Vous êtes sur la page 1sur 13

Numéro 3

mars 2015

LE COURRIER

les socialistes
DES !DÉES Armer
dans la bataille culturelle

L’ÉDITORIAL
d’Alain Bergounioux

LA BATAILLE
IDENTITAIRE

À

quoi tient le fait que beaucoup
de Français paraissent douter
de leur pays ? Les succès de
librairie des « déclinistes » de tous
bords – celui d’Éric Zemmour a été
le plus notable – témoignent d’une
réalité. Encore faut-il l’interpréter
correctement. La tentation est forte,
en effet, de défendre l’idée qu’il y aurait
une identité de la France, définie,
une fois pour toute, et qu’il faudrait
rétablir. On reconnaît l’antienne du
Front national et qu’avait légitimée
Nicolas Sarkozy lorsqu’il avait lancé
son débat sur l’identité nationale.
Or, ce que nous apprend l’histoire (ou
ce qu’elle devrait nous apprendre),
c’est que les identités sont construites
au fil du temps. Elles sont l’objet d’un
travail politique et se nourrissent des
différents mémoires qui coexistent
sur un territoire – pensons à la
France monarchiste et à la France
républicaine qui n’ont conflué que
difficilement et lentement au vingtième
siècle. Il n’y a pas d’identité nationale
qui se réduirait à un socle immobile et
permanent. C’est toujours le produit
d’un travail complexe de transmission
et d’assimilation. Être fidèle à la
tradition
républicaine
française,
aujourd’hui, est de la redéfinir pour que
tous les Français s’y reconnaissent.
L’identité républicaine doit forger
continument une citoyenneté politique
à partir de groupes sociaux et culturels
nécessairement différents. Il y a là une
part d’abstraction, mais c’est ce qui
fait justement le projet démocratique.
Alain Bergounioux

LE CHOIX DES MOTS COMPTE :
UNION NATIONALE
Pour de nombreux commentateurs, la France a connu, après les terribles
attentats de début janvier, une période d’« union nationale » qui s’est
manifestée par les immenses rassemblements du 11 janvier. Si cette analyse
doit être nuancée (voir Regards de sondeurs ci-dessous), le terme d’ « union
nationale » mérite aussi d’être questionné.
Ces mots renvoient à des moments forts de l’histoire de France, mais
souvent mythifiés comme l’« union sacrée » en août 1914. Même dans ces
moments, l’union n’a jamais signifié l’absence de débats. La Chambre des
députés a connu d’intenses et parfois violents affrontements entre 1914 et
1918, notamment sur la question des droits des travailleurs, qui culminent
lors des grèves de 1917. Communistes, socialistes et gaullistes gouvernent
ensemble à la Libération mais ne cessent jamais de se heurter, au point de
se séparer rapidement. L’union nationale n’a donc pas d’autre sens que la
concorde autour de principes fondamentaux et largement partagés, ni plus,
ni moins. Recourir à la mythologie de l’union nationale en souhaitant faire
disparaître des tensions sociales ou politiques légitimes constitue donc une
approximation historique qui demande d’être, à chaque fois, contextualisée.

M.G.

REGARDS DE SONDEURS

13 %

c’est le nombre de manifestants le 11 janvier dans les villes où Marine
Le Pen a obtenu plus de 25% des voix lors de l’élection présidentielle.
Alors que s’impose l’image, dans les médias, d’une population unie dans
un même élan de défense de la liberté d’expression et des valeurs de la
République prenant fait et cause pour les dessinateurs de Charlie Hebdo et les
victimes des terroristes, une analyse, réalisée par l’Ifop, de ces manifestations
sur le territoire apporte un autre éclairage. Cette analyse montre de très fortes
disparités dans la mobilisation constatées entre les villes. Sur les 130 villes
dans lesquelles les chiffres de la mobilisation sont connus, le taux oscille entre
71 % (en ratio habitants/nombre de manifestants) de mobilisation à Grenoble
ou Rodez et 2 % à Hénin-Beaumont. En moyenne, c’est dans les villes de
moins de 100 000 habitants que la mobilisation a été la moins forte (moins
de 30%). Des clivages géographiques très forts apparaissent : les villes de
Rhône-Alpes (mobilisation moyenne de 51%) et de l’Ouest (moyenne de 35%)
se sont très fortement mobilisées alors que dans le Sud méditerranéen (19%)
et dans le Nord-est (11%), les habitants se sont principalement désintéressés
de ces manifestations. Cette fracture renvoie à la carte du vote Front national
: le taux de mobilisation est très indexé sur le score de Marine Le Pen au
premier tour de l’élection présidentielle. Dans les villes où le Front national
a fait moins de 10 %, les manifestants sont 48%. Alors que dans les villes
où le FN est à plus de 20 ou 25%, la mobilisation du 11 janvier dégringole à
moins de 15%. À Lens (3%), à Calais (4%), à Nice (8%) et à Hénin-Beaumont
(2%), très peu de personnes se sont sentis concernées ou solidaires de l’union
nationale. Ces scores montrent aussi que la population qui s’est le moins
mobilisée est celle qui est la plus désabusée concernant l’avenir et la politique
: les cartes du « non » au referendum de 2005 ainsi que celle de l’abstention
se superposent assez bien avec celle de la mobilisation du 11 janvier. Dans
les villes où l’abstention aux dernières européennes était supérieure à 65%,
seul 12% de la population s’est déplacée pour participer aux manifestations
du 11 janvier. Ainsi, ce qui se dessine dans cette étude, ce sont deux parties de
la France qui se comprennent mal, même dans des moments de communion
nationale. Pour aller plus loin : http://www.ifop.fr/media/pressdocument/8011-document_file.pdf

L.M.

Ont collaboré à ce numéro : Hélène Fontanaud, Mathieu Guibard, Léa Martinovic, Antoine Nesko, Ludovic Péran et Adrien Rogissart

POING DE VUE
LE MYTHE DE
L’AMÉRIQUE POSTRACIALE

L

a campagne et l’élection de Barack Obama à la
présidence des États-Unis d’Amérique en 2008
ont réintroduit dans le débat public américain
la question raciale sur le mode du dépassement. Les
électeurs américains dégageaient une majorité favorable à un candidat noir - 45 ans après avoir élu
John Fitzgerald Kennedy, irlandais, catholique et démocrate. En reformulant leur propre mythologie du
« melting pot », les États-Unis sont de nouveau présentés comme une nation intégratrice.
L’AMÉRIQUE POST-RACIALE ?
Il est certain que l’élection de Barack Obama en 2008
est symboliquement décisive. La nation américaine
a historiquement construit une séparation violente
entre la majorité blanche et les minorités raciales
- soumises à l’esclavage ou issues de l’immigration
-, particulièrement les afro-descendants. La déportation et l’esclavage de millions d’Africains, puis la
ségrégation (« les lois Jim Crow ») consécutive à la
guerre de Sécession et l’abolition de l’esclavage en
1865 ont durablement structuré les rapports sociaux
aux États-Unis.
Le nouveau Président des États-Unis d’Amérique put
donner l’impression d’accompagner l’entrée dans
une ère «post raciale», soldant l’esclavage, la ségrégation et les sévères inégalités historiques dont
souffrent les Noirs aux États-Unis. Le président en
activité fut même réélu en 2012, synthétisant encore
une fois lors de sa campagne le classicisme d’Harvard typique de la bourgeoisie blanche de la côte est
et le style - le « swag » - des Afro-Américains, alliance efficace de l’assurance du patricien et du charisme de la rue.
L’évolution de la « pop culture » américaine, particulièrement celle de l’industrie musicale, donne également à voir un pays guéri du racisme : l’observateur

attentif note la saturation de la « pop music » contemporaine par les musiques noires américaines. La
«blackness» est devenue une opportunité commerciale. Digérée par l’industrie culturelle, la culture
populaire noire américaine est devenue prescriptrice
de ce qui est «cool» ou pas.
Dans le petit monde de la production musicale ou
plus globalement en politique, l’Amérique se voit débarrassée des inégalités raciales et du racisme qui
les fonde, au moment où les évolutions démographiques changent la donne. En 2040, la population
blanche des États-Unis passera en dessous de 50 %.
Barack Obama n’a abordé qu’une seule fois la question raciale, dans un discours prononcé le 18 mars
2008. Il n’est alors que Sénateur de l’Illinois et candidat à l’élection présidentielle. Sa campagne achoppe
sur les déclarations dénonçant les discriminations
raciales aux États-Unis du pasteur de la communauté de Chicago à laquelle appartenait sa famille.
À cette occasion, B. Obama a rappelé « le vieux
truisme selon lequel le moment le plus racialement
séparé de la vie américaine est le dimanche matin ».
En soulignant la prégnance de la grille de lecture
raciale et le racisme aux États-Unis - « à plusieurs
reprises au cours de la campagne, des commentateurs
m’ont trouvé ou "trop noir" ou "pas assez noir" » - il
reformule le mythe de l’Amérique intégratrice et son
destin messianique, au service de sa légende et de
celle des États-Unis : « cette conviction me vient de ma
foi inébranlable en la générosité et la dignité du peuple
Américain. Elle me vient aussi de ma propre histoire
d’Américain. Je suis le fils d’un Noir du Kenya et d’une
Blanche du Kansas... »
La question raciale aux États-Unis appartenait-elle
aux livres d’histoire ? Les évènements de Ferguson
à l’été 2014 relancèrent brutalement la question raciale dans le débat public.
FERGUSON, MIROIR DES INÉGALITÉS RACIALES
Le 9 août 2014, Michael Brown, un jeune homme noir
de 18 ans est interpellé et abattu par un officier de
police dans le Comté de Saint-Louis, dans le Missouri. Le jeune homme ne portait pas d’arme. La gestion
désastreuse de l’affaire par les autorités révèle des
pratiques policières racialement orientées («racial
profiling») : 86 % des contrôles de police concernent
2

POING DE VUE
des Noirs et 92,7 % des personnes qui ont été arrêtées en 2013 étaient noires alors qu’ils représentent
environ 63 % de la population de Ferguson. Dans le
même temps, on compte trois Noirs seulement dans
la police de Ferguson (sur un effectif de 53 officiers
de police) et un seul au conseil municipal.
Darren Wilson, le policier suspecté d’avoir tiré sur
l’adolescent, a reçu de son côté 200 000 dollars d’une
campagne de crowdfunding pour assurer sa défense, récoltés en 4 jours seulement, et le soutien
du Ku Klux Klan du Missouri. Les pouvoirs publics
déployèrent un dispositif sécuritaire disproportionné
- les policiers sur place disposaient d’équipements
militaires, de plusieurs véhicules blindés et d’hélicoptères - et le couvre-feu dans cette petite ville de
63 000 habitants.
« Ferguson » fut le révélateur multiple de la prégnance des inégalités raciales aux États-Unis, mettant à jour la pression policière dont sont victimes
les Noirs. Le pays est plus que jamais éloigné d’un
dépassement de la question raciale. Les statistiques
fournies par le gouvernement américain ses agences
et les ONG sont d’une terrible brutalité.
Au cours du seul mois de juillet 2014, au moins
5 jeunes hommes noirs non armés furent abattus
par la police. Un homme noir sur trois aux États-Unis
ira en prison au cours de sa vie (un Hispanique sur 6
et un Blanc sur 17 - Source : U.S. Bureau of Justice
Statistics), une femme noire sur 100 est en prison,
68 % des jeunes détenus dans les prisons d’État sont
noirs (Source : NAACP). Les institutions judiciaires
et carcérales sont aujourd’hui au cœur des rapports
socio-raciaux aux États-Unis, intimement liées à la
« War on drugs » lancée par Nixon au début des années 70 après les victoires du Mouvement des Droits
Civiques des années 60. Entre 1980 et 2007, 25 millions de personnes ont été arrêtées dans des affaires
liées à des stupéfiants (drug offenses), dont une sur
trois était noire.
Plus largement, 27,2 des ménages noirs sont sous
le seuil de pauvreté (9,8 % pour des ménages blancs
- Source : Census Bureau), le revenu médian annuel
des ménages noirs atteint seulement 34 598 dollars
en 2013 (le revenu médian annuel national étant de
51 939 dollars), 43,8 % des Noirs américains étaient
propriétaires de leur maison, les Blancs l’étaient à
73,3 % (Source : Center for Housing Studies of Harvard University).

En 2000, un Noir habitait dans un quartier peuplé en
moyenne à 51% de Noirs (même si ceux-ci ne représentent que 12,5 % de la population des États-Unis)
et 33 % de Blancs, alors qu’un Blanc vivait dans un
quartier en moyenne à 80 % de Blancs et seulement
7 % de Noirs. La ségrégation demeure. Le mouvement pour les Droits Civiques et le volontarisme fédéral avaient pourtant permis dans les années 60 et
70 l’ascension sociale de millions de Noirs aux ÉtatsUnis.
Mais les années 2000 ont été le théâtre d’une forme
de re-ségrégation, à travers des politiques carcérales (1.3 millions de détenus sont noirs sur 2,5
millions de détenus) et éducatives discriminatoires
(François Bonnet & Clément Théry - Ferguson et la
nouvelle condition noire aux États-Unis). « L’Amérique post raciale est un mythe » résume le sociologue
spécialiste des questions raciales, Michael Jeffries,
en décembre 2014.
LA QUESTION RACIALE RENOUVELÉE
Les événements de Ferguson et la mort de Michael
Brown ne sont pas des exceptions sociales, mais
constituent bien une exception politique à travers la
mobilisation - avec quelques débordements - qu’ils
ont suscités. La recherche universitaire et les ONG
n’ont pas cessé de respectivement démontrer et
dénoncer la dégradation de la condition des Noirs
aux États-Unis dans les années 2000, brillamment
illustrée par la série télévisée The Wire. Paradoxalement, un gouffre s’est formé entre les mouvements
politiques issus des luttes des Droits Civiques et
la jeunesse noire américaine. En réponse, de nouveaux mouvements et de nouvelles revendications
ont émergé. Les événements de Ferguson ont permis leur irruption sur la scène politique nationale. Le
meilleur exemple est celui du mouvement #BlackLivesMatter, « les vies des Noirs comptent », créé en
2012 après le mort de Trayvor Martin, abattu par un
officier de sécurité privée d’une résidence en Floride,
relaxé depuis.
Ce mouvement mérite une attention particulière.
Aussi présent à Ferguson, dans de nombreuses villes
des États-Unis que sur les réseaux sociaux, il développe une ligne politique fondée sur le concept d’intersectionnalité, issu notamment du féminisme noir
développé dans les années 80 aux États-Unis, c’està-dire l’articulation systématique des leviers de domination - classe, race, genre - dans la construction
3

POING DE VUE
et la promotion de leurs revendications politiques.
Le mouvement décline par exemple son slogan sous
différentes formes : «blackgirlsmatter», « blackgaysmatter », « blackimmigrantsmatter », etc...
Les mouvements comme #BlackLivesmatter résultent d’un processus historique et politique particulier : le constat que les « politiques de respectabilité » ont échoué. Ces politiques, promues pendant
30 ans par des organisations issues des mouvements
des Droits Civiques, par exemple la NAACP (National
Association for the Advancement of Colored People),
exigent des Noirs américains qu’ils se fondent dans
l’American Way of life, reprenant à leur compte le
mode de vie de la « middle class » blanche américaine, un choix stratégique qui a échoué à « normaliser » collectivement la condition noire aux ÉtatsUnis.
Au contraire, les activistes de ce mouvement défendent l’idée que les violences faites aux Noirs - sociales, physiques, mais aussi entre eux, à l’intérieur
même de la communauté - sont systémiques. Pour
eux, l’American way of life est un système visant par
essence à maintenir la ligne de couleur - ségrégation résidentielle et scolaire - et un contrôle social
- pressions et brutalités policières, grâce à la « war
on drugs » notamment - au sein de la société américaine, à travers des dispositifs multiples de violence
d’État, sans cesse renouvelés - politiques du logement, politiques éducatives, politiques répressives.
En ce sens, #BlackLivesMatter est anticapitaliste et
très critique à l’égard de la démocratie américaine,
considérant à la suite d’Immanuel Wallerstein et
Etienne Balibar, que le capitalisme «fait feu de tout
bois» pour assurer sa perpétuation et produit par
conséquent des inégalités raciales, comme il produit
des inégalités sociales et de genre. Pierre Rosanvallon ne dit pas autre chose dans la Société des Egaux :
les États-Unis ont parfaitement fait cohabiter l’esclavage puis la ségrégation avec un régime démocratique, mais restreint à la population blanche.
LA « WHITENESS », OU LA CONSTRUCTION DE LA
NORME
Encore aujourd’hui en effet, une population reste en
partie aveugle à la question raciale, la population
blanche. Une enquête du Pew Research Center réalisée au mois d’août après les événements de Ferguson montre que 80 % des Noirs estiment que c’est

un problème racial contre environ 30 % des Blancs.
L’écart de perception est considérable, comment
l’expliquer ?
Les évolutions théoriques des recherches abordant
les questions raciales aux États-Unis ont reformulé le modèle d’analyse en s’intéressant non pas aux
Noirs, mais à ceux qui les ont défini comme Noirs,
les Blancs. La première avancée de ces travaux est la
démonstration définitive de la plasticité du concept
de race et son caractère fondamental de construction sociale. Ces travaux ont montré que le corps
social majoritaire a progressivement intégré les populations issues de l’immigration européenne à l’intérieur de la ligne de couleur, la démarcation symbolique et matérielle qui détermine qui est blanc ou
pas.
Jefferson, Père Fondateur et troisième Président des
États-Unis, concevait la nation américaine comme
l’héritière des fondateurs du premier empire anglo-saxon au Ve siècle, les deux frères danois Henist et Horsa. De très nombreux procès eurent lieu
au XIXe siècle pour déterminer qui était blanc et qui
ne l’était pas. À la fin du XIXe siècle, les Américains
installés qualifiaient aussi bien les Irlandais, les juifs
ashkénazes, les Grecs, les Polonais, les Italiens de
« Chinois de l’Europe », voire... de « Guinéens ». En
1937, Roosevelt accorda aux Mexicains la « blancheur administrative » - le droit de se déclarer blanc
- contre l’avis des juges. L’ascension sociale de ces
groupes ethniques leur permit de passer petit à petit la « ligne de couleur » et de « devenir » blancs.
Qu’est-ce qui soudait les Blancs entre eux ? La haine
des Noirs, des « niggers ». Comme le résume Sylvie
Laurent : « Non seulement la race a été socialement
construite, mais " la race blanche " fut la grammaire
d’une idéologie à l’oeuvre dans la fabrication du corps
social américain ».
Les whiteness studies ont démontré que la ligne
de couleur demeure aujourd’hui prégnante et organise un système, non pas de domination brutale,
mais d’oppression douce, fondé sur des privilèges.
Parmi le premier d’entre eux, le privilège de ne pas
se considérer comme racialement catégorisé. Un
Noir sait qu’il est noir- c’est parfois une question de
survie, par exemple dans une situation impliquant
des officiers de police -, un Blanc ne se pose pas la
question. « Le Blanc est la norme à l’aune de laquelle,
a contrario est établie la différence, voire la déviance,
symbolique. La race est un fardeau dont les Blancs
4

POING DE VUE
sont épargnés » explique Sylvie Laurent (historienne
à Harvard, Stanford et enseignante à Sciences Po).
De nombreux autres développements dans la recherche universitaire ont été entrepris. Le concept
de « micro-agression » se développe depuis les années 80, et analyse les déclinaisons quotidiennes de
l’oppression douce, dont l’archétype est la question
« D’où viens-tu ? » à une personne non-blanche. Encore plus récemment, la critique universitaire a porté
le fer contre la « War on drugs » et ses effets dévastateurs sur les Noirs américains - démontrant à la fois
son inefficacité et sa logique raciste - depuis 30 ans.
Les États-Unis d’Amérique n’ont pas soldé la question raciale et ne sont pas sortis des logiques racistes
et ségrégationnistes multiséculaires. L’élection d’un
Président noir ne masque pas la violence des rapports sociaux aux États-Unis, ni la banalité du drame
de Ferguson, malgré les nets progrès depuis 5O ans.
De nouvelles idées et organisations se développent
pourtant pour appréhender les métamorphoses du
racisme et des leviers de lutte, comme le rappelait B.
Obama en 2008 suite aux Pères Fondateurs « en vue
de créer une union plus parfaite » (« in order to form
a more perfect union »). Les luttes contre la deshumanisation généralisée des Noirs, aussi anciennes
que l’esclavage lui-même sur le sol américain, réintroduisent aujourd’hui la dimension sociale et économique de l’oppression. C’est la notion de réparation, contenue toute entière dans la promesse du
Président Lincoln d’attribuer à chaque esclave libéré
après 1865 « 40 acres et une mule ». Mais nul n’est
prophète en son pays.
A.R.

5

LIRE ET RELIRE
LIRE :
MURIEL DARMON, CLASSES PRÉPARATOIRES.
LA FABRIQUE D’UNE JEUNESSE DOMINANTE

D

ans son livre Classes préparatoires. La fabrique
d’une jeunesse dominante (La Découverte), Muriel Darmon, procède à une approche originale,
et presque ethnologique de ces classes prépa souvent
décriées ou idéalisées. Formation complète élitiste,
mais ouverte pour leurs promoteurs ou formatage
inégalitaire reproducteur d’inégalités pour leurs détracteurs : les classes préparatoires nourrissent un
débat ancien avec pour ligne de fond la question de
leur suppression.
L’enquête de la sociologue a duré deux ans et a suivi
quatre classes de prépa scientifiques et économiques
dans un grand lycée en France. Pour commencer, Muriel Darmon pose des constats déjà connus ; alors que
l’enseignement supérieur se développe, le nombre
d’élèves en classes préparatoires reste stable : 7 %
des élèves de première année d’étude supérieur. De
même, le recrutement dans les milieux sociaux ne
change pas et les enfants de milieux les moins favorisés y sont peu présents : 60 % des étudiants de
classes prépa sont issus essentiellement de milieux
sociaux supérieurs ou de familles d’enseignants.
Mais l’auteure choisit de dépasser ce simple constat
pour comprendre comment agit le mécanisme des
classes préparatoires sur les élèves, comment l’institution scolaire les forme et même les transforme.

Pour la chercheuse, la classe préparatoire est une
institution «enveloppante», terme employé par Durkeim, qui crée plutôt qu’elle ne reproduit une classe
dominante en donnant des codes et des savoirs spécifiques à ces préparationnaires. Prenant le contrepied
de la théorie de l’institution « totalisante » voire « totalitaire », qui uniformiserait les individualités, l’auteure relève plutôt une hyper-individualisation des
élèves, ce qui permet une emprise bien plus grande
sur chaque élève. Une fois entrés dans le monde de la
prépa, la vie des élèves tourne autour des résultats,
des cours et de leur réussite. La chercheuse montre
que les élèves de prépa développent une sorte de
vie parallèle, pour gagner du temps sur l’institution:
vie amoureuse, sorties de groupe, détente entre les
cours. Mais même lors de ces moments, ils ont bien
souvent l’impression de « gâcher » du temps, alors
qu’ils pourraient travailler.

L’institution des classes prépa produit une certaine
forme de violence, notamment en imposant l’urgence
permanente aux élèves. Les professeurs instaurent
un climat de précipitation continuelle. Les temps
morts n’existent plus, les vacances de fin de première
année sont vécues comme le début officiel de la deuxième année par des élèves toujours en manque de
temps et sur le qui-vive. L’année scolaire est rythmée
par des examens oraux - les colles-, des devoirs surveillés, des concours blancs qui maintiennent de façon permanente la pression. Cette préparation exclut
de fait les élèves souvent moins favorisés, les moins
préparés à ces codes sociaux.
C’est la réussite de cette recherche sociologique :
montrer comment la prépa forme une toute petite
partie des étudiants à devenir des élèves « maîtres du
temps », gérant à dix-huit ou dix-neuf ans des situations de stress et de crises dignes de dirigeants de
grandes entreprises ou de hauts fonctionnaires. C’est
cela que les classes prépa fabriquent une classe dominante, capable de s’adapter à tout, y compris aux
nouvelles exigences du monde du travail.
Loin de l’image d’usine à bachotage, les classes préparatoires donnent deux enseignements apparemment contradictoires: l’un consiste en recettes pragmatiques pour réussir les concours, et l’autre, en une
vision universelle et abstraite du savoir : c’est ce principe qui marque plus que tout autre la reproduction
élitiste que permet les classes prépa..
Muriel Darmon insiste sur la classe prépa comme
« socio-genèse des habitus », thème bourdieusien par
excellence, c’est-à-dire, « une institution de fabrication d’un type particulier de personne ». Si l’ombre du
livre de Bourdieu, La Noblesse d’État, est bien présente dans ce livre, l’auteure montre que les classes
dominantes changent progressivement de nature en
France, et que les mécanismes des classes prépa n’y
sont pas étrangers. Mécanismes toujours plus reproducteurs d’inégalités culturelles.
L.M.

6

LIRE ET RELIRE
LIRE :
LAURENT BOUVET, L’INSÉCURITÉ CULTURELLE

D

epuis plusieurs années, Laurent Bouvet, professeur de science politique à l’université de
Versailles-Saint-Quentin-en Yvelines, défend sous le vocable, contesté, d’insécurité culturelle, la thèse d’un profond malaise identitaire, aux
formes multiples, au cœur de la société française.
Il y consacre aujourd’hui un court essai, publié chez
Fayard en janvier dernier.
Avant même les attentats du début janvier, le débat
s’était installé au cœur de la gauche sur la nécessité de raviver la cohésion républicaine et de promouvoir de nouveaux outils pour le « vivre ensemble ». Il
a depuis pris un tour plus intense, le président de la
République ayant notamment souligné que « l’esprit
du 11 janvier », de ces grandes manifestations organisées partout en France après les tueries de Charlie
Hebdo, de Montrouge et de l’Hyper Cacher, n’était
autre que « l’unité de la République ».
Or, Laurent Bouvet dresse dans son livre le constat
d’une France déchirée entre communautés, chacune ressentant un sentiment d’insécurité vis-à-vis
de tout ou partie des autres, en raison notamment
de l’affichage de la diversité et du choix de politiques
publiques qui pérennisent cette séparation entre
Français. Pour lui, la ligne de fracture passe non seulement par les différences ethniques mais aussi par
des oppositions religieuses, autour de l’islam, et par
le choc entre extrémistes religieux et laïcs, comme
lors des manifestations contre le mariage pour tous.
Reprenant en partie les conclusions du géographe
Christophe Guilluy, Laurent Bouvet diffère cependant
de son analyse en estimant que les populations victimes de l’insécurité culturelle se retrouvent à la fois
dans la France « des banlieues » et dans la France
« périphérique et périrurbaine », et adressent de fait
aux « élites » économiques, politiques, médiatiques,
intellectuelles le même reproche d’abandon, de relégation, de ségrégation.
Venu des rangs de la Gauche populaire, Laurent Bouvet s’intéresse en priorité à l’analyse de la gauche de
gouvernement face à ce concept d’insécurité culturelle, que des chercheurs dénoncent comme repris
du vocabulaire de la droite extrême. Pour lui, « l’idée
commune à gauche reste celle d’une émancipation
individuelle prioritairement, sinon exclusivement, réservée aux membres des minorités identitaires cultu-

relles. Ce sont eux qui souffrent de discriminations en
raison de leurs différences identitaires. Ils sont donc les
seuls en droit de se sentir en insécurité de ce point de
vue, surtout vis-à-vis d’une majorité structurellement
considérée comme dominatrice et oppressive. Cette
dernière ne pouvant vivre, au mieux, que des situations
d’insécurité économique et sociale. Tout débordement
ou revendication de caractère identitaire ou culturel de
la part des membres de celle-ci étant potentiellement
vu, lui, comme raciste, sexiste, homophobe ». Il accuse les socialistes d’avoir fait de l’égalité une valeur
« paravent » pour authentifier comme « de gauche »
une réforme en faveur de telle ou telle catégorie de
citoyens. Il évoque le mariage pour tous ou l’enseignement scolaire de l’égalité des sexes, mais sans
relever que ces réformes peuvent tout aussi bien
concerner des membres des catégories de la population qu’il décrit comme victimes de l’insécurité
culturelle.
Ainsi, si le livre de Laurent Bouvet intéresse le lecteur
sur les constats et les analyses, notamment lorsqu’il
décrit la façon dont le Front national, par opposition
au Front de gauche, réussit à capter les inquiétudes
et les colères, ou lorsqu’il réhabilite une lecture « de
classe » de la situation économique et sociale de la
France, il pèche par un excès de polémique.
Le terme même d’insécurité culturelle pose bien
sûr question, et notamment parce qu’il n’est justement jamais question de culture dans son livre mais
bien plutôt d’un malaise identitaire pluriel, un malaise auquel le politiste apporte un début de réponse
dans sa conclusion, en soulignant qu’il faut accepter
« que ce qui nous est commun a plus d’importance et
de valeur que ce qui nous est propre, identitaire et immédiatement avantageux ». Paradoxalement, Laurent
Bouvet souligne ainsi la nécessité d’une politique de
lutte contre les inégalités pour parvenir enfin à la réaffirmation d’une seule communauté nationale.
H.F.

7

LIRE ET RELIRE
LIRE :
JOSEPH DANIEL, LA PAROLE PRÉSIDENTIELLE, DE LA GESTE
GAULLIENNE À LA FRÉNÉSIE MÉDIATIQUE.

D

ans La parole présidentielle, de la geste gaullienne
à la frénésie médiatique, paru fin 2014 au Seuil, Joseph Daniel, ancien directeur du Service d’information du Gouvernement lors du premier septennat de François Mitterrand, retrace l’évolution de la communication
politique, et, à travers elle, de la société française, depuis
les débuts de la Ve République. La richesse des anecdotes
et la finesse des descriptions sont mises au service d’une
analyse rigoureuse et critique d’un champ souvent décrié
mais pourtant essentiel de l’action politique.
Car, pour Joseph Daniel, la communication politique vise
avant tout à « faire connaître, convaincre et entraîner » et
participe, en ce sens, entièrement à l’exercice du pouvoir
démocratique. Elle « met en lumière et en récit » l’action
des gouvernants. Elle a également pour objectif de « gérer le désordre ». La communication politique peut avoir
des effets désastreux lorsqu’elle est utilisée pour habiller,
plutôt que pour assumer, une réorientation politique en
cours de mandat. Elle se heurte aussi, lorsqu’il s’agit de
promouvoir une réforme, au phénomène fréquent du « retournement de l’opinion » : une réforme initialement approuvée – sans être réclamée - par la population peut être
finalement rejetée à la faveur de la mobilisation toujours
plus forte et plus médiatisée de ceux qui « y perdent ».
Pratique relativement simple dans les années 1950 et
1960 quand l’audiovisuel n’était pas libre et que le pouvoir,
dans une période de prospérité, bénéficiait encore de la
confiance des citoyens, la communication politique est
devenue, à partir des années 1970, un exercice de plus en
plus complexe.
Les crises successives, la réduction des marges de
manœuvre des gouvernements, le brouillage des repères
idéologiques, ont introduit un climat de défiance à l’égard
des responsables politiques. Leur parole s’est peu à peu
démonétisée et a perdu sa « capacité d’évocation et d’implication », leurs mots se sont usés. Pour lutter contre la
perte de confiance des citoyens, les élus sont donc amenés à « afficher moins d’ostentation et à exposer davantage
leur personne ». Selon Joseph Daniel, « on est passé d’une
parole publique qui impulse, oriente ou mobilise, à une parole qui accompagne, justifie ou répare - une parole compassionnelle, défensive, thérapeutique, qui se veut proche de
ceux à qui elle s’adresse.»

La communication politique a également dû faire face à la
médiatisation croissante de notre société. Le « triomphe
des écrans » était une bonne nouvelle pour De Gaulle : la
télévision lui permettait « d’être présent partout ». Mais
l’émancipation des médias, désormais totalement indépendants du pouvoir politique, a renversé la logique qui
prévalait dans les années 1950. Ce sont désormais les
journalistes qui dominent les gouvernants : loin de la
connivence initiale, ils décortiquent désormais les contradictions et les imprécisions de la communication gouvernementale en pratiquant de manière assidue le décryptage et le fact-checking. La « course au spectacle et la
guerre à l’ennui », l’omniprésence des chaînes d’information continue ont imposé « un univers de communication
beaucoup plus amnésique, court-termiste, où la déperdition
d’information est grande et où il est difficile de capter l’attention du public. » Obligés de s’adapter et d’abandonner l’éloquence, les responsables politiques ont fini par préférer la
forme au fond, les petites phrases, les messages simples
voire simplistes et l’exhibition.
Corollaire de la médiatisation, l’accélération de la vie politique conduit à une forme de dictature de l’urgence et
de l’ubiquité. Le pouvoir n’est plus maître de son temps
et de son agenda, son espace se dilue. Il est devenu pratiquement impossible d’organiser une communication
politique rationnelle sur le temps long. C’est la réactivité
qui est devenue la clef de la réussite, au risque de perdre
en cohérence : on assiste, selon Joseph Daniel, à l’émergence d’une « communication Kleenex, éphémère et lacrymale ». Malgré l’introduction de procédures législatives
d’urgence, le rythme politique de la délibération et de la
construction d’une décision demeure plus lent. Ce décalage temporel normal ne résiste pas à l’instantanéité des
médias et pénalise en permanence des gouvernants qui
courent après le temps sans jamais pouvoir prendre de
l’avance bien longtemps.
Joseph Daniel conclue de ces évolutions que « gouverner
n’est plus le même métier ». D’outil, la communication
est devenue une action. À travers elle, les gouvernants
doivent relever l’immense défi « d’intéresser, toucher, capter l’attention, briser le mur de l’indifférence, du scepticisme
et de la moquerie, susciter la conviction, donner du sens à
leur action ».
M.G.
8

LIRE ET RELIRE
RELIRE :
CORNELIUS CASTORIADIS ET DANIEL COHN-BENDIT,
DE L’ÉCOLOGIE À L’AUTONOMIE

«

De l’écologie à l’autonomie ». Face à un tel sujet, un étudiant sérieux en licence de philosophe
aurait certainement commencé par rappeler
que « écologie » nous vient de l’allemand (ökologie)
et « autonomie » du grec (autonomia). Recours à
l’etymologie d’autant plus tentant pour introduire ce
livre paru au Bord de l’eau en 2014, qu’il s’agit de la
retranscription d’un débat entre un écologiste franco-allemand, Daniel Cohn-Bendit, et un philosophe
franco-grec, Cornelius Castoriadis, spécialiste de la
question de l’autonomie. Tous deux également français, c’est à l’initiative des étudiants de l’université
de Louvain-la-Neuve qu’ils débatent en ce 27 février
1980, il y a 35 ans presque jour pour jour.
Si Daniel Cohn-Bendit est depuis (re)devenu une star
de la vie politique française et des médias, Cornélius
Castoriadis est, lui, rarement évoqué dans les débats
politiques. Peut-être parce qu’il est si inclassable,
tant par son parcours que par ses idées : résistant
communiste en Grèce, philosophe de l’autonomie et
de la démocratie, mais aussi économiste à l’OCDE
et psychanalyste, il est avant tout connu en France
comme le fondateur et maître à penser de « Socialisme ou Barbarie ». Ce groupuscule révolutionnaire
de gauche mais critique virulent du marxisme dogmatique et surtout de l’Union soviétique ne s’est pour
autant jamais rangé du côté des maoïstes ou des
trotskiste et s’est dissout en 1967 après avoir prédit une révolte de la jeunesse à venir... Pour avoir eu
raison trop tôt, Castoriadis, qui ne s’est pas fait que
des admirateurs, serait-il aujourd’hui oublié ? Heureusement non, en partie grâce à la réédition de la
transcription de ce débat.
Impossible à résumer, ce livre est une introduction
foisonnante à la pensée de Castoriadis. Pour ce philosophe de l’autonomie, l’individu ne peut se penser en
dehors de la société et c’est pourquoi la seule organisation de la société qui n’aboutit pas à l’exploitation
des hommes est la démocratie. Une évidence ? Pas
si l’on comprend la vision extrêmement ambitieuse
de la démocratie qu’a Castoriadis. Une société qui
s’auto-institue, où la délibération doit être collective
et qui ne peut admettre de classes dominantes - ni
même dirigeante. Dans nos sociétés, disait de plus
Castoriadis, l’on subit une véritable contre-éducation
démocratique qui nous enseigne que notre partici-

pation aux choix collectifs se limite à l’entrée dans
un bureau de vote une fois tous les cinq ans. Son
inspiration principale - même s’il se défendait d’en
faire un modèle - c’est la démocratie athénienne
qu’il n’hésitait pas à idéaliser pour les besoins de
ses démonstrations. Mais ceci ne l’empêche pas de
penser l’évolution des nouvelles technologies et les
enjeux environnementaux, et la modernité de ses réflexions - plusieurs décennies avant que ces sujets
ne deviennent une préoccupation mondiale - est impressionnante.
En à peine plus d’une centaine de pages on y aborde
ainsi, dans leur complexité, toutes les questions
qu’un progressiste se pose aujourd’hui, de la société
de consommation à la difficulté de critiquer le capitalisme (quand on observe une « véritable adhésion aux
"valeurs du système" » comme le souligne Castoriadis) en passant par le nucléaire et ses alternatives
(« Dany » rappelle que lors de ses premières marches
antinucléaire on pouvait entendre le slogan « À bas
la bombe atomique, oui à l’utilisation civile du nucléaire »). Pas un de ces thèmes ne semble dater, et
on a parfois le vertige de trouver, dans ces quelques
pages, des pistes de réponses à des questions d’une
actualité déconcertante.
Près de 20 ans après la mort de Castoriadis, lire « de
l’écologie à l’autonomie » est à la fois rafraichissant
et intrigant : notre société actuelle semble tellement
loin d’être tout de ce qui ressort de ce débat comme
étant nécesssaire à une société juste et démocratique ! Le lecteur reçoit en tout cas une double-invitation stimulante, à se remettre en question mais
aussi à agir, non pas vers un idéal pré-déterminé
mais un projet de société véritablement collectif.
A.N.

9

LIRE ET RELIRE
VOIR :
8 TEDTALKS POUR RETROUVER LA FOI EN LA POLITIQUE

C

es huit conférences au format très court redonnent espoir en la politique et proposent des
changements concrets et réalistes pour adapter le fonctionnement démocratique au XXIe siècle.
Tous les conférenciers s’accordent sur l’idée que le
désengagement citoyen constaté dans les démocraties occidentales n’est pas une fatalité. Ils y voient
différentes causes et proposent chacun leurs solutions.
Pia Mancini dénonce le fait qu’il faille être influent
ou consacrer sa vie à la politique pour en devenir un
jour un acteur. Afin d’abolir ces barrières à l’entrée
qu’elle considère être la cause du désengagement
citoyen elle a mis en place democracy OS, une application mobile sur laquelle tous les projets de lois
sont expliqués dans une langue simple et sont soumis au vote direct des citoyens. Son projet connaît un
très large retentissement mondial.
David Mesin appelle les autorités à faire des efforts
de communication. Il compare avec humour certaines publicités Nike et des annonces municipales
pour montrer à quel point le citoyen n’est pas incité
à s’engager. Il prône une libération de l’espace public
pour y placer des annonces officielles mieux designées.
Le professeur Eric Liu voit l’origine du faible engagement citoyen dans la connotation négative qu’a le
« pouvoir » dans nos sociétés. Il propose, avec son organisation Citizen University, d’instruire les citoyens
avec des cours d’éduction civique modernisés et attrayants.
Le député britannique Rory Stewart invite quant à
lui les hommes politiques à écouter bien plus leurs
concitoyens et surtout, à cesser de prétendre à l’omniscience. Pour cela il faut que la presse et les électeurs ne tiennent pas rigueur à un homme politique
de ne pas avoir de réponse à une question dont il
n’est pas spécialiste.
Enfin le journaliste Clay Shirky propose de repenser
la fabrique de la loi de manière beaucoup plus collaborative. Il s’inspire de la plateforme Github qui permet à des développeurs de coordonner leurs actions
pour créer des logiciels libres complexes.
Cliquer ici pour accéder aux conférences en ligne.
L.P.
10

PROSPECTIVE
LE NUMÉRIQUE SERA-T-IL AUTRE CHOSE QU’UN OUTIL
POUR LES PARTIS POLITIQUES DE DEMAIN?

P

armi les dix prévisions pour 2015 du think tank
en innovation publique Nesta figure l’arrivée du
premier parti de l’ère Internet au Royaume-Uni
lors des élections générales du 7 mai prochain.
Alors que la structure des partis politiques et le clivage gauche-droite ont peu évolué outre-Manche
comme en France depuis 1945, de nouveaux « partis
de l’Internet » et des « mouvements citoyens » investissent l’espace politique des démocraties voisines.
Ces organisations ne conçoivent pas le numérique
comme un simple outil mais en épousent les valeurs:
ouverture, absence de hiérarchie, réactivité, innovation et liberté. Les mouvements citoyens, quant à eux,
se situent à mi-chemin entre les partis de l’Internet et
les partis traditionnels qui ne conçoivent le numérique
que comme un outil et manquent ainsi la révolution
culturelle qu’il charrie.
Comment réagir face à ce nouvel activisme citoyen qui
ne bénéficie pas aux forces politiques actuelles ?
La période de congrès est l’occasion d’aborder ces
questions pour faire réellement entrer le Parti socialiste dans le XXIe siècle.
DES PARTIS DE L’INTERNET CENTRÉS SUR LES
QUESTIONS NUMÉRIQUES
Le piratpariet (Parti Pirate) est le premier parti de
l’internet à avoir vu le jour. Créé en Suède en 2006,
il est devenu la troisième force politique du pays en
2009 à la faveur du procès du site de téléchargement
The Pirate Bay. Depuis lors, cent trois partis pirates
se sont créés à travers le monde dont vingt-huit sont
membres du Parti Pirate International. Ce regroupement de partis de l’internet connaît un succès inégal
selon les pays. Le parti allemand est celui qui bénéficie des meilleurs résultats en remportant jusqu’à
15 sièges lors de l’élection du Land de Berlin en 2011,
soit 10,7% des voix. En France en revanche, le parti
créé en 2006 ne dépasse jamais les quelques points
aux élections locales. Mais les partis de l’internet ne
se limitent pas aux pirates. Des leaders médiatiques
comme Julien Assange ou Kim Dotcom (créateur de
Mégaupload) ont aussi créé leur parti de l’internet.
Respectivement nommés le wikileaks party en Australie et le « Parti de l’Internet » en Nouvelle-Zélande,
leurs programmes sont très proches des pirates.

Ces formations politiques se caractérisent d’abord
par leur participation au processus politique habituel
au même titre que les partis traditionnels dont elles
essayent pourtant de se démarquer. Pour cela, elles
se présentent comme « modernes » par opposition aux
anciens partis volontiers qualifiés d’archaïques. En
outre ces formations se qualifient de « partis d’idées »
par opposition aux partis traditionnels (partis libéraux, partis socialistes) rabaissés au rang de « partis
d’idéologie ». Cette distinction met en exergue l’appétence de ces nouveaux partis pour le pragmatisme et
l’action quand les partis anciens sont parfois enlisés
dans des batailles idéologiques.
La réalité est pourtant un peu différente. Les partis
d’internet sont en fait très sensibles à l’idéologie des
pionniers d’internet (Tim Berner Lee etc.) qui promeuvent une société ouverte, transparente, libre,
connectée et innovante. Ces mouvements de pensée
développés dans la Silicon Valley dans les années
1980 sont influencés par une idéologie libérale voire
libertaire et anti-État. Le professeur de Standford
Fred Turner y voit même une résurgence des mouvements contestataires californiens des années 1960. E.
Morozov en dénonce d’ailleurs les dangers dans un
texte que nous avions présenté dans le Courrier des
idées n°1 (ici).
Outre leur rejet du clivage gauche-droite et des partis traditionnels, ces formations se caractérisent par
leurs programmes très similaires. Open data, transparence de la vie publique, facilitation de l’entrepreneuriat, encadrement et limitation des brevets en
sont les thèmes centraux. Les questions sociétales
plus larges sont très peu abordées. L’éducation, la
santé, la défense et l’économie sont souvent traitées
sous l’angle numérique (tablette à l’école, e-santé, cyber-guerre ou start-up).
Il ne faut pas pour autant considérer ces partis comme
marginaux.
D’abord il est extrêmement rare qu’un sujet spécifique
débouche sur une offre politique en soi. L’écologie politique a mis plusieurs dizaines d’années avant de sortir des marges et d’obtenir des élus. Les listes « pour
la Palestine » ou pour la légalisation du cannabis n’ont
jamais dépassé le stade du témoignage.
Ensuite ils sont peut-être la manifestation d’une inquiétude des citoyens face à l’absence de contrôle des
11

progrès de la science (et de l’informatique en particulier) par des structures politiques dépassées.
Par dessus tout, ces partis sont probablement le
signe d’une évolution des attentes des citoyens. Habitués à échanger et à débattre avec la facilité propre
aux nouvelles technologies, ils ne comprennent pas
l’hermétisme qui entoure les partis politiques dont la
communication reste très top-down. Ils ne retrouvent
pas non plus dans le paysage politique la qualité d’attention offerte aujourd’hui par la plupart des grandes
organisations commerciales qui les entourent.
Face à l’incapacité des partis de l’Internet à dépasser
les questions propres au numérique d’autres mouvements intimement liés à Internet se saisissent de ces
sujets.

LES MOUVEMENTS CITOYENS, ENTRE ADN NUMÉRIQUE ET QUESTIONS SOCIALES
Une myriade de mouvements, plus que de partis, sont
apparus et se sont structurés ces dernières années,
Podemos en Espagne, le Mouvement 5 étoiles de l’humoriste Beppe Grillo et du gourou du web Gianroberto
Casaleggio en Italie, le partido de la red (le parti du
réseau) en Argentine, le wikipartido au Mexique, etc.
Ils ont en commun une croissance rapide et une utilisation renforcée des outils numériques. L’esprit du
numérique est constitutif de leur ADN. Ils partagent
donc avec les partis de l’Internet leur dynamisme, leur
jeunesse et les idéaux d’ouverture, de transparence
ou de mise à plat des rapports hiérarchiques.
Pour autant ils s’en distinguent par leur offre politique qui répond à une demande sociale et dépasse
les seules questions numériques. Ils traitent d’égalité,
de liberté ou d’économie.
Cette catégorie hétéroclite trouve aussi son unité dans
l’absence souvent revendiquée de leader et donc dans
l’adoption de structures peu hiérarchiques. Le partido de la red ou le wikipartido critiquent explicitement
toute volonté de faire émerger un leader. Plus radical, le partido X espagnol garde même l’anonymat sur
l’identité de ses membres. Le mouvement 5 étoiles,
quant à lui, met un point d’honneur à désigner des
membres de la société civile comme candidats aux
élections.
Pour ces mouvements, le numérique est donc autant
porteur d’un système de valeurs que d’outils de fonctionnement. À l’image de Podemos lors de sa campagne pour les élections européennes de 2014, ils utilisent le crowdfunding pour se financer. L’élaboration
de leurs programmes est collaborative et se fait par
des wikis, comme dans le mouvement wikipartido ou
via des outils comme Github (voir la rubrique VOIR sur
les TEDtalks).

Malgré la fraîcheur apportée au paysage politique par
ces mouvements citoyens l’enthousiasme qu’ils suscitent tient parfois au populisme de leur programme.
Le mouvement 5 étoiles est un triste exemple de l’effondrement des espoirs qui avaient été placés en lui
par 20 % des électeurs italiens lors des législatives
de 2013. Ce « non-parti » fondé à partir du blog de
Beppe Grillo n’a pas réussi à apporter le changement souhaité dans la vie politique italienne. En un
an, la direction a soumis quatre-vingt-dix projets de
loi à ses militants qui les ont discutés et amendés
sur la Toile. Sept d’entre eux ont été présentés devant les Chambres. Aucun n’a été adopté. Le mouvement se déchire continuellement donnant lieu à des
expulsions massives de députés des rangs du Parti.

FACE À CES INNOVATIONS CITOYENNES LES PARTIS
TRADITIONNELS DOIVENT RÉAGIR
Internet est maîtrisé depuis longtemps par les partis
politiques et Barack Obama en a montré l’utilité lors
de ses campagnes. En 2008, il utilise les réseaux sociaux classiques (Facebook, Myspace) ou communautaires (Blackplanet.com) pour faire sa promotion et
son site mybarackobama.com, sorte de réseau social,
pour organiser la campagne avec les bénévoles. En
2012 sa campagne est plus « high-tech » : une équipe
conçoit en interne des outils informatiques puissants
(Narwhal notamment) qui permettent de croiser les
données acquises sur les électeurs depuis 2008 afin
de cibler à un niveau individuel les messages à diffuser. Cependant cette utilisation des nouvelles technologies n’est en rien comparable avec celle faite par
les mouvements d’internet. Le numérique reste ici un
pur outil.
En France la pratique est similaire sauf que l’outil est moins bien utilisé, excepté – et c’est difficile à
admettre - au Front National peut-être. À l’UMP, la
gestion du buzz a laissé des souvenirs douloureux
avec le ridicule lipdub de 2009 ou l’échec absolu du
réseau social « Les créateurs du possible » qui n’a vécu
qu’un an, et a coûté 1 million d’euros pour seulement
15 000 inscrits.
Notre parti a également connu certains échecs. Après
le succès du site participatif Désir d’avenir lors de la
campagne présidentielle de 2007, le réseau social La
Coopol lancé en 2010 a connu succès bien plus modeste. La plateforme des États Généraux du Parti Socialiste (EGPS) a, en revanche, conduit le PS à utiliser
internet au-delà de sa pure fonction d’outil pour en
adopter l’esprit et les codes, à savoir un design simple,
une attention concentrée sur l’utilisateur, la transparence (les contributions de chacun étaient visibles par
tous) et l’expression libre et directe.
12

La plus grande menace que font peser ces mouvements citoyens sur les partis traditionnels est qu’ils
refusent catégoriquement le clivage gauche-droite.
Ils enferment donc les vieux partis dans une catégorie
qu’ils qualifient de dépassée et bénéficient fortement
de l’esprit de nouveauté qu’ils génèrent. La question
reste ouverte de savoir comment répondre à cela,
d’autant que l’extrême droite joue aussi ce jeu-là en
France.
L’adaptation des structures partisanes aux outils numériques et, par dessus tout, à l’idéologie qui les accompagne est une nécessité absolue faute de quoi
certains partis d’extrême droite en France pourraient
occuper l’espace politique qu’occupent les mouvements citoyens dans d’autres pays proches.
Cette responsabilité repose sur les partis eux-mêmes
bien sûr. Cela requiert de mettre fin aux structures
trop hiérarchiques (Premier secrétariat, SN, BN, CN,
fédérations, sections), de pratiquer la transparence
absolue sur le plan financier en particulier, de systématiser le travail collaboratif comme il a eu lieu lors
des EGPS et de prendre en compte la demande d’ouverture. Les partis ne peuvent plus seulement compter sur leurs ressources internes à l’heure de l’innovation ouverte. Il faut compter sur la société civile. Les
victoires remportées par les cybers militants d’Avaaz.
org devraient inciter les partis à se tourner vers ces
structures.
Les partis politiques de demain ne seront donc peutêtre plus des partis d’adhésion mais des partis de
participation. Au-delà des objectifs chiffrés en terme
de nombre de militants, il pourrait donc être utile de
reconsidérer la place à accorder aux volontaires souhaitant participer activement ou financièrement au
projet socialiste.
L’État a également sa part de responsabilité dans le
maintien d’une démocratie satisfaisante pour les citoyens. Pourquoi ne pas s’inspirer à cet égard de l’initiative finlandaise avoinministerio.fi, cette plateforme
qui permet aux citoyens de proposer des projets de
loi qui sont votés au Parlement lorsqu’ils obtiennent
suffisamment de signatures ?
L.P.

13