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les débats

Mutations sociales et culturelles en Chine

les débats Mutations sociales et culturelles en Chine Shao Guoyang, Chargée de recherche, responsable de la

Shao Guoyang, Chargée de recherche, responsable de la cellule internationale au Centre de Recherche de Pékin sur l’enfance et l’adolescence. CYCRC - 25 Xisanhuan North road Beijing 10081 - République Populaire de Chine

Depuis la fin des années soixante-dix, la Chine s’est engagée dans une politique de réforme et d’ouverture, ce qui s’est traduit par une série de mutations sociales, culturelles, économiques et politiques. Dans cette dynamique, les jeunes sont les acteurs principaux, en particulier dans les domaines éducatif et professionnel.

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par Shao GUOYANG

Introduction La mondialisation est un processus au sein duquel les marchés sont intégrés dans un mar- ché mondial en raison du développement social et économique de nos sociétés. De ce point de vue, l’histoire de la mondialisation a débuté bien des siècles plus tôt. L’histoire récente de la Chine peut être perçue comme une part de ce processus. Toutefois, dans l’histoire, deux entrées pourraient être privilégiées, l’une selon la nature et l’autre selon les résultats. Au milieu du XIX e siècle, la Chine, placée sous la menace de la “ politique du revolver de guerre des États impérialistes ”, perd sa souveraineté et souffre du pillage durable de ses ressources naturelles et de son économie. Le peuple chinois était vic- time d’humiliations et de souffrances atroces. Cette ouverture forcée et passive constitue une expérience douloureuse pour la nation chi- noise. En 1978, la Chine a initié une politique de réforme interne et d’ouverture vers l’extérieur. Cette ouverture active et construc- tive a permis à la Chine d’entrer dans une ère de prospérité, bénéficiant du processus de mondialisation, elle en fait également profiter les autres pays du monde. Les réformes internes ont constitué le socle d’ouverture au monde de la Chine. Cette

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dynamique comporte en elle tous les signes d’une société en transition qui rejoint le pro- cessus de mondialisation. Une série de mouve- ments de “ libération idéologique ” fut ainsi lancée favorisant la sortie de cette “ zone de cloisonnement ” qui emprisonnait les mentali- tés chinoises depuis fort longtemps, créant alors les conditions pour des réformes et une ouverture, et, plus important encore, une atti- tude favorable à l’égard du processus de mon- dialisation. Sur le plan économique, des zones économiques spéciales ont été établies en tant que laboratoire et exemple, suivies par l’ouverture des villes côtières longeant la rivière du Yang Tsé. Des règlements et des lois relatifs à l’investissement étranger ont été fixés pour en rendre les conditions favorables. En terme de système de construction, il a été pro- posé de mettre en place un marché écono- mique socialiste tout en encourageant la com- pétition, ce qui constitue un nouveau concept dans le pays ainsi que la volonté de rejoindre les standards internationaux. La mondialisation est un processus mêlant l’économie, la politique, la culture, la morale, la science, la technologie, la protection de l’environnement, l’opinion sociale, etc. Les structures politiques, la culture, l’emploi, l’éducation, les valeurs, les idées et les modes de vie sont affectés et subiront de profonds changements. En Chine, de larges transforma- tions ont été opérées dans de nombreux domaines depuis la réforme et l’ouverture. Pour les jeunes, les réformes et l’ouverture signifient non seulement des opportunités mais également des défis. Dans cet article, nous nous focaliserons sur la manière dont les changements sociaux influencent la jeunesse chinoise depuis 1978.

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1. Vers de nouvelles opportunités d’emploi Depuis la guerre froide, la mondialisation a connu une progression rapide. Les coopéra- tions transnationales, les banques et les capi- taux se sont ouverts de vastes possibilités de développement dans le monde. Au-delà des frontières, les mouvements de populations se sont intensifiés dans le sens d’une croissance numérique et d’une extension géographique pour des raisons de tourisme international, de flux de main-d’œuvre, etc. À l’instar du cas chinois, ceci revêt une signification non seule- ment en termes de promotion du développe- ment économique du pays et de communica- tion culturelle avec des populations originaires d’autres régions, mais aussi de catalyseurs dans la création de nouvelles opportunités d’emploi pour les jeunes, qui jouissent désormais d’une chance plus grande d’épanouissement personnel dans le pays et ailleurs. - Depuis 1994, le volume de capital

“ importé ” en Chine se situe au second plan derrière les États-Unis d’Amérique. Jusqu’en 1998, environ 150 000 entreprises et compa- gnies étrangères ont ouvert des commerces en Chine et le nombre des bureaux de représen- tants est estimé à 10 000. Ensemble, ils emploient 18 millions de travailleurs dont une

majorité est issue de la jeunesse chinoise. Les entreprises à capital étranger se répartissent selon 3 types :

1. les entreprises à capital entièrement étranger,

2. les sociétés en participation,

3. les coopérations sino-étrangères. Toutes sont désignées sous l’appellation des

“ 3 entreprises à capitaux étrangers ”. Si les

jeunes chinois qualifiés des villes et des cités peuvent être employés par les entreprises en

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tant que “ cols blancs ”, ceux qui sont origi- naires des campagnes peuvent intégrer les sociétés qui réclament une main-d’œuvre importante, situées surtout dans les aires côtières du Sud de la Chine ; ils sont désignés par “ cols bleus ”. Il est commun d’observer qu’avant la réforme et l’ouverture, l’économie chinoise était hautement planifiée. Le secteur public a joué un rôle majeur dans l’économie nationale, avec les propriétés collectives. Cette structure de la propriété a restreint le choix des jeunes dans leur recherche d’emploi en les orientant soit vers le secteur public soit vers les entre- prises collectives ; cependant, ces deux sec- teurs étaient limités dans leur capacité à offrir du travail aux jeunes des villes en raison de leur faible productivité et du bas niveau de développement économique. Le secteur public s’est trouvé progressivement en compé- tition avec les entreprises privées. De ce fait, l’espace d’emploi des jeunes s’est élargi, ce qui a entraîné des changements importants dans la sélection de leur travail. Les “ 3 entreprises à capitaux étrangers ” offrent un environnement spécial où les jeunes expérimentent la culture, le management, l’interaction humaine, l’ambiance existant au sein des entreprises étrangères, totalement dif- férente de la culture d’entreprise chinoise. En fait, c’est une place pour la communication et les échanges au-delà des cultures. Pour ceux qui souhaitent obtenir un salaire plus élevé, le défi et la compétition forte au travail sont attractifs. Au cours de ces années-là, les études portant sur les intentions d’emploi des jeunes montrent qu’un pourcentage élevé de jeunes espère travailler dans les “ 3 entreprises à capi- taux étrangers ”.

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- La mondialisation favorise le développe-

ment rapide du tourisme international. Selon les statistiques de l’Organisation Mondiale du Tourisme, ont été recensés en 1990 près de 500 millions de touristes. En Chine, depuis 1978, les affaires liées au tou- risme international ont connu une croissance

rapide. À partir de 1992, le nombre de visi- teurs se rendant en Chine pour des affaires, du tourisme et d’autres types d’activités s’élève à 38,11 millions, ce qui place la Chine dans les 10 pays les plus visités du monde. Les affaires liées au tourisme constituent une industrie nouvelle (dans le pays) développée depuis la réforme et l‘ouverture, elle crée de grandes opportunités pour l’emploi des jeunes.

- La mondialisation entraîne des flux de

main-d’œuvre au-delà des frontières. En Chine, elle prend surtout la forme d’export organisé de main-d’œuvre, à une échelle certes plus réduite que dans d’autres pays. Il est admis que le processus de mondia- lisation renforce les opportunités de travail à l’étranger pour les jeunes chinois. 2. L’éducation : un choix prioritaire Au milieu du XX e siècle, la mondialisation révèle de nouvelles facettes. La connaissance humaine se diffuse plus rapidement et plus lar- gement qu’auparavant. Sous couvert de la loi du marché, la connaissance s’articule autour de l’amélioration de la productivité. Dans certains pays développés, parmi les facteurs de la crois- sance économique, la part de la science et de la technologie est passée de 5-10 % au début du siècle à près de 80 % aujourd’hui. Le rôle émi- nent joué par la science et la technologie dans la production est renforcé par l’invention de l’ordinateur et l’extension de son champ d’utilisation. Selon la définition avancée par la

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Le développement de l’université chinoise sur le net permettra vraisemblablement de combler l’écart entre l’offre et la demande de formation.

branche Développement et Coopération éco- nomique de l’ONU dans un de ses rapports basé sur la production, une économie fondée sur la production, la distribution et l’application de la connaissance et de l’information est une économie structurée autour du savoir. Ce type d’économie est dési- gné par économie de la connaissance. Elle comporte des changements révolution- naires dans les domaines de l’agriculture, de l’industrie et des services industriels tradi- tionnels qui ont fortement amélioré leur pro- ductivité, d’où l’enrichissement de notre vie matérielle et spirituelle. Les valeurs humaines attribuées à la science et à la technologie, à l’éducation et à la vision du monde, se sont transformées. En Chine, l’économie globale se situe encore dans un processus d’industrialisation rapide avec une transition de l’agriculture tra- ditionnelle vers la production agricole moderne. La part de la science et de la techno- logie représente seulement 30 %, bien loin des 80 % de l’économie de la connaissance. Le 27 septembre 1998, s’est tenu à Beijing un séminaire autour des “ systèmes créatifs nationaux tendant vers l’économie de l’information ”. Li Tieying, membre du Bureau politique du Comité central du parti communiste chinois, insista dans son discours sur la nécessité de consolider “ la capacité de transformation du savoir en productivité ”, et rapidement “ d’établir une économie basée sur la production, le stockage, l’application et la

consommation de la connaissance et de l’information ”. Ainsi, en Chine,

grâce aux sciences et technologies avancées appliquées dans le champ de la production, les structures écono- miques du pays seront réajustées, résultant de la disparition des industries traditionnelles et le florissement des nouvelles. Par conséquent, les professionnels bien formés et les ouvriers expérimentés seront fortement sollicités. Pour répondre à ce défi, les individus issus des dif- férentes strates sociales, de sexe et d’âge divers, devront apprendre de nouvelles connaissances et acquérir de l’expérience . Dans cette perspective, la société chinoise attache de plus en plus d’importance à l’éducation. Dans de nombreuses études, il apparaît que les familles chinoises projettent d’investir prioritairement dans l’éducation de la jeune génération. La dynamique de l’auto-formation est une référence partagée par les jeunes. En plus de l’éducation formelle débou- chant, année après année, sur des évaluations chiffrées, les jeunes peuvent étudier à l’étranger, participer à la formation dispensée aux adultes, à des cursus de validation des acquis professionnels ou à l’auto-éducation. L’éducation continue est largement prisée par les jeunes chinois. Selon l’étude portant sur “ l’état de la jeunesse urbaine chinoise ” conduite par l’Association de recherche sur les enfants et les jeunes chinois et avec la contri- bution de provinces et de villes (1998), 91,9 % des jeunes interrogés reconnaissent que l’éducation doit se prolonger après leur entrée dans la vie active. Une autre étude réalisée la

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même année (1998) auprès de 25 200 lecteurs du “ journal de la jeunesse chinoise ” montre que la majorité des jeunes sont prêts à pour- suivre leur éducation/formation à leurs propres frais et que 80 % choisiraient l’informatique et un MBA. Dans les zones rurales, les jeunes expriment plutôt leur enthousiasme pour l’acquisition d’une expé- rience agricole pratique. 3. Les enjeux de l’internet La mondialisation correspond à une époque où le savoir et l’information circulent grâce à des ordinateurs mis en réseau. Attachons-nous à observer l’évolution d’internet en Chine. La Chine s’est connectée sur internet pour la première fois en avril 1994. À présent, les principaux réseaux du pays sont : Chinanet (CNNETT), China Golden Bridge Net (CHINA GBN), China Education and Research Net (CERNET), China Science and Technology Net (CSTNET) et China Public Multimedia Net (169). Le nombre des utilisateurs d’internet se chiffrait à 620 000 en 1997 et à 4 000 000 (y compris les utilisateurs d’internet et du multi- média) en septembre 1999. Seuls 10,6 % des foyers chinois bénéficient des services télépho- niques à domicile et le taux de popularité de l’ordinateur semble bien inférieur. Même si le nombre d’utilisateurs d’internet a augmenté rapidement durant les dernières années, il ne représente qu’une infime minorité au regard de la population totale. Cette observation vaut également pour les jeunes. Ils sont nombreux à ne pas avoir accès à internet, même si des études indiquent que les jeunes âgés de moins de 30 ans représentent respectivement 68,4 %, 80 % et 88 % des utilisateurs

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d’internet. Nous pouvons en déduire qu’en Chine, l’internet reste principalement un phé- nomène de jeunes. En ce qui concerne leur niveau d’éducation, entre 77,85 % et 89 % ont fréquenté le col- lège. Les bureaux, les domiciles et les centres de publicité pour le Net constituent les

espaces principaux d’utilisation d’internet. L’objet de leur implication dans l’internet et ce qu’ils y font peut être classé en fonction des catégories suivantes :

- pour le contact social : communiquer par

“ e-mail ” avec des amis, (connaître de nou-

veaux amis, participer aux forums électro- niques) ;

- pour l’acquisition de l’information recher-

chée : téléchargement, livres de logiciels, lec- ture des nouvelles du net, bénéficier de l’information, quelques services sociaux et rechercher l’information du marché ; - pour apprendre : actualisation des connaissances en informatique et suivi de cours péri-scolaires ;

- pour les affaires : information commerciale et achats sur le net ;

- pour “ l’entraînement ” : participer à des jeux sur le net. À la question “ quelle est l’importance

d’internet dans votre vie et votre travail ? ”, 35,2 % ont répondu “ très importante ”,

“ importante ” et “ plutôt importante ” dans

leur vie et 54 % ont opté pour trois choix dans leur travail. Les utilisateurs se répartissent de la façon suivante : 15 % dans l’industrie informatique, 9,4 % dans le gouvernement, 6,7 % dans les services postaux, 5 % dans les finances et les assurances, 3,3 % dans les services sociaux, 1 % dans le sport, la santé et la protection

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sociale et 8,8 % dans les autres. S’agissant du temps passé sur internet, la plupart des “ inter- nautes ” se connectent moins de 5 heures par semaine ou plus de 10 heures par semaine. En Chine, l’exploitation d’internet en est encore à ses débuts. C’est en 1998 que le pre- mier instrument de recherche sur le net a été confectionné. Au cours de la même année, la première opération commerciale de grande envergure a été réalisée au moyen d’internet sur le territoire chinois. La première université chinoise sur le net a débuté en 1998, ce qui souligne l’importance de diffuser et mettre à disposition des jeunes les éléments d’une édu- cation meilleure dans de nombreux domaines. Le développement de l’université chinoise sur le net permettra vraisemblablement de com- bler l’écart entre l’offre et la demande de for- mation. 4. Les effets sur le mode de vie La mondialisation consiste en un procès d’intégration au marché, dans lequel les cor- porations transnationales jouent un rôle pré- pondérant. L’essentiel des marchandises est produit et distribué par ces corporations. Un tiers du commerce mondial et des flux de tra- vailleurs est de leur fait. Dans une certaine mesure, ce monopole entraîne une uniformisa- tion des modes de vie dans différentes régions du monde. Avant la réforme et l’ouverture, les biens de consommation étaient disponibles en quantité insuffisante en raison de la faiblesse de la pro- ductivité. Le gouvernement a donc dû gérer lui-même le rationnement des biens primaires. Pendant toute cette période, les gens ne pou- vaient satisfaire que leurs besoins de base en alimentation et en habillement. Depuis, la Chine s’est d’une part ouverte aux importa-

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tions de produits divers et variés de la vie cou- rante, du sport et de la culture, etc, d’autre part, les “ 3 entreprises aux capitaux étrangers ” établies dans le pays ont su déve- lopper de plus en plus de produits destinés à l’exportation. Actuellement, la plupart des produits est disponible en Chine. Les individus ont acquis progressivement des moyens croissants de consommation. Du fait de l’amélioration de l’offre de biens et des capacités d’achat, l’intérêt pour les questions nutritionnelles se renforce. L’information issue du marché montre que la demande de pro- duits de marque est en progression constante même si les prix restent élevés. Lorsque l’on consomme dans un but autre que celui de satisfaire un besoin, un glissement s’opère dans le sens de l’assouvissement de besoins symboliques et esthétiques. En com- paraison avec les Chinois âgés de 40 ans et plus, les jeunes sont plus sensibles aux articles commerciaux. Ils achètent le plus souvent des “ marques ” et des produits culturels comme les images, la musique, les jeux… Tandis que les autres groupes d’âge restent profondément imprégnés de références traditionnelles de consommation. Le côté pratique et le prix leur importent plus. Selon une enquête réalisée en 1994, à la question “ Que pensez-vous du mode de consommation qui considère comme important la nutrition, le style dans l’habillement, la multiplicité des spectacles, les marques ? ”, 42,5 % des jeunes ont considéré que cela est “ en accord avec le mode de vie moderne ”. À l’instar des jeunes des autres pays du monde, les Chinois sont de plus en plus influencés par toutes les sortes de publicité commerciale dans leurs choix de consomma-

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tion. Ils achètent les marques et apprécient les standards internationaux. Dans une certaine mesure, leurs idées et attitudes en matière de consommation ressemblent à celles des jeunes des autres pays. 5. Des idées en mouvement Les changements de valeurs des jeunes chi- nois trouvent leur origine dans la réforme et l’ouverture. L’impulsion émane d’abord de l’économie de marché, ensuite de l’influence des cultures étrangères. Les valeurs des jeunes révèlent aujourd’hui les tendances suivantes :

a. Entre individualisme et collectivisme La culture chinoise traditionnelle est centrée sur la société et le groupe, ce qui place priori- tairement la société par rapport à l’individu. Lorsque les deux intérêts entrent en conflit, les demandes individuelles doivent plier devant l’intérêt général (social). Cette culture présente une histoire longue qui va du temps de la “ culture centrée sur l’éthique ” à celui de la “ culture politique ” qui s’est développé dans le sens d’un collectivisme absolu et d’un altruisme sous la Révolution culturelle. En 1978, lorsque la Chine a entrouvert ses portes au monde extérieur, la société chinoise souffrait de déconvenues sévères dans son développement social. Les disparités relevées entre la Chine et les pays développés étaient frappantes. Peu à peu, émergea une tendance idéologique niant les traditions chinoises et la réalité au profit de l’occidentalisation forcenée de la société afin d’en favoriser la modernisa- tion. Toutefois, les valeurs de l’Ouest sont centrées sur l’individu. De nombreuses idées de l’Ouest ont été introduites à ce moment. Les théories philoso- phiques de l’Ouest ont marqué les étudiants,

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en particulier les idées de Nietzsche, Freud, Bergson, Heidegger et Sartre. L’esprit de la révolte contre les traditions, contre la morale, la réévaluation de l’ensemble des valeurs et l’individualisme fort dans leur philosophie a séduit bien des jeunes Chinois. Ils ont inter- prété ces idées dans le sens de la lutte contre les traditions chinoises et du développement d’une forme d’individualisme. Leurs valeurs ont évolué rapidement du collectivisme tradi-

tionnel vers l’individualisme occidental. Ils ont souhaité manifester leur personnalité. Ils ont aspiré à l’épanouissement et l’auto-réalisation. Ce changement se heurta aux idées domi- nantes. Dans une étude de 1990, un tiers des jeunes interrogés ont déclaré “ approuver ” ou

“ approuver partiellement ” les idées de

l’individualisme radical. Cette situation a connu un début de trans- formation à partir de la construction d’une économie de marché socialiste dans le pays. Avec la poussée en avant de l’économie de marché, ils ont commencé à comprendre que ce n’est qu’en combinant leur développement personnel avec les besoins du pays qu’ils pour- ront accéder à une meilleure réalisation de soi. Dans une enquête de 1996, 52 % des inter- rogés ont choisi “ la réalisation des valeurs

individuelles et la reconnaissance de la société comme leur motivation principale ”. Dans une enquête de 1997, 58,8 % ont opté pour “ la prise en compte d’abord des intérêts collectifs dans la considération accordée aux intérêts individuels dans la considération accordée aux intérêts collectifs ”, 8,4 %

“ pour ” les intérêts collectifs obéissent sans

conteste aux intérêts individuels et “ ne sait pas ” ensemble. Le pragmatisme pourrait décrire le développement de leurs valeurs.

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Dans une certaine mesure, leurs idées et attitudes en matière de consommation ressemblent

à celles des jeunes des autres pays.

b. L’évolution des mentalités Du fait de l’ouverture politique, les indivi- dus ont réussi à se dégager de l’état d’“ être satisfait et conservateur ”, de la perplexité cul- turelle et du choix de l’aveuglement culturel. Un progrès important a été réalisé dans la réflexion sur l’histoire et la réalité chinoises et dans la compréhension de l’Ouest. Cette avan- cée contribua à former la conscience dans le choix culturel. En prenant en compte les conditions nationales, la Chine a opté pour l’établissement d’une économie de marché socialiste, la construction d’un système légal socialiste et d’une démocratie politique, tout en attachant de l’importance à la science et à l’éducation.

- L’idée traditionnelle de négliger les inté-

rêts et le commerce a été abandonnée. De nombreux jeunes se sont impliqués dans le monde des affaires dans un esprit d’entreprise. Ils se préoccupent de leurs intérêts et de ce qu’ils peuvent tirer de leur travail. Ceux qui ont développé avec succès leur propre emploi sont cités pour leur contribution à l’essor social et économique. Une enquête réalisée auprès de 10 000 jeunes dans 10 provinces et villes en 1997 montre que 93,4 % des per- sonnes interrogées approuvent “ l’encouragement et l’orientation de la pro- priété économique non publique, donc indivi-

duelle et privée afin de favoriser son meilleur développement ”.

- Le rôle de l’individu dans le développe-

ment social est reconnu. Dans la même étude

(1977), à la question “ pourriez-vous

donner votre opi- nion sur la formula- tion : la différence dans la répartition des richesses entre les gens

est un phénomène normal quand elle est basée sur la compétition libre et les valeurs liées au travail ”, 69 % ont opté pour “ tout à fait d’accord ” et “ d’accord avec ” avant les autres propositions.

- La compétition niée jadis est encouragée et soutenue. Dans une enquête de 1988, à la

question “ la vie sans compétition ni aventure n’est pas du tout attractive ”, 67,7 % ont répondu “ d’accord ” et “ d’accord en par- tie ”. En 1990, le pourcentage a atteint 69,1 %. En 1997, 85,1 % des interrogés décla- rent apprécier la “ compétition ” “ considéra- blement ” et “ beaucoup ”.

- L’intérêt pour l’argent s’accroît rapide-

ment. Dans une enquête sur “ l’état des jeunes travailleurs chinois dans les années quatre- vingt ” menée en 1988, à la question “ quel est

votre objectif principal au travail ? ”, 15 % ont choisi “ seulement pour gagner de l’argent ”. Dans une autre étude (1990), 43,2 % approu- vent cette attitude. En 1997, 95,8 % des jeunes interrogés veulent “ travailler de toutes leurs forces ” et “ assez dur ” à condition de “ recevoir un salaire élevé, des primes et des avantages matériels ”.

- La conscience du temps et de l’efficacité

en rapport avec l’économie de marché se déve- loppe également. Les jeunes ont accéléré déli- bérément leurs rythmes, ils s’empressent d’apprendre pour travailler et réussir. En 1997, 93,4 % des jeunes interrogés ont indi- qué “ leur stress par rapport au succès au tra-

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vail ” comme le facteur le plus important dans leur vie, tandis que 92,3% ont opté pour

“ accroître ses connaissances ”, 89,9 % pour

“ être respecté ” et 86 % “ avoir de l’argent ”. On peut en conclure que l’économie de marché joue un rôle décisif dans la détermina- tion des valeurs des jeunes. c. Les nouvelles valeurs affectant le mariage

et le sexe Le mariage et le sexe sont les champs les plus surveillés et contrôlés dans la société chi- noise traditionnelle. Les idées traditionnelles de mariage et de sexe ont été profondément ancrées dans notre esprit, comme l’idée de mariage arrangé, de virginité, etc. La promul- gation de la “ Loi sur le mariage dans la République de Chine ” après la

“ découverte ” de la nouvelle Chine a imposé

la liberté de mariage, ce qui a mis à mal l’idée traditionnelle de mariage arrangé. Néan- moins, le sexe, considéré comme une “ zone interdite ” n’a été touché qu’à partir de la réforme et de l’ouverture. En Chine, le sexe était strictement limité aux époux. Le sexe avant ou hors mariage est perçu comme une honte et un acte immoral. Depuis la réforme, suite au déclin de

l’idéologie politique et à la diffusion des idées étrangères, le regard porté sur le mariage et le sexe évolue.

- Les jeunes tendent à décider eux-mêmes

de leur mariage. Les enquêtes montrent que le taux de mariage décidé par soi-même est passé de 37,9 % à 56,8 % en 10 ans (de 1976 à 1986). À partir de 1988, les enquêtes montrent

que les jeunes des milieux urbains et ruraux choisissent à plus de 70 % leur mariage.

- Changement des conditions de choix du

partenaire d’un mariage potentiel. Avant la

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réforme et l’ouverture, les jeunes attachaient une grande importance à la condition poli- tique du partenaire potentiel. Étant donné que les standards politiques se sont mués en standards économiques, les conditions éco- nomiques du partenaire potentiel pour un mariage sont devenues sinon le facteur le plus important guidant le choix, en tout cas un critère déterminant dans leur “ échelle de l’amour ”. La plupart des enquêtes montre que les jeunes placent d’abord leurs senti- ments, ensuite, les revenus.

- Une attitude plus ouverte pour le sexe

avant le mariage. En 1990, une enquête a montré que 28,8 % considèrent que le sexe avant le mariage est “ compréhensible ”,

7,1 % “ légitime et sans faute ”, 25,1 % “ dif- ficile à commenter ” et 25,9 % “ ne devrait pas se produire ”. En 1998, 64,87 % accep- tent l’idée de rapports sexuels avant le mariage.

- Une attitude tolérante et courageuse pour

l’amour hors du mariage. Une enquête de 1992 montre que 32 % “ comprennent sous condition ou éprouvent de la compassion ” pour l’amour hors du mariage tandis que 30,1% soutiennent un “ difficile à dire ”. En mai 1998, un ouvrage intitulé “ vie privée

absolue ” a été publié et bien vendu. Dans ce livre, un jeune homme et une jeune femme relatent leurs histoires d’amour.

- Le nombre de couples choisissant de ne

pas avoir d’enfants ou d’en avoir mais plu- sieurs années après leur mariage a augmenté, en particulier dans les grandes villes du pays. Il a été estimé qu’à Shanghai, un couple sur cent ne souhaite pas avoir d’enfants avant plusieurs années de mariage. Dans cette ville, le taux de natalité marque déjà un recul.

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6. Les limites des apports de la mondiali- sation La mondialisation entraîne une opportu- nité réelle de développement mais aussi son lot de désagréments. En général, certains

problèmes sont rencontrés par la plupart des pays en développement tandis que d’autres concernent indistinctement les pays en voie de développement et les pays déve- loppés.

- L’influence de cultures étrangères peut

entraîner des chocs, de l’anxiété et du chaos pour certains dans des circonstances parti- culières, ce qui déclenche des troubles sociaux et met en danger la stabilité sociale et politique. De 1979 à 1989, une tendance idéologique à “ l’occidentalisation

azimutale ” s’est manifestée, niant les effets même positifs de l’histoire et de la réalité chinoise, ce qui entraîna des conflits avec l’idéologie dominante. Les jeunes, profondé- ment influencés par cette dynamique d’occidentalisation, se situaient à la pointe de ce bras de fer.

- Le contrôle de quelques capitaux étran-

gers sur les travailleurs viole les droits, les intérêts et même la dignité de ces derniers.

- Le problème de la “ fuite des cerveaux ”

32 existe dans deux directions : d’une part, les jeunes travailleurs chinois fuient les entre- prises publiques pour les “ 3 entreprises aux

capitaux étrangers ”, d’autre part, les diplô- més des universités se rendent plus volon- tiers dans les pays développés.

- En cette période de mondialisation par

l’internet et les nouvelles technologies de l’information, les frontières sont devenues plus perméables au mouvement de publica- tions pornographiques, de drogues etc.

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- En raison de la mondialisation, la terre apparaît à nos yeux comme un village, ce que les “ criminels internationaux ” ont déjà saisi. Au milieu des années quatre-vingt, des trafiquants de drogue ont profité de l’ouverture de la Chine pour transférer des drogues dans le pays. Les jeunes en ont été les victimes principales.

Conclusion En 20 ans de réforme et d’ouverture, la Chine a enregistré un progrès réel dans son développement social et économique. Cette situation a drainé un surcroît de confiance dans l’avenir du pays. En 1997, dans une étude relative à “ l’état d’esprit des Chinois résidant dans les grandes et petites villes ”, 74,4 % se déclarent convaincus par le main- tien de la croissance économique, 78 % par le développement social dans le futur, 79 % par la stabilité politique à l’avenir. En 1994, les enquêtes sur les jeunes révèlent que 67,27 % sont confiants quant à l’avenir de la réforme et de l’ouverture, 83,4 % en 1996 et 85,3 % en 1997. La politique de réforme et d’ouverture obtient un soutien toujours croissant du peuple chinois. Aux yeux de la population, cette politique consiste dans la préservation des traditions nobles de la Chine tout en uti- lisant habilement l’expérience d’autres pays. Il s’agit donc d’apprendre les éléments posi- tifs d’autres cultures afin de servir et d’alimenter le développement durable de la société chinoise et de contribuer à la paix et au développement dans le monde. L’objectif de la mondialisation devrait consister dans le développement commun de tous les pays par le biais de la coopération.

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Social and cultural changes in China

Since the late 1970’s, China has set up a policy of reform and openness issuing in series of social, cultural, economical and political changes.Young people are the main protagonists in the dynamic, particularly in the educational and vocational fields.

Mutaciones sociales y culturales en China

Desde el final de los años 70, China ha emprendido una política de reformas, lo que se ha traducido por una serie de mutaciones sociales, culturales, económicas y políticas. En esta dinámica, los jóvenes son los protagonistas, en particular en los ámbitos educativos y profesionales.

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Soziale und kulturelle Mutationen in China

Seit dem Ende der Siebzigerjahre hat China eine Politik der Reformen und der Öffnung eingeschlagen, die sich durch eine Reihe von sozialen, kulturellen, wirtschaftlichen und politischen Mutationen bemerkbar gemacht hat. In dieser Dynamik sind Jugendliche die Hauptakteure insbesondere in den Erziehungs- und beruflichen Bereichen.

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