans aucun souci. Crois-tu que s’ils mangeaient chaque
jour la banane malaxée sans Mbouga ils pouvaient bien travailler à l’école comme
ça ? Ton père a déjà ouvert une deuxième boutique, il a reconstruit notre vieille
baraque et l’avenir de toute ta famille est assuré. Reste jusqu’à ce que ton mari,
Alhadji, te chasse lui-même. Après votre mariage il t’a emmenée directement à la
Mecque et tu as pu compléter les cinq piliers de l’Islam ; tu veux même quoi. Je
vais te dire : dans la vie il faut toujours être reconnaissant pour les bienfaits
qu’on reçoit. Reste jusqu’à ce que la nature, le passé et l’avenir jugent que tu
es vraiment malheureuse. En ce moment-là ces trois maîtres de la vie te guideront
vers ton destin. En attendant, fais des efforts pour voir ses qualités, pour voir
le bon côté de ce que tu vis ; ce sera alors plus facile pour toi de le supporter
et de rendre tes réflexions légères. Voici mon conseil : la vie est comme une
corde faite avec un métal divin que les hommes les plus savants ne peuvent pas
imiter... Cette corde traverse tous les êtres humains ; de telle sorte que si tu
quittes ton mari avec ingratitude c’est comme si tu as griffé cette corde... Et
quand tu griffes une corde elle doit trembler... Et quand elle tremble, elle va
frapper celui que tu as fâché et après l’avoir frappé le tremblement revient si
fort vers toi que la corde se casse à ton niveau et tu tombes. Qu’est-ce qui se
passe quand tu tombes dans la foule ? Les gens te piétinent et il te faut faire
des efforts incroyables pour te relever et reprendre une place qui ne sera plus
l’ancienne… Si tu veux, tu m’écoutes et si tu ne m’écoutes pas, tu resteras quand
même ma fille… oui, tu resteras ma fille… tu resteras ma fille quoiqu’il arrive
mais n’oublie quand même pas qu’il ne faut jamais rompre la corde. »
Il n’était pas question de demander l’avis de mon père parce que lui, quand
il n’est pas d’accord avec un de ses enfants, c’est toujours : « Vous les enfants
d’aujourd’hui, on ne sait même pas ce que vous voulez. »
Chaque fois que je suis dans le doute, je me confie à tous ceux en qui j’ai
confiance pour m’assurer que j’ai vraiment pris le taureau par les cornes et que
j’ai vu tous les visages de la tracasserie dont je veux me libérer.
La deuxième et dernière personne fut Christine, la seule fille qui partage
mon intimité. Elle se débrouille dans une boîte de la place parallèlement à ses
études de droit à l’université de Douala. Elle a toujours vu la vie avec les yeux
du profit. Elle m’a dit, « Mon amie ! Laisse-nous tes histoires de princes
charmants des contes de fées. La vie que nous vivons maintenant là n’est pas un
conte de fée. Et même si la vie est un conte, alors il s’agit du conte du gain. Le
prince charmant n’est pas celui qui regarde avec de beaux yeux et affiche des
sourires brillants qu’on ne voit qu’au théâtre. Le prince charmant c’est celui qui
gagne beaucoup d’argent et qui en donne beaucoup à sa femme : c’est le prince des
richesses. Tu te plains de ce que ton mari passe son temps à ajouter des zéros
devant les chiffres pairs et impairs ? Moi je te dis que pour moi l’homme est une
carte de crédit dont le code secret est le nom de sa femme. Tant pis s’il ne
rentre pas à la maison, tant pis s’il est jaloux, moi Christine, je trouverai
toujours le moyen de jongler avec l’ennui. Reste avec lui, mange son argent. C’est
parce que le luxe existe que les poubelles existent. On ne jette que les choses
qu’on a achetées par ennui et l’ennui est une maladie qui marche avec le luxe.
Gaspille ton argent pour t’occuper. Ce n’est que par le gaspillage que nous
pouvons nous venger des hommes. Les hommes disent que la femme est la sœur jumelle
de l’argent ; alors, vengeons-nous en gaspillant ! Tu as même la chance que tu es
jeune et lui, vieux. Tu comprends ce que je veux dire. D’ailleurs, il t’a déjà
permis de reprendre l’école prochainement c’est déjà un pas vers la liberté et les
belles choses. »
Le seul sourire dans cette tourmente de pensées inquiètes, de doute et de
chagrin c’est bien évidemment mon voisin d’en face. Depuis un certain temps nous
communiquons par message SMS. Il n’écrit pas avec ses doigts mais avec le feu de
son cœur. Ses mots abreuvent tellement ma vie asséchée par la monotonie que je les
note presque tous sur du papier.
J’aime souvent lire ces notes quand je suis enfermée dans ma salle de bain
ou barricadée dans ma chambre…
Mon fils est venu me sortir de mes pensées. Il faut que j’aille jouer avec
lui.

Racontage de Christophe

Mon rêve s’est réalisé mais pourtant tout se passe comme si je suis toujours
en train de rêver ce rêve. Moi, ici, au milieu de mes chères fleurs qui ont pour
nom de baptême, Mbangteu, Loune-lag-nyam, Fiagnchu, Nte’mbu, Ntu’u5 et qui forment
les ombres et les lumières de mon recueil de poèmes, « Poussières ». Elle, de
l’autre côté, belle, attrayante, foudroyante et terrible comme l’horizon. Elle,
debout, accoudée au garde-corps avec un tel naturel qu’on peut croire que les deux
ont été fabriqués ensemble. Toujours avec un foulard sur la tête ; foulard qui,
quelle que soit sa couleur magnifie son corps et chante des hymnes à la beauté
universelle.
Parfois j’imagine qu’une corde invisible plus solide que celle des funambules
relie nos deux appartements. J’imagine que cette corde a la capacité de nous
rendre invisible pour nous permettre de nous fabriquer une intimité volée aux
conventions.
Hier, mon ami Doumi, alias S’en-fout-la-mort, alias Laveur de veuves est
venu me trouver alors que je fabriquais cette corde magique dans mon esprit.
– Salut Christophe, tu es en plein nuage ! Laisse-moi deviner à quoi tu
rêves. C’est bon, j’ai trouvé : tu penses à une bonne bouteille de bière bien
glacée.
– Ne me fais pas rire, gars. Tu sais bien que je ne bois plus. Tu sais
que quand j’ai décidé, je maintiens.
– Laisse-nous ça, fit Doumi avec cette assurance déconcertante qui
caractérise les gens qui ne pensent plus et qui ne savent que jouir, le corps a
besoin d’une dose régulière d’alcool et la bière est le lait des adultes. Et…
J’oubliais… Au Cameroun il n’y a qu’un seul grand parti politique national qui se
nomme, le Parti de la bière. Les autres partis, celui du pouvoir comme ceux de
l’opposition, ne sont que les tendances de cet unique parti.
Il eut un rire desséchant qui paralysa mon sens de la politesse. Pour ne pas
attirer son attention sur mon embarras, je tournai le regard du côté de
l’appartement où vivait Ahmaria. Elle était dans sa cuisine et regardait à travers
la fenêtre le soleil se glisser derrière le mont Fako et se fondre peu à peu dans
les voiles des ombres agitées du soir. Moi je ne pouvais pas voir tout cela car le
coucher du soleil avait lieu à l’arrière de cette bâtisse dans laquelle j’avais
mon appartement. Mais peut-être qu’elle me regardait aussi car je la vis sourire
et disparaître aussitôt après. Doumi m’interrompit.
– Qu’est-ce que tu regardes là-bas au point d’oublier que je suis là ?
– Je regarde une jeune fille.
– Est-elle riche ?
A cette question, il se saisit d’un tabouret en bois qui se trouvait là, se
rapprocha de moi et s’assit.
– Tu crois que tout le monde est laveur de veuves comme toi ? lançai-je.
Il éclata encore de rire. Tout l’ego de mon ami Doumi était dans son rire. C’était
ce qu’il avait de plus important. Il avait eu le malheur – et il s’en plaignait –
d’avoir un corps un peu plus grand que la moyenne mais d’une minceur qu’il cachait
dans des vêtements et des atours luxueux. Aussi, riait-il avec une certaine force
pour rappeler qu’il est là, pour se donner des kilos en plus. Il avait abandonné
son travail de professeur d’Allemand pour devenir un gigolo professionnel. A côté
d’un salaire d’enseignant qui n’était qu’un « salaire de rat » comme il le disait
lui-même, son nouveau métier était infiniment plus rentable.
– Cette fille est ma muse ; un jour peut-être je ferai des choses avec elle.
– En plus ! fit-il avec une moue proche de l’exécration. Quand j’écoute
ta manière de prononcer « muse » je comprends que c’est une manière voilée
d’avouer que tu l’aimes… gratuitement. Mon cher ami, l’amour ne doit jamais être
gratuit… jamais. Tu m’écoutes, mon ami ? Moi je suis payé pour aimer et ce rôle me
va bien. Le reste je m’en fous. Je n’arrive plus à croire qu’on puisse aimer pour
rien. Aujourd’hui on gagne d’abord du fric, ensuite on peut acheter l’amour.
Attends un peu… Imagine une fête des amoureux sans fleurs. Est-ce possible ? Or
les fleurs et les cartes de vœux et les cadeaux s’achètent. On n’aime pas avec les
yeux, on n’aime pas avec le cœur mais avec des cadeaux, donc avec de l’argent. Si
tu veux l’amour tourne-toi vers ta mère car c’est le seul amour inconditionnel qui
existe sur la terre. Notre société tient des discours pleins de moralité mais
quand il s’agit de choisir entre l’argent et les valeurs morales, elle choisit
l’argent. Ce siècle est le siècle du Paraître. Chacun s’applique à montrer ce
qu’il n’est pas, à vivre selon les règles de jeu de Hollywood. C’est Hollywood qui
gère nos vies. Quand Hollywood fait un film, nous courons acheter tous les
produits qui sont vantés dans ce film. Moi aussi je suis comme ça et j’ai besoin
d’argent pour être comme ça. Alors, la femme que j’aime c’est celle qui me fait
gagner de l’argent, la femme qui m’aime c’est celle qui me remplit les poches. Tu
ne te souviens plus ? Avant, les adultes draguaient avec un visage bien composé,
un sourire doux, des paroles mielleuses ou des poèmes. Aujourd’hui, on drague de
plus en plus avec la carte de visite, surtout quand celle-ci est ronflante. J’ai
même vu l’autre jour dans un marché de Douala, un type écrire son numéro de
téléphone sur un billet de dix mille francs CFA et le tendre à une jeune beauté en
guise d’entrée en matière. Et tu crois que cette fille pouvait refuser ce gros
billet ? Donc je suis et je resterai gigolo tant que je gagnerai ma vie aussi
facilement que ça. Je ne suis pas venu sur la terre pour la changer mais pour
faire comme les autres.
Quand il eut terminé son propos, il s’assit comme essoufflé. Pourtant, quand
je l’avais vu venir, je m’étais dit que je lui raconterai ma rencontre surprenante
avec Ahmaria, ma conversion en poète et plein de sensations agréables qui
s’étaient accumulées en moi pendant son voyage de 3 mois en Europe. Il était
évident qu’il ne m’écouterait pas et que je ne pouvais me confier qu’à mes fleurs.
Peut-être que moi aussi je ne suis pas venu sur la terre pour changer le monde
mais au moins, je dois le vivre en conformité avec moi-même et non en me laissant
entraîner par les vagues de cette erreur commune qu’on appelle mode. Depuis des
années que je me pose la question de savoir ce que je suis venu faire sur la
terre, il ne m’est jamais venu à l’idée que la mission de l’homme est de courir
après l’argent, de le brandir dans la rue quand on a réussi à arracher quelques
plumes de son plumage et de le gaspiller avec fracas.
Pendant que je cherchais ainsi des issues à mes interrogations, Doumi ronflait. Je
fermai les yeux pour changer le cours de mes idées et la première qui me vint fut
de demander Ahmaria en mariage. C’est vrai qu’elle est mariée mais pour moi, elle
va divorcer. Ne m’avait-elle pas dit : « Si tu pouvais m’ordonner de te suivre !
J’ai besoin d’air. Je suis lasse de jouer ce rôle de fée emprisonnée dans une cage
en or. » J’échafaudais de nouveaux plans quand je sombrai aussi dans le sommeil.

Racontage de Ahmaria

Il est minuit. C’est à cette heure que les amants emportés au loin par le
char ailé des rêves colorés, se blottissent l’un contre l’autre, se pressent l’un
dans l’autre. Connaîtrai-je jamais un jour ce bonheur ? Goûterai-je un jour aux
délices de ce genre de voyage féérique ?
Je n’ai pas sommeil. Quand on aime quelqu’un qui est absent, le sommeil
devient un voleur de bonheur. Alors je reste éveillée autant que je peux pour que
ce bonheur ne s’évanouisse pas, ne s’envole pas… On ne sait jamais quel malheur
peut arriver à l’amour quand la pensée dort.
J’ai pris sous l’oreiller le papier où je note les bonnes paroles de
Christophe, j’ai allumé la torche de mon portable et je lis au hasard. Un jour il
me dit,
– Quand je pense à toi je sens un murmure doux et chaud dans mon nombril,
comme la musique de l’eau qui vient de commencer à bouillir.
Comme je lui disais que cela signifiait que son amour pour moi était faux
parce que l’écho de l’amour résonne dans le cœur et la gorge et non dans le
ventre, il me répondit,
– Je veux dire que mon amour a ses racines dans les profondeurs de la
terre et s’élance à travers moi vers des mondes merveilleux, un peu comme un
baobab dont les feuilles jouent avec les nuages.
Je lui demandai s’il était professeur de philosophie et voici sa réponse,
– Je suis professeur de mathématiques et l’univers ce sont les
mathématiques manifestées grâce aux instruments de mesure du Grand Amour qui
respire dans tout.
Je passe parce que je n’y comprends rien. Si je ne connaissais pas sa
manière de raisonner j’allais dire qu’il voulait m’épater. Un autre jour, alors
que je lui parlais des nombreux obstacles qui nous empêchent de nous voir comme
par exemple le fait que je sois mariée, le fait que je ne puisses pas sortir
n’importe comment et notre trop grande proximité, il me dit,
– Chaque fois que tu te trouves devant un obstacle, fais en le tour
plusieurs fois, sans crainte et sans hâte. Si cet obstacle est léger, ton regard
seul l’écartera et s’il est trop lourd, ta patience le déplacera.
Le téléphone a sonné. C’est la sonnerie qui annonce l’arrivée d’un message.

Racontage de Christophe

Il est minuit et quelques. On a coupé la lumière. Le quartier est dans le


noir. Je trouve que c’est plutôt bien comme ça. En ville, la nuit, les occasions
de voir le ciel tel qu’il est sont si rares que je préfère savourer cet instant.
Je me préparais à quitter la véranda et à aller au lit quand on a coupé la
lumière.
C’est la pleine lune et la lumière de la lune est partout. Cette lumière de
lait inonde mes fleurs et donne l’impression qu’elles sont descendues de la lune
et viennent d’atterrir et que quand la lune disparaîtra elle les emportera avec
elle. C’est si beau que les mots se bousculent dans mon esprit pour rendre hommage
à la Mère Beauté mais je n’écrirai pas maintenant parce que si je le fais il y
aura trop d’émotions dans mon verbe. Quand je vois toute cette magie et que je
pense que dans le monde d’aujourd’hui les éditeurs sont prétentieux au point de
croire que ce sont eux qui distribuent les certificats de capacité à la poésie,
cela me fait rire. Non, la poésie n’est pas une marque dans un rayon de
supermarché. Non, on n’est pas poète parce qu’on a publié un recueil de poèmes.
Non, la poésie n’est pas un tombeau recouvert de fleurs. Pourquoi dois-je penser à
toutes ces âneries ? Il y a mieux à faire : vivre ma poésie.
Depuis que je suis poète, j’enseigne mieux, je suis plus patient, plus
aimable. Chaque moment de ma vie est fleuri par le mot, « mieux ». Je marche vers
le bonheur, je le sens…
Je crois que le moment est venu pour moi de demander à Ahmaria de divorcer
et de m’épouser. Je suis fatigué de la distance. Si elle accepte, je serai
heureux. Si elle refuse je la considérerai désormais comme ma muse vivante et
seulement comme tel. Il faut que je lui envoie un message.
Le message est partie et j’attends la réponse. Je sais qu’elle ne dort jamais
avant deux heures du matin. Elle m’avait dit qu’elle est devenue insomniaque
depuis le jour où elle a commencé à voir la flamme de l’amour briller au fond
d’elle.
J’attends… j’attends… j’attends…
Voici le brouillon du message que je lui ai envoyé : « Ahmaria, mon âme, cela fait
des mois que la distance m’oblige à te garder dans mes yeux comme la nuit garde
sous ses paupières les rayons du jour. A chaque instant je rumine, rêveur et
heureux, ton image dans mon cœur, comme l’enfant qui sourit à ses anges alors
qu’il dort profondément dans leurs bras. Je voudrais que tu divorces et que tu te
joignes à moi. Ensemble, saisissons le pire pour bâtir le meilleur. »
J’attends… J’attends… J’attends…

Racontage de Mamélie

Le comptable du mari de ma patronne est amoureux d’elle. Il est venu jusqu’à


me voir pour que je négocie et quand j’ai refusé de faire ce travail, il a
commencé à me dire que c’est grâce à lui que le mari de Ahmaria est riche, que
s’il veut il va le faire chuter, que c’est lui qui décide quelle femme il va
épouser et que s’il veut son mari va l’abandonner comme on se sépare d’une
prostituée au petit matin. Après avoir chié toutes ces paroles bizarres, il est
revenu avec beaucoup d’argent me voir pour que j’essaye de la convaincre
d’accepter de sortir avec lui parce qu’il sait qu’elle me fait trop confiance.
J’ai refusé son argent.
C’est un homme gros et grossier qui n’a aucun respect pour la femme. Quand il
parle il tapote son ventre comme s’il était en train de bercer un enfant. C’est un
vrai Djoudjou-calaba6. Le fils de ma patronne a presque deux ans. Quand il fait
quelque chose de vilain et que je veux lui faire peur, je lui crie, parlant du
comptable, « voilà Tôto (c’est sa façon de prononcer Tonton) qui arrive ». Quand
il entend ça, même s’il était en train de manger, il s’enfuit dans la chambre et y
reste jusqu’à ce que je vienne le chercher.
Ah, ces hommes ! Les hommes sont des sauterelles dont le seul rêve est de dévorer
les filles encore vertes. Moi-même, l’ami intime de mon mari m’a draguée. Son ami
intime, son vrai ami, le genre, mon-pied-ton-pied. Quand on voit l’un on voit
l’autre. Les deux travaillent dans la même société, ils boivent dans les mêmes
bars, ils font les mêmes tontines… et il me drague. Peut-être que comme ils
partagent tout ils veulent aussi partager leurs femmes. Qu’est-ce qui se passe
même souvent dans la tête de certains hommes, hé ? Si je ne connaissais pas bien
mon mari j’allais même croire que c’est lui qui a envoyé son ami me faire ça. Pour
le chasser derrière moi, je lui avais dit que s’il vient me draguer devant mon
mari alors je vais accepter. Et ça a marché et il ne m’a plus jamais parlé de ses
désirs faux.
Les hommes d’aujourd’hui ne sont pas mûrs pour la monogamie. J’ai beaucoup
réfléchi à ça et j’ai compris pourquoi le pantalon de l’homme ne reste presque
jamais tranquille. Même les prêtres ne restent pas tranquille combien de fois pour
quelqu’un qui n’a pas signé de papier avec le pape ? Voici donc pourquoi le bas-
ventre des hommes les dérangent toujours : la chose des hommes regarde par dehors
alors que la chose des femmes est tournée vers l’intérieur ; conséquence, l’homme
est toujours agité parce qu’il y a le froid qui le dérange alors que la femme se
maîtrise plus facilement parce qu’elle est bien au chaud dans son corps. C’est
vrai qu’il y a l’argent qui a gâté le dehors mais la femme est toujours moins
cata-cata, moins ça gâte-ça gâte que l’homme et c’est pour satisfaire l’homme
qu’elle se laisse faire quand il veut. Même comme certaines femmes croient que le
8 mars a été créé pour leur permettre de faire la concurrence avec les hommes dans
l’alcoolisme et les comportements bizarres, la femme n’atteindra jamais l’homme
dans ce domaine-là. Aujourd’hui, on dit que les femmes aiment l’argent sans
comprendre que ce n’est pas de leur faute. Le problème c’est que les femmes sont
toujours à la recherche de forces pour remplacer ce que les hommes leur font
perdre en leur faisant faire ces choses quand elles n’en n’ont pas envie. Quelle
est la meilleure compensation dans le monde d’aujourd’hui si ce n’est l’argent?
L’argent ne remplace pas ce qu’on perd mais il permet de se consoler.
Mais je n’ai pas dit que les femmes sont des saintes. Le problème c’est que comme
la femme regarde avec les yeux du cœur, elle se fait toujours tromper… même quand,
par prudence, elle prend la calculatrice, elle se fait toujours avoir. Voilà ma
patronne ! Son mari est riche mais il n’y a pas de chaleur dans son lit. Si un
jour il attrape sa femme avec son voisin des fleurs on va commencer à dire que les
femmes sont ceci, les femmes sont cela, comme si Dieu avait créé son monde
seulement pour les hommes. En tout cas, j’ai confiance en ma patronne. C’est une
femme qui se respecte et qui réfléchit. Elle saura se débrouiller.

Racontage de Ahmaria

Voilà déjà trois nuits que le sommeil a refusé de m’autoriser à prendre ma


place dans ses nuages qui reposent et inspirent. Pendant ces nuits la pleine lune
a été une bonne compagne pour moi. A travers la fenêtre de ma chambre que
maintenant je ne ferme plus, je laisse sa lumière versatile venir à moi, entrer en
moi, me posséder. Parfois j’imagine même qu’elle m’enlève de cette terre et
m’emmène loin, très loin de cette maison d’inquiétude, pour toujours.
Ceci m’arrive depuis que Christophe m’a demandé de divorcer et de l’épouser.
J’ai tellement réfléchi ces derniers temps que j’ai l’impression que mon cerveau
gargouille, que ma tête n’est plus la mienne. Mais est-ce que réellement, ma vie
m’appartient ? Ne suis-je pas par hasard en train de vivre la vie d’une autre ?
Les nombreuses distractions qui m’entourent ne suffisent plus à détourner mon
attention de mes pensées.
Je n’ai pas encore répondu à Christophe. Il ne cesse de me harceler de messages.
Il a même été obligé de violer notre pacte : il m’a appelée. Il était dit et
établi qu’il ne m’appellerait jamais pour ne pas attirer les soupçons de mon mari
sur nous. J’étais seule habilitée à le faire si je jugeais cela nécessaire.
Je comprends l’inquiétude de mon cher Christophe. Je ne sais quoi lui répondre. Je
ne sais même plus ce que je veux réellement. Parfois je me dis : ne serait-il pas
mieux que je le garde comme ami et confident et que j’assume mon destin tel que je
l’ai accepté ?

Après avoir laissé bavarder mes pensées je me suis finalement confiée à ma
mère et à Christine contre mon gré. J’étais allée trouver ma mère comme je le fais
une fois par semaine. Elle était seule à tricoter des services de table avec du
fil nylon. Elle leva distraitement la tête quand elle me vit venir et me salua en
continuant à jouer avec son crochet et son fil. Je pris place à côté d’elle pour
éviter qu’elle ne découvrît mon embarras simplement en me regardant dans les yeux.
Elle parla la première,
– Ma fille, je vois que tu as décidé de porter tous les problèmes de la
terre sur ta tête.
− Pourquoi tu dis ça, maman ? Je suis très bien, je me sens très bien.
Cette réaction de ma part fut un réflexe de défense plutôt qu’une réponse à la
question implicitement posée. Ma mère ne se tourna pas vers moi comme je l’avais
espéré, alors que j’avais donné à mon visage et à mon regard l’habillage
nécessaire pour masquer mes tourments. Elle se contenta de sourire et de continuer
en même temps que ses manœuvres de tricotage,
– Tu es ma fille, donc tu ne peux rien me cacher. Pourquoi dois-tu même
chercher à me dissimuler les larmes de ton cœur ? Sur cette terre il n’y a que
deux êtres sur lesquels un enfant puisse compter en cas de danger : Dieu et sa
mère. Je vais te donner un exemple. Quand les enfants jouent dans la cour pendant
que les parents sont au salon, s’il arrive que l’un des enfants poussent un vrai
cri de danger, pendant que le père demande, « c’est quoi ? », la mère, elle,
s’envole vers la cour car, pour elle, les questions ne sauvent pas. Maintenant que
tu as chassé Allah dans ton cœur en mettant les problèmes du monde entier sur ta
tête, il ne te reste plus que ta mère pour te sauver : parle.
J’étais découverte. La seule porte de sortie qui me restait c’était de
parler. Je lui parlai donc de la proposition de Christophe qui voulait que je
divorce pour l’épouser.
– Donc, dit-elle sans me laisser terminer ma réflexion, donc c’est pour
te marier avec un autre que tu me disais la dernière fois que tu avais envie de
divorcer ?
Je me sentis gênée comme une dame qui va à une soirée sans son sac à main.
En quelques secondes, mes mains se baladèrent autour de moi une dizaine de fois,
cherchant quelque échappatoire pour cacher ses tremblements. Mais il me fallait
bien répondre. Je protestai donc,
– Ce n’est pas ça, maman. C’est depuis seulement deux semaines que ce
garçon m’a demandée en mariage.
– Alors qui il est alors ? Parle-moi de lui. Dis-moi d’où il vient, ce
qu’il fait, ce qu’il a déjà fait, ce en quoi il croit.
Je dis alors à ma mère ce que je savais de lui mais à peine avais-je
prononcé le prénom Christophe qu’elle laissa tomber son ouvrage et me regarda
quelques secondes. Elle fit ensuite mine de se lever, mais se rassit une fois le
mouvement de la première intention entamé.
– Mais dis-moi, comment allez-vous vivre ? Un chrétien et une musulmane !
Quand c’est l’homme qui est musulman et la femme chrétienne cela se comprend mais
quand c’est ce que vous voulez faire dans quelle religion allez-vous éduquer vos
enfants ?
Je voulus répondre à ma mère que je ne participe pas aux querelles
religieuses mais que de toutes façons quelle que soit la religion de son enfance,
l’enfant pourra la changer quand il sera adulte mais vu son désarroi, je m’en
abstins. Je lui dis simplement que ce qui m’intéressait dans ce projet c’est que
ce serait un mariage d’amour.
– Amour, murmura ma mère comme si elle voulait conjurer un sort.
Elle reprit son crochet de sa main droite et son ouvrage de sa main gauche
et essaya de se reconnecter à son travail sans succès. Elle se leva avec un
sourire de déception inimaginable et se rendit dans sa chambre. Quelques temps
après, le rideau de sa chambre se rida et se fronça et elle apparut au seuil de la
porte où elle demeura immobile et fixa ses yeux sur moi. En même temps j’avais
l’impression que ce n’était pas moi qu’elle regardait et cela me glaça. Elle
revint mais cette fois, elle s’assit en face de moi.
– Il n’y a que deux qualités d’amour sur cette terre, reprit-elle avec
une assurance presque prophétique, il y a l’amour d’une mère pour son enfant…
C’est vrai que, en ces temps où il y a beaucoup de religions comme celle de la
mode, comme celle de la télévision, comme celle de la publicité, comme celle du
cinéma, on voit de plus en plus de mères qui dévorent leurs enfants… Mais dans la
majorité des cas, il n’y a que deux qualités d’amour. Il y a l’amour d’une mère
pour son enfant et l’amour de Dieu. Tout ce que vous appelez « amour » maintenant
n’est rien, ce n’est qu’une cachette que vous utilisez pour ne pas être obligés de
pratiquer les vraies valeurs comme le respect, le sens du sacré, et beaucoup
d’autres choses importantes. J’ai 35 ans de mariage avec ton père. Tu crois que
c’est par amour que nous avons résisté 35 ans ? Non, chair de ma chair… C’est
parce que dans notre manière de voir la vie, chacun a sa place et la reconnaît,
c’est parce que chacun connaît ce qu’il doit faire et ce qu’il ne doit pas faire…
voilà le secret. Vous les jeunes, vous dites que vous vous aimez mais pourquoi il
y a tant de divorces parmi vous ? Quel est donc cet amour qui commence et qui
finit un jour ? Le vrai amour est comme le soleil ; il est toujours là, même quand
il pleut, même quand il fait nuit. En tout cas… Pourquoi… Est-ce que ce ne serait
pas mieux que tu lui demandes de s’islamiser en attendant de voir le visage que
demain aura ?
Je ne me rappelle plus comment je pris congé de ma mère mais son propos me
bouleversa si violemment que j’eus envie de me suicider…

Racontage de Christophe

Depuis que j’ai annoncé à mon frère que j’ai l’intention d’épouser Ahmaria,
les portes de ce petit monde dont je croyais être entouré se sont refermées
brusquement sur moi.
Ce que je ressens maintenant est ce que je ressentis le jour où je me rendis
compte que ma femme n’était plus ma femme, que je devais la considérer désormais,
ainsi qu’elle me l’avait dit elle-même, comme « un regard inconnu que tu croises
dans la rue ». Pour ma famille, je suis maintenant un étranger, c’est-à-dire un
être étrange.
Lorsque mon frère me demanda des explications sur ce qui m’avait décidé à vouloir
contracter un tel mariage « déraisonnable », sa femme était là et elle eut ce
petit commentaire, « Voilà ! c’est comme ça… quand je t’avais dit que ton frère
est fou tu as dit que je ne dois pas me mêler des affaires qui ne me regardent
pas. Voilà que ça te brûle maintenant. »
Vivre sur terre c’est signer un pacte avec l’insérénité. En moins de 24
heures, j’en suis venu à recréer dans mon esprit cette période insouciante et
inconsciente au cours de laquelle je buvais jusqu’à l’ivresse. Parfois, quand le
monde nous échappe, un plongeon dans une bouteille de bière peut faire du bien.
Oui, dans la vie, la bière est parfois un remède, un remède placebo peut-être mais
un remède quand même.
Pour résister à cette forte envie de boire qui serrait mon ventre de plus en
plus fort, je sortis faire un tour au quartier. D’abord, je longeai nonchalamment
la rue jusqu’à la Petite Mosquée. Bien sûr, dans la foule, j’étais seul. Tous ces
va-et-vient effrénés qui forment le pouls de Makéa aux heures ouvrables
n’existaient pas pour moi. J’étais seul avec ma foule de pensées. Ayant viré à
droite au carrefour de la Petite Mosquée, je rencontrai l’artisan qui taille et
coud mes vêtements et parlai avec lui de choses vulgaires comme le football, les
dérives politiques de l’heure et la démarche commerciale des jeunes filles qui
passaient devant nous. Lorsque je le quittai, je fus repris bruyamment par les
réflexions que sa compagnie m’avait permis d’abandonner. Pour fuir ces pensées, je
pris un détour qui me conduisit devant la maison famille de Ahmaria qui était au
bout d’un cul-de-sac non loin du marché des lits du quartier Congo. Surpris, je
détournai le regard et empruntai un mapane qui était une étroite servitude de
passage entre deux maisons en bois défraîchi par les années. C’est ainsi que je me
retrouvai, après avoir bravé la boue et les odeurs nauséabondes, dans la zone des
fabricants de ces marmites réputées pour leur solidité qu’on appelle ici
Macocotte7. Là, le bruit des marteaux et des lourdes barres de fer réduisant en
morceau de la ferraille de toute sorte ainsi que celui des limes grattant les
marmites pour les rendre lisses trouvèrent un écho en moi. On aurait dit que
c’étaient mes pensées qui étaient à l’origine de tout ce brouhaha. Je me sentis
mal et m’assis dans un bar discret et d’aspect sinistre et achetai une bière. Mais
au moment de porter la bouteille à ma bouche, je pensai sans trop savoir pourquoi
à une des fleurs de mon petit jardin et une voix murmura en moi au même instant, «
Avec quoi arroses-tu tes fleurs : avec de la bière ou avec de l’eau ? »
J’abandonnai cette bouteille de bière sans la toucher et sortis incontinent, sous
le regard interrogateur du vieux barman.
Je rentrai dans mon appartement et m’affalai au sol, près du grand pot en
plastique qui contenait la fleur que j’avais baptisée, Fiagnchu. C’est alors que
mon cœur se mit à battre avec violence et rapidité, comme s’il voulait me rappeler
que j’avais dans la poche gauche de ma chemise noire la lettre véhémente de
protestation que ma mère m’avait envoyée la veille.
Il se trouve que c’est cette lettre qui avait retourné la boue de mes réflexions.
Je sortis de ma poche ce papier tacheté de rouge couleur terre et mon cœur se
soulagea du même coup de ces battements éparpillés qui avaient failli le
refroidir. Je me tournai vers les fleurs rouges de Fiagchu qui étaient pour moi,
en ce moment-là, autant d’oreilles amies et lus la lettre à haute voix :
« J’arrive à Douala la semaine prochaine, Christophe, et je viens pour que
tu me dises que ce que j’entends là n’est pas vrai. Si tu es mon fils, l’enfant
qui est sorti de mon ventre, l’enfant que mon sein a rassasié, l’enfant qui a
donné les crampes aux muscles de mes bras, je suis sûre que ce que j’entends là
n’est pas possible et que c’est une invention de ton frère et de sa femme pour me
faire venir à Douala.
« Depuis la mort de ton père il y a 10 ans, j’avais décidé de rentrer au
village et de ne plus remettre les pieds à Douala. A cause de toi je casse ma
parole. La parole qu’on donne et qu’on ne tient pas devient une chaîne. A cause de
toi ma parole m’enchaîne. Mes voisins, tes oncles du village, se moquent déjà de
moi en disant, « n’est-ce pas tu avais dit que plus jamais à Douala ? » C’est à
cause de toi Christophe, que tout cela arrive… Toi Christophe, l’enfant que j’ai
fait baptiser moi-même, toi, Christophe ! Sais-tu que c’est moi-même qui avais
choisi ce prénom pour toi parce que je voulais te donner à Jésus ? Pardon, ne fais
pas que je ressente une deuxième fois les douleurs de l’accouchement.
« On me dit que tu veux épouser une fille Yaoussa8 ? Mon ami, enlève ça dans
ta tête si non… Je sens que je vais m’énerver alors que ce n’est pas encore le
moment. Il faut que je me réserve, il faut que j’arrive à Douala d’abord…
« Pourquoi tu veux gâter mon deuil, Christophe ? Tu ne sais pas que les
Yaoussas emballent les cadavres dans le papier et ils partent jeter en terre comme
si c’était les épluchures de plantain ? Donc c’est comme ça que tu veux qu’on
m’enterre ? Donc c’est comme ça que tu veux qu’on t’enterre toi-même ? L’enfant-ci
! On dit que c’est ce que tu aimes qui te tues ; c’est vrai.
« Le mariage, mon ami, est une affaire importante qu’on ne doit pas faire
sans Dieu… Mais avec quel Dieu ? Dis-moi donc comment vous allez vivre : elle,
elle cogne le front au sol, toi tu te mets à genoux. D’ailleurs, ton désir me
prouve que tu ne pries même plus. Je sais que tu as toujours été contre toutes les
religions et que ça fait très longtemps que tu n’as plus mis les pieds dans une
église. Mais je préfère encore que tu restes sans religion que de devenir Yaoussa.
Tu me déçois, tu me tues et après m’avoir tuée tu vas refuser de m’enterrer. Mon
fils, pardon, ne gâte pas mon deuil. Ne fais pas que je meurs avec tes larmes aux
yeux. Je suis déjà vieille et malade et je te supplie de me laisser mourir en
paix. Si c’est que la fille-là t’a même pris dans la sorcellerie, hein, pardon
attends que je meure d’abord…
« Je viens de finir au téléphone avec ton frère… Et il me dit qu’il a appris
que la fille que tu veux épouser est une femme mariée ? Miracle. J’avais moi déjà
pensé que c’est le charme, que c’est le tobassi qu’on t’a donné. Cette affaire
n’est pas simple et j’arrive… S’il le faut je vais voir un prêtre exorciste pour
ton cas. J’arrive à Douala avec les cheveux rasés. Je vais aussi m’habiller en
noir car pour moi tu es mort. Tu es mort parce que tu t’entêtes à commettre
l’adultère, tu es mort parce que tu ne veux pas suivre les conseils de ton grand-
frère, tu es mort parce que tu étais mon seul espoir d’allonger la liste de mes
petits fils. Je n’enlèverai ce noir que si je me rends compte que tu es redevenu
ce fils qui est mien, qui m’écoutait, qui se confiait à moi, qui me donnait
plaisir à être mère.
« Quand je serai là, je te regarderai dans les yeux et je comprendrai. Je saurai
pourquoi tu es devenu fou. Je saurai si tu es fou parce que ton divorce a détruit
ton cerveau ou si tu l’es parce que tu es entré dans un mauvais groupe d’amis. On
m’a même dit que tu écris des poèmes. Te souviens-tu que tu me disais souvent que
les poètes sont des imbéciles ? J’arrive ».
Bien-sûr, ma mère ne signa pas la lettre, tant était grande sa colère. Elle
répéta simplement
à la place où aurait dû figurer son nom et sa signature, son fameux « j’arrive ».
Je ne comprenais rien. On me prêtait les idées que je n’avais pas. On me faisait
croire qu’un tel mariage est impossible, que… je me sens un peu perdu et ni mes
poèmes et ni mes fleurs ne peuvent me remettre sur la route. Ah, société, pourquoi
ton regard est si cruel ? Pourquoi es-tu un juge si implacable ? Pourquoi veux-tu
me faire croire que seul ton jugement est sain et se rend sans préjugés ?

Racontage de Ahmaria

J’ai été malade une semaine. Christophe ne sait rien de cela.


Ses messages arrivent régulièrement mais que vais-je lui dire ? Je me suis encore
donné quelques jours.
Ma copine Christine vient de sortir d’ici. Elle m’a dit à propos des propositions
de Christophe, « Ah, Ahmaria ! je ne sais pas pourquoi tu t’embrouilles comme ça
et je vois que tu ne sais pas ce que tu veux. Tu ne sais pas ce que tu vas perdre
en allant avec un professeur de lycée. Un professeur, ça gagne combien. Que crois-
tu ? Ne sais-tu pas que dans ce pays les professeurs de lycée sont des chômeurs
déguisés ? Ma copine, c’est vrai que je suis allée à l’école et que je suis en
doctorat, c’est vrai que tu as toujours voulu aller à l’école et que j’ai toujours
été un exemple et un symbole pour toi parce que j’étais brave à l’école. Quand
nous étions encore voisines c’est moi qui t’aidais en mathématiques… Mais je vais
te dire… Je ne continue pas l’école parce que je veux, je ne suis pas en train de
devenir une long-crayon parce que j’ai une ambition précise. Je suis contrainte de
continuer parce que c’est une manière sûre de fuir le chômage. Tu vois le boulot
que je fais depuis presque deux ans ? Je gagne cinquante mille et ça suffit juste
pour le taxi… Et dans tout ça c’est moi qui fais tout le travail. Et dans tout ça
je suis toujours en stage depuis. Chaque jour ils me promettent qu’ils vont
m’embaucher et chaque promesse accouche d’une autre. A l’Université c’est pire. Je
devais achever ma thèse depuis longtemps déjà mais comme les règlements sont
élastiques et que ceux qui nous encadrent et nous administrent sont encore plus
élastiques, ça dure, ça dure, ça traîne et pas moyen de faire avancer les choses…
Ils veulent par là me faire céder à leurs propositions tordues mais ils sont mal
tombés. Toi-même tu sais qu’on ne me fait pas chanter. C’est moi qui fais chanter
et pas l’inverse. Les hommes ont tout bloqué et nous les femmes nous laissons
faire. De toutes les façons moi, quand un homme me drague, je lui fais savoir que
je ne serai pas sa copine comme on l’entend souvent ; je lui fais savoir qu’il est
en train de m’embaucher et que tout le temps qu’il va mettre avec moi, j’aurai un
salaire fixe, des primes, des avancements et autres avantages liés à ma vie avec
lui. Je préfère vivre seule avec mes problèmes que de me mettre avec un homme qui
ne peut pas me permettre de mener une vie de cadre d’entreprise. Je suis morte
depuis que je suis seule ? Quand un homme vient vers une femme, tu crois que c’est
pourquoi ? C’est juste pour voir la couleur de ses sous-vêtements et hop il s’en
va après t’avoir mordu comme une chenille.
« Réveille-toi, Ahmaria, réveille-toi ! Toi tu es là tu me parles d’amour.
Vraiment ! L’amour ! Peut-on aimer quand on a faim ? Peut-on aimer quand on vit
mal et quand on se vit mal ? Peut-on aimer quand on avance à reculons ? Peut-on
aimer quand on est là pour admirer les autres ? L’amour c’est pour les gens qui
sont rassasiés et qui s’ennuient ; je te dis encore ça aujourd’hui. Tu as la
chance que ton mari est milliardaire ; ce qui te reste donc à faire c’est de lui
donner de l’amour par milliards de tonnes. Tu me donnes je te donne ; c’est la
loi. Ce n’est pas moi qui vais t’apprendre que l’argent est un passe-partout qui
permet d’ouvrir la majorité des cœurs. »
Je dus faire semblant d’aller aux toilettes pour arrêter Christine qui, je
le sais, a beaucoup de difficultés financières. Plusieurs fois, j’ai dû mettre la
main à la poche pour lui permettre de payer son école et de se tirer de certains
coups durs. Quand je revins, je manœuvrai dur pour l’empêcher de continuer à
déverser son pessimisme noir.
Je savais, de toutes manières, que je ne pouvais pas compter sur Christine,
encore moins sur ma mère. Je ne devais compter que sur moi-même.

Racontage de Mamélie

Quand j’ai annoncé à ma patronne Ahmaria que le comptable est mort de mort
subite dans la nuit, elle n’a même pas levé la tête de son téléphone qu’elle était
en train de manipuler. Je me suis rapprochée d’elle et j’ai encore répété,
− Madame vous savez que le comptable de votre mari est mort hier ?
Tout en continuant à manipuler son portable, elle me répondit,
− Et tu veux que je fasse un discours pour sa mort ?
Si on ne m’avait pas appris à avoir du respect pour les morts, j’allais rire
de la mort de ce comptable. Il y a des morts qui méritent qu’on dise d’eux, « ouf,
bon débarras ». Voyons voir un peu ceci : un employé de mon mari me drague, je
refuse, il commence à me faire le chantage. Et après son chantage il meurt et je
dois serrer ma face ? Pourquoi ?
Il méritait même de mourir. Il devenait invivable. Moi-même je souffrais beaucoup
quand il venait ici parce que c’est sur moi qu’il venait verser sa déception.
Ahmaria va mieux maintenant. Elle a été très malade. J’ai même eu peur pour
elle et pour mon travail. Parce que quand tu perds ce genre de patronne, ce n’est
pas demain que tu retrouveras une autre si gentille.
Je ne sais même plus dans quelle situation se trouvent Ahmaria et
Christophe. Ou c’est comment maintenant ho ! Cela fait peut-être dix jours que je
n’ai pas vu Christophe. Depuis un certain temps, il n’est plus ambiancé comme
avant où il me demandait avec un gros sourire les nouvelles de sa « Fleur ». Quand
il me voit maintenant c’est bonjour ou bonsoir et pas un mot de plus. C’est sûr
qu’il y a un problème entre eux. Quand le fruit est pourri on n’a pas besoin
d’aller à l’école pour savoir qu’il est pourri ; l’œil voit que c’est pourri. En
tout cas qu’est-ce que je fais entre l’écorce et l’arbre ? Qu’ils soient ensemble
ou séparés ça ne change rien pour moi.

Racontage de Christophe

Ma mère est dans la ville. Elle loge chez mon frère.


Je l’ai vue quand elle descendait du taxi. Elle était vêtue d’une robe noire et
avait les cheveux courts ainsi qu’elle me l’avait promis.
Non, non, je ne peux pas la recevoir dans ces conditions. C’est donc ainsi que
j’ai annulé toutes mes courses de la journée et que je me suis enfermé chez moi.
Après avoir vérifié plusieurs fois que ma porte centrale était bien fermée, je me
suis étendu au sol pour essayer de penser à ce qu’allait être les prochaines
heures de ma vie.
Si ma mère est allée jusqu’à respecter son engagement de venir en noir, cela
signifie qu’on lui a dit des choses incroyables sur mon compte, cela signifie
qu’on m’a dénudé, qu’on m’a couvert de calomnies, qu’on m’a sali, qu’on a craché
sur moi. Je voyais la main de ma belle-sœur derrière tout ça mais ce n’était pas
le moment de penser à elle. Je devais mobiliser toutes mes forces pour échapper à
cette malédiction maternelle et ombilicale qui menaçait mes certitudes. Je savais
que ma mère, comme toutes les personnes d’un certain âge, avait un caractère
constant et très carré mais je savais aussi qu’elle avait un faible pour moi et
avait toujours été d’une grande tolérance à mon égard. Mais que s’était-t-il donc
passé ?
On cogna à la porte. Je resserrai mes sourcils comme pour maintenir la porte
bloquée. On cogna encore et encore. Puis on tambourina dessus. Je me levai et me
dirigeais vers cette porte sur la pointe des pieds quand mon téléphone portable
vibra. Je l’avais laissé sur la table basse. Je rebroussai chemin et constatai que
c’était mon frère qui m’appelait ; ce qui signifiait que c’était lui qui était à
la porte en compagnie de qui je savais. Je voulus éteindre le téléphone mais
jugeai que c’était une précaution inutile. Je le pris, le déposai sur le tapis qui
couvrait le sol, près d’une pile de dictionnaires encyclopédiques qui me servait
de chaise, en lui susurrant, comme pour le bercer, « vibre, mon cher téléphone,
vibre ; sonne même si tu le veux mais je ne te décrocherai pas. Tu ne vois pas que
l’heure est grave ? Vibre jusqu’à ce que ta batterie se décharge et que tu
t’éteignes par toi-même ». Je retournai sur mes pas, m’appuyai contre le mur et
effleurai de mon oreille la porte. Je pus saisir la voix de mon frère qui disait,
− Il n’est pas là.
Et celle de ma belle-sœur,
− Il n’est pas là où ? Il est là, il a seulement peur d’ouvrir.
− Qu’il n’ouvre pas alors, s’il s’amuse, je vais faire même un mois à Douala
pour lui.
Je m’enfuis vers la douche où j’éternuai en me couvrant la bouche de mon tricot.
Je repris ensuite ma place sur le sol, déterminé à ne pas ouvrir. Je ne sais plus
à quel moment les miens cessèrent de cogner à la porte car je m’endormis. Ce ne
fut que tard dans la nuit que je fus réveillé par le bip message de mon téléphone.
Racontage de Ahmaria

J’ai pu enfin redevenir moi-même. J’ai trouvé ma propre issue. J’ai fait
deux propositions à Christophe. Seulement, il ne me répond pas. Est-il fâché parce
que je suis restée silencieuse quelques semaines ? Est-il présent ? Je n’ai pas vu
la lumière chez lui toute la nuit. Il n’a même pas été à son balcon alors qu’il ne
s’y absente le soir ou la nuit que lorsqu’il est en voyage. Même pendant ma
maladie alors que je me cachais, je l’y voyais à partir de ma cuisine. Maintenant
c’est moi qui suis dehors, seule avec la nuit en espérant qu’il sortira pour me
faire un signe à défaut de me répondre.
Heureusement que c’est le vendredi et que le quartier ne dort pas tôt. Les deux
bars voisins sont encore ouverts. Les gens sont assis sur le trottoir et boivent
en écoutant une musique égale. Il y a même eu une bagarre. Cela faisait longtemps
que je n’en avais pas vu. C’est cette bagarre qui m’a permis de chasser le sommeil
de mes yeux et d’envoyer le onzième message de la soirée.
J’ai vu comme… on dirait que les rideaux de la fenêtre de Christophe ont bougé.
Peut-être que c’est le vent. En ce moment un vent est en train de passer. Un vent
lourd comme ma solitude, un vent silencieux comme mon portable qui ne reçoit pas
de message, un vent qui n’a rien à donner comme cette véranda de Christophe.
Mon fils pleure, je m’en vais voir, c’est sûr qu’il a fait pipi.

Racontage de Christophe

Les SMS que j’avais reçus venaient de Ahmaria. Ma joie fut tellement grande
que je courus ouvrir la porte qui donne à la véranda avant de retrouver mes
esprits au moment de tourner la clé. Je ne devais pas être vu des miens avant de
trouver quelle réponse je donnerai à ma mère. J’étais le prisonnier de ma mère,
disons le prisonnier de la lettre sans concession qu’elle m’avait envoyée. Cette
lettre était une assignation à résidence surveillée, chacune de ses phrases une
porte fermée et chaque ponctuation le seul parfum qui me parvenait de ce monde
passablement libre. Mais qui était mon geôlier ? Ma mère seule ne pouvait tenir ce
rôle ; elle n’était que la bouche des dogmes religieux et le microphone de la
société qui conjuguaient en elle leurs efforts pour mettre ma faculté de
discernement au pas. Mais quel mal y avait-il à épouser une fille qui a un autre
crédo ? A cette question, je faillis ouvrir cette porte pour me rendre chez mon
frère et dire à ma mère mes quatre vérités de vive voix. C’est ce que m’avait
d’ailleurs suggéré mon ami, Doumi le laveur de veuves. Lui il m’avait dit,
− Pour moi, un mariage n’est faisable que s’il peut me rapporter beaucoup
d’argent, plus que ce que mes veuves me donnent. Ceci est encore plus valable pour
toi qui a déjà eu un premier mariage et qui a eu quatre enfants. Avec quatre
enfants, tu as déjà largement rendu à la société ce que tu lui dois. Tu as
largement payé ta dette de continuation de l’espèce. Donc si j’étais à ta place je
ne me marierais plus jamais ; sauf peut-être à la vieillesse… Peut-être…
Il se pinça la lèvre inférieure avec ses dents, comme si une force mystérieuse lui
avait intimé l’ordre de ne pas achever son raisonnement. Après quelques instants
passés à regarder les carreaux du sol, il reprit,
− De toutes les façons moi je n’ai pas envie de vieillir. Vieillir est une
insulte à la beauté. Mais comme tu tiens à cette fille vas-y, n’aie peur de
personne, pas même de Dieu. Même si Dieu était contre ce mariage et que tu le
désirais, engage-toi. Regarde ta mère dans les yeux et dis lui : s’il faut que le
monde s’arrête parce que je vais épouser cette fille, qu’il s’arrête ! Moi, si je
tenais compte de ce que les gens disaient autour de moi je n’allais pas devenir
gigolo mais je m’en fous des préjugés, mais je m’en fous de la morale bancale des
hommes. Ils n’ont qu’à enlever le mot « gigolo » des dictionnaires… je m’en fous
de ce que ma mère pense de mon métier…
Mais c’est ma mère. Je suis obligé de couper ici le fil du souvenir des
paroles de Doumi. Pour moi, la mère, qu’elle vive ou qu’elle soit décédée est le
totem de ses enfants. Elle les protège du matin au soir et du soir au matin, elle
les guide comme la boussole guide le marin, elle veille, elle est le cœur du cœur
de chacun de ses enfants. En plus, j’ai l’intention de vieillir, pourquoi me
disputer avec ma mère, elle qui est le symbole du crépuscule de la chair, elle
dont le craquement des os annonce le chant de la caille ?
Tourmenté par ces réflexions, je vidai une bouteille d’eau et ne m’en rendit
compte que quand la bouteille vide glissa de ma main, tomba sur mon pied et roula
au sol. J’allai à la fenêtre et guettai la présence de ma chère Ahmaria. Elle
n’était pas au lieu de rendez-vous habituel.
La première proposition qu’elle m’avait faite parvenir par SMS disait que si
j’acceptais de m’islamiser, elle divorcerait pour m’épouser. Dans l’autre elle
disait que son mari lui avait proposé un voyage d’un mois dans un pays de son
choix si elle passait son bac et elle me faisait savoir qu’elle choisirait la
France ou les Etats-Unis d’Amérique et qu’elle voudrait partir avec moi afin que
nous nous y installions définitivement.
Comment pouvait-elle me proposer des solutions pareilles ? Cela signifiait qu’elle
refusait de me connaître ; pourtant, nous avions longuement parlé de ces sujets et
elle savait bien que je n’aimais pas les probabilités et les arrangements sans
tête ni queue, que j’aimais le concret, que ma vie était « je fais » et non « je
ferai » ou « si ». M’aimait-elle vraiment ? L’amour n’oublie jamais. Elle savait
bien que je n’aime pas l’incertitude et que je ne pourrais jamais jouer le rôle de
sans-papier, elle savait bien que je ne peux pas choisir une religion par caprice.
J’étais déçu. Je repartis à la fenêtre pour voir si elle était à sa place
habituelle ; elle n’y était toujours pas. Je lui envoyai un message pour lui
demander si je pouvais l’appeler en ce moment et attendis. Comme elle ne répondait
pas, je décidai de sortir. Ses propositions avaient créé en moi un sentiment de
révolte et la glace de toutes mes peurs s’était brisée.
J’étais dehors. Une très fine pluie tombait, pluie silencieuse, sans vent et sans
musique. Elle ne dérangeait pas les derniers viveurs qui, regroupés sur le
trottoir non loin de chez moi, buvaient leurs bières en parlant à voix forte de
choses courantes.
Quelque chose me poussa à me tourner du côté de l’appartement de mon frère. Ma
mère était assise à la véranda et me regardait sans faire un geste. Ses yeux
brillaient de façon égale, comme cette flamme dont la légende raconte qu’elle
veille dans tous les cœurs. Je me sentis à la fois terriblement honteux et
fermement rassuré. Pendant que ma main droite se levait pour la saluer, ma main
gauche s’agrippait au garde-corps comme pour empêcher mon corps de s’enfuir. Elle
ne répondit pas, elle demeura immobile comme une sculpture. Mes pieds tremblèrent.
Etait-ce ma mère qui me regardait ou était-ce les yeux de la mort qui faisaient le
compte de ma vie ? Un accident de Bend-skin me donna le prétexte pour fuir ce
regard qui faisait hurler mes tripes. Deux étages plus bas, les deux conducteurs
se disputaient violemment sur les questions de code de la route et de priorité
pendant que les deux passagères de la moto qui s’était renversée à ma gauche ainsi
que le passager de l’autre moto qui gisait au sol à ma droite, vérifiaient l’état
de leurs corps et de leurs vêtements. Un bip message me rappela à mon portable que
j’avais en main. Ahmaria m’annonçait que je pouvais l’appeler. Je jetai un regard
du côté de ma mère comme si je voulais m’assurer qu’elle n’avait pas lu ce message
avec moi et constatai qu’elle était maintenant debout et partageait son attention
entre l’accident de motos et moi. Je profitai d’un moment où elle regardait en bas
pour m’éclipser.
Une fois dans mon salon meublé de livres et d’instruments de musique, Je m’assis
sur cette pile d’encyclopédies qui me servait de chaise et posai mon pied sur une
installation qui servait de table basse et qui était composé de trois tas de
livres d’une hauteur d’environ 50cm disposés en triangle et recouverts d’une
plaque en verre.
A la deuxième sonnerie, Ahmaria décrocha. Après les civilités d’usage, je la priai
de m’écouter sans m’interrompre.
– Ahmaria, je tiens à toi mais je dois te dire que tes deux propositions sont
une invitation à l’aventure qui ne me convient pas. A mon âge il y a des choses
qu’on ne peut plus faire. A 35 ans, on ne rêve plus, on fait des projets minutieux
qu’on s’engage à réaliser rigoureusement. Un de nos proverbes dit que l’homme
véritable est celui-là qui marche toujours avec un projet accroché à son aisselle.
Je sais que tu vas penser à tout mais vraiment je ne peux pas devenir musulman par
caprice. Je veux vraiment me marier avec toi tel que tu es et j’aimerais que tu
m’acceptes tel que je suis. Si je change de religion (il reste même à savoir si
j’en ai une), seulement parce que je veux être avec toi, cela signifie que si un
jour je ne veux plus être avec toi ou que toi-même tu décides de ne plus être avec
moi, la religion n’aura plus de place dans ma vie. Qui sait, peut-être qu’en
vivant ensemble je serai séduit par ta Foi ; alors je me convertirai librement et
avec mon cœur. Quant à poser comme préalable que je m’islamise avant même ton
divorce, je ne peux pas le faire. Dieu n’a pas besoin de ce mensonge-là. Pour moi,
la religion n’est qu’un vêtement qu’on porte selon le temps qu’il fait dans le
cœur. S’il pleut dans mon cœur, la seule chose qui peut m’être utile c’est un
parapluie et j’irai naturellement vers la religion qui me tend ce parapluie-là. Si
Dieu a laissé créé toutes les religions que nous avons aujourd’hui, c’est parce
qu’il sait que la vie religieuse est une affaire de climat intérieur et
d’adaptation à ce climat-là. Non, Ahmaria, Dieu n’a pas besoin de ce mensonge. Il
y a longtemps que j’ai cessé de croire en un Dieu qui a abandonné la terre aux
hommes, laissé au clergé et aux théologiens la clé du paradis quitte à eux de
l’ouvrir à leurs complices politiques et aux affamés qui confessent leurs péchés
en payant la dîme. Pour moi, l’homme est une montagne dont le sommet couvert de
neige, de brouillard et de nuages s’appelle Dieu. Chaque homme se doit de trouver
d’abord son sommet intérieur et, une fois qu’il l’a trouvé, de lever avec
attention et constance ses yeux (je n’ai pas dit lever la tête). Oh, Ahmaria,
pardonne-moi de te parler si longuement, pardonne-moi de… d’avoir pris la
responsabilité de t’embrouiller avec mes racontages qui ne te disent certainement
rien. Je ne te dis pas tout ceci pour t’enseigner quoi que ce soit. Non, Ahmaria,
je suis simplement en train de vomir les méditations de mon cœur et pardonne-moi
encore si pour un temps, j’ai cessé d’être l’amant pour devenir l’orateur
enflammé. Je comprends que c’est ton seul désir de faire ta vie avec moi qui t’a
poussée à me faire cette proposition. Je respecte ton amour qui est dense comme un
premier amour mais Ahmaria… J’aimerais que tu t’engages avec engagement… Mais
puisque tu tiens à moi pourquoi ne pas divorcer sans attendre que je m’islamise ?
Peut-être que ton amour pour moi marche avec la prudence, peut-être que tu te dis,
« si je divorce et qu’il ne m’épouse pas, qu’est-ce que je vais devenir ? »
J’aimerais que tu crois en ma neutralité religieuse et si tu ne le peux pas,
permets-moi au moins de penser comme toi : « et si après m’être islamisé tu me
laisses tomber, que ferai-je de cette religion que je n’ai accepté que pour toi ?
»
A ces mots, Ahmaria toussota et racla sa gorge, plusieurs fois, avec une telle
force que j’éloignai le téléphone de mon oreille quelques secondes pour ne pas
être assourdi. J’entendis un bruit comme si une chaise tombait, puis des pas,
ensuite quelques sons piqués que je ne pouvais décrire et enfin, une musique
symphonique très mélancolique envahit mon oreille. Pendant que je cherchais dans
ma tête, parmi ses musiciens et chanteurs préférés qui ça pouvait être, elle
murmura un « si tu as fini tu me dis » un peu sanglotant. Il fallait continuer.
– Es-tu vraiment prête ? Puis-je parler ? insistai-je. Tu pleures parce que tu
ne me comprends pas. Ne pleure pas, je t’en prie. Puis-je parler ? Ou alors dois-
je m’arrêter pour que…
Elle murmura un « oui » long et dépité. Je continuai,
– Moi aussi je pleure, Ahmaria, je ne pleure pas comme toi mais je pleure. Je
suis en train de transpirer ; sueur de la désillusion. Existe-t-il encore sur
cette terre un amour sans calculatrice ? Tu m’as fait rêver d’une aube nouvelle
pour mon cœur, Ahmaria. Mon rêve continue d’ailleurs mais en attendant voici la
suite de ma réponse. Ta deuxième proposition est tout aussi étonnante, Ahmaria.
Aujourd’hui les nations occidentales se referment tellement dans leurs tranchées
matérialistes protégées par les hauteurs glissantes de l’orgueil que je ne
supporterais pas d’être sans papier une seule seconde. Oui, la gangrène du
désespoir a rongé la chair de ce pays au point d’attaquer ses os, oui notre amour
paraît indigeste dans cet environnement hostile mais je ne peux pas partir,
Ahmaria. Si j’avais été un pauvre cœur errant qui tire le diable du désespoir par
la queue, j’aurais certainement sauté sur cette occasion pour exporter ma misère.
C’est vrai que je n’ai qu’un maigre salaire de professeur de lycée, pour reprendre
l’expression de mon ami Doumi, le laveur de veuves, mais j’ai compris que le vrai
bonheur réside dans la capacité à ne faire que des dépenses nécessaires au
maintien du corps, tout en veillant à supprimer minutieusement toute dépense
superflue. Comment vais-je laisser ce bonheur pour aller dans un pays où les gens
ne travaillent que pour s’endetter davantage ? Il paraît qu’on leur enseigne dès
la maternelle que l’homme est venu sur la terre pour dire ce paradoxe : je
consomme donc je suis. Dis-moi, pourquoi n’as-tu pas choisi l’Egypte, ou tout
autre pays d’Afrique ? Penses-tu sincèrement que notre bonheur ne peut s’écrire
qu’en Europe ou aux Etats-Unis d’Amérique ? Je te pose la question, réponds ma
chère, réponds. Tu gardes le silence ? Tu as écorché mon cœur et versé de l’eau
sur la flamme de mon amour pour toi… ne pleure pas, ma chère, ne pleure pas. Si tu
acceptes de divorcer, je suis prêt à me battre pour que le ministère me transfère
dans une autre ville où nous pourrons tisser notre bonheur…
– Arrête comme ça, Christophe, raccroche, raccroche Christophe, je sens que la
corde qui lie mon cœur au temps va se couper, balbutia-t-elle.
– Non, je ne voulais pas te blesser, je suis sincère, je… Veux-tu que j’accepte
des choses qui vont nous nuire demain ? Je… Je tiens tellement à toi que je ne
peux pas me permettre de te mentir, tu le sais, je… je préfère te perdre que de me
métamorphoser en un homme que tu ne reconnaîtras pas plus tard…
– Je t’ai dit de raccrocher.
Sa voix était tellement ferme que le téléphone manqua de me glisser des mains.
Alors que j’hésitais encore, elle raccrocha.

Racontage de Mamélie

Maintenant c’est sûr ; quelque chose de grave s’est passé entre Christophe
et ma patronne. Ma patronne m’a dit hier soir en pointant du doigt l’appartement
de Christophe, « si tu veux continuer à travailler avec moi ne me parle plus
jamais de celui-là ». « Mais pourquoi, madame ? » En guise de réponse ses lèvres
se contractèrent et devinrent pointues comme une flèche, son visage se ferma et
ses yeux prirent un air de « ne me tente pas » ou quelque chose de… je ne sais
comment dire ça… Ce qui est sûr c’est que c’est de la même manière que mon mari me
regarde quand je lui dis d’arrêter de boire ses bières.

Racontage de Ahmaria

Christophe m’a trahie… Il m’envoie toujours des messages pour me dire qu’il
faut qu’on sauve notre amitié en détresse… je ne lui réponds pas. Il insiste
toujours. Il dit, « si la corde du mariage est rompue, nous pouvons construire une
nouvelle corde, celle de l’amitié et tu sais que Dieu aime voir de vrais amis. »
Je lui ai dit d’oublier ce numéro d’ailleurs j’ai changé de puce, s’il lui vient
encore à l’idée de m’appeler, c’est le triste chant du vide qui lui répondra.
Christophe m’a trahie… mais qu’il sache que l’avenir le trahira aussi un de
ces matins.

Racontage de Christophe

Maintenant que toutes les cordes sont rompues, je peux approcher ma mère et
la laisser cueillir sur mes lèvres les réponses qu’elle attend. Le metteur en
scène de la nature a refusé de créer le cauchemar qu’elle avait monté dans son
esprit.
J’ai perdu et gagné. J’ai apprivoisé mes peurs et je suis resté ce que je
suis. Dieu n’est pas une religion ni la religion ; il est le point de départ et le
point d’arrivée, il est la Grande Musique qui fait danser tout l’univers. Il est
Njàm, c’est-à-dire l’Obscurité merveilleuse qui se cache derrière toute chose, le
Sens qui porte et définit toute chose, l’Horizon intérieur dont tous les êtres
rêvent, parfois même sans le savoir.
Peut-être que j’ai seulement manqué de courage ! Peut-être que je n’avais pas
suffisamment pensé mon engagement pour Ahmaria, peut-être que sa présence m’a
seulement permis d’enlever dans ma cour les derniers tessons de la douleur de mon
divorce que je ne pouvais voir par moi-même. Mais quand deux amours sont en
conflit, il faut choisir le plus durable. J’ai choisi de ne pas construire mon
amour sur le sable mouvant des croyances fausses. En refusant un exil doré, je me
suis prouvé que j’utilise le Franc CFA mais que je ne suis pas influencé par la
mentalité du Franc CFA. En tout cas je doute fort que nous soyons venus sur terre
pour envier le bonheur des autres au lieu de fabriquer notre propre bonheur. Ce
n’est pas par hasard qu’on naît dans un pays plutôt que dans un autre ; c’est pour
construire ou détruire quelque chose, c’est pour participer de gré ou de force à
ce jeu des transformations dont le jour et la nuit, la naissance et la mort sont
des symboles les plus explicites.
J’ai dit « non » et c’était la solution la plus convenable pour moi. Si j’ai perdu
l’amour et l’amitié de mon amie Ahmaria, au moins je pourrais l’adorer dans le
silence inspiré dont son image m’entoure.
A peine les premières couleurs de l’aube apparurent que je sonnai à la porte de
mon frère. Sa fille aînée m’ouvrit, me lança un « bonjour Tonton » négligé, courut
s’asseoir et se replongea dans ses cahiers. C’était ce jour que le bac commençait
et elle jetait sur ses notes ces derniers coups d’œil si rafraîchissants pour la
mémoire.
La tête de sa mère, ma belle-sœur, apparut bientôt entre les pans des rideaux de
la porte qui donnait aux chambres puis, disparu aussitôt. Je l’entendis dire, «
Mama, ton fils est là ho ». En attendant, je m’approchai de ma nièce. Elle
révisait avec un acharnement de vendeuse nourrissant sa poule le jour du marché.
Tout près de sa jambe gauche, il y avait deux sacs noirs posés au sol qui
embaumaient l’air de ces parfums subtils qu’expire la terre rouge de mon village
natal. Je hasardai cette question à ma nièce,
– Dis-moi, Maave, ce sont les sacs de Grand-mère ici ?
– Ouai-ais, Tonton, le bac commence aujourd’hui, hein ! me répondit-elle
nerveuse, sans lever le nez de son cahier.
Je me souvins qu’elle avait de sérieuses difficultés en philosophie et que tout au
long de l’année, elle avait prié pour que la philosophie ne soit pas tirée au
sort. Malheureusement pour elle, le diable avait intercepté sa prière et avait
convaincu Dieu de laisser venir la philo.
Je m’éloignai d’elle et commençai à observer le décor de ce salon richement
meublé, impatient comme un spectateur plongé dans le suspense qui précède le
dénouement final d’un film. J’étais debout, juste derrière la porte d’entrée que
je venais de traverser. Mes yeux embrassaient tout d’un seul jet : l’écran télé
ultra slim qui diffusait en boucle et sans volume les infos, le bar laqué orné de
jeux d’assiette de grand prix et de bouteilles de Whisky, les murs immaculés qui
portaient des photos individuelles ainsi que l’inoubliable photo familiale. On
pouvait aussi y voir des toiles sans valeur artistique luxueusement encadrées, le
tapis moelleux sur lequel étaient disposés en carré des fauteuils et un canapé en
bois massif d’un dessin impeccable ainsi que des statuettes en bronze pur venues
tout droit de Foumban.
Tout à coup apparurent les quatre autres sœurs de Maave âgées de 10 à 7 ans que
j’appelais affectueusement les sœurs Dalton parce que lorsqu’elles s’alignaient,
elles formaient un schéma en escalier qui rappelait les frères Dalton de la BD.
Dans son désir enragé d’avoir un fils, mon frère ne laissait qu’une seule année
d’écart entre deux enfants, la première fille ayant été faite hors mariage. Mais
voyant que ce n’était que des filles que sa maison accueillait, il renonça à son
projet. Après tout, l’enfant c’est l’enfant. Les filles se jetèrent sur moi en
criant, « Tonton, Tonton… » mais un regard terrible de leur sœur aînée qui
révisait ses leçons les rappela très vite à l’ordre. Les cris devinrent caresses
et soupirs.
L’entrée des filles dans le salon fut suivie par celle de ma mère qui était vêtue
d’un kaba aux motifs qui célébraient la fête des mères. Mon frère et son épouse
apparurent après elle, côte à côte, prêts pour le boulot. Maave, prévoyant la
causerie qui allait avoir lieu quitta la pièce. Ses sœurs se sentant libres,
commencèrent à sauter par-ci par-là. Nous autres adultes étions silencieux et
méditatifs.
Ma belle-sœur qui affichait un demi-sourire fut la première a remarqué les sacs
empilés de ma mère et marqua son étonnement.
– Mais, maman, qu’est-ce que tes sacs font ici ?
– J’ai décidé de rentrer
Mon frère et sa femme laissèrent échapper de leurs gorges un « Quoi » plus indigné
qu’interrogatif.
– Mais tu es venue pour régler un problème avec ton fils et il est là ! dit ma
belle-sœur.
Ma mère sourit sans ruse et leur dit en plongeant son regard dans mes yeux,
– Mon fils ? J’ai parlé avec lui cette nuit.
– Comment ça, s’étonna mon frère, jusqu’à 3 heures du matin, quand nous allions
au lit, son téléphone ne marchait pas et il n’était pas visible !
– Je vous dis, insista ma mère, que j’ai parlé avec lui cette nuit et je peux
vous dire que je suis venue à Douala pour rien. Il peut faire ce qu’il veut. Il
est mon fils, mais il est aussi l’enfant des rencontres qu’il a faites au cours de
sa vie, des souffrances qu’il traverse et de l’univers tout entier. Laissez-le
tranquille ! Quoi qu’il arrive, je suis sûre que s’il décide de faire un deuxième
mariage, ce sera le bon. Je préfère qu’il se marie à une Chinoise qui pratique une
religion que je ne connais pas qu’à une chrétienne qui causera sa perte, je
préfère qu’il se mette avec une fille qui verse l’huile de sa dévotion sur les
crânes que de s’unir à une chrétienne qui le méprisera. Je sais maintenant qu’une
société qui ne sait pas se marier ne saura pas avoir foi en Dieu car l’union de
l’homme et de la femme est le tremplin qui permet de réaliser pleinement le
mariage avec Dieu. Prochainement ne m’appelez que pour des choses plus sérieuses.
Mon frère et sa femme se regardèrent, me regardèrent, regardèrent ma mère et
tombèrent au même moment dans le canapé. Peut-être que si ce canapé ne s’était pas
trouvé là, ils se seraient écroulés.
Bien que j’éprouvais le désir de dire à ma mère que mon projet de mariage avec
cette fille n’avait pas marché, je préférai me taire et me plongeai dans le
souvenir de ce regard qu’elle avait eu pour moi la nuit. Il n’y avait plus rien à
ajouter. Je me demandais la raison de ce virage à 180° de ma mère. Les passages
les plus virulents de sa lettre me traversèrent l’esprit. Mais était-ce à moi de
chercher la raison de ce revirement ? D’ailleurs ma mère donnait tous les signes
d’une personne qui n’a pas l’intention d’en dire plus. Je crois simplement qu’elle
avait décidé de ne pas danser au rythme de ces mensonges que les « idées fixes »
fabriquent tous les jours. Elle me demanda de porter ses sacs. Mon frère et sa
femme quant à eux étaient restés pétrifiés comme si on leur avait annoncé la
faillite subite de la banque dans laquelle ils avaient placé leurs économies,
comme si on leur avait annoncé la mort d’un de leurs enfants. Les grands moments
de mon aventure depuis mon divorce jusqu’à ce jour défilèrent rapidement devant
mes yeux. Quelques minutes après, la porte de l’appartement de mon frère se
referma derrière nos quatre silhouettes.
Madame Fait-divers

J’ai envie de rire parce que tout ce qui existe rit. La vie est un gros rire qui
n’a jamais commencé et qui ne finira jamais. Mon mari est un rire, mes enfants
sont des rires, mes collègues sont des rires. Le soleil rit, la nuit rit… Le
quartier Makéa rit, tout rit. Tant pis pour celui qui garde son rire dans son
ventre sous prétexte qu’il a des problèmes. Mais qu’est-ce qu’un problème ? Un
problème est un rire qui n’a pas encore été exprimé mais qui pourtant est là,
quelque part dans les couloirs des intestins, quelque part dans les vagues
affolées des douleurs, quelque part sous les paupières de demain…

Je suis née au quartier Congo, j’ai grandi à Founké, vers la prison de Newbell ;
vous connaissez ? Je vis maintenant au quartier Makéa, secteur Colombie, tout près
du wataroad qui sépare Makéa du quartier Congo… J’ai ces quartiers dans le sang,
je les porte dans mon cœur, je les vis dans mes entrailles. Ces trois quartiers
sont mes amis, mes frères, mes compagnons. On a beau dire que « Makéa est le
quartier des bandits », que « Makéa est le quartier des prostituées », que « Makéa
est monté, Makéa est descendu ». Mais dites-moi, Makéa est où ? Makéa est au Gabon
? N’est-ce pas Makéa est un quartier de Douala qui est une ville du Cameroun ? Si
Makéa est le quartier des bandits c’est que le Cameroun est un pays de bandits, si
Makéa est le quartier des prostituées c’est que le Cameroun tout entier est
prostitué et se prostitue…

Makéa ! Makéa ! Makéa est un quartier mi-moderne mi-ghetto où l’Etat n’existe que
quand les agents des impôts accompagnés d’une escouade de policiers viennent
apposer des scellés, quand la police vient rafler ou quand les pompiers se
démènent pour trouver une bouche d’eau pendant que l’incendie qu’ils sont venus
mouiller détruit tout. Makéa c’est le quartier des débrouillards, c’est le
quartier des gens qui savent jouer au djambo1 avec la vie, c’est le quartier des
gens qui plient mais qui ne se brisent jamais. Voilà la vraie vérité. Est-ce que
je peux compter le nombre de fois que j’ai plié sans rompre…

Nous ne sommes pas au tribunal. Il n’y a pas de procès dans ce paragraphe et il


n’y en aura pas dans d’autres. La vie me juge chaque jour. Le matin, le soleil me
dit : « Tu as déjà vu quoi ? » et le soir, quand je rentre à la maison comme tout
le monde, la nuit qui galope sur le dos du soleil me crie, « Mais tu te prends
pour qui, toi ? » Chaque seconde est un juge instructeur, chaque action est un
verdict. Je purge mes peines dans la vaste prison de ma conscience ou alors
derrière les barreaux du regard d’autrui. Et quand je suis acquittée, c’est avec
une bonne dose de rire ou alors avec une bonne bière bien tapée que je m’assume…
Hier nuit, alors que je rentrais assez tardivement, mon dragueur de voisin était
assis devant sa porte, dans la nuit noire que les étoiles écorchaient à peine. Je
savais déjà qu’il s’asseyait à cette place chaque fois qu’il s’apprêtait à aller
rejoindre ses autres compères pour leur séance quotidienne, collective et nocturne
de kel-mi-fo-long-side2. Déjà, au loin, je l’entendais répéter, « ganja gui mi
pawa3 ». Quand il vit ma silhouette se dessiner dans la pénombre, il arrêta ses
incantations et cria,
− C’est qui ?
Je voulus d’abord lui répondre, « c’est Kikiriki le vieux coq de Mamadou » mais je
me ravisai car je ne pouvais pas prévoir comment il réagirait à cette boutade
pourtant si bien répandue. Avec les drogués, on ne sait jamais. Après ces quelques
instants d’hésitation je répondis,
− C’est moi, Tiki.
Il s’énerva,
− Et tu attendais quoi pour répondre ! Tu te prends même pour qui là ? Pour une
déesse ? Tu vaux quoi ? Tu ne vaux rien ! Tu n’es qu’un fait divers dans les
kongossas de ce quartier… Tu as la chance que tu es ma voisine… Si non on n’allait
pas te dire.
Sans ajouter un seul soupir à cette foire de querelles qu’il voulait mettre en
place, sans même lui accorder un soupçon de regard, je suis rentrée tranquillement
chez moi…

J’ai la nausée. J’ai envie de vomir toutes les ponctuations qui encombrent mon
estomac. Comment faire ? Mes deux gosses dorment encore. C’est le matin. Je suis
devant le miroir. Je ne sais pas si c’est l’image qui est dans le miroir qui me
regarde ou si c’est moi qui la regarde. Mon premier garçon s’était exclamé un
jour, « Maman, tu te ressembles, hein ? » Je n’ai jamais su ce qu’il voulait dire
par là. Les enfants ont une drôle de manière de s’exprimer. Ils parlent comme
s’ils sont des antennes de relais alors que nous autres adultes parlons comme si
nous sommes des guitares mal accordées. Pour être plus terre à terre je dirai que
les enfants parlent avec le cœur tandis que les adultes parlent avec la bouche.
Les humains prient Dieu, moi je prie mes enfants. Leur sommeil est mon temple et
leurs fronts les autels devant lesquels je me prosterne. Les gens vont chez les
grimba-men4 pour chercher la protection, la chance, le pouvoir et beaucoup de
choses qui s’évaporent ensuite comme des rêves. Pour moi, mes grigris ce sont la
présence et la joie de mes enfants…

Bien que je sois une femme mariée, je n’ai jamais dit, « mon mari » et lui aussi
n’a jamais dit, « ma femme » ou « mon épouse ». Je l’appelle « compagnon de vie »
ou « le père de mes oiseaux » ou encore, « mon débiteur »… et lui m’appelle «
complice du quotidien », « ma mort », « le champ de mes enfants » et beaucoup
d’autres expressions. Tout dépend de l’inspiration du moment. Chez nous, nous
utilisons le langage libre du vent. Chacun se possède et c’est mieux comme ça…

Il y a quelques minutes la police est venue arrêter ce voisin qui m’avait traitée
de « Fait divers ». Ce n’est pas la première fois que cela arrive. Ils viennent
souvent le prendre et quelques heures après il est libre. On dit au quartier qu’il
vend la came. Il n’y a rien de plus vrai que ça. J’ai la preuve qu’il cache sa
cocaïne dans les cartables de certains élèves de l’école publique de Dini-Koukam
et quand un client arrive, il va faire sortir l’enfant de sa classe, récupère la
marchandise et la passe…

Mon deuxième fils est rentré de l’école aujourd’hui avec un très mauvais carnet de
notes. Je l’ai bien sermonné en disant que s’il revenait encore un jour à la
maison avec de si mauvaises notes, j’allais lui verser l’eau aux fesses avant de
le fouetter. Quand j’ai fini de parler il est parti dans sa chambre et il en est
ressorti quelques minutes après. Il est parti dans la cour et il est revenu au
salon aussitôt, il m’a regardé étrangement, il est reparti dans la chambre et il
est revenu pour me dire : « Maman, l’autre jour quand tu avais mis beaucoup de
piments dans la nourriture est-ce que papa t’avait fouettée avec la chicotte parce
que tu avais échoué la nourriture ? »…

J’ai dit au père de mes enfants, « Si on te demande de choisir entre ton


ordinateur et moi tu vas choisir qui ? ». Il a hésité au moins trente secondes
avant de me répondre ! Trente secondes c’est même quoi. C’était plus de trente
secondes. Donc son ordinateur est plus important que moi ? J’en ai fait tout un
problème. Qu’est-ce que je ne lui ai pas dit ? Il a dû me demander des excuses par
écrit pour me calmer. C’est un gars qui est toujours devant sa machine… toujours
devant son ordinateur, en train de taper les touches du clavier. Il est le seul
informaticien du Cameroun ? Il n’avait qu’à chercher une femme qui fait le même
métier que lui ! Il aime tellement sa machine que même quand il prend un journal
pour lire, il le lit en tapant avec ses doigts sur chaque mot, comme si les mots
lui rappelaient les touches de ce clavier dont il est l’illustre prisonnier. Il a
déjà gâté notre premier fils qui passe maintenant son temps devant l’ordinateur…

Le père de mes enfants a eu une promotion. Il est maintenant le directeur général


de l’entreprise dans laquelle il travaille. Il paraît qu’un directeur général de
sa classe ne doit pas vivre dans un quartier comme Makéa. Nous allons donc
déménager. Je ne sais pas quand mais c’est à l’ordre du jour. Makéa va me manquer.
Makéa va manquer à mes enfants. Je ne sais pas s’il manquera à leur père parce que
ce gars est un monstre de froideur. C’est difficile de savoir s’il est content ou
pas content, s’il est heureux ou malheureux. Il fallait voir comment il m’a
annoncé qu’il était devenu D.G. Il était si indifférent, si absent de cette bonne
nouvelle que j’ai cru que c’était un poisson d’avril en plein décembre. Un matin
je lui dis :
− Complice, il faut qu’on fête ça, il faut qu’on donne à manger et à boire à nos
amis, à nos voisins, à toutes nos connaissances.
− Tu dis quoi là ! s’était-il indigné en nouant ses lacets avec la même
nonchalance de tous les jours.
Après avoir fini de s’habiller, il est sorti, il est entré dans sa voiture, j’ai
ouvert le portail, il a fait marche arrière, il m’a rejoint au niveau du portail,
il a baissé les vitres et il m’a dit,
− Pas de fête. Les hommes naissent avec le poing fermé et ils meurent avec les
mains ouvertes… Tu sais ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu’on ne doit
s’accrocher à rien et qu’on ne doit rien célébrer surtout pas ce qu’on appelle
succès…
− Mais ça veut aussi dire qu’on doit partager, coupai-je.
− Et partager ne veut pas dire jeter au W-. C., ajouta-t-il.
Il me regarda comme s’il voulait me dire, « tu comprends ? » et puis il laissa
vrombir le moteur pour un temps et continua,
− Je ne suis pas né directeur et je ne mourrai pas directeur. Et même si à ma mort
j’ai encore ce poste, je ne partirai pas avec… donc pas de fête. Je ne peux faire
la fête que pour les choses que j’emporterai avec moi au-delà de la mort.
Et le voilà parti. Je le regardai partir, ébahie. Je me disais, « Il raconte même
quoi là. Il veut dire qu’on ne va pas donner à boire aux gens ? Ne serait-ce que
pour faire notre sadaka ? Quel est même ce genre d’homme que la vie m’a donné
comme mari ? On le nomme il ne fête pas ? Au Cameroun ? Moi-même je n’aime pas les
fêtes mais quand même ! » Il a fait de telle sorte que j’ai même déjà honte de
dire aux gens qu’on l’a nommé directeur…

Depuis qu’il est devenu directeur général, j’éprouve beaucoup de difficultés à


continuer à l’appeler, « complice du quotidien », « mon débiteur », ou « le père
de mes oiseaux » et autres métaphores conjugales. J’ai pris goût à l’appeler « mon
mari ». Ma copine qui est aussi ma collègue, Madame Malondo insiste pour que je
l’appelle, « mon époux » ou « mon mari » parce que maintenant il n’est plus
n’importe qui et je dois en être fière. C’est vrai que parfois, à cause de
l’habitude, je me retrouve en train de l’appeler à l’ancienne. Mais ça va aller.
Malondo m’a aussi priée d’organiser une messe d’actions de grâce pour lui. Quand
je lui ai parlé de ça il m’a répondu que si j’insiste il va voyager exprès ce
jour-là. Mon mari-là est vraiment allergique aux honneurs…

Les gens viennent nous rendre visite maintenant chaque jour, pour, officiellement,
« féliciter » mon mari. En fait c’est pour déposer des demandes d’emploi et des
demandes de service. C’est pour renouveler les liens d’amitié et je ne sais plus
quoi. Ils croient que je n’ai pas aussi de frères et de sœurs ? Ma famille
d’abord, mes amis et complices après et la famille de mon mari enfin. On me met la
cuillère dans la bouche d’autres veulent avaler la bouchée avant moi ? Cela ne se
peut pas…

Avant j’étais simple comme mon mari. Aujourd’hui je ne peux plus me comporter
comme la femme de n’importe qui. J’ai par exemple changé de coiffeuse. Et
désormais j’irai faire mon shopping à Pariss5. Désormais j’irai à la messe tous
les dimanches. Désormais je n’irai plus faire du footing dans des endroits
crasseux. Désormais c’est l’aérobic que je vais pratiquer. Désormais mes enfants
iront à l’école dans une école pour enfants de boss. Désormais… il y a beaucoup de
choses à changer dans ma façon de fonctionner, dans ma façon de respirer et de
rire. A part Malondo, je vais changer de copines parce que je ne vois pas avec qui
d’autre je vais continuer ma carrière de « épouse » de quelqu’un d’important. Est-
ce que monsieur le D.G., mon mari, va même accepter tous les changements que je
veux lui imposer ? Je vais tout faire pour qu’il se comporte, pour qu’il sente son
importance…

C’est tout à fait par hasard que j’ai découvert que mon mari m’aime. Il ne me l’a
jamais dit, il ne l’a même jamais manifesté. Aucune marque de tendresse, aucun
geste d’attention, aucune signature affective. C’est quand je classais ses
affaires en vue du prochain déménagement que je suis tombée sur un petit bout de
papier sur lequel il avait écrit, « A celle qui souffle la poussière de mes pieds
et boit la sueur de mon front. A celle qui transforme mes douleurs en cendre et
mes silences en bonheur. A toi Tiki Jovie, à toi ma Tiki Jovie, à toi, pour toi,
en toi, pour nous, pour tout. » J’ai plié ce papier et je l’ai gardé…

La vérité c’est qu’il n’y a que trois races sur cette terre. Il y a ceux qui
écrivent les discours, il y a ceux qui les lisent et il y a la grande majorité qui
les subit. En tant que épouse d’un grand directeur général, je suis passée à la
deuxième étape. Je fais maintenant partie de ceux qui lisent les discours. Je n’ai
pas besoin de dire que j’en suis fière, heureuse, honorée et flattée…

Hier nuit alors que mon mari et moi étions couché dans notre lit et regardions le
plafond en attendant le sommeil, je lui ai dit en lui caressant la main,
– Mon mari, je veux savoir si tu m’aimes.
Voici sa réponse,
– C’est à toi d’étudier notre vie et de me dire si je t’aime ou pas.
Je lui ai dit,
– Ce que tu dis ne me suffit pas. Dis-moi quelque chose de bien, je veux
entendre quelque chose de bien venant de toi.
Est-ce qu’il avait même mon temps. Il m’a tourné le dos et il a tiré la couverture
sur lui comme si j’étais une simple poule qui caquetait à côté de lui. J’ai fait
quoi ? Je me suis levée en criant, « Trop c’est trop » et j’ai déversé toute ma
colère sur sa couverture. Il s’est levé. Comme je devinais où il partait je m’y
suis retrouvée avant lui. Quelques secondes après il était à la cuisine et il
s’est servi une bière. Je lui ai dit,
– Je savais… je savais que tu venais à la cuisine. Quand ce n’est pas ton
ordinateur qui est ta femme, c’est la bière. Je suis qui alors ? Je suis un
ornement dans ta maison ? Si je suis une vieille serpillière dans la poubelle,
dis-moi ! Je suis qui ? Hein, dis-moi, je suis qui ? Pourquoi au moment où on se
rencontrait tu ne m’avais pas dit que tu deviendrais polygame ? Trop c’est trop !
Je suis fatiguée de te partager avec ta machine et ta bouteille de bière !
Est-ce que le gars avait même mon temps. Il me regardait comme s’il était en train
de se demander, « je connais la femme-ci où même hé ». Ce regard m’a tellement
fâchée que j’ai arraché sa bouteille de bière que j’ai balancée sur le sol en
grondant,
– Tu es même quel genre de directeur. Tu ne parles pas à ta femme c’est à tes
employés que tu vas parler ?
C’est là alors qu’il a bredouillé en regardant les débris de bouteille au sol,
– Ne crie pas, ne réveille pas les enfants.
Et moi j’ai riposté,
– Si les enfants se réveillent ça fait quoi. Et dans tout ça tu es un
directeur. Il faut même qu’ils viennent voir comment leur père menace leur mère.
Pendant que je parlais, il est reparti dans la chambre au pas de course…

On a déménagé. On est dans une belle maison avec domestiques et jardiniers. Mon
mari rentre de plus en plus tard. Il ne parle que de réunions maintenant. Mais
j’ai découvert qu’il n’en est rien. Plusieurs soirs, alors que je rentrais d’une
visite chez mon amie Malondo, je l’ai vu assis avec son ami Mulopo à une table du
plus grand bar de Makéa qui s’appelle « Chez Kèlèngkèlèng bar ». Avant, même comme
il était toujours accroché à son ordinateur, il rentrait quand même à la maison
mais maintenant ce n’est plus pareil. Un soir je lui ai demandé pourquoi il ne
rentrait plus très souvent à la maison après le boulot et il m’a répondu,
– Je suis un chercheur et non un directeur. Je ne suis pas là pour signer
des papiers mais pour trouver des solutions techniques. Je suis très mal à l’aise
dans mon nouveau rôle. Le seul moyen de ne plus augmenter le nombre de bières que
je bois par jour c’est que je démissionne.
Quand j’ai entendu le mot « démissionne » j’ai bondi de mon fauteuil comme
une fusée qui vient d’être lancée. Je me suis placée devant lui tous yeux dehors
et j’ai hurlé en appuyant sur chaque mot,
– Si tu tentes de démissionner je divorce… si tu tentes de faire ce que
tu dis là, je vais divorcer.
Il a haussé les épaules…

Le jour où nous sommes entrés dans notre nouvelle maison mon mari m’a confié
qu’il espérait que nous vivrions désormais sous le système nouvelle maison-
nouvelle méthode. Nous marchions autour de la piscine en discutant des mesures de
sécurité à prendre pour nos enfants qui ne savaient pas encore nager. Il changea
soudain de sujet et me demanda pourquoi je ne lui parle des choses qui me tiennent
à cœur que lorsque nous sommes dans notre lit alors que j’ai souvent plusieurs
opportunités de lui en parler hors de la chambre. Comme je ne disais rien, il
continua en tapant ses deux mains l’une dans l’autre comme s’il donnait du rythme
à nos pas.
− J’ai interrogé plusieurs de mes amis dans ce sens et tous ont fait la même
remarque. Ils m’ont fait savoir que leurs femmes invoquaient pour justifier ce
comportement la présence des enfants. Mais moi je ne suis pas d’accord avec ça
parce que les femmes éprouvent un malin plaisir à crier après leurs maris quand
les enfants sont là ; surtout quand ceux-ci sont encore en bas âge et sont par
conséquent assez fragiles…
Là je ne pouvais plus supporter et le coupai,
− Qu’est-ce que tu veux dire ?
− Je veux dire que la femme ne demande jamais rien avec les mots ; elle demande
tout avec des caresses bien cuisinées. La leçon que j’ai tirée c’est que lorsqu’un
homme veut sérieusement causer avec sa femme, il ne doit jamais le faire au lit
car dans la position horizontale, la puissance de la femme est envoûtante et
dépasse celle du plus efficace des enchantements.
Je fus un peu prise au dépourvu par ce raisonnement mais comme je ne me laisse
jamais faire, je lançai,
− Je croyais que tu n’es que directeur général d’une entreprise maintenant je
constate que tu es aussi devenu un sabitout6.
Un long rire de bon cœur nous poussa à nous prendre par la main. Ce fut une belle
transition pour passer à autre chose…

Un autre soir je lui ai montré le papier sur lequel il avait fait un poème pour
moi. Il s’est mis en colère au point où j’ai cru que j’avais confondu de papier.
Il rugissait,
– Qui t’a dit de fouiller dans mes affaires ! Qui ! qui t’a dit de
fouiller dans mes affaires ! Qui t’a dit de déranger mes secrets ! Je comprends
pourquoi le voisin t’avait surnommée Fait-divers.
J’étais dépassée. J’étais tellement dépassée que je ne savais plus quoi
faire. Finalement j’ai trouvé la force de lui demander,
– Mon ami, tu es même sûr que le poème-là c’est pour moi que tu l’avais
écrit ? Tu es sûr que la Tiki Jovie dont tu parles c’est vraiment moi ? Tu es sûre
qu’il ne s’agit pas d’une autre, d’une de tes pimbêches d’amantes qui a le même
nom que moi ?
Il m’a répondu,
– Et même si c’est toi est-ce que tu as le droit de fouiller dans mes
affaires ? Si je t’aime c’est mon problème, si je ne t’aime pas c’est encore et
toujours mon problème.
Pendant qu’il parlait, je pensais à son histoire d’horizontalité des femmes
et je me disais qu’il avait gagné ce jour-là et qu’il ne fallait absolument pas
qu’il prenne encore le dessus sur moi aujourd’hui. Alors je fus inspirée comme un
prévenu acculé par un juge mais qui cherche quand même à s’en sortir et je lui
balançai à peu près ceci,
−Je savais, je savais que je n’étais pas seule, je savais que tu avais un
deuxième bureau dans ta vie, je savais que j’avais une rivale. Les hommes mariés
salariés comme toi ne restent avec leurs épouses que pour les avantages que
procurent l’acte de mariage : réduction des impôts et bons de prise en charge de
toutes sortes… ce qui fait que l’essentiel de leurs salaires revient au deuxième
bureau, à l’amante, à la femme du dehors.
Après ça, il est resté calme quelques minutes, comme un respectable chef
d’entreprise qui cherche une solution urgente. Il s’est ensuite repris calmement
et a dit,
− Ne nous disputons pas pour rien. Je veux seulement que tu comprennes que
l’amour dans un couple est une affaire de cœur à cœur et non de cœur à oreille. Ce
genre d’amour ne peut-être dit que dans le silence de la vérité de l’âme.
Il cessa de parler et se leva. Mais subitement, ses yeux se chargèrent d’une
flamme étrange. Je pensai que ce regard était certainement du genre qui habite un
criminel au moment de son forfait. Cette pensée me fit reculer de quelques pas. Il
commença à grogner en faisant des mimes comme un clown,
− Hein, tu veux des galanteries verbales, hein, tu veux que je déclame l’amour,
hein ! La voici ta déclamation : chérie je t’adore, je suis bête de toi, je suis
fou de ta personne… ça te va maintenant n’est-ce pas ? Gniè ! gniè ! gniè !
L’amour, l’amour, tu sais ce que c’est que l’amour ?
Il tomba dans le fauteuil, s’y enfonça et s’enferma dans son silence habituel
d’ordinateur…

Je ne sais pas pourquoi mon type-ci ne veut pas comprendre que la femme est
comme une fleur et l’homme comme le vent. Quand le vent souffle avec légèreté et
douceur la fleur répand généreusement son parfum. Mais quand le vent souffle avec
force et dureté les pétales de la fleur se cassent et répandent leur parfum sur le
sable…

Après cette terrible nuit il a cessé d’aller à Makéa. Il n’avait pas cessé
en tant que tel. C’est que, il n’y allait plus avec régularité. Les gens qui ont
grandi à Makéa ont ceci de commun qu’ils sont très attachés à leur terroir. Il
rentrait plus tôt mais comme d’habitude il était devant son ordinateur…

Quelque temps après, exactement un an après sa nomination comme directeur, il


démissionna et créa sa propre structure d’ingénierie informatique. Nous rentrâmes
dans notre maison de Makéa. Un soir, alors que nous grignotions des arachides
grillées en regardant la télé, il me demanda,
– Tu ne divorces plus ?
Pour toute réponse, j’éclatai de rire…

Comment on utilise une matraque pour mater la liberté

Première voix

Je ne sais pas pourquoi le sommeil ne veut pas me rendre visite cette nuit. Cela
ne m’est jamais arrivé. J’ai tout essayé pour le courtiser ; bains de pieds
chauds, compresses d’eau froide à la nuque, bains de siège, massages, exercices du
cou et je suis sûre que je serais allée à la pharmacie de garde du coin s’il y
avait ici un homme pour m’y accompagner à cette heure tardive.
J’ai ensuite pensé qu’en allant regarder la télé au salon, cela pourrait me
fatiguer et me conduire lentement sous la couverture chaude du sommeil… Mais
seulement, la nuit, on ne montre que des films bizarres et des rediffusions.
J’étais devant la télé, zappant, réfléchissant et c’est comme ça que l’ennui s’est
allié à l’insomnie pour m’accabler davantage.
Soudain, dehors, une voix de femme et une voix d’homme se mirent à bramer à
l’unisson, « Voleur », « Bandiiit, bandit ! Bandiiit, bandit ». Puis des bruits de
pas qui firent courir également mon sang. Je courus éteindre la télé et rentrai
dans ma chambre où mon lit m’accueillit gentiment.
Depuis mon passage à l’université de Buea, la peur est devenue comme une
partie de moi-même, comme un muscle qui réagit à toute impression extérieure lui
rappelant des événements semblables. Il me suffit par exemple de voir un camion
bourré de flics pour que ce muscle se crispe, m’étouffe, me crie des pensées,
jette mon corps dans les eaux bouillantes de l’inquiétude. Tous ces corps en
uniforme qui sont destinés à travailler pour la protection du citoyen sont devenus
pour moi ce qu’un Djoudjou calaba1 est pour un gamin.
C’est que, j’ai connu les deux grèves les plus violentes de l’Université de
Buea. D’abord celle du temps où Mme Njeuma officiait comme Vice-Chancellor. Cette
grève-là avait laissé sur mon visage une entaille dont la cicatrice est encore
présente. Lors de la deuxième grève causée par les résultats trafiqués de la
faculté de médecine, je n’échappai à un viol que parce que l’un des flics me
reconnut comme la fille d’un de ses bienfaiteurs mais je rentrai chez moi avec une
déchirure du tendon du pied droit qui me fait aujourd’hui marcher comme si j’ai
une jambe plus longue que l’autre.
Après cette deuxième grève ma mère ne put se retenir, « C’est encore quoi
ça, avait-elle dit, c’est seulement mes enfants que les matraques voient ? En
1991, l’Université de Yaoundé avait fracturé une jambe de son grand frère et
aujourd’hui c’est le tour de la petite sœur ? Je n’ai pas accouché mes enfants
pour les gaz lacrymogènes de la barbarie et les matraques aveugles de
l’imprévoyance politique, no oh ! Non ! Je n’ai que deux maigres enfants. Si je
les perds maintenant qui va les remplacer. J’ai encore l’âge pour faire des
enfants ? C’est même quoi ça ! Tu es obligée d’aller à Buea, ma fille ? Tu es
obligée ? Reste ici à côté de moi, ne pars plus là-bas et je vais voir si tu ne
vas pas vivre parce que tu n’es pas rentrée là-bas. Buea c’est le paradis ? Buea
peut consoler mon utérus des souffrances de la table d’accouchement ? Reste ici !
Ton frère et moi on va voir ce qu’on va faire pour toi. Comment ça ! »
C’est donc ainsi que je me suis retrouvée à Douala, dans cette maison
familiale du quartier Makéa et dans cette chambre où un cri dans la nuit est venue
remuer l’eau boueuse des souvenirs.
Je quittai le lit pour allumer car la présence d’une lumière est toujours
rassurante quand la peur vient avec ses ténèbres mais il me vint à l’idée que ce
n’était pas une bonne idée, surtout que la fenêtre de ma chambre donnait
directement sur la rue du Docteur Jamot… Et, dans une circonstance pareille, si le
bandit que les cris trahissaient tout à l’heure voit la lumière, il penserait
peut-être que je l’ai vu et pourrait s’attaquer à moi plus tard. Quand je pensai à
allumer la veilleuse, la même réflexion m’empêcha de le faire. Je me souvins qu’il
y avait toujours au chevet de mon lit une bougie prête à l’usage qui me servait
pendant les très fréquentes coupures de courant électrique dont Makéa est
régulièrement victime.
J’allumai donc la bougie et ma chambre fut comme emplie par ces lumières
instables qui accompagnent le jour déclinant dans le sein de la nuit. J’étais
rassurée mais comme on n’est jamais trop prudent, j’appelai le 117, surtout que
j’entendis des pas piétiner lourdement et rapidement le sol comme si quelqu’un
s’enfuyait. La voix à l’autre bout de la ligne me reçut très gentiment mais elle
m’expliqua tout aussi gentiment qu’il n’y avait pas de voiture disponible pour une
éventuelle intervention.
Néanmoins, je me dirigeai sans bruit vers la fenêtre, écartai le rideau d’un
mouvement de mon corps et descendit prudemment les vitres. La rue, éclairée par
des ampoules que les riverains avaient laissé allumées était calme. Devant mes
yeux la maison de Mami-tout-cassé qui jadis, était réputée pour ses bagarres
conjugales. Un poteau électrique en bois d’eucalyptus se dressait sur le trottoir
devant cette maison, tout près d’un réverbère éteint. Sur le poteau était cloué
des pancartes qui en disaient long sur le quartier. La première en feuille de bois
grossier portait l’inscription, « Rue Joseph Antoine Bell », en dessous, « Rue
Mami Alima, celle qui inventa le koukoulou au citron il y a 43 ans ». On pouvait
ensuite lire sur une autre, « Fan club Abou Boban » et plus bas sur une pancarte
peinte en une couleur dégradée qui tendait vers le beige, « affaire du siècle… »
La suite était illisible parce que rongée par les intempéries.
Comme il n’y avait rien de nouveau à voir. Je refermai les vitres et rentrai
m’asseoir sur le lit, pensive. Le sommeil n’était toujours pas au rendez-vous. Il
y eut un autre bruit dehors et mon cœur faillit s’arrêter. Je me mis à prier avec
ferveur. Après la prière, un sentiment de honte remplaça la peur. J’étais une
catholique baptisée et communiée mais je ne priais pas sérieusement. Je me
consolai en pensant que j’étais comme la majorité de mes frères et sœurs en Christ
qui ne prient que mollement. En fait, les chrétiens n’ouvrent vraiment leurs cœurs
à Dieu que lorsqu’ils ont de sérieux problèmes… alors, comme Dieu veut qu’on pense
sans cesse à lui, il a fait de la terre une usine à problèmes. Cette idée me
conduisit vers ma bible qui était au chevet du lit, couverte de poussière. Je la
pris, la nettoyai de la paume de la main, m’étendis sur le ventre et me mis à lire
à la lueur de la bougie.
Dehors, les chiens aboyaient dans un désordre indescriptible. Je me souvins
que ma mère me disait lorsque j’étais gamine que les chiens aboient de la sorte
quand la rue est infestée de fantômes de riverains décédés. Je me plongeai avec
davantage de ferveur dans ma bible.
Après plusieurs heures de lecture assidue, je commençais à somnoler quand
j’entendis comme une voix qui donnait des ordres. La voix était si près de ma
fenêtre que j’eus l’impression qu’elle venait de ma chambre. Je soufflai la flamme
de la bougie, me portai à la fenêtre et l’ouvris…
Je mordis ma lèvre inférieure pour ne pas crier.
La rue était noire de flics habillés en tenue de répression, pardon, je
voulais dire en tenue de combat.
Tout alla ensuite très vite dans ma tête.
D’abord ce fut, « C’est grave. C’est un coup d’état. Tu vois ? Va réveiller
ta mère pour que vous commenciez à réfléchir, à penser à ce que vous allez faire
pour vous en tirez. Quitte de la fenêtre, cours dans la chambre de ta mère !
Chaque minute de perdue va vous coûter cher. Agis ! Ne dors pas debout, vas-y. »
Pendant ce temps, d’autres pensées traversaient les précédentes, les parcouraient
en zigzaguant. Elles disaient, « Comment tu peux croire à ça, chère enfant. S’il y
a coup d’état, ce sera à Douala ? Et où à Douala, au quartier Makéa ? Non ne rêve
pas debout, ce n’est pas possible. Il n’y a qu’un commissariat de police aussi
insignifiant que les autres à Makéa. Non. Tes réflexions viennent de ce que ta
mère t’a racontée la semaine dernière, à propos des épreuves qu’elle avait subies
avec sa famille lors du putsch de 1984. Il n’y a rien, ouvre les yeux et regarde
ce que tu vois, ne regarde pas avec tes pensées, regarde avec tes yeux, c’est pour
ça qu’ils ont été créés. »
Je m’accrochai aux rideaux pour ne pas tomber. J’invoquai mon père du fond
de son tombeau, je priai le bon Dieu de m’aider, de me secourir, de me libérer de
ces peurs dont je ne pouvais pas me débarrasser. Ma tête se mit à s’alourdir au
point où je sentais qu’elle m’écrasait de son poids. Mes paupières commencèrent à
se balancer rapidement. Je voyais rouge. Tout était rouge, la rue, les flics, le
petit matin, la fenêtre, moi-même. Je sentis mes mains glisser le long du rideau
et mon corps descendre à grande vitesse, comme un seau lancé dans un puits d’eau.
Mes derniers souvenirs furent le dernier effort que je fis pour m’accrocher à ma
respiration afin de ne pas perdre connaissance ainsi que les appels répétés et
lointains des coqs.

Deuxième voix

Dans quel monde suis-je ? Je sais que j’ai un corps, je le vois couché au
sol mais je ne peux plus m’en servir. Je vois ma chambre et je sais que c’est ma
chambre mais je ne peux pas y rester. Je suis transparente et je flotte.
Je me déplace comme l’air et avec l’air mais je n’ai pas besoin d’air pour
penser. Ma mère est dans sa chambre et elle dort encore. Je me rapproche d’elle et
je pose la main sur elle mais ma main la traverse comme si je l’avais tendue à
travers une fenêtre ouverte.
Pendant que je me demande ce qui m’arrive, je me sens attirée vers la rue,
comme si j’obéissais à un ordre muet et sans signes.
Le soleil s’est levé et ces flics qui, au moment où je m’évanouissais m’avaient
semblé être de simples images se déplaçant avec les lueurs fuyantes du petit
matin, avaient bien leurs moules de chair.
Ces flics avaient encerclé le quartier.
Maintenant je sais qu’il s’agit d’une rafle.
Aucun de mes sens ne fonctionne plus comme il se doit. Il n’y a peut-être
que mes yeux qui essayent encore de bien fonctionner… même pas mes yeux mais une
espèce d’œil que je sens dans mon ventre. Je n’écoute pas ce que les gens disent,
je vois ce qu’ils disent avant même qu’ils ne le disent, dans une sorte
d’anticipation.
J’essaye de rentrer dans mon corps mais je n’y arrive pas.

Un groupe de gendarmes et de flics a bloqué l’intersection qui relie notre


rue secondaire à la principale. Leur boulot est d’empêcher quiconque de sortir du
quartier.
Plusieurs autres groupes mixtes dirigés par des hauts gradés de la
gendarmerie ou de la police pénètrent au quartier comme des bandes organisées de
fourmis.
La fouille des maisons a commencé. Ils ne fouillent que les maisons qui se
trouvent de l’autre côté de la rue, en face de notre maison.
La peur s’est évaporée. Je suis une autre. Je suis la vie et la vie c’est
moi. Je m’approche d’un flic aux joues de jouisseur et je lui demande, « pourquoi
rafle-t-on dans ce quartier aujourd’hui ? » Il ne répond pas, il ne donne même pas
l’impression de m’avoir entendue. Je me souviens alors que les oreilles humaines
n’entendent ni le langage du silence ni celui du vent et je l’abandonne dans son
ignorance suffisante.
Je vois un gendarme sans galons écrire quelque chose sur une porte ; je
m’approche et je lis, « Ok, groupe 7 », suivi d’une signature faite d’une main
paresseuse. Il a le regard hagard, las, boudeur et somnolent de quelqu’un qui
travaille contre son gré.
Je m’approche de ces trois femmes qui se tiennent debout devant cette porte
sur laquelle venait d’être portée cette inscription. C’étaient des voisines
proches avec qui, habituellement, je n’échangeais rien, même pas un bonjour
hypocrite. Mais dans la situation dans laquelle je me trouvais il n’y avait point
de place pour l’inimitié et je comprenais que les êtres humains utilisent leurs
corps non comme des instruments efficaces de coopération fraternelle, mais comme
des frontières qui leur servent de prétexte pour se liguer les uns contre les
autres.
Ce qui m’intéressait plus que tout à cet instant-là, c’était de savoir pourquoi on
avait organisé ce calé-calé dans mon quartier. Celle qui était la plus courte, qui
avait un pagne marron et vert noué au-dessus des seins et qui gardait encore sur
sa face ces fronces légères, régulières et abondantes qui dénotent que le sommeil
avait été lourd et désagréable disait, « Mi a no sé na dang gone wé tchip pipol
dem bi tèkam fo som mbéré yassadé wé dem di fan’am2 », celle qui appuyait tout son
dos contre le mur et qui bâillait à intervalles réguliers s’étonna, « A don wanda
mi sé calé-calé don kang bi fo kwata again3 », la troisième qui portait également
un pagne noué à la même hauteur que les autres coupa, « Mèk a go wash bi fo a kam
bikin poutt aï fo ol di nonsènse4 ». Je quittai ce groupe au même moment que celle
de ces trois dames qui venait de conclure.

J’essayai d’aller plus loin, de quitter le quartier pour aller voir ailleurs
mais c’était impossible car je trainais avec moi une sorte de liane faite en une
matière que je ne connaissais pas et qui était si sensible qu’elle menaçait de se
couper quand je tirais trop dessus. Je ne pouvais non plus monter plus haut que le
bâtiment de deux étages revêtu à l’extérieur de carreaux de douche blancs et au
fronton duquel était incrusté, « Chez Alhadji Mama ». Du haut de son toit, je
venais de voir que ma mère s’était réveillée. J’allai lui parler mais elle ne
m’entendait pas.
Le soleil disparut soudain dans le ciel, comme avalé par des nuages épais
d’un gris sombre qui couraient en dessinant toutes sortes de figures sinistres et
menaçantes, comme s’ils partaient en guerre contre des adversaires qu’ils étaient
les seuls à voir.
Je fus poussée d’instinct vers un vieillard qui se déplaçait avec une telle
lenteur qu’on aurait cru qu’il y avait une force devant lui qui le tirait vers
l’avant. Je pouvais lire ses pensées, « Quel est ce pays ! On va finir par la
guerre. Chaque jour des rafles, chaque jour des rafles, on est encore au temps du
maquis ? Au lieu de donner le travail aux gens ils préfèrent attendre qu’ils
deviennent des bandits pour qu’ils viennent les arrêter pour les envoyer à New-
bell. Un jour la vieille prison-là qui est surchargée comme quoi va s’écrouler sur
les prisonniers et les gardes prisonniers »… Je dus laisser ce père à ses
réflexions car une scène qui s’annonçait plus chaude se profilait à l’horizon.
Un jeune homme avançait avec détermination vers la sortie de la rue. Il s’approcha
de la barrière humaine constituée par deux gendarmes et un flic donc la panse
immense débordait de son corps comme un auvent. Ce dernier lui barra la voie de
ses bras en croix et lui cria :
– Tu vas où ?
– Je… je… Grand, c’est que je vais au travail.
– Tu appelles qui « Grand », on se connaît ? Appelle-moi « Chef », ça ne
rassasie pas.
– Oui chef, c’est que je vais au travail, je suis déjà en retard…
– Et moi je vais dans le champ de ma grand-mère ! Hé, va t’asseoir là-bas.
Et le flic lui indiqua, du gros index menaçant de sa main droite un endroit sur le
trottoir où se trouvaient déjà entassés dix à quinze jeunes gens. Le jeune homme
s’exécuta en grelottant avec une telle violence qu’on ne savait plus si c’était le
fait du froid qui couvait le quartier depuis quelques minutes ou si c’était la
peur.
Un autre flic fit signe à un bendskineur qui venait à toute vitesse de faire demi-
tour. Le bendskinneur protesta et essaya de forcer le passage mais ce flic
s’agrippa aux guidons de sa moto et lui expliqua d’une voix méprisante que s’il
avait le droit d’entrer au quartier, il n’avait pas le droit d’en sortir. Le
bendskineur insista et il s’ensuivit un échange verbal tendu,
− Chef, j’ai ma carte d’identité…
− Je m’en fous, tu ne passes pas.
− J’ai mon permis…
− Je dis, hein, on t’a envoyé ?
− J’ai mon impôt libératoire, j’ai toutes mes pièces officielles, contrôlez-moi
et laissez moi partir.
Le flic fit un pas en avant, menaçant,
− Tu veux m’apprendre mon travail ?
Le bendskineur ne recula pas et répliqua fermement,
− Tu es en train de travailler. Ne m’empêche pas d’aller aussi gagner mon pain.
Le flic grogna,
− Parce que je te laisse tu crois que j’ai peur de toi ? Je suis une autorité
dans ce pays, toi tu es quoi !
Et il le bouscula de ses deux mains. Le bendskineur perdit l’équilibre et lutta
pour ne pas tomber avec sa moto. Furieux, il lâcha le guidon qu’il tenait d’une
main et la moto tomba. Il se posta devant ce flic en disant,
− Touche-moi encore ! Je te dis que : touche-moi encore !
Il ne fallut que quelques secondes pour que l’espace autour de ce flic et le
bendskineur devînt noir de badauds. Les autres policiers et gendarmes en faction
se jetèrent dans le groupe afin d’appuyer leur collègue. Deux jeunes commissaires
de police qui venaient de l’intérieur du quartier vinrent désamorcer cette bombe
en demandant au bendskineur d’attendre la fin du contrôle comme tout le monde. Les
autres flics, ils étaient cinq ou six, encerclèrent le bendskineur et l’aidèrent à
se garer sur le côté. Les deux commissaires prirent ensuite place dans une berline
de la police qui était garée en travers de la route et quittèrent les lieux.
Je crus un instant reconnaître parmi ces deux gradés de la police Janvier Osso
Osso. Mais ce n’était pas lui. Janvier Osso Osso était un commissaire qui faisait
partie des huit hommes en tenue qui m’avaient demandée en mariage en moins d’un
an. Bien sûr j’avais refusé toutes ces propositions. Même si je manque de mari je
préfère aller dans un couvent que d’épouser quelqu’un qui porte un uniforme et des
galons. Ils ont un boulot de poubelle, surtout dans ce pays où ils sont plus
nuisibles que des guêpes en colère… Mais il faut avouer que vivre sur cette terre
n’est pas facile. Je n’aime pas les flics mais ce sont toujours les gens de cette
race qui me demandent en mariage. Dans la vie on ne reçoit que ce qu’on n’aime
pas, et ensuite, ou peut-être même jamais, ce qu’on désire de tous les battements
de son cœur. Lorsqu’on désire ardemment quelque chose, la vie nous la donne à
compte-gouttes mais quand on déteste quelque chose, quels que soient les efforts
qu’on fait pour l’éloigner, elle vient, elle se pointe, elle harcèle et refuse de
s’en aller. Tout se passe comme si l’aimant de la haine est plus fort que l’aimant
de l’amour, ou bien comme si l’aimant de l’amour attire d’abord toute sorte de
saletés et de pourritures avant d’attirer les joies espérées…
Dans le groupe de jeunes hommes assis à même le sol, l’un chantait de façon
crescendo une improvisation qui ne devait pas manquer d’attirer l’attention des
flics sur lui. Voici le texte de sa chanson.

Tu as la CNI
on t’arrête
tu n’en n’as pas
on t’arrête toujours
tu parles on t’arrête
tu te tais
on t’arrête encore
oh Cameroun
berceau des arrestations !

Comme je l’avais prévu, le flic gros et gras de tout à l’heure que quelqu’un dans
la foule des badauds avait vite fait de surnommer Ventre-citerne s’avança
lourdement vers le groupe et tendit son immense bras pour saisir celui qui
chantait mais celui-ci se leva en clamant,
– C’est même quoi dans ce pays, vous fermez les radios pour nous empêcher de
suivre les infos et vous voulez maintenant nous empêchez de chanter ? Na so i dé ?
5 »
Le flic essayait de se saisir de lui sans succès, d’ailleurs le gars était déjà
sorti du groupe de braves gens entassés sur le sol et il allait à reculons vers la
sortie de la rue, pendant que le flic le menaçait en avançant vers lui,
– Tu vaux quoi ? Tu n’es rien ! ton père n’est rien ! ta mère n’est rien ! tu
ne seras jamais rien !
Pendant ce temps les badauds, surtout les femmes criaient « Hou-ou ! Hou-ou ! »
Un flic et un gendarme qui étaient en faction tout près intervinrent pour calmer
les tensions. J’entendais comment le flic disait à son collègue, « tu t’ennuies
pourquoi ? Reste tranquille, tu veux tuer un cadavre ? Attend quand on va arriver
au bureau et là-bas on va le traiter de façon spéciale ». Ce jeune homme qui
chantait profita de ce moment de relâchement de vigilance pour s’enfuir. Quelqu’un
parmi les flics cria, « Voleur ! » Il espérait que les badauds amassés sur le
trottoir de la rue adjacente et qui suivaient la scène allaient se mettre à sa
poursuite. Un gendarme se mit aux trousses du fuyard… Mais comme dans toute
course-poursuite chaque seconde est capitale, le gendarme ne put rattraper les
secondes perdues. Le jeune homme entra dans un buisson qui se trouvait entre la
barrière du camp Bertaud et celle du lycée de New-bell et disparut. Les badauds
applaudirent et le gendarme rentra tête baissée.
Je fis un petit tour à la maison et vis que ma mère était en train de prendre sa
douche. Je lui dis « bonjour ». Ce fut quand ce bonjour n’eut pas de réponse que
je me souvins que j’avais un corps de fantôme, que mon corps était une ombre
transparente.
Les trottoirs des deux côtés de la rue étaient encombrés de Bend-skins, de taxis
et de voitures personnelles qui avaient été forcés d’attendre là, sans qu’on sache
pourquoi. Tous les regards, sans exceptions, étaient sombres d’interrogations
muettes qui appelaient des réponses muettes. Personne ne comprenait rien. Pourquoi
retenait-on les gens ? Même ceux dont les maisons avaient déjà été fouillées
étaient priés d’attendre. Pourquoi empêchait-on les paisibles riverains de vaquer
à leurs occupations ? C’est vrai que c’était un samedi. Mais le samedi n’est fermé
que pour les fonctionnaires. Les autres, la majorité, ceux-là que la brutalité du
quotidien oblige à vivre d’instant en instant n’ont pas de jour de repos. Voilà un
pousseur qui est forcé d’attendre, le pousse-pousse chargé de marchandises. Voilà
un vendeur ambulant de pain qui voit, impuissant, son pain se rassir. Voilà un
vendeur de moni-no-kess6 qu’une somnolence désespérée accule dans un coin. Voilà
un petit vendeur de cigarettes qui traînasse avec son plateau sur la tête.
Voilà un chien qui passe en balançant nonchalamment sa queue. En cette heure, que
c’est beau d’être un chien ! Aucun flic ne l’arrêtera… Aucun flic ne l’arrête
effectivement. Voilà un fou qui passe en ébouriffant violemment ses cheveux de ses
doigts insouciants. Que c’est sublime d’être un fou en ces heures difficiles ! On
a l’impression que les flics n’ont même pas remarqué sa présence. Voilà une dame
qui clopine, elle a un pied bandé, elle se déplace difficilement avec des
béquilles, la douleur a dépouillé son visage de sa jeunesse mais en même temps,
cette douleur lui a permis d’arracher le droit de passer. Voilà des gamins du
quartier qui vont et viennent. Quel flic osera les priver de leur liberté
d’oiseaux ?
Un autocar de la police appelé ici Sans-payer parce qu’on y entre sans payer
s’arrête. Des sans-papiers qui rient jaune sortent d’un mapane et sont dirigés
vers le Sans-payer. Deux gendarmes sortent du même mapane, ils poussent chacun une
moto qu’ils hissent à l’arrière d’une Pick-up.
Le vieillard qui se déplaçait à peine au début de cette rafle arrive enfin au
niveau du groupe de jeunes hommes qui sont maintenus au sol. Il traîne son corps ;
on dirait une chenille. Sa jambe droite est toujours en retard sur la gauche, de
telle sorte qu’il s’aide d’un bâton pour rattraper ce retard et pouvoir aussi se
déplacer comme un être humain et non comme un invertébré.
Ventre-citerne, le flic à la panse immense, s’interposa entre ce vieillard
dépouillé par l’âge et la rue adjacente synonyme de liberté. Ce flic est trop
présent. Tout ce qu’il est et tout ce qu’il fait encombrent. Il encombre la rue de
son corps informe, de sa voix enrouée et agressive et de ses gestes maladroits et
décousus. Le vieillard est très étonné et s’émeut,
− Mon fils si c’est les bandits que vous cherchez, tu crois que à mon âge je
peux encore voler ?
A peine eut-il fini d’articuler le dernier mot que lui et les oreilles
environnantes reçurent une volée d’obscénités,
− Tu appelles qui fils. Mon père ne vit plus. Tu me sers à quoi. Allez va
t’asseoir là-bas comme tous les autres.
La rue grogna comme si toutes les gorges s’étaient fondues en une seule gorge, en
une seule bouche, en une seule volonté de désapprouver cet acte. Les autres flics
marquèrent leur désapprobation et Ventre-citerne capitula.
Je m’approchai de Ventre-citerne et essayai de lui tirer les oreilles… sans
succès, évidemment. Quel pays ! Quel est ce pays où les lois sont faites
uniquement pour les archives ? Ce genre de flic existe parce que la non
application des lois ne permet pas de lui tirer les oreilles. Mais qui va tirer
les oreilles à qui puisque presque tout le monde s’appelle Abus ?
Soudain, un quadragénaire décharné mais vigoureux qui était assis à même le sol,
traversa le groupe d’hommes qui, comme lui, avaient été contraints de s’asseoir,
en rageant,
– C’est même quoi ça, vous ne nous arrêtez pas, vous ne nous relâchez pas, ça
veut dire quoi ça. Nous aussi nous sommes des travailleurs comme vous.
Ce faisant, il marchait vers la rue adjacente. Les choses allèrent si vite que les
deux flics qui étaient en faction autour de ces assignés-à-trottoir n’eurent pas
le temps de réagir. Ne parlons pas de Ventre-citerne. Puisqu’il était un gratte-
ciel humain, courir après le fugitif était hors de question pour lui. Mais il y
avait là un autre flic qui, depuis le début, faisait les cents pas en zigzaguant.
Ce flic repoussa violemment le quadragénaire. Ce dernier tituba mais tint debout.
Ventre-citerne en profita, fit quelques pas vers lui et le somma de s’asseoir. Il
refusa. Il lui cogna le front du bout de ses doigts épais, l’homme résista.
Ventre-citerne râla,
– Tu veux me montrer quoi ! Tu vas obéir !
Il y eut des bruits de bottes et de voix. Quelques personnes et quelques
bendskineurs parvinrent à prendre le large. Cafouillages et huées.
Très vite le calme revint. Mais pas pour le quadragénaire.
La voix d’un badaud cria, s’adressant à Ventre-citerne,
– Big-bèlè, laisse l’homme d’autrui tranquille, il t’a fait quoi ! çaaaaa !
même les fourmis magnans ne sont pas nuisibles comme toi.
En effet, Ventre-citerne le tenait par la nuque et le poussait vers le mur de la
maison voisine à la nôtre. Il lui plaqua la bouche contre une affiche qui portait
une effigie sur laquelle était écrite : « Votez Ondoua Ondigui Paul Valentin
Thierry Aimé, votez jeune, votez RDPC ». Il y eut des protestations… une orange
pressée s’écrasa sur le sol à côté de Ventre-citerne… Un autre flic de fière
allure menaça arme au point,
– Que quelqu’un tente encore de lancer quelque chose sur la force publique.
Entre temps le quadragénaire que Ventre-citerne était en train de martyriser se
débattait en ressassant,
– Nous sommes dans un pays libre, nous sommes dans un pays libre, nous sommes
dans un pays libre…
Cela n’empêcha pas Ventre-citerne de le maîtriser et de le plaquer au sol…
Et voici, Ventre-citerne détachait son ceinturon. Je courus vers lui pour essayer
de l’en empêcher car je savais ce qu’il voulait en faire, avant de me rappeler que
je n’étais pas dans le même monde qu’eux et que je ne pouvais pas agir. Je m’étais
tellement identifiée à cet événement que je m’étais une fois de plus oubliée.
Le ceinturon. Habituellement un ceinturon est un objet passif qui sert de support
au pistolet, aux menottes, aux grenades lacrymogènes, au poignard, à la gourde.
Maintenant, dans la main de Ventre-citerne, il était en train de devenir un objet
actif, de devenir une arme blanche, de devenir un fouet, voire de devenir un
personnage dans ce scénario de violence officielle.
J’essayais de toutes mes forces de le dissuader par la pensée de faire ce qu’il
voulait faire mais Dieu même peut-il réussir une telle mission ? Suggérer de
bonnes pensées à quelqu’un dont le cœur-pensée est déjà mort parce que noyé dans
les marécages des magouilles de toute sorte n’est pas chose aisée.
Ventre-citerne grogna de façon bizarre,
– Tu dis que tu es libre ? Alors je vais te montrer comment on utilise un
ceinturon pour mater la liberté… je vais rendre hommage à tes fesses… je vais
décorer ta peau…
Il asséna un coup de ceinturon. Des cris de femmes fusèrent et couvrirent le cri
de l’infortuné. Certains collègues de Big-bèlè se désolidarisèrent en s’écartant
de lui. L’officier qui commandait ce détachement et qui ne faisait rien depuis le
début de la rafle sauf bavarder avec une jeune fille du quartier qui était connue
sous le sobriquet de Mami-Nyanga fit semblant de n’avoir rien vu. La foule de
badauds emprisonnés dans cette rue s’échauffa.
Au même moment, une grosse cylindrée de la police s’arrêta. Un haut cadre bien
avancé en âge en descendit et, voyant des citoyens assis à même le sol, s’en prit
à cet officier qui bavardait avec Mami-Nyanga et qui à l’occasion, avait
rapidement changé d’occupation et faisait mine de donner des ordres.
– Qui vous a dit de faire asseoir ces gens ? On vous a dit de fouiller les
maisons et de contrôler les gens chez eux. Pourquoi vous violez les consignes ?
Ventre-citerne qui savait qu’il n’avait pas été vu du haut gradé laissa tomber
subrepticement son ceinturon et se glissa derrière ses collègues comme une ombre
sur un mur.
Le haut gradé rentra dans sa voiture qui démarra en trombe et disparut. Je n’avais
pas de montre ; si j’en avais eu une elle ne m’aurait servi à rien. Je pouvais
néanmoins estimer le temps mis par ce haut gradé en ce lieu à 25 secondes.
Ventre-citerne, tête baissée, étouffait de peur. Ses collègues haussaient les
épaules en murmurant, maugréant, marmonnant.
L’infortuné qui avait été brutalisé se releva et cria,
– Nous sommes dans un pays libre, je suis libre.
Il n’y eut aucun écho à son cri de victoire.
Je retournai brusquement à la maison car quelque chose m’y forçait et je vis que
ma mère avec l’aide de ma tante qui était de passage à Douala avaient déposé mon
corps sur le lit. Pendant que ma tante me massait les pieds après avoir fait trois
pressions fortes sur ma poitrine, ma mère, très agitée, parlait au téléphone. Elle
avait tiré les rideaux de ma chambre et baissé toutes les vitres. La pluie
commença à tomber à verse, comme si c’était ma fenêtre fermée et mon rideau
couvert qui l’avait jusqu’ici retenue dans le ciel.
Ma mère causait au téléphone avec mon frère et lui expliquait que ma respiration
était très imperceptible mais que mon corps ne s’était pas refroidi ; ce qui
signifiait que je n’étais pas encore morte. Elle lui dit ensuite qu’il y avait
rafle au quartier. Mon frère lui promit de venir car j’entendis ma mère dire, « je
t’attends ». Après avoir raccroché, ma mère s’assit sur le lit près de ma tête et
se mit à me caresser le front et les paupières avec un tel amour que je ressentis
dans mon enveloppe de vapeur illuminée une sublime chaleur. Je me sentis aspirée
vers mon corps mais je résistai.
Des larmes coulèrent sur les joues de ma mère avec une continuité de ruisseau.
Elle raconta à ma tante qu’elle voyait aujourd’hui que j’étais l’héritière des
souffrances de mon père. J’appris ainsi des choses que je ne savais pas. Allais-je
m’en souvenir quand j’allais rentrer dans mon corps ? Je laisse ma mère parler. «
Mon mari n’avait pas six mois quand les maquisards sont arrivés dans leur village.
Cette nuit là donc, la mère de mon mari était allée se soulager derrière, au
milieu des dizaines de bananiers dont les grappes se formaient déjà. Quand le père
de mon mari entendit les cris et les chants de combats, il enveloppa ce dernier
d’un pagne, le posa dans un panier et le recouvrit d’écorces d’arbre et de
feuilles qu’il comptait bouillir pour son mal de ventre. Tout en priant pour que
l’enfant ne pleure pas, il attendit car il savait que c’était trop tard pour fuir.
Ils arrivèrent mais dans cette bande se trouvait le cousin du père de mon mari qui
donna l’ordre de repartir. Mais comme mon beau-père l’avait reconnu et se
demandait comment il se faisait qu’il était devenu maquisard alors qu’il le
savait être dans l’armée régulière, il ne put coudre sa bouche avec l’aiguille du
silence et cria le nom de ce cousin. Celui-ci se sachant démasqué se jeta sur lui
et lui asséna quelques coups de machettes. Après le passage de cette tornade, ma
belle-mère revint. Heureusement, les coups de machette n’avaient pas touché
sévèrement le père de mon mari. Il fut conduit à l’hôpital. Quand l’armée
régulière revint pour jouer au sauveur, ce cousin de mon mari était bien dans les
rangs mais ma belle-mère se garda bien de lui dire que son mari était encore
vivant. Il lui promit de l’aider pour les funérailles mais ne reparut plus jamais.
Heureusement aussi que, du fond de son panier, mon mari qui s’était réveillé
n’avait pas pleuré. Ce qui confirme ce chant que ma belle-mère chantait souvent,

Même les enfants savaient


pendant le maquis
que le dehors n’était pas bien
pendant le maquis
et ils ne pleuraient pas
pendant le maquis
quand ça tirait et brûlait
pendant le maquis.

Mon mari reçut en ce moment le nom événementiel de Nsikebam qui signifie « Dieu
n’a pas accepté ». Par la suite, il traversa d’autres épreuves dont les moins
accablants furent un empoisonnement de la part de sa première femme qui lui valu
quatre mois de coma et la mort de sa deuxième femme dans un cruel incendie. Entre
temps, le cousin qui avait découpé mon beau-père à la machette apprit qu’il avait
survécu ; il le retrouva et vint lui demander pardon. Il lui expliqua qu’il
n’avait jamais été un maquisard, qu’il avait toujours servi l’armée régulière et
que celle-ci menait des actions pareilles pour raser des villages accusés d’être
des fiefs de maquisards, pour ensuite mettre ces massacres au débit du Parti
nationaliste. Il ajouta que ce type de massacre d’Etat servait aussi à fragiliser
tous ceux qui étaient considérés comme des adversaires politiques car le principe
en politique c’est de réduire l’adversaire à néant non pas en s’attaquant
directement à lui, mais en frappant autour de lui. Après le décès de sa deuxième
épouse, mon mari décida de ne pas se remarier mais quand il me rencontra à
cinquante ans passés, il changea d’avis et il mourut le sourire aux lèvres,
quelques minutes seulement après la naissance de sa fille. Je sais maintenant que,
en matière de problèmes et d’obstacles, ma fille-ci est l’héritière de son père… »
Comme ma mère sanglotait de plus en plus fort ma tante lui demanda d’arrêter de
narrer cette histoire si triste.
Quant à moi, je n’avais plus aucune affinité avec la tristesse. Après avoir essayé
en vain de nettoyer les larmes de ma mère, je fus de nouveau aspirée par la rue.
Il pleuvait toujours. Les gouttes de pluies se versaient en moi comme si j’étais
un nuage, et tombaient sur le sol comme si les vents me pressaient pour m’essorer.
Les talkies-walkies se mirent à grésiller avec plus de régularité…
Les Mbérés avaient revêtu leurs manteaux. Ceux qui n’en avaient pas se
protégeaient comme ils pouvaient. L’un avait jeté un sac plastique sur sa tête, un
autre s’était refugié dans une voiture de la police…
Les assignés-à-trottoir n’étaient plus là. Il était évident qu’ils avaient été
transportés dans un commissariat de la place pour être exploités et « saignés »
c’est-à-dire pour acheter leur liberté avec quelques billets de banque.
Je remarquai alors notre voisin le plus proche, un Nigérian commerçant au marché
des Femmes. Il était resté collé à un poteau électrique depuis au moins une heure.
Il profita de ce relâchement et se présenta devant un flic qui était un peu à
l’écart du côté de la pharmacie du coin. Il lui tendit vivement la main en
affichant un gros sourire bête. Quand leurs deux mains se délièrent, je vis qu’il
y avait un bout de papier d’environ deux centimètres qui débordait de la paume de
ce flic. C’était de l’argent, le gombo, comme on dit chez nous. Ils firent
semblant de bavarder quelques secondes et notre voisin nigérian s’éclipsa…
L’argent peut ouvrir beaucoup de portes, surtout quand il est tiré par la
locomotive de la corruption.
Peu après, je vis un groupe de flics sortir de la maison de Mami Madjadja et un
autre sortir de Makéa 2. Les deux groupes d’une vingtaine de membres descendirent
ensemble en direction de la rue adjacente. L’officier qui commandait le groupe qui
était à portée de mon champ visuel recommença la communication avec son talkie-
walkie. Je l’entendis dire, « Oui mon commissaire ». Après sa communication il
parla à ses éléments.
Le groupe de flics qui venait du haut passa devant moi et disparut au coin de la
rue en direction du camp Bertaud. Des véhicules de gendarmerie les suivirent et
ils quittèrent le quartier.
Comme pour justifier leur calé-calé, un flic qui passait sous ma carapace de
lumière en compagnie de son collègue lui disait, « On a retrouvé dix pistolets
automatiques dans une maison quelque part là-bas en haut. Les bandits de Makéa
sont forts. » Une femme qui se tenait à leur hauteur et qui était en train de
vider son bol de bouillie de maïs lui rétorqua, « Chef tu as vu les pistolets-là
avec tes yeux ou avec ton cerveau. » Ce flic ne répondit pas.
Le calé-calé était fini.
Les badauds regardaient flics et gendarmes s’en aller avec soulagement.
Les boutiques qui étaient, jusque là, restées fermées s’ouvrirent assez
rapidement.
Des Sans-payer passèrent, les uns bondés de gens interpellés, les autres vides.
Les derniers hommes en tenue disparurent bientôt sous les acclamations de la pluie
qui déjà, tombait avec une rare violence.
Au même moment, je fus attirée irrésistiblement vers mon corps.

Réveil

Quand j’ouvris les yeux, ma mère et mon frère étaient près de moi. Ma mère
psalmodiait ce vers, « Aujourd’hui c’est Dieu 7». Quand je lui souris, elle exulta
et ma tante accourut.
J’avais l’impression d’avoir profondément dormi et je ne me souvenais de
rien. Je sentais néanmoins que j’avais été quelque part, que j’étais revenue et
que j’étais une autre, tout autre. Ma chambre était la même mais moi, non.
Ce fut quand ma mère conclut le résumé des instants pénibles qu’elle avait
passés à mon chevet en disant « il y a même eut rafle au quartier », que toute la
bande mémoire de tout ce que j’avais vu se répéta devant moi en quelques fractions
de seconde. Je me sentais bondée d’une paix immense, malgré le fait que j’avais vu
« comment on utilise une matraque pour mater la liberté ». Mais quelle liberté
pouvait-on mater ? La liberté de mouvement est la seule qu’on puisse mater. On
peut me chasser de ce lit, me mettre en prison, me chasser de l’université mais
aucune loi, mais aucune absence de loi, mais aucune matraque ne peut m’empêcher
d’être ce que je suis.
Un long-long rang

Le long rang s’étirait en serpentant sur le trottoir. On aurait dit un ruisseau


humain. Il pouvait faire 400m. Pourquoi pas plus ? Il était si long que je faillis
rebrousser chemin car j’avais un entretien d’embauche à 11h. En même temps cette
journée était la date limite de paiement de la facture d’électricité. J’étais donc
obligée d’être là et de tout faire pour payer.
Il était 7h30mn passées et je savais par expérience que je n’avais aucune chance
de payer si je me mettais à la queue, cette queue qui menaçait de s’allonger
jusqu’au carrefour Trois Morts.
Les interrogations, les réflexions et les doutes se bousculaient dans mon esprit
dans un désordre qui les aggravait davantage. Que faire ? Comment faire ? Et si je
ne parviens pas à payer aujourd’hui que vais-je dire à mes parents ?
Je me souvins alors que quand j’étais à l’université de Yaoundé du temps où elle
était encore l’unique du Cameroun, la fréquentation assidue du restau U m’avait
permis d’acquérir un instinct des rangs extraordinaire. J’avais développé des
techniques d’intégration de rang étonnamment astucieuse qui me permettaient chaque
fois que je trouvais un long-long rang de me retrouver en tête.
Une idée chargée de ruse se présenta à moi et je l’adoptai.
Quelques minutes plus tard, j’étais dans le rang.

* * *

Je suis déjà dans le rang.


Je suis en rang, parmi les trente premières personnes. Qu’est-ce que j’ai fait ?
J’ai d’abord marché de long en large, composant mon visage de façon que tous ceux
qui le regardaient trouvaient que j’étais grandement inquiète et que je cherchais
désespérément quelqu’un dans le rang. Cette comédie était si réussie qu’un
monsieur aux allures de père de famille intègre me demanda, alors que je remontais
et descendais le cours de ce ruisseau humain : « Fille, c’est comment, quelqu’un a
frappé ton argent ? Tu as eu deuil ? » A environ trente personnes de la porte qui
menait vers la salle des caisses, je m’arrêtai devant un jeune homme qui avait
l’air niais. Je le dévorai d’un sourire immense et commercial, je lui appliquai
avec voracité une bise sur la joue gauche en m’exclamant, « Gars tu es toujours
dans Douala ? Le monde est petit ! » Et puis une bise encore. Il était si éberlué
et si tétanisé qu’il ne résista pas quand je me fabriquai un espace entre lui et
celui qui était devant lui. Ceux qui m’avaient vu intégrer le rang jetèrent sur
moi une volée d’imprécations et de gromologies.
− Fille de joie, sors de là.
− Non-alignée, tu fais quoi parmi les alignés.
− Ampoule grillée.
− Tu crois que nous sommes venus ici pour voir ta sale tête ?
− Fille de maquisard.
– Passe-partout.
− Pute retraitée.
− Tu crois que c’est ton cabinet ici ?
− Chocolat périmé.
− Nourriture des termites.
Un monsieur d’âge mûr qui était appuyé contre le mur de façade du bar « Bières et
femmes à gogo » (bar qui voisinait l’agence devant laquelle nous faisions la
queue), se redressa, se rapprocha du rang comme pour être bien compris de tous et
dit d’un ton d’une solennité qui cassait l’effervescence ambiante,
− Respectez la femme, la femme c’est Dieu, n’attendez pas le 8 mars pour…
Les voix grondèrent à l’unisson et si fort que ce monsieur dont l’accoutrement
était aussi impeccable que celui d’un évangéliste, se retira et, au lieu de
rejoindre son mur, repris sa place dans le rang, à une dizaine de personnes
derrière moi.
Son retour dans le rang fut accompagné de propos furieux comme,
− 8 mars de ta maman ?
− Va chier aux rails.
− On t’a envoyé ?
− Avocat du diable.
− Fumeur de m’banga
− Vampire masqué.
Toutes ces boutades me transportèrent dans mon passé jusqu’à l’amphi 1001 de Ngoa
où j’avais été habituée à entendre des choses pareilles. Quand le chargé de cours
avait le malheur de placer un mot jugé indécent comme « mettre », les réactions se
faisaient immédiates. Pendant qu’un étudiant criait, « aïeeeee », les autres
renchérissaient, « mettre où », « sois moins sauvage », « laisse ma voisine
tranquille », « agrégé en derrière féminin, respecte-toi »…
Je fus tirée de ma rêverie par un « la fille-ci » plein d’indignation, de mépris,
et même de haine. Un jeune homme de corpulence moyenne et haut sur pied était
devant moi. Il avait les yeux rouges, si rouges qu’on avait l’impression qu’ils
avaient été trempés dans du sang humain frais. A sa seule vue, les crampes me
prirent aux fesses et ma langue sécha. Il bégayait de rage.
− Ssssss, sors de ce rang. Jjjjj, je suis ici depuis quatre heures du matin,
tuuuuuu, tu crois que quoi.
Et puis, après un effort respiratoire terrible, il cria distinctement.
− J’ai dit, sors !
− Mais j’étais là depuis ! répliquai-je d’instinct, en essayant de dominer mes
tremblements et en prenant le jeune homme niais qui m’avait permis d’avoir cette
place à témoin.
Bien qu’une voix cria, « Motion, motion, qu’elle s’aligne comme tout le monde »,
le jeune homme niais, pris de cours, donna une réponse complice qui me sauva.
− Oui, dit-il avec un naturel qui m’étonna, elle est là depuis. C’est vers six
heures du matin qu’elle m’a dit qu’elle partait manger quelque chose.
Le gars aux yeux rouges s’en alla en expirant bruyamment l’adrénaline qui s’était
accumulée dans son sang.
Il s’ensuivit une cacophonie de points de vues sur l’opportunité ou non de me
laisser à cette place. Ce bourdonnement se transmit de bouche à oreille jusqu’à la
queue du rang ; ce qui contribua à le torsader davantage car tous ceux qui étaient
à l’arrière voulaient savoir se qui se disait et se faisait à l’avant.
Une chose était évidente : j’avais gagné ma place.
A la tête du rang cependant, tout était calme. Tous ceux qui y étaient n’étaient
pas avec nous, ils avaient l’esprit concentré sur la porte qui était maintenant
fermée et qui, depuis quelques minutes s’était ouverte pour laisser passer
quelques personnes. Il était 8h 30.
En attendant, tout le monde s’impatientait. Les clients se pressaient les uns
contre les autres comme les éléments d’un engrenage mécanique. Même l’air avait du
mal à trouver de la place entre deux personnes. Le garçon qui m’avait cédé sa
place malgré lui s’agrippa à mes hanches puis se saisit de mes seins comme par
inadvertance avant de faire glisser ses mains jusqu’à mon bassin. Il enleva ses
mains un instant puis repris mes deux seins dans ses deux mains en se balançant de
gauche à droite comme s’il avait perdu l’équilibre par le fait du mouvement de
l’ensemble de ceux qui étaient en rang, comme s’il avait failli tomber et n’avait
trouvé que mes seins pour le retenir. Je grondai en libérant mes seins de son
étreinte grossière,
− Gars, c’est quoi, c’est toujours pour la place-là que tu me serres comme ça ?
Il se laissa faire en murmurant,
− Ce n’est pas moi qui fais. Quand on me pousse derrière je te pousse aussi.
Il y eut un autre mouvement d’ensemble. La file se porta vers la droite comme le
flux d’une marée. Un bruit s’était répandu dans le rang disant que les ordinateurs
étaient tombés en panne et que les paiements allaient se faire manuellement.
Portés par l’impatience tous avaient donc voulu en savoir plus ; soit en inclinant
la tête soit en se déplaçant vers la droite. Mais il était impossible d’apprendre
quoi que ce soit par les yeux, la porte étant fermée. Personne ne relâcha
cependant l’attention et nous restâmes serrés pendant quelques minutes. Le jeune
homme qui m’avait cédé sa place en profita pour empoigner mon sein gauche de sa
main gauche qu’il avait passée par-dessus mon épaule. Il avait pris soin de poser
sa main droite sur mon épaule droite et se hissait sur la pointe de ses pieds
comme pour regarder en avant. Mes soupçons se confirmèrent. Depuis le début, il
n’y avait rien de malencontreux dans ses gestes. Tout était voulu, tout était
calculé. J’étais en train de songer à l’attitude à adopter quand il me palpa la
fesse droite. Je saisis donc cette main vicieuse, sa main droite, le sortit
violemment des rangs d’un mouvement brusque et lui fit un croc-en-jambe. Il
s’écroula. Quelqu’un cria alors, « Oh, oh, épilepsie » cela contribua à desserrer
un peu le rang. Le gars se leva furieusement en tempêtant que ce n’était pas ma
place, que j’avais seulement intégré cette place… Personne ne le laissa parler. Au
contraire, il reçut une bourrasque de jurons de la part des deux garçons qui le
suivaient directement dans le rang.
− C’est maintenant que tu viens dire que ce n’est pas sa place, espèce de
njohteur de fesses.
─ Tu oses toucher la bourse des valeurs d’une femme ? Tu crois qu’on ne voit
pas ce que ta main fait depuis ?
− Tu connais comment on élève un enfant ?
− Voleur de sexes. Violeur en sursis.
Il reprit sa place, confus et honteux.

* * *

Les deux commis à la sécurité dont les muscles saillaient de leurs uniformes noirs
n’avaient pas bougé de leurs positions. Ils ne pouvaient, visiblement pas
maîtriser ce si long rang et se contentaient de mettre l’ordre aux premières
places.
La porte s’ouvrit. Un jeune homme qui pouvait faire près d’un mètre quatre vingt
dix sortit de la salle. Il descendit les trois marches de l’escalier en
brandissant un lot de factures et de reçus de paiement et en chantant,
− Le jour des résultats, les larmes vont couler. Le jour des résultats, les
larmes vont couler, i yé i pong pong pong les larmes vont couler…
− Tu mens.
Coupa une voix.
En réponse, le jeune homme s’arrêta devant celui qui l’avait invectivé, déplia son
reçu et lui dit,
− Tu sais lire ? Ce n’est pas la facture d’électricité ici ? Ce n’est pas le
reçu de paiement ici ? Ce n’est pas la date d’aujourd’hui ici ?
Il redéploya son lot de reçus et continua de façon audible de tous cette comptine
bien connue des enfants,
− Le jour des résultats, les larmes vont couler. Le jour des résultats, les
larmes vont couler…
Sa chansonnette qui n’était pas la bienvenue fut très vite recouverte des murmures
d’autres voix qui allaient en s’enflant au fur et à mesure qu’il avançait,
− Quitte-là, garnement de Kongmondo
− Tu es laid comme les souris de New-bell
− Tu crânes quoi, mouf tais-toi, longo-longo chemin de fer
− Tu es long comme le rang-ci
− Tu m’énerves, sale petit imbécile vaurien idiot.
Le bonhomme qui me précédait dans la file me dit en souriant, « le gars-là est un
habitué d’ici, il collecte les factures au quartier et il vient payer. C’est pour
ça qu’on l’appelle AES-factures ».
Une jeune fille sortit de la salle, traversa la tête du rang de façon à former une
droite perpendiculaire, plia son reçu soigneusement et le remit dans la poche de
son veston.
Trente minutes étaient passées. Le rang qui s’allongeait de nouvelles têtes
n’avait pas vraiment avancé. Les flux de la file vers la gauche et la droite se
faisaient plus fréquents. La mer de la patience de tous ces braves gens était très
agitée et la marée haute de l’espoir et la marée basse du découragement les
tiraient malgré eux d’un côté à un autre. Quelqu’un cria,
− C’est même devenu quoi dans ce pays. On souffre pour chercher l’argent et on
souffre encore pour dépenser ?
− Vous voulez maintenant qu’on tchoko avant de payer ? renchérit un autre.
Il y eut un long murmure d’approbation que vint conclure cette menace d’un autre
client,
− one dé, one dé diss gron go tchèndje1.
Des applaudissements nourris et des « woué, woué » enthousiastes saluèrent ce
propos.
Le bonhomme qui était devant moi avait les cheveux en crinière et était gras et
rond comme un adolescent que la puberté a rendu boulimique. Il était en effet, en
train de vider avec appétit le contenu d’un gros sachet de chips. Il entreprit de
m’expliquer d’une voix très suave que le rang n’avance pas parce que certaines
personnes passent par derrière et donnent cinq cents francs en plus du montant de
la facture pour ne pas avoir à s’aligner. Il ajouta que les chefs même de cette
société d’électricité viennent avec les factures de leurs relations et exigent
d’être servis en priorité. Cette explication fut approuvée de vive voix par celui
qui était devant lui, puis par le suivant. Le jeune homme à la crinière conclut, «
Et on dit que le pays-ci va changer ? »
A peine avait-il fermé la bouche qu’une clameur monta de derrière, « Hou-hou, hou-
hou-hou-hou-hou-hou, hou-hou, hou-hou ». Nous autres qui étions à l’avant
tournâmes nos têtes vers l’arrière avec une telle synchronisation qu’on aurait pu
penser que le mouvement avait été prévu à l’avance. En effet, une jeune fille
arrivait. Elle avait la forme d’un S majuscule c’est-à-dire que… en tout cas ça
veut dire ce que ça veut dire. Inutile de la décrire car cette longue file
d’hommes et de femmes impatients en avait pris la responsabilité.
− Hé mâlééé ! tu portes quoi comme ça, vaut mieux rester nue.
− Yoyette des temps jadis.
− Hé héééé même les prostituées ne s’habillent plus comme ça.
− Ton nombril effraye comme un Djoudjou.
− Tu es mal habillée comme le Cameroun.
Une voix de jeune femme se mêla aux autres,
− Voleuse de maris
Et les bruits de mots continuèrent.
− Serpent habillé d’un corps humain.
− Sida.
− Small gondèlè big-big bôbi.
La fille disparut sans un mot par une porte dérobée et ressortit quelques instants
avec son reçu de payement en main. Elle lança d’une voix perçante, alors qu’elle
avait atteint le point où je me trouvais,
− Je suis une femme mariée, hein. Apprenez à respectez les gens, hein !
Comme si les clients s’y attendaient, ils réagirent avec la même passion,
− Tes égaux enseignent à l’université; toi tu viens enseigner au quartier ?
− Femme mariée mon œil.
− Si tu es même mariée ça fait quoi.
−Dis que tu es la djomba d’un vieux père.
−Mouf quitte là-bas, tu n’es qu’une coupeuse de dernière veine.
Il y eut d’autres mots terribles qu’une fille comme moi ne peut écrire sans avoir
la nausée. Comme pour conclure, le jeune homme qui m’avait permis d’avoir une
place devant lui et qui pour se payer avait palpé mes parties essentiellement
féminines se murmura à lui-même, « Voici une bonne femme pour la saison des pluies
». Il l’accompagna ensuite des yeux jusqu’à la perdre de vue. En se retournant, sa
tête buta sur mon épaule et, par réflexe, croyant qu’il essayait une fois de plus
de voler des caresses à mon corps, je le bousculai et il sorti du rang en
entraînant avec lui celui qui le suivait et qui en représailles lui lança, « C’est
comment avec toi, njohteur de fesses. C’est comment, tu ne veux plus rester en
rang ? Obsédé va ! ce sont les gens comme vous qui pédophilez les enfants d’autrui
au quartier ». Bien évidemment il ne dit rien.
Le gars que je présentais tout à l’heure comme un adolescent bien nourri me narra
sa mésaventure avec sa petite amie avant de finir par cette phrase qui montrait
l’étendue de sa déception, « Qui aime la femme perd toujours. » Je ne pus
m’empêcher de l’apostropher,
− Comment tu peux dire ça ?
− Donc tu ne sais pas ?
Il baissa la voix comme s’il voulait me faire une confidence et continua,
− Pour la femme, l’amour est un ballet dont le décor est l’ensemble de ses
dépenses superflues, dont la chorégraphie est la prodigalité de l’homme et la
musique le ronflement des chèques et les murmures des décaissements.
Je ne pus m’empêcher de m’exclamer,
− Paapa, tu es fort ! Ce que tu dis ne me plaît pas mais tu l’as tellement bien
dit que j’ai presque envie de t’embrasser.
Du coup, je cessai de le déconsidérer, de le voir comme un adolescent gourmand.

* * *

L’attente commençait à être pénible et lassante. Certains clients, hommes et


femmes d’un certain âge qui étaient assis sur l’unique banc placé à l’entrée du
bâtiment, parce qu’ils ne pouvaient supporter d’attendre leur tour debout,
somnolaient déjà. Le soleil brûlant achevait de les accabler. Mais pas seulement
eux. Tous ceux qui étaient sous le soleil, sur le trottoir et qui jouaient leur
rôle dans cette longue chaîne qui atteignait déjà le carrefour Trois Morts, en
souffraient énormément. Une dame qui était à cinq personnes devant moi avait
ouvert un parapluie Maison-du-parti. Spontanément, se forma autour d’elle un
groupe compact qui cherchait de l’ombre. Pour célébrer cela quelqu’un dit, « Nous
sommes en haut » et la propriétaire du parapluie de rétorquer en faisant un pas de
côté pour s’éloigner, « Pendant que moi je souffre ». Je lançai, « Madame, tu
coupes et tu décales ». « Comme les Ivoiriens », renchérit quelqu’un d’autre. «
Mieux d’eux. En Côte d’ivoire on coupe et on décale avec Gbagbo mais chez nous on
coupe et on décale avec la bière ».
Un silence soudain de cimetière dévora voix et murmures. Cela m’obligea à me
retourner et à voir venir un homme qui s’avançait en zigzaguant entre les gens. Il
s’arrêtait parfois, disait quelque chose et continuait sa marche en dents de scie.
Parfois il étendait ses bras en croix et allait à petit trot comme un oiseau dans
l’air. Au fur et à mesure qu’il avançait, un murmure le précédait : « C’est un fou
». Il était vêtu d’un pantacourt noir et d’une veste noire qui laissait voir la
nudité de son ventre et de sa poitrine qu’on sentait bâti avec acharnement. Il
avait un commencement de locks et portait des tennis usées mais propres. Il avait
le regard mi-hagard, mi-concentré et semblait regarder dans un ailleurs que lui
seul connaissait. Malgré le bruit qui courait sur sa folie, mon intuition de femme
me disait qu’il n’était pas fou, qu’il rusait seulement. Il s’arrêta près de moi,
plongea ses yeux dans ceux de celui qui était devant moi et dont j’avais dit qu’il
avait les cheveux en crinière et lui dit,
− Tu es gros et gras comme le mensonge.
Il se tourna vers celui qui était derrière moi et dit avec le même manège mais
cette fois avec son index droit pointé sur son nez,
− Tu es laid comme la vérité.
Il baissa le doigt, porta son regard étrange sur moi et dit comme s’il comptait
les mots,
− Tu es belle comme quelqu’un qui va bientôt mourir.
Mon voisin de derrière éclata de rire et l’homme s’en alla pendant que mon
intuition me confirmait qu’il n’était pas fou. Il continua en imitant le vol d’un
oiseau. Quand il arriva à la porte, l’un des vigiles l’empêcha d’entrer mais
l’autre jugea que c’était inutile de l’en empêcher ; soit parce qu’il le
connaissait, soit par négligence. Il entra.
Il y avait de la sueur partout. Les fronts se ridaient de douleur et d’impatience.
Les factures, les mains, les cartes d’identité se transformaient en éventail. Un
jeune homme immense venait de l’arrière, très énervé. Il arriva devant la porte.
Ne pouvant entrer parce que les vigiles étaient là, il lança son front par-dessus
les têtes et s’indigna, « Qu’est-ce qui se passe ici ! depuis que nous sommes là ?
Trop c’est trop ! Pourquoi vous voulez toujours que les gens grèvent ». Il se
retourna vers nous et s’essuya le visage qui était maculé de sueur comme s’il
avait trempé sa tête dans une bassine d’eau, à l’aide d’un mouchoir qui était déjà
trempé et bien sale. Il parla un instant avec un des vigiles et puis je le perdis
de vue, occupée que j’étais à écouter avec admiration, comme bien d’autres
d’ailleurs, les mélodies fantastiques d’un mendiant qui passait par là. Quand je
revins à la situation qui nous préoccupait, ce fut pour constater que le monsieur
qui parlait de grève tout à l’heure avait réussi à payer et s’en allait déjà.
Celui que presque tout le monde avait pris pour un fou tout à l’heure sortit de la
salle des caisses en essayant de dissimuler son reçu de paiement qui était tombé
alors qu’il essayait d’attacher ses lacets. Cela créa un tel tollé que les
policiers qui étaient en faction durent intervenir. Ce fut, dans tous les cas, une
aubaine pour moi, car je fus portée par la bousculade à l’intérieur de la salle
des caisses. Juste après mon passage, la porte fut fermée à clé.

* * *

Quel Bonheur ! Il ne restait plus qu’une heure et quelques avant mon entretien et
j’étais dans la salle des caisses. Quel Bonheur ! Dieu ne dort ! Dieu est grand !
Les gens qui disent que Dieu n’existe pas ne font que bavarder. Dire que je
pensais déjà à rentrer, dire que je me voyais revenir ici le lendemain.
Prochainement je vais faire l’effort de venir payer avant le jour du délai. Est-ce
vraiment possible de payer à temps ? Parfois la facture arrive deux jours
seulement avant le délai, parfois… Il ne faut pas que je gâche mon bonheur avec
des pensées inutiles. Ici dans la salle des caisses c’était l’hiver glacé tandis
que dehors c’était l’hiver chaud. Ici il y avait deux files d’une quinzaine de
personnes et on alternait d’une file à l’autre parce qu’il n’y avait qu’une seule
caisse qui fonctionnait sur les deux prévues.
Je fus soudain prise de remords… C’est à cause des gens comme nous qui ne veulent
pas suivre le rang qu’il y a eu cette grave bousculade… Critiquer est aisé mais
devenir un exemple vivant de bon sens et de vérité est si laborieux que chacun
préfère faire comme tout le monde… Le pays va changer comment si je me laisse
aussi emporter par le torrent de l’erreur commune. Le terrible poison de la
corruption mentale est dans mon esprit, il y coule si harmonieusement que je ne me
rends même plus compte que chaque bêtise nationale que je répète participe à la
déconstruction de ce pays… Il ne faut plus que je dise, « Ce pays doit changer »,
il faut plutôt que je dise, « Il faut que je change »… C’est là la seule manière
de changer l’équipe qui gagne de la feymania et de l’involution… Il faut que moi
je change… Chaque match de foot gagné par l’équipe de football enlève une année
d’existence à la vie de chaque Camerounais parce que chaque fois que nous crierons
notre dépit aux oreilles de notre Hérode national disant, « Nous avons besoin
d’écoles, de routes, de stades, etc. », ils nous répondront, « Le football a
quoi ? Chaque joueur se débrouille comme il peut pour trouver son makalapati et
malgré cela nous gagnons »… Il faut que moi j’arrête de marcher cahin-caha au gré
des démangeaisons de tous mes désirs qui sonnent faux… il le faut… Il faut que ma
conscience devienne le miroir du changement… il faut…
L’air glacial me tira de mes réflexions consciencieuses. Non habituée à la
climatisation, je commençais à éternuer.
Le rang avance, de nouveaux venus viennent du dehors et nous disent qu’il y a eu
des blessés et des arrestations… au nom de ce caméléon qu’on nomme l’ordre public.
Un autre groupe apporte la nouvelle selon laquelle il y a eu un mort… Une jeune
fille arrive avec une nouvelle plus fraîche ; elle affirme qu’il n’y a pas eu de
mort mais qu’elle a vu la foule lapider un gars qui avait soutiré le porte-monnaie
d’une dame. Celui qui l’avait précédé dans la salle se porte bruyamment en faux :
─ Tu mens, asséna-t-il avec un renfort de mouvements incontrôlés des bras, tu
mens, tu mens. C’est plutôt un poilicier qui a botté le menton d’un gars qui avait
craché sur lui…
─ Tu dis que quoi ? coupa un autre client. Un poilicier ? C’est quel mot ça ?
Essuie ta bouche vite. On dit « policier » et non « poilicier ». Quand nous on
allait à l’école tu partais vendre le mposh2 et marauder les mangues : voilà les
conséquences maintenant.
La salle éclata de rire en chœur mais la réplique de l’inventeur du mot «
poilicier » vint arrêter net cette avalanche de rire qui n’était pas prévu pour
avorter si rapidement.
─ Toi qui es allé à l’école-là, tu n’es pas en rang avec moi ? Tu crois que je
suis bête ? Pour moi, un poilicier est un policier qui a des poils. Va dehors et
tu vas voir que le policier-là est poilu comme un chimpanzé.
A peine avait-il terminé son raisonnement qu’un nouveau tonnerre de rire ébranla
la salle. Certains se tordaient de rire, une jeune fille qui était dans le rang
droit à côté du mien tomba à genoux de rire. L’inventeur du mot « poilicier »
riait aussi, mais avec une certaine dose de fierté.
Une voix murmura,
─ C’est sûr que le gars-là qui a inventé le mot poilicier est un poète. Non,
les gens sont inspirés ici dehors.
Le seul flic qui était en faction dans cette salle détruisit cette ambiance avec
une injonction d’une autre époque,
− Taisez-vous, vous n’êtes pas chez vous ici !
Un monsieur vêtu avec recherche et qui sortait du rang droit après avoir payé sa
facture fit un pas vers lui… Il s’arrêta devant le flic en question, le considéra
quelques secondes avec la mine sérieuse et inquisitoire d’un juge d’instruction et
lui dit avec calme et fermeté,
− Et toi, tu es chez toi ici ?
Tout le visage du flic trembla mais il se souvint très vite qu’il était un flic et
que la qualité première d’un flic c’est d’abord de prouver à l’usager qu’il n’est
pas un homme comme les autres. Il leva son arme en manière de menace et tous ceux
qui étaient là firent bloc. Cependant, il perçut assez rapidement la futilité de
son acte et les conséquences qui pouvaient en découler, baissa son arme,
l’accrocha à son épaule et porta son regard sur une feuille de papier A4 qui était
collée à la vitre qui ceinturait les caisses et qui disait : « Chers clients
respectez le rang et nous vous servirons mieux. » Pendant ce temps les paroles
d’indignation lui brûlaient les oreilles.
− Un policier c’est quoi.
─ Parce que tu as l’arme ?
− Espèce de mange-mil(le).
− On sait comment vous faites pour passer les concours.
− Mon dernier petit frère est ton chef.
− Tu vas mourir sans devenir inspecteur de police…
Pendant ce temps, le monsieur vêtu avec recherche était parti.
Je me perdis dans une rêverie triste. Nous sommes dans un pays où les choses les
plus naturelles sont difficiles, parfois même impossible à réaliser. Pourquoi
payer une facture est-il si compliqué ? Pourquoi dans ce pays c’est le hasard qui
doit toujours gouverner ? La situation dans cet étrange pays est pire que dans un
pays en guerre. Dans un pays en guerre on peut aisément deviner d’où viendra le
danger mais ici chez nous le danger est ici, le danger est là, le danger est
partout. Tout est réuni pour que l’espérance de vie ne dépasse pas quarante ans.
La peur est à la fois l’oxygène que nous inspirons et le gaz carbonique que nous
rejetons. Nous ne vivons pas, nous faisons semblant de vivre ; plus grave, nous
ignorons que nous sommes des morts-vivants.

* * *

Mon tour arriva enfin. La caissière reçut ma facture et son montant en liquide.
Elle me dit qu’elle n’avait pas 25 francs pour me rembourser. Je lui répondis que
j’allais attendre. Le quadragénaire qui, derrière moi, avait pris la place du
jeune homme niais parce que ce dernier avait choisi l’autre file, me poussa
presque pour que je lui laisse de la place et me dit d’une voix de damoiseau,
− Pour 25 francs tu vas attendre ? Tu as le temps à perdre, hein ?
Je ne dis mot mais dans mon cœur je lui répondis, « Tu as déjà vu quoi. Même pour
un francs je vais attendre ». Une voix d’homme dans la file que je venais de
quitter prit ma défense avec énergie,
− Motion ma fille, il faut attendre ton argent, c’est comme ça que les
caissières-là sont. Calcule un peu cinq-cinq francs fois mille ça fait combien par
jour. Depuis qu’on a versé les pièces de un-un francs dehors, est-ce qu’on voit ?
N’est-ce pas les caissières ont tout caché parce qu’elles veulent bouffer les gens
? Motion, ma fille, motion de soutien.
J’étais heureuse de ce soutien inattendu mais j’avais les yeux rivés sur ma
montre. Je n’avais plus que quarante minutes pour prendre un bend-skin et courir à
Bonanjo où devait avoir lieu mon entretien d’embauche. En même temps j’étais
déterminée à attendre jusqu’à la limite avant de m’en aller.
A travers la vitre de la porte je voyais qu’une rixe avait encore éclaté dehors.
Deux vigoureux garçons se bagarraient avec une violence inouïe. Une des quatre
vitres de la porte explosa. La caissière se leva, et tenta de fuir mais le vigile
de l’intérieur la calma car il avait vu que ses deux collègues à l’extérieur ainsi
que le poilicier, pour parler comme l’autre, venaient de maîtriser la situation.
Le chef d’agence arriva dans la salle en courant, s’enquit de la situation et
repartit en murmurant quelques mots au vigile.
La caissière avait repris son travail. Elle servit deux clients puis cria le nom
qui était inscrit sur ma facture, « Loko ». Je me présentai. Elle me remit mon
reçu de paiement avec une pièce de 25 francs. Le vigile me fit sortir par une
autre porte.

Le livre de la cuisine des sourds-muets

1 L’écrivaine

J’ai longtemps hésité avant de commencer à cracher cette histoire. Je me disais :


« A quoi ça sert de raconter la vie souterraine des parasites de mes boyaux ? A
quoi ça sert de régurgiter les indigestions douloureuses de ma maison ? A quoi ça
sert de laisser ouvertes les portes de mon cœur ? Pourquoi perdre mon temps à
écrire au lieu de regarder tranquillement la télé, au lieu de dormir, au lieu de
fêter ma vie ? L’écriture a été inventée pour les médecins, les comptables, les
enseignants et les greffiers. Les écrivains ne font que détourner son utilité pour
gommer leurs ennuis et tourner le dos à leurs devoirs quotidiens ».
Je vais néanmoins me comporter comme cette catégorie d’écrivains qu’on appelle
romanciers. Je vais faire de l’écriture une façon de résoudre mes problèmes
intimes, une manière de mélanger les lettres de l’alphabet et les ponctuations
pour boucher mes trous de mémoire et me donner une importance que je n’ai pas.
Non, non, il faut que j’arrête ce mauvais jeu. Quand j’entre dans mon atelier
d’ingénieur, c’est pour donner vie et utilité pratique à des chiffres, des
symboles et des dessins. Pourquoi dois-je écrire ? Pour écrire il faut que je sois
sûre et certaine que mes textes porteront un jour le prénom d’un éditeur. Déjà,
mon nom est si difficile à prononcer qu’il peut, à lui seul, être cause de mévente
et Dieu seul sait que le business n’aime pas les invendus. Il faut donc que je
rentre dans mon laboratoire et que j’invente une machine qui puisse permettre des
premiers tirages de cinq exemplaires à moindre coût. Cela permettra aux
débutantes comme moi dont les noms n’ont pas la poésie des marques déposées
d’imprimer et, avec un peu de tapage et un peu de patience, de vendre des livres
que je n’ai pas encore écrits.
Il faut que je laisse les calculs de mon égo de côté. Si nos ancêtres avaient
pensé en termes de rentabilité comme moi, ils ne nous auraient jamais laissé
toutes ces formules dont l’utilisation commerciale nous fait crier aujourd’hui que
nous sommes plus intelligents. Je vais me raconter malgré tout. Je vais écrire,
même si le soleil ne se lèvera jamais sur ce texte. Si déjà je peux être assurée
que mes enfants le liront, ça me suffit. Je travaille pour eux, je gagne de
l’argent pour eux, je respire pour eux. Ils représentent ces tas de prétextes qui
me permettent d’affirmer que la vie est belle, ils sont des encriers qui ne
tariront jamais.

2 Les enfants

Moi, j’ai quatre enfants, quatre garçons, pour être plus clair.
Mon premier enfant aime le football, comme son père.
Le petit frère des jumeaux, lui, aime le coupé-décalé.
L’un des jumeaux, Tumi, aime les cailloux. Il a toujours un caillou dans sa poche,
il dort toujours avec un caillou dans sa main, dans la chambre qu’il partage avec
son frère, il a son coin-cailloux. Il va même parfois jusqu’à lancer des cailloux
sur le toit quand nous siestons. Son père l’a puni pour ça plusieurs fois mais
plus on le punissait plus son amour pour les cailloux prenait du poids.
L’autre jumeau, Kumi, est le genre d’enfant qui n’aime rien et ne déteste rien.
Impossible de savoir s’il est fâché ou content. Coupé-décalé, football, caillou,
travail ménager : il est à l’aise partout.
La vie de mes enfants n’est-elle déjà pas un livre dont le temps tourne les pages
chaque matin devant mes yeux émerveillés, un livre que je ne me lasserai jamais de
lire et d’écrire ?

3 La méprise

Un jour…
Un jour donc, l’avenir vint à ma rencontre sous la forme d’un livre.
Ce jour-là Kumi et ses frères étaient à l’école et moi je rentrais du palais de
justice où mon mari et moi avions été devant le juge de conciliation qui essayait
de nous convaincre de renoncer au divorce. Le juge avait dit ce que son travail
l’autorisait à dire et chacun avait pris sa route. A la maison, c’était déjà
chambre séparée et maison commune, c’était déjà chacun pour soi et Dieu pour tous.
Mon camarade de promotion, André Fopoussi, lassé par les tracasseries de son
divorce me dit un jour, « l’acte de mariage est un document dangereux ! »
Aujourd’hui, je le comprends. C’est à cause de cet acte que je défile sans cesse
devant le juge alors que j’aurais pu servir à autre chose ailleurs. Quand on se
marie, il y a Monsieur le maire, il y a quatre témoins ainsi que les amis et les
familles qui dansent de joie… Quand on est en instance de divorce, le maire cède
sa place au juge, les témoins disparaissent pour que les avocats surgissent, les
amis et les familles se divisent en indifférents, en partisans ou en adversaires
coriaces, et le stress devient la musique d’ambiance. En vérité, divorcer ce n’est
pas se pointer devant le juge ; c’est cesser de se tenir la main. Il faut que je
commence à réfléchir sur le divorce et que je propose des solutions qui vont
rendre sa procédure aussi rapide que celle du mariage. Je pense par exemple qu’on
ne devrait plus conditionner le divorce aux prétendues causes péremptoires ou
facultatives. On devrait dire, surtout en ce qui concerne la femme, « toute femme
qui ne se sent plus comme un poisson dans l’eau dans son ménage doit pouvoir
demander le divorce et l’obtenir dans l’heure qui suit ; la rencontre avec le juge
n’ayant pour but que de régler les questions pratiques comme la garde des enfants,
la pension alimentaire et autres. » Quand c’est l’homme qui veut partir, la
procédure doit être plus sévère pour éviter que des petits malins n’en profitent
pour fuir les charges financières et affectives relatives aux enfants qu’ils ont
faits venir sur la terre. Il faut par exemple que… La leçon de toute cette
histoire c’est que j’ai compris que les problèmes commencent dans les couples
lorsque les époux cessent d’être de bons amants et de bons amis. Mon mari et moi
n’avons pas compris ceci à temps. Nous avons passé une bonne partie des douze
années de notre vie commune à faire Toto-tire-Nama / Nama-tire-Toto ; à la
différence que, avec nous, il ne s’agit pas d’un jeu d’enfants, mais d’un jeu
d’intérêts inconciliables, d’une bataille où chacun ne cherche qu’à tirer la
couverture de son côté. Depuis un bon bout, nous ne nous parlons plus que par des
signes, comme des sourds-muets et je me retrouve quelquefois en train de chanter
cette bonne vieille comptine d’enfant :

Ennemi passe par derrière


si tu passes par devant
je vais vomir.

Ce jour-là donc, comme je n’avais rien à faire parce que j’avais une permission
pour toute la journée, je tournais en rond à Bonandjo.
Je fus d’abord dans un restaurant tournedos où je mangeai un plat d’omelettes-
spaghettis. Après ce fut le kiosque à journaux de la Poste où je lus pendant près
d’une heure les titres des quotidiens et des magazines exposés. Ensuite je marchai
jusqu’au virage qui va aux Domaines à l’endroit où les bouquinistes exposent leurs
livres au sol, sous une rangée d’arbres dont le feuillage touffu rafraîchit la
peau comme une bière glacée éteint le feu de la gorge. Là, je lisais les titres
sans intention d’achat, juste pour m’occuper et éviter de rentrer chez moi avant
l’après-midi.
Mes yeux glissaient nonchalamment d’une couverture à l’autre, enjambaient sans s’y
attarder un groupe de livres crasseux, s’accrochaient à un titre plaisant,
fouillaient une illustration, jaugeaient les regards intéressés des vendeurs,
revenaient aux livres, s’abandonnaient au silence de leurs couvertures
défraîchies, se détachaient d’eux un instant pour s’évader avec les bendskineurs
et les voitures qui passaient, redescendaient vers les livres qui ornaient le
trottoir rugueux…
Ce fut pendant cette promenade visuelle que j’avisai un petit livre qui avait pour
titre, croyais-je, « La cuisine des sourds-muets ». Je dis au vendeur,
− C’est combien le livre-là.
− Lequel madame ?
− Celui qui a la couverture verte et blanche, « La cuisine des… ».
Le vendeur se leva du bloc de pierre sur lequel il était assis, prit le livre et
me le tendit, disant,
− Oui, donne-moi 2000 tu pars avec.
Je pensai dans mon cœur, « 2000frs CFA pour un livre ? C’est toujours l’argent de
Paul Biya ? Yeï ! J’achète un livre à deux mille que c’est pour aller semer ? »
Pendant ce temps le bouquiniste insistait, « Tu dis quoi madame, tu dis quoi
madame, si tu veux je peux t’enlever quelque chose, tu dis quoi madame, il y a
aussi d’autres romans intéressants ». Et moi je lui répondis,
− C’est cher.
− Tu donnes combien alors.
− Si c’est 500 je prends.
− Ouais, madame, tu veux que je rentre au village ? Tu achètes un beau livre
comme ça à 500 ? Regarde, la couverture est encore nyang-nyang et puis quand tu
vas lire tu vas apprendre beaucoup de choses… Bon, donne-moi dix pièces et je te
laisse ça.
− Si tu ne veux pas comme je t’ai dis-là tu laisses.
Je savais par habitude qu’il ne faut jamais montrer à un sauvetteur1 qu’on est
intéressé sinon il double le prix. Je me retournai et pris le chemin du départ en
espérant qu’il me demanderait de venir payer. Mais après quelques pas je ne
m’entendis pas interpeller, rien non plus après quelques mètres. Pourtant je
voulais ce livre. Je n’avais pas envie de rater ces recettes spéciales réservées
aux sourds-muets. Je brodais intérieurement des plans autour de ce livre. Je
pensais que le jour où ce sera mon tour de recevoir notre réunion mensuelle des
femmes ingénieurs, le menu serait exclusivement composé de ce type de plats. Je me
figurais la tête qu’elles feraient lorsque je leur annoncerais qu’elles étaient en
train de déguster des mets pour sourds-muets. Ces pensées me ramenèrent devant
l’étalage de livres du bouquiniste. Je m’accroupis au point où ma jupe faillit se
déchirer, récupérai le livre qu’il avait remis en place et lançai sur lui un
billet de mille francs que j’avais froissé. Ce billet roulé en boule buta sur sa
poitrine et le surprit quelque peu car il était en plein dans des échanges verbaux
passionnés avec un groupe de messieurs composés de bendskineurs et de salariés,
sur le thème, ainsi que je pus l’entendre, de « la sorcellerie du pouvoir et du
pouvoir de la sorcellerie ». Le vendeur ramassa le billet, le défroissa, et lança
en souriant,
− Madame, c’est comment avec toi. Au lieu de me donner l’argent normalement tu
lances seulement ? L’argent est devenu un caillou ?
Je n’étais plus avec lui, j’étais partie.

4 Doutes

Le temps est un amoncellement de brouillons ; brouillons de l’ingénieur qui


cherche l’angle exact, brouillons de cette femme qui se débrouille pour avoir le
titre de gratteuse de feuilles blanches. J’écris quelques phrases et l’instant
d’après je les balance à la poubelle. J’efface autant que je saisis. La touche «
Back space » de mon clavier a coincé plusieurs fois à force d’adopter un plan et
de la rejeter la seconde d’après. Plus j’écris plus je trouve mon récit imparfait
et incohérent. Un centième de millimètre d’erreur peut envoyer un ingénieur en
prison pour le reste de sa vie. Il faut donc que j’applique la même vigilance dans
mon écriture, il faut que j’écrive le texte parfait.
Je ne dois absolument pas écrire pour exposer ces extravagances qu’on appelle «
talent » ou, pour faire plus acceptable, « génie » car tout ce qui fait plaisir
aux seuls sens de la chair pue l’éphémère. A quoi servent les pierres précieuses ?
Elles n’ont de valeur que lorsqu’elles se trouvent dans un écrin. C’est vrai
qu’elles peuvent être exhibées quelques heures, l’espace d’une soirée, mais
ensuite elles rentrent dans leurs boîtes et ne vivent plus que dans les rêves de
leur propriétaire. A qui viendrait-il l’idée de trimballer ce genre de bijou au
marché des Chèvres par exemple ? Je ne dois pas écrire pour les aveugles mais pour
ceux qui voient. Je ne dois pas écrire pour ceux qui lisent mais pour ceux qui
étudient.
Je me dandine au gré des vents de la déprime. Je continue ? J’arrête ?
Pourtant le désir de continuer ce travail d’abeille qu’est écrire est toujours là,
intense. Il faut que j’écrive pour faire avancer l’humanité ; non pas en lui
servant des idées arrêtées maquillées comme une Miss beauté et prêtes-à- emporter,
mais en lui tendant une pioche et en lui disant : creuse. Il faut que je fasse un
texte tel que celui ou celle qui le lit éprouve une envie violente de le déchirer,
non parce qu’il est mal conçu et mal rendu, mais parce qu’il le tourmente au plus
haut point, parce qu’il fait trembler sous ses pieds, le socle de pierre de ses
habitudes les plus ardentes. Mon lecteur doit lutter sans merci contre chacune de
mes phrases, l’aimer ou la haïr ; il ne doit pas trouver du temps pour les
sentiments tièdes. Et, à la fin de la lecture, qu’il ait lu mes racontages
jusqu’au bout ou non, il doit se sentir vainqueur ou vaincu. Puis-je atteindre cet
objectif en racontant cette banale histoire de couple, cette vulgaire histoire de
mari-et-femme dans laquelle il n’y a pas d’acteur ni de chef bandit ? En tout cas
chaque histoire se raconte elle-même avec la cadence qui lui est propre ; l’auteur
n’étant que la main chargée de la graver dans la mémoire du temps.
5 La découverte

J’étais à la maison…
J’échangeai ma jupe et ma veste contre un ample kaba-nyango que je versai sur moi
comme on se verse un seau d’eau sur la tête. A Douala, avec cette chaleur aux
dards féroces, mettre un grand kaba est comme mettre un ventilateur en marche.
Je m’étendis dans l’unique canapé avec mon livre en main, impatiente de voir à
quoi ressemblait une recette culinaire pour sourds-muets.
L’effet que j’eus en regardant la couverture fut comme l’effet que j’eus ce matin
quand je découvris après plusieurs minutes de fouille que la bague que je
cherchais était en réalité enfilée à mon doigt : je me mis à rire.
Le livre que j’avais acheté n’avait pas pour titre « La cuisine des sourds-muets
». Il s’appelait « La cuisine des jours muets ». Je riais donc de ma méprise, je
riais, je ris jusqu’à me tenir le ventre. Comment j’avais pu confondre « jour » et
« sourd » ? Comment j’avais pu prendre ce qui n’était qu’un roman pour un livre de
cuisine ? Pourquoi n’avais-je pas feuilleté ce livre avant de l’acheter ? Comment
j’avais pu acheter un livre sans jeter un coup d’œil sur la quatrième de
couverture ? Tout ceci méritait bien une cure de rire. Je me souvenais que ce
bouquiniste avait bien précisé, « Il y a aussi d’autres romans intéressants » mais
le mot « roman » m’avait échappé. Je riais, je riais, je ris jusqu’à pleurer.
Je balançai ce livre dans l’armoire du salon. Il atterrit sur une série de
statuettes en bois intitulée « La famille », et fit tomber au sol les deux
statuettes les plus grandes qui représentaient un homme tenant une clé à la main
droite et une femme qui portait une lampe allumée. Il y avait bien douze ans que
j’avais reçu ces statuettes en cadeau de mariage. La confusion entre « sourd » et
« jour » me plongea dans des réflexions relatives à mon couple. Un mariage en
difficulté est un jeu de confusions dans lequel les époux se laissent prendre.
C’est une chaîne de mésinterprétations des obstacles que le couple rencontre en
chemin. Et quand ledit couple ne fait pas de pauses pour souffler et reprendre les
choses à zéro, l’un devient une misère pour l’autre et vice versa. C’est à ce
point que mon mari et moi sommes arrivés.
Le coucher du soleil me surprit endormie dans le canapé…
Kong Kong Konglong… Tag tag tag… Je me réveillai en sursaut. Kong Kong
Konglong… Tag tag tag… A ce bruit, je reconnus la signature de mon fils Tumi qui
s’annonçait quelques fois en lançant des cailloux sur le toit. Quelques secondes
après, Tumi entra en souriant et courut vers moi, « Mama, mama, dit-il,
aujourd’hui le maître nous a dit de raconter une histoire ; moi j’ai raconté
l’histoire de l’enfant qui aimait les cailloux et il m’a donné huit sur dix ! »

6 La querelle

Un autre jour…
Mon mari et moi étions au salon. Lui, à sa place habituelle, c’est-à-dire allongé
dans le canapé en rotin rempli de coussins (le même canapé où quelques mois
auparavant je m’étais étendue pour lire mon fameux « Cuisine des sourds-muets »),
et moi, étendue sur le tapis et soutenant ma tête de mon bras droit plié en
équerre. Nous nous disputions les chaînes de télé. Il voulait voir la rediffusion
d’un match du championnat espagnol et moi je voulais voir mon feuilleton préféré.
Quand il appuyait sur la touche 1 de la télécommande, moi je me levais pour aller
mettre la télé sur le canal 5. Il avait la télécommande et moi j’avais mes pieds.
De temps à autre les enfants venaient se plaindre de ceci ou de cela. Entre deux
plaintes, la télécommande et mes pieds continuaient leurs séries de 1 et de 5. Mon
futur ex-mari me dit,
− Je sais que tu veux que je tape sur toi pour que tu cries partout que tu es
une femme battue, pour que tu ailles faire le certificat médical pour dire que je
te tape mais tu mens je ne te touche pas et on va seulement divorcer.
Et moi je ris à gorge déployée et par saccades. Finalement je lui dis,
− Parce que tu crois que moi aussi je n’ai pas envie de divorcer ? Si l’acte de
mariage était un papier ordinaire, je l’aurais déchiré là, là, là ; maintenant,
devant toi.
Il dit en souriant avec dédain,
− Tu ne vas pas me parler sur ce ton ironique comment ! Quand je payais encore
tes études est-ce que tu pouvais me parler comme ça ? Maintenant que tu
travailles, maintenant que tu as un bon salaire et que tu as déjà tes enfants tu
n’as plus besoin d’un mari.
− Tu crois que je suis comme toi ? Toi, qui cours après les petites lycéennes ?
Je suis une femme respectable moi ?
− Respectable ! L’expérience a montré qu’on ne critique le plus efficacement
que les déviations qu’on commet soi-même.
Je me levai d’un bond et me postai devant lui comme une tigresse prête à bondir et
répliquai,
− C’est comme ça hein, tu m’accuses…
Un long cri m’empêcha de continuer… Un cri d’enfant.
J’oubliai nos querelles et me hâtai vers le couloir où je rencontrai le petit
frère des jumeaux qui venait en pleurant. Il me dit en reniflant, « Maman, tu vois
? Tumi m’a lancé avec les cailloux, beaucoup beaucoup de cailloux ». « Ouais, Tumi
aussi avec ses cailloux ! » C’est tout ce que je pus dire en lui caressant la
tête. Une fois dans la salle d’étude des enfants, je remis de l’ordre et m’assis.
Il était nécessaire d’attendre un peu avant d’aller rejoindre mon mari pour le
taquiner et continuer l’épisode 2 de notre feuilleton qui pouvait avoir pour titre
« la télécommande et les pieds ».

7 Le tournant

Le calme avait repris sa place parmi mes enfants. Chacun d’eux était plongé dans
son cahier. Je pouvais aller retrouver mon ennemi intime. Au moment où je pensais
déjà à m’en aller, Kumi se leva du coin de la salle où il était assis et vint à
moi. Il avait un livre en main. Il me le tendit. Il se trouva que c’était le
fameux roman de la « cuisine des sourds muets ». Il me montra une série de mots
qu’il avait soulignés et demanda des éclaircissements. Ces mots ne tombaient pas
de la dernière pluie. Pour moi, c’était de gros mots, de vrais gromologies qui
sonnaient dans mon esprit comme des termes d’une langue inconnue : Borborygme,
procrastination, hédonisme, monaural… j’avais les vertiges. Pire, je n’avais même
pas de dictionnaire à la maison. Comment faire ? Je lus et relus les six
paragraphes qui contenaient ces mots, espérant en deviner le sens, sans succès.
Qu’allais-je faire pour ne pas perdre la face ? Mon fils attendait beaucoup de son
ingénieur de mère en ce moment. Allais-je le décevoir ? Il savait qu’un ingénieur
était capable de beaucoup de miracles. Qu’allais-je donc lui dire ? Allais-je lui
avouer que de simples définitions m’échappaient ? Il n’en était pas question.
Connaissant son caractère, j’écartai l’idée de renvoyer les explications au
lendemain. Heureusement, je trouvai le trou de rat qui allait me permettre de me
tirer momentanément d’affaire et je lui dis, « Tu sais, expliquer un mot n’est pas
facile… surtout quand ce mot est dans un roman ; parce que seul celui qui l’a
écrit sait ce qu’il voulait dire. Je peux te dire que c’est comme ceci alors que
c’est plutôt comme cela. Je connais celui qui a écrit ce livre je vais le faire
venir et tu vas voir avec lui. » La perspective, pour mon fils, de rencontrer
l’auteur de ce livre étant plus alléchante, ma proposition passa. Je pus souffler
un peu… juste le temps de me ruer vers un dictionnaire.
Très vite, j’oubliai mon mari et nos querelles. J’achetai un gros dictionnaire. Je
lus ce roman et Kumi eut droit à des explications. Je retournai chez le
bouquiniste qui m’avait vendu ce livre et achetai de nouveaux livres que je
dévorais. Chaque fois que j’achevais la lecture d’un livre, Kumi le prenait et
l’incontournable séance d’explications de mots s’en suivait. Il plaçait les mots
devant moi et je m’inspirais de ma culture générale nouvellement acquise et du
dictionnaire pour lui répondre. Plus tard, la nature arrangea les choses de telle
sorte que chaque fois que je me retrouvais devant le juge le matin, le soir venu,
je me retrouvais devant mon fils Kumi, juge de mes connaissances.
Et ce qui devait arriver arriva…
A force de dévorer de beaux textes, mon cœur s’est épanoui et est devenu une
matière malléable sur laquelle, aujourd’hui, je peux sculpter les battements de ma
propre vie. Je décidai donc de me délivrer de cette vie de boulot frustrant mais
exaltant, de bruits d’enfants, d’odeur de cuisine et de couloirs des tribunaux en
la confiant à du papier blanc.
Au bout d’une année, un texte était prêt.

8 Le manuscrit

J’écrivis plus tard à mon mari (on ne communiquait plus que par écrit à ce moment
là). Dans le mot que je le lui adressai, je le suppliais de corriger ce texte pour
moi. J’attendis quelques semaines.
Un soir, alors que j’étais passée par la réunion des femmes ingénieurs avant de
rentrer à la maison, je trouvai qu’il était assis à la véranda. Il me demanda de
l’y rejoindre. J’avais bien évidemment oublié le texte que je lui avais remis.
Alors que je me douchais, je me posais des tas de questions. « Peut-être que le
juge a prononcé le divorce à mon insu ? Peut-être qu’il veut m’annoncer qu’il me
quitte avant même la décision du juge ? Peut-être qu’il a trouvé une autre femme ?
Peut-être qu’il veut placer une nouvelle intimidation ? Peut-être qu’il a entendu
des choses sur moi ! Mais si tout ceci était vrai pourquoi m’a-t-il souri ? Il a
bel et bien souri. Est-ce un sourire jaune ? Peut-être que c’est un sourire
cynique. ». Il y avait beaucoup de « peut-être » et à chacun d’eux, mon cœur
s’immobilisait dans ma poitrine pendant quelques secondes avant de reprendre sa
marche mal assurée. En tout cas pourquoi je me tuais à réfléchir ? Quoiqu’il
arrive la terre ne s’arrête jamais de tourner et de placer chaque être humain
devant des choix incontournables.
J’étais maintenant assise en face de lui. Encore un autre juge ? Il se leva, entra
dans la maison et me laissa seule avec les coassements lointains des crapauds, les
mélodies monocordes des grillons, la discrétion du quartier de lune, le silence
des nuages, les légers tremblements des fleurs du jardin.
Il revint avec deux bouteilles de bière. Une pour lui, l’autre pour moi. Il les
décapsula avec ce même sourire aux lèvres, disant,
− Quand je suis content j’aime boire ma bière à même la bouteille. C’est ce que
je vais faire aujourd’hui si tu le veux.
J’étais perdue. Je me demandais ce qu’il voulait dire par ces propos qui me
paraissaient codés. En même temps j’étais émue de l’entendre s’adresser
directement à moi et sur un ton qui avait disparu de notre vie. Cela faisait si
longtemps que pareil dialogue ne s’était pas vu !
Il s’assit et fixa sur moi un regard chargé de bonheur. Ne pouvant soutenir plus
longtemps cette gaieté soudaine et non simulée qui ne faisait plus partie de notre
mode de vie depuis plusieurs années, j’évitai ses yeux. Je regardais à travers les
vitres baissées l’horloge accrochée à l’un des murs du salon. Trois minutes après,
il dit après deux gorgées de bière,
− Mais, tu n’as pas touché à ta bouteille de bière !
− Je bois souvent avec toi ? fut ma réponse brutale placée sous le signe de la
défensive.
Comme s’il ne m’avait pas entendu, il proposa,
−Je voudrais qu’on lève le coude en ton honneur…
Il joignit le geste à la parole. Je l’imitai timidement tout en offrant mon
attention aux figures que les étoiles avaient tracées dans le ciel.
− Et à la santé de la future reine de l’écriture.
Je ne me rappelais vraiment plus lui avoir donné mes textes. Aussi, je le
regardais comme pour lui dire, « tu es fou ou quoi ? » Comme ma tête était devenue
un champ de pensées noires, c’était comme si le temps de la récolte était venue.
J’étais donc si occupée à cueillir mentalement des élucubrations aussi sombres que
saugrenues que je me préparais à déverser sur lui que je n’avais même pas remarqué
un petit paquet de feuilles blanches à côté de lui. Ce fut lorsqu’il poussa vers
moi ces feuilles que je reconnus par son titre, mon texte et poussai un soupir.
Je saisis ma bouteille de bière et la vidai presque pour cacher mon embarras et ma
trop grande émotion.
− Tu écris bien ma chère. dit mon mari.
J’étais flattée qu’il ait trouvé du plaisir à me lire mais je ne savais pas trop
comment me comporter. Fallait-il continuer à jeter toutes sortes de pensées
inflammables dans le chaudron de cette vive tension conjugale ou saisir cette
occasion pour tenter un rapprochement ?
Il continua,
− Est-ce que tu sais que j’ai failli ne pas lire ce texte. Le jour où je le
reçus, je l’abandonnai quelque part dans ma chambre car je me disais, « je lis ça
pourquoi, qu’est-ce qu’elle peut bien me donner de bon ». Alors un jour, alors que
je cherchais mon permis de conduire partout dans la chambre, je retrouvai ce
texte couvert de poussière. Je dois dire que je ne l’avais pas touché parce que je
croyais que cela avait un rapport avec notre divorce… quand j’ai donc constaté
qu’il n’en était rien, j’ai commencé à lire et l’histoire m’a remué. J’ai oublié
le permis. J’ai oublié où j’allais. A la fin de la lecture je me suis mis à
réfléchir à notre vie et je me suis rendu compte que la cause de nos problèmes
c’était nous-mêmes ; c’était toi, c’était moi, c’était toutes ces carapaces dont
nous étions revêtues et qui nous empêchaient de nous sentir, de mêler nos
différences, d’exalter nos points communs, de dire nos attentes, de baliser
ensemble le chemin des promesses.
Je terminai le reste de la bouteille d’un trait. Il appela Kumi et fit venir une
autre bouteille que je vidai de la même manière. Je me sentais bizarre, peut-être
que j’étais trop contente. Il y avait une telle amitié entre nous, une amitié
fraîche, nouvelle, dense. Toutes nos mésententes s’évanouirent de mon cœur d’un
seul coup. Je ne le voyais plus comme un obstacle à dompter et à franchir mais
plutôt comme un chemin fleuri à parcourir. Non, ce n’était pas l’alcool qui me
montait à la tête. Mon mari était bel et bien devant moi et nous étions en train
de nous dire des choses, ces choses simples qui nous avaient manqué depuis si
longtemps et qui pourtant étaient à portée de main, à portée de regard.
Les enfants avaient mis la télé en marche et c’était un coupé-décalé qui passait.
Je me levai comme si c’était ce que j’attendais depuis. Je rotais de bonheur. Mon
mari se leva et fit de même. A travers les brumes de la joie, j’entendais les
enfants commenter notre façon de danser en riant aux éclats.
Le soir je me retrouvai dans les bras de mon mari et il me dit,
− Ce petit bout d’errances est très bien écrit. Il faut seulement que tu
ajoutes à la fin comment il nous a permis de nous réconcilier alors que nous
étions sur le point de divorcer. Il faut aussi que tu y ajoutes ce qui s’est passé
ce soir. Il y a aussi le titre qu’il faut changer. Je te propose d’appeler ce
texte : le livre de la cuisine des sourds-muets.