Vous êtes sur la page 1sur 113

RRééssuumméé ::

-- VVoouuss êêtteess ssuurreemmeenntt llee bbaabbyy--ssiitttteerr qquuee mm''eennvvooiiee ll''aaggeennccee SSuuiivveezz--mmooii,, jjee vvaaiiss vvoouuss pprréésseenntteerr llee ppeettiitt MMiicchhaaeell

SSaannss llaaiisssseerr aa ssoonn vviissiitteeuurr llee tteemmppss ddee ddiissssiippeerr llee mmaalleenntteenndduu,, eett ttrroopp ccoonntteennttee ddee vvooiirr ssoonn pprroobbllèèmmee eennffiinn rrééssoolluu,, KKaattee ccoonndduuiitt iimmmmééddiiaatteemmeenntt ll''aarrrriivvaanntt aauupprrèèss dduu bbéébbéé LL''iiddééee dd''eennggaaggeerr uunn hhoommmmee ppoouurr ss''ooccccuuppeerr ddee

ssoonn ffiilllleeuull oorrpphheelliinn ttaannddiiss qquu''eellllee ttrraavvaaiillllaaiitt lluuii aavvaaiitt dd''aabboorrdd ppaarruu bbiieenn

MMaaiiss àà bbiieenn yy rrééfflléécchhiirr cc''eesstt pprroobbaabblleemmeenntt llaa mmeeiilllleeuurree

ssoolluuttiioonn ppoouurr ll''eennffaanntt qquuii aa aauuttaanntt bbeessooiinn dd''uunnee pprréésseennccee mmaassccuulliinnee qquuee

MMaaiiss KKaattee ssee rrééjjoouuiirraaiitt bbeeaauuccoouupp mmooiinnss ssii

eellllee ccoonnnnaaiissssaaiitt llaa vvéérriittaabbllee iiddeennttiittéé ddee ssoonn vviissiitteeuurr eett ssuurrttoouutt lleess

ddee ll''aaffffeeccttiioonn dd''uunnee ffeemmmmee

ssaauuggrreennuuee

iinntteennttiioonnss qquuii ll''aanniimmeenntt!!

Cet ouvrage a été publié en langue anglaise sous le titre :

EQUAL OPPORTUNITES

1.

Comment cela, il est trop tard pour réclamer la garde de l'enfant?

David Wilder observa avec appréhension son client courroucé. Certes, on l'avait bien prévenu, le jour où il avait obtenu son poste chez Rainer, McTeart & Holston, le prestigieux cabinet de conseil juridique, qu'il aurait à s'occuper de messieurs extrêmement exigeants et convaincus à tort qu'il y avait toujours moyen de jongler avec les textes de loi pour satisfaire leurs caprices.

La plupart n'ont pas l'air de se rendre compte que l'argent n'achète pas tout, disait encore John Fitz le matin même.

Ce dernier avait beau être à la fois le parrain et le supérieur hiérarchique de David, le jeune homme ne pouvait compter que sur lui- même pour se tirer de ce mauvais pas.

David avait pourtant agi pour le mieux. « Une affaire mineure, avait dit Fitz en confiant le dossier à son filleul, et qui ne vaut pas la peine de déranger notre client, d'autant plus qu'il est en voyage à l'étranger. » D'ailleurs, la jeune femme avait tant insisté pour prendre l'orphelin en

Comment David aurait-il pu deviner que Garrick

charge que, ma foi

Evans déciderait lui aussi de s'occuper du bébé, une fois informé du décès des parents? L'enfant n'était, après tout, qu'un neveu assez éloigné de Garrick Evans.

Qu'entendez-vous exactement par « trop tard », insista Garrick, d'un ton menaçant.

Avec sa grande taille et sa carrure impressionnante, il rappelait à David, lui-même plutôt frêle, ses tourments pendant les matchs de rugby lorsqu'il était enfant. Evans devait approcher la quarantaine, mais son évidente forme physique laissait supposer qu'il ne passait pas le plus clair de son temps à analyser bilans et prévisions budgétaires. Et cependant, à lire la presse financière, on aurait pu penser qu'il y consacrait ses jours et ses nuits. Le Financial Times le décrivait comme « un des plus brillants financiers de notre époque ». Ce qui n'avait rien d'excessif, pour cet homme qui excellait dans l'art de déceler les faiblesses d'un établissement puis de les tourner à son avantage ou à celui de ses clients.

Millionnaire avant trente ans, Garrick Evans ne gaspillait désormais plus son énergie à de telles banalités. Aujourd'hui, d'imposants organismes gouvernementaux ou de très grandes corporations le consultaient, lui demandaient conseil. Il consacrait également une bonne partie de son temps à la gestion d'œuvres charitables. Bénévolement, ce que beaucoup ignoraient.

David Wilder s'éclaircit nerveusement la voix.

Eh bien, lorsque vous avez décliné toute responsabilité vis-à-vis de l'enfant, vous avez renoncé en même temps à vos droits éventuels le concernant.

Moi? Mais je ne me rappelle pas avoir décliné quoi que ce soit !

Vous travailliez à l'étranger, au moment du drame. Au Venezuela, il me semble. Vous vous souvenez sans doute de nous avoir expressément recommandé de ne vous contacter qu'en cas d'urgence?

Si je comprends bien, la mort de mon cousin et de son épouse ne vous a pas paru relever de l'urgence?

Vous n'êtes qu'un parent éloigné, murmura David, désemparé.

Pour autant que nous sachions, vous vous étiez même perdus de vue

depuis un certain temps déjà.

David estima plus prudent de ne pas ajouter que le cabinet connaissait la répulsion notoire qu'éprouvait Garrick Evans pour tout ce qui ressemblait de près ou de loin à des contraintes familiales. Sachant cela, David n'avait bien entendu pas estimé utile de joindre Evans pour savoir s'il tenait à prendre en charge le fils de son cousin.

Il y a donc eu de votre part erreur de jugement, reprit Garrick. Et

cette erreur, il va maintenant falloir la réparer. Avez-vous pris contact avec cette dame? Comment s'appelle-t-elle, déjà?

Kate Oakley. Non, nous avons jugé préférable de vous rencontrer avant et d'attendre vos instructions.

David toussota de nouveau, avant de poursuivre :

Mais le processus est déjà bien avancé. Réclamer maintenant la

garde de l'enfant requiert des démarches extrêmement compliquées. D'autant plus que la balance penchera forcément en faveur de Mlle Oakley, étant donné qu'il s'agit d'une femme. Bien sûr, rien ne nous

empêche de tenter de négocier.

A la moue dubitative de David Wilder, Garrick fronça les sourcils.

Que savez-vous exactement d'elle? demanda-t-il soudain.

Pour toute réponse, David Wilder lui tendit un épais dossier.

Merci. Je vais étudier tout cela de très près et je vous rappellerai dès que j'aurai mis au point une stratégie. S'il le faut, je rendrai visite moi-même à cette Kate Oakley. J'arriverai peut-être à la persuader que le garçon a tout avantage à vivre avec moi.

Quelques heures plus tard, David Wilder racontait l'histoire à son épouse, pendant qu'elle préparait le dîner.

d'autres

tristement Elaine.

En

termes,

il

va

tenter

d'acheter

le

bébé,

remarqua

David tressaillit, sans doute parce que la même idée lui avait traversé l'esprit.

J'espère qu'elle l'enverra promener, dit Elaine. Pauvre petit! Pourquoi diable Evans veut-il s'en occuper? Il n'est jamais chez lui plus de deux semaines d'affilée.

A mon avis, il est à la recherche d'un héritier.

Je vois. Et plutôt que de s'encombrer d'une épouse, il préfère s'acheter pour ainsi dire un descendant. Cela ne m'étonne vraiment pas d'un homme comme lui!

David tapota la main de son épouse, mettant l'emportement passager de cette dernière sur le compte d'une grossesse déjà avancée. Mais bien sûr, Elaine n'avait pas tout à fait tort de s'indigner. Garrick Evans passait pour un homme dur, sans cœur, difficile à aborder et qui obtenait toujours gain de cause. Et aujourd'hui, il entendait arracher un petit garçon de neuf mois à la tutelle de sa marraine, une jeune femme qui, d'après le dossier, avait elle-même été orpheline, et ne possédait aucune fortune familiale ou personnelle. Même si elle désirait garder l'enfant, elle n'avait aucune chance face à un requin comme Garrick. David ne put s'empêcher de déplorer une société où l'argent comptait hélas plus que l'amour.

Dans un quartier moins chic de Londres, Kate Oakley était assise en tailleur sur le plancher du salon, le combiné du téléphone coincé entre l'oreille et l'épaule, et se faisait les ongles. Non pas par coquetterie, mais parce que, ayant monté elle-même son propre cabinet-conseil en relations publiques, Kate connaissait l'importance capitale de l'image qu'elle offrait à sa clientèle.

La première main terminée, elle l'observa d'un œil critique, tandis que son amie s'exclamait en riant :

Un bébé de neuf mois ! Alors là, je n'en reviens pas! Mais comment diable arrives-tu à t'en sortir?

Justement, je ne m'en sors pas, se plaignit Kate. Camilla, en six

semaines, quatre nurses se sont succédé chez moi. Cela ne peut pas durer. Je rentre ce soir en courant, pour me changer je devais retrouver James au restaurant et qu'est-ce que je découvre? La cinquième nurse qui m'attend dans le vestibule avec ses valises.

Le bébé est-il donc aussi difficile que cela?

Pas du tout! Au contraire, il serait même du genre très calme, un

peu effacé. Pauvre petit chat, il a reçu un tel choc, en perdant ses parents! Non, le problème vient de moi ! Cette semaine, pas une fois je ne suis rentrée à la maison avant 22 heures. Et les personnes que l'agence m'a envoyées ne veulent pas travailler plus de sept heures par jour. Elles n'apprécient pas non plus d'être tout le temps seules avec Michael. Et puis, surtout, elles se plaignent de leur salaire. Comment le leur reprocher?

Kate poussa un soupir découragé.

Mon cabinet marche de mieux en mieux mais je suis encore loin de rouler sur l'or.

Kate jugea inutile de préciser à Camilla les sacrifices que l'achat de cette modeste maison lui avait coûtés. Jusqu'à l'arrivée impromptue du petit Michael dans sa vie, Kate vivait en appartement. Mais son studio lui avait paru trop étroit pour deux, d'autant plus que, Kate en était convaincue, un enfant aussi jeune ne pouvait se passer d'un jardin, si minuscule soit-il. C'était d'ailleurs le terrain clos, derrière le pavillon, qui l'avait décidée à l'acheter.

Je vois, dit pensivement Camilla. Comment pourrais-je te tirer de ce mauvais pas?

Tu connais tout le monde à Londres. Si quelqu'un peut me venir en

aide, c'est bien toi. Tu sais sûrement où je peux m'adresser pour trouver une personne de confiance qui s'occuperait de Michael. Et pas trop exigeante sur le plan de la rémunération.

Le ton plaintif de Kate désarma Camilla, qui avait d'ailleurs d'excellentes raisons d'être désemparée : Peter, son mari, et elle-même n'étaient rentrés que la veille de New York, où ils venaient de vivre pendant six mois.

Camilla connaissait Kate depuis près de dix ans, déjà. A son arrivée à Londres, celle-ci avait même été son employée. Entre-temps, cependant, Camilla avait revendu les parts de sa propre agence-conseil pour s'occuper de ses jumelles et aider Peter à gérer son entreprise.

Camilla pouvait être fière du chemin qu'avait parcouru son amie, car elle l'avait généreusement soutenue, au moment où celle-ci s'était installée à son propre compte. Elle compatissait d'autant plus aux difficultés auxquelles Kate était confrontée aujourd'hui.

Si tu me racontais tout depuis le début? suggéra Camilla. A part le

message affolé que tu as laissé sur mon répondeur, je ne connais rien de ce bébé qui t'est tombé du ciel. Pour commencer, qui est-il, exactement?

Kate s'efforça de répondre le plus calmement possible.

Mon filleul.

Tout raconter depuis le début? Kate n'en avait aucune envie. Elle avait définitivement tourné la page sur l'insécurité et le chagrin des années passées à l'orphelinat, et elle craignait bien trop de réveiller d'odieux souvenirs.

Jennifer et Alan, ses parents, sont morts dans un accident de

voiture. Ils n'avaient ni l'un ni l'autre de famille proche. A part un cousin

éloigné du côté d'Alan, un cousin qu'ils ne voyaient d'ailleurs pratiquement jamais. Ce monsieur est paraît-il toujours par monts et par vaux.

Au ton de Kate, tout à coup distant et un peu sec, Camilla conclut qu'elle ne désirait pas s'étendre à propos du « monsieur » en question. Camilla reconnaissait bien là son amie et respectait son silence. Quoique

de nature avenante et joviale, Kate n'aimait pas aborder les aspects personnels de sa vie.

Alors, vraiment, tu es décidée à recueillir définitivement le bébé?

Et comment ! Je ne peux pas expliquer pourquoi, Camilla, mais je

dois aussi cela à sa mère. Je sais qu'elle rêvait de lui apporter tout ce qui

nous a tant manqué, à toutes les deux : une vraie vie de famille, équilibrée et

Les doigts crispés sur le combiné, Kate laissa sa phrase en suspens, consternée de s'être ainsi dévoilée. Voilà pourquoi elle détestait tant évoquer le passé : ses blessures ne s'étaient jamais refermées.

Camilla compatit.

Je comprends, Kate. Ecoute, ma chérie, je ne vois qu'une seule solution : te trouver un mari.

Un silence bref suivit cette déclaration pour le moins inattendue. Kate se ressaisit vite.

Tu connais mon opinion à ce sujet, Camilla, et l'importance que

j'accorde à ma vie professionnelle. Je tiens à ne compter que sur moi-

même, à tous points de vue.

Oh Kate! se lamenta Camilla.

A quoi rimait la hantise irraisonnée de Kate de dépendre d'un autre que d'elle-même? Pour s'en protéger, la jeune femme avait renoncé pour toujours à l'amour, au grand désespoir de Camilla.

Kate, le mariage ne t'oblige à aucun sacrifice. Un homme et une

femme peuvent vivre ensemble, s'aimer, se respecter et s'épauler mutuellement, sans pour autant abandonner ce qu'ils ont de plus cher!

Peut-être. En tout cas, c'est un risque que je ne tiens pas à prendre.

Alors, engage une nurse de sexe masculin!

Pardon?

Tu m'as parfaitement entendue. Cela existe, je te garantis. J'ai eu

d'excellents échos à ce propos. Tu ne peux pas savoir le nombre de mères célibataires qui ont recours à leurs services, surtout quand il s'agit de

leur confier des petits garçons. Sans doute pour compenser l'absence du père au foyer. Un autre avantage : les risques de jalousie entre la mère et la personne qui s'occupe de l'enfant sont moindres. C'est naturel : ces femmes ont moins l'impression que quelqu'un prend leur place. L'une de mes amies travaille dans une agence spécialisée dans ce genre de service. Veux-tu que je l'appelle de ta part?

Un baby-sitter masculin ! Kate ne s'était certes pas attendue à une telle proposition. Mais, dans le fond, pourquoi pas?

Ecoute,

un

essai

ne

t'engage

à

rien,

insista

Camilla.

Je

vais

demander à mon amie de t'envoyer quelqu'un. Qu'en dis-tu?

D'accord, acquiesça Kate, après un moment d'hésitation.

De l'étage lui parvint un faible gémissement.

Je vais être obligée de te laisser, Camilla. Michael vient de se réveiller.

O.K. ! Je m'occupe de tout. Oh, à propos, as-tu réussi à t'entendre avec James?

James Cameron possédait une chaîne de supermarchés installés aux quatre coins du pays. Grâce, encore une fois, à l'entremise de Camilla, il était possible que James demandât à Kate d'en revaloriser l’image. Si Kate décrochait le contrat, sa propre affaire en tirerait un immense profit.

Nous dînons ensemble la semaine prochaine, répondit-elle. Je dois lui exposer un ou deux projets.

Méfie-toi, Kate. D'après lui, aucune femme ne peut lui résister.

Ils disent tous cela, rétorqua Kate avec un haussement d'épaules.

Camilla soupira.

Non, justement. Il existe des hommes qui savent aimer et respecter

une femme tout en la désirant. Le problème, avec toi, c'est que tu préfères penser qu'ils ressemblent tous à James. Je me suis souvent demandé pourquoi.

Au moins, de cette manière, je ne cours aucun risque.

Kate regretta, une fois de plus, d'en avoir dit aussi long. Si Camilla apprenait combien Kate redoutait de s'attacher et de souffrir, elle chercherait sûrement à la raisonner. Et Kate n'avait aucune envie de changer. A quoi bon? Elle se sentait plus en sécurité ainsi.

Aussitôt après avoir raccroché, Kate monta rejoindre Michael. Elle alluma le plafonnier d'où se répandit une lumière bleutée très douce. Parfaitement réveillé à présent, l'enfant cessa de pleurer dès l'entrée de Kate et, quand elle se pencha par-dessus son berceau, il lui tendit les bras.

En déposant un petit baiser sur la joue potelée, Kate berça Michael jusqu'à ce que son hoquet se fût calmé. Il avait dû se découvrir en dormant car elle lui trouva les mains un peu froides. Pour le réchauffer, elle attrapa une couverture et l’en enveloppa. Craignant aussitôt d'être recouché, le bébé fit la moue et ses yeux se remplirent de nouveau de larmes.

L'assistante sociale qui avait reçu Kate après le décès d'Alan et Jennifer l'avait bien prévenue que, durant quelque temps, un sentiment de profonde insécurité risquait de troubler le comportement de Michael, puis s'atténuerait avant de disparaître tout à fait. Jusqu'à aujourd'hui, cette insécurité ne se manifestait qu'au travers de crises de larmes soudaines, au milieu de la nuit, qui obligeaient souvent Kate à prendre Michael dans sa chambre, la nurse faisant généralement la sourde oreille.

Pour le moment, Michael ne pleurait plus, mais Kate ne s'y trompait pas. A peine essaierait-elle de le reposer que les pleurs reprendraient. Et comment lui reprocher de vouloir attirer à tout prix son attention ?

Aucune des nurses qui avaient défilé jusqu'à ce jour n'acceptait de bonne grâce de ne pas descendre Michael au rez-de-chaussée. La maison n'était pas grande, et le salon et la salle à manger servaient souvent d'annexé au bureau de Kate. Il arrivait également à la jeune femme d'y recevoir à dîner certains de ses clients. Elle n'avait rien d'un cordon bleu, mais les recettes qu'elle avait soigneusement apprises à l'école lui étaient néanmoins bien utiles. Un délicieux repas contribuait parfois à apaiser les craintes d'un client hésitant encore à signer un contrat avec une personne dont la carrière n'en était qu'à ses débuts.

Pour toutes ces raisons, Kate était obligée de fermer ces trois pièces à Michael. Les jouets d'un petit garçon, même charmants et bien rangés, ne pouvaient que nuire à l'image qu'elle prenait tant de soin à projeter

d'elle-même. En compensation, Michael avait hérité de la plus grande des trois chambres que Kate s'était chargée elle-même de peindre et de meubler. Elle devait bien cela à Jennifer, qu'elle avait toujours considérée comme une sœur.

Certes, la vie de Kate se trouverait grandement simplifiée lorsque Michael serait en âge d'aller à l'école. Pour commencer, d'ici quelques années, le cabinet-conseil serait une entreprise solidement établie. Déjà, Kate n'avait pas à se plaindre, mais elle aspirait au jour où la sécurité lui permettrait enfin d'envisager l'avenir avec sérénité. Pourvu que Camilla lui envoie l'aide dont elle avait tant besoin !

Michael s'étant rendormi, Kate approcha doucement de son berceau avec l'intention de le recoucher. Mais avant même qu'elle n'atteigne son but, il rouvrait ses grands yeux bleus.

D'accord, tu as gagné, une fois de plus, dit Kate avec un sourire.

Pour rien au monde elle n'aurait songé à se plaindre. Travailler dans la chambre de Michael, assise au bureau qu'elle y avait installé exprès et qui serait un jour celui de l'enfant, avait quelque chose d'apaisant, autant pour Michael que pour elle-même.

Le bébé dans les bras, Kate descendit prendre au rez-de-chaussée son attaché-case où étaient rangés les projets qu'elle comptait présenter à James. Le rendez-vous n'aurait lieu que la semaine suivante mais Kate comptait profiter de ces quelques jours de délai pour perfectionner son travail, si cela était encore possible.

De retour dans la chambre de Michael, elle reposa le bébé dans son berceau. L'enfant dut sentir qu'elle restait près de lui car il ferma immédiatement les paupières.

Une fois qu'elle fut assurée que Michael s'était rendormi, Kate se mit au travail de bon cœur.

D'après les renseignements dont elle disposait, les supermarchés de James Cameron étaient construits la plupart du temps à la sortie des villes dans des zones peu attractives. Kate en avait visité deux ou trois, pour en évaluer la taille et la situation. Elle avait également lu avec attention les rapports que lui avait remis James et voici ce qu'elle comptait lui proposer : étant donné l'impossibilité de concurrencer les grands supermarchés nationaux, il ne restait plus à James qu'à adopter pour les siens un style rustique.

Kate penchait pour des arcades, car elles augmenteraient le prestige de la chaîne tout en attirant une plus vaste clientèle. Il faudrait aussi, suggérait Kate, adapter les emballages au nouveau « look » qu'elle préconisait. Elle avait concrétisé ses idées en confectionnant, en papier, les sacs et les affiches auxquels elle pensait. Enfin, une campagne publicitaire judicieusement menée permettrait à la nouvelle image des supermarchés Cameron de s'imposer.

Il était 23 heures passées lorsque Kate releva la tête. Une migraine commençait à lui serrer les tempes car elle n'avait pas osé brancher la lampe de bureau de peur d'incommoder le bébé endormi. En reposant son stylo, elle tendit l'oreille pour écouter la respiration régulière de Michael.

Elle s'étonnerait toujours de la facilité avec laquelle, en quatre semaines à peine, elle s'était accoutumée à déceler chez lui les moindres changements d'humeur ou le moindre inconfort. Au point qu'une nuit, elle s'était réveillée en sursaut et avait couru jusqu'à sa chambre pour s'apercevoir qu'en se retournant dans son berceau, Michael s'était coincé la main entre les barreaux du lit. Bien que le risque encouru par le bébé eût été minime, Kate s'était réjouie qu'un sixième sens l'ait ainsi alertée.

« Pauvre petit », songea-t-elle. Jamais elle ne remplacerait sa vraie mère mais, pour se consoler, elle se dit qu'en lui demandant d'être la marraine de Michael, Jennifer l'avait en quelque sorte choisie pour lui succéder. Et Kate entendait bien se montrer à la hauteur de la confiance qu'avait placée en elle son amie.

En considérant les dossiers ouverts sur la table, Kate décida qu'elle avait assez travaillé pour ce soir.

Demain, samedi, elle irait au bureau. Elle avait pris l'habitude de se rendre au cabinet ces jours-là, et de profiter du calme du week-end pour passer en revue le travail de la semaine, même si elle n'avait pas à se plaindre de ses collaboratrices.

Kate remerciait souvent Camilla de l'aide précieuse que celle-ci lui avait apportée, d'abord en lui apprenant le métier, puis en lui prodiguant de précieux conseils quand la jeune femme avait ouvert son propre cabinet. Grâce à son amie, elle avait très vite décroché de gros contrats et rencontré les personnes qu'il importait de connaître si l'on voulait avoir des - chances de réussir dans cette branche.

Certes, Kate ne regretterait jamais d'avoir décidé de s'occuper de

Michael, mais n'aurait-elle pas aujourd'hui plus de temps à lui consacrer si elle s'était contentée de rester salariée?

« Allons, à quoi bon te lamenter? se reprit-elle. Dans deux ans, tu pourras songer à respirer un peu. » Peut-être même réussirait-elle à travailler un ou deux jours par semaine à la maison? En attendant, il fallait œuvrer à asseoir sa réputation. Voilà pourquoi le contrat avec James Cameron représentait une chance inespérée

Encore une affaire en or dont elle pourrait remercier Camilla.

2.

A l'orphelinat, Kate se réveillait très tôt chaque jour et, voyant quel profit elle pouvait tirer d'une telle habitude, elle n'y avait jamais renoncé. Aussi, quelle que soit l'heure à laquelle elle se couchait, la jeune femme se levait-elle aux aurores.

Ce samedi-là, les gazouillis de Michael lui parvenant de la pièce voisine, elle songea sans nostalgie toutefois à l'époque où, sitôt levée, elle partait faire un long jogging. Depuis un mois, Kate ne courait plus, bien sûr. Au lieu de cela, qu'il pleuve ou qu'il vente, elle installait Michael dans sa poussette et le conduisait au petit parc municipal du quartier pour profiter avec lui de la fraîcheur du jour naissant. Arbres et plates-bandes y étaient soigneusement entretenus. Au centre, un bac à sable, désert à ce moment de la journée, entourait un bassin où pataugeaient quelques canards pour le plus grand plaisir des enfants et des promeneurs.

Comme chaque matin, Michael, babillant et battant des mains, manifesta sa joie de sortir lorsque Kate lui enfila sa combinaison-anorak. Elle-même portait un jean délavé et un sweat-shirt rose indien, ayant vite compris qu'avec un enfant de cet âge, ses élégants tailleurs ne survivraient pas longtemps. Pour sauver sa précieuse garde-robe, elle s'en était donc constituée une seconde, plus raisonnable : cinq ou six jeans et un assortiment de sweat-shirts de toutes les couleurs. Connaissant maintenant la tendance de Michael à poser partout ses doigts mouillés, elle comprenait la tendance des jeunes mères à adopter des tenues « sport » !

Kate se brossa soigneusement les cheveux, puis les attacha en queue de cheval avant d'attraper son anorak. La poussette dans les bras, elle entreprit de descendre l'escalier de pierre avant de passer le portail et de se retrouver dans la rue déserte. A cette heure, il n'y avait pas un chat, mais Kate était loin de s'en plaindre. Elle avait ainsi l'impression que la ville encore endormie lui appartenait.

Au parc, les canards l'accueillirent avec de bruyants coin-coin, pour le plus grand plaisir de Michael. Après une bonne demi-heure de promenade vivifiante, Kate reprit le chemin de la maison.

Dès leur retour, elle installerait Michael dans sa chaise et préparerait le petit déjeuner. Michael en jetterait probablement la moitié par terre et Kate aurait beaucoup de chance si elle parvenait à boire son café avant qu'il ne soit tout à fait refroidi.

Kate était une jeune femme ambitieuse mais accablée de dettes et, par conséquent, sans aucune sécurité financière ; elle ne pouvait compter que sur elle-même. Aussi, recueillir un bébé de neuf mois était-elle la dernière chose qu'elle aurait recherchée de son plein gré. Malgré tout, jamais elle ne s'était sentie aussi heureuse, au point qu'à l'entrée de son jardin, elle s'arrêta pour couvrir Michael de baisers. Le gazouillis délicieux du petit garçon résonna jusqu'au trottoir d'en face, où l'homme qui les observait fronça les sourcils.

« C'est sûrement la nurse », se dit Garrick, pensif, en regardant Kate monter les marches du perron pour ouvrir la porte d'entrée.

Garrick était venu là sur un coup de tête, un peu surpris de découvrir que Kate Oakley n'habitait pas loin de chez lui. Toute la soirée, il avait soigneusement étudié le dossier que lui avait remis sur elle David Wilder. Apparemment, Kate Oakley n'avait aucune raison de vouloir garder l'enfant. Son avenir professionnel passait avant tout, le dossier était clair sur ce point. Bref, elle était le genre de femme qui n 'avait sûrement aucune envie de s'encombrer d'un bébé. Garrick ne connaissait que trop bien cette attitude

Au souvenir de Francesca, il eut une moue amère. Il l'avait rencontrée le soir de ses vingt-trois ans, dans une boîte de nuit. Très vite, ils étaient devenus amants. Six mois plus tard, ils se fiançaient; mais après six semaines d'un amour qu'il avait cru partagé, Francesca en épousait un autre.

Garrick

serra

les

poings

en

se

remémorant

sa

lorsqu'elle lui avait annoncé la nouvelle.

consternation

Essaie de comprendre, mon chéri. Je t'adore, mais de là à

Franchement, m'imagines-tu mariée avec quelqu'un d'aussi

t'épouser

pauvre que toi?

jeune

combien il s'était bercé d'illusions.

Blême,

le

homme

d'alors

s'était

seulement

rendu

compte

J'espérais tant avoir des enfants de toi, avait-il an moins protesté, en désespoir de cause.

Le rire par lequel Francesca lui avait répondu résonnait encore à ses oreilles.

Moi, des enfants? Pour devenir difforme? Merci bien ! En tout cas, ne t'inquiète pas, mon amour : entre nous, tout peut continuer comme avant. Calvin est souvent à l'étranger. Je t'appellerai.

Garrick ne lui avait pas caché ce qu'il pensait d'elle et de ce corps qu'elle offrait si généreusement au premier venu. La cruauté de ses propos avait cependant bien peu soulagé sa souffrance.

Comme tout cela lui paraissait loin, aujourd'hui! Garrick haussa les épaules. En attendant, la mésaventure l'avait marqué et il était bien décidé à rester célibataire. Cependant, son désir d'avoir des enfants ne s'était pas apaisé et jamais il ne renoncerait à celui que lui offrait le destin, malgré tous les problèmes que l'arrivée du petit orphelin dans sa vie allait occasionner. Il lui faudrait, de toute évidence, engager une nurse. Pourquoi pas la jeune fille actuellement au service de Kate Oakley ? Elle semblait déjà adorer le bébé. Il ne devrait avoir aucun mal à la convaincre.

Mais chaque chose en son temps. Pour commencer, il devait rencontrer Kate Oakley. Si celle-ci refusait de lui confier Michael, il se chargerait de lui démontrer qu'elle était incapable d'assumer elle-même cette responsabilité.

Soudain, la pluie une fine bruine de novembre vint interrompre le cours de ses pensées et ne tarda pas à tremper ses cheveux noirs. Il traversa la rue. A trente-cinq ans, il était riche comme Crésus. Que pouvait-il demander de plus? La femme qui était sa maîtresse depuis trois ans lui avait annoncé, quatre mois plus tôt, que son employeur lui offrait un poste en or à New York. Elle le refuserait, avait-elle dit, si Garrick l'épousait. Il n'avait bien sûr pas cédé au chantage, et s'étonnait aujourd'hui que la jeune femme lui manquât si peu. Que lui arrivait-il?

A cette question, il ne connaissait que trop bien la réponse : la vie avait tout simplement perdu sa saveur. Garrick avait atteint un stade où la réussite professionnelle ne suffit plus. En revanche, à la perspective d'avoir un enfant un but, par conséquent — il sentait son cœur battre plus vite. Michael surgissait à point nommé dans l'existence de Garrick et pour rien au monde celui-ci n'eût laissé passer cette chance unique de reprendre goût à la vie.

Dans la matinée, tandis que Kate jouait avec Michael, la sonnerie de la porte d'entrée retentit. La jeune femme s'empressa d'aller ouvrir et fut enchantée de découvrir Camilla sur le seuil. Sans lui laisser le temps d'admirer le rez-de-chaussée, Kate entraîna son amie à l'étage.

Apparemment, le bébé est là-haut, remarqua

Camilla, perplexe. Cependant, dès qu'elle vit Michael en train de jouer joyeusement avec ses cubes en plastique, elle fondit et ne put résister à la tentation de le prendre dans ses bras.

Qu'il est mignon ! Absolument adorable !

Michael fit la moue et se tourna vers Kate en réclamant qu'elle le prît. En riant, la jeune femme obéit à cette supplique tacite.

En regardant Kate câliner Michael, Camilla se demanda si son amie se rendait compte à quel point elle était jolie. Ainsi coiffée, avec sa queue de cheval et sans maquillage, personne ne lui aurait donné ses vingt-huit ans. Et comme elle était maternelle, pour une femme censée n'accorder d'importance qu'à sa carrière ! Camilla jugea préférable de n'en rien dire.

Kate considérait son indépendance comme sacrée, et lui faire remarquer à quel point elle était déjà attachée à l'enfant risquait de la contrarier.

J'ai une bonne nouvelle à t'annoncer, déclara Camilla. Il se peut

que je t'aie trouvé quelqu'un pour garder Michael. A l'agence dont je te parlais hier au téléphone. Ils te proposent un jeune homme paraît-il très bien et très expérimenté, qui adore les enfants, et surtout les bébés. Il peut commencer dès le début de la semaine prochaine. A mon avis, pour lui le plus tôt serait le mieux. Un détail : j'ai cru comprendre qu'il avait reçu des propositions malhonnêtes de sa précédente patronne. Il a ce genre de situation en horreur et il est aussitôt parti en claquant la porte.

Kate s'assit, Michael sur les genoux.

Camilla, je ne suis pas du tout sûre que ce soit une bonne idée. Peut-être quand Michael aura un peu grandi

En réalité, Kate n'envisageait pas de gaieté de cœur de partager sa maison avec un homme. Et pourtant, qu'avait-elle à craindre? Elle serait la patronne, et lui l'employé.

En souriant, Camilla la taquina.

Allons, pas de sexisme, s'il te plaît. Les messieurs savent aussi bien

que nous s'occuper des bébés. D'ailleurs, au téléphone tu étais d'accord,

il me semble.

Oui, bien sûr, convint Kate. Mais je n'avais pas pensé que j'allais devoir l'héberger.

Il y a la chambre d'amis! Où est le problème? Voyons, Kate, tu n'as

aucun souci à te faire! Tu ne risques pas qu'il te fasse du charme, si c'est

ce qui t'inquiète.

Il ne s'agit pas de cela, protesta Kate, gênée. Simplement, je n'ai pas l'habitude de vivre sous le même toit qu'un homme.

Justement ! Je te rappelle qu'un jour, Michael sera un. Alors, pour son bien

Redoutant de se couvrir de ridicule, Kate coupa la à son amie.

D'accord, d'accord, j'ai compris. A propos, âge a-t-il?

Je ne sais rien de précis. En tout cas, mon amie, la personne que je

connais à l'agence, se porte garante de lui. Au point qu'elle m'a posé pas mal de questions à ton sujet. Apparemment, il n'est pas le premier à se

en dehors de ses obligations,

ajouta Camilla un sourire malicieux. J'ai promis à Susan qu'avec il n'avait pas à se tracasser. Elle te l'enverra probablement pendant le week-end mais elle ne m'a précisé quand exactement. En tout cas, j'ai jugé préférable de passer te prévenir. Ce qui m'a d'ailleurs permis de découvrir ta nouvelle maison et de faire connaissance avec cet amour. Camilla se tut un instant pour chatouiller Michael le menton. Cette fois, le bébé lui rendit son sourire.

plaindre qu'on exige de lui certains extras

Tu ne trouves pas bizarre qu'un homme ait envie de s'occuper d'enfants? demanda pensivement Kate.

Pas du tout. J'en connais plus d'un à qui cela ne déplairait pas.

Dans beaucoup de couples, actuellement, c'est la femme qui gagne sa vie et l'homme qui reste au foyer avec les enfants. Et puis, rien n'est encore décidé. Si vous n'avez aucun atome crochu les deux, tu chercheras

quelqu'un d'autre. Tout que je peux te dire, c'est que Susan n'engage pas n'importe qui et que, d'après elle, celui-là est extrêmement compétent. Un seul inconvénient, si vous arrivez à vous entendre : il ne va pas

exercer éternellement ce métier. Il suit parallèlement une formation assez poussée en informatique. Il aurait, paraît-il, travaillé quelques années à l'étranger.

Camilla jeta un coup d'œil à sa montre.

Bon, ma chérie, je vais être obligée de te laisser. Je dois passer prendre les filles à la sortie de leur cours de danse. On dîne ensemble, cette semaine?

Volontiers. Mais je ne sais pas encore quand. Je t'appellerai, d'accord?

Camilla partie, Michael ne tarda pas à réclamer son déjeuner. A la cuisine, Rate l'installa sur sa chaise de bébé et sortit du réfrigérateur la purée de légumes qu'elle avait préparée, pour la mettre à réchauffer. Très vite, Michael manifesta son impatience à grands cris. Kate le couvait des yeux, tout attendrie. C'était inouï comme, en quatre semaines à peine, elle s'était attachée à lui. Déjà, elle le voyait changer, grandir, s'épanouir peu à peu. Son cœur se serra à la pensée de Jennifer et Alan. Ils avaient tant désiré ce fils, ils l'avaient déjà tant aimé!

Après le déjeuner, Kate profita de la sieste de Michael pour prendre une douche. Ainsi, à son réveil, serait-elle fin prête pour aller faire les courses.

La pluie avait cessé, mais deux précautions valant mieux qu'une, Kate couvrit chaudement Michael et enfila elle-même un imperméable. Puis, le petit garçon installé dans la poussette, elle se mit en route.

Dans la rue, plusieurs messieurs se retournèrent sur son passage pour admirer cette femme splendide à qui la maternité semblait particulièrement réussir. Ses cheveux auburn étincelaient chaque fois qu'elle approchait de la vitrine éclairée d'un magasin. Une ou deux mères de famille auraient donné cher pour savoir comment elle faisait, avec un petit garçon aussi jeune, pour être si joliment vêtue, coiffée et maquillée.

Certes, Kate ne passait pas inaperçue. Elle choisissait chaque fruit et chaque légume aussi consciencieusement qu'elle entreprenait toute chose, n'hésitant pas à marchander lorsqu'elle estimait que, objectivement, le prix demandé dépassait la qualité produit.

Très tôt, à Londres, elle avait appris à compter chaque penny, à

n'acheter que dans un souci d'économie, sans cesse à l'affût de la bonne affaire. Elle avait jours conservé ces habitudes, même depuis que cette rigueur n'était plus absolument nécessaire.

La nuit tombait déjà, quand, aux alentours de 17 heures, Kate prit le chemin du retour. En passant devant un magasin de jouets, elle admira la vitrine admirablement décorée pour Noël. Le premier Noël de Michael. Kate se souvenait encore des fêtes organisées à l'orphelinat, à cette époque de l'année. Le Matin, les enfants allaient à la messe, après quoi un festin de rois leur était servi. Commençait ensuite la distribution des cadeaux charitablement offerts par de généreux donateurs. Tout était mis en œuvre, en ces périodes de fêtes, pour faire oublier aux malheureux orphelins leur infortune.

Kate se souvint avec quel émerveillement Jennifer et elle découvraient leurs cadeaux, si modestes fussent-ils. A la pensée de son amie, Kate se pencha pour caresser la joue de Michael, dans la poussette.

Il lui sourit et, durant quelques secondes, les larmes embuèrent les yeux de la jeune femme. Vite, elle se ressaisit. Elle n'allait tout de même pas se mettre à pleurer, dans la rue, qui plus est! Heureusement, la maison était en vue.

Pour le goûter, Kate prépara un dessert de son invention : une banane écrasée et mélangée à une cuillerée à soupe de fromage blanc. Il n'en fallait pas davantage pour déclencher la joie de Michael.

La dernière bouchée avalée, Kate fit couler l'eau du bain du bébé. Le bain! Moment apprécié entre tous tant de l'enfant que de Kate. Durant la semaine, Kate avait si rarement le temps d'y assister! Une nurse un peu pincée s'était plainte du remue-ménage que provoquait Michael en projetant de l'eau dans toute la pièce. Kate, qui ne voulait pour rien au monde réprimer les élans de bonne humeur du bébé, n'avait pas été fâchée de voir la rabat-joie plier bagages dès le lendemain matin. Kate avait trouvé d'emblée sympathique celle qui lui avait succédé. Seulement, celle-ci n'était pas restée plus d'une semaine, son fiancé n'appréciant guère qu'elle travaillât aussi tard et le rejoignît à des heures impossibles.

La petite baignoire était presque pleine quand un bref coup de sonnette retentit à la porte d'entrée. Une chance, Kate n'avait pas encore déshabillé Michael. Contrariée néanmoins de ce que le rituel fût, même momentanément, interrompu, elle prit le petit garçon dans ses bras et alla ouvrir.

Le visiteur lui était inconnu. Dans la pénombre du perron, Kate distinguait mal ses traits. Pourtant, sans bien comprendre pourquoi, elle se sentit tout à coup intimidée.

J'aimerais voir Kate Oakley, dit-il.

Il s'exprimait d'une voix grave, avec aisance, comme quelqu'un qui déteste perdre son temps ou gaspiller son énergie, et le ton acheva de désorienter Kate.

oui,

l'inviter à entrer.

Euh

c'est moi,

balbutia-t-elle

en reculant,

comme

pour

L'inconnu la suivit à l'intérieur et, tout à coup, Kate comprit ou crut comprendre.

C'est l'agence qui vous envoie, je crois, s'écria-t-elle, presque soulagée. Je vous souhaite la bienvenue. Je m'apprêtais justement à donner son bain à Michael. Voulez-vous monter avec nous? Nous parlerons là-haut.

Kate se dirigeait déjà vers l'escalier, sans attendre de réponse. Cependant, quelque chose, chez cet homme, la troublait. A peine avait- elle croisé son regard qu'elle avait éprouvé une incompréhensible appréhension, comme si ses propres compétences allaient être jugées, et non celles du visiteur.

Pour commencer, le baby-sitter que lui envoyait l'agence était plus âgé qu'elle n'aurait cru, et elle se représentait mal quelqu'un d'aussi proche de la quarantaine en train de dorloter Michael du matin au soir. Heureusement, Camilla l'avait prévenue qu'il n'exerçait ce métier que provisoirement, en attendant de se lancer dans l'informatique dès la fin de sa formation.

Arrivée à l'étage, elle jeta un coup d'œil par-dessus son épaule et observa le visiteur à la dérobée. Il avait les cheveux fraîchement coupés, les ongles soigneusement entretenus et ses vêtements, malgré leur simplicité, étaient d'une rare élégance. A l'évidence, cet homme s'habillait avec goût : le blouson de cuir fin, le pantalon à pinces et les chaussures italiennes parfaitement assorties en témoignaient. S'était-il constitué cette garde-robe au temps où il travaillait à l'étranger?

Probablement.

D'après l'agence, vous avez une grande expérience des bébés,

remarqua Kate quand il l'eut rejointe. Je dois dire que cela me surprend.

Garrick avait suivi Kate sans se poser de questions, trop content de s'introduire aussi facilement en terrain ennemi. Mais de quelle agence lui parlait donc la jeune femme? Il avait beau se réjouir de sa chance, il détestait être pris au dépourvu, exploit que cette jeune personne venait de réaliser à plusieurs reprises en l'espace de quelques minutes. Tout d'abord, quand elle était venue lui ouvrir. Il s'était alors rendu compte que la jeune femme qu'il avait prise le matin, pour la nurse rentrant de promenade n'était autre que Kate Oakley elle-même. A présent, un élégant chignon assagissait ses cheveux et la manière dont elle s'adressait à lui trahissait son habitude de diriger.

Curieusement, l'enfant gazouillait dans ses bras, l'air parfaitement épanoui, et souriait même en explorant le visage de Kate du bout des doigts. Plus étrange encore, Kate semblait enchantée.

Ces détails troublaient Garrick au plus haut point, car ils entraînaient des complications auxquelles il n'avait pas pensé un seul instant. Lui n'avait prévu qu'un entretien bref avec Kate Oakley, à l'issue duquel il lui offrirait une généreuse somme d'argent qu'elle s'empresserait d'accepter, en femme d'affaires raisonnable qu'elle était. Apparemment, les choses s'engageaient différemment.

Et puis, quelle était donc cette agence dont parlait Kate? Garrick n'avait pas l'habitude d'être pris pour un autre et n'appréciait pas du tout la plaisanterie.

Je m'en remets entièrement au jugement de la personne qui vous envoie, reprit Kate, mais ne m'en veuillez pas si je vous pose deux ou trois questions. Pour commencer, vous a-t-on expliqué que vous seriez seul avec Michael du matin au soir ? Je travaille, malheureusement, il m'arrive de rentrer très tard. Par conséquent, comptez sur des horaires assez irréguliers. Le week-end, en revanche, vous avez quartier libre. Je n'ai pas de voiture à vous prêter mais, d'après agence, vous en possédez une. Je vous montrerai votre chambre dans un instant. Oui, Michael, je

sais bien que tu as hâte de te glisser dans ton bain

Désolée, lança Kate

par-dessus son épaule en pénétrant dans la salle de bains, mais c'est son moment préféré de la journée, et il a tendance à s'impatienter quand je suis en retard.

Kate se retourna tout à coup, avec une idée.

Après tout, si vous lui donniez vous-même son bain? Ce serait une

excellente manière de faire connaissance et puis, ainsi, je pourrai voir comment vous vous y prenez. Je vous avoue que, lorsque mon amie m'a conseillé d'engager un homme au lieu d'une femme, j'ai hésité. Mais elle m'a fait judicieusement remarquer que Michael bénéficierait ainsi d'une présence masculine qu'étant célibataire, je ne peux lui offrir.

Garrick, qui s'était arrêté sur le seuil, contempla fixement la nuque gracieuse de Kate pendant qu'elle déposait Michael sur la table à langer.

Le prenait-elle donc pour

une nurse ou quelqu'un de ce genre?

Lentement, Garrick ôta son blouson et remonta ses manches. Quand Kate lui sourit timidement en lui cédant la place, il dut se rendre à l'évidence : elle ne soupçonnait absolument pas la véritable identité de son visiteur.

Sur le point de dissiper le malentendu, il se ravisa soudain. A plusieurs reprises, dans sa vie, il avait été obligé de prendre des décisions impulsives sans que lui soit laissé le temps d'en peser les avantages et les inconvénients. Pas une seule fois son intuition ne l’avait trompé. Aujourd'hui, elle lui soufflait de jouer le jeu. Il était maintenant à peu près certain que Kate ne lui confierait pas Michael aussi facilement qu'il l'avait espéré. Ce qui ne changeait en rien sa détermination d'adopter l'enfant. Seulement, il allait devoir employer une autre méthode pour y parvenir.

David Wilder l'avait bien prévenu : le seul moyen pour que le juge revienne sur sa décision en ce qui concernait Kate était de prouver qu'elle n'était pas à la hauteur de la tâche. Garrick ne pouvait espérer le démontrer autrement qu'en saisissant la perche que la jeune femme lui tendait. Pour commencer, il se demandait bien ce que penserait le juge d'une femme qui confiait un enfant de neuf mois à un inconnu, sans même exiger de références!

Garrick rendit enfin à Kate son sourire. Un sourire étrange, qui l'intrigua. Un moment, elle fut tentée de lui reprendre vivement Michael et de le prier de s'en aller.

« Allons, du calme, se raisonna-t-elle. Que ce monsieur soit plus beau et plus viril que tu ne l'imaginais n'est pas une raison pour le flanquer dehors. »

Pendant ce temps, Garrick remerciait sa bonne étoile et bénissait silencieusement la passion de sa mère pour les enfants, car aussi bien enfant qu'adolescent, il avait des centaines de fois assisté au rituel du

bain des petits voisins qu'elle gardait fréquemment.

Pour ce qui était de Kate, le dossier qu'il avait lu la concernant la décrivait comme une « battante » qui consacrait tout son temps et toute son énergie à sa carrière. L'auteur du rapport avait tout de môme un peu exagéré car, en le lisant, Garrick s'était fait l'idée d'une femme dure, froide et prétentieuse. Or elle n'était rien de tout cela. En une dizaine de minutes à peine, il avait même décelé chez elle une certaine vulnérabilité, malgré ses efforts pour la cacher.

Le moment n'étant pas à la réflexion mais plutôt à l'action, Garrick entreprit de déshabiller Michael. Kate l'observait en silence, déjà soulagée de voir le bébé se tortiller en riant et en agitant les bras et les jambes. Le visiteur maniait les boutons-pression un peu maladroitement, mais ses mains n'étaient que douceur pour changer Michael de position, au point que Kate détourna très vite les yeux. La scène lui rappelait des souvenirs qu'elle préférait oublier, ceux d'une époque où elle-même avait été une enfant chérie et adulée, au sein d'une famille unie. Du jour au lendemain, le rêve avait basculé dans le cauchemar, et ses parents avaient disparu, sans qu'elle reçût la moindre explication avant longtemps.

De la légère hésitation de Garrick au moment d'ôter la couche, Kate conclut qu'il s'occupait sans doute pour la première fois d'un bébé aussi petit. Le doute et les craintes de Kate resurgirent et elle avança d'un pas, prête à arracher Michael aux bras de cet incapable.

Finalement, je ne pense pas que ce soit une bonne idée, dit-elle, se contenant à peine. Michael n'a que quelques mois et

Sans prendre la peine de terminer sa phrase, elle voulut reprendre son filleul. Mais la voix douce de Garrick l'en dissuada.

Oui.

Il

est

même

très

petit

pour

son

âge,

approuva-t-il,

se

méprenant

délibérément

sur

le

sens

des

paroles

de

Kate.

Il

était

prématuré, non?

A l'air époustouflé de Kate, Garrick comprit qu'il avait vu juste.

Oui, approuva-t-elle, décontenancée.

Sans un mot de plus, Garrick souleva Michael et le transporta jusqu'à sa baignoire. Quand le bébé commença à patauger gaiement, Garrick reprit la conversation.

Et son père? Le voit-il souvent?

Aussi pénible fût-elle, mieux valait dire toute la vérité à Garrick.

Michael est orphelin, murmura Kate. Ses parents ont été tués dans un accident de voiture.

La pâleur soudaine de la jeune femme culpabilisa Garrick qui ne s'était pas attendu à une telle détresse de sa part. Dans sa hâte d'en finir, il avait oublié que Kate et Jennifer avaient été les meilleures amies du monde. N'avaient-elles pas grandi dans le même orphelinat? Garrick finissait par se demander s'il n'avait pas tiré des conclusions un peu hâtives du rapport lu la veille.

Pour cacher sa perplexité, il déclara :

Si je comprends bien, Michael n'est pas votre fils.

Kate en eut un instant le souffle coupé, d'autant plus qu'elle détestait l'insinuation qui se cachait derrière ces quelques mots. Michael était désormais son enfant, personne n'avait le droit d'en douter ! Elle le considérait et l'aimait déjà comme un fils!

Une véritable panique s'empara d'elle comme chaque fois qu'elle se sentait attaquée.

Dans un brouillard, elle entendit la voix de l'inconnu :

Je suis navré. Je ne voulais pas vous contrarier.

Kate battit des paupières en s'efforçant de se dominer.

Ce n'est rien, dit-elle en espérant que le sujet était clos.

A son grand désarroi, l'homme poursuivit.

Apparemment, vous étiez très proche de parents de Michael.

Kate prit une profonde inspiration. Elle était à deux doigts de congédier l'indiscret. De quel droit cet homme lui posait-il toutes ces questions? Elle se ressaisit à temps en se disant qu'après tout, il ne cherchait qu'à engager la conversation. Elle ne pouvait guère lui reprocher de s'informer au sujet du bébé.

Elle répondit donc, en tâchant de garder son sang-froid :

La maman de Michael était une de mes meilleures amies.

Je suis navré. Cela ne doit pas être facile, quand on est célibataire, de se retrouver du jour au lendemain avec une telle responsabilité. Il n'a donc pas d'autre famille?

Cette fois, il passait les bornes! Cependant, Kate s’efforça de garder son calme. Elle ne pouvait manifester sa réprobation sans trahir ses émotions. Elle sentait poindre en elle une angoisse familière, si aiguë que, si elle avait été seule, elle n'aurait pas tardé à éclater en sanglots. Dieu merci, elle avait appris à se contrôler.

Pas vraiment, déclara-t-elle le plus naturellement possible. Jennifer et moi avons grandi ensemble dans un orphelinat. Quant à Alan, son mari, il était fils unique et ses parents sont décédés. Il avait bien un cousin éloigné, je crois, mais qu'il ne voyait plus depuis longtemps.

Je vois, murmura Garrick, sans prêter attention aux derniers mots de Kate.

Que n'y avait-il pensé plus tôt! Orpheline elle-même, Kate pouvait difficilement se substituer à la famille que le petit garçon venait de perdre ! Il suffisait donc de demander à cette jeune personne si, à son avis, Michael ne serait pas mille fois plus heureux chez quelqu'un capable de lui transmettre non seulement une aisance matérielle mais de vraies racines familiales.

Aussi cynique que fût l'opinion de Garrick à propos du mariage, jamais il n'avait douté du bonheur de ses parents, ni songé à renier l'amour que tous deux lui avaient prodigué quand il était enfant. Comme il serait facile de lancer négligemment une remarque insidieuse pour accentuer les doutes qui persécutaient déjà Kate Oakley! Garrick commençait à la soupçonner de s'estimer incompétente pour prendre cet enfant en charge. Il lui fallait en profiter!

Mais, consterné, Garrick comprit qu'il ne pouvait tout simplement pas se résoudre à accabler Kate plus qu'elle ne l'était déjà. Comment expliquer cette faiblesse irraisonnée? Garrick n'aurait pas été plus surpris si la terre s'était tout à coup arrêtée de tourner! Ne tenait-il pas là un argument précieux pour emporter la victoire? Cependant, il avait suffi à Kate de le regarder avec sa détresse de petite fille désespérée pour le réduire au silence!

Etait-il devenu fou?

Qu'y a-t-il? s'enquit soudain Kate.

J'étais en train de me dire que la vie ne devait pas toujours être facile, quand vous étiez petite, dit Garrick. Je comprends mieux ce que Michael doit représenter pour vous.

Plus tard, Garrick se demanderait ce qui avait bien pu lui passer par la tête, pour prononcer ces mots. Mais en voyant l'affolement de Kate, il ne songea qu'à tendre le bras et à lui prendre doucement la main pour apaiser son tourment.

Kate fut comme paralysée, et Garrick se rendit compte alors de l'absurdité de son initiative. Silencieusement, il maudit ce bon cœur qui lui jouait des tours. A quoi rimait cet élan de pitié?

En attendant, il comprit, au sourire timide avec lequel Kate le remercia, qu'il venait de décrocher un nouvel emploi. Lui, nurse? Il entendait d'ici les commentaires sarcastiques de la presse si jamais celle- ci avait vent de la nouvelle!

A

quelques

kilomètres

de

là,

3.

Camilla

assistait,

soucieuse,

à

la

conversation téléphonique de sa belle-mère et de son mari.

Mon père a été transporté d'urgence à l'hôpital, expliqua Peter quand il eut raccroché. Il a été victime d'une attaque. Maman aimerait beaucoup que nous allions les voir.

Je prépare les valises tout de suite, répondit Camilla sans une hésitation.

Dans sa hâte à voler au secours de ses beaux-parents qu'elle adorait, Camilla en oublia de prévenir Kate : le jeune homme dont elle lui avait parlé n'était malheureusement déjà plus disponible. Susan, l'amie de Camilla, avait promis d'envoyer quelqu'un d'autre à la place, mais Kate allait devoir patienter.

Kate observait Garrick en train de donner son bain à Michael. Il était certes moins expérimenté que les précédentes nurses, mais le plaisir évident qu'avait Michael à jouer avec lui compensait largement sa gaucherie. Peut-être qu'une présence masculine manquait vraiment au petit garçon, malgré son jeune âge.

Lui qui d'habitude gardait toujours ses distances avec les inconnus battait des mains et agitait ses jouets avec force rires et cris de joie. Il semblait vouloir prolonger éternellement le bain.

L'eau ayant refroidi, il fallut mettre un terme aux réjouissances, d'autant que Garrick commençait à être passablement trempé! Celui-ci avait à peine tendu Michael à Kate, pour qu'elle l'enveloppe d'une serviette de bain chaude, qu'il lui demandait, sans préambule :

Alors? Vous m'engagez?

Garrick avait pris la précaution d'ôter sa montre, avant le bain. En le regardant la glisser de nouveau autour de son poignet, Kate remarqua l'objet qui avait dû coûter une fortune. Un luxe étonnant pour un homme qui acceptait un salaire si faible pour s'occuper de Michael. Mais peut-

être s'agissait-il là d'un cadeau.

Kate hésitait tandis que, dans ses bras, l'enfant commençait à s'agiter. Battant des mains, poussant de petits cris perçants, ce dernier semblait chercher à attirer l'attention de Garrick. Alors Kate ne tergiversa pas davantage.

Oui, dit-elle enfin, en priant le ciel de ne pas avoir à le regretter.

Parfait. Maintenant, si je pouvais utiliser votre sèche-linge

Considérant un instant la chemise de Garrick, elle sourit :

Il se trouve à la cuisine. Avez-vous d'autres questions?

Oui. Verriez-vous un inconvénient à ce que j'installe un ordinateur dans ma chambre?

D'abord interloquée, Kate se souvint que, d'après Camilla, le baby- sitter était actuellement en train de se reconvertir dans l'informatique. Sans doute comptait-il profiter de ses moments de liberté pour étudier.

Aucun, répondit-elle. Par chance, il y a un bureau dans votre

chambre. Je suis désolée, mais vous n'aurez pas de salle de bains individuelle. Vous partagerez celle-ci avec Michael, mais, évidemment, vous devrez vous contenter d'une douche. Il y a bien une baignoire, dans la mienne, mais

Kate se remémora soudain les raisons pour lesquelles il avait quitté son dernier emploi et jugea préférable de ne pas poursuivre, même si elle imaginait mal comment quiconque, homme ou femme, avait pu un jour intimider un personnage aussi sûr de lui.

On

m'a

dit

que

vous

aviez

eu

quelques

problèmes

avec

vos

précédents employeurs, bredouilla-t-elle.

Garrick écarquilla les yeux en se demandant de quoi elle pouvait bien parler.

De quelle sorte?

Avec surprise, Garrick s'aperçut que Kate rougissait, maintenant. A en croire le dossier qu'il avait lu à son sujet, c'était pourtant une jeune femme combative et rarement désorientée. Encore une erreur de plus dans le rapport que lui avait remis l'avocat.

De son côté, Kate se demandait si Garrick ne faisait pas exprès de ne pas comprendre. Ou bien s'il la testait pour s'assurer qu'il n'avait rien à craindre d'elle? Kate faillit changer d'avis et le renvoyer. Mais Michael l'avait si bien accepté!

envahissante, à ce

qu'on m'a dit, déclara-t-elle en évitant soigneusement de croiser le regard de Garrick. Je tiens à vous rassurer : vous n'avez rien de tel à craindre ici.

La personne qui vous employait était un peu

Sur ce, elle lui tourna le dos et ne vit pas la stupéfaction se peindre sur le visage de Garrick.

Ce dernier se retint à grand peine d'éclater de rire. Les assauts auxquels faisait allusion Kate étaient pour lui monnaie courante, mais tout de même, renoncer à son gagne-pain pour y échapper!

Kate s'aperçut alors qu'il l'observait d'un œil amusé. Mettait-il par hasard sa parole en doute? se demanda-t-elle, affolée. Il se savait sûrement extrêmement séduisant, irrésistible même, le genre d'homme qui ferait rêver plus d'une femme célibataire. Qu'il se rassure! Avec elle, il pouvait dormir tranquille.

J'insiste, reprit-elle, décidée à dissiper tout à fait le malentendu. Je suis quelqu'un de très indépendant et de très occupé. Je n'ai nullement

besoin d'un homme pour me tenir compagnie ou

ou pire.

Garrick la dévisageait ouvertement désormais. Il ne semblait nullement vexé à l'instar de ces hommes auxquels il était arrivé à Kate de tenir le même discours. Non, il avait simplement un air de reproche.

Garrick, en effet, acceptait mal le rejet de Kate. Et son propre mécontentement le surprenait même tellement qu'il ne se reconnaissait plus. Après tout, Kate vivait comme bon lui semblait ! A quoi rimait ce regret insensé qu'elle ne s'intéressât pas à lui? Il s'en voulait surtout d'avoir, même un bref instant, cessé de considérer Kate comme un obstacle à ses projets.

Kate perçut chez lui une contrariété, sans se douter un instant qu'elle en était la cause. Elle lui fut, en tout cas, très reconnaissante de rompre enfin le silence.

Dans ces conditions, je me demande comment vous trouverez le temps et l'envie de vous consacrer à Michael.

En même temps qu'une vive colère à l'idée que cet inconnu pût douter de son dévouement inconditionnel à Michael, Kate éprouva une peur irraisonnée qui l'empêcha de parler.

Cela ne doit pas être facile d'adopter du jour au lendemain l'enfant

d'une autre, insistait Garrick. Surtout quand on travaille, qu'on est célibataire et qu'on n'a aucune expérience de la maternité. Il ne vous arrive pas de regretter d'avoir pris la décision un peu vite?

Là encore, Kate ne parvint pas à cacher son désarroi.

Sûrement pas! s'écria-t-elle. La mère de Michael était une amie et

je

Comme elle se taisait soudain, Garrick se demanda s'il n'était pas allé un peu loin, pour un simple employé.

On dirait que vous ne renonceriez à lui pour rien au monde, reprit- il, l'air détaché.

Pour rien au monde, acquiesça Kate, sans se rendre compte qu'elle

confirmait ainsi les plus sombres pressentiments de Garrick. Mais revenons à ce qui nous intéresse. On a dû vous dire que j'avais besoin de vous au plus vite. Cela vous pose-t-il un problème?

Pas du tout.

A propos, vous ne vous êtes pas présenté.

Je m'appelle G

euh, Rick. Rick Evans.

Un moment, il avait failli se trahir. Kate connaissait sûrement son nom. Il l'observa avec attention, essayant de voir si ce patronyme lui rappelait quelque chose. Apparemment non. Evans était un nom de famille suffisamment répandu. Garrick n'avait rien à craindre, Kate était trop préoccupée pour avoir remarqué la brève hésitation de son visiteur.

Je peux commencer dès lundi, si cela vous convient, reprit-il, rassuré. J'apporterai mes affaires dans la soirée, demain.

Entendu.

Puis il entreprit de sécher sa chemise. Sans paraître le moins du monde gêné, il se mit torse nu devant Kate, révélant une large poitrine à la peau dorée dont le parfum épicé troubla la jeune femme.

Instinctivement, elle s'éloigna d'un pas.

Sa réaction ne passa pas inaperçue et surprit même Garrick qui avait l'habitude d'éveiller sinon systématiquement le désir, du moins une vive curiosité. Le mouvement de recul et la surprise presque choquée de Kate le déroutèrent, au point qu'il se surprit lui-même à admirer la distinction instinctive de sa « patronne ».

Votre chambre est par ici, annonça Kate.

Garrick redescendit brusquement sur terre pour suivre Kate.

La chambre qu'elle lui destinait aurait tenu sans peine dans un recoin de l'appartement de Garrick. Mais peu importait, du moment que le bureau était assez grand pour qu'il y installât son ordinateur. Garrick n'allait guère chômer durant les vingt-quatre heures à venir. Il s'agissait primo de trouver une nurse à laquelle confier Michael dans la journée sinon il ne réussirait jamais à se concentrer sur son travail ; secundo, d'avertir le standard de faire passer tous ses appels sur le téléphone de sa voiture. Une chance, Garrick n'avait aucun rendez-vous urgent. Il suffisait de prévenir Gerald Oswald de n'en prendre aucun. Il imaginait d'ici l'air abasourdi de son bras droit quand il lui expliquerait son plan. Heureusement, Gerald était la discrétion même.

En attendant, moins de gens seraient au courant de sa nouvelle « situation », mieux Garrick se porterait. Il était providentiel que Kate travaillât tard dans la soirée. La dernière chose dont il avait besoin était un employeur susceptible de débarquer à l'improviste au beau milieu de la journée. Une fois installé dans la place, à lui de se débrouiller pour prouver aux autorités l'incompétence de Kate.

Bien malin qui eût deviné les pensées qui traversaient l'esprit de Garrick alors qu'il suivait Kate au rez-de-chaussée, sa chemise sur un bras, sa veste sur l'autre. Michael, lui, dormait déjà du sommeil du juste, au fond de son berceau.

A la cuisine, pendant que séchait la chemise, Kate montra à Garrick où elle rangeait les aliments de Michael. Puis elle l'informa de la routine déjà mise au point pour ses prédécesseurs.

Et s'il y a le moindre problème? s'enquit Garrick.

Vous

pouvez

m'appeler

au

bureau.

Mais

seulement

en

cas

d'urgence.

Croyant déceler chez lui une certaine réprobation, elle jugea utile de préciser :

Il est hors de question que je néglige mon travail, Rick. C'est pourquoi je vous demande de ne pas me déranger pour un oui ou pour un non. Je vous emploie pour cela.

Elle avait parlé d'un ton un peu sec. La vision prolongée du torse nu de Garrick la troublait beaucoup trop à son goût. Pourquoi diable ne lui avait-elle pas demandé de patienter au salon, ou bien d'enfiler sa veste?

Kate avait de plus en plus de mal à se représenter un homme aussi viril en train de dorloter un enfant. Il avait pourtant baigné Michael avec une tendresse qu'aucune des précédentes nurses n'avait jamais manifestée. D'ailleurs, la joie de Michael ne trompait pas : d'emblée, il avait adopté Rick. Elle seule éprouvait donc cette impression de danger. Mais que risquait-elle au juste?

Une pensée imprévue traversa l'esprit de Kate. Ils n'en avaient parlé ni l'un ni l'autre, mais peut-être Rick avait-il l'intention de recevoir des amis? Après tout, les baby-sitters qui l'avaient précédé chez Kate jugeaient que ce privilège leur revenait de droit.

Songer qu'il pût inviter une femme chez elle et, pourquoi pas, lui faire l'amour dans la petite chambre souleva chez Kate une vague d'appréhension. Mais pourquoi se tracassait-elle? Il lui suffisait d'aborder le sujet avec Rick, de lui dire qu'elle préférait qu'il s'abstînt !

Le courage lui manqua. Dans le fond, à quoi bon précipiter les choses? Le problème ne se poserait peut-être jamais.

Le sèche-linge s'étant enfin arrêté de tourner, Garrick approcha de la machine pour récupérer sa chemise. Sans bien comprendre comment, Kate, qui s'était elle-même avancée, se retrouva coincée entre l'appareil et Garrick. Aussitôt, elle sentit la panique l'envahir. Lui s'écarta pourtant tout de suite et Kate se demanda ce qui l'avait à ce point effrayée. Garrick n'avait vraiment rien dit ou fait qui expliquât la terreur soudaine de Kate.

« Pourvu qu'il ait changé d'avis et m'annonce que, tout compte fait, la place ne lui convient pas! » songeait Kate en raccompagnant Rick dans le vestibule. Quand Camilla avait émis l'idée d'un baby-sitter masculin, Kate s'était imaginé un personnage doux et tranquille, presque efféminé, et en tout cas nullement menaçant. Alors que, plus elle observait celui-ci,

moins elle s'expliquait qu'un homme comme lui envisageât de gagner ainsi sa vie. En lui ouvrant la porte, elle demanda soudain :

Etes-vous bien sûr de vouloir vous occuper de Michael? Vous ne

verrez personne de la journée. Et puis un enfant requiert une attention de tous les instants.

Garrick fut immédiatement sur ses gardes. Kate avait des arrière- pensées, il l'avait senti à la cuisine, quand elle avait reculé si brusquement, devant le sèche-linge. Il s'empressa de la rassurer.

Oui, j'en suis absolument sûr. J'adore les enfants. Michael et moi

allons très bien nous entendre. Et d'ailleurs, j'ai besoin de cet argent,

ajouta-t-il en espérant que Kate n'y verrait que du feu.

Pourtant, lorsqu'elle aperçut la Ferrari flambant neuve garée devant chez elle, Kate ne put s'empêcher d'y faire allusion.

Vous avez sans doute acheté cette voiture quand vous travailliez à

l'étranger, remarqua-t-elle, offrant sans le savoir une porte de sortie à Garrick.

Exact, acquiesça-t-il. Elle est, rassurez-vous, bien plus vieille qu'elle n'en a l'air. Je suis simplement très méticuleux.

Loin d'être une spécialiste, Kate le crut sur parole, même si elle avait peine à comprendre comment, avec d'aussi faibles revenus, Garrick réussissait à entretenir un modèle aussi luxueux. Mais, après tout, rien de tout cela ne la regardait.

Au grand soulagement de Garrick, Kate n'attendit pas qu'il fût installé au volant pour refermer la porte, car tout de suite après, le téléphone portable sonnait. Garrick préféra s'éloigner jusqu'au coin de la rue avant de décrocher. L'appel provenait d'une vieille connaissance qui l'invitait à un bal de bienfaisance, espérant sans doute obtenir un don de sa part. Garrick déclina l'invitation. Sa générosité était sans limite, mais jamais lorsque certains snobs, sans doute pour se donner bonne conscience, dépensaient une centaine de milliers de livres pour une soirée alors que n'en seraient recueillies que deux mille pour la cause elle-même.

Quand il eut raccroché, Garrick composa le numéro de Gerald, à sa disposition pratiquement vingt-quatre heures sur vingt-quatre, pour lui donner ses dernières instructions.

Ce fut en se garant au pied de son prestigieux immeuble que Garrick

se rendit compte avec surprise à quel point il était fatigué. Sa chemise sentait le talc de Michael, constata-t-il avec un sourire attendri. De Kate émanait le même parfum.

Garrick n'appréciant guère la direction que prenaient ses pensées, il s'empressa de revenir à des considérations plus matérielles. Pourvu que Gerald lui trouve rapidement une nurse fiable pour le remplacer dans la journée !

Garrick devait cependant reconnaître, un peu surpris, qu'il se réjouissait à l'idée de relever ce défi. D'autant plus qu'il ne doutait pas de remporter la victoire, et cela sans le moindre scrupule. Kate avait beau raffoler de Michael, l'élever seule présentait des difficultés insurmontables dont Garrick se chargeait de la dégager. Un jour, d'ailleurs, elle lui en serait reconnaissante. Sinon

Il haussa les épaules. Les sentiments de Kate Oakley à son égard lui importaient peu. Et même pas du tout.

4.

Avec un profond soupir, Kate raccrocha. A quatre reprises, déjà, elle avait tenté de joindre Camilla, non seulement pour lui annoncer qu'elle avait engagé Rick, mais surtout pour quérir des encouragements de son amie. Chaque fois, cependant, elle avait obtenu le même message, sur le répondeur, annonçant que Camilla et son mari s'étaient absentés, sans aucune précision quant à la date de leur retour.

Où es-tu donc passée, Camilla ? se lamenta Kate à haute voix.

Elle était assise en tailleur sa position favorite sur la moquette, dans la chambre de Michael. Depuis un moment déjà, le bébé assemblait consciencieusement ses cubes, puis les bousculait en riant, avant de se remettre aussitôt au travail.

Kate l'observait avec tendresse. Comme il lui paraissait étrange qu'un si petit être ait bouleversé son existence à ce point ! Les expositions de peinture, les après-midi de shopping, les dîners au restaurant et les soirées au théâtre qui avaient constitué l'essentiel de ses week-ends n'étaient plus désormais qu'un lointain souvenir. De longues promenades dans le parc les avaient remplacés. Dans le meilleur des cas, le dimanche soir, elle pouvait s'accorder une demi-heure de lecture, une fois Michael endormi, avant de mettre au point son emploi du temps pour la semaine suivante.

Aujourd'hui,

il fait vraiment trop

quelques minutes, dit-elle à Michael.

mauvais pour sortir môme

Le vent ayant soufflé toute la nuit, les feuilles mortes avaient dû s'accumuler dans les allées étroites du petit parc, et la température avait considérablement chuté depuis la veille.

Michael posa un cube sur le genou de Kate, réclamant ainsi son attention. Le message reçu, Kate entreprit d'écrire le prénom de Michael grâce aux lettres peintes sur chaque face des cubes de couleur vive. En les alignant, cependant, Kate s'aperçut bientôt qu'elle continuait d'avoir l'esprit ailleurs et guettait inconsciemment les bruits de moteur dans la rue ainsi que la sonnette au rez-de-chaussée.

Soudain,

elle

songea

à

Rick

Evans.

Avait-elle

raison

de

confier

Michael à un inconnu? Certes, elle ne connaissait pas davantage les nurses qui l'avaient précédé. Mais Rick était tout de même un homme.

Kate haussa les épaules. Comment pouvait-elle s'abaisser à des considérations aussi sexistes? Il lui suffisait de se rappeler comme Michael avait d'emblée eu un élan vers Rick. Jamais une chose pareille ne s'était produite avec les précédentes nounous toutes des femmes, pourtant!

En conclusion, ce n'était pas tant pour Michael que pour elle-même qu'elle s'inquiétait. Les sentiments étranges que lui inspirait Rick ne lui disaient rien qui vaille. Pour commencer, il était loin de ressembler au baby-sitter qu'elle avait imaginé. Sa manière de parler et de se comporter évoquait davantage la puissance d'un homme d'affaires ou d'un chef d'entreprise que la douceur à laquelle on était en droit de s'attendre, de la part d'un homme habitué à s'occuper d'enfants.

De pareils préjugés m'étonnent de ta part ! se gronda Kate à voix haute. D'après toi, veiller sur des enfants serait-il donc moins important que de diriger une société?

Tant que ne serait pas reconnue et respectée la tâche d'une mère, il serait vain d'espérer une réelle égalité des sexes, Kate le savait. Elle savait également que ses réticences à l'idée d'engager un homme pour prendre soin de Michael entretenaient l'inégalité qu'elle combattait. L'expérience n'en serait donc que plus enrichissante.

Le soir venu, Kate était toujours sans nouvelles de Rick Evans. Avait- il changé d'avis? Avec surprise, elle s'aperçut que cette éventualité la soulageait quand bien même il lui faudrait reprendre les recherches. Et de toute urgence, puisqu'elle n'avait personne pour garder l'enfant le lendemain.

A l'étage, Michael dormait et Kate en profita pour s'installer à son bureau et passer en revue ses rendez-vous de la semaine. Elle comptait déjà quelques clients sûrs, des petites entreprises, mais elle avait désespérément besoin de décrocher un contrat comme celui qu'elle espérait signer avec James Cameron.

Elle sortit le dossier des supermarchés et le feuilleta pour la centième fois afin de s'assurer qu'elle n'avait rien oublié d'important. Ses collaboratrices avaient répertorié les stations de radio et de télévision

locales. Elle-même s'était occupée d'imaginer le conditionnement offrant l'image idéale qui correspondrait au nouveau « look » des supermarchés. Elle avait sélectionné plusieurs magazines, dans lesquels la publicité avait des chances de porter ses fruits, elle avait constitué, dans le même but, une liste des meilleures agences publicitaires; bref, elle n'avait rien négligé. Et pourtant, l'inquiétude la tenaillait toujours.

Elle n'envisageait certes pas de gaieté de cœur de travailler avec James. En sa présence, elle se sentait très mal à l'aise, surtout lorsqu'il se mettait à l'abreuver de compliments. Kate lui avait fait clairement comprendre, avec autant d'humour que de fermeté, qu'une liaison avec lui ne l'intéressait pas. Il avait paru accepter les choses de bonne grâce, mais Kate ne s'y fiait pas. Elle pressentait que collaborer avec lui n'allait pas être de tout repos. Et pourtant, pour l'avenir de son cabinet-conseil, et pour l'avenir de Michael, il était essentiel que James signât cet accord.

Kate était si préoccupée qu'elle faillit ne pas entendre le bruit qu'elle avait pourtant guetté toute la journée, celui, presque étouffé, d'une portière qui claque. Elle se leva à demi, le cœur battant, et tendit l'oreille. L'instant d'après, la sonnette d'entrée tintait.

Oubliant James, Kate courut ouvrir.

Je suis désolé d'arriver aussi tard, s'excusa Garrick. J'ai laissé mes affaires dans la voiture. Je peux les monter?

Gerald, en assistant modèle, était resté de marbre quand Garrick lui avait expliqué qu'il allait falloir annuler tous ses rendez-vous des jours à venir. Il avait continué à se taire quand Garrick lui avait commandé un ordinateur portable avec lequel il pourrait consulter de loin le système complexe installé au siège de l'entreprise. En revanche, quand Garrick l'avait prié de lui trouver une nurse discrète et expérimentée pour veiller sur un bébé de neuf mois, Gerald avait craqué :

Incroyable! avait-il marmonné.

Garrick comprenait sa consternation : Gerald s'imaginait sans doute que le bébé en question était un enfant illégitime de son patron. Celui-ci n'avait d'ailleurs pas cherché à dissiper le malentendu. Il serait bien temps d'y songer lorsqu'il aurait obtenu la garde de Michael.

Kate jeta un coup d'œil vers la Ferrari garée devant la grille, avant de déclarer d'une voix blanche :

Je vous en prie, allez-y.

Sans perdre une minute, Garrick regagna son véhicule et Kate rentra, craignant trop de paraître curieuse. De retour à son bureau, elle rangea ses papiers en étouffant un bâillement. Elle était fatiguée et n'avait qu'une hâte : se coucher.

Dehors, elle entendit Garrick claquer la portière. Puis, quelques secondes après, il frappait à la porte du salon.

J'ai fini. Vous comptiez sûrement établir avec moi l'emploi du temps de Michael, dit-il. Je vous demande simplement une demi-heure, le temps de ranger mes affaires.

Rendue muette par le ton autoritaire, Kate ne répondit rien. Mais quand Rick reviendrait, elle ne lui offrirait certainement pas un café. Qu'il ne se fasse aucune illusion : il était son employé et rien d'autre. C'était elle qui donnait les ordres, même si elle doutait de pouvoir le faire avec la même aisance que lui.

Quand Garrick redescendit enfin, Kate l'attendait de pied ferme. A peine était-il entré au salon qu'elle se levait pour lui tendre un jeu de clés et une feuille d'instructions.

Vous trouverez là toutes les réponses aux questions que vous vous posez sur le déroulement de la journée. Etant donné que je commence assez tôt demain matin, je ne vais pas m'attarder. Si vous n'avez pas dîné, servez-vous à la cuisine.

Et sans un mot de plus, elle sortit de la pièce et monta directement au premier.

Les sourcils froncés, Garrick la suivit des yeux, avec l'étrange impression d'avoir été vertement remis en place. « Allons, que vas-tu imaginer? se reprit-il. La faim ne te réussit pas! »

Il n'avait rien avalé depuis le déjeuner, mais la simple idée d'avoir à se débrouiller seul lui coupait l'appétit, comme celle de se coucher aussi tôt. Qu'essayait donc de lui prouver Kate Oakley, exactement? Que c'était elle qui commandait et qu'il n'avait qu'à bien se tenir?

En haussant les épaules, il glissa dans sa poche les clés que lui avait remises la jeune femme et sortit.

Kate entendit le vrombissement puissant du moteur en sortant de la douche, et regagna sa chambre juste à temps pour voir les phares de la Ferrari disparaître au coin de la rue. Où donc allait-il si tard?

Du moment qu'il s'occupe correctement de Michael, tu n'as pas à t'en préoccuper, se réprimanda-t-elle.

Son imagination allait malgré tout bon train. Avec un physique comme le sien, Rick ne devait plus compter les conquêtes. Kate se demanda à quoi pouvait bien ressembler la femme qui partageait sa vie actuellement, et fut aussitôt horrifiée par la précision des images qui lui vinrent à l'esprit. Jamais elle ne se serait crue dotée d'une imagination aussi fertile.

Kate s'empressa de se glisser entre les draps. Fatiguée comme elle l'était, elle ne parvint pourtant pas à s'endormir avant le retour de Garrick.

Le repas que celui-ci avait avalé à la hâte pesait lourd sur son estomac. Il décida d'attendre un peu pour se coucher. Il était plus de minuit et il lui fallut encore deux heures pour installer l'ordinateur à sa convenance.

Après une nuit aussi écourtée, il n'entendit bien sûr pas son réveil, le lendemain matin. A son retour de promenade avec Michael, Kate frappa donc avec autorité à sa porte, rappelant brutalement à Garrick la transformation que son existence venait de subir en quelques heures à peine.

Je vais donner à Michael son petit déjeuner, annonça Kate. Je pars tout de suite après. Je le déposerai donc dans son parc, à la nursery, dès qu'il aura fini sa bouillie.

Elle avait pris dès le début cette habitude qui lui laissait le temps d'enfiler un élégant tailleur sans risquer d'être salie par les doigts généralement poisseux du petit garçon.

Kate, qui respectait toujours très scrupuleusement les horaires, attendait de ses employés la même rigueur, autant au bureau que chez elle. A 8 heures précises, elle embrassa Michael, comme chaque matin. Rick ne s'était toujours pas manifesté, bien qu'elle l'entendît remuer dans sa chambre. Un peu irritée, elle lança un bref « A tout à l'heure! » avant de descendre au rez-de-chaussée où l'attendait son attaché-case.

Elle arriva la première au bureau, peu avant 9 heures. Puis ce fut le tour de Sara et d'Harriet, ses deux collaboratrices. Pendant que Harriet préparait le café, Kate ouvrit le courrier. Très déçue, elle n'y trouva rien qui permit d'augurer de nouveaux projets. Les temps étaient durs, et la

prudence de mise. Les gens craignaient de ternir leur réputation en la confiant à un cabinet-conseil aussi peu connu que le sien. Heureusement, grâce aux relations de Camilla, Kate avait acquis déjà un nombre intéressant de bons clients.

Sitôt installée, elle tenta de joindre Peter à son bureau. Il n'y était pas, mais la secrétaire apprit à Kate que le père de Peter avait eu une attaque durant le week-end. Il allait mieux et était même rentré chez lui. Peter serait de retour à Bath dans le courant de la matinée, mais Camilla avait jugé préférable de prolonger son séjour.

Savez-vous de combien de temps? demanda Kate.

Désolée, elle ne l'a pas précisé.

Ayant

remercié

la

jeune

femme,

Kate

raccrocha,

toujours

aussi

préoccupée : avait-elle eu raison ou tort d'engager Rick?

Mais avait-elle vraiment le choix? A l'agence où elle avait jusque-là recruté ses nurses, on lui avait fait remarquer d'un ton acide au téléphone que les problèmes semblaient moins émaner des employées que d'elle-même. Dans le fond, ils n'avaient pas entièrement tort : peut- être Kate se montrait-elle trop exigeante. Mais comment pouvait-il en être autrement? Partout ailleurs, les baby-sitters partageaient leurs responsabilités avec d'autres membres de la famille. Kate, elle, vivait seule.

Seule. Le mot résonna un moment dans sa tête avec insistance. Il n'y avait pas si longtemps encore, Kate se félicitait de vivre sans compagnon, car elle se sentait libre de se consacrer entièrement à sa carrière.

Mais, depuis l'arrivée de Michael dans sa vie et malgré le remue- ménage que sa venue avait causé, Kate appréciait cette présence et pour rien au monde n'aurait consenti à se séparer de l'enfant. Auparavant, lorsqu'elle se comparait aux mères célibataires, elle s'était crue dénuée de tout instinct maternel. Aujourd'hui, elle en était beaucoup moins sûre. Elle ne parvenait jamais à se concentrer tout à fait. Elle se surprenait même parfois à rêver aux sourires attendrissants de Michael, ou aux progrès qu'il avait accomplis depuis le début.

Tout à coup, en entendant Sara et Harriet raconter leurs week-ends respectifs, l'un en famille, l'autre chez des amis, Kate se rendit compte à quel point elle s'était isolée du reste du monde. Que deviendrait Michael s'il lui arrivait quelque chose? En prenant ainsi conscience de la

vulnérabilité du bébé, Kate s'affola. En dehors d'elle-même, il n'avait personne.

La

sonnerie

du

téléphone

retentit

et,

après

avoir

inspiré

profondément pour calmer les battements de son cœur, Kate décrocha.

Bonjour, Kate. Comment allez-vous, ce matin?

Oh, bonjour James. Très bien, et vous-même?

Je me porte comme un charme. Kate, si nous dînions ensemble

mercredi? Je vais être très pris, en fin de semaine. Une affaire en vue.

Kate se mordit la lèvre. Sa présentation était excellente, mais elle aurait tant voulu, avant de la soumettre à James, que Camilla en prenne connaissance ! Kate tenta de se ressaisir, mettant sa panique sur le compte de ses nuits écourtées depuis un mois.

Entendu, répondit-elle enfin.

Bien. Je passerai vous prendre chez vous. Disons 20 heures?

Cela me convient.

Kate donna à James son adresse, en prévoyant déjà d'être prête assez tôt pour ne pas avoir à le faire entrer. L'image qu'elle tenait à offrir d'elle-même risquait trop d'en pâtir s'il tombait sur Michael et Rick.

Les jours où Kate n'avait aucun rendez-vous particulier, elle n'interrompait pas son travail pour sortir déjeuner, se contentant d'un sandwich. Sara et Harriet n'étaient pas encore rentrées quand le téléphone sonna, et Kate dut décrocher à leur place.

Michael refuse de manger.

La déclaration pour le moins inattendue et prononcée avec une colère sourde surprit tant Kate qu'elle fut un instant réduite au silence.

Kate?

Kate, maintenant? Depuis quand lui avait-elle permis cette familiarité? Aucune des nurses qui avaient précédé Rick ne l'avait jamais appelée par son prénom!

Oui, je suis là, dit-elle d'un ton crispé. Que lui avez-vous donné?

J'ai ouvert une boîte.

Kate fronça les sourcils. Elle ne servait à Michael que des légumes frais, gardant les conserves pour les jours où elle n'avait vraiment pas le temps de cuisiner.

Essayez d'écraser une banane. En général, je lui donne cela plutôt le soir, mais je me débrouillerai.

Merci.

Rick

Oui?

A l'avenir, suivez mes instructions et ne lui servez de boîte qu'en cas d'absolue nécessité.

En raccrochant, Kate crut entendre marmonner : « C'était le cas, croyez-moi. » Mais, n'étant pas sûre, elle s'abstint de demander à Rick de répéter.

L'appel avait tant perturbé Kate qu'elle passa le reste de la journée à se faire un sang d'encre pour Michael. Quelle mouche l'avait donc piquée de confier un bébé à un homme? Pour qu'il ait osé lui servir un aliment tout préparé, il était clair qu'il ne prenait guère les instructions de sa patronne au sérieux. Et n'avait-elle pas insisté pour ne pas être dérangée à son travail?

Seule Camilla aurait réussi à apaiser son inquiétude et, évidemment, Camilla était à des centaines de kilomètres de là. Décidément, le mauvais sort s'acharnait sur elle !

Les coups de téléphone se succédèrent tout l'après-midi, dont un très positif : un des clients de Kate songeait à s'agrandir et la chargeait de concevoir pour lui une nouvelle image.

Pressée de s'atteler à ce projet, Kate resta tard au bureau. D'ordinaire, elle appréciait de pouvoir travailler au calme. Mais ce jour-là, elle eut un mal fou à se concentrer. Au bout d'une heure, elle finit par baisser les bras et se résolut à rentrer.

Le trajet de retour en métro lui parut interminable et elle parvint chez

elle épuisée. A peine le pied posé dans le vestibule, la première chose qu'elle remarqua fut le silence anormal qui régnait dans la maison. Son cœur fit un bond dans sa poitrine et les images les plus terrifiantes lui vinrent à l'esprit. Il était arrivé quelque chose à Michael, un accident. Laissant tomber son attaché-case, elle monta l'escalier quatre à quatre.

Là-haut, elle retrouva Michael en train de jouer tranquillement dans son parc. Quand il l'aperçut, il sourit en lui tendant les bras. Sa barboteuse était sale et son bavoir couvert de ce qui parut être du jus de tomate. On aurait dit qu'un ouragan avait traversé la nursery : des jouets traînaient partout et, au milieu de ce chaos sans nom, au fond du fauteuil victorien que Kate avait acheté et recouvert elle-même de tissu, était affalé Rick, profondément endormi.

Kate l'observa un moment, sensible tout à coup à la vulnérabilité qu'elle percevait ainsi chez lui. Il portait un jean et, comme la barboteuse de Michael, sa chemise avait grand besoin d'être passée à la machine.

Michael finit par s'impatienter et Kate le prit dans ses bras, pour constater d'emblée que l'expérience de Rick en matière d'enfants comptait une sérieuse lacune : la pose des couches-culottes. Avec un soupir exaspéré, elle entreprit de réparer les dégâts, puis reposa Michael dans le parc pour mettre un peu d'ordre dans la pièce. Michael ne cessait de babiller, racontant probablement sa journée dans une langue incompréhensible pour tout autre que lui-même.

La pièce à peu près rangée, elle reprit Michael, tout attendrie de le sentir blotti spontanément contre elle. Elle se rappela trop tard qu'elle n'avait pas encore quitté son tailleur. En temps ordinaire, elle prenait soin d'aller se changer dès son arrivée. A cause de Rick, elle avait complètement oublié ses habitudes et déjà, Michael bavait allègrement sur son épaule. Vite, elle courut jusqu'à sa chambre et, après avoir déposé Michael sur le lit, s'empressa de se déshabiller.

Elle fouillait son placard à la recherche d'un jean quand la porte s'ouvrit à toute volée derrière elle. Elle vit Rick paraître, l'air affreusement inquiet.

Michael? Oh, pardon, j'ignorais que vous étiez rentrée.

Apparemment, répondit sèchement Kate.

Elle n'avait pas l'habitude d'être surprise aussi peu vêtue, même si elle n'était pas plus indécente que n'importe quelle baigneuse, en été, sur la

plage. En attendant, avec Rick sur le seuil, elle se sentait vulnérable et détestait cela.

J'ai dû m'endormir, expliqua Garrick, gêné. Je ne savais pas qu'il était si tard.

Un bâillement lui échappa, et il s'étira longuement. Kate, qui avait fini par sortir un jean, le tenait devant elle, fort embarrassée que Rick mît tant de temps à remarquer à quel point sa présence était indésirable. Mais, loin de présenter ses excuses et de se retirer discrètement, il avança tranquillement dans la pièce et s'assit au bord du lit pour prendre Michael dans ses bras et le chatouiller ! Le bébé éclata de rire. Jugeant que la comédie avait assez duré, Kate finit par déclarer dignement :

Dans l'immédiat, je préférerais que vous emportiez Michael et le prépariez pour son bain.

Rick releva soudain la tête et parut remarquer seulement à cet instant combien la tenue de Kate était légère. Le satin du soutien-gorge chatoyait et Kate se retint à grand-peine de croiser les bras sur sa poitrine.

Nous ne dînons pas avant? demanda enfin Garrick.

Dîner? Kate eut un soupir impatient.

Je grignoterai peut-être un sandwich si j'en ai envie. Si vous aviez lu mes instructions, vous sauriez que vous êtes censé prendre votre repas du soir à 6 heures, tout de suite après le goûter de Michael. Ecoutez, je crois qu'il est inutile d'insister, ajouta Kate, à bout de patience. Je ne mets pas en doute vos compétences, elles sont sûrement excellentes, mais je suis sûre que vous seriez plus à l'aise avec un enfant plus âgé. D'ailleurs

Garrick lui coupa la parole.

Michael a à moitié mâchouillé votre feuille d'instructions. Rassurez-vous, il n'a rien avalé. Mais je n'ai pas pu sauver le document. Ce qui explique que je n'aie pu m'y conformer.

Kate se représentait aisément la scène.

S'il vous plaît, laissez-moi encore une chance. J'ai besoin de ce travail, insista Garrick.

Curieusement, qu'il dût à ce point prendre sur lui pour adresser sa requête adoucit Kate à son égard. Elle n'osait imaginer à quels problèmes personnels il était confronté, pour la supplier ainsi. D'ailleurs, pour être honnête, Kate devait reconnaître que c'était le charme et le physique de Rick, plus que ses erreurs, qui lui inspiraient ses réticences.

Je vous remettrai un autre exemplaire du document, finit-elle par

annoncer. Pour ce soir, étant donné qu'il est déjà tard, je ne comptais

prendre qu'une part de quiche avec une salade. C'est peu, mais si cela vous tente, vous êtes le bienvenu.

« Quelle mouche t'a piquée? » s'affola Kate, à peine le dernier mot prononcé. Rick paraissait aussi surpris qu'elle. Aussitôt, elle s'empressa de rétablir la situation en déclarant froidement :

Oh, et à l'avenir, évitez d'entrer dans ma chambre. Je comprends cela d'autant moins de la part de quelqu'un qui s'est plaint des familiarités de sa précédente patronne.

Le discours parut tellement surprendre Rick que Kate se crut obligée de préciser :

Il paraît qu'elle vous faisait des avances.

Euh, oui, bien sûr. Je me suis permis d'entrer dans votre chambre

uniquement parce que je vous croyais encore au bureau. Quand j'ai ouvert les yeux et que je n'ai plus vu Michael dans son parc, je me suis un peu affolé.

Kate compatit.

C'est incroyable comme ils sont rapides, parfois, acquiesça-t-elle.

S'il n'y avait que cela ! se lamentait Garrick intérieurement. Aujourd'hui, rien ne s'était produit comme il l'avait prévu. Pour commencer, impossible de dénicher une nurse et, bien que, avec sa mère, il eût côtoyé des dizaines d'enfants de tous âges, regarder quelqu'un pouponner un bébé était une chose, le faire soi-même en était une autre.

Il avait passé près d'une heure à changer Michael; d'abord parce que le petit diable refusait de rester tranquille, et ensuite parce qu'il avait cru devenir fou à essayer de fermer les pressions. Avait suivi un déjeuner mémorable : après avoir enfin réussi à réchauffer le mélange abracadabrant de purée de légumes, il avait fallu nettoyer la saleté

accumulée tout au long de l'opération, si bien qu'au moment de se mettre à table lui-même, il avait totalement perdu l'appétit.

En dernier recours, il avait prié Gerald de lui apporter quelques sandwichs et une bouteille Thermos de café. Il avait suffi à ce dernier d'un seul coup d'œil sur son patron habituellement impeccable pour comprendre qu'il se passait quelque chose, mais il avait eu la discrétion de garder pour lui ses commentaires.

Un mot de tout cela à quiconque et c'est la porte, compris? avait menacé Garrick.

Ensemble, ils avaient ouvert le courrier, pendant que Michael jouait avec les lacets de leurs chaussures. Avant de repartir, Gerald avait promis de remuer ciel et terre pour trouver au bébé une nurse compétente.

Le problème, avait-il expliqué sans se départir de son sérieux, c'est

que les bonnes agences hésitent à confier leurs employées à un inconnu. Et comme vous nous avez prié expressément de ne pas révéler votre nom

Donnez le vôtre à la place, avait suggéré Garrick.

Volontiers, mais ils veulent en plus voir la maison et rencontrer le bébé. Les bonnes gouvernantes ne courent plus les rues.

Je comprends pourquoi ! avait grommelé Garrick avec humeur.

Gerald reparti, était venue l'heure du dîner. La première tentative de Garrick avec le mixer avait été un fiasco : il en restait pour preuves les arabesques qui décoraient encore la cuisine du sol au plafond, malgré ses vaines tentatives pour tout nettoyer.

C'était peu après que Garrick s'était endormi. Jamais il n'avait été aussi fatigué de sa vie. Il mourait également de faim, au point que la simple quiche proposée par Kate lui mettait l'eau à la bouche.

En reportant Michael jusqu'à sa chambre, Garrick se remémora sa panique, quelques minutes auparavant, quand il avait ouvert les yeux et constaté la disparition du bébé. Il avait cru alors que la terre s'arrêtait de tourner. Tout de suite, il s'était demandé ce qu'il allait bien pouvoir raconter à Kate s'il était arrivé le moindre malheur à Michael.

Il se rendait compte seulement maintenant, en déposant le petit

garçon dans son parc, que sa première préoccupation avait été pour Kate et non pour lui-même et ses projets compromis. Aurait-il oublié son but, à savoir prouver l'incompétence de Kate à veiller sur son filleul? A cette pensée, il fronça les sourcils. Au plus profond de lui-même, il ne doutait plus que Kate fût entièrement dévouée à Michael, quelle le protégeait et veillait sur lui comme une tigresse sur son petit. Grave dilemme

Son jean et son pull à col roulé enfilés, Kate regagna la nursery et trouva Rick pensif accoudé à la fenêtre. Dès qu'elle entra, il parut se ressaisir.

Vous désirez peut-être vous changer? suggéra Kate en commençant à déshabiller Michael pour le bain. A propos, rappelez-moi de vous montrer comment on met une couche-culotte.

Rick se retourna alors, et Kate constata avec surprise qu'il paraissait vivement embarrassé.

D'accord, j'en conviens, je manque d'expérience avec les tout- petits. Mais j'ai vraiment besoin de ce travail, Kate, plus que vous ne pouvez l'imaginer. Je vous jure que l'enfant n'a rien à craindre avec moi.

Curieusement, l'aveu et la promesse de Rick rassurèrent mille fois plus Kate que ses vantardises du début. Un court instant, elle crut même déceler dans ses yeux des sentiments profondément humains qui la touchèrent. Elle était lasse de s'interroger sans cesse sur les compétences de ceux qui s'occupaient de Michael. Le bon sens et l'entêtement de cet homme lui inspiraient confiance, en dépit du reste. Camilla avait sûrement raison de dire que, pour s'épanouir, les enfants avaient autant besoin d'une présence féminine que masculine.

Pour le meilleur et pour le pire, Rick Evans veillerait donc sur

» Pourquoi diable Kate

Michael. « Pour le meilleur et pour le pire avait-elle choisi cette formule si particulière?

Vous avez peut-être envie de lui donner son bain ? proposa-t-elle vivement, pour oublier la pensée incroyable qui venait de lui traverser l'esprit. Je vous regarde.

Bonne idée, acquiesça Garrick. A propos, vous le verrez tout à l'heure, en descendant : j'ai eu quelques problèmes avec le mixer

5.

Kate fulminait. Où diable Rick avait-il la tête pour avoir mis en route le mixer plein d'œufs durs en oubliant d'en rabattre le couvercle? Tout à l'heure, en descendant dîner, elle avait trouvé les murs de la cuisine, d'ordinaire impeccables, constellés de petits points blancs et jaunes. A présent, 23 heures venaient de sonner et elle n'avait toujours pas trouvé le temps de se retirer dans son bureau, ils étaient loin, les instants de paix qu'elle goûtait tant, une fois la maison rangée et Michael endormi!

Rick était monté, probablement pour travailler sur son ordinateur, quand Kate avait refusé qu'il l'aidât à faire la vaisselle.

N'avez-vous donc pas vu qu'il y a une machine ? avait-elle fait remarquer avec un haussement d'épaules.

Maintenant, elle était si fatiguée qu'elle n'osait fermer les yeux de peur de s'endormir sur place. Une tasse de lait chaud et un bon bain l'aideraient à se détendre avant de se coucher.

Elle versait le liquide dans la casserole quand Garrick passa la tête dans l'entrebâillement de la porte.

Un dernier morceau? s'enquit-il, l'air enchanté à cette perspective.

Sûrement pas, répondit froidement Kate. Maintenant, si vous avez

envie de quelque chose, je vous en prie, servez-vous. C'est curieux, les

autres nurses profitaient de ma présence, le soir, pour sortir, voir des amis.

Si j'ai bien compris, je vous dérange.

Le regard interrogateur de Rick embarrassa Kate qui jugea préférable de le rassurer, même s'il avait deviné juste.

Non, pas du tout, s'écria-t-elle, confuse.

Rick traversa la cuisine et ouvrit la porte du réfrigérateur pour en inspecter le contenu.

Et vous, vous ne sortez jamais? demanda-t-il.

La question, pourtant naturelle, accrut la gêne de Kate qui se raidit, sur la défensive. Que Rick ne s'avise pas de critiquer sa manière de vivre, ou elle le remettrait vertement à sa place.

De temps en temps, répondit-elle sur un ton désagréable censé

faire comprendre à Rick que ce genre de questions l'indisposait.

L'allusion

passa

inaperçue

car,

ayant

sorti

une

boîte

réfrigérateur, Rick revint à la charge.

d'œufs

du

Il vous arrive de détacher vos cheveux? de prendre un peu de bon temps? de

Kate s'impatienta.

Je vois mal en quoi cela vous regarde.

D'un geste sec, Garrick posa le carton d'œufs et empoigna Kate par les épaules. La jeune femme étouffa un cri. Elle s'apprêtait à le remettre à sa place lorsqu'elle s'aperçut qu'il ne l'avait bousculée que pour ôter la casserole du feu, juste derrière elle.

Désolé, mais une seconde de plus et le lait débordait, expliqua-t-il.

Kate ravala ses exclamations indignées. Comme elle regrettait d'avoir autorisé Rick à rester! Plus le temps passait, plus il devenait clair qu'il ignorait les règles élémentaires du savoir-vivre. Non que Kate exigeât de ses employés la moindre servilité. Néanmoins, étant l'employeur, elle estimait normal qu'ils gardent leurs distances et s'abstiennent de toute familiarité.

Rick Evans paraissait loin de partager ce point de vue. Et, à la manière dont il dévisageait Kate, lui même attendait clairement de mettre les choses ai point. Kate avait beaucoup de mal à imaginer cet homme intimidé par les avances de sa précédente patronne au point de chercher un nouvel emploi !

Lui tournant brusquement le dos, elle saisit le manche de la casserole d'une main qui tremblait un peu, et se remplit une tasse.

Bien. Je vais me coucher, annonça-t-elle, en s'efforçant de cacher

son trouble. Et dorénavant quand vous vous servirez du mixer, soyez gentil n'oubliez par d'en rabattre le couvercle!

Puis, sans un mot de plus, elle sortit. Garrick ne fut pas dupe. En

l'empoignant par les épaules, il avait perçu chez elle une profonde panique. Il n'y avait sûrement aucun homme dans la vie de Kate, ce qui n'arrangeait nullement Garrick. Amoureuse, elle était tôt ou tard amenée à négliger Michael. Garrick commençait à comprendre qu'il allait lui falloir beaucoup d'imagination pour atteindre le but qu'il s'étai fixé. Aucun juge, en voyant Michael et Kat ensemble, ne douterait jamais du dévouement de la jeune femme à l'égard du bébé.

Garrick était à deux doigts de se décourager quand une idée lui traversa l'esprit : il lui suffisait, dans la journée, de confier Michael à une nurse si tendre et dévouée que le bébé se détacherait peu à peu de Kate. Mais quelle femme honnête consentirait à travailler pour lui en cachette de Kate? Et comment lui-même pourrait-il accorder entièrement sa confiance à quelqu'un qui n'éprouverait aucun scrupule à jouer ce double jeu ?

Décidément, rien ne se passait comme prévu. Il y avait bien longtemps qu'un tel obstacle ne s'était pas dressé en travers de sa route, et plus longtemps encore si l'on considérait que cet obstacle était une femme.

A peine la tête posée sur l'oreiller, Kate sombra dans un profond sommeil. Cependant, au premier cri de Michael, elle ouvrit grands les yeux, aussitôt sur le qui-vive. Au second, elle chercha à tâtons l'interrupteur de sa lampe de chevet. Le réveil marquait 3 heures.

Avec le chauffage éteint, la chambre de Kate était glacée. En frissonnant, elle s'empressa d'enfiler son déshabillé de soie et se rendit à la nursery sur la pointe des pieds. Apparemment, il en fallait beaucoup plus pour réveiller Rick !

Kate souleva Michael dans ses bras et posa d'emblée la main sur son front pour vérifier qu'il n'avait pas de fièvre. Maintenant qu'elle était auprès de lui, il souriait, blotti contre elle. Ayant pris place dans le fauteuil, Kate s'efforça tant bien que mal de le gronder.

Tu n'as pas l'air malade du tout

Avec un petit rire, Michael lui attrapa une mèche de cheveux et Kate dissimula à grand-peine un sourire.

Je ne suis pas contente, tu sais. Me réveiller au beau milieu de la nuit pour réclamer un câlin!

Comme Michael explorait chaque centimètre carré de son visage, Kate tout attendrie renonça à feindre l'irritation. Elle ne se reconnaissait plus. Vu l'heure à laquelle elle s'était couchée, elle aurait dû être furieuse. Mais le plaisir de câliner ce petit être tendre compensait largement le fait que son repos fût ainsi écourté.

Tout entière concentrée sur le petit garçon, Kate n'entendit pas Garrick approcher et un cri lui échappa quand résonna soudain sa voix.

Comme il a de la chance !

Instinctivement, Kate remit de l'ordre dans ses cheveux avant de resserrer les pans de son peignoir. Pour quelqu'un qui se débrouillait pour ne jamais apparaître à son désavantage, c'était réussi! L'insistance avec laquelle l'observait Rick la troublait autant que la caresse de la chemise de nuit sur ses seins, à chacune de ses respirations. Et que dire de l'émoi qui accélérait les battements de son cœur, à le contempler! Il était entièrement nu sous son peignoir, elle l'aurait juré.

Jamais Kate ne s'était crue capable de pensées aussi audacieuses! Un frisson la parcourut des pieds à la tête, et elle rougit de honte. Cette émotivité était aussi absurde que ridicule. Inquiétante même. Kate trouvait de plus en plus alarmantes ses réactions face à Rick. Comme elle regrettait d'avoir écouté Camilla! Pour une fois, son amie avait été mauvaise conseillère. Le portrait qu'elle avait brossé de Rick Evans était loin de correspondre à la réalité. A l'en croire, Rick était un homme timide, effacé, ce qui était tout de même très éloigné de la vérité!

Mais Kate était aussi responsable que Camilla. Pourquoi avait-elle consenti à engager Rick malgré son incompétence manifeste? Pourquoi n'avait-elle pas songé à cette promiscuité inévitable avec lui? Et pourquoi ne s'était-elle pas accordé au moins quelques heures de réflexion, elle d'ordinaire si prudente ?

La réponse était claire : Kate n'avait agi ainsi que parce qu'elle était au pied du mur. Assumer seule la responsabilité à la fois de Michael et de son entreprise lui avait paru au-dessus de ses forces. Depuis l'arrivée de Michael, elle avait perdu en partie confiance en elle-même, comme si le petit garçon lui avait transmis un peu de sa fragilité. Avant lui, elle n'avait eu à se soucier que de sa propre existence; à présent, ils étaient deux. Grâce à Michael, Kate avait découvert l'amour et le dévouement dont elle était capable, mais également l'incertitude et les faiblesses qui en découlaient.

En baissant les yeux, Kate vit que Michael s'était endormi dans ses bras. Plongée dans ses pensées, elle ne se rendit compte que Garrick avait traversé la pièce qu'au moment où il lui prit doucement le bébé. Ce faisant, les doigts de Garrick effleurèrent la poitrine de Kate qui eut un mouvement de recul.

Son affolement ne passa pas inaperçu. Les femmes que Garrick fréquentait d'ordinaire ne comptaient plus le nombre de leurs aventures amoureuses. A la place de Kate, aucune n'aurait rougi. Au contraire.

Les sourcils froncés, Garrick porta Michael jusqu'à son berceau, tout en essayant de mettre de l'ordre dans ses pensées : la réaction de Kate l'émouvait autant qu'elle l'irritait. Cette vulnérabilité était pour Kate une arme de taille dans le combat que lui livrait Garrick à son insu. Face à autant de fragilité, Garrick se sentait totalement démuni. Il était grand temps qu'il se ressaisisse.

De son côté, Kate aurait donné cher pour oublier le trouble qu'il avait semé en elle.

Il serait peut-être bon que vous investissiez dans un pyjama, déclara-t-elle du ton le plus détaché possible. Si vous vous promenez toujours à moitié nu, je comprends que celle qui vous employait avant moi ait succombé à la tentation.

Pourquoi? Je vous attire donc tant que cela?

Sur ce terrain, Garrick reprenait l'avantage. Son air amusé froissa Kate, déjà suffisamment éprouvée. Elle aurait bien voulu savoir ce que Rick pensait vraiment d'elle.

Ne confondez pas tout, je vous prie, rétorqua-t-elle sèchement. Je commence à me demander si

Garrick comprenant qu'elle s'apprêtait une fois encore à le congédier s'empressa de réagir.

Je vous promets d'acheter un pyjama dès demain matin.

Au sourire qu'il dissimulait à grand-peine, Kate comprit qu'elle avait eu tort de s'affoler ainsi. En fin de compte, elle avait tenté de saisir le prétexte pour renvoyer Rick. Et pourtant qui, sinon elle, avait les réactions les plus inattendues? Il lui suffisait donc de veiller à ce que ces situations embarrassantes ne se reproduisent plus.

Essayez de trouver par la même occasion un manuel sur l'art de s'occuper d'un bébé, ajouta-t-elle.

La

plaisanterie

mi-figue,

mi-raisin

rassura

Garrick

:

apparemment choisi de le garder.

Kate

avait

De retour dans sa chambre, Kate mit tant de temps à se rendormir que, le matin venu, elle rêvait profondément lorsque, dans un brouillard, elle perçut une voix lointaine, puis de plus en plus proche.

Il est 8 heures, déclara la voix.

Prise de panique, elle se dressa sur son séant et reconnut le sourire de Rick.

Je me suis permis de vous réveiller. Tenez, je vous ai apporté un

café.

Un rapide coup d'œil au réveil confirma les pires craintes de Kate. Elle n'avait pas entendu sa sonnerie.

Michael est-il levé?

Pas encore. Il dort à poings fermés.

Vous auriez dû venir plus tôt !

Désolé, mais j'ai entendu sonner votre réveil, tout à l'heure. J'ai

donc supposé que vous étiez levée. Que puis-je faire pour vous aider?

Rien.

Garrick ainsi congédié, Kate sauta de son lit pour se doucher avec la rapidité de l'éclair. Elle enfila le premier tailleur qui lui tomba sous la main et dut se contenter de trois coups de brosse dans les cheveux. Pour une fois, elle partirait sans son inséparable chignon.

Alors qu'elle descendait en toute hâte au rez-de-chaussée, une délicieuse odeur de pain grillé lui parvint. Dommage qu'elle n'ait pas le temps d'avaler la moindre bouchée! Au salon, elle rassembla ses papiers, tout en évaluant l'heure à laquelle elle pouvait espérer arriver au bureau. Une chance, Sara possédait son propre jeu de clés.

Pourquoi diable fallait-il qu'elle ait une panne d'oreiller justement aujourd'hui où elle attendait trois rendez-vous importants?

Elle fermait son attaché-case quand Rick pénétra dans le salon.

Votre petit déjeuner est prêt : pamplemousse, céréales, thé ou café, au choix. J'espère que cela vous convient.

Kate en eut l'eau à la bouche, mais elle secoua la tête avec regret.

Merci,

Rick,

mais

affreusement en retard.

ce

sera

pour

une

autre

fois.

Je

suis

déjà

Votre taxi ne sera pas là avant un quart d'heure au moins, objecta Garrick. Cela vous laisse amplement le temps de déjeuner.

Un taxi? Kate dévisagea Garrick, si perplexe qu'il en profita pour la pousser doucement vers la cuisine.

Le repas était servi sur le comptoir, sans doute pour éviter à Kate de s'asseoir et lui permettre ainsi de gagner du temps. Les toasts étaient délicieux, le café parfumé à point, et le pamplemousse coupé en morceaux, sans sucre, exactement comme elle l'adorait.

Régalez-vous, je vais m'occuper de Michael, annonça Garrick.

Kate se demanda comment il avait deviné qu'elle préférait prendre son petit déjeuner seule et en silence. Elle n'en revenait pas de l'efficacité dont il faisait enfin preuve.

Elle terminait d'appliquer son rouge à lèvres lorsque le taxi klaxonna. Garrick étant encore au premier, Kate sortit sans l'avoir revu. Elle s'installait sur la banquette arrière lorsqu'elle se souvint de ne pas l'avoir prévenu qu'elle rentrerait assez tard. Tant pis. Elle l'appellerait du bureau.

16

téléphonait pour annoncer que Michael était souffrant.

Elle

n'eut

pas

à

se

donner

cette

peine.

A

heures,

Garrick

Qu'a-t-il ? s'inquiéta Kate. Avez-vous appelé un médecin?

Je ne pense pas que ce soit grave à ce point. Il a seulement un peu de fièvre. Pouvez-vous rentrer?

Rentrer? Le cœur de Kate se serra. Non, quitter le bureau lui était impossible. Il lui restait des dizaines de choses à faire avant de se rendre au cocktail auquel l'un de ses clients potentiels l'avait conviée.

prit

fermement possible :

Elle

une

profonde

inspiration

avant

de

déclarer,

le

plus

Non, Rick, c'est impossible. Si vous l'estimez nécessaire, appelez le

pédiatre. Vous trouverez le numéro dans le petit carnet d'adresses, près du téléphone. A propos, je ne serai pas de retour avant 9 ou 10 heures, ce soir.

Le combiné reposé, Garrick examina avec un sourire de triomphe le magnétophone qu'il avait placé juste à côté de l'appareil. Cette fois, il avait gagné. Un juge ne pouvait que condamner une mère, même adoptive, refusant d'accourir quand son enfant avait besoin d'elle.

Garrick repassa plusieurs fois la bande, pour le plaisir, pendant que Michael s'amusait à lancer ses cubes à l'autre bout de la pièce. Le bébé se portait comme un charme. Avant de réveiller Kate, le matin, Garrick avait jeté un coup d'œil sur l'emploi du temps de la jeune femme, et constaté avec surprise qu'elle dinait avec James Cameron, le lendemain soir. Lui-même avait eu affaire à ce personnage douteux et n'avait aucune sympathie pour lui. Kate connaissait-elle la réputation de son client ? Garrick s'était à peine posé la question qu'il eut un mouvement d'humeur, agacé de se sentir ainsi préoccupé.

De son côté, Kate éprouvait toutes les peines du monde à se concentrer. Tout à coup, elle reposa le dossier qu'elle était en train de feuilleter, trop tourmentée par les images d'un Michael affaibli et vulnérable. Rick avait parlé d'une légère fièvre. De quoi s'agissait-il?

Comment les autres femmes se débrouillaient-elles, dans la même situation? se demanda Kate, bouleversée. Un instinct qu'elle ne pouvait qualifier que de maternel la poussait à voler au chevet de Michael.

Moins de cinq minutes plus tard, elle se levait brusquement et faisait irruption dans le bureau voisin.

Sara, êtes-vous occupée ce soir?

J'ai un rendez-vous, mais je peux toujours l'annuler. Pourquoi?

Vous serait-il possible de vous rendre à ma place au vernissage? Michael ne se sent pas bien. Il faut absolument que je rentre.

Un éclair dansa dans les yeux de la jeune fille, manifestement enchantée de prendre la place de sa patronne. Confrontée aux mêmes difficultés, Sara n'aurait certainement pas eu les mêmes scrupules. Il n'y

avait pas si longtemps encore, Kate non plus, d'ailleurs. Pour rien au monde elle n'aurait laissé passer une aussi bonne occasion de se faire connaître.

Vous serez là demain? s'enquit Sara d'un ton détaché.

Kate glissa quelques dossiers dans son attaché-case, avec toutes les peines du monde pour se concentrer. Maintenant que sa décision était prise, elle n'avait qu'une hâte : s'occuper de Michael. Oui sait? Rick avait peut-être minimisé la situation pour ne pas l'inquiéter.

Demain ? répéta-t-elle distraitement en enfilant son manteau.

C'est bien demain que vous rencontrez James Cameron, non?

En se rappelant ce rendez-vous, Kate se mordit la lèvre.

Ne vous tracassez pas, j'y serai.

En était-elle bien sûre? Ne valait-il pas mieux appeler James et reporter leur entretien à une date ultérieure ?

Un terrible sentiment de culpabilité oppressait Kate lorsque, depuis le trottoir, elle héla un taxi. Tant de choses dépendaient du succès de sa rencontre avec James que, pour un peu, elle aurait relégué Michael au second plan, tout malade qu'il était.

Une dizaine de minutes plus tard, elle réglait la course d'une main tremblante, avant de chercher désespérément la clé de la maison au fond de son sac. Où était-elle donc passée?

Heureusement, la porte s'ouvrit.

Michael? Comment va-t-il? Son état a-t-il empiré? s'écria-t-elle tandis que Garrick s'écartait pour la laisser entrer.

Le bousculant presque, Kate se dirigea aussitôt vers l'escalier.

Garrick lui emboîta le pas, encore mal remis de sa surprise. Le visage blême et les mains tremblantes de Kate étaient révélatrices de son angoisse.

A l'étage, Michael jouait dans son parc, aussi paisible et serein que le matin. En apercevant Kate, il se hissa pour lui tendre les bras et Kate poussa un profond soupir de soulagement.

Tenez, asseyez-vous.

Sans songer à protester, la jeune femme se laissa doucement tomber dans le fauteuil que Garrick avait approché.

Il n'a rien, murmura-t-elle, abasourdie.

Je sais, convint Garrick. Je me suis affolé trop vite. Tout à l'heure, je le trouvais un peu chaud. Et comme il a eu du mal à avaler son déjeuner

Curieusement, Kate n'éprouva aucune colère mais une irrépressible envie de pleurer. « A cause de l'angoisse, sans doute », tenta-t-elle de se raisonner. Jamais elle ne s'était sentie aussi faible, aussi anéantie.

Je ferais mieux de retourner vite d'où je viens, dit-elle enfin. A propos, je rentrerai tard, ce soir.

Un rendez-vous galant? demanda Garrick, sachant très bien qu'il n'en était rien.

Non, professionnel, répondit Kate qui s'était ressaisie. Je me rends à un vernissage.

En voyant Kate si pâle, Garrick avait craint un moment qu'elle ne perdît connaissance. Témoin de la bataille qu'elle se livrait pour ne rien révéler de son tumulte intérieur, Garrick se fit soudain horreur. Kate n'avait peut-être pas mis Michael au monde, mais personne ne pouvait douter de l'amour inconditionnel qu'elle lui portait. A sa place, aurait-il tout abandonné son travail, ses clients, ses rendez-vous urgents pour courir s'assurer que le bébé n'avait rien? Non, sans doute. Si ses moyens lui permettaient de s'offrir les services des meilleures gouvernantes du pays, rien ne remplacerait jamais l'affection dont Kate comblait Michael.

— Finalement, il est tard, constata Kate en jetant un coup d'œil à sa

montre. Je vais prévenir mes collaboratrices que, si tout va bien, je ne repasserai pas avant demain.

« Sara va m'en vouloir », songeait Kate en regagnant sa chambre pour se changer. De son placard, elle sortit une robe noire à la coupe parfaite qu'elle réservait pour ce genre d'occasions. Son élégance discrète renforçait l'image qu'elle tenait à projeter d'elle-même, celle d'une femme d'affaires qui savait allier sérieux et féminité.

Comme il risquait de faire un peu froid à l'heure où elle rentrerait, elle prendrait également sa veste de velours noir.

Après avoir relevé ses cheveux à l’aide de deux peignes ornés de perles, Kate considéra un moment son reflet dans le miroir. Sans fausse modestie, elle se trouva impeccable.

Elle retourna à la nursery embrasser Michael. Profitant qu'il était seul, elle le câlina tendrement avant de redescendre au rez-de-chaussée. Comme elle enviait Rick de rester à la maison ce soir! Elle aurait donné cher pour l'envoyer à sa place à cette ennuyeuse réception! Toutes les femmes éprouvaient-elles les mêmes réticences à l'idée de sacrifier leur vie de famille à leur carrière? Etait-ce ça le fameux instinct maternel? Mieux valait ne pas s'interroger plus longtemps à ce sujet. Elle prit son manteau et sortit.

Depuis la fenêtre de sa chambre, Garrick regardait Kate s'éloigner. Elle avait l'air bien lasse. Se sentant à la fois coupable et agacé, il s'approcha du téléphone et composa le numéro de son bureau.

Gerald? Garrick à l'appareil. Stephen Hesketh ouvre ce soir sa nouvelle galerie de peinture. Il faut que je lui parle. C'est urgent. Débrouillez-vous pour trouver où je peux le joindre et rappelez-moi, d'accord?

Vous avez bien dit Hesketh? L'homme à qui vous avez acheté les Canaletto?

Exactement.

*

*

*

Contre toute attente, Kate passa une excellente soirée. Stephen Hesketh accepta, en effet, sans difficulté de lui apporter son concours dans certains projets. Elle qui s'était préparée à essuyer un refus n'en revenait pas, d'autant plus qu'Hesketh passait pour un homme d'une intransigeance notoire.

Pourquoi ne déjeunerions-nous pas ensemble vendredi? avait-il proposé. Nous pourrions ainsi mettre au point les détails de notre future collaboration.

Entendu, avait répondu Kate.

A sa grande surprise, Hesketh avait ajouté :

Je demanderai à ma secrétaire de nous réserver une table au Connaught.

Enchantée du tour que prenaient les événements, Kate préféra ne pas s'attarder à la galerie, de peur que Hesketh ne changeât d'avis. Comme il était encore tôt, elle appela Edmund Howarth, l'artiste au bénéfice duquel elle venait de conclure cette excellente affaire.

Passez

donc

reconnaissant.

prendre

un

verre

à

la

maison,

l'invita-t-il,

très

Kate accepta. Edmund était un homme aussi timide et doux que ses aquarelles. De graves ennuis de santé l’avaient très tôt confiné chez lui, et la peinture lui avait permis d'exprimer sa profonde richesse de sentiments. Aujourd'hui, il se portait comme un charme, et son mariage heureux y était sûrement pour quelque chose. Il avait rencontré sa femme, de six ans sa cadette, un été où il donnait des cours de peinture à l'université.

Kate

qui

se

plaisait

en

leur

compagnie

s'attarda

volontiers

un

moment, et il était plus de 21 heures lorsqu'elle se décida à rentrer.

Elle pouvait se féliciter de la productivité de sa soirée. Et pourtant, en prenant place dans le taxi qu'Edmund avait appelé pour elle, une pensée étrange lui traversa l'esprit : elle n'avait personne avec qui partager son triomphe. Elle était toujours sans nouvelles de Camilla, et Michael était encore un peu petit pour comprendre. Sa gorge se serra et des larmes lui brouillèrent la vue.

Que lui arrivait-il donc? Depuis quelque temps, sa vie, telle qu'elle l'avait construite exclusivement centrée autour de sa carrière , perdait son sens à une vitesse vertigineuse; les buts qu'elle s'était fixés avec confiance et détermination lui paraissaient chaque jour de plus en plus vains. Et pourtant, jamais il n'avait été aussi indispensable qu'elle réussît, pour la sécurité de Michael autant que pour la sienne. Elle devait donc s'efforcer de se concentrer toujours mieux sur son travail, et éviter de se laisser distraire en pensant continuellement au bébé.

Très lasse, elle ferma les yeux et s'installa confortablement sur la banquette arrière du taxi. Son mal de tête amplifiait à chaque seconde. Elle se massa les tempes en rêvant d'un bon bain, avant de se coucher. A

sa place, une autre aurait fêté son succès au Champagne. Quand pourrait-elle confier Michael à une tierce personne sans craindre qu'il lui arrivât malheur en son absence? Bientôt, espérait-elle, car à ce rythme, la dépression nerveuse la guettait.

Durant quelques secondes, elle essaya d'imaginer à quoi ressemblerait son existence si elle avait quelqu'un avec qui partager ses lourdes responsabilités. Quelqu'un comme

Son cœur se mit à battre plus vite, tandis qu'un visage se dessinait devant ses yeux. Le visage de Rick Evans!

Qu'il occupât une telle place dans ses pensées affola Kate. Pour se rassurer, elle accusa le surmenage. Avec le temps, l'effet que cet homme produisait sur elle se dissiperait, Elle en rirait même un jour. Evidemment !

6.

Kate feuilleta pour la centième fois son dossier, sans parvenir à la moindre critique objective. Réussirait-elle à convaincre James Cameron? Jamais elle ne s'était sentie aussi nerveuse.

Ce soir, au cours du dîner, Kate allait jouer l'avenir de sa compagnie et, avant minuit, les dés seraient jetés. Avec James pour client, le cabinet-conseil gagnerait en notoriété et attirerait par conséquent l'attention d'autres entreprises du même acabit que celle de James. Si Kate décrochait le contrat, la sécurité de Michael et la sienne propre étaient assurées. Et dès que le cabinet-conseil aurait pris un peu d'ampleur, Kate pourrait enfin songer à se détendre en déléguant certaines de ses responsabilités.

Pour toutes ces raisons, Kate ne voulait pas douter de la perfection de l'étude qu'elle s'apprêtait à présenter. La chaîne de supermarchés n'était qu'une partie infime de l'empire sur lequel régnait James. En confiant l'affaire à Kate, il la soumettait à un test. S'il obtenait satisfaction, la fortune de Kate était faite.

Quel dommage que Kate n'ait pu en parler à Camilla! Elle avait besoin de s'entretenir avec quelqu'un qui non seulement la comprendrait, mais savait par expérience estimer les chances de la concurrence. Jamais la solitude n'avait autant pesé à Kate.

Avec un soupir, elle ferma le dossier. La perspective de passer la soirée chez James ne l'enchantait guère. Elle connaissait la réputation du personnage, mais elle était pratiquement sûre qu'il n'espérait d'elle aucune faveur. Quand elle avait exprimé ses réticences à l'idée de ce rendez-vous chez lui, il avait répondu que, sur un plan purement pratique, ils y seraient beaucoup plus à l'aise qu'au restaurant pour étudier le dossier.

Kate rentra aux alentours de 18 heures et se dépêcha de se changer. Si elle avait été moins raisonnable, elle aurait pris un taxi pour gagner du temps. Mais des années d'économie rigoureuse ne s'oublient pas facilement.

Aux bruits qui lui parvenaient du premier, Rick était en train de baigner Michael. S'étant débarrassée de son manteau et de ses gants,

Kate alla les rejoindre. A son entrée, ni l'un ni l'autre ne se retourna, trop occupés qu'ils étaient à jouer ensemble. Comme Kate enviait Rick ! En temps ordinaire, le bain de Michael était pour elle un instant privilégié de la journée et, pour un peu, elle aurait reproché à Rick de lui avoir volé son plaisir.

En voyant Michael rire aux éclats, Kate se retint à grand-peine de prendre la place de son baby-sitter pour s'occuper elle-même du bébé, comme si elle craignait sentiment absurde! que Rick le lui dérobe.

Garrick leva la tête et aperçut Kate. Le visage de la jeune femme s'empourpra. Elle se demanda si Rick avait compris l'angoisse qui l'animait, pour que son regard s'assombrît à ce point.

Comme il était tard, je me suis permis de donner son bain à Michael.

Vous avez eu raison, merci. Je suppose qu'il a dîné?

Qu'elle détestait ce ton détaché, ces remerciements hypocrites !

Il y a une demi-heure environ, répondit calmement Garrick. Je termine ou vous voulez prendre la relève ?

Contrariée qu'il eût aussi aisément perçu son tumulte intérieur, Kate refusa.

Non. Il faut que je me dépêche de me préparer. Quelqu'un passe me prendre à 8 heures.

Une invitation à dîner?

Seulement pour affaires.

Mécontent que les deux adultes parlent sans plus s'occuper de lui, Michael battit vigoureusement des mains la surface de l'eau. Tout éclaboussé, Garrick se pencha pour le soulever et l'envelopper d'une épaisse serviette de bain.

Sentant que sa présence était inutile, Kate se retira dans sa chambre emportant avec elle l'image des petits bras potelés de Michael serrés autour du cou de Rick. Cette vision lui fit monter les larmes aux yeux. Autrefois, son père avait dû la câliner ainsi, bien qu'elle n'en eût aucun souvenir. Ce qu'elle n'oublierait jamais, en revanche, était son chagrin à se trouver soudain privée de l'amour de ses parents. C'était ainsi que,

très jeune, elle s'était promis de ne s'attacher à personne, tant elle redoutait d'éprouver de nouveau la même peine.

Jusqu'au jour où Michael, cet adorable bambin, cet être sans défense, avait fait irruption dans sa vie. Ce soir, elle n'aurait su dire lequel elle enviait le plus, de Rick ou de Michael. Etait-ce Rick, parce que Michael s'abandonnait en toute confiance dans ses bras? Ou Michael, pour l'impression de sécurité totale qu'il devait ressentir?

Kate s'habillait, en proie au plus vif découragement, quand Garrick frappa.

Oui? demanda-t-elle.

Kate comprit son erreur en voyant la porte s'ouvrir. Ecarlate, elle tenta d'enfiler sa robe en toute hâte, sans grand succès.

Je ne vous ai pas dit d'entrer, remarqua-t-elle avec colère. Cela devient une habitude, chez vous! Que me voulez-vous?

Il fallait qu'elle se sentît bien vulnérable pour s'adresser à lui sur ce ton, songea Garrick. Il ne s'empressa pas pour autant de ressortir. Au contraire, il contempla sans aucun scrupule le spectacle délicieux qu'elle offrait.

Cette fois, Kate explosa.

J'aimerais pouvoir me préparer tranquillement ! Et où avez-vous mis Michael?

Avec un haussement d'épaules, Garrick traversa la pièce.

Il dort. Je vais vous donner un coup de main.

Trop surprise pour protester ou articuler le moindre son, Kate resta paralysée. Comme un automate, elle glissa le bras droit, puis le bras gauche dans les manches de la robe sous le regard caressant de Rick. Puis, sans qu'elle se souvienne de l'avoir vu s'avancer, elle s'aperçut qu'il remontait doucement la fermeture Eclair le long de son dos.

Un dîner d'affaires, dit-il pensivement. Dans quel restaurant vous a-t-il invitée?

Kate mit quelques secondes avant de recouvrer l'usage de la parole. Rick avait beau avoir reculé d'un pas, c'était comme si elle percevait

encore la pression de ses doigts sur sa peau.

Nous n'allons pas au restaurant, articula-t-elle faiblement.

Vous voulez dire que vous dînez chez lui?

Kate vit les traits de Rick se crisper, puis un sourire moqueur se dessina sur ses lèvres.

Je vois. Les affaires sont les affaires, n'est-ce pas? Vous êtes prête à tous les sacrifices pour réussir, on dirait.

La réaction de Kate ne se fit pas attendre : elle gifla Garrick à toute volée.

Comment osez-vous

Kate ne put en dire davantage : Garrick venait de lui saisir les épaules et la dévisageait avec tant de colère qu'elle craignit un moment qu'il ne lui rendît la monnaie de sa pièce. Par chance, il parut se calmer.

Quand on gifle un homme, ma chère, on se doute qu'il va réagir.

Kate poussa un faible cri en voyant le visage de Rick se rapprocher inexorablement du sien. L'instant d'après, une bouche sensuelle effleurait la sienne. Malgré sa fureur, Kate fondit très vite entre les bras de Rick. Tant de douceur dans un baiser lui donnait l'impression que le sol se dérobait sous ses pieds. Alors qu'elle fermait les yeux et s'abandonnait tout à fait, sans songer un instant aux conséquences, elle entendit la voix rauque de Rick résonner à son oreille.

Elle battit des paupières et sentit qu'il avait glissé les doigts dans ses cheveux et la contemplait fixement avec un sourire amusé.

En fin de compte, je vous soupçonne peut-être à tort, murmura-t-il.

Mais méfiez-vous de James Cameron, Kate : cet homme a plus d'un tour

dans son sac.

Dès que Rick Peut libérée, Kate reprit ses esprits.

Comme si vous le connaissiez! lança-t-elle, agressive.

Garrick

sentit

qu'il

venait

de

commettre

une

erreur

grave.

Heureusement, il trouva vite une parade.

Je lis les journaux, tout simplement. Et ce M. Cameron n'a pas très bonne réputation.

Kate faillit accepter cette explication, mais soudain une drôle de sensation l'assaillit.

Comment savez-vous que j'ai rendez-vous avec James Cameron?

Garrick haussa les épaules.

C'est vous qui me l'avez dit, tout simplement.

Kate fronça les sourcils, perplexe. Elle était certaine de n'avoir rien confié de tel. Mais comment expliquer autrement que Rick fût au courant? De toute façon, elle n'avait guère le temps de s'interroger plus longtemps.

Repensant soudain au baiser de Rick, un baiser dont elle sentait encore l'étrange brûlure sur ses lèvres, Kate fut tentée de congédier cet homme audacieux. Mais elle ne pouvait se le permettre tant qu'elle n'avait personne pour le remplacer. Et puis elle devait avant tout songer à Michael : lui n'avait accueilli aucune des nurses précédentes avec autant de joie. Jamais Kate ne pourrait se résoudre à renvoyer Rick. A quoi bon se bercer d'illusions?

S'étant redressée de toute sa hauteur, elle s'adressa à lui avec froideur et mépris.

Que les choses soient bien claires entre nous : si j'ai envie de

prendre du bon temps avec l'un de mes clients, cela ne regarde que moi. Et, d'autre part, je n'apprécie guère vos familiarités. A l'avenir, veillez à ce que cela ne se reproduise pas.

Je

j'y veillerai, répondit Garrick.

Le ton sur lequel il prononça ces quelques mots et surtout le regard presque tendre qu'il adressa à Kate effrayèrent la jeune femme. Elle ne sut que dire. Heureusement, au même moment, le cri de Michael ce dernier étant resté dans la nursery la tira d'embarras.

J'y vais, annonça Garrick.

Comme dans un brouillard, Kate l'entendit apaiser le bébé, puis refermer la porte et descendre au rez-de-chaussée. A grand-peine, elle se ressaisit. L'heure de son rendez-vous approchait et, si elle ne se pressait

pas davantage, elle allait être en retard.

Les mains tremblant légèrement, elle se brossa les cheveux, puis se repoudra. Les paroles de Rick quant à la réputation de James lui revinrent à l'esprit. A quoi bon y songer! De toute façon, il était trop tard pour annuler le rendez-vous et ce serait trop risqué. Elle n'aurait qu'à se tenir sur ses gardes!

Enfin prête, Kate descendit à son tour. En se rendant au salon pour y récupérer son dossier, elle surprit Rick en train de le feuilleter le plus naturellement du monde.

De quel droit vous permettez-vous de fouiller dans mes papiers?

Garrick lui adressa un sourire.

Fouiller? Je m'intéressais seulement à ce que vous faites.

Kate lui aurait volontiers dit sa façon de penser mais dut y renoncer lorsque la sonnette retentit à la porte d'entrée.

Oh, mon Dieu, c'est sûrement James! s'écria-t-elle, affolée.

Ayant décidé que les deux hommes ne devaient se rencontrer sous aucun prétexte, elle s'empara en toute hâte de ses affaires et courut rejoindre James.

Il avait garé sa Porsche gris métallisé juste derrière la Ferrari et fronça les sourcils en ouvrant à Kate sa portière.

Vos voisins ont les moyens, dites donc.

Kate répondit par un sourire vague et, heureusement, James en resta

là.

L'élégant costume qu'il portait ce soir-là ne provenait sûrement pas des supermarchés dont il était le propriétaire, songea Kate en l'observant à la dérobée. Pas plus que la chemise et la cravate de soie. Paradoxalement, lors de ses apparitions à la télévision, James entretenait l'image d'un homme simple et sans prétention. Kate ne lui reprochait d'ailleurs pas sa réussite, mais plutôt la tendance qu'il avait, malgré les apparences, à mépriser ceux auxquels il la devait.

Tout au long du chemin, James ne cessa de parler de tel ou tel homme d'affaires très en vue, qu'il connaissait bien disait-il et qu'il aurait

plaisir à présenter à Kate

Elle se rendait bien compte qu'il essayait de l'impressionner.

Cependant, la jeune femme n'était pas dupe.

James habitait un luxueux appartement sur Eaton Square. En entrant, Kate découvrit un vestibule dallé de carreaux noirs et blancs ouvrant sur un salon dont elle n'apprécia guère la décoration moderne et impersonnelle, presque une insulte, selon elle, à l'élégance du bâtiment géorgien.

J'ai donné sa soirée à ma cuisinière. Elle s'est arrangée pour que nous n'ayons plus qu'à nous servir. Voulez-vous que je vous fasse visiter les lieux? demanda-t-il avec un sourire étrange.

Non, je vous remercie, répondit Kate, les nerfs déjà à fleur de peau.

Un repas froid joliment présenté les attendait à la salle à manger, mais Kate était trop mal à l'aise pour apprécier la finesse de la cuisine. Au second verre de vin que lui proposait James, elle refusa. En revanche, lui buvait copieusement. Il tint même à prendre un digestif, tandis que Kate reprenait une seconde tasse de café dont elle n'avait aucune envie.

Tout au long du repas, elle avait essayé d'aborder le sujet qui lui tenait à cœur, mais sans cesse, James détournait la conversation, racontait sa vie, à tel point que Kate était à bout lorsqu'il l'invita enfin à le suivre dans son bureau.

Comme le reste de l'appartement, la décoration et le mobilier du bureau étaient ultramodernes. Kate détestait cette atmosphère froide et aseptisée qui lui faisait penser à un hôpital.

Un silence pesant retomba pendant tout le temps où James prenait connaissance de la présentation si méticuleusement préparée.

Je suis très favorablement impressionné, déclara-t-il quand il eut terminé.

« Et surpris », se dit Kate. De toute évidence, il n'avait pas compté sur une étude aussi approfondie.

Vos propositions sont effectivement intéressantes, même si cela risque de me coûter une petite fortune.

La jeune femme essaya alors de justifier l'ampleur des investissements envisagés, mais James lui coupa la parole d'un geste de la main.

Kate, j'ai beaucoup d'admiration pour les femmes de votre trempe,

reprit-il. Je nous imagine très bien partenaires tous les deux, pas vous? L'agence à laquelle je confierai mon image décrochera le gros lot, je vous le garantis. Autant sur le plan financier que pour sa réputation. Vous me rappelez beaucoup le jeune homme que j'ai été jadis. Ambitieux, rusé et assez intelligent pour savoir qu'il arrive un jour où, pour réussir, il faut s'assurer certains appuis et se résoudre pour cela à certains sacrifices.

Il ponctua ses paroles d'un sourire étrange, le sourire d'un homme sûr de lui. Le cœur de la jeune femme se mit à battre à tout rompre dans sa poitrine. Pas une seconde elle n'avait cru James capable de lui faire une proposition aussi malhonnête!

Recouvrant au plus vite ses esprits, elle prit une profonde inspiration et, soutenant le regard de James, s'empressa de répondre :

Je suis ravie que ma présentation vous ait plu, et flattée que vous

envisagiez une association. Malheureusement, je ne suis prête à aucun «

sacrifice ».

Sur quoi elle se leva, bien décidée à prendre congé de ce goujat.

Mais James n'avait apparemment pas l'habitude d'être remis à sa place aussi vertement. Son sourire béat s'effaça, cédant la place à un rictus de colère.

Si vous vous imaginez faire monter les prix en jouant les saintes

nitouches, vous perdez votre temps avec moi. Allons, Kate. Soyez raisonnable. Vous avez autant envie de ce contrat que moi de vous. Nous pouvons nous entendre, il me semble.

Je n'ai jamais conclu aucune affaire de cette manière et je n'ai pas l'intention de commencer aujourd'hui.

C'est en effet ce que je me suis laissé dire.

Cette réflexion mit Kate hors d'elle mais, au prix d'un gros effort sur elle-même, elle se contint. Faisant face à James, elle déclara, de la voix la plus ferme passible :

Il vaut mieux que je parte, monsieur Cameron. Si vous changiez

d'avis à propos des termes du contrat, vous savez où me joindre.

Changer d'avis, moi?

Il éclata d'un rire sarcastique avant de poursuivre.

C'est vous qui allez réviser vos positions, mon petit. Regardez donc les choses en face et vous verrez que vous n'êtes pas en position de force.

L'arrogance de James déchaîna la colère de Kate. Sans songer un instant au risque qu'elle prenait, elle rétorqua vivement :

Aucun contrat sur terre ne vaudra jamais le prix que vous en exigez!

En voyant James blêmir, Kate s'aperçut un peu tard qu'elle était allée trop loin.

Vous ne savez pas à qui vous avez affaire, Kate. Vous allez regretter de m'avoir parlé sur ce ton!

La menace qui couvait sous les paroles de James effraya Kate. Se pouvait-il qu'elle eût compromis toutes ses chances de réussite en s'opposant à James Cameron? Cette idée lui fit froid dans le dos, mais l'heure n'était pas aux lamentations, il fallait à tout prix échapper à cet homme. Sans plus réfléchir, elle quitta l'appartement en courant presque. Elle s'engouffra dans l'ascenseur et ce ne fut qu'une fois dans la rue qu'elle se sentit en sécurité. Elle s'arrêta une minute pour reprendre son souffle et calmer les battements désordonnés de son cœur.

Elle se rendit compte alors qu'elle avait oublié à la fois son manteau et son sac chez James. Il faisait un froid de canard, et la pluie qui tombait déjà depuis un moment ne tarda pas à traverser la fine étoffe de sa robe.

Par chance, un taxi libre passait par là. Kate lui fit signe mais le chauffeur ne vit pas son geste et il poursuivit son chemin sans s'arrêter. Quelle malchance ! Kate n'avait d'autre choix, désormais, que de rentrer à pied. Si au moins Camilla avait été chez elle, Kate se serait empressée de l'appeler à l'aide! « Allons, marcher te réchauffera », songea-t-elle pour s'apaiser. »

Il n'en fut rien car, à mi-chemin, elle était déjà complètement trempée. Tout à coup, elle glissa sur le pavé humide. Heureusement, elle ne se fit pas trop mal mais, dans sa chute, s'écorcha les genoux et les mains.

Courageusement, elle se remit en route.

Quelle ne fut pas sa joie lorsqu'elle aperçut enfin son petit pavillon!

Sur le perron, toutefois, elle se rappela qu'elle n'avait plus la clé pour ouvrir.

C'en était trop. A bout de forces, la joue appuyée contre la porte, elle fondit en larmes en tambourinant sur le bois de ses mains glacées.

7.

Transie, trempée de la tête aux pieds, Kate s'aperçut à peine que la porte s'ouvrait. Même le cri de surprise de Garrick ne réussit pas à la tirer tout à fait de sa torpeur. Elle finit cependant par recouvrer suffisamment ses esprits pour entrer. Elle n'avait qu'une hâte : se coucher au plus vite et oublier cette soirée désastreuse. Mais la haute silhouette de Garrick l'en empêcha et il la prit dans ses bras.

Kate eût voulu protester, se dégager de cette étreinte mais n'en eut pas l'énergie. Qu'il était bon de se laisser aller contre ce torse viril après tout ce qu'elle venait de subir! La chaleur des bras de Rick envahit peu à peu la jeune femme, à tel point qu'elle fut tentée de fermer les yeux et de s'endormir là.

Quand Garrick recula, elle gémit.

Que diable vous est-il arrivé? demanda-t-il, catastrophé. Cameron vous a agressée, je parie!

Sa voix vibrait d'une colère sourde qui fit sortir Kate de sa torpeur. Interloquée, elle essaya de comprendre.

Kate, répondez, insista Garrick.

Mais non, voyons. Du moins

enfin, pas directement.

Prononcer ces quelques mots avait épuisé Kate. Elle se détourna tant le regard de Garrick la paralysait. Etrangement et le moment était mal choisi pour s'interroger à ce sujet elle trouvait réconfortant que Garrick se souciât d'elle à ce point. La jeune femme indépendante et combative qu'elle était s'en serait alarmée, si elle n'avait pas été aussi fatiguée.

Garrick poursuivit son enquête.

Alors, que s'est-il passé?

Rien, murmura-t-elle.

Mais, sachant que Garrick ne se satisferait pas de cette réponse, elle

expliqua :

J'ai glissé dans la rue.

Avec un frisson, elle ajouta d'un ton plaintif :

Rick, j'ai froid. Laissez-moi aller me coucher.

Vous êtes trempée! Où est votre manteau?

Je l'ai oublié chez James.

Même les yeux clos, elle sentit que Garrick exigeait d'elle une réponse plus précise.

Nous nous sommes disputés, puisque vous tenez tant à tout savoir.

Il n'acceptait de conclure le marché que si je passais la nuit là-bas. Je lui

ai dit que ce n'était pas la manière dont j'envisageais notre collaboration et je suis partie.

Sans manteau?

Oui ! cria Kate à bout de patience. J'ai paniqué et je me suis enfuie si précipitamment que j'ai laissé chez lui mon manteau et mon sac.

Garrick laissa échapper un juron avant de fixer la jeune femme droit dans les yeux.

Dire que je vous avais prévenue! s'emporta Garrick. Vous jouez les

femmes d'affaires affranchies ; pourtant, vous avez foncé tête baissée dans le piège de James.

Le mépris qui perçait dans ces derniers mots fit à Kate l'effet d'une gifle et elle en oublia subitement sa fatigue.

Si vous insinuez que l'appât du gain m'a fait faire n'importe quoi

Pas l'appât du gain, rectifia Garrick. Mais l'ambition, certainement

!

Les propos de Garrick troublèrent tant la jeune femme qu'elle en resta muette. Le doute n'avait pas un seul instant cessé de la tenailler à l'idée de dîner chez James ou même de travailler pour lui. Mais le désir de conclure avec lui un accord l'avait aveuglée. L'accusation de Garrick n'était donc pas entièrement fausse, et Kate lui en voulut d'autant plus.

Je vous prie de me parler sur un autre ton, protesta-t-elle. L'ambition est considérée comme une qualité, chez un homme. Mais que nous autres femmes nous avisions d'avoir les mêmes aspirations, et nous ne nous attirons que le plus profond mépris. Est-ce vraiment terrible de ma part de souhaiter réussir? Je ne le désire pas seulement pour moi. Il faut que je pense à Michael, à mes employées. Et même si personne ne dépendait de moi, ce serait pareil. Je ne vois pas pourquoi j'en aurais honte!

Reconnaissez tout de même que le chemin du succès est plus souvent semé d'embûches, pour une femme. Ou alors, au contraire, elle ne rencontre aucun obstacle. C'est fonction des concessions auxquelles elle consent, ou non, pour atteindre son but.

A quoi rimait cette discussion absurde au milieu de l'entrée avec sa robe trempée et ses pieds meurtris? Elle n'aspirait qu'à une chose : que Garrick la traitât avec douceur et compassion.

Cette pensée stupéfia Kate. Pour la première fois depuis qu'elle volait de ses propres ailes, elle acceptait de dépendre de quelqu'un. Elle devait à Michael cette inconcevable faiblesse ; Michael dont la fragilité et l'amour avaient très vite ébranlé le mur qu'elle avait pourtant prudemment érigé autour d'elle.

Elle connaissait tout des dangers qu'elle courait à aimer : la douleur des séparations, la solitude sans fond qui s'ensuivait. Elle avait enduré ces souffrances le jour où elle avait perdu ses parents et s'était promis, en grandissant, de ne jamais revivre un tel cauchemar. Le seul moyen d'y arriver était d'interdire à quiconque de l'approcher. Alors pourquoi souhaitait-elle si fort qu'au lieu de la sermonner, Garrick l'enlaçât et la réconfortât avec tendresse?

Elle ne pouvait cependant ignorer les propos de ce dernier, pas plus que le défi qu'il lui lançait ouvertement. Dissipant le brouillard qui menaçait de l'envahir, elle plongea les yeux dans ceux de Garrick.

Votre point de vue est dépassé, Rick.

Elle releva fièrement le menton.

Et puis, si James a l'intention de me mettre dans son lit avant de signer, alors il me connaît mal. Je ne mange pas de ce pain-là.

Je le savais! s'exclama Garrick.

Il aurait dû éprouver de la colère, être déçu. Car après tout, s'il parvenait à prouver que Kate n'avait aucune moralité, le juge en déduirait qu'elle n'était pas digne de s'occuper de Michael.

Au lieu de cela, Garrick était fier qu'elle n'ait accepté aucun compromis. Il aurait même volontiers rendu visite à James Cameron pour lui faire payer son affront.

Kate avait toutes les peines du monde à garder les yeux ouverts. Garrick se rendit compte alors combien sa fureur l'avait aveuglé : elle était frigorifiée! Ses vêtements trempés lui collaient à la peau et ses lèvres prenaient une inquiétante couleur bleue. Comme il s'en voulait d'avoir empêché Kate de se changer plus tôt!

Cette dernière fut soudain parcourue d'un frisson.

Je ne veux plus parler, gémit-elle. J'ai froid.

Elle s'apprêta à se diriger vers l'escalier. Malheureusement, en tombant dans la rue, elle s'était tordu la cheville et le traumatisme était sans doute plus grave qu'elle ne l'avait cru au premier abord, car sa jambe refusa tout à coup de la porter : elle chancela.

Deux bras forts aussitôt l'enlacèrent et elle se sentit soulevée de terre. Sans plus réfléchir, elle ferma les yeux et s'abandonna à cette délicieuse étreinte. En voyant le sourire qui flottait sur les lèvres de la jeune femme, Garrick fronça les sourcils. La situation était déjà assez embrouillée sans y ajouter de nouvelles complications ! Mais pourquoi diable le geste d'abandon de Kate l'émouvait-il à ce point?

Garrick lutta contre le désir qui l'envahissait traîtreusement pour déclarer, du ton le plus détaché possible :

Déshabillez-vous vite. Il vous faut un bain chaud.

Kate remarqua la tension de Rick mais elle se méprit tout à fait quant à sa cause. Se rappelant pour quelles raisons il avait quitté son précédent emploi, elle était persuadée de ne lui inspirer que de l'aversion. Craignait-il qu'elle cherchât à le séduire? La soupçonnait-il de feindre l'épuisement pour l'entraîner peu à peu jusqu'à sa chambre?

Jamais Kate n'avait éprouvé d'humiliation aussi vive.

Je peux me débrouiller toute seule, répondit-elle avec un sursaut d'énergie. Dès que vous aurez eu l'obligeance de me lâcher.

Garrick la reposa à terre avec une telle brusquerie qu'elle sentit une vive douleur irradier tout son corps.

Pour vous, une seule chose compte, n'est-ce pas, Kate? Garder à

tout prix vos distances; entretenir votre sacro-sainte indépendance et refuser obstinément de reconnaître que, comme tous les êtres humains, vous avez parfois besoin des autres. Pourquoi?

Il marqua une pause avant de poursuivre :

Vous êtes vulnérable comme tout le monde, Kate! Que vous est-il

donc arrivé pour que vous refusiez de regarder la réalité en face? On a dû vous blesser terriblement pour que vous en arriviez là. Un homme, je parie!

Les mésaventures de la soirée avaient déjà tellement affaibli Kate que, devant la colère de Rick, elle sentit ses dernières barrières s'effondrer.

Non, Rick, déclara-t-elle lentement. Pas un homme.

Des souvenirs trop longtemps refoulés lui revenaient en mémoire, souvenirs de sa petite enfance, de cette époque où elle avait été si heureuse!

Garrick vit le chagrin déformer les traits de la jeune femme et s'aperçut que lui-même retenait son souffle, tant il désirait qu'elle se confiât et partageât ses peines.

Non, il ne s'agit pas d'un homme, répéta-t-elle, le regard perdu dans le vague. Ce sont mes parents qui

Ces mots causèrent un choc à Garrick. Ses parents? D'après ses informations, Kate était encore toute petite quand ils étaient morts tous les deux.

Mais soudain, il comprit et éprouva pour Kate une immense compassion. Avec douceur, il lui effleura le bras. Et, comme si ce geste trouvait un écho chez elle, Kate plongea les yeux dans ceux de Garrick.

Ils m'ont laissée, murmura-t-elle. Et moi, je

Les larmes jaillirent.

J'ai été placée dans un orphelinat. Au début, je ne comprenais pas

ce qui m'arrivait. Je me disais tout le temps qu'il s'agissait d'une erreur,

que mon père et ma mère étaient partis en voyage, qu'ils reviendraient me chercher.

Elle frissonna de la tête aux pieds.

Certains jours, je les haïssais de m'avoir abandonnée, avoua-t-elle.

Jamais ils ne seraient morts s'ils avaient eu le choix, Kate.

Je sais bien, mais mettez-vous à ma place. Une partie de moi-

même ne pouvait s'empêcher de les accuser de mon malheur et de ma

solitude. Si au moins ils m'avaient emmenée avec eux

Kate, ne dites pas cela!

Garrick l'avait interrompue si vivement que Kate prit soudain conscience de ce qu'elle était en train de confier. Péniblement, elle tenta de se ressaisir.

Bien sûr, au bout de quelques mois, je n'ai plus eu envie de mourir. Heureusement, il y avait Jennifer

Jennifer? La mère de Michael? s'enquit Garrick.

Les yeux de la jeune femme s'illuminèrent de nouveau, comme si elle contemplait une vision idyllique de son passé.

Oui. A l'orphelinat, elle m'avait prise sous sa protection. Elle avait quelques années de plus que moi et me câlinait comme une mère. Sans elle

La voix de Kate se brisa, et elle se tourna vers Garrick.

Voilà pourquoi mon indépendance m'est si précieuse. J'ai appris

très tôt combien on devient vulnérable quand on a besoin des autres. Car ils finissent toujours par disparaître. Et alors il ne vous reste plus qu'à

souffrir. Aimer ne procure que du chagrin.

Si je vous suis bien, Kate, vous pensez qu'il est préférable de

s'abstenir d'aimer, conclut Garrick. Ne s'attacher à personne, ne prendre aucun engagement, et ne jamais se hasarder hors de cette forteresse, c'est cela? Votre raisonnement n'est cependant pas entièrement juste, ajouta-t-il doucement. Où placez-vous Michael, dans tout cela? Ne me dites pas que vous ne l'aimez pas, Kate.

C'est différent, s'écria-t-elle. Jennifer

Je

devais m'occuper

de

lui,

pour

Oui, mais vous n'étiez pas tenue d'aimer l'enfant ! Et n'essayez pas

de me faire croire que vous ne vous êtes attachée à lui que par devoir.

Il haussa les épaules.

A

vous

entendre,

votre

indépendance

passe

avant

tout.

Mais

comment peut-on vivre seul et sans attache? Une femme surtout

Pressentant qu'il allait lui tenir un discours sur la différence entre les hommes et les femmes, Kate ne le laissa pas finir.

Essayez-vous de me dire que nous autres femmes sommes moins

Allons, ne montez pas sur vos grands chevaux ! rétorqua Garrick

calmement. Les hommes aussi ont leurs forces et leurs faiblesses. Nous avons même encore beaucoup de chemin à parcourir si nous voulons un jour égaler votre sensibilité, mesdames. Ne reniez pas ces émotions, Kate. Ce sont elles qui

Qui nous rendent si vulnérables ! l'interrompit-elle, agacée.

— Les hommes le sont tout autant! Vos sœurs ne sont pas toutes aussi

honnêtes que vous-même, croyez-moi. J'ai eu l’occasion de m'en rendre

compte.

Au tour de Garrick de paraître aussi surpris que mécontent de sa soudaine confidence. La spontanéité et la sincérité de l'aveu touchèrent Kate, néanmoins. Pour un peu, elle aurait tendu le bras pour effleurer la joue de Rick.

A cette pensée, elle s'affola et recula. Rick était un homme dangereux,

elle devait à tout prix se ressaisir. Jamais personne, avant lui, n'avait semé pareille confusion dans ses sentiments. En sa présence, elle avait

l'impression d'entendre des voix lui promettre mille félicités dont elle préférait ignorer l'existence.

Je

vais

annoncer.

vous

préparer

quelque

chose

de

chaud,

l'entendit-elle

Quand il eut disparu, ce fut comme si Kate reprenait contact avec la réalité. Une sensation de froid fondit sur elle, une vive douleur vrilla sa cheville au premier pas qu'elle fit vers l'escalier, et continua de la faire

souffrir jusqu'à sa chambre. Sans même allumer, Kate alla directement s'étendre. Une fois sur le lit, elle essaya tant bien que mal d'ôter ses chaussures et d'apaiser la douleur, en vain. Renonçant à se dévêtir, elle ferma les yeux, attendant que le sommeil vînt la délivrer de ce cauchemar.

En pénétrant dans la chambre, Garrick trouva la pièce plongée dans l'obscurité et crut que Kate se douchait. Mais les phares d'une voiture passant alors dans la rue éclairèrent le lit sur lequel Garrick aperçut la silhouette immobile de la jeune femme. Il posa aussitôt le plateau et alluma.

Quand il eut constaté à quel point la cheville de Kate était enflée, il s'emporta, aussi furieux que consterné.

Je vais de ce pas appeler un médecin, annonça-t-il. Vous ne pouvez pas rester comme cela.

Kate n'avait qu'une envie, oublier l'agression qu'elle avait subie et, surtout, qu'on la laissât dormir.

Non! protesta-t-elle.

Un violent tremblement s'ensuivit et elle se mit à claquer des dents.

Je veux seulement me reposer, ajouta-t-elle.

« Elle a probablement raison », songea Garrick. Une bonne nuit, bien au chaud, serait sûrement le meilleur remède. Vu l'heure, la visite du médecin pouvait attendre le lendemain.

Entendu, acquiesça-t-il en se dirigeant vers la salle de bains. Mais

ne bougez pas d'ici. Dès que j'aurai rempli la baignoire, je reviendrai

vous chercher.

Ce n'est pas la peine, murmura Kate. Je préfère me débrouiller seule.

Garrick contempla un instant le visage blême, le front têtu, avant de secouer la tête. Kate ne ressemblait en rien aux femmes qu'il avait connues. Il commençait à trouver sa volonté d'indépendance à la fois agaçante et superflue.

Il revint sur ses pas et se pencha au-dessus du lit.

Je suis à moitié tenté de vous prendre au mot. Mais vous savez

autant que moi que vous n'iriez pas loin, avec cette cheville.

Si, tout à l'heure, vous m'aviez aidée à monter au lieu de me barrer

le passage et de m'imposer cet interrogatoire, je n'en serais pas là!

En maugréant, Garrick repartit vers la salle de bains et Kate entendit bientôt que la baignoire se remplissait. Elle aurait dû se secouer, ôter au moins sa robe pour s'envelopper dans un peignoir. Mais le simple fait d'y penser l'épuisait. Il était tellement plus simple de fermer les yeux et de s'imaginer déjà allongée dans la baignoire, bien au chaud

Kate?

Kate sursauta. Garrick s'était approché, si doucement qu'elle ne l'avait pas entendu. Ayant rouvert les paupières, elle l'interrogea du regard.

Le bain est prêt.

Kate voulut s'asseoir mais s'aperçut bien vite qu'elle n'en avait pas la force. Avec un soupir, elle se laissa retomber.

Tenez, buvez ceci, ordonna alors Garrick en approchant une tasse des lèvres de Kate.

Une vive odeur de cognac l'assaillit et, instinctivement, elle eut un mouvement de recul.

Jamais vous ne me ferez avaler une chose pareille.

C'est ce que nous allons voir, rétorqua Garrick. Du lait additionné de cognac. Rien de tel pour vous réchauffer et vous aider à vous endormir.

Je n'en veux pas, s'entêta Kate.

Garrick posa d'un coup sec la tasse sur la table de nuit et obligea Kate à s'asseoir. Sourd aux protestations de la jeune femme, il l'immobilisa sans peine en l'enserrant de son bras gauche tandis que, de la main droite, il lui approchait la tasse des lèvres.

Maintenant, buvez!

Comprenant que refuser prolongerait inutilement son humiliation, Kate se résolut à avaler docilement cette étrange mixture. L'alcool lui

brûla la gorge dès la première gorgée, lui arrachant une grimace. Mais Garrick ne consentit à libérer Kate qu'une fois la tasse viciée.