Vous êtes sur la page 1sur 32
e e La Ulnzalne littéraire 87 IF J)u 16 au 31 jant'ier 1970 enchainé ,
e
e
La
Ulnzalne
littéraire 87
IF
J)u 16 au 31 jant'ier 1970
enchainé
,
ec
1
e
SOMMAIRE 8 LE LIVRE DE LA QUINZAINE Gilles Lapouge Les Pirates par Georges Balandier 4
SOMMAIRE
8
LE LIVRE
DE LA QUINZAINE
Gilles Lapouge
Les Pirates
par Georges Balandier
4
CORRESPONDANCBS
Guillaume Apollinaire
8
Antonin Artaud
Lettres à Lou
Lettres à Géniea Athanasiou
par Pascal Pia
par Roger Dadoun
8
DOSSIER
par Claude Bonnefoy
10
Qu'est-ce que
la littérature érotique ?
Entretien avec Lise Deharme
11
18
11
Recettes de fabrication
Deux questions à Robbe-Grillet
Deux éditeurs s'expliquent:
Propos recueillis
par Gilles Lapouge
par Serge Fauchereau
Propos recueillis par G.P.
Propos recueillis par C.B. et G.P.
Eric Losfeld et Résrine Deforees
18
ARTS
Robert Descharnes
et Clovis Prévost
Pierre Dufour
André Fermigier
La vision artistique
par Jean Selz
et de Gaudi
Picasso 1950·1968
Picasso
par Marcel Billot
18
La pensée de Francastel
Dar Jean DuvÏJrnaud
19 LINGUISTIQUE
Bonjour, Semiotica
10
André Jacob
Points de vue sur le langage
par Julia Kristeva
par Angèle K. Marietti
Il CIVILISATIONS
Janine et Dominique Sourdel
André Miquel
La civilisation de l'Islam classique
L'Islam et sa civilisation
par Régis Blachère
24
URBANISME
Raymond Ledrut
L'espace social de la ville
par Gérard Yvon
15 POLITIQUE
Pierre Broué
Le printemps des peuples
commence à Prague
par Jean.Jacques Marie
28
LETTRE D'ALLEMAGNE
Christa WoH
Nachdenken über Christa T.
par Nina Bakman
28
BANDE
Winsor McCay
Little Nemo in Slumberland
FEUILLETON
W
par Nicole Tisserand
par Georges Perec
80
CINEMA
Fellini chez Trimalcion
par J acques-Pierre Amette
François' Erval, Maurice Nadeau.
Publicité littéraire :
Crédits photographiques
22, rue de Grenelle, Paris-7·.
: 222·94-03.
p.
3
Conseiller : Joseph Breitbach.
p.
5
Roger Viollet
Roger Viollet
Publicité générale : au journal.
p. 6
p. 7
Comité de rédaction :
Coll. Paule Thevenin
Coll. Paule Thevenin
Prix du n· au Canada: 75 cent'!.
p.
Georges Balandier, Bernard Cazes,
François Châtelet,
8
Losfeld
p.
9
Losfeld
Françoise Choay,
Dominique Fernandez, Marc Ferro,
Gilles Lapouge, Bernard Pingaud,
Gilbert Walusinski.
Abonnements :
p.
10
Un an: 58 F, vingt-trois numéros.
Six mois : 34 F, douze numéros
Etranger:
p.ll
p. 12
Pauvert
D.R.
Livre du bibliophile .
p.
15
p. 18
Pauvert
Hachètte
La Quinzaine
Un an : 70 F. Six mois : 40 F.
Pour tout changement d'adresse :
p.22
Arthaud
m
lre
p.
27
Secrétariat de la rédaction :
envoyer 3 timbres à 0,30 F.
Règlement par mandat, chèquE
bancaire, chèque postal :
Lüfti Ozk.ok
p.
29
Pierre Horay
Anne Sarraute.
p.
30
D.R.
C.C.P. Paris 15.551.53.
Courrier littéraire :
Adelàïde Blasquez.
Directeur de la plLblication
. François Emanuel.
administration :
Imprimerie: Graphique. GaœlMœ
43, rue Parls-4·.
Téléphone :
Printed in France
LE LIVRE DB Le grand refus LA QUINZAINE L'histoire de la piraterie, c'est l'envers de
LE LIVRE DB
Le grand refus
LA QUINZAINE
L'histoire de la piraterie,
c'est l'envers de l'histoire vue
par les gens convenabJes. Si
leurs cheminements se croi-
sent - et imposent, par exem·
pie, 1a rencontre de la pre-
mière reine Elisabeth et du
capitaine Prake - l'inversion
n'en est pas moins apparente.
Les pirates ont la mobilité, la
violence, le grand refus pour
règles.
Gilles Lapouge
1
Les Pirates
A. Balland, éd. 198 p,
Leur espace est la mer sans
frontières, leur nation, la bande
liée par le serment et la frater-
nité virile. La puissance et la
gloire ne déterminent pas leurs
projets, mais la prise, la fête et
la volonté d'employer à la p:aro·
die l'attirail de la grandeur. Ils
traversent l'histoire sans guère
laisser de traces, les gibets sont
leurs monuments et les tribunaux
leurs archives. Les chroniques de
la contre· histoire qu'ils ont faite
n'ont pas été tenues, leur horizon
n'est pas à portée du 'lavoir.
Portrait du fameux
capitaine Paul Jones,
com.mandant le Bonhomme
Richard, dans le moment
où ü a combattu et enlet,é
la Frégate la Sérapis.
.Iii ;';'llt·U.K (7'1,(i •• l!1L1 :lCi 'Jo;.'" ('4';"'lIt"I./."1I 1.- HnnIH,:n.nc.:'
u;t
Leurs exploits comme leurs for.
fàits relèvent d'abord de la tra-
dition orale, et leurs figures sont
de celles qui peuplent l'imaginaire
des sociétés riches et apeurées.
La patiente érudition les a par·
fois débusqués. Mais le sens de
leur aventure - la plus longue
des révoltes que l'humanité ait
connu'es - ne saurait surgir que
d'une lecture au second degré.
Gilles Lapouge a eu l'audace de
l'entreprendre, et son talent lui
a donné la réussite.
ni.A.al,,,t,
;1., ,',·"t/·.II-11 •. In _":""pi;":.
,
pie. Il fonde la république de
Libertalia, à Madagascar, dans le
fond de la
baié de San Diego ;
une société pure et dure qui est
la contre-société contestant le siè·
cle impur de Louis XIV. Mais
Misson et son Savonarole - un
ancien dominicain nomnié Carra·
Il propose une histoire trans·
posée et une sociologie imperti-
nente de la piraterie. Il ne s'en-
combre pas de la chronologie des
événements. Il tente d'investir le
phénomène cc pirate» en coalisant
divers modes de connaissance, en
pratiquant des abordages mul.
tiples. Pour lui, le doute n'est pas
permis: le pirate exprime une
révolte originelle et originale, une
révolte qui c( se confond avec Ion
être» et « parle davantage» de
héros insolites que de l'histoire
qu'ils cOBtestent. C'est la préfi-
guration de la communauté des
pessimistes annoncée par Malraux.
. Les figures de la piraterie sout
en apparence parentes de celles
que rassemble Eric Hobsbawm
dans sa galerie des Il primitifs de
la révolte» : handits sociaux,
mafiosi, insoumis, annonciateurs
des temps nouveaux, etc. Mais le
rapprochement peut être trom·
peur. Le pirate ne prétend pas
être un redresseur torts ou un
révolté qui entreprend de chan-
ger la face du monde. Son choix,
c'est le sacrilège, la transgression,
la dérision, la fête - et, au-delà,
la recherche d':Jne innocence sau·
vage dont la mer devient à la fois
le symbole et le lieu. Sa société,
c'est celle que le navire pirate
enclot dans ses flancs, ou celle
qu'il constitue avec ses compa·
gnons. Comme la république
pirate de Salé. La transformation
radicale de la société cc des
autres Il n'est jamais son projet.
Il marque le zéro absolu de la
révolte.
Gilles Lapouge en présente la
démonstration. S'il est le philo-
sophe-poète de 'la piraterie, il en
est aussi le naturaliste en consta-
tant que ce l'espèce pirate 'est
composée de races nombreuses et
, disparates». Des Barbaresques aux
flibustiers, des Chinois aux bou·
caniers la diversité fait loi, à dire
vrai, la seule loi extérieure qui
reste tolérée. Gilles Lapouge déter-
mine des types de pirates avec,
aux deux points extrêmes, le verbe
devenu pirate et le pirate frappé
du signe de Satan. Le premier,
c'est Misson qui impose sa « pré-
sence angélique», bien que for-
ban incontestable. Il' pratique la
tue si les circonstances l'y
contraignent, et prêche aussitôt
sur la non-violence. Il capture des
Noirs, puis les relâche en discou-
rant sur l'égalité des races. Son
pavillon est blanc, sa devise :
fi. Dieu et Liberté». Misson, par
la piraterie, entend réaliser l'uto-
cioli - échouent ; leur entreprise
ne peut être de ce monde.
A, l'autre pôle, une contre·
société ce vouée à Satan» : celle
du capitaine Lewis. Il se dit lui·
même créature du diable, instaure
le règne de l'inhumain. ce Ses
manières portent la révolte pirate
à un très haut degré d'incandes-
cence». Il rôde ce comme l' hor·
reur dons le monde». Maître
redoutable d'un royaume fantôme,
il tient du mal tous ses pouvoirs,
y compris celui d'annoncer sa
propre mort à ses marins et de
se conformer à cette prédiction.
Entre Misson et Lewis, gardiens
des avant-postes de la piraterie,
La Quinzaine 'littéraire, du 16 au 31 janvier 1970
3
INFORMATIONS POIfDANC •• se placent les autres forbans, Baudelaire Guillaume Apollinaire « faits d'une
INFORMATIONS
POIfDANC ••
se
placent les
autres forbans,
Baudelaire
Guillaume Apollinaire
« faits d'une pâte plus lourde et
plus molle ».
Lettres à Lou
Cette galerie des portraits n'est
pas simplement celle du pitto-
resque et des horreurs. Elle ren-
voie, plus qu'à une chronologie
des aventures, à une civilisation
impossible recherchée au-delà de
la civilisation refusée. Et comme
l'échec est la règle, c'est la dé-civi-
lisation qui reste la pratique com-
mune des pirates. Ils prennent
toute chose à l'envers. Ils affir·
ment leur horreur du travail, de
la compétence domestiquée, de la
gestion raisonnable des vies et des
biens. Parce que la mort est leur
horizon et qu'ils n'en éprouvent
nulle frayeur, ils exaltent la jeu-
nesse, le gaspillage, la rupture
scandaleuse.
Pierre-Georges Castex publie aux
éditions SEDES (S, place de la Sor-
honnA l un album : Baudelaire, criti·
que d'art, où sont reproduits toiles,
gravures, sculptures, dessins que
Baudelaire eut l'occasion de commen·
ter et de juger, en particulier dans
Curiosités esthétiques.
La moitié de ce volume est consti-
tuée par une importante étude de
P.-G. Castex sur ce critique • géné-
reusement ouvert à la compréhension
des vrais talents, mais férocement
hostile aux fallacieux artifices du
• chic - et du • poncif -. Des œuvres
oubliées, qui avaient attiré son atten-
tion, méritent mieux que notre Indif-·
férence : une Fontaine de Jouvence
de William Haussoulier et de Petites
Mouettes de Penguilly-l'Haridon (qui
font penser à Tanguy).
tler) , celle qu'avait autorisée Pauline
Vlardot qui ne devait mourir qu'en
1910. Parmi les lettres inédites on
. trouve ce passage qui montre sous
un nouveau jour le brave Tourgueniev:
• Quelle dégoûtante et ignoble Ins-
titution que l'armée. Ces chasseurs
d'Afrique, d'après les paroles de leur
propre capitaine, ne donnent jamais
de quartier, tuent les gens désarmés
violent et pillent - et cependant sont
d'excellents soldats, bien obéissants,
aimant par-dessus tout l'Ordre, bons
et joyeux garçons. Que la foudre les
écrase tous! -
Préface et notes
de Michel Décaudin
IUustr. hors texte,
Gallimard éd. XIII - 527 p.
On savait depuis longtemps que
Guillaume Apollinaire eut pour
maîtresse, au début de la guerre
de 1914-1918, la jeune femme
qu'en plusieurs endroits de ses
Calligrammes il appelle « Lou »
Nietzsche
et à qui il a dédié, en ne la nom-
mant que par ses initiales : L. de
C.-C., le poème intitulé La nuit
d'avril 1915.
Tourgueniev
Et, du même mouvement, leurs
rituels d'inversion prennent une
signification sacrée. Gilles La-
pouge a su restituer le système
de leurs symboles, de leurs signes,
de leurs impératifs. Par une
démarche qui évoque celle des
anthropologues, il rassemble les
bribes des « mythologiques» de
la piraterie. La terre est associée
aux symboles négatifs, comme la
femme l'est au désordre. La mer
connote le positif, les valeurs
acceptées, l'espace de la révolte.
Elle est même davantage, le
moyen de « l'initiation par les
Un érudit britannique, M. Patrick
Waddington, fait part aux lecteurs du
Times Literary Supplement qu'il vient
de découvrir li la Bibliothèque muni·
clpale de Provins des lettres Inédites
de Tourgueniev li la cantatrice Pauline
Viardot. Halpérlne-Kamlnsky avait déjà
publié en 1907 une partie de cette
correspondance (Ivan Tourgueniev :
Lettres à Madame Vlardot, Charpen-
On nous prie d'annoncer la création
d'une société Nietzsche, li l'occasion
du 125' anniversaire de la naissance
du philosophe. Cette Société est
• ouverte à tous les esprits libres et
entend se' réserver à des travaux
strictement philosophiques et litté-
raires -. Secrétaire générale : Mme
J. Pieuchot, 19, avenue du général
Leclerc, Paris XIV'.
Le premier des Cahiers André Gide
vient de sortir aux Editions Gallimard.
Il est consacré aux débuts littéraires
de l'écrivain, « d'André Walter à l'Im-
moraliste
Le même éditeur publie des Ca-
hiers Jean Cocteau, dont paraît éga-
ement le premier numéro, composé
par Jean Denoël.
Qui est-ce?
André Rouveyre, le premier,
nous avait entretenus de cette liai-
son du poète. Il connaissait Lou
bien avant qu'Apollinaire ne la
rencontrât. Il lui avait rendu ser-
vice, en lui procurant en 1913 le
défenseur dont elle avait alors
besoin dans une affaire conten-
tieuse. Sans Rouveyre, il est à
présumer que les lettres et les
vers qu'elle reçut d'A pollinaire
eussent été finalement détruits.
C'est lui qui en révéla l'intérêt à
Lou, laquelle comprit aussitôt que
ces p,apiers n'étaient pas sans
valeur marchande. Aussi en vint-
elle à au lendemain dt'
la seconde guerre mondiale, la
publication, chez un éditeur gene·
vois, des poèmes qui ont composé
abysses», la dispensatrice de la
seule connaiss,ance qui soit recher-
chée. Et l'or - en quoi se résol-
vent toutes les richesses capturées
Pierre Bourgeade, grippé, ne don-
nera son prochain • entretien se-
cret - que pour notre numéro du
1er février. Ce sera l'avant-dernier,
notre jeu prenant fin après douze
entretiens.
Dans notre n° 84 (1 er décembre),
l'écrivain interrogé était Joyce
Mansour. Il était difficile de percer
l'Identité de cet auteur, si l'on s'en
tenait aux questions et réponses
de l'entretien, en revanche cela de-
venait très facile si, tenant comp-
te de l'Illustration (une coupure de
journal) , on consultait l'annuaire
téléphonique. A "adresse indiquée
par cette coupure, un nom : Man-
donne, Oise, Georges Langlet li Pa-
ris-9', notre ami Eric Losfeld, di-
recteur du Terrain Vague, J.-F. Mar-
quet à Tours (4' réponse juste),
Alain Martin à Paris-13', Yves Ma-
thez à Boncourt, Suisse ( qui a pré-
alablement hésité entre Henri Mj-
chaux et Marcel Schneider, 6' ré-
ponse juste), G.-H. Morin li Lyon,
Jean-Charles Pastour li Cannes,
Alexis Payne li Paris-B", notre ami
Bruno Roy, directeur de Fata Mor-
gana à Montpellier, A. Schimcono-
glou à Sarcelles, Malek Tiar à Pa-
rls-14' (4' réponse juste), J. Van
Zvylen li Paris-16'.
Voici la lettre de Bruno Roy :
Ombre de mon amour. Quant aux
lettres d'où ces poèmes avaient été
extraits, une reproduction en fac·
shnilé en fut faite, en Suisse éga-
lement, mais, faute d'accord entre
la détentrice des autographes et
- devient bien plus qu'un fabu-
la veuve de l'auteur, il fallut met-
leux métal ; caché dans les trésors
les plus secrets, escamoté et sou-
vent inutile, il est alors « subs-
tance et valeur absolues ».
tre au pilon la quasi-totalité du
tirage.
Est-ce trop dire et trop prêter
à la piraterie? Gilles Lapouge
semble se laisser pousser par le
grand vent qui a dispersé ses
héros, des Caraïbes à l'Océan
Indien. Mais il fallait cet aban-
. dou, qui est pour un temps
adhésion, afin de trouver le sens
profond de ces aventures qui
paraissaient simplement se réduire
en écume des mers.
sour, administrateur, pouvait met-
tre sur la voie.
Certains de nos correspondants
ont franchement reconnu avoir eu
recours à l'annuaire. D'autres qui
l'ont peut-être fait, avec le senti-
ment de tricher, ne nous en ont
pas fait part. D'autres encore n'ont
pas profité de cette facilité.
De toutes façons, voici les ga-
gnants :
Le Jeu, cette fol., e.t à la fol.
facile et difficile :
La mort de Lou en 1963, la mort
de Jacqueline Apollinaire en 1967,
ont dissipé ce8 nuages. Aucun
souci d'amour-propre ne s'oppo-
sait plus à la divulgation de ces
lettres. M. Michel Décaudin, qui
Bien peu d'éléments personnels:
s'est chargé d'en établir l'édition,
Influence du surréalisme (tfève.,
Jeux de mots, goOt de. rencon-
y a incorporé les poèmes qui, à
tre
) , connaissance de l'anglal.,
voyage. : tout cela e.t vague :
ce pourrait itre Mandlargue.,
Queneau, L1mbour
et d'autre ••
Mal. Il y a la collection de rive.,
Un sens qui nous concerne.
Au-delà des grandes révoltes socia-
les du XIX· siècle et du premier
XX· siècle, voici revenues leI!
révoltes absolues, avec ou sans
la violence.
Paul Aveline à St-Germain-en-
Laye, Bernhild Boie à Parls-1S', Mi-
cheline Bounoure à Paris-13', Geor-
ges Brun à Paris-go, Ivlc Fékète li
Rennes, Jean-Michel Fossey li Pa-
ris-17', Marie-Noëlle Fournier li
Marseille, Mme A. Girard li Paris-
11', Mechtllt Meljer Greiner à Dieu-
et l'annonce.: et là Je crol. que
seule Joyce Mansour répond au
critère.
Et pul. cette photo, qui sur-
monte l'annonce, Incite fortement
à penser qu'II .'aglt d'une femme;
«hasard obJectif. 7
BnllIO Roy
Georges Balandier
notre avis, n'eussent jamais dû en
être détachés. Apollinaire ayant
lui-même repris dans Calligram-
mes ceux qu'il estimait dignes de
prendre place dans son œuvre.
Sa première rencontre avec Lou
,avait eu lieu en septembre 1914,
à Nice, où il venait d'arriver.
Depuis quelques années, il vivait
de sa collaboration à des
et aux ouvrages édités par la
Bibliothèque des Curieux. La
guerre le privait de toutes ces rel-
L'amour d'une grande dame sources. Les journaux ne parais- saient plus que sur deux pages.
L'amour d'une grande dame
sources. Les journaux ne parais-
saient plus que sur deux pages. La
Bibliothèque des Curieux dont
les patrons étaient mobilisés, avait
·suspendu son activité. Désemparé,
Apollinaire avait accepté l'hospi-
talité que lui offrait provisoire-
ment à Nice un de ses amis pari-
siens, Henri Siegler-Pascal, qui
avait là-bas des attaches familiales
et d'assez nombreuses relations.
après avoir dispensé un peu de
bonheur au poète, Lou, contraire.
ment à ce qu'elle lui avait laissé
espérer, ne revint jamais à Nîmes.
Apollinaire ne put la revoir et la
reprendre qu'au cours de deux
brèves permissions passées à Nice
en janvier 1915. Pourtant, il lui
écrivait chaque jour, lui faisant
part notamment de ses démarches
pour la location de la chambre où
il comptait abriter bientôt leurs
Avec Siegler.Pascal, qui fré-
quentait comme lui la salle de
rédaction de Paris-Journal, Apol.
linaire avait quelque peu hanté
une fumerie d'opium dans un
appartement de l'avenue Henri.
Martin. A Nice, Siegler l'intro-
duisit dans une société un peu
mêlée, où l'on tirait aussi sur le
bambou. C'est là que Lou et le
poète lièrent connaissance. Elle
avait trente-trois ans, lui trente-
quatre. Comtesse de Coligny.Châ-
tillon, elle appartenait à la famille
qu'avait illustrée l'amiral. assas·
siné le jour de la Saint·Barthé-
lemy. C'était une divorcée, de
mœurs très libres, et dont Apol.
linaire eût peut-être obtenu très
vite les faveurs en la traitant avec
audace. Mais la noble origine de la
jeune femme lui en imposait. Lou,
qui s'en rendait compte, s'amusa à
lui faire attendre quatre ou cinq
semaines ce qu'elle était disposée
à lui accorder. Quand elle combla
enfin ses vœux, Apollinaire, déses-
pérant de la fléchir, avait déjà
souscrit une demande d'engage.
ment pour la durée de la guerre.
Il lui fallut, la mort dans l'âme,
s'arracher à Lou et, le 6 décem·
bre 1914, rejoindre à Nîmes le
38" régiment d'artillerie.
ébats. Hélas! il ne roulait pas
sur l'or. Il ne pouvait offrir à sa
maîtresse d'habiter un palace. Il
a beau vanter dans ses lettres la
propreté des meublés qu'il a visi-
tés, la description qu'il en donne
n'en fait guère ressortir que la
modestie. On pourrait citer à leur
propos l'alexandrin d'Edouard
gaussée en compagnie de Toutou,
et que c'est à l'instigation de ce
dernier qu'en mai 1915 elle adres-
sai.t elle-même au poète quelques
quatrains douceâtres, qo' Apolli-
naire qualifiait aussitôt de déli-
cieux et d'« exquis comme toi »,
sans soupçonner qu'oo s'était
contenté de recopier à soo inten-
tion une bluette de Sully Prud-
homme.
Cette mystification n'était pas
absolument gratuite. Apollinaire
aimait à faire parade d'érudition,
non seulement devant des ami"
comme Fleuret, Cremnitz ou Louis
de Gonzague Frick, capables de
lui tenir tête, mais aussi en pré-
sence d'agréables personnes telles.
que Lou, dont toute la science
tenait entre l'alcôve, le cabinet de
Guerber sur les commodités des
anciens pavillons de banlieue :
Les
cabinets et
l'eau
sont
à
proximité.
L'idéal de Mimi
Pinson
Comme l'a noté M. Décaudin,
à « une femme
qui s' ébrou.ait dans
toilette et le boudoir. Le 2 mai
1915, le nom de saint Athanase lu
sur un calendrier lui foornit le
prétexte d'une petite dissertation
sur ce père de l'Eglise. Espérait.il
ainsi éblouir T.ou? Il pourrait
bien s'être exposé par là au ridi-
cule. Dans une autre lettre, il
compare sa belle à Salomé ponr
la cruauté lascive et à Hélène
pour la beauté fatale, comparai-
sons dont elle a pu être flattée,
mais il la dit aussi « tacite comme
le snobisme », Apollinaire propo-
sait naïvement « l'idéal de Mimi
Pinson». Il s'imaginait avoir
séduit Lou; en fait, il en avait
seulement excité la curiosité. Il
pensait la subjuguer, et c'est elle
qui, durant plusieurs mois, allait
l'asservir et même l'avilir, comme
en témoignent les lettres où il lui
parle avec déférence d'un autre
de ses amants, un certain Toutou,
dont la mobilisation l'avait sépa.
rée, mais auquel elle ne renon·
çait pas et dont elle disait monts
et merveilles. Tout un trimestre,
Apollinaire nourrit l'espoir d'avoir
la Maintenon», ce qui, -
Lou
n'étant pas latiniste, - a dû la
laisser comme deux ronds de flan.
Pédante ou bon enfa
t. obscène
A droite, Apollinaire en 1915.
respondance SUIVIe, s'efforçant
d'émouvoir la jeune femme par
des lettres bavardes, imprégnées
à la fois de tendresse et de sala-
cité, et cherchant aussi à la recon-
quérir par la poésie. A cet égard,
Lou et Apollinaire
à Nimes
il se dépensait en vain. Lou était
snob, mais son snobisme ne s' exer-
Emue, semble.t.il, par ce dé.
part, et peut-être fâchée de voir
s'éloigner un amoureux qu'elle
tenait à sa merci, Lou se hâta de
venir retrouver Apollinaire à
Nîmes, où durant neuf jours elle
et lui passèrent ensemble tous les
moments de liberté que l'armée
laissait au nouveau soldat. Dans
cet empressement de Lou, Apolli.
naire crut découvrir la preuve
d'un amour répondant à l'amour
qui le tourmentait, et dans les
complaisances érotiques de sa maî.
tresse une délicieuse complicité
des sens. C'était se méprendre au
moins sur le premier point, car
encore Lou près de lui. Cet espoir
ne l'abandonna qu'après le déce·
vant entretien qu'il eut avec elle
à Marseille, le 28 mars 1915. Il
çait pas dans le domaine de l'es-
prit. Ce qui comptait pour elle,
c'étaient les mondanités, le liber-
n'eut pas le courage de rompre
ce jour-là, quoiqu'il fût visible
que Lou lui préférait Toutou, -
qu'elle était d'ailleurs allée retrou-
ver le mois précédent en Lorraine,
- mais, de retour à la caserne, il
se fit inscrire comme volontaire
pour le premier départ vers le
front. Le 6 avril, il était en Cham-
pagne, dans le secteur de Beau-
mont-sur-Vesle, entre Reims et
Mourmelon.
tinage des riches oisifs, les exploits
de canapé dans de douillettes gar-
çonnières. Apollinaire n'était pas
en mesure de lui ménager ce déco-
rum. Les réponses qu'il fait dans
ses lettres à diverses observations
de Lou donnent à penser que celle-
ci n'était pas loin de le considérer,
sinon comme un rustre, du moins
comme un garçon un peu dépour-
vu d'usage. Les vers d'Apollinaire
l'ont sans doute amusée quelque-
fois, peut-être même les plus vifs
Jusqu'à la mI-JUlD, il continua
d'entretenir avec Lou une cor-
l'ont-ils émoustillée, mais il est
probable qu'elle s'en est surtout
ou fleur bleue, cette correspon-
dante couvre six mois, à raison
d'une lettre par jour. Elle fonrnit
d'intéressants détails sur l'état
d'esprit des combattants dans la
première année de guerre, sur les
illusions qui soutenaient ceux-ci,
sur les bohards répandus dans les
cantonnements. On y découvre la
générosiié du pauvre Apollinaire.
En dépit de la distinction dont
elle se targuait, la comtesse Louise
de Coligny-Châtillon admettait
très bien que le poète, simple
soldat ou brigadier, lui envoyât
de temps en temps un petit man-
dat ou joignît à ses lettres un billet
de vingt francs. Les grandes dames
n'ont pas de faiblesses qu'entre
les draps.
A partir de l'été 1915, ce cour·
rier s'espace. C'est qu'Apollinaire
(mais il n'en dit rien) consacre
désormais le gros de ses écritures
à la demoiselle d'Oran auprès de
qui il ira un peu plus tard passer
sa première permission de détente.
De nouveaux rêves l'aident à gué-
rir de l'amour de Lou. Pcucal Pia
5
La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 janvier 1970
Artaud • • Antonin Artaud té, il tient ces propos d'une redou- 1 Lettre. Il
Artaud •
Antonin Artaud
té, il tient ces propos d'une redou-
1
Lettre. Il Génica Athanasiou
1924, particulièrement, qu'il de·
mande à Génica de lire jusqu'au
bout, en est une pathétique illus-
tration. Et cette souffrance n'a pas
le recours de la dispersion, de la
diversion, n'a pas l'issue de verser
dans autre chose - dans l'amour,
par exemple; car elle est - et
Artaud l'a assez dit, notamment
table clarté : « Jete le jure
sur la
Coll. Le Point du Jour
Gallimard éd., 394 p.
réalité supérieure de mon esprit qui
est ce à quoi je tiens le plus au
monde » ; et surtout : Il Com-
L'amour qui le lie à Génica
Athanasiou, Artaud le situe d'em·
blée, comme tous les grands états
où la nécessité l'établit, au niveau
de la plus haute intensité; « Chè·
prends enfin que la chose primor-
diale, la chose qui est la question
est l'INTENSITE de la souffran-
ce
Comprends que l'idée de la
dans la Correspondance avec Jac·
souffrance est plus forte que l'idée
re, chère, chère Génica, écrit-il
ques Rivière (2), lorsqu'il évoque
« l'effondrement central de l'âme»
de la guérison, l'idée de la vie ».
dans une lettre envoyée fin 1921-
début 1922, c'est-à-dire tout au dé·
but de leur rencontre, '" si tu pou-
-
souffrance centrale, elle s'établit
au cœur même de l'être d'Artaud;
c'est dire qu'elle n'a rien, ou peu,
vais voir dans mon cœur la profon-
deur, la gravité de ce que je res-
sens pour toi, la solennité même
du sentiment qui me lie à toi
à voir avec le subalterne, le péri-
Un réseau
impérieux, inflexible
phérique, « les choses qui arri-
Antonin Artaud en 1925.
POUR TOUJOURS.
» (1). Cet
amour ne connaîtra pas, comme on
dit, des hauts et des bas : il y aura
simplement des moments où les va-
leurs euphoriques cèderont devant
l'exacerbation de la souffrance, le
harcèlement affolant du quotidien;
même la rupture n'entamera pas
cette insertion en profondeur de
l'amour, et Artaud pourra encore
écrire- en septembre 1927 : « Toi
vent », les événements externes -
étant la pensée elle-même comme
événement premier, comme avène-
ment; dans sa forme superlative,
par quoi se définit le mieux le sta-
tut existentiel d'Artaud, la souf-
rance centrale - et c'est ce qui
permet de la dire centrale - est
fondamentalement idée de la souf-
france, donc pensée; elle est bien
autre chose qu'une simple affec-
tion, elle est au-delà de l'affection,
comme elle est au-delà de l'idée, de
la pensée ; elle pourrait être, pour
ainsi dire, la pensée s'affectant el·
le-même, s'affectant à elle-même,
par là même s'instaurant, dans un
acte à la fois un et duel.
Toute une terminologie chère à
Artaud - esprit, âme, réalité supé.
rieure, Eternité, etc. - inciterait
facilement à le ranger parmi ce8
praticiens de la métaphysique et de
la transcendance dont s'enorgueil-
lit depuis Socrate la culture occi-
dentale; mais, précisément, d'ac-
crocher à ces notions, avec cette
forme de haute malice intellectuel-
le qui se fera triomphale dans les
dernières années de sa vie, des ter-
mes posés comme antithétiques par
cette même culture, aboutit à une
subversion radicale, et à la limite,
au nihilisme; les possibilités d'en·
volées, ou d'envolS, métaphysiques,
sont bloquées, parce que les ter-
l'opium, du quotidien, il décrit la
béance, la fracture structurelle de
son esprit, lm soulignant fortement
son inscription organique : « Mon
âme est une matière solidifiée
Par·dessus tout je sentirai toujoun
ce vide physiologique et nerveux ch
mon âme, de mon intelligence»;
seule introduis près de moi une
atmosphère identique à ma vie mê·
évoquant sa « pensée en déroute»
et son « misérable état d'esprit », il
pose l'équation centrale de sa pen-
me », et plus loin, « le
sée : « Etat de
état du monde ».
nerf, états d'esprit,
leur de toi·même et le meilleur de
moi· même ne méritent·ils pas une
Eternité ? ».
Comme dans les autres textes es·
sentiels d'Artaud, mais avec ici
quelque chose de plus frémissant,
de plus poignant, de plus effrayant,
on voit se manifester dans les Let-
mes sont pris - pétrifiés, gelés ou
Artaud est conscient d'avoir sai·
si, dans cette lettre du 22 août
1926, quelque chose d'essentiel en
lui; il demande à Génica Athana·
siou de la lui renvoyer pour la 1( re·
voir », et termine par ces mots :
Dépouillé de
moi-même
tres à Génica Athanasiou, une apti-
tuùe effarante à réaliser une coales·
cence des contraires, à occuper
avec sa pensée à lui les mots-clefs,
les positions.clefs de la culture oc-
cidentale, les aménageant en lieux
où viennent s'échanger des valeurs
antagonistes : processus de confla·
gration où le mot le plus assuré
fonctionne comme déperdition de
sens, nécessité d'un sens à venir,
où le lieu le plus commun se fait
non.lieu, lieu vacant que l'homme
débarrassé des liens ancestraux et
promu souverain occupe de sa seu-
le présence.
Frappe d'abord l'intrication de
l'amour et de la souffrance ; il
n'est guère de lettre où l'expression
de l'exaltation amoureuse et les for·
mules traditionnelles de l'amour,
les « je t'aime », ne soient suivis
des témoignages d'une souffrance
Les lettres d'octobre 1923 appor·
tent, sur cet aspect essentiel d'Ar-
taud, des indications nettes. Le 12,
il écrit du café de la Régence : « je
déroutés, on connaît bien ces figu-
res par lesquelles Artaud caracté-
rise son « état d'esprit» - dans un
réseau serré, impérieux, inflexible
où dominent le concret, l'organi-
que; l'œdème substantialiste de la
notion d'esprit ou d'âme s'affaisse
dès lors qu'Artaud lance une for·
mule telle que « Je veux
sentir
bander mon âme»(3) et que devient
demeure
dans une instabilité ef-
froyable, dépouillé de moi·même,
dépouillé de la vie, désespérant d'en
la grande - tradition - spiritualiste •
de-la-philosophie occidentale devant
une phrase comme « Car il faut
sortir»; le 22, posant la relation
amoureuse en termes de tout ou
être
un esprit pour chier
» (4) ;
rien, il déclare :
« Il me faut tout »
-
et il poursuit : « je souffre com-
me un damné, j'ai dépassé toute
souffrance, et cependant JE VIS
Chaque seconde est une éternité
d'enfer, SANS ISSUE» ; il revient
sur ce thème dans un troisième
feuillet : « mon effro,,!,'able destinée
m'a mis depuis longtemps en de-
hors de la raison humaine, en de·
on sait par ailleurs la circulation
effrénée de matières - sang, sper-
me, excrément, crachat - qui ani-
me tous ses textes.
Sur ce qu'est cet état fondamen-
tal de l'esprit d'Artaud, on ne sou-
lignera jamais assez l'importance de
la grande lettre du 22 août 1926,
un des textes les plus drus, les plus
crus, les pIns criants, les plus
« cruels» d',Artaud, qui semble ra·
masser dans sa densité et sa ri-
gueur, non . seulement les divers
fils épars dans le recueil de Lettres,
mais encore les principaux axes
éclatés et noués de son existence
physique et mentale; à côté des
thèmes de l'amour, du désespoir, de
MANGES la cervelle », etc.
s'adresse toujours à Génica Atba-
nasiou avec « pudeur », comme on
dit, et même plutôt séraphique-
ment; elle est « Ange de Dieu »,
« ange, mon âme », «mon ange
bien-aimé », « ange ange ». Mais il
ne fait aucun doute que la dimen·
sion sexuelle de son amour a été
« Prie pour ma spontanéité - pro-
fonde, - originelle. ». Une telle pero
cée dans l'originel s'accommode mal'
de modes d'être trop particularisés;
en se donnant comme un « génital
inné )} (5), Artaud signale son refus
de s'adonner au génital extériorisé,
anecdotique; il veut, avec la fem·
me qu'il aime, vivre sur le mode
de la totalité (il souligne presque
toujours le terme dans ses lettres),
et répugne à parcelliser, à « par·
tialiser» cette relation dans le se-
xe. Aussi le sexe est·il remarqua·
blement absent de tout le recueil
des Lettres. Si affleurent quelques
notations vampiriques ou canniba·
liques qui s'amplifieront dans une
thématique ultérieure - « je bois
ton cœUT», « ton âme que je bois »,
« on absorbe tes moelles », « tu me
-
il
hors de la vie
Pense à l'intensité
sans limite : affreux, abominable,
atroce, horrible, effrayant, rien ne
de la souffrance qui a pu me met-
tre dans cet état d'esprit»; deux
semble assez fort pour dire ces af·
fres dans lesquelles trempe l'esprit
d'Artaud. La lettre du 2 février
jours plus tard., dans une lettre qui
commence par « Il faut te calmer,
chérie, ange » et se termine par une
vigoureuse revendication de lucidi-
6
"Je bois ton cœur " largement ,accaparée, rongée, par la recherche d'un travail, par le
"Je bois ton cœur "
largement ,accaparée, rongée, par la
recherche d'un travail, par le be-
soin de quelques sous pour sim-
plement manger, par le passage
d'une chambre d'hôtel à l'autre. Si
c'est être fidèle à Artaud que de le
suivre dans la recherche de cette
« réalité supérieure » de son esprit,
ce serait le trahir que de ne pas
entendre, et saisir dans leur juste
impact, des cris de désespoir plus
terre-à-terre, telles ces lignes de la
lettre du 10 février 1926 : « Moi,
étonnante adéquation, une vigueur
croissante. Du coup, les imageries
fantaisistes, et les récupérations,
prolifèrent : le poète maudit, le
prophète inspiré, le mage révolu-
tionnaire - chacun, revue, école,
idéologie, se taille un portrait d'Ar·
taud sur mesure. Les Lettres à Gé-
nica Athanasiou, livre unique d'a-
mour et de lucidité, arrivent à
point pour rappeler qu'Antonin Ar·
taud s'est efforcé, avant tout, de
vivre-parler en « homme vrai ».
c'est mon pain qu'il faut que je ga-
gne. Car voilà cinq ans que je suis
dans la misère et l'avenir ne s'éclai-
Roger Dadoun
re pas. »
1) Dans les citations d'Artaud, c'est tou-
jours Artaud qui souligne.
Voici maintenant venue l'heure
d'Artaud. Dans la débâcle de cette
culture occidentale, chrétienne et
bourgeoise, qu'il a, comme peu
d'autres, démasquée, et qui ne dure
plus qu'à farder son caca, la voix
d'Artaud se fait entendre avec une
2) Œuvres Complètu, t. 1.
3) Cité par Otto Hahn, Portrait d'An-
tonin Artaud, éd. Le Soleil Noir.
4) Cité par Jacques Derrida, La Parole
Souillée, in Tel Quel, n° 20.
Genica Athanasiou en 1926.
5) O.C., t. 1, Préambule.
6) O.C. t. I.
intensément, quoique peut-être
brièvement, vécue par Artaud, com-
me en témoignent certains textes
contemporains des Lettres. Il suffit
de rappeler ces lignes de l'Art et la
plies de réactions de s'exe et non de
raisonnements conscients ». Tout se
Que l'appel des éclai-
passe comme si Artaud refusait que
le sexe se détache de lui, l'emporte,
lui fasse quitter le lieu foudroyé,
l'état originel de son esprit, dépla-
ce la fracture principielle filWrée
dans le couple unitaire corps-esprit
à un niveaU simplement circons-
tantiel, événementiel, à savoir le
couple sexe-corps.
Shakespeare n'était pas seul•••
Mort (6) : « Quelle douce chose
que le coït
POEMES
rages sidéraux, même monté au
plus haut de la tour, ne vaut pas
l'espace d'une ,cuisse de femme
pavots de sons
pavots de jour et de
ELISABETHAINS
musique, à tire d'aile, comme un
arrachement magnétique d'oi-
seaux
Laisse jaillir cette écume
aux profondes et radieuses parois ».
Tout au long des Lettres, cepen·
dant, on voit les « circonstapces »,
les « choses qui arrivent» exercer
choisis, traduits et présentés par Philippe de Rothschild
Le tahleau reste pourtant à complé-
ter avec les formules antagonistes
leur pression sur Artaud, l'écraser;
il ne s'agit pas seulement de son
Préface d'A.ndré
Pie,,. de
ndl.,
Introduction de Stephen &pende,
de la Troisième lettre de ménage du
« mal
», et de tput l'appareil cli-
le de « lettres stupides
sexe et non d'esprit
lettres de
nique - drogues et médecins -
qu'il mettra en œuvre pour le ma-
Une haute époque de la littérature universelle revisitée et ranimée. 120 des plus
beaux textes de la poésie métaphysique et amoureuse, accompagnés de bio-
graphies nouvelles. Un travail exceptionnel.de découvertes et de traduction.
Pèse-Nerfs, par exemple, où il par-
bilingue format de poche • 9,90 F
SEGHERS
lettres rem-
ter; mais d'une vie
quotidienne,
SERGE DOUBROVSKY
La dispersion
((Une richesse torrentielle-de sentiments, d'images et de fulgurances.)) A. BOSOUET,
Le
« La réussite est complète.)) J.-L. FERRIER,
« Un très
beau livre. )) F. NOURISSIER, les Nouvelles
« De tous les livres inspirés
.par l'occupation allemande et la persécution des juifs, celui-ci est sans doute le plus
violent, le plus impitoyable.)) R. GRENIER, le Nouvel
. prenante puissance. )) L. MIRISCH, la Ouinzaine littéraire.
« D'une sur-
roman
MERCURE, DE FRANCE
T
La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 janvIer 1970
Qu'est-ce que la Vague, tempête, raz-de-marée, l'érotisme et la pornographie déferlent sur l'Occident.
Qu'est-ce que la
Vague, tempête, raz-de-marée,
l'érotisme et la pornographie
déferlent sur l'Occident. Des
films, venus du Nord le plus
souvent, montrent (de préfé-
rence de dos) des couples nus
s'emmêlant sur les plages ou
dans le désordre tiède d'un lit.
Des publications illustrées -
livres ou périodiques - révé-
lant non seulement la nudité
et le triomphe du sexé, mais,
comme dans les temples hin-
dous, les variations possibles
de l'accouplement, y compris
les positions acrobatiques et
les figures de groupes, con·
naissent le succès au Japon et
dans les pays scandinaves,
courent sous le manteau aux
Etats-Unis.
Copenhague a eu sa Foire du
Sexe, sérieuse et ennuyeuse
comme une exposition d'arts
ménagers. Les grandes villes
allemandes ont leurs • bouti-
ques du sexe - où l'on peut
acheter ensemble la pilule
anticonceptionnelle, des ca-
chets contre l'impuissance,
des dessous affriolants, des
revues graveleuses, La philo-
sophie dans le boudoir et de
savants ouvrages de médecine
ou de psychiatrie. Minijupée,
l'Angleterre n'a plus rien pour
cacher les pudeurs victorien-
nes. L'Amérique, qui, jadis,
interdisait Joyce et Miller, ne
craint plus les images lestes
et fait même de la partouze,
si l'on en croit le féroce roman
d'Updike, Couples, une insti-
tution bourgeoise.
Le phénomène, donc, est gé-
néraI. Même si elle ne connaît
pas les libertés - ou les ou·
trances - scandinaves, la
France n'y échappe pas. Le
cinéma, la télévision, les jour-
naux, la publicité, les livres,
nous proposent quotidienne-
ment des images plus ou
moins violemment érotisées.
Déjà les bonnes âmes s'indi-
gnent. Déjà on se demande si
la libération des ta b 0 u s
n'aboutit pas à un nouveau
fétichisme. Jean Cau lui-
même, comme s'il avait brus-
quemènt peur de Virginia
Woolf, annonce que l'érotisme
mène aux camps de concen-
tration aussi sûrement que
dans La leçon d'Ionesco, la
philologie mène au crime. En-
fin, la justice - puisque la
censure n'existe pas - a
trouvé un suspect, l'éditeur
Eric Losfeld qui, comme au
siècle dernier Poulet-Malassis,
l'éditeur des Fleurs du Mal, a
comparu en correctionnelle le
18 décembre. Il faut donc en
conclure que la littérature éro-
tique est à l'origine du mal.
Aussi bien, les pudibonds ne
se sont pas fait faute de dé-
noncer la multiplication des
livres. pornographiques -.
Les manifestations de l'éro-
tisme dans la société contem-
poraine sont trop variées pour
que nous ayons la prétention
de pouvoir les analyser ici.
Mais puisqu'à travers la litté-
rature érotique, la littérature
elle-même est en cause - et
avec elle la liberté créatrice
de l'écrivain - il nous a sem-
blé utile de poser la question
de la littérature érotique,
d'examiner ses rapports avec
la littérature comme avec un
mouvement qui la dépasse.
Elle est aussi vieille
que la littérature
Emmanuelle, Retour à
Roissy, la négresse muette,
Irène, le Château de Cène,
les Mille et une bibles du
sexe, Positions, Helga, tous
ces titres qui voisinent dans
les librairies, témoignent de
ce qu'on appelle un peu vite
la vague de l'érotisme. En
fait ce voisinage entretient la
confusion. Tous ces livres ne
visent pas la même clientèle.
Il y a là de la bonne littéra-
ture et de la moins bonne.
confirme le grand nombre des ou-
vrages historiques, sociologiques,
médicaux consacrés à la sexualité,
à 88 place dans la vie quotidienne,
à son fonctionnement normal com-
me à ses perversions, c'est l'exten-
sion propre aux temps modemes
du champ des écrits concemant
l'amour physique. Ce champ dé-
borde singulièrement, en effet, le
domaine traditionnel de la littéra-
ture. Sans doute est-ce là la nou-
veauté.
tué des dîners chez la Présidente,
par un bourgeois d'avant 1914,
fidèle lecteur de deux collections,
« les Maîtres de l'amour» et Il le
Coffret du bibliophile » dont le
principal préfacier s'appelait Guil-
laume Apollinaire, lui-même au-
teur, dans le genre, de deux ouvra-
ges remarquables.
Avec Positioru et Helga on quitte
la littérature d'une part pour le
manuel illustré, de l'autre pour
l'introduction à la vie sexuelle.
La littérature érotique, elle, est
aussi vieille que la littérature. Qui
découvre aujourd'hui 88 vogue avec
étonnement, indignation ou délec-
tation ne peut être qu'un ignorant.
Quant aux Müle et une biblu du
sue d'Utto Rudolf (corrigé et mis
en forme par Yambo Ouologuem)
elles ont un statut particulier puis-
qu'elles présentent sous la forme
littéraire du récit les confessioDs
(vraies? fausses? embellies?) de
quelques trois cents personnes de la
bonne société.
e L'érotisme est à la mode », voi-
là une phrase qui aurait pu être
prononcée indifféremment par un
admirateur de Sappho, un contem-
porain de Juvénal ou de Pétrone,
un gentilhomme renaissant ama-
teur de Brantôme, de l'Arétin, du
De1ieado (sans parler des dessins
de Jules Romain qui font de Po-
sitioru un manuel pour collé-
giennes demeurées) ou encore, par
D'aucuns diront que de nos jours
on va plus loin. C'est plutôt qu'ils
n'ont rien lu ou n'ont lu que des
éditions expurgées ou des tradue-
tions édulcorées (les universitaires
se réservant le plaisir du texte ori-
ginal et se donnant beaucoup de
mal pour ne pas nommer en fran-
çais un chat un chat). Fellini, sow
peine de prison, doit rendre la
main à Pétrone. Quant aux livres
de Sade, que les collections de p0-
che érigent à la dignité de classi-
que, ils réduisent presque toute la
littérature érotique d'aujourd'hui à
des fantasmes d'adolescents.
Deuin de Léonor Fini ülrutrant le
Oh! Violette de Lise Deharme.
Ce que l'on constate là, ce que
le neveu de Rameau, par un habi-
Au reste, parler de littérature ér0-
tique, c'est mal poser le problème.
Ou plutôt, c'est le poser en dépré-
ciant au départ cette littérature. Il
8
littérature érotique? y aurait la littérature, la vraie, et puis des formes bâtardes de litté·
littérature érotique?
y aurait la littérature, la vraie, et
puis des formes bâtardes de litté·
ratùre, définies par un qualificatif :
érotique, aventure, policier, espion-
nage, science-fiction. Mais quand
on se garde de dire {( policier » un
roman de Bernanos ou de Faulk·
ner, on reconnaît implicitement que
sens, par une fringale qu'il faut
bien nommer sexuelle. Si la comé-
die badine avec l'amour, celui-ci
dans la tragédie entraîne ceux qu'il
étreint jusqu'aux rivages de la
folie et de la mort.
ce ne sont pas l'intrigue ou le thè·
me qui font la littérature, mais
l'écriture. En fait, chaque année
paraissent des romans ou des essais
à prétention littéraire (auxquels on
donne même des prix) et qui parti.
cipent de la même médiocrité que
les sous-produits de James Bond.
Moi je dis : la 'Vol1\Pté
unique et suprême de
l'amour gît dans la certi-
tude de faire le mal. Et
l'homme et la femme savent
de naissanoe que dans le
mal se trouve toute volupté.
Baudelaire
Il y a donc essentiellement des dif·
férences de style et de niveau. Or,
que dans la littérature dite érotique
des vingt dernières années, relati·
vement peu importante en nombre
puisque même en 1969, année fas-
te, une douzaine de livres seule·
ment se donnent ouvertement pour
tels, on compte des livres de la qua.
lité d'Histoire d'a de Pauline Ré-
age, du Château de Cène d'Urbain
d'Orlhac, de la Mère de Georges
Bataille, signifie à l'évidence, et
malgré les inévitables déchets, qu'il
s'agit bien là de littérature.
En fait, les thèmes et situations
érotiques font partie du matériel
même de la littérature. Les meil-
leqrs écrivains, depuis Catulle et
Ovide, ont connu la tentation de
l'érotisme ou de la paillardise, et
plus d'un, comme Vigny, Gautier,
Maupassant ou Apollinaire, a dans
les marges d'une œuvre sérieuse,
griffonné avec plaisir des lettres,
poèmes ou romans qui bravent la
décence. Délassement d'artiste, jeux
de vieux collégiens, dira·toOn. Cere
tes, mais la réponse est insuffisante.
D'abord, il faut bien reconnaître
que l'essentiel de la littérature poé-
tique, dramatique, romanesque s'é-
rige sur fond d'amour et de mort.
Même les poèmes mystiques ont des
accents sensuels, charnels, et les
baroques protestants de la fin du
seizième siècle le savaient bien qui
célébraient ensemble le corps de la
femme aimée et la grandeur de
Dieu. Plus largement, toute intri·
gue amoureuse, théâtrale ou roma·
nesque, se profile sur un fond éro-
tique, n'a de sens que par rapport
à une possession physique possible,
souvent refusée ou repoussée et qui
ne s'accomplira, si elle s'accomplit,
que dans les coulisses ou dans le
vide qui sépare les chapitres. Phè·
dre ne possède pas Hyppolite, mais
il n'est guère de femme, dans toute
la littérature qui soit aussi p0ssé-
dée, consumée de l'intérieur par ses
Or, les figures du jeu et du badi·
nage d'une part, celles de la folie et
de la mort d'autre part, sont bien
celles qui dominent les deux as-
pects, rose et noir, de la littérature
érotique, seulement elle les pousse
au-delà des convenances ou des
conventions. Pour le poète ou le
romancier, écrire un texte érotique,
ce peut être soit aller au-delà de
ces tensions, de ces affrontements
amoureux - d'un érotisme parfois
d'autant plus puissant qu'il n'est
ni nommé ni assouvi - qui consti·
tuent la trame ordinaire de ses
récits, pour pénétrer dans un mon·
de où tous les plaisirs sont permis,
où toutes les femmes sont belles et
offertes, où la sexualité ne fait plus
problème, soit, au contraire, briser
consciemment, douloureusement les
frontières, les tabous de son univers
social et littéraire pour atteindre
imaginairement les limites de ce
qui peut être vécu, pensé et écrit,
et pour leur donner corps par l'écri·
ture. Les fantaisies de l'Arétin, de
Gautier ou d'Apollinaire appartien.
nent plutôt au premier mouvement,
les textes somptueux et inquiétants
de Sade, de Genet, de Bataille qui
font se répondre dans un même
jeu de miroirs la poursuite du plai-
sir et celles du mal et de la mort,
appartiennent au second. Aussi
bien Georges Bataille dans son bel
essai sur Il l'Erotisme » a montré,
outre les liens étroits du sexe et de
la mort, que l'érotisme ne prend
son sens et sa force que comme vio-
lation d'un interdit, et souligné du
même coup que la transgression
suppose le maintien de l'interdit et
la croyance en sa valeur.
Si l'on peut parler de la littérature
érotique, c'est dans la mesure où
l'écrivain, à la fois transgresse les
règles de la morale courante et
celles de la littérature, où il fait
éclater les normes et les formes de
la littérature non point pour dé-
truire celle-ci, mais pour lui donner
une dimension, une ouverture noue
velle. Il est symptomatique que de
Sade à Bataille en passant par
Baudelaire, Flaubert, Lautréamont,
Joyce, Genet, presque tous les écri.
vains qui, depuis deux siècles, ont
transformé le langage littéraire, et
par-delà, nos manières de sentir et
de vivre, ont non seulement écrit
des pages érotiques, mais ont connu
les foudres des censeurs. Ceux-ci ne
s 'y sont pas trompés, qui ont laissé
en paix des auteurs plus lestes ou
plus obscènes (les textes de roman·
ciers et de poètes à la mode cités
par les défenseurs de Baudelaire
ou de Flaubert en témoignent). Ils
ont pressenti que toute audace de
pensée, toute remise en question de
l'art étaient plus dangereuses pour
l'ordre qu'ils défendaient que des
chansons de corps de garde et de
croustillantes et vulgaires histoires
de cocus.
Rita Renoir dans le $pectack
de$ Immortelles,
de Pierre Bourgeade.
La suprême interrogation
phUoeophique coïncide, je
le pense, aveo le sommet de
l'érotisme.
Georges Bataille
(L' Sro'isme)
et on ne les aborde pas avec la
même simplicité qu'un traité de
mécanique. Les tabous demeurent
vivaces et dans son livre plein de
sérieux et d'humour sur l'Origine
des obsessions sexuelles (Marabout)
Mais que se passe.t.il aujourd'hui?
La transgression, dans l'ordre éro-
tique, du moins, est-elle encore p0s-
sible alors que les mœurs se libé·
ralisent, que le sexe n'est plus ta-
bou, que la radio et la télévision
britanniques annoncent un pro-
gramme d'éducation sexuelle à l'u·
sage des enfants (Le Monde, du 17
décembre)? Quand les jeunes r0-
mancières, au lieu de s'interroger
comme jadis sur les troubles de leur
cœur, tiennent presque pour une
règle imposée de décrire leur dépu-
celage, la littérature érotique ne
risque-t-elle pas de perdre son
étrangeté et son pouvoir déran·
geant ? Sans doute, les limites de
I( l'admissible » ont-elles considé·
rablement reculé, sans doute aussi,
les ouvrages scientifiques ou pseudo-
scientifiques sur la sexualité et les
domaines qu'elle découvre (de la
procréation à la prostitution, du
naturisme à la névrose) rejettent.
ils la littérature du côté du fantasme
et de l'irréel. Mais le propre du
désir - comme de la relation
amoureU3e - est justement d'en.
gendrer des fantasmes et de s'en
nourrir. Même les livres sur la
sexualité et la génération conservent
- et conserveront encore assez
longtemps - une part de mystère
le docteur Comfort a bien montré
comment la médecine elle-même
avait longtemps joué le jeu des pè-
res Fouettards, et entretenu la
méfiance à l'égard du sexe. La
littérature a donc toujours pouvoir
de troubler, ne serait-ce qu'en rap-
pelant les liens du sexe, de la
violence et de la mort. D'où le
pouvoir de fascination que gardent
les textes de Sade et de Bataille.
Mais la vague de libéralisation,
l'approche objective des questions
sexuelles, la disparition progressive
de certains tabous (liée cependant
à la persistance d'angoisses et de
complexes à l'égard du sexe) entrai-
nent une prolifération de textes
médiocres et d'images vulgaires,
fabriqués sur commande et restant
juste en deça des limites du scan-
dale. On pourrait dire alors qu'il
ne s'agit plus d'une littérature de
transgression, mais de régression,
fonctionnant de la même manière
(et du reste avec les mêmes décors
et personnages) que les romans à
l'eau de rose du siècle dernier.
Cette sous-littérature n'a jamais
empêché l'éclosion de la vraie (elle
est plutôt le fumier dont celle-ci
se nourrit) et son existence devrait
réjouir les suppôts de l'ordre. Qui
se laisse prendre aux sages fantas--
mes de ce que Violette Morin nom-
me « l'érotisme climatisé )} ne fera
jamllÎS un contestataire.
Claude Bonnefoy
La Quinzaine littéraire, du 16 \lU 31 janvier 1970
9
Entretien avec Lise Deharm.e Son dernier roman, Oh! Vio- lette, publié par Eric Losfeld et
Entretien avec Lise Deharm.e
Son dernier roman, Oh! Vio-
lette, publié par Eric Losfeld et
illustré par Leonor Fini, a été
frappé d'une triple mesure d'in-
terdiction : vente aux mineurs,
exposition et publicité.
L.D. - Certains imaginent que
je suis ravie d'avoir été frappée
par la censure, quelle erreur!
D'autres pensent que j'ai écrit
Oh! Violette, sous l'influence
d'une certaine mode. Si l'on con-
naît mes autres livres, cepen-
dant, il est bien clair que j'ai
toujours écrit des histoires char-
gées d'une certaine intensité
érotique. Un roman comme Lais-
sez-moi tranquille, qui met en
scène une petite fille de douze
ans me paraît plus violent que
Oh! Violette. Aucune censure
ne s'en est effarouchée.
quement, il est devenu érotique,
par une espèce d'alchimie : une
idée que j'avais au cœur depuIs
longtemps s'est imposée à lui.
Pourquoi a-t-il été poursuivi
d'une telle hargne alors que tant
de livres scabreux, et fort mal
écrits au surplus sont négligés?
Je ne vois pas. Peut-être la scène
dans l'église n'a-t-elle pas telle-
Je me réjouis que
paraissent de nombreux
livres érotiques
ment plu ? Il y a l'inceste égaie-
ment mais, rappelez - vous, à
l'époque du plus grand génie
anglais,
John For d illustre
l'amour d'un frère et d'une sœur.
Je n'avais pas l'intention
d'écrire un roman érotiql.!e quand
j'ai commencé Oh ! Violette. Le
livre devait s'appeler la Poli-
tesse des végétaux et puis brus-
Plus près de nous, Barbey d'Au-
revilly écrit une superbe nou-
velle sur ce thème.
Je me réjouis que paraissent
de nombreux livres érotiques. Je
suis satisfaite de cette libéra-
tion du langage. Elle me paraît
presque indispensable à la poé-
sie. La poésie sera érotique ou
ne sera pas. Il s'agit de rendre
aux gens la liberté du çœur, de
l'esprit et des sens. Cela dit,
nombre de ces livres sont d'.une
qualité détestable. J'introduis ici
une distinction entre érotisme
et pornographie. La frontière qui
les sépare me paraît dessinée
par la notion du Beau.
Il va sans dire que je ne me
sens pas enfermée dans un cer-
tain genre. Mon prochain roman
ne sera pas nécessairement éro-
tique, mais, j'y insiste, je ne vois
rien de répréhensible dans l'éro-
tisme. Je rêve peut-être d'ins-
taller le paradis sur la terre -
oui, le paradis, avec des fem-
mes, des plantes, des animaux.
Ouelqu'un qui a un goût forcené
de la nature, croyez-vous qu'il
soit jamais capable de commet-
tre la moindre action basse?
Propos recueillis
par Gilles Lapouge.
On sait bien qu'il n'y a pas de
critère pour déterminer quand un
livre est ou n'est pas érotique. Je
crois pourtant qu'un certain nom-
bre de livres n'ont guère d'autre
fin en soi et se rangent sous l'éti-
quette « érotique » sans grande
discussion possible. J'entends ne
pas confondre ce qui est simple-
ment littérature avec toute littéra-
ture qui a besoin d'une épithète
additive pour trouver ses lecteurs
(littérature érotique, policière, etc.)
et ne pas mettre Justine et Madame
Edwarda sur le même plan que les
seuls produits que je compte exami-
ner ici parce qu'ils en diffèrent
totalement. Dans le monde des let-
tres il est gênant de faire état pu-
bliquement d'une hostilité au « li-
vre érotique» : d'abord parce que
c'est s'en prendre à quelque chose
qui, j'en suis convaincu, ne fait
de mal à personne; ensuite parce
qu'on froissera tel éditeur ou telle
connaissance qui crayonne cela
pour se distraire ou se faire un peu
d'argent; enfin parce qu'en dénon-
çant cette camelote littéraire on
risque de se placer malgré soi du
côté des censeurs - je reviendrais
sur ce dernier point. J'aurais dû
mieux réfléchir à ces risques avant
d'entreprendre cette enquête: il
reste que chacun des mouvements
d'humeur de ces lignes n'engagent
que le signataire.
II m'apparaît que trois catégo-
ries de personnes s'intéressent au
sort des livres érotiques. Des cen-
seurs : Est-ce l'affaire d'un com·
missaire de la police de juger et
statuer légalement sur la qualité
d'un livre quel qu'il soit? Des édi·
teurs : leur mécénat n'étant que
relatif, pourquoi ne publieraient-
ils pas n'importe quel livre s'il leur
plaît ou s'ils doivent y trouver leur
compte - ce qui, par exemple,
peut leur permettre de payer conve-
nablement les autres auteurs de
leur maison, philosophe ou poète
dont les tirages n'atteindront ja-
mais le centième de quelque éroti·
que en renom ? Des lecteurs, enfin,
parmi lesquels placer la plupart
des auteurs - les éléments des
livres étant interchangeables de
l'un à l'autre, ils sont trop peu
individualisés pour former une ca·
tégorie distincte des lecteurs. Je
trouve Edmund Wilson bien cruel
de dépeindre les lecteurs de romans
policiers comme « aussi puants que
leurs livres favoris », mais je serais
curieux de voir comment il quali.
fierait les lecteurs de romans éroti-
ques.
Paul Delvaux
la ville lunaire (l94-1)
la
Recettes de fabrication Qui lit les ouvrages érotiques ? Les fichiers des librairies ayant un
Recettes de fabrication
Qui lit les ouvrages érotiques ?
Les fichiers des librairies ayant un
rayon « curiosa » ou « sexologie et
ouvrages érotiques» révèlent que le
par un riche et pervers aristocrate
et, chapitre après chapitre, subira
dès lors les sévices traditionnels
,,--0_-.-
(Cf. Les pigeons meurent en dor-
lecteur (peu de lectrices, mais leurs
époux les leur prêtent volontiers)
mant de Thérèse Massart et les
Jeux de l'orgueü de Claude Sadut,
a toujours au-dessus de trente ans
chez Régine Deforges ; et Retour à
et son âge optimum se situe entre
45 et 55 ans (le quinquagénaire de
rigueur dans ces livres). Assez ex-
clusif, semble-t·il, dans ses lectu-
res, ce lecteur se recrute principale-
ment au sein des classes-moyennes
supérieures (Upper middIe class) et
des classes supérieures: des (parti-
tifs) ingénieurs, des professeurs,
des cadres divers, des· professions
libérales, bref tous des gens ayant
suivi des études secondaires ou su-
périeures pour pouvoir se livrer
enfin à une paresse mentale latente,
l'intelligence et l'esprit critique ne
voulant plus fonctionner qu'au pro-
fit d'une réussite sociale et d'une
carrière aujourd'hui assurée. C'est
bien pour eux que les livres éroti-
ques ont été composés et manufac-
tnrés ; ils ne s'y trompent pas.
Roissy de Pauline Réage, chez J
J.
Pauvert); si le personnage central
est de type masculin, il
(Nouvelles de l'érosphère d'Emma-
nuelle Arsan, chez Losfeld ou Lour·
des, lentes de Stève Masson, chez
Pauvert) ou il accomplit une mis-
sion, une exploration (Cerise de
Dellfos et le lournal de 1eanne de
Certains de ses lecteurs se pi-
quant peut-être de bibliophilie. le
livre érotique se doit d'avoir un
conditionnement étudié. Il se pré.
sente sous une couverture originale
parfois, discrète toujours; l'un des
modèles les plus typiques d'habil·
lage est celui du Château de Cène
d'Urbain d'Orlhac (Martineau) où
une couverture grisâtre qui n'attire
point le regard se révèle au toucher
faite d'une matière souple et velou-
tée. La typographie est toujours très
claire, voire clairsemée dans le cas
des auteurs qui tirent volontiers à
la ligne; encadré par de grandes
marges, le texte imprimé en assez
gros caractères comporte peu de
lignes par page. Le livre parvient
généralement à atteindre deux
cents pages. Le prix habituel,
de 25 à 30 F, écarte systématique-
ment les mineurs dont nos censeurs
prétendent s'inquiéter.
Mario Mercier, chez Losfeld. la
Nue de Michel Bernard, chez Régi-
ne Deforges, et le Château de
CèneJ mais n'en devra pas moins
passer par des épreuves identiques.
De loin en loin, il est souhaitable
d'interrompre les accouplements ou
les enchevêtrements de personna-
ges pour que le livre gagne en sus-
pense et quelques pages : le héros
ou l'héroïne se retrouve seul livré
à ses réflexions; on peut alors in-
troduire une séquence d'onanisme
ou une lettre d'amour. Lorsque le
livre sera assez long on aura pour
le personnage le choix entre une
mort brutale (suicide comme dans
les Pigeons ou désintégration
comme dans le Journal de Jeanne)
ou une conversion à la débauche
(par dans le Château de Cène,
par fatalité dans Retour à Roissy,
vraisemblablement) ou plus com-
munément une bonne fin lyrique
et sentimentale reprise aux feuille-
tons des hebdomadaires féminins.
Ile-de-France, il ne peut être que
sur la Côte-d'Azur, près de Cannes
ou St-Tropez.
Le roman érotique ne cherche
pas à intéresser le lecteur par une
intrigue complexe et ingénieuse, au
contraire; on préfère un schéma
simple et éprouvé, l'histoire réduite
à sa plus simple expression. Faites
vous-même votre roman érotique :
On n'a par contre aucune liber-
té dans le choix du lieu de la mise
en scène : tout roman érotique,
comme tout roman gothique, com-
me toute histoire du Petit Echo de
la Mode, possède un château, ou au
moins quelque lieu mystérieux et
bien gardé. On peut cependant
choisir le style du château : gen-
tilhommière de Roissy, forteresse
futuriste du Journal de Jeanne, gi-
gantesque Nana de Niki de Saint-
Phalle, très dans le vent. A la ri-
gueur, une abbaye, un pensionnat
religieux peuvent faire l'affaire
(le « venez visiter ma propriété »
habituel devient alors « Viens vite
voir la chapelle» : Cerise ou 14
L'une des préoccupations essen-
tielles de celui qui écrit un roman
érotique est le choix des accessoi·
res ; je ne songe pas à l'équipement
standard de robes et déguisements,
de fouets, colliers et chaînes, mais
à des détails qui importent dans une
société de consommation : ne ja-
mais omettre de préciser la marque
ou la grande qualité des objets
banals ou luxueux que les lecteurs
eux-mêmes utilisent ou aimeraient
utiliser. Les marques de voitures
sont de première importance : un
cinéaste a une Aston·Martin (la
Nue) tandis qu'un écrivain a néces-
sairement une Mini Austin (les
on vous débite toutes les caractéris-
tiques, sans oublier le prix : 8 mil·
lions d'anciens francs, avec un
beau talent de voyageur de coma
merce. L'auteur du Retour à Rois-
sy, un précurseur, l'avait fort bien
compris qui utilisait une Traction
avant - mais c'était il y a un
quart de siècle! De crainte que le
lecteur ne l'ait pas suffisamment
remarqué, insister : les cigarettes
sont des Benson and Hedge et le
whisky du J and B. Le curé lit Le
Monde et sa maîtresse aime Béjart.
Quand on parle d'un restaurant, il
est conseillé de préciser « un res-
taurant des Champs Elysées» (les
Pigeons) comme de préciser d'une
robe qu'elle « ne vient pas de Pria
sunic » (Lourdes, lentes). Ainsi que
l'auteur des Pigeons meurent en
Pigeons et Lourdes, lentes); les
Béatitude érotique de Céline Rolin,
si le personnage central est de type
chez Robert Laffont). Voitures
américaines, bateaux - pardon :
féminin (ce n'est pas nécessaire-
ment une femme), à la suite d'un
gros chagrin d'amour ou pour plai-
re à un amant, il se laisse enlever
aristocrates et châtelains ont par
contre quelque chose de volumi·
neux comme Cl: une longue voiture
américaine qui ressemble à un
squale » (Notez le pittoresque de
l'épithète et de la comparaison).
Les voitures sont omniprésentes
yachts, et avions ne sont jamais que
des lieux transitoires d'une proprié-
té privée à une autre. Si le château
ne se trouve pas quelque part en
dans les Mille et une bibles du
sexe des Editions du Dauphin, cela
va de la Rolls à la Maserati dont
dormant, mangez du foie gras et
des ortolans et dites, comme votre
instituteur vous l'a appris : foC Le
vin est délicieux », et, plus loin,
buvez cc une coupe de champagne
qui pétille joyeusement D. On peut
même lorsqu'on est lancé en plein
fantasme retrouver les contes de
fées : Cl: une table surchargée de
fleurs D, des « coussins de velours
11
La Quinzaine littéraire, du 16 /lU 31 jonvier 1970
LE COFFRET DU BIBLIOPHILE lLLUSTRll Souvenirs d'une Cocodette et mis en bon français par libre
LE COFFRET DU BIBLIOPHILE
lLLUSTRll
Souvenirs
d'une Cocodette
et mis en bon français par
libre la (L.L., p. 117), dit l'hôtesse
entre deux vols, et l'autre Stève, le
prêtre: (( Imagine que quelqu'un
t'aie vue? c'en était tait de mon
honneur, c'était la tin de ma car-
rière » (B.E., p. 119). La vie pour-
rait continuer ainsi, qui dans son
« joli petit fiat », qui dans « un
deux pièces tout neuf et ensoleil-
lé », mais la carrière et la vie so-
ciale l'emportent et nous nous
acheminons vers une séparation
finale mélancolique : (( Je partis
à l'aube sans dire au-revoir à pero
sonne. J'ai perdu Stève, il me reste
Dieu » et « J'ai rangé cette lettre
parmi celle!! aux quelle!! on ne ré-
pond jamais, dam la boîte à mélan-
colie ». C'est le final du roman-
feuilleton de NoU!J Deux. En fait,
on en vient à se demander si malgré
des éditeurs différents, Céline Ro-
lin et Stève Masson ne sont pas le
même personnage; ils partagent
jusqu'à cette originalité d'avoir in-
troduit un tube de vaseline aux
deux-tiers de leur roman : une har-
diesse, presque un anachronisme
dans un roman érotique.
veuille faire passer un produit com-
mercial pour une œuvre littéraire
adulte et responsable.
Ridigés par elle-mime
Revus 1 corrigés 1 élagués, adoruis
ERNEST FEYDEAU
INTllOOUCTION PAil. G. APOLLlNAIRE
ILLUSnATIONS Of!. Lue LAFNET
« Comme la glace, elle finit par
brûler le!! doigt!! en fondant au
creux d'une main et la longue nuit
boréale qu'évoque !!on teint n'est
pa!! un mirage, mais bien le retlet
d'une personnalité impétueu!!e et
tendre. Pourtant, n'allez JXI.'
croire qu'elle !!'en laisse comter
(!!ic). Elle sait se garder de!! souffles
trop chauds et ne s'abandonne
qu'au printemps quand le rythme
de8 jours reprend !la cadence et
fait que toute cho!!e redevient elle-
PARIS
LE LIVRE DU BIBLIOPHILE
16, Iloukoud lla&poiI
rouge galonné d'or », Il l'argente.
rie et le vermeil sont véritables »,
avec « d'authentiques pierreries »,
« un déploiement de richesses »
et même li( dans une immense che·
minée flambe un tronc d'arbre» ;
tout ceci ell l'espace d'une dizaine
de lignes (les Pigeons, p. 61).
moue appropnee à la midinette
habillée à Prisunic qui aurait mor-
du sans vergogne dans une pêche
Rien de plus normal, alors, qu'un
des traits les plus fréquents du
roman érotique soit la confrérie
initiatique, le rituel compliqué (les
Mille et une bibles, le Château de
Cène, les Pigeons, etc.).
La mythologie qui s'attache aux
objets s'attache aussi aux person·
nages. Les lecteurs de romans éro·
tiques, socialement si simples à
circonscrire, veulent des héros is·
sus de milieux non moins définis,
d'où leur goût puéril pour les titres
nobiliaires, pour tout ce qui est ri·
chissime industriel, évêque, haut
magistrat, « gros bonnet ». Sir
Stephen de Pauline Réage ou Régis
de Yambo Ouologuem, tout roman
érotique comporte bien entendu un
ou plusieurs Il grands aristocrates
parisiens» possédant, c'est évident,
Quelques romans échappent pour-
tant à cette mise en scène grandiose
et ces milieux huppés ; les person-
nages peuvent exercer une de ces
professions auréolées d'un prestige
non moins mythique. Deux fois sur
trois : romancier ou journaliste;
dans le cas, si c'est une femme, son
partenaire sera ecclésiastique (la
Béatitude, Cerue) et si c'est un
homme, ce sera une hôtesse de
l'air, ou à défaut une contractuelle
(Nouvelles de l'érosphère, Lourde!!,
lentes ). Je prendrais deux de ce!!
romans apparemment aussi diffé·
Tous les livres érotiques se res-
semblent. Les trois ou quatre à res-
sortir de la masse n'y parviennent
que parce qu'on y reconnaît la
plume d'un écrivain (Qui se cache
derrière Urbain d'Orlhac, derrière
Pauline Réage ?), parce qu'on
s'écarte considérablement du genre
(le Journal de Jeanne utilise les
ressources de la science-fiction) ou
bien parce que le loufoque y atteint
un degré exceptionnel: on parvient
à faire l'amour avec un lion en
chaleur dans les Mille et une bi-
ble!!!
même. » Les lecteurs des ouvrages
dont j'ai parlé se trompent en
croyant reconnaître ce paragraphe ;
je le tire de la littérature érotique
la moins intellectuelle, un pauvre
!!exy ( on disait naguère ponw)
acheté il y a quelques jours dans
un kiosque de gare, Candi, n° 9. Je
pense donc qu'il a tort, l'amateur
de romans érotiques qui a les
Pigeom meurent en dormant avec
Playboy dans sa serviette, s'il mé·
prise l'homme en bleu de chauffe
qui feuillète un Satanik, un Candi
ou l'un de ces magazines bâclés
venus d'Italie; seules marquent la
différence quelques fautes d'ortho-
graphe et la maladresse des nus
qui ne se prétendent même plus
artistiques : chacun en a pour son
argent.
« un ami haut placé à la Préfec·
ture ». On se gargarise de phrases
du type « C'était un aristocrate de
pure race dont je fis la connaissan·
ce au cours d'une garden party».
Trne garden party : pas un endroit
pour un ouvrier mécanicien, une
vendeuse ou un laveur de carreaux.
Pour cette société, pas question de
déroger: persécuté ou conquérant,
le héros ou l'héroïne qu'ils admet·
tent parmi eux n'est jamais l'in·
connu, l'homme de la rue; il est
indispensable d'avoir pris (( un
bain d'ambre » et d'avoir prouvé
son éducation. Il n'est meilleur
test qu'une personne à table pour
juger de son éducation, suggère
les Pigeom; et de songer avec une
rents que possible : la Béatitude éro·
tique de Céline Rolin et Lourdes,
lentes). Je prendrais deux de ces
c'est l'uniforme et non la puissance
sociale qui valorise l'objet éroti·
que : (( lorsque vous prenez l'avion,
ces hautes filles
ont un con »
(L.L., p. 80), philosophe le poète
Masson, tandis que la (( catholique
avertie » Céline Rolin (( sous l'étof·
fe de bure, effleure en imagination
le pourtour d'un gland » (RE.,
p. 73). Mais de quoi s'agit-il? Dans
l'un et l'autre cas d'amants que les
nécessités professionnelles brident
Si le roman érotique est d'une
lecture palpitante, il est tout aussi
justifié qu'un jeu, ou qu'un feuil·
leton de la télévision, histoire d'a·
mour ou suite de fusillades (Si
dans la Béatitude érotique le pré.
facier a raison de trouver te l'exci·
tation de la traque et la joie du
coup de feu », ce type de lecture
devrait même être recommandé
dans les casernes avant une émeu·
te). Je ne suis pas contre ces récré·
ations; Roger Caillois disait juste·
ment dans Babel : « Un certain
public se délecte des ouvrage!! qui
agissent sur les glandes lacrymale!!.;
pourquoi ne lui fournirait-on JXI.'
des récits capables d'exciter d'au·
tres glandes ? » Mais je suis contre
la prétention des ouvrages éroti·
ques et la confusion entretenue au·
tour d'eux : les lecteurs de Delly
ou du Fleuve Noir n'invoquent pas
Proust à propos de leur lecture,
ils cherchent l'évasion, la distrac·
tion, mais aucune littérature.
tout en ajoutant du piment à leur
liaison : « Rien n'C!lt !!imple dam
la vie, Stève. Je voulai!! me rendre
J'ai donné de nombreux échan-
tillons du style des livres érotiques.
Paradoxalement, on tient à se don-
ner bonne conscience en les trou.
vant bien écrits; le prière d'insérer
de Lourdes, lentes, ne pèche pas
par fausse modestie et en appelle à
(( Peter Ibbetson, Nadja, Gérard
Labrunie, le Paysan de Paru " !
Le beau style pour le plus grand
nombre, on l'a vu : qualificatifs
traditionnellement pittoresques,
poncifs variés, logorrhée lyrique et
surtout un sérieux imperturbable
(A cause de cela, Cerue, le Jour-
nal de Jeanne ou les Embra!lsades
de ]. Pyerre doivent êtret pris coma
me des parodies). Pour certains ro-
mans, rien n'est trop plat ou trop
boursouflé. Or c'est finalement de
là que vient mon humeur : qu'on
Serge Fauchereau
12
Deux questions à Robbe-Grillet Paris, capitale du sexe? nuelle, me paraît dans l'ensem- ble suivre
Deux questions
à Robbe-Grillet
Paris,
capitale du sexe?
nuelle, me paraît dans l'ensem-
ble suivre ce cours.
Après Nice, Paris vient d'ouvrir
dans la littérature didactique :
Les livres érotiques se multi-
plient. Que pensez-vous des me-
sures prises contre certains de
ces livres?
sa première • sex shop.
à l'om-
A. R.-G. - J'y suis évidem-
ment hostile. Mais il y a davan-
tage. J'ai toujours l'impression
qe les journaux, censément par-
tisans de la liberté d'expression,
sont à l'affût du moindre élé-
ment qui pourra les porter au
secours de la censure - qu'il
s'agisse du reste des journaux
de droite ou de gauche. J'ai le
sentiment qu'en réalité ces jour-
naux sont favorables à la cene
sure.
Certains voudraient introduire,
parmi les livres érotiques, une
discrimination basée sur le cri·
tère de la qualité. Rien n'est
plus dangereux. Je ne vois pas
qu'aucune commission puisse
porter un jugement de cette
sorte. La seule solution c'est de
faire confiance à l'éditeur. Dans
cette optique, la différence que
l'on introduit entre érotisme et
pornographie me gêne beaucoup
car elle recouvre une distinction
de classe sociale. l'érotisme se-
rait pour la haute société, la pore
nographie pour les autres, c'est
insupportable.
A. R.-G. - Il est tres difficile
de juger la valeur érotique d'un
livre. Vous citez Bataille et Ba-
taille, s'il était un grand écri-
vain, était encore très ancré
dans l'humanisme du XIX· siè-
cle, un homme profondément
chrétien. Tout son érotisme était
celui du tourment, du péché et
de la noirceur.
Aujourd'hui, il en va autre-
ment. Il est vrai que l'érotisme
moderne - et non seulement
par les livres mais par la publi-
cité - marque un refus de la
conscience malheureuse. Je
m'en félicite. Ces représenta-
tions plates de l'érotisme - je
songe aux corps que proposent
les affiches, par exemple - me
paraissent libérées de cet huma-
nisme et de cette religiosité
dont Bataille fut une des derniè-
res et magnifiques expressions.
De ce point de vue, ces images
érotiques qui vous paraissent
fades, elles me semblent appar·
tenir à ce monde dans lequel
Foucault voit se dissoudre la no-
tion même de l'Homme. C'est un
regard résolument moderne. Ce
que vous désignez alors pour
des thèmes d'âge d'or je le vois
d'une manière bien différente.
Une fois éliminée la notion tra-
ditionnelle de l'homme, on se
porte à la recherche d'un homme
nouveau. la littérature érotique
contemporaine participe de ce
mouvement.
bre des tours de Notre-Dame, grâ-
ce à l'esprit d'entreprise d'un nou·
veau venu dans l'édition, Cong
Thanh Truong. Lyon, Marseille, Lil-
le, Genève, etc., auront bientôt à
leur tour leur boutique spécialisée
où l'amateur aussi bien que les
familles (du moins est-ce là l'am-
bition de leur promoteur) pourront
parfaire leur éducation sexuelle
par le livre, le disque, le film, la
revue, l'image et aussi toute la
panoplie de gadgets • qui contri-
buent au bonheur du couple -. Un
servl'ce de planning familial est
également à l'étude.
Quand deux êtres se rencontrent,
roman poétique par l'écrivain da-
nois Schade. et surtout deux sé-
ries de nouvelles érotiques dues
à des auteurs célèbres, l'une da-
noise, l'autre suédoise et qui se-
ront toutes deux groupées sous le
titre de • Sexameron " viendront
compléter la collection. En outre,
une lettre circulaire a été envoyée
Je ne m'adresse qu'à
des gens oapables de
m'entendre, et oelUl:-là me
liront BaDS danger.
à plusieurs célébrités de la littéra-
ture française en vue de créer une
série similaire et un appel a été
lancé dans la presse aux jeunes au-
teurs désireux de publier de • bons
manuscrits érotiques offrant des
qualités littéraires '.
Et pour couronner le tout, cette
jeune maison fort prospère, et
pour cause, envisage d'organiser
au Musée d'Art moderne en mai,
une vaste exposition articulée
autour de trois thèmes : • L'éro-
tisme et l'art " • Erotisme et
civilisation " • Erotisme et sciences
sociales
-.
Des tableaux, des
Sade
A la tête d'une importante socié-
té dont la raison
sociale est • Ar·
tlstes de Paris., ancien assistant·
réalisateur et expert audiovisuel à
l'Ecole Normale Supérieure de St·
Cloud, Cong Thanh Truong entend
bien rester dans la plus stricte lé-
galité : • Ne venez pas me parler
de pornographie, répète-t-iJ volon-
A lire les derniers ouvrages
érotiques, il me semble qu'ils
procèdent souvent à un affadis-
sement des thèmes, qu'ils am-
putent l'érotisme de son carac-
tère dévastateur et qu'ils s'effor-
cent de ressusciter une espèce
d'âge d'or. Le chemin parcouru
depuis les grands livres éroti-
ques de Bataille jusqu'à Emma-
tiers, le vends de l'érotisme et non
de la pornographie. Mon but est
d'informer. Je suis convaincu, d'au-
tre part, que Paris se doit de re-
trouver la primauté qui fut toujours
la sienne en ce domaine et qU'à
Paris l'érotisme sortira de lB vulga-
rité pour retrouver un de ses vrais
visages
Spécialisés à l'origine dans la
vente par correspondance, les • Ar·
Propos recueillis
par Gilles Lapouge.
sculptures, des bijoux, des porce-
laines, des objets rares de
tous les temps et de tous les
pays seront réunis à cette occa-
sion et un appel est lancé aux jeu-
nes artistes désireux de produire
leurs œuvres ainsi qu'aux collec-
tionneurs privés, toutes assurances
leur étant fournies quant aux me-
sures de sécurité qui seront prises
par les organisateurs.
Pour notre part, nous ne pouvons
souhaiter qu'une seule chose Il ce
petit homme débordant d'Idées et
de dynamisme que d'aucuns ont
traité de • Chinois mercantile.
mals qui prétend, lui, n'être qu'un
Vietnamien avisé et surtout travail-
leur : qu'à l'exemple de leurs ho-
mologues danois, les législateurs
français, sur les Instances des psy-
chologues, des juristes et des mé-
decins, ne viennent pas eux aussi à
réviser leurs positions sur la cen-
sure, ce qui ne manquerait pas
d'amener à bref délai, comme ce
fut le cas au Danemark, un désin-
térêt notable du public pour ce
qu'il est convenu d'appeler la litté-
rature spécialisée.
Quelques titres
de la bibliothèque de l'amateur
TOUT l'ÉROTISME
Pétrone
L'Arétin
Jane Cleland
Satyricon
Les Ragionamenti
Mémoires de Fanny Hill
Scènes de
plaisir
Histoire de Don B., portier des Chartreux, écrite por lui-même
LIVRES
REVUES ETRANGERES
DIAPOS • FilMS • DISQUES
ET PRODUCTIONS
NON EXPOSEES
Andréa de Nerciat
Théophile Gautier
Attribué à George Sap.d
et à Alfred de Musset
Guillaume Apollinaire
Albert de Routisie
Pauline Réage
Georges Bataille
Le diable au corps
Lettres à la Présidente
EXPOSITION-VENTE
A NOS SEX-SHOPS
Urbain d'Orlhac
Gamiani ou une nuit d'excès
Les onze mille verges
Irène
Histoire d'O
Madame Edwarda
Histoire de l'œil
Le mort
Le château de Cène
tlstes de Paris - sont aujourd'hui
en mesure de diffuser près de neuf
cents ouvrages par jour grâce à un
réseau qui groupe quelque 32 000
abonnés et à un catalogue aussi
riche (1 500 titres) qu'éclectique, le
meilleur, avec Bataille, Sade, Restif
de la Bretonne, Miller ou Vian, cô-
toyant, comme il est naturel, le
pire (la charité et surtout le man-
que de place nous interdisent d'ê-
tre plus précis SUr ce point). Le
succès de la formule leur a pero
mis récemment de fonder leur pro-
pre maison d'éditions.
A raison de deux volumes par
mois, ils se préparent à lancer sur
le marché tout un ensemble d'ou-
vrages qui ont fait fortune dans
les pays scandinaves et anglo-
saxons, tels l'A.B.C. de l'amour,
par les sexologues danois Inge et
Sten Hegeler (tiré à plus de 1 mil·
lion d'exemplaires aux Etats-Unis);
Oragenitalisme ou les pratiques
orales de l'amour, par l'Américain
G. Leman dont les éditions Tchou
et les éditions Laffont s'apprêtent,
de leur côté, à publier deux autres
ouvrages; Garçons et filles, hom-
Paris 5", 4, rue du Petit-Pont
Paris 15", 70, rue Castagnary
Paris ur, 33, bld de Clichy
Nice, 4, rue Croix de Marbre
PrinoipalUl: tirages
mes
et femmes, par B. M. Clais·
son, manuel d'éducation sexuelle
VENTE
PAR CORRESPONDANCE
ET CATALOGUES al
CONTRE 3 TiMBRES A :
Emmanuelle
180.000
ex.
Positions
200.000
ex.
à l'usage des adolescents traduit
du suédois.
Histoire d'O
160.000
ex.
Les
• Artistes
de Paris.
ne
ARTISTES OE PARIS
B.P. 100 - PARIS-XV·
Making love
60.000 ex.
comotent nullement se cantonner
13
La Quinzaine littéraire, du 16 ou 31 janviD- 1970
Vivez· mieux qu'un-. capitaliste existez/ documents vécus - témoignages - récits - confessions documents vécus
Vivez· mieux qu'un-. capitaliste
existez/
documents vécus - témoignages - récits - confessions
documents vécus - témoignages - récits - confessions
documents vécus - témoignages
récits
documents vécus - témoignages - récits
**
Toutes les folies du bon goût
*
Une f6te sans
l'épopée gigantesque, luxuriante' et fahuleuse
de tout l'upivers érotique contemporain
VOUS êtes tous concernés
LE VOLUME 17 x 23 : 39 F
édition courante : 14 illustrations originales, 374 pages sur papier luxe
en vente dans toutes les bonnes librairies
EDITIONS DU "AUPHIN
43-45, nie de la Tombe-Issolre . 75-PARIS-XIV· Tél. :331·79-00
Deux éditeurs s'expliquent Eric Losfeld Régine Deforges La censure n'existe pas en France. Officiellement.
Deux éditeurs s'expliquent
Eric Losfeld
Régine Deforges
La censure n'existe pas en
France. Officiellement. Mais il y
a mieux, la Quinzaine littéraire
l'a rappelé dans son dernier nu-
méro à propos des poursuites
engagées contre l'éditeur Eric
Losfeld. En effet, la loi du 4 jan-
vier 1967, modifiant l'article 14
de la loi du 16 juillet 1949 sur
les publications destinées à la
jeunesse, prévoit que lorsque
trois publ ications, périodiques
ou non, auront été frappées au
cours de douze mois consécu-
tifs, de deux des prohibitions
prévues à cet article (interdic-
tions à la vente aux mineurs, à
l'affichage, à la publicité, etc.)
aucune publication ou aucune
1ivraison de publ ication analo-
gue, ne pourra, durant une pé-
riode de cinq ans, être mise en
vente sans avoir été préalable-
ment déposée, en triple exem-
plaire, au Ministère de la Jus-
tice, et avant que se soient
écoulés trois mois à partir de la
date de ce dépôt.
E.L. - Si l'on s'en tient à la
loi, je ne m'étonne pas de ce qui
m'arrive. Avec trois livres ayant
encouru dans l'année diverses
interdictions, je suis le premier
éditeur à être soumis à la cen-
sure préalable. Mais le problème
concerne tous mes confrères.
Cela peut arriver à n'importe
lequel d'entre eux.
N'avait-on pas eu l'impression,
ces derniers temps, d'une rela-
tive libéralisation coïncidant
avec ce qu'on appelé la « vague
de l'érotisme lt ?
E.L. - Ici et là, des éditeurs
publient de temps en temps un
ouvrage plus audacieux, le plus
souvent un classique de l'éro-
tisme. Disons que, depuis quel-
ques mois, il y a eu un peu plus
de livres érotiques, mais on ne
nous a jamais laissé aller très
loin. Si la libéralisation était
réelle, il y aurait peut-être une
invasion de romans érotiques et
sans doute aussi, une baisse de
qualité.
Depuis le succès d'« Emma-
nuelle ", une partie du public ne
voit plus en vous que l'éditeur
de ce livre.
E.L. - C'est une image de
marque qu'on m'impose et qui
ne correspond pas à la physio-
nomie de ma maison. Sur sept
cents titres qui figurent à mon
catalogue, une douzaine tout au
plus relèvent du genre érotique.
Le cinéma, le fantastique, le sur-
Son premier catalogue de
librairie s'appelait la Conquête
du sexe. Ce titre définit encore
le style de la maison d'éditions
qu'elle anime depuis un an,
L'Or du temps.
R.D. C'est sans doute par
défi que j'ai commencé à pu-
blier des livres érotiques. Ouand
j'ai édité Irène, en mars 1968,
le volume a été saisi, interdit,
puis libéré. Tant d'absurdité m'a
poussée à continuer.
Je publie des jeux érotiques
(ceux de Willem et de Wolin-
ski) et des livres. Parmi ceux-ci,
la série des dix-huit Chefs-d'œu-
vre introuvables de Il:! littérature
érotique. Ce sont des textes à
la fois illustres et inconnus.
Leurs auteurs s'appellent Théo-
phile Gautier et Apollinaire, Res-
tif de la Bretonne ou Musset.
Mais je cherche aussi des
auteurs actuels, qu'il s'agisse
d'écrivains connus ou non:
Pierre Klossowski : Dessin poUT Roberte ce soir.
réalisme, voilà les orientations
qui sont essentiellement les
miennes. L'intérêt que les sur-
réalistes portent à l'érotisme
explique sans doute que j'ai
publié quelques romans éroti-
ques. Mais je les ai publiés, non
par.ce qu'ils étaient érotiques,
mais parce qu'ils me semblaient
présenter une valeur littéraire.
Je n'ai jamais publié un livre
pour régler une échéance en fin
de mois, mais toujours par goût.
Personnellement, aimez - vous
la littérature érotique?
E.L. - Si elle est bonne, oui.
Je comprends très bien qu'on
interdise aux enfants la lecture
de certains livres. Mais si, au
moment de voter on nous consi-
dère comme des adultes, on doit
considérer les lecteurs majeurs
comme des adultes capables de
choisir leurs lectures. En fait, il
y a très peu de bons livres éro-
tiques. Ils ne sont bons que s'ils
ont une dimension poétique.
Autrement, rien n'est plus fasti-
dieux, et l'on retrouve toujours
les mêmes situations, le même
vocabulaire. En fait, la littérature
érotique courante est pleine de
poncifs. Je crois que pour l'ama-
teur qui se satisfait de ces pon-
cifs, elle rejoint le conte de
fées. Tout dans ces récits est
irréel, participe du rêve: il n'est
jamais question de contracep-
tion, les mâles, toujours bien
montés, font l'amour comme des
mitrailleuses, jamais personne
n'a de souci d'argent. Bref, tout
se passe dans l'intemporel.
C'est de la littérature d'évasion.
Aussi bien, dans le genre, seuls
les textes de poètes resteront.
Propos recueillis
par Claude Bonnefoy
Michel Bernard, Thérèse Mas-
sart, Henriette Dépernay, bien
d'autres. Je reçois trente à qua-
rante manuscrits par mois.
Je ne pense pas du tout que
le marché soit saturé. Le mo-
dèle parisien ne doit pas faire
illusion. En réalité, une grande
partie du public possible n'a
même pas été touchée. On as-
siste, dans le même temps, à
une évolution de la clientèle.
L'image du monsieur âgé et
un peu honteux qui se ravitaille
sous le manteau n'a plus valeur
que de vestige. Je m'en rends
compte dans ma librairie. J'y
reçois beaucoup de couples jeu-
nes et, plus nouveau encore,
des jeunes femmes.
Si j'ai un regret à exprimer,
c'est que la presse littéraire
n'apporte pas une attention plus
soigneuse à la littérature éro-
tique. En règle générale, elle est
muette. C'est absurde. La cri-
tique doit s'exercer également
sur de tels ouvrages. L'étiquette
cc érotique» ne suffit pas à dé-
finir un livre. Il en est de très
haute qualité, d'autres dont la
critique doit au contraire dire
la médiocrité. Peut être l'idée
est-elle qu'après tout, depuis
sept mille ans qu'il y a des
hommes et qui pensent, tout
a été dit dans ce domaine. Rien
de plus inexact selon moi. Les
très grands livres d'érotisme
contemporain restent à écrire.
Propos recueillis
par Gilles Lapouge
La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 janvier 1970
15
• 1
1
t se
t se
Robert Descharnes et Clovis Prévost vrage sur la Vi&ion de Gaudi ont La Vision artistique
Robert Descharnes
et Clovis Prévost
vrage sur la Vi&ion de Gaudi ont
La Vision artistique
et religieuse de Gaudi
Préface de Salvador Dali.
200 ill. en noir, II pl. en coul.
Edita, Lausanne, 250 p.
Dans cet ouvrage d'une
incontestable importance pour
la connaissance des métho-
des de travail d'Antonio
Gaudi, il n'était pas néces-
saire de se montrer, au début.
si susceptible à l'endroit des
critiques formulées par ceux
dont l'admiration ne se voue
pas sans quelques réserves à
l'architecte catalan. Car, si le
génie singulier de Gaudi est
aujourd'hui unanimement re-.
connu, il est un point sur
lequel l'admiration achoppe :
c'est la sculpture des groupes
ornementaux de la Sagrada
Familia. Elle présente, dans
cet édifice imaginé avec une
audace fantastique,' une la-
cune consternante dans l'ima-
gination du constructeur.
sûrement raison de penser qu'il
s'agissait d'un phénomène typique-
ment catalan, à cette époque où,
dans le mouvement général qui en·
traînait toutes les énergies à parti.
ciper à la « Renaixança J) catalane,
un puissant courant moderniste
favorisa l'éclosion de ces architee·
tures apparentées, par plus d'un
côté, aux eréations de l'Art Nou·
veau. Gaudi n'était pas le seul à y
lancer ses murs convulsés, ses mo-
saïques polychromes et ses orne-
mentations animalières. Les archi·
tectes Puig y Cadafalch et Domé·
nech y Montaner construisirent,
eux aussi, d'extravagantes maisons,
y installant des intérieurs dont nul
n'a pu encore définir le style : la
Casa Amatller avec ses langoustes
de pierre, le Café Torino, le Palais
de la Musique catalane, et la rési·
dence du baron Quadras avec sa
décoration « arabo-gothico-ionien.
ne ». Nos fameuses entrées de métro
et la végétation serpentine de la
Samaritaine ne sont rien auprès de
ces délires pétrifiés.
"Un temple hellénique
du .othique
méditerranéen"
Sans doute doit-on tenir compte
du fait que Gaudi ne fut pas le
sculpteur des statues de son église,
mais on ne peut oublier qu'elles
furent exécutées selon ses concep-
tions et sous ses directives. Les au·
teurs en sont Lorenzo Matamala et
son fils Juan qui continua le tra·
vail commencé par son père, après
la mort de celui-ci en 1925.
Gaudi : Sommet d'une tour de la Sagrada Familia.
L'apologie est un dangereux en·
traînement. A l'exercer sans pru-
dence on court le risque de devenir
aveugle. Ce n'est pas toutefois sans
un certain embarras que Robert
Descharnes et Clovis Prévost ont
entrepris la défense de l'indéfenda-
hIe pompiérisme réaliste (j'allais
écrire du réalisme socialiste) .des
nos yeux, l'œuvre architecturale de
Gaudi, c'est qu'elle concerne une
documentation des plus curieuses
puhliée par les auteurs et relative
aux méthodes de moulage sur na·
ture pratiquées par les sculpteurs
à qui l'architecte avait confié ces
travaux.
vailleurs de ses filatures, la Colonia
Güell, une des plus extraordinaires
réalisations de l'architecte où, com·
me dans la Sagrada F amilia, il
apportait de nouvelles et d'auda-
cieuses solutions au problème des
voûtes paraboliques sur colonnes
inclinées.
Mais admirons d'abord qu'il ait
La Sagrada Famüia eut aussi son
sculptures de la Sagrada Familia.
Dali, dans sa préface, s'en tire
avec ses habituels paradoxes
en disant de la statuaire figu.
rative du sanctuaire inachevé
qu'elle est « bienheureusement dé-
plaisante », et il en compare l'esthé·
tique à celle de Meissonier et de
Detaille qu'il situe, comme on sait,
parmi' «les plus grands
français ». Si cette question, soule-
vée dès le premier chapitre de l'ou·
vrage, prend ainsi une importance
disproportionnée par rapport à l'in.
térêt que représente avant tout, à
pu se trouver, en Catalogne, dans
les années 80, des esprits assez
intrépides pour approuver et com-
manditer la construction d'édifices
aussi délirants que ceux dont Gaudi
.
le comte Eusebio Güell, véritable
mécène des artistes d'avant-garde.
C'est lui qui, après llvoir choisi
Gaudi pour lui faire bâtir, dès 1882,
sa maison de campagne et son hôtel
particulier de la calle de Asalto à
Barcelone, lui commanda la cons-
truction du Parc Güell et de l'église
de la colonie 'qu'il destinait aux tra·
s'était pris à rêver
.Il y eut d'.abord
financier, l'éditeur Jose Maria Boe·
cabella, qui avait acheté le terrain
où fut édifiée l'église. Il se trouva
enfin des admirateurs de Gaudi
assez hardis pour lui confier la
construction de la Ca:Ja MUa, cet im-
meuhle à la façade ondulante du
Paseo de Gracia, plus connu sous
son surnom de la Pedrera (la Car·
rière), et de la Casa Battlo, appelée
la Maison des 0& à cause d'un cer-
tain aspect squelettique de l'édi-
fice. Cependant, ce n'était pas là
une suite d'entreprises absolument
insolites. Et les auteurs de l'ou-
Ce qui nous étonne et ce qui
étonna beaucoup Francesc Pujols
qui rapporte le fait dans un texte,
baroque à souhait, publié en fin de
volume, c'est que Gaudi, en conce-
vant la. Sagrada Familia, était per-
suadé qu'il demeurait dans la tra·
dition grecque. « C'est, disait-il, un
temple hellénique du gothique mé·
diterranéen ». Définition ambiguë.
Les douze clochers (inspirés des
spirales d'un coquillage) que devait
comporter le « temple hellénique »,
le jet d'eau et les jets de flammes,
symboles purificateurs, prévus pour
jaillir auprès du Baptistère, sur l'es-
planade, n'auraient, en tout cas, rien
eu de grec. Conçue pour atteindre
une hauteur de 170 mètres, la ca·
thédrale devait contenir 13.000 pero
sonnes assises sur des sièges dont la
forme avait été étudiée par Gaudi
pour empêcher les fidèles désinvol·
tes de se croiser les jambes. Des
trois façades projetées, une seule
est aujourd'hui construite, celle de
la Naissance, commencée en 1890.
Aux multiples raisons de douter
que la Sagrada Famüia puisse ja-
mais être achevée (et les exemples
de la cathédrale de Cologne et de
celle de Florence ne sont pas de
16
Picasso Pierre Dufour Picasso 1950-1968 Skira éd. André Fermigier Picasso Le livre de poche. André
Picasso
Pierre Dufour
Picasso 1950-1968
Skira éd.
André Fermigier
Picasso
Le livre de poche.
André Fermigier assure que la
bibliographie de Picasso occuperait
de sculptures choisis comme repré.
sentatifs d'une période. En ce qui
concerne Fermigier, la réussite est
certaine. L'information est sûre,
elle s'articule clairement autour de
quelques points forts (Les Demoi·
selles d'Avignon, le Minotaure,
un volume entier du Livre de Po-
che et qu'elle est d'une « morne
médiocrité » (dont il excepte à jus-
te titre l'ouvrage de John Berger,
bien que trop marxisant à son
goût). C'est dans cet océan que se
noie, hélas! Pierre Dufour bien
qu'il ait fait appel à quelques
vingt-cinq maîtres nageurs pour le
soutenir dans son parcours de la
production de Picasso entre 1950
et 1968. De Picasso, qui a la plus
belle part, à Michel Ragon en pas-
sant par Lévy-Strauss, Breton, Ba-
chelard, Gide, Giraudoux, Braque,
Francastel, Kahnweiler, etc
ce
n'est en effet, sur la cinquantaine
de pages que comporte le texte, pas
moins de soixante-dix citations ou
références que sollicite une pensée
timide sans apparaître hête pour au-
tant. Mais Pierre Dufour travestit
en essai ce qui n'est qu'images
commentées.
Ce n'est certes pas la timidité qui
paralyse André Fermigier! L'énor·
me documentation qu'il signale, on
croit volontiers qu'il l'a lue tant à
n'en point abuser on sent qu'il en
est maître. C'est les mains dans les
poches et le catalogue de Zervos
sous le bras qu'il fait son parcours,
bien plus long que celui de Pierre
Dufour puisqu'il commence en
1881. Le propos et la méthode ne
diffèrent pas d'un livre à l'autre.
Il s'agit d'introduire à l'œuvre de
Picasso par l'analyse de tableaux et
Guernica) et la description des œu-
vres appuyée par une excellente
iconographie échappe à la phraséo-
logie habituelle.
Sagement, Fermigier glisse sur
les périodes bleue et rose, il se
donne la peine d'expliquer le cubis-
me, s'attache aux rapports avec le
surréalisme et, adoptant le point de
vue de Kahnweiler: « L'œuvre de
Picasso est passionnément autobio-
graphique », il laisse à d'autres les
amours, les châteaux et tout le
mythe Picasso. Mais il compense
cet abandon du pittoresque ·par un
malicieux florilège des réactions
que l'œuvre a suscitées tout au long
de son cours, courant le risque d'y
figurer un jour à son tour.
Certes, il ne se permet que rare-
ment une interprétation person-
nelle et chaque fois il s'en excuse,
mais c'est le ton qui, lui, est per-
sonnel. Brillant, rapide, l'ironie
sans cesse à bout de plume. il
conduit parfois Fermigier à ricaner
doucement devant tel « vilain gno-
me égrillard » ou telle « Albertine
négroïde revue par Freud », tout
comme les centaines de milliers de
visiteurs de l'exposition de 1966
auxquels ce livre rendra le plus
grand service car il est à leur atten-
tion la meilleure et la plus plai-
sante introduction à une œuvre qui
n'est si capitale que parce qu'elle
met fin délibérément à cinq siè-
cles de peinture.
Marcel Billot
Gaudi
La Sa&rada Familia.
nature à laisser espérer d'heureux
résultats d'une .mêlée de plusieurs
siècles), il faut ajouter l'embarras
dans lequel la mort de Gaudi, en
1926, a laissé les continuateurs de
son œuvre. Sans doute fut-il alors
trouvé un certain nombre de ma·
quettes, mais l'idée précise que
Gaudi aurait pu se faire du gigan.
tesque monument a·t·elle jamais
existé dans son esprit et, à plus
forte raison, sur le papier? En
1914 (Gaudi avait alors 62 ans et
il y avait 31 ans que les travaux de
la Sagrada Familia étaient commen·
cés), il n'existait pas de maquette
définitive des structures de l'édifi·
ce. C'est que Gaudi procédait par
tâtonnements, se livrant à de conti·
nuelles recherches, modifiant sans
cesse ce qu'il avait imaginé, impro.
visant souvent le développement de
ses idées esthétiques. En outre, son
atelier fut entièrement détruit pen-
dant la guerre civile, en 1936, au
cours d'un incendie où disparurent
les moulages et les archives.
peut-être le besoin qu'il éprouvait
u'opposer aux chimères de ce grand
songe architectural le réalisme
d'une ornementation où la moindre
lages faits sur un âne, sur des din-
dons, des pigeons, des escargots, des
coquelicots, des fruits, des herbes.
part imaginative était refusée : tou'
te forme sculptée dans la pierre n'y
apparaissait que comme reproduc-
tion fidèle d'un moulage sur natu·
re. C'est ainsi que furent moulées
en plâtre sur des modèles vivants
Dans la Sagrada Familia, cette
« anomalie
suhlime» disait Euge-
Cette
nébuleuse
Cette incroyable nébuleuse, tra·
versée de fulgurantes lumières, où
Gaudi poursuivait avec une incerti-
tude véritablement onirique la réa·
lisation de sa cathédrale, explique
- un chiffonnier du quartier, un
chevrier, le gardien du chantier, un
tailleur de pierre - les figures du
roi Salomon, de saint Joseph, du
Christ, de Judas, de tous les saints
. et de tous les anges, et aussi la
faune et la flore répandues à pro-
fusion sur la façade. Chaque élé-
ment y fut exécuté à partir de mou-
nio d'Ors, comme dans les autres
édifices réalisés ou rêvés par Gaudi
(tel son projet peu connu d'un
grand hôtel américain), il y a quel-
que chose du temple hindou de
Rapa Rani et du Palais Idéal du
facteur Cheval. Ce sont de ces
constructions qui ne permettent pas
de donner une signification ration-
nelle à la notion d'architecture, ni
de définir avec exactitude la fonc-
tion de l'architecte.
Jean Selz
La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 janvier 1970
17
La pensée de Francastel Francastel a pensé profondé- ment ce qui paraît être. au·delà des
La pensée de Francastel
Francastel a pensé profondé-
ment ce qui paraît être. au·delà
des affirmations dogmatiques
ou faussement empiriques une
définition de la différence spéci-
fique, c'est-à·dire de la rupture
et de la discontinuité. On oublie
souvent que le principe de toute
analyse sociologique ne réside
pas dans l'examen superficiel
des opinions ni dans la réduction
de l'individuel au collectif mais
dans la reconstruction des en-
sembles, des totalités vivantes
dont les manifestations consti-
tuent des types. A l'intérieur de
ces ensembles, il reste à expli-
quer pour quelle raison le point
d'imputation de l'inconsciente
réflexion sur la matière est tou-
jours
un effort pour arracher le dyna·
misme de l'art aux spéculations
formelles et arbitraires? C'est
avec la même inquiète démar-
che qu'il récuse la réduction de
l'art au langage comme dans son
dernier livre, il récuse les por-
traits pour revenir au visage (2) .
L'œuvre d'art n'est pas
une simple contemplation
d. l'invisible.
«L'art n'est pas un langage
mais un système de représenta-
tion ., dit-il : non seulement la
peinture mais l'ensemble des
modes d'expression composant
l'imaginaire. Une tentative pour
enfermer l'invention dans la sur·
face unidimensionnelle du lan-
gage se heurterait au caractère
pathologique de la parole écrite
prisonnière d'elle-même et
aboutirait au formalisme le plus
stérile. Or, c'est vers la totalité
de l'expérience que débordent
les formes de création.
Vollard 1909·1910.
On ne peut enfermer la pen-
sée de Francastel ni dans l'his-
toire de l'art ni dans l'esthéti-
que : l'érudition est ici au ser-
vice d'une réflexion sur l'espa-
ce qui se poursuit de livre en
livre
• L'espace est l'expérience
même de l'homme., dit Fran-
castel: on rendra compte de la
création artistique (et principa-
lement plastique) dans la mesu-
re où cette dernière se rattache
à une plus vaste expérimenta-
tion des relations de l'homme
et de la nature. Au delà de la
métaphysique et de la psycholo-
gie, utilisant pour la première
fois les données de l'anthropo-
logie, le critique fait de l'inven-
tion une activité qui déborde ses
expressions momentanées.
On a admis longtemps que les
changements intervenus dans
l'évolution de la peinture consti-
tuaient des • progrès -, que la
• perspective en profondeur-
qui apparaît à la
• Renaissance-
était plus. vraie - que la vision
du Moyen Age. Dans Peinture
et société (1) Francastel mon-
tre qu'il s'agit d'expériences
différentes, de spéculations sur
l'espace impliquant chacune des
systèmes différents. Aucun de
ces systèmes n'est plus .réel-,
il est autre.
L'artiste définit donc d'une
manière individuelle le lien im-
plicite d'une société avec la ma-
tière, mais ce lien se modifie
avec la totalité vivante à laquel-
le il se rattache : les civilisa-
tions se succèdent ou se co-
toient, des fossés infranchissa·
bles les séparent entre elles.
On conçoit que les historiens
aient admis fort tard le principe
d'une typologie ou de la spéci-
ficité des ensembles (dont l'é-
tude a précédé la définition des
structures) et que Francastel
se soit rattaché à la sociolo-
gie (2). Cette dé'Tlarche lui per-
mettait de préciser ce qu'il a
nommé dans la Figure et le
Lieu (3) l'idée de • champ figu-
ratif - ou de • système de signi-
fications -, lesquels constituent
l'ensemble des manifestations,
des modes expressifs, des com-
munications et des symbolisa-
tions coordonnés dans une tota-
lité vivante. L'œuvre d'art n'est
pas une simple contemplation
de l'invisible, elle met en cause
toutes les relations possibles
de l'existence collective et indi-
viduelle. Elle est une connais-
sance possible en continuelle
genèse (4).
On peut donc tenir Francastel
pour l'un des fondateur de cette
sociologie de l'art qui laisse à
la création même son originali-
té concrète : ne s'agit-il pas de
savoir comment la nature cher-
che à travers le créateur une
plénitude que lui conteste la
société, toute société actuelle ?
Ce n'est pas solliciter la
pensée de Francastel que
de constater combien il re-
joint parfois dans sa théorie des
significations une des plus sai-
sissantes réflexions de Marx -
celle qui faisait du. prestige de
l'art grec et de son • charme
éternel -, l'effet d'une société
inachevée qui trouvait dans
l'imaginaire sa complétude mo-
mentanée (5)
Jean Duvignaud
(1) Audin, Lyon, 1951, 2" éd., Gal·
Iimard, Idées, Arts, 1965 .
La rigueur de la pensée de
Francastel nous impose de sé-
parer la création, expérience
concrète de I"homme dans ses
relations avec la nature et à
travers une société qui le limi-
te et le condamne à la symboli-
sation et les idéologies, les
croyances, les justifications qui
masquent cette réalité.
(2) Le premier des historiens à
concevoir et à définir cette rupture
est évidemment Lucien Febvre dont
l'influence sur Francastel est aussi
Importante que celle de Marcel Mauss.
(3) L'Influence de
Panofsky sur
Francastel est sensible et réelle. Mais
Panofsky ne rattache jamais les figu-
res qu'II analyse à la totalité de l'ex-
périence d'une époque : son esthé·
tlsme le limite. Disciple de Mauss,
Francastel ne commet pas cette
erreur.
Comment ne pas voir dans
certaines polémiques où Fran-
castel se distingue par sa véhé-
mence (la querelle de la Renais-
sance. la querelle du .baroque-)
(4) Le
portrait
(en collaboration
avec Julienne Francastel), Hachette.
(5) Introduction à la Contribution à
la critique de l'économie politique
(1857) .
18
LINGUI8TIQU. Bonjour, Sellliotica Nous avons demandé à Julia Kristeva, collaboratrice de Tel Ouel, et qui
LINGUI8TIQU.
Bonjour, Sellliotica
Nous avons demandé à Julia
Kristeva, collaboratrice de Tel
Ouel, et qui est rédatrice en
chef adjointe de Semiotica, de
montrer quelle est la place de
la sémiotique dans 1'histoire
et l'évolution des sciences
humaines.
moderne n'est pas une théorie
du langage, mais une pratique
matérialiste et historique.
aspects de la signification, soit
comme une typologie des sys-
tèmes signifiants.
Autrement dit, le lieu semIo-
tique est un lieu d'inter-sciences,
mais qui ne prétend pas se cons-
Si la littérature a toujours été
un travail dans et Sllr la signi-
fication, il est désormais recon-
nu que depuis un siècle cette
fonction s'accentue, s'amplifie
et devient la scène majeure sur
laquelle se déploie l'activité de
ce qu'on a pu appeler l'. avant-
garde -: de Mallarmé et Joyce
à Pound et Artaud. Les textes
littéraires semblent manier la
matière de la langue comme un
matériau, redistribuant sa syn-
taxe, refondant sa sémantique,
explorant donc les possibilités
d'une langue et des langues pour
saisir les lois du fonctionnement
signifiant que la communication
courante avec sa science et son
idéologie ne révèle pas néces-
sairement, pour déplacer ainsi
les frontières d'un seul système
de signification, et à travers
cette nouvelle combinatoire met-
tre en place une cosmogonie,
une théorie de l'ordre matériel,
aussi bien éthique que politique.
Pour la société dans laquelle
ces textes nouveaux sont pro-
duits, la nécessité se pose d'en
élaborer la théorie, l'idéologie,
d'en comprendre la portée his-
torique qui dépasse le cadre
étroit de la littérature et atteint
les normes mêmes dans les-
quelles notre culture se signi-
fie, se parle, se pense: donc
signifie, parle, pense.
Lieu d'interrogation des disoours,
la sémiotique est oonstamment à
l'éooute de l'histoire et de l'inoonsoient.
Ces problèmes justement relè-
vent d'une démarche qui depuis
Zénon est désignée sous le
nom de sémiotique. Apparue en
Grèce antique, la sémiotique tra-
verse toute l'histoire de notre
culture: avec les modistes du
Moyen Age, les grammairiens-
logiciens de la Renaissance, les
théories du signe de Locke, l'ars
combinatorla et l'ars characteri-
stica de Leibniz, les doctrines
de la signification de Condillac
et Diderot, pour ne citer que
quelques-uns de ceux qui ont
participé à 1'. opération sémio-
tique -.
La sémiotique
surgit
Aujourd'hui, la sémiotique se
présente comme un lieu théo-
rique où se croisent plusieurs
sciences : linguistique, mathé-
matique, logique, histoire, théo-
rie des arts, etc., dans lesquelles
les problèmes de la significa-
tion sont formalisés. Si elle est
indispensable à la théorisation
de la pratique littéraire, comme
nous J'avons suggéré au début,
elle présente autant d'intérêt
pour l'anthropologue, le linguiste,
le sociologue ou l'historien. Car
c'est en tant que sémioticiens
que les chercheurs dans ces
divers domaines construisent
leurs théories. Que ce soit J'an-
thropologie structurale de Lévi-
Strauss où un modèle emprunté
à une science de la signification
(la linguistique) est éprouvé
dans lë domaine d'un système
signifiant complexe (la parenté,
les mythes) , ou la réflexion
Loin d'être un pur formalisme
ou une ft littéralité -, cette explo-
ration des possibilités signifian-
tes du langage fait de plus en
plus clairement ses preuves
d'être une pratique qui engage
et dégage une théorie de la
connaissance et une position
historique. En déplaçant les limi-
tes normatives de la gramma-
ticalité pour désigner une maté-
rialité nouvelle, rebelle à une
tradition rhétorique bimillénaire
et propre à une société èn train
de se transformer, la littérature
comme exploration du fonction-
nement signifiant se met en
mesure de démontrer la dialec-
tique du • matériel - et du
• signifiant -, leur interdépen-
dance, leur inséparable mutation
commune
Si, dans une pers-
C'est à la fin du XIX' et au
début de notre siècle, c'est-à-
dire en même temps que l'avant-
garde littéraire s'oriente décisi-
vement dans le déplacement
des lois du fonctionnement signi-
fiant, que la sémiotique surgit
de nouveau - est-ce dans le
même mouvement de recul par
rapport à ce qui constitue notre
système de signification, et d'in-
terrogation de ses lois? - pour
se poser comme domaine spé-
cifique. Cette constitution du
domaine sémiotique sera due
simultanément à la méthode
axiomatique avec Charles San-
ders Peirce, et à la linguistique
scientifique de Ferdinand de
Saussure, deux voies dont on
n'a pas encore suffisamment
linguistique d'Emile Benveniste
telle qu'elle s'offre dans le Voca-
bulaire et les institutions indo-
européennes (Ed. de Minuit,
1969) où à travers une analyse
linguistique s'entrouvre l'histoire
sociale que le réseau linguis-
tique désigne -
toute démarche
de description et d'explication
des pratiques signifiantes relève
d'une sémiotique.
pective heideggerienne, on peut
démontrer aujourd'hui que l'ato-
misme n'est pas une phy-
sique mais une théorie du lan-
gage, peut-être pourrions-nous
dire, dans une autre perspec-
tive, que ce remaniement signi-
fiant qu'opère la • littérature -
souligné les rapports
Plus près
de nous, le Cercle de Copen-
hague, le Cercle de Prague et
le Cercle de Vienne essaient de
fonder la sémiotique soit comme
une unification du langage des
sciences, soit comme un méta-
discours qui formalise les divers
Celle-ci considère les prati-
ques sociales comme des sys-
tèmes signifiants, et pour en
proposer une conception. scien-
tifique - s'adresse aux lieux où
s'élaborent les modèles (linguis-
tique, mathématique) et les
analyses théoriques, ou bien
en produit elle-même, pour les
appliquer ensuite aux systèmes
signifiants complexes et en faire
des objets de connaissance.
Jonction de modèles et de théo-
ries, de science et d'idéologie,
la sémiotique est donc le lieu
où se pose le problème de la
scientificité des sciences humai-
nes, le lieu où leur méthodologie
s'élabore
truire comme une science tota-
lisant les explorations théori-
ques des divers champs du
fonctionnement signifiant. La
sémiotique est un lieu métho-
dologique, théorique, où se
retrouvent les différents dis-
cours qui traitent des actes
signifiants, en vue d'élaborer
non pas un système de la
signification, mais une théorie
ouverte des modes de signifier.
Lieu d'interrogation des dis-
cours, la sémiotique ne pourra
se construire comme une pureté
formelle : aujourd'hui elle est
constamment à l'écoute de 1'his-
toire et de l'inconscient.
Pour grouper les efforts des
chercheurs du monde entier
dans ce domaine en pleine éla·
boration et d'une portée idéo-
logique massive, l'Association
Internationale de Sémiotique fut
créée sous la présidence du Pro-
fesseur Emile Benveniste. Elle
réunit des savants de l'Est aussi
bien que de l'Ouest (ses vice-
présidents sont : D. Pignatari
(Brésil), A. Ludskanov (Bulga·
rie) , R. Jakobson (U.S.A.), J. Lot-
man (U.R.S.S.).
L'organe de l'Association Inter-
nationale de Sémiotique, Semia-
tica (rédacteur en chef Thomas
A. Sebeok, Indiana University)
paraît en français et en anglais,
sous les auspices du Conseil
International des Sciences Socia·
les et du Conseil International
de la Philosophie et des Scien-
ces Humaines. Elle continue la
section • Recherches sémio-
tiques - de la revue Informa-
tion sur les sciences sociales.
Signalons dans le premier et le
deuxième numéros déjà parus
l'étude du Professeur E. Benve-
niste, • Sémiologie de la lan·
gue -, de Mme Margaret Mead,
• From Intuition to Analysis in
Communication Research -, de
même qu'une section présentant
les travaux des sémioticiens de
l'U.R.S.S.
Julia Kristeva
19
La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 janvier 1970
Trois DlODlents Points de vue sur le langage, Textes choisis et présentés 1 par André
Trois DlODlents
Points de vue sur le langage,
Textes choisis et présentés
1
par André Jacob,
Klincksieck éd., 637 p.
Une nouvelle collection se
révélera de la plus haute uti-
lité pour le chercheur et J'étu-
l'opposition entre la synchronie
et la diachronie, envisagées dans
un sens existentiel plutôt que
méthodologique. Dans la conjonc-
ture linguistique actuelle cette
thèse réalise un aspect de la ten-
dance constructiviste que nous
retrouvons ici comme l'un des
Points de vue sur le langage. Cette
diant; ce sont les Publica-
tions de la Faculté des Lettres
et des Sciences humaines de
Paris-Nanterre . Point de vue,
nouvelle publication établit un
ensemble de rubriques diverses
réparties en cinq sections fonda-
contemporaines des oppositions de
points de vue qui se produisirent
successivement et, en effet, il est
possible de comprendre cette suc-
cession historique comme encore
motivée dans le présent par le jeu
même d'une dialectique. Pour le
développement des études sur le
langage, à juste raison André
Jacob distingue et oppose trois
moments dialectiquement opé·
rants; ce sont celui qu'inaugure
dont vient de paraître le
n° 1
le célèbre texte Sens et référence
(traduit ici par Sens et significa.
avec cet ouvrage qui réunit
cent points de vue sur le lan-
gage et deux cent soixante-dix
textes choisis, présentés, in-
troduits et accompagnés d'une
bibliographie spécialisée.
mentales: 1. Langage et philoso-
phie, 2. Langage et art, 3. Langage
et culture, 4. Langage et science,
5. Langage et linguistique. Devant
tion, contestable), ensuite celui
commandé par l: Etre et le temp$
de Heidegger, enfin le moment de
la multiplicité et la complexité
des problèmes ainsi mis en évi.
dence, tout lecteur verra dans le
langage le terrain sur lequel pren-
nent naissance bien des phéno.
mènes apparemment éloignés.
l'Anthropologie structurale et des
recherches suscitées par les tra·
vaux de Claude Lévi·Strauss.
André Jacob, qui publie ces
textes, est l'auteur d'une thèse
parue en 1967 chez Armand Colin:
Temps et langage, dont l'une des
princi pales visées est l'examen de
Voyons tout d'abord quel est le
point de vue de l'introducteur de
ces « points de vue ». Ainsi, l'une
des propriétés du langage est·elle
définie comme étant de « saisir,
analyser et interpréter l'e.xpé-
rince» (p. 7). Sans doute n'admet.
tons-nous pas cette énonciation
telle quelle, tant il est vrai que
le seul fait d'adopter une langue
déterminée, mais encore un cer-
tain vocabulaire ou certaines tour-
nures de phrase, implique par le
fait l'adoption d'un certain niveau
et d'un certain horizon d'inter-
prétation. Nous accepterons cette
formule dans la mesure où il est
entendu que ce qu'on appelle
« expérience » ne nous paraît telle
que du moment qu'elle est saisie
par un lanf;age, car en fait elle
ne parviendrait pas à nous sans
l'encadrement d'un langage cultu·
rel, au sein duquel elle prend
forme et v,aleur. Comme le précise
justement M. Jacob, l'extension
même du phénomène du langage
entraîne l'extension des recher·
ches sur le langage. Nous sommes
d'accord pour considérer comme
Ces quelques indications pour·
raient être la source d'examens
fructueux et intéressants; à elles
seules, elles ouvrent déjà certaines
perspectives, non seulement sur le
langage, mais surtout sur la phi.
Une nouvelle forme d'équipementcu.lturel
LE COLLÈGE GUILLAUME BUDÉ DE YERRES
1 CES 1"200 élèves: enseignement gènéral
b./ CES 1200 élèves : enseignement
scientifique et spécialisé
a
c / CES 1200 élèves : enseignement pratique
d 1 Restaurant libre-service, salles
de réunion, centre médico-scolaire
e 1 Logements de fonction
f 1 Salle de sports avec gradins (1000 places)
et salles spécialisées
"
,p
; g / Piscine
• h 1 Installations sportives de plein air
i 1 Formation professionnelle
li
"li
et promotion sociale
J / Bibliothèque, discothèque
k
1 /
/ Centre d'action sociale,
garderie d'enfants, conseils sociaux,
accueil des anciens
Maison des jeunes
m 1 Centre d'action culturelle:
théâtre. galerie d'exposition, musée.
centre d'enseignement artistique
n / Foyer des Jeunes Travailleurs
LE COLl,.ËGE DE YERRES INTËGRE, EN UN MËME ENSEMBLE ARCHITECT.URAL, LES DIVERS ËaUIPEMENTS
SPORTIFS, SOCIAUX ET CULTURELS DE LA COMMUNE.
L'ENSE.MBLE DE CES ËaUIPEMENTS EST AU SERVICE DE L'ENSEMBLE DE LA POPULATION. LEUR UTILISATION.
TOUT AU LONG 'DE LAJOURNËE, DE LA SEMAINE ET D.E L'ANNËE, PAR LES JEUNES COMME PAR LES ADULTES.
ASSURE LEUR PLEIN EMPLOI.
réalisation g.P L'Abbaye, Yerres.,- 91, Essonne - 925,39.80
20
du langage losophie. C'est dire ],a richesse de l'entreprise menée par André Jacob. Entre autres
du langage
losophie. C'est dire ],a richesse
de l'entreprise menée par André
Jacob. Entre autres conflits, il est
fait allusion à ceux du signe et
011 se résolvent-ils réelle-
ment pal' la soumission du signe
au sens ? De ces conflits du troi-
sième moment surgira certaine-
ment un moment oppositionnel,
im'possible à prévoir.
Sans doute, il y a eu paS$age
de l'existentiel au linguistique,
mais. il resterait à préciser le rap-
port de la psychanalyse à ],a lin-
.guistique, étant donné que le lan-
gage du corps est lui-même per-
manent et structuralement recon-
naissable : le niveau du discours
commence bien avant que ne parle
le locuteur. Ce qui préoccupe
André Jacob, c'est « le moyen lin-
guistique qui concerne la possibi-
lité de passer de la langue au
discours » (p. 13).
Jusqu'ici n'est-ce pas la psycha-
nalyse qui s'est le mieux arrogé
le recours aux « opérations secrè-
tes» ? L'auteur de ce travail ne
cache pas que « l'intérêt de mul-
tiplier les points de vue sur le
langage a peut-être un fondement
théorique» (p. 15). Ce postulat
dont nous bénéficions indirecte-
ment n'est autre que la considé-
ration univoque que l'expérience
gines ; celles mêmes de la symbo-
lique du geste et de la voix, à
laquelle Nietzsche fait allusion
surtout conditionnée par la revi-
dans la 1Vaissance de la tragédie;
vification des «( gestes réaction-
nels aux réceptions oculaires,
manuelles, laryngo-buccales» avec
::elles aussi de cette symbolique
des choses que les Anciens utili-
saient à seule fin d'eHicacité, ain-
si que le montre Rousseau dans
interprété habituellement soit dans
un langage spiritualiste soit dans
un langage matérialiste. Les bio-
logistes voient dans ce phénomène
un eHet- essentiellement lié à ]a
modification chimique de certai-
nes cellules. Avec Marcel Jousse,
nous découvrons que la mémoire
l'Essai sur l'origine des langues.
C'est le moment même du
rythme originaire précédant la
struçturation du langage que nous
fait revivre Artaud; aussi écrit.il :
est encore mimique : « Les facul-
tés mnémoniques jouent d'elles-
mêmes, quand l'indivi'du, incon-
sciemment ou consciemment, sous-
tend dans son organisme, avec
plus ou moins de rapidité, d'abon-
dance, de fidélité, de stabilité, les
gestes propositionnels collectifs
stéréotypés, manuels, laryngo-
lesquels est gesticulée sémiologi-
quement cette chorégraphie men-
tale.
De même, les proverbes ne sont
autres que des « schèmes ryth-
miques instinctifs ». Ainsi, à pro-
pos des proverbes et, mieux
encore, des locutions toutes faites
propres à certaines langues, il y
aurait, sur ces indications, matière
« la parole s'est ossifiée»; on
croirait lire Nietzsche dissertant
sur la « momification» et la
« .conservation » d'une impression
dans un mot, dans un concept « en
os ». Les gestes, les répétitions de
syllabes, l'utilisation concrète de
la musique collaborent à une
langue totale, au battement de
rythme d'une langue tout entière
intégrée au discours qui l'anime.
Ce que Rousseau, Nietzsche et
Artaud redécouvrent dans une
inspiration généalogique, Marcel
J ousse le constate dans l'obser-
vation des peuples dits « verbo-
moteurs», dont la langue est
essentiellement une mimique.
Ce sont, en eHet, de verI-
tables « gestes propositionnels»
que remarque Marcel Jousse,
gestes que sous-tendent la « mimi-
que corporelle dansée» et la
buccaux, etc.» Dans cette pers-
pective, on comprend la tradi-
tion orale comme la répétition
mimique de certaines attitudes
corporelles et organiques. Réci-
proquement, on peut admettre,
sur cette base, la nécessité de
l'écriture comme condition sine
qua non de la science. En ce qui
conceme le récit, la mimique
intelligente dont il dépend est
à étudier le pouvoir du rythme .
Si l'on veut aller jusqu'au fond
des choses, il reste la tâche philo-
sophique de discemer les ensem·
bles de textes régis selon la même
grammaire, c'est-à-dire de décou-
per, dans l'ancien système d'une
langue, des systèmes de textes qui,
tout en obéissant aux lois l'ensem·
ble, ont une clé secrète qui ouvre
entre eux des sens qui leur sont
propres et connexes.
Angèle K. Marietti
L'ouvrage de base de toute bibliothèque
se recueille en se disant : la ques-
tion en est posée.
« transposition laryngo-buccale»
La lecture de ces Points de vue
se compare à une véritable immer-
sion dont on ne voit pas pourquoi
elle prendrait fin. Aussi n'allons-
nous pas tenter d'emblée une
synthèse démesurée, mais plutôt
entreprendre, aidés de l'Index, la
poursuite d'un filon peu exploité,
se rapportant aux rythmes et à la
rythmique. L'indication du textt'
de Jacques Derrida nous met sur
la voie du théâtre tel que le
(p. 289). Ainsi l'homme main-
tient-il son contact avec les choses
qu'il répercute dans une dialec-
tique humaine. Un geste propo-
sitionnel peut se décomposer en
phases ayant un caractère mimi-
que et aHectif propre qui « est
la seule édition intégrale du célèbre
Unn nrtrnDrdinn"'n rlus·
siln. CD Lillr'
DICTIONNAIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
H Ce monument national" comme disait Pasteur. ce u trésor de
souvent cause de déclenchement
quasi automatique pour un autre
geste propositionnel qui vient
contrebalancer le premier comme
synonyme, antithèse ou consé-
quence » (voir Le Style oral ryth.
mique et mnémotechnique chez
les verbo-motellrs, p. 289-293).
JEAN PAULHAN
noire langue "(Le bible de l'homme cul/ivé" (Arts)
de "Académie Françoise
"C'nsl/e plus belu c.de.u
qun rDn puisse I.ire j un
hDmmn instruil ni d'sirnux
d. s'instruiT. ".
est l'ouvral(e de bnse de tOlite bibliolllÎ''lue.Qui veut écrire ou
parler correctement le Irançais doit se référer à ('ctle antorité
indiscntée. La nouvelle édition Gallimard Ha"helle, III vraie! la
sen le reprodnisant
sl'rnpulensement le texte de l'ancienne de-
MAURICE GARÇON
de l'Académie Françoise
conçoit Artaud qui
écrit: « Il
"C.de.u rDy.1 el pr'cieux"
s'agit de substituer au langage
articulé un langage différent de
nature dont les possibilités expres-
sives équivaudront au langage des
mots, mais dont la source sera
prise à un point encore plus enfoui
et plus reculé de la pensée. De
ce nouveau langage la grammaire
est encore à trouver. Le geste en
est la matière et la tête; et si
l'on veut l'alpha et l'oméga. Il
part de la Nécessité de parole
beaucoup plus que de la parole
déjà formée. Mais trouvant dans
la parole une impasse, il revient
au geste de façon spontanée.»
FRANCOIS MAURIAC
venue introuvable. lui est supérieure par la clarté et la nU1-
niabilité. Elle a été adoptée par toutcs les grandesbibliothr'lues,
l'Académie,le de l'Éducntion :"Iationale,etc
Elle comprend 7 volumes de 2.000 format 13x26 sur velin
ivoire, reliés pleine toile.
de l'Académie Françoise
Chaque groupe ethnique retrans-
met ainsi ses propres attitudes
mentales et physiques: d'un
groupe à un autre, les transpo-
sitions sont possibles, deux sys-
tèmes sémiologiques ayant la vertu
d'être équivalents.
Sur la base de ces observations
"8""D pDur ln LiIlr'1 ln
'Drmnl, 1. diff'rence dn c.-
"cljrns, 1. mlrgn sp.cieusn
DÙ dlbDrdn le mDI cberchi.
1. rnliurn, IDUI IlmDigne
d'une conn,iss,nce parfaite
dn cn qun rDn peul sDub.i·
1er d'un dicliDnn.irn "
Profitez des conditions exceptionnelles
offertes par la Librairie Pilote:
10 mensualités de
comptnnt ou en 3
46 fr. ou 420 fr. (en un seul versement au
mensualités de 140 Ir. sans augmentai ion
lie
MARCEL
JOUHANDEAU
prix). Rien à payer d'avance. Il suffit de remplir le bon de
commande ci-dessous et de l'adresser à la Librairie PILOTE, 22, .
rue de Grenelle, pour recevoir immédiatement les volumes sans
frais de port et d'emballage et avec droit de retour. Mais llâtez-
vous car les conditions de la présente olTre ne peuvent être
:;;;iiiiiiii.::-----1 garanties que pour une quinzaine.
r------- ----- ----- ----------- ---
scientifiques, Marcel
J ousse nous
1
BON à à la 22, rue de Grenelle - Peris (VII')
,
Veut/lez m adresser le rnttlgrale en 7 tomes. Je règlerai:O comptant 1
permet donc de confirmer les
témoignages divers en faveur de
la thèse prêtant au Logos un fon-
1 ';
à des volumes: 420 Fr. 0 en 3 versements mensuels de: 140 Fr. 0 en 10 1
1 .
" Je garde le drOit de vous retourner les volumes dans les 5 jours dans leur embal.1
g versements me'!suels de: 46 Fr.
1
g, lege d'origine et serai en ce cas libre de tout engagement.
1
dement rythmique. Ces travaux
sont en outre concluants en ce
qui conceme la mémoire, phéno.
mène particulièrement complexe,
i: j
(p. 248-249). L'appréhension du
rythme nous replonge dans les orl-
1 ::-
---.-.----
-----
.Sign.ture
21
La Quinzaine littéraire, du 16 /lU 31 janvier 1970
CIVILISATIONS Le monde Janine et Dominique Sourdel 1 La cililÏMItion de l'Islam classique Arthaud éd.
CIVILISATIONS
Le monde
Janine et Dominique Sourdel
1
La cililÏMItion
de l'Islam classique
Arthaud éd. 672 p.
aux travaux qu'on vient d'énumé-
rer, lesquels s'adressent tous à des
lecteurs déjà· informés. Le beau
volume de Janine et Dominique
Sourdel, sur la Civilisation
de
1 André Miquel
l'Islam classique (2) et la remar-
L'Islam et sa civilÏMItion
quable fresque d'André Miquel,
Armand Colin éd. 571 p.
qui s'intitule l'Islam et sa civili-
Depuis une quinzaine d'années,
le public français s'intéressant aux
problèmes de l'Islam, dans son
passé et son présent, a lieu d'être
satisfait. Outre d'excellents livres
de vulgarisation comme ceux de
Roger Le Tourneau ou de Pierre
Rondot, nous avons vu en effet
paraître à intervalles assez rappro·
chés la Cité Musulmane, de Louis
MadrtulJa Haidariyé Kazwin.
Gardet, sur la notion sociologique
et religieuse de Il communauté »
dans la conscience islamique, -
Les schismes dans l'Islam, d'Henri
Laoust, sur le cadre historique où
se sont développés les mouvements
politico-religieux dans l'Islam mé-
diéval jusqu'à nos jours, - Islam
et capitalisme de Maxime Rodin-
son, qui pose en termes définitifs
le conflit de deux conceptions du
sation (3) répondent à ce double
besoin.
Le cadre que se sont fixé J. et D.
Sourdel est fort bien défini par
eux-mêmes dès leur avant-propos.
Par Islam classique ils n'enten-
dent nullement une période qui
s'insérerait entre un pré-classicisme
et une décadence. Pour eux il s'agit
de brosser largement mais avec
précision les aspects prestigieux et
féconds de l'humanisme islamique
en ses siècles d'or. Initialement la
civilisation islamique se fonde en
effet sur une imprégnation reli-
gieuse qui a conditionné son épa-
nouissement ultérieur. Il En ce
sens, la première civilisation impé-
riale de l'Islam, cette civilisation
arabo-musulmane qui vécut d'abord
sous l'égide des Umayyades, puis
des Abbasides, et qui grandit avec
le triomphe temporel d'un Islam
encore tout proche de ses origines,
mérite seul le nom de « classique »
dal1s l'acception la plus générale
de ce dernier terme ». Les efforts
de cette Il civilisation classique D
qui Il s'identifia avec un modèle
toujours imité et respecté, pre-
mière et parfaite réalisation du
type de société qui était née des
préceptes même du Coran D. L'iné-
prépondérance des zones arides et
steppiques où la vie se maintient
monde, -
enfin l'Egypte : Impé-
rialisme et Révolution de Jacques
Berque, sur la mutation d'une na-
tion arabo-islamique accédant à
l'indépendance (1). Ces vastes et
profondes études sont certes loin
d'épuiser la totalité des problèmes
qui concernent le monde dont elles
traitent. Il y manque notamment
un ouvrage plus résolument centré
sur les formes diverses qu'ont re·
vêtues les arts et la pensée dans
l'aire immense couverte par l'Islam
f,lt une large perspective qui cons-
tituât la nécessaire introduction
vers l'évasion pour échapper à une
emprise culturelle trop contrai-
gnante, les ébranlements consécu-
tifs à des invasions asiatiques ou
africaines ou à la « reconquête »
chrétienne n'ont pas manqué cer-
tes de paralyser les possibles
essors. Ils n'ont cependant point
réussi a abolir dans la conscience
islamique le prestige et l'acquis
M.
dans une précarité qui provoque
le petit héroïsme quotidien et la
hantise des appels vers le monde
des sédentaires et des villes. La
civilisation de l'Islam est pourrait.
on dire née de l'obsession de l'eau,
des paysages de lait et de miel
où coulent les Beuves et où se dres·
sent les villes. C'est de la terre
que naît toute richesse, d'où l'inté·
rêt séculaire apporté à l'irrigation.
Le rôle fonctionnel de la ville a
été maintes fois décrit et la diffi·
cuIté était pour J. et D. Sourde!
d'en rappeler les traits essentiels.
Capitale ou chef-lieu de province,
la cité est avant tout un centre
gouvernemental. Durant la période
en cause, l'autorité suprême du
souverain est renforcée par le ca·
ractère religieux des institutions
et par le faste que celles-ci ont
su créer pour se mieux imposer.
Comme historiens de l'art J. et D.
Sourdel ont été amenés à réserver
une place de choix aux vestiges
des édifices princiers et religieux.
Dans les pages qui sont consacrées
à
cet aspect de la civilisation se
Vill.
révèlent les qualités de spécialistes
Da*-
!IOuscrit un abonnement
o d'un an 58 F / Etranger 70 F
o
de six mois 34 F / Etranger 40 F
règlement joint par
o
mandat postal 0 chèque postal
o chèque bancaire
Ren celle carte à
La Quinzaine
Iltt'ra'"
43 rue du rempk. Paril •.
gale longueur des trois parties for-
mant le volume montre bien les
intentions des deux auteurs. Dans
la première ils ont entendu fournir
l'indispensable cadre historique
allant de la prédication de Maho-
met jusqu'à la fin du XIII" siècle
qui consacre la définitive dislo-
cation de l'Empire musulman.
Avec une impersonnalité voulue
dans le style et avec le souci cons-
tant de n'alourdir l'exposé ni par
l'abus des dates ni par les faits,
J. et D. Sourdel conduisent le lec-
teur dans le chaos des événements
jusqu'au terme de la période où
s'est épanoui « l'Islam classique D.
La deuxième partie de l'ouvrage
annonce un premier approfondis-
sement. Il s'agissait de ne point
tomber dans des redites, de ne pas
s'arrêter en particulier au simple
exposé des doctrines dans leur
contenu ou dans leurs aspects exté-
rieurs. L'important était ici de
marquer à grands traits les imbri-
cations constantes qu'on relève
dans la pensée religieuse des mu-
sulmans et les formes sociales qui,
durant cette période, ont condition-
né, modelé, structuré cette pensée
même. Tâche difficile que les deux
auteurs ont conduite à la satisfac-
tion de qui les lira avec attention.
On sent bien au surplus que cette
partie comme la précédente est
fondamentalement aussi une sorte
de discours preliminaire sur ce qui
constitue la troisième et dernière
partie du livre.
exigées par la nature du sujet. Une
très belle illustration achève de
donner au lecteur une vue générale
et précise de l'art musulman dans
sa spécificité.
Venant peu de temps après la
vaste fresque dont nous venons de
dire les mérites, celle que nous
présente André Miquel sous le titre
de l'Islam et sa civilisation répond
à
des exigences jusqu'ici jamais
satisfaites. Pour mener à bien la
tâche qu'il s'était proposée, André
c.c.r. Paris
A grands traits s'y trouve rap-
pelée la réalité géographique, la
Miquel a dû faire montre de beau·
coup d'audace et faire preuve de
très rares qualités. L'œuvre ni·
22
de l'Islam geait en effet non seulement une connaissance approfondie d'une foule de problèmes mais
de l'Islam
geait en effet non seulement une
connaissance approfondie d'une
foule de problèmes mais aussi des
qualités exceptionnelles de synthè.
se et des dons d' « écriture» incon-
testables. Disons tout de suite que
l'auteur a tenu les promesses de
son audace. Son ouvrage couvre
l'ensemble du monde musulman
depuis le VI" siècle jusqu'à nos
jours. En des chapitres où il lui
était difficile de renouveler les pro-
blèmes il a établi des rapproche-
ments, il a projeté un éclairage
nouveau sur des faits complexes
ou mal connus, il a dégagé des
vues pertinentes sur des périodes
et sur des ensembles encore fort
mal étudiés. Sous sa plume l'his-
toire devient à la fois intelligihle
et intelligente - la division de
l'ouvrage en quatre livres corres-
pond aux grandes périodes de
l'Islam. Elle n'est pas un décou-
page arbitraire inspiré par des
impératifs pédagogiques ou par les
traditions des analystes arabes. Les
périodes s'enchaînent en séquences
où les oppositions, les mutations
elles-mêmes se rejoignent pour
mieux s'expliquer. Dans la descrip.
tion de ce qui fut le berceau de
l'Islam, par exemple, il a lumineu·
sement fait ressortir ce qui caracté·
rise l'arabicité née dans un monde
où la survie est un hasard et où
l'individu ne se maintient qu'au
prix d'une lutte perpétuelle cntre
son intérêt propre et celui du clan
sans le<Juel il ne saurait subsister.
qués ou décrits les aspects d'une
vie économique où le monde isla-
mique répond à sa vocation géo.
historique : être le creuset et le
trait d'union entre l'Asie extérieure
et le bassin méditerranéen. Dans
le Livre III, le mérite d'André
Miquel est d'avoir mis l'accent avec
toute l'insistance désirable, d'une
part, snr l'importance de l'entrée
en scène dans le Proche-Orient des
éléments turco-mongols dans la
seconde moitié du IX" siècle, d'autre
part, sur l'instauration en Afrique
du Nord avec des prolongements
en Espagne, de puissantes dynas-
ties berbères comme les Almora-
vides et les Almohades. On sent
ici combien un travail de
s'est heurté à la complexité des
faits et de leurs conséquences. Le
tableau tracé offre à la fois le
mérite de la clarté et d'une pénée
trante analyse des causes. Durant
cette période l'éclipse de Bagdad,
par son aspect spectaculaire, a trop
souvent capté l'attention des histo-
riens; mis en parallèle avec la
montée du Caire et de l'Egypte, à
partir de la fin du X" siècle et nec
le recul du monde araho-islamique
en Espagne au profit des empires
nord.africains, la perspective géné-
rale est rétablie pour l'ensemble
du bassin méditerranéen soumis
à l'Islam.
Certes dans ce monde ainsi res-
tructuré l'avènement des Turcs
ottomans pèse d'un poids décisif.
Sous l'effet de ses besoins adminis-
tratifs et sous l'emprise de ses ten-
tatives politiques, la civilisation
véhiculée par la langue arabe ft
été éclipsée pendant un long
temps. Et cependant au·delà des
haines et des rancœurs laissées
dans l'esprit des peuples asservis
élans vers l'avenir et refus des
contraintes intellectuelles et socia·
les introduites par l'Occident,
retour au « donné » des siècles
d'or et de l'arabicité et en même
temps ouverture sur des apports
culturels générateurs d'un rajeu.
nissement littéraire et d'une culture
libératrice. Sans nul doute, André
Miquel, dans ces pages vibrantes
d'une perception contenue, donne
la preuve qu'un monde comme
celui de l'Orient n'est compris que
par ceux qui l'abordent avec sym.
pathie : « L'Islam dans sa diversité
presque infinie (passée ou pré.
sente), échappe à une analyse uni·
que. C'est finalement à l'Islam res-
senti et vécu qu'il faut revenir
si l'on veut cerner la meilleure
part, la plus résistante, de la civi·
lisation à laquelle il donne son
nom. Communauté de sentiment
et de vie qui se fonde à la fois
sur le souvenir et l'espoir ». Cette
déclaration donne la clef de ce beau
et grand livre. Celui-ci, on en est
convaincu, servira de guide à tous
ceux qui ressentent la curiosité et
le désir de comprendre le monde
de l'Islam en la permanence de
ses formes passées et de son deve·
nir.
Régis Blachère.
(1) Ces quatre ouvrages ont paru
respectivement chez Vrin (1954). chez
Payot (1965). aux éditions du Seuil·
(1966) et chez Gallimard (1967).
Il est parvenu grâce à son style
a donner une allure nouvelle à
« l'épopée mohammadienne » qui
devait être à l'origine de l'expan.
sion des péninsulaires arabes hors
de leur propre domaine jusqu'en
Irak et en Syrie-Palestine puis, en
d'héroïques chevauchées, jusqu'aux
limites de l'Iran et du Maghreb.
Alors commence « l'ère des ren·
contres» retracée dans le Livre II.
Il était difficile de condenser,
« ce que la recherche voit peu à
peu sortir de l'ombre c'est une his·
toire charriant le meilleur et le
pire, tantôt cramponnée à d'in-
croyables archaïsmes, tantôt ouver·
te aux innovations, et même en
mieux que ne l'a fait André Miquel
les grands aspects de cette période
qui va du VllI" à la fin du Xl" siè-
cle; tout se retrouve ici de ce qui
fut la lutte entre le sunnisme et
avance sur son siècle
Le
de l'Empire ottoman n'est pas
celui de ses armes, mais celui
nationalités ».
le chiisme, l'arabisme et les pero
manences iraniennes, syriennes ou
égyptiennes, la montée et le dé-
clin de l'unité califienne, la mise
Cl: à l'heure orientale » d'un Em·
pire façonné à l'image de Bagdad
et avide de se retrouver en cette
capitale quand vient l'heure de la
dislocation de!! provinces. On vou-
drait pouvoir s'arrêter à ces pages
si vivantes où sont suggérés, évo-
Dans le quart Livre, André Mi-
quel a réussi ce tour de force de
condenser l'histoire de ce siècle
mouvant et contradictoire que
l'Orient arabe désigne sous le nom
de nahda ou Renaissance. On aime.
rait ici souligner tout ce que l'au·
teur apporte de réalités comprises
ou senties touchant un renouveau
où tout se mêle : luttes contre le
passé et l'impérialisme colonial,
La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 janvier 1970
'UBBAN·18I1B La ville s'effrite 1 Raymond Ledrut L'espace social de la ville volution des sociétés
'UBBAN·18I1B
La ville s'effrite
1 Raymond Ledrut
L'espace social de la ville
volution des sociétés industriel-
les, constate: « la fin de la pola-
nauté locale, un autre type de
peuplement de l'espace »; infè-
Anthropos éd., 370 p.
rité ville-campagne et des dialec-
tiques qui lui sont associées »;
re, de cette apparition d'une nou-
velle façon d'occuper l'espace.
Pour être composé de trois
études différentes ayant Tou-
louse pour objet et de trois
exposés théoriques se situant
à des niveaux différents de
généralité le livre de Raymond
Ledrut ne manque pas d'unité.
C'est que ces trois approches
et ces trois perspectives pro-
cèdent d'une même problé-
matique dont les sous-systè-
mes d'hypothèses sont tour
·à tour exposés.
propose de distinguer trois types
principaux de villes selon qu'elles
entretiennent avec la campagne
des rapports de service, de direc-
tion ou d'exploitation: « Toul
« un nouveau mode d'insertion
de la vie sociale dans l'espace et
une nouvelle culture ». Ainsi dis-
dans les travers des « urbanis-
mes utopiques », d'inspirations
idéologiques diverses voire oppo-
sées, dans ceux des « comporte-
ments utopiques » qui séparant
moyens et fins empruntent ces
paraîtraient les mégapoles qui
ont fait leur temps, et naîtraient
(ou naissent) au niveau de la ré-
gion cette fois, sinOll de la nation,
des systèmes de villes-centres hié-
rarchisées entre elles, lieux de
nouvelles collectivités « qui ne
dernières à « une idéologie plus
ou moins implicite », dans les
d'abord le type de la ville qui
sert la campagne (ville féodale),
puis celui de la ville qui dirige
la campagne (ville bourgeoise),
enfin celui de la ville qui exploite
la campagne (ville capitaliste) ;
abus de la technocratie bien sûr,
une sociologie qui, s'employant à
éviter simultanément tous ces
traquenards, devra, avec l'aide de
disciplines comme la démogra-
phie, l'économie urbaine ou la
psychologie des « besoins collec-
rappelle que si le concept de vil-
En avant-propos, une serIe de
considérations générales sur l'é-
le « s'effrite et pas seulement
pour le statisticien », c'est « par-
ce qu'on a de plus en plus de
mal à lui opposer de façon tran-
chée une autre forme de commu-
sont plus tout à fait des commu-
nautés locales et qui, fait carac-
téristique d'une mutation et d'une
révolution, ne sont pas encore en
corres/)ondance directe avec des
institutions politiques et admi-
nistratives ». Ledrut débouche
sur cette proposition que, l'espace
jouant encore un rôle dans
lien social, de façon relativement
indépendante du système écono-
mique caractéristique de la so-
ciété globale mais plus liée à
tifs» « provoquer une prise de
conscience aussi large que possi.
ble de la réalité collective des
villes, des phénomènes d'urbanis.
me spontané et des pratiques ur-
banistiques réfléchies ». Autre-
ment dit: « Sa fonction princi·
pale est d'amener les sociétés ur·
baines à prendre cOlMcience d'el·
les·mêmes. A tous les degrés de
l'aménagement urbain (urbanis·
tes, administrateurs, leaders poli-
« l'é1-'olution technique et techno-
bureaucratique de la civilisation
tiques ou syndicaux, etc
) et des
actuelle », l'homme d'aujourd'hui,
celui de « la foule solitaire »,
de
la
« grande
ville »,
aspire
minorités agissantes (groupe-
ments formels ou informels) le
sociologue peut favoriser la sai·
sie des valeurs et des sens, peut
« à
jouir librement des
signes
contribuer
à
la
recherche des
et
des
symboles »
et
s'essaie
fins comme à la découverte des
à « inventer d'autres commu-
nautés (
), à dis poser de l'es-
problèmes et des choix possi-
bles ».
pace d'une façon nouvelle, plus
créatrice, moins bornée dans son
horizon », n'en
déplaise aux
« quelques nostalgiques des peti-
tes communautés locales du pas-
sé ».
Si la sociologie doit s'appliquer
à l'aménagement urbain, c'est
d'abord qu'elle peut le faire et
ensuite qu'elle seule le peut. « La
société urbaine n'est pas une par-
tie de la ville, c'est la ville elle-
même, dans son essence. La ville
en effet est dans son principe so-
ciété ». Qu'elle seule le peut:
En conclusion, Ravmond Le·
drut tente la notion
d'espace social et de montrer les
liens qui le relient à l'étendue
(pour ne pas dire l'espace spa-
tial) . La ville moderue est en
transition, on l'a vu. Ce n'est pas
encore la nouvelle ville et déjà
plus la mégalopole. Les groupe-
ments ou rattachements à une
communauté sont multiples et
agissent comme autant d'intermé-
diaires entre l'individu et la col·
le::tivité urbaine. Une chose ce-
pendant caractérise ces groupe-
« elle est par excellence discipli-
ne de la synthèse. Il est impossi-
ble de limiter la sociologie à l'a
nalyse d'une composante de la
réalité urbaine et de l'aménage-
ments: « Aucun n'assume un rô-
le social fondamental sur le pla"
urbain ».
ment urbain ». Or, si l'aménage-
ment urbain ne peut être aban-
donné au laisser-faire, il n'est pas
Ce livre déplaira à droite corn·
me à gauche. Les technocrates et
les aménageurs de l'urbain lui re·
procheront son manque de con-
cret, les idéologues et les politi-
possible de savoir qui doit amé-
nager, en vue de quelle œuvre de
civilisation et par quelles techni-
ques, si le sens même de l'action
n'est pas déterminé. La sociologie
ques son
manque théo·
urbaine ne sera donc pas autre
chose qu'une « socio-analyse
et non une « socio-technique »
qui refusant à la fois de tomber
rique. Ce n'est pas la moindre
originalité de Ledrut qui, analy-
sant implicitement la 8ituatioll
de la sociologie urbaine comme
procédant d'une diaJeetique il
dépasser, tente le dép3!lsement.-
Gérard Yvon
Ce n'est qu'un début Pierre Broué 1 La Vérité éd., 230 p. tre de la
Ce n'est qu'un début
Pierre Broué
1
La Vérité éd., 230 p.
tre de la liquidation du pouvoir
absolu de la caste bureaucratique,
cette caste introduite sur la scène
internationale par le socialisme
Kadar, envers et contre tous ceux
Le printemps des peuples
qui y voient l'une des raisons de
commence à Prague
l'intervention à Prague
(et non
à Budapest !) en août 1968 :
stalinien
(
)
La bureaucratie,
« Ce n'est pas le socialisme,
mais la bureaucratie
que nous avons mis en danger D.
bien qu'elle n'ait pas encore les
dimensions d'une classe, révèle
ses traits distinctifs dans tout ce
l'inllertion de l'économie collecti·
visée dans le marché mondial et
la soumission croissante à ces lois.
qui concerne r e%ercice
du pou-
Le 31 juillet 1968, alors que le
c socialisme à visage humain et
le visage de Dubcek, qui parais-
eait la meilleure incarnation de
cette formule niaise, inspiraient
aux journalistes de tous les hori·
zons commentaires et dithyrambes,
l'un des communistes tchèques les
plus lucides, Jiri Hochman, écri-
vait dans le journal Reporter :
L'équilibre instable momentané-
ment établi à Prague dépend de
l'équilibre social dans les autres
pays d'Europe de l'Est et dans
les pays capitalistes. « Depuis,
1956, écrit Broué ; par vagues suc-
cessives, les poussées de la révolu-
tion politique cilms les pays vas·
saU% viennent battre le bastion bu·
reaucratique, rUnion Soviétique.
A ucune de ces poussées ne sau-
rait effectivement aboutir tant que
la bureaucratie n'est pas frappée
au cœur, à Moscou même et dans
les cités industrielles so-
viétique. Mais chacune rapproche
précisément ce moment en pré-
cisant les voies et les moyens et
en ébranlant r édifice
c Nous avons introduit le spee-
voir ( ) Nous sommes en train
approcher de la destruction du
pouvoir de cette caste, maintenant
presque héréditaire, qui est atta-
chée par mille liens de corruption
et mutuels à ses équi-
valents à rétranger. Telle est
rétendue de notre péché. Nom ne
mettons pas le socialisme en dan-
ger. Bien au contraire. Nous met-
tons en danger la bureaucratie
qui est en train, lentement mais
sûrement, enterrer le socialisme
Le livre de Broué porte en sous·
titre : c Essai sur la révolution
politique en Europe de l'Est Et
il tente, en effet, de disséquer les
divers moments de cette révolu-
tion politique pour le moment en
recul, étouffée à la veille de son
moment décisif : le XIV· congrès
du Parti Communiste Tchèque,
qui devait légaliser le droit de
tendance et de fraction, c'est-à-
dire faire voler en éclats l'appa.
reil stalinien.
Jean-Jacques Marie
à
ESPRIT
Les Lettres
Nouvelles
L'ADMINISTRATION
Décembre 1909-jafIVier 1970
Le citoyen saisi
par l'administration
r échelle du monde. Et c'est
pourquoi nous ne pouvons guère
nous attendre à la coopération et
à la compréhension fraternelle de
la bureaucratie.
C'est la dimension internatio-
nale ici définie qui donnait au
c printemps de Prague sa valeur
explosive. L'un des condamnés du
procès Litvinov-Daniel, le poète
Vadim Delaunay, participant de
la manifestation du 21 octobre
sur la Place Rouge expliquera
d'ailleurs que ses conceptions ju-
gées subversives pour l'Etat
s'étaient constituées et définies an
Le mode autoritaire
de l'anarchie
cours de discussions avec des com-
munistes tchèques
Celles de Brejnev aussi. Et trois
Un syndicalisme ambigu
semaines après la parution de l'ar-
ticle de Jiri les troupes
de la bureaucratie descendaient
à Prague sauver le socialisme à
Le choc de Mai 68
Prague, à Budapest, à Belgrade, à
Le maquis
des rémunérations
Varsovie, à Sofia, à Bucarest, à
Postdam, à Moscou.
Cette dimension internationale
William-Carlos
Williams
John Cage
J.-C. Hémery
Les féodalités publiques
qui manque à la plupart des e88aÎ8,
riches mais myopes, sur la Tché-
Humiliation, prestige et
dignité du fonctionnaire
coslovaquie de 1968, est au cœur
de l'ouvrage de Pierre Broué, non
seulement dans le chapitre XI,
Jorge Luis Borges et A. Casares---
Rohert
La bureaucratie moderne
et ses irréalismes
intitulé l'Internationale, mais tout
au long de lle8 230 pages.
C'est elle qui permet d'appré-
BrÙhon
Richard
Geneviève Serreau'--- Hughes
Alexakis,----Francis Pruner
Ronald Steel
Midhat Begif
Alhert
hender un certain nombre de phé-
Bensoussan
Conor Cruise O'Brien-----
Privé-public :
fausse opposition
nomènes dont la simple descrip-
tion, même minutieuse, ne permet
pas de comprendre la nature.
JANVIER 1970, 12 F.
ESPRIT
19, rue Jacob, Paris 6·
C.C.P. Paris 115-4-51
Ainsi de la réforme économique,
dont la paternité fut attribuée à
Ota Sik, mais qui naquit en
U.R.S.S. chez les économistes de
l'école de Karkhov et dont l'appJi.
cation la plus avancée lie réalise
depuis un an dans la Hongrie de
La Quinzaine littéraire, clu 16 lIU 31 janvier 1970
INFORMATIONS Marcel Moré enregistrement magnétique. Dans les • ·documents de travail • est repro- Rééditions
INFORMATIONS
Marcel Moré
enregistrement magnétique. Dans les
• ·documents de travail • est repro-
Rééditions
1 Christa Wolf
Nachdenken über Christa T.
duit le • Projet de thèses pour un pro-
Marcel Moré est mort le 12 décem-
bre il l'âge de 82 ans. Peu connu du
grand public, il a pourtant joué un
rôle Important dans le mouvement
des Idées depuis une quarantaine
d'années.
Ancien élève de l'Ecole Polytech-
nique, il profita du temps libre que
lui laissait sa oharge de fondé de
pouvoir d'un agent de change pour
assouvir sa très grande curiosité
Intellectuelle : il s'Intéresse il la mu-
sique, il la peinture, comme il la phi-
losophie ou il la littérature de son
temps.
Ce catholique marqué très jeune
par Bloy, avait été aussi un lecteur
fervent de Marx et de Nietzsche.
Toute sa vie fut ainsi placée sous le
signe du doute et du non-conformls-
me : il dlal·ogue avec les écrivains
et les philosophes de tous horizons,
animés par cette volonté constante
de déranger, de toujours remettre en
cause, et l'on peut dire qu'il a exercé
sur plusieurs de ses contemporains
une Influence considérable.
Introduit par Michel Leiris auprès
des surréalistes, il se lia d'amitié
avec Georges Bataille, Max Jacob,
Jacques Baron, André Masson, Ray-
mond Oue.neau. En 1935, il fonda avec
Michel Leiris la Bête Noire, publica-
tion qui n'eut que quelques numéros.
gramme il long terme parti ,
qui
En rééditant Anamorphoses, Olivier
Perrin, éditeur, permet de compléter
Luchterhand éd. 235 p.
constituera vraisemblablement un. ap-
port historique il la théorie et prati-
que du marxisme.
- pour ceux qui n'ont pu se procurer
Theo Gerber
Theo Gerber est un peintre suisse,
installé depuis quelques années il
Paris après des années de vagabonda·
ge (en particulier en Afrique) et que
présente notre ami José Pierre dans
un luxueux catalogue édité par Lutz
il Zurich. Theo Gerber a connu plu-
sieurs manières - il admire Kandinsky
et il adorait Giacometti -, mais ce
que José Pierre lui reconnaît avant
tout c'est une originalité • au service.
de l'expression de son univers inté-
rieur 0, sa peinture se caractérisant
comme • le fidèle mals complexe
reflet du monde des désirs. ,
cet ouvrage, depuis longtemps Introu-
vable - le • polyptique , qui consti-
tue une partie de l'œuvre de Jurgls
Baltrusaitls. Anamorphoses, premier
volet, serait ainsi suivi d'Aberrations
(quatre essais sur la légende des
formes) et de la Quête d'Isis (essai
sur la légende d'un mythe) dont nous
avons rendu compte en son temps.
A l'occasion du • VI- Congrès
allemand des écrivains de la
R.D.A. -, qui eut lieu à Berlin·
Est en mai, Walter Ulbricht assi-
gnait aux écrivains la tâche nou·
velle de peindre • le système
social développé du socialisme -.
A la même. époque paraissait,
René Lefeuvre réédite dans ses
cahiers • Spartacus , la polémique
qui mit aux prises Rosa Luxemburg
et Franz Mehrlng d'une Emile
Vandervelde de l'autre, à propos des
grèves générale belges de 1902 et de
1913, sous un titre qui paraît
actualité brOlante : Grèves sauvages,
dans un tirage limité de huit
cents exemplaires réservés aux
fonctionnaires, le dernier roman
de l'écrivain est - allemand
Christa Wolf: Nachdenken über
Christa T.
des masses.
La collection
Politique "
au
Seuil, s'enrichit d'un des plus grands
ouvrages sur les camps de concen-
tration hitlériens : L'Etat S.S. d'Eugen
Dans le Samizdat
Kogon. La traduction française avait
paru une première fols à la Jeune
Parque sous le titre l'Enfer organisé,
en 1947.
A cette époque, il collabora aussi à
Esprit, la revue d'Emmanuel Mounier.
Pendant la guerre, il organisa chez
lui des réunions qui sont restées
célèbres. Elles rassemblèrent des
hommes aussi divers que Georges
Bataille, Jean Daniélou, Jean Hippo-
lyte, Pierre Klossowski, Raymond
Oueneau, Maurice de Gandlllac, Ga-
Notre confrère italien. l'Espresso,
publie un long poème d'Alexandre
Tvardovsky, le directeur de • Novy
Mir ' si souvent placé sur la sellette
par les conservateurs. Ce poème,
d'après notre confrère, circule dans le
Samizdat (nom de la littérature clan-
destine en U.R.S.S.). En voici (tra-
duits de l'Italien) quelques passages
significatifs :
Madeleine Rebérloux présente dans
la collection de poche 10/18 l'essen-
tiel d'un ouvrage fondamental de
Jean Jaurès : l'Armée nouvelle.
Assurément, cet ouvrage exi·
geant ne répond nullement aux
attentes du parti. Pour ce der-
nier, le thème ne peut être
qu'une hérésie; une jeune fem-
me est morte de leucémie,
trop tôt, à l'âge de trente-cinq
ans. La narratrice, son amie, de
la même génération, tente de
reconstituer ce personnage soli-
taire à l'aide de ses propres sou·
venirs, de manuscrits, de lettres
et d'esquisses littéraires que le
Ne crois pas avoir le droit de men-
mari de Christa T. lui a remis.
Ce qui se dessine, peu à peu,
au cours de vingt brefs chapi-
tres, est le portrait d'une géné-
briel Marcel, Jean-Paul Sartre.
De
tir
ces débats naquit en 1945 Dieu vIvant,
revue fondée avec Louis Massignon
Parce
qu'II .'aglt seulement du
et Maurice de Gandillac. Moré y don-
na plusieurs articles remarquables
dont certains ont été réunis récem-
ment dans le recueil la Foudre de
Dieu (Gallimard). Ses deux essais
passé ;
Ne sel8-tu pas que l'hIstoire
Nous fit payer le prix le plus 61.
v6 ?
Ne jamais se plaindre, dens la honte
Dans le tourment brillant, c'6talt la
101.
le très curieux Jules Verne et Nou·
velles explorations de Jules Verne ont
Etre toujours li portée de la meln,
S'oHrlr comme ennemi de classe.
Etre prêts au supplice public
Et accepter des chagrins encore
plus amers
Comme lorsque ton ami, passent,
Il ne daignait pas te regarder
SI l'on peut s'étonner de voir Vic-
tor Fay rééditer un ouvrage de Karl
Kautsky: le chemin du pouvoir, dans
sa collection • Marxisme d'hier et
d'aujourd'huI,. aux éditions Anthro-
pos, Il s'en explique congrOment dans
une remarquable présentation de ce
• classique - du marxisme si souvent
attaqué. Le • renégat Kautsky , ne
méritait-II pas d'ailleurs encore en
1918 cet éloge de Lénine: • Plusieurs
ouvrages de Kautsky témoignent que
celui-cI savait être historien mar-
xiste, que des écrits de ce genre dus
il sa plume demeureront le solide
patrimoine du prolétariat, en dépit du
reniement postérieur de leur auteur.
ration: celle qui avait seize ans
à la fin de la guerre, dont le
nazisme a profondément marqué
l'enfance et l'adolescence, qui a
cru au socialisme avec ardeur
et y croit encore, mais avec une
lucidité réservée.
détruit l'Image conventionnelle de
l'auteur des Voyages extraordinaires.
Un essai sur Mozart doit paraître
prochainement chez Gallimard.
Marcel Moré laisse en outre
Une nouvelle collection
un
journal de plus de 20.000 pages.
A.J.
Bref, c'est l'histoire de la répression
stalinienne, des purges, auxquelles.
flambée d'espoir, la guerre va peut·
être mettre fin. Mals, la guerre finie,
les prisonniers politiques retournent
dans les camps :
Une nouvelle collection aux Presses
Universitaires de France : • S.D. ,
(Systèmes • Décisions). Dirigée par
Pierre Tabatonl, professeur il la Fa-
cult6 de Droit et des Sciences éco-
nomiques de Paris, elle regroupera
des manuels, des ouvrages et des mé·
moires consacrés il l'analyse des or-
ganisations et des méthodes de ges·
tlon dans les entreprises privées
aussi bien que dans les services
publics, les collectivités locales, les
organismes Infernatlonaux, etc.
Christa T. ne réussit pas à
s'accomplir dans son époque.
Elle qui, enfant déjà, voulait
devenir écrivain (. J'aimerais
bien écrire et j'aime aussi les
histoires -) ne laisse que des
fragments, un mauvais poème,
une nouvelle inachevée, une
Le congrès clandestin
Les Editions du Seuil publient daml
la
collection • Combats " sous le
Non, Mère Patrie, tu ne
Imaginer
Qu'II te serait arrlv6 cela encore :
• liste de titres -, des ébauches
griffonnées à la hâte sur des
bouts de papier. Institutrice de
campagne, elle est blessée par
titre le Congrès clandestin, le proto-
cole secret et les documents du
14° congrès extraordinaire du P.C.
tchécoslovaque, qui se tînt dans l'u-
sine Vysocany alors que les troupes
soviétiques venaient d'envahir le pays
(22 aoOt 1968). C'est un remarquable
document, présenté par l'un des par·
tlclpants il ce congrès, Jlrl Pelikan,
membre du Comité central élu il cette
occasion. Nous avons sous les yeux
avec toutes les interruptions et tous
les mouvements de séance, la trans-
cription rigoureusement fidèle d'un
De ramasser sous le Ciel de M.
la cruauté des enfants qui cas-
.
Une aussi grande armée d1nfim •••
Tu ne pouvais Imaginer que tes fils,
Après les avoir 61ev6s et form6s,
Tu devais les rassembler
Derrière des fils barbel6s. Tu ne 1.
pouvars.
Tvardovsky célèbre le XX, Congrès
qui, d'une certaine façon, mit fin aux
mensonges, mals ne manque pas de
remarquer que ce • souvenir qui va
s'eHaçaçnt, aujourd'huI encore me-
nace notre sommeil .•
gadan
sent des œufs d'oiseaux contre
les pierres. Devenue étudiante
La collection S.D. se propose de
mettre avant tout l'accent sur les
problèmes psycho-soclaux des entre-
prises, la gestion financière, la comp-
tabilité générale et analytique, les
méthodes de prévision et de contrô-
le, les études de marché, l'organisa-
tion de la production et l'. englneer·
Ing -, les applications de l'Informatl·
que, etc.
en lettres à Leipzig, elle ne rend
pas ses travaux à temps, elle
rêve, lit Dostoïevsky. Professeur
de lycée à Berlin, elle s'insurge
contre l'hypocrisie de ses élèves
et la résignation du directeur.
Elle épouse un vétérinaire, vit
retirée dans une petite ville du
26
Un roman est - allemand Mecklembourg, met trois enfants au monde. Elle projette de cons-
Un roman est - allemand
Mecklembourg, met trois enfants
au monde. Elle projette de cons-
truire une maison au bord d'un
lac; son rêve se réalise, mais
la leucémie lui laisse à peine le
temps de vivre dans " sa " mai-
son.
Une vie interrompue, un échec.
Christa T., vulnérable, infiniment
sensible à la cruauté, toujours à
l'écart, toujours prête à douter
là où les autres se contentent
de certitudes, n'est certes pas
l'héroïne positive d'une littéra-
ture affirmative L'éditeur de
Christa Wolf, Heinz Sachs, du
«Mitteldeutscher Verlag ", dut
se livrer à une autocritique pour
avoir osé publier un livre aussi
peu commode : cc Il est indé-
niable que, par ce livre, l'auteur
essaie de répondre à la ques-
tion: cc Comment doit-on vi-
vre? » Mais (u.) l'héroïne du
roman est telle qu'une réponse
de nature socialiste à cette
question est difficile, de sorte
qu'il semble d'avance impossi-
ble que Christa T. devienne un
modèle. » En effet, il ne s'agit
pas, pour Christa Wolf, de pro-
poser un modèle. Christa T. est
bien autre chose, cc elle (u.) à
qui ne convient aucun des mots
glorificateurs que notre époque
et nous-mêmes avons créés à
bon droit ". Et un peu plus loin:
écrit" Die Zeit ". Or, si le thème
profond et continu du livre est
bien le rapport de l'individu et
de la société, la possibilité ou
l'impossibilité pour celui-ci de se
réaliser en elle, l'échec de Chris-
ta T. ne signifie pas une condam-
nation de la RD.A. Christa Wolf
n'a pas cessé d'adhérer au socia-
lisme; sa critique est plus sub-
tile. Christa T. souffre de son
isolement, de son incapacité de
s'intégrer; elle souffrirait à
l'Ouest aussi. Dans une société
socialiste telle que celle de la
R.D.A., sa souffrance revêt une
forme spécifique. Par l'intermé-
diaire de Christa T., qui se repro-
che de ne pouvoir s'adapter au
monde qui l'entoure (" Et si
ce
n'était pas moi qui avais à
m'adapter? - Mais elle n'allait
pas si loin. »), Christa Wolf met
en question un certain socia-
lisme pétrifié, le dogmatisme
des « croyants
de fer
: « Elle
Christa
W 011.
longtemps. Mais il reste une
ambiguïté fondamentale: Chris-
ta T. a en quelque sorte « choisi
de mourir jeune; la maladie
mortelle a des racines inté-
rieures.
Entre la narratrice et Christa
T. s'établit un rapport complexe:
n'a rien désiré plus ardemment
que notre monde, et elle a eu
exactement le genre d'imagina-
tion dont on a besoin pour le
concevoir véritablement - car,
quoi qu'on en dise, le monde
nouveau des hommes sans ima-
gination me fait horreur.»
Nachdenken über Christa T
est un livre profondément alle-
mand et, à certains égards,
cc Car, comme exemple, elle
n'est pas exemplaire, comme
personnage, elle n'est pas un
modèle. Je réprime le soupçon
qu'il n'en irait pas autrement de
tout autre homme réellement
vivant (m). Une fois seulement,
cette unique fois, j'aimerais
pouvoir éprouver et dire com·
ment cela s'est vraiment passé,
de façon non exemplaire et
sans prétendre à l'utilité. »
le prix Henrich-Heine de l'" Aca-
démie allemande des arts ".
Il est difficile de reconnaître
le même auteur dans le sujet et
le style, dense, allusif et maîtri-
sé, de Nachdenken über Chris-
ta T. Quelle est cette Christa T.,
que la narratrice s'efforce de sai-
sir, dans une recherche patiente
et douloureuse, « afin qu'on
puisse la voir,,? Est-ce une
individualiste invétérée, toujours
penchée sur elle-même, inca-
pable de s'adapter à la société
et dont celle-ci n'a que faire?
ft Autre que les autres" - dès
l'enfance, son existence lance
un défi à l'existence des autres:
Il est vrai que Christa Wolf
n'avait pas préparé ses censeurs
à une telle ft héroïne ". Née en
1929, membre du S.E.D. dès
1949, elle avait, après des études
de lettres à Iéna et Leipzig, col-
laboré à la revue littéraire offi-
cielle "Neue Deutsche Litera-
tur
elle la met en question. Car
Christa T. doute de tout, des
noms qu'on donne aux choses,
et d'abord d'elle-même. Penser
à elle, c'est penser à « la tenta-
tive d'être soi ". Christa T. a
tenté de toutes ses forces d'être
elle-même, ou plutôt de le deve-
nir, à une époque où les autres
préféraient se dérober : cc Elle
voyait aussi que l'on commen·
çait à s'esquiver, à laisser der·
rière soi la seule enveloppe, le
nom. Cela, elle n'a pu le faire. »
Christa Wolf suggère, à la fin
du roman, que Christa T. aurait
pu s'accomplir encore, devenir
écrivain, si elle avait vécu assez
la question « Qui était-elle?
devient « Qui suis-je? ". Ce n'est
pas pour Christa T. que son amie
essaie de la retenir, de lui redon-
ner vie: cc Et ne prétextons pas
que nous le faisons pour elle.
Une fois pour toutes : elle n'a
pas besoin de nous. Retenons
donc que c'est pour nous, car
il semble que nous ayons besoin
d'elle." La narratrice admet qu'il
s'agit plus ft d'inventer" Christa
T. - car que savons-nous d'elle?
- que de la raconter. A cet
égard, la technique du récit rap-
pelle celle de Max Frisch dans
Que mon nom soit Gantenbein :
cc Cela a pu se passer ainsi, mais
je n'y tiens pas absolument. »
Nachdenken über Christa T. a
paru cet automne en République
fédérale, où il a été très favo-
rablement accueilli par les cri-
tiques. Certains d'entre eux se
sont empressés d'y voir une
accusation contre la RD.A.
étranger à la littérature contem-
poraine. Il se rattache à une tra-
dition littéraire qui prend racine
dans le préromantisme. Il y est
beaucoup question de la nature,
des forêts, du ciel, de la lune,
du lac; au point qu'on -s'irrite
parfois d'un lyrisme qui a dis-
paru depuis longtemps de la
littérature occidentale. La facon
dont sont décrits les senti-
ments, en particulier l'amitié,
déconcerte : parfois une exalta-
tion gênante, parfois des allu-
sions obscures. Christa Wolf
n'évite pas la sentimentalité,
bien qu'elle ironise le plus sou-
vent. Les dialogues, lourds de
sous-entendus, sont d'une gra-
vité solennelle.
Malgré ces défauts, en par-
tie à cause d'eux, le roman de
Son roman Der geteilte
Christa Wolf est "autre ",
au
Himmel, paru en 1963, l'a rendue
célèbre dans les deux Allema-
gnes. Elle y relate l'échec d'un
amour, dû à la division de l'Alle-
magne: un jeune chimiste passe
sens où l'est Christa T. : il
incarne une expérience solitaire,
une difficile inquiétude. -La ren-
à l'Ouest, son amie refuse de
le suivre. Ce roman édifiant,
maladroit, agaçant par sa sen-
timentalité, valut à Christa Wolf
contre de Christa T. est aussi
celle d'un auteur intègre, dont
on n'oubliera pas de sitôt la
courageuse élégie.
cc Christa T. meurt de leucémie,
mais elle souffre de la R.D.A. »,
Nina Bakman
La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 janvier 1970
BAND. 20.000 lieues sous DE88IN •• 1 W in sor McCav Little Nemo in Slumberltind
BAND.
20.000 lieues sous
DE88IN ••
1 W in sor McCav
Little Nemo in Slumberltind
Pierre Horay éd., 264 p.
La bande dessinée venait à peine
de naître dans les journaux amé·
ricains lorsque Winsor McCay créa
le personnage de Little Nemo :
emlssaires chargés de le conduire
en Slumberland. Nemo les suit
mail! il lui faudra presque un an
d'aventures hebdomadaires avant
d'arriver enfin en Slumberland.
L'univers essentiellement onirique
et poétique qU'il parcourt se situe
à la limite du rêve et du
succès immédiat qui vient seule-
ment d'être confirmé par nne
réédition longtemps attendue. Pen-
dant six ans, de 1905 à 1911, dans
l'édition du dimanche du New
York Herald, Win sor McCay en·
traîne ses lecteurs. à la de
Little Nemo et de ses fabuleuses
aventures. Comme Alice se rend
au Pays des Merv'eilles Little
Nemo, lui, se rend en Slumber·
land, le Pays du Sommeil. Un
même et unique passeport est
requis par ces contrées.: il faut
les rêver.
Fille du Roi Morphée de Sium-
berland, la petite Princesse qui
s'ennuie a distingué Nemo entre
tous et lui envoie chaque nuit des
mar. Les personnages qu'il ren-
contre sont faits de verre et se
brisent sous ses yeux, la forêt de
champignons dans laquelle il est
perdu s'écroule et l'ensevelit, les
lions, les ours· blancs et les échas-
siers aux pattes démesurées le
pourl!luivent et le terrorisent, les
escaliers qu'il emprunte débou-
chent sur le vide abyssal. Nemo
au plafond et sur les murs
de palais merveilleux mais inex-
tricables comme des labyrinthes.
Mais il y a aussi Flip, à la fois
comparse et repoussoir, qui est
jaloux du succès de Nemo et prêt
à toutes les mesquineries pour le
devancer sur le chemin de Slum-
berland. Il est aidé en cela par
son oncle, le Chevalier de l'Aube,
qui est au mieux avec le Soleil,
ennemi cosmiquement héréditaire
de Slumberland : un seul de ses
rayons et le jour est là, Nemo se
réveille et Slumberland, planète
du Sommeil, diSparaît. Nemo finit
par arriver chez la Princesse, suivi
de l'inévitable Flip et il connaîtra
un bonheur sans mélange au fil
des réceptions grandioses organi-
sées en son honneur.
L'œuvre de Win sor McCay s'ap-
parente au courant qui fleurit à
son époque, le Modern Style.
McCay dessine comme l'illustra-
teur qu'il deviendra, minutieuse-
ment, et utilise les verts, les
orangé, les pourpres qui viennent
rehausser l'esthétisme et la pré-
ciosité de planches où dominent
les courbes, les formes étirées et
distendues, les arabesques baro-
ques, les aplats inattendus. Le