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1.

— Tasha, j'ai besoin de ton aide.

— Qu'est-ce qu'il y a encore? Un autre drame à propos des robes des

demoiselles d'honneur? demanda Natasha Lacey avec humour. Délaissant un instant son travail, elle leva les yeux vers sa cousine Emma et lui sourit.

— A ta place, reprit-elle, je renoncerais à vouloir métamorphoser la

sœur de ton cher Richard. Quoi que tu fasses, elle restera toujours une petite boulotte. Pauvre gosse ! Je me rappelle très bien ce que c'est que d'avoir

quatorze ans, des kilos en trop, et de détester toutes les femmes qui sont épargnées par ce fléau. D'autant qu'elle est en adoration devant Richard. Votre mariage ne risque guère de l'enchanter!

— Mais non, il ne s'agit pas de Sara! Pas cette fois, intervint

vivement Emma Lacey. Si seulement ça pouvait être aussi simple ! Natasha se rembrunit en entendant ces propos. De trois ans sa cadette, Emma était plus qu'une cousine, pour elle : presque une sœur. Elles avaient grandi ensemble, à l'ombre de la cathédrale qui était l'orgueil de leur petite ville. Leurs parents entretenaient des liens étroits. Sans doute parce qu'elle était l'aînée, Natasha avait toujours été la plus posée, la plus paisible, la plus raisonnable des deux. Ses humeurs et ses sentiments étaient prévisibles, alors qu'Emma, elle, avait des élans ou des revirements aussi excessifs qu'inattendus. En famille, il était tacitement acquis que le décès du père d'Emma — survenu alors que celle-ci était encore adolescente — expliquait le brusque changement qui s'était opéré en elle, révélant la facette téméraire et irréfléchie

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de son caractère. Cela lui avait valu de nombreux ennuis et l'avait même, parfois, placée dans des situations périlleuses. Un fossé avait fini par se creuser entre les deux cousines. Rebelle, ennuyée par son existence provinciale, Emma avait voulu quitter l'école à seize ans et avait « fait les quatre cents coups », selon l'expression consacrée. Natasha, de son côté, était entrée à l'université et, avec résolution, avait acquis la formation qu'elle désirait. Cependant, l'époque un peu folle de la vie d'Emma était aujourd'hui révolue. La jeune femme était tombée amoureuse de Richard Templecombe, et Natasha était la première à s'en réjouir. Le mariage devait avoir lieu dans moins d'une semaine Il fallait admettre que les Templecombe n'étaient pas aussi enchantés de cette alliance que les Lacey. Bien que les deux familles fussent implantées en

ville depuis plusieurs générations, elles évoluaient dans des univers fort différents. Les Lacey représentaient l'esprit d'entreprise et la réussite commerciale : leur aïeul, Jasper, avait monté une affaire près de soixante-dix ans plus tôt aux abords de la cité, pour finir par devenir le premier fournisseur d'emploi des environs, avant l'Eglise elle-même. Les Templecombe, en revanche, mettaient un point d'honneur à dédaigner les choses matérielles. Leur histoire s'était en partie confondue avec celle de la paroisse bien avant l'installation des premiers Lacey dans la région. Le père de Richard était le doyen de la cathédrale; il était aussi, avec son épouse, l'une des figures de proue de la vie ecclésiastique locale. Tout le monde était convaincu que Richard finirait par suivre ses traces. Une pensée soudaine traversa l'esprit de Natasha, alors qu'elle songeait à tout cela. Inquiète, elle ne put s'empêcher de demander :

— tu n'as tout de même pas changé d'avis?

— bien sûr que non. Mais Richard, lui, le fera probablement

Tu

Non

quand Luke lui aura appris ce que j'ai fait.

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— Luke? répéta Natasha d'un ton interrogateur.

Tout en énonçant sa question, elle coupa un fil d'un geste habile, se reculant légèrement pour examiner le ravaudage qu'elle venait d'effectuer. Après avoir mené plusieurs années d'études et parcouru le monde en tant que reporter en herbe, elle s'était brusquement rendu compte, à vingt-cinq ans, qu'elle avait envie de rester dans sa petite cité provinciale de Sutton Minster, où elle faisait fabriquer de riches tissus brodés. Situation qui ne manquait pas d'ironie, à ses yeux Elle commençait à se faire un nom dans sa partie. Hardiment, elle avait persuadé son père de diversifier la fabrication des tissus sortis de l'usine

familiale, qui fournissait à l'origine essentiellement les milieux ecclésiastiques. Des magazines de décoration prestigieux avaient signalé, dans leurs articles, la qualité des beaux tissus qu'elle avait conçus et cela l'avait à demi lancée. Les affaires avaient connu un net essor grâce aux demandes des nombreux Londoniens qui acquéraient des maisons de campagne dans le voisinage

— Luke? répéta-t-elle. Je ne vois pas de qu

— Le cousin du père de Richard. Tu ne le connais peut-être pas,

mais c'est un Templecombe jusqu'au bout des ongles, dit Emma d'une voix agitée. Etroit d'esprit, bigot. Il n'attend qu'une chose: que je commette un faux pas pour que Richard rompe nos engagements. Accoutumée aux excès de sa cousine, Natasha observa avec calme :

— Richard a vingt-sept ans, et il est très amoureux de toi. Comment

le Luke en question pourrait-il — Mais tu ne comprends pas ! s'exclama Emma. Luke m'a vue sortir de chez Jake Pendraggon. Cette fois, Natasha entrevit de quoi il retournait réellement et elle eut un petit coup au cœur. Elle se garda cependant de le laisser paraître. Jake Pendraggon s'était installe à Sutton Minster un an plus tôt. C'était

un personnage haut en couleur, d'origine écossaise — ou aimant à le faire croire. Séduisant et bronzé, doté d'une épaisse chevelure noire et bouclée, d'une paire d'yeux plus bleus que ceux de Paul Newman, il avait joué sans

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vergogne de son physique avantageux. Natasha n'avait pas été surprise de constater qu'il exerçait une attirance irrésistible sur sa téméraire cousine, et d'apprendre ensuite qu'une relation intime s'était développée entre eux. Si elle n'avait pas suivi ces événements de près, c'était parce qu'elle avait passé plusieurs mois à voyager en Italie, au Portugal et en Espagne, pour y rechercher des modèles et idées de tissus qu'elle voulait faire fabriquer dans l'usine de son père. Elle avait découvert des matières somptueuses, si belles et si séduisantes qu'elle en devenait rêveuse rien que d'y songer

— Tasha, il faut que tu m'aides! s'écriait à présent Emma, la

ramenant à la réalité. Je suis allée voir Jake uniquement pour lui dire que tout

était fini entre nous, que j'aimais Richard. Mais il était en train de rédiger l'un des chapitres les plus importants de son roman et m'a suppliée de lui donner un coup de main pour dactylographier ses notes. Nous avons travaillé toute la nuit. Malheureusement, il a fallu que Luke me voie dans la rue juste au moment où je sortais de la maison de Jake. En plus, je portais encore la robe que j'avais pour ma soirée de fiançailles Emma esquissa une grimace.

— J'adore cette robe

La mère de Richard n'est pas de mon avis,

bien entendu ! Négligeant cette remarque hors de propos, Natasha se fit bien préciser les choses :

— Tu es allée chez Jake Pendraggon juste après la fin de ta soirée de

fiançailles, et le cousin de Richard t'a vue quitter sa maison au petit matin?

— Luke est le cousin du père de Richard, mais ce détail mis à part, oui, c'est exactement ça.

— Et tu n'en as rien dit à Richard? Tu ne lui as rien expliqué?

demanda Natasha d'un air rembruni. Mais voyons, Emma, si Luke n'a rien révélé sur le moment, pourquoi irait-il le faire aujourd'hui?

— Je l'ai entendu parler avec Mme Templecombe, en passant devant

le salon, l'autre jour. J'étais venue voir Sara et ils ne savaient pas que j'étais là. La mère de Richard se lamentait, elle aurait voulu que son fils épouse une

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«jeune fille plus convenable ». Ce sont ses propres mots ! Oh, je sais bien ce qu'elle pense de moi et ce n'est pas ça qui me tracasse. C'est la réponse de

Luke. Il lui a dit d'un ton plutôt sinistre : « Ils ne sont pas encore mariés. L'un

d'eux peut encore changer d'avis

Emma laissa sa phrase en suspens, comme pour mieux ménager son effet dramatique.

» Alors, j'ai immédiatement compris

— Tu as compris quoi ? demanda Natasha.

— Que Luke attendait la dernière minute pour raconter à Richard ce

qui s'était passé. Et je sais à quel moment il va le faire : à la fête de ce soir. Emma voulait parler de la réception que les Lacey donnaient à leur tour

en l'honneur des futurs mariés.

— Tu te fais des idées, je t'assure, intervint Natasha. Je ne connais

pas Luke, mais s'il avait voulu parler, il l'aurait fait depuis longtemps. Au

demeurant, tu aurais dû mettre Richard au courant toi-même. Il n'est pas trop

tard pour rectifier le tir, d'ailleurs; pourquoi ne t'expliques-tu pas avec lui? Après tout, s'il s'agissait d'une visite innocente

Comment ça, «si»? coupa vivement Emma. Tu ne me crois pas?

— Bien sûr que si. Mais

— Ah, tu vois ! Tu penses comme moi ! Il y a un « mais ». Et c'est

justement ça qui m'empêche de parler à Richard. Quand nous avons eu cette petite brouille, tous les deux, je suis sortie plusieurs fois avec Jake. Tout le

monde le sait. Emma ignora le regard ironique que lui décocha sa cousine, en entendant cette description édulcorée de la brève et orageuse passion qui

l'avait liée à l'écrivain au vu et au su de toute la ville. Elle poursuivit d'un ton passablement piteux :

— J'ai déjà dit à Richard que je n'aurais jamais prêté la moindre

attention à Jake, s'il ne m'avait pas battu froid comme il l'a fait. Oh, si je lui

parlais, il ne demanderait pas mieux que de me croire, j'en suis persuadée. Cela dit, étant donné ma réputation, et comme Luke m'a vue sortir de chez Jake

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— Inutile de m'expliquer l'évidence, coupa Natasha. Tu aurais dû

tout dire à Richard sans tarder.

— Mais je ne l'ai pas fait. Et quand Luke lui aura tout raconté, il

rompra nos fiançailles et ma vie sera fichue, se lamenta Emma. A moins que Tasha, je t'en prie, il faut m'aider Sévèrement, Natasha répliqua :

— Le mieux que tu puisses faire est de te confier à Richard. Il est

adulte, et ce n'est pas Luke qui l'empêchera de t'aimer et de se marier avec toi.

— On voit bien que tu ne connais pas Luke ! C'est un Templecombe,

je te le répète. Et en pire.

— Comment ça?

— Eh bien, pour commencer, il est très misogyne. D'après Richard, il

n'a cessé de courir les femmes dès son adolescence; seulement, aujourd'hui, il

est encore plus collet monté que Mme Templecombe. Pourtant, il paraît qu'il était si dévergondé autrefois que sa famille a failli le renier!

— Dans ce cas, il devrait sympathiser avec toi, marmonna Natasha

en prenant une autre pièce de broderie pour l'examiner avec amour. Elle songea à la disposer sur le vieux coffre en chêne du XVe siècle

qu'elle avait eu le bonheur d'acquérir dans une vente aux enchères locale. Emma, pour sa part, continua à plaider sa cause.

— Sympathiser avec moi? Sûrement pas! Il est comme tous les

coureurs rangés. Il a conseillé à Richard d'attendre encore un an pour se marier et lui a même dit que je n'étais peut-être pas le genre de femme qu'il lui fallait. Comme si une épouse de pasteur devait être absolument comme Mme Templecombe !

— Oui, n'est-ce pas ? glissa Natasha à mi-voix, en songeant que si

elle laissait sa cousine continuer sur sa lancée, les choses ne tarderaient pas à prendre des proportions démesurées.

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— Tu vas m'aider, hein? poursuivit Emma avec une réelle émotion.

avant

je croyais que

c'était un homme comme un autre et que je pouvais me passer de lui. Mais c'était une erreur. Je l'aime. Je l'aime pour de bon. Je sais qu'il m'aime aussi, seulement

nos fiançailles et notre brouille

Je ne pourrais pas supporter de perdre Richard. Vraiment pas. Avant

lorsque je me suis liée à Jake

— Il ne croira pas que tu as aidé Jake Pendraggon à rédiger un chapitre de son livre pendant toute une nuit. C'est ça?

si c'était lui

— Ce serait humain, non? Si la situation était inversée

qu'on avait vu sortir de la maison d'une ex-maîtresse, j'aurais des doutes, je

l'admets. Ça me ferait très peur.

— Alors, que veux-tu que je fasse? Que j'enlève Luke et que je le

séquestre jusqu'au lendemain du mariage? suggéra facétieusement Natasha.

— Ne sois pas stupide ! coupa Emma.

Natasha songea que sa cousine avait décidément changé. A une certaine époque, elle aurait sans doute proposé une solution encore plus extravagante au problème qui la tracassait.

— Non, tout ce que je veux, c'est que tu fasses semblant d'être moi.

Enfin, que tu prétendes que c'est toi que Luke a vue sortir de chez Jake, reprit Emma. Ignorant le regard abasourdi de sa cousine, elle poursuivit :

— Après tout, nous nous ressemblons. Nous sommes blondes et

nous avons les yeux gris; nous mesurons à peu près la même taille

— Nous sommes cousines, pas jumelles, objecta Natasha. Et on ne

risque guère de nous confondre. Pour commencer, je suis plus grande. Et puis

— Tasha, je t'en supplie, écoute-moi ! Luke ne me connaît pas très

bien. Il m'a vue pendant quelques heures, c'est tout.

— Vêtue de ta robe de fiançailles, je te le rappelle. Emma, j'aimerais

t'aider

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— C'est faux. Tu veux rester bien à l'abri dans ton petit cocon. Je

parie que tu penses que je suis indigne de Richard, comme Luke. Tout le

monde sait que si elle avait dû élire une bru dans notre famille, c'est toi que Mme Templecombe aurait choisie. Après tout, avant d'aller en fac, vous êtes sortis ensemble, Richard et toi. Résolue à couper court à tout chantage affectif et à tout sentimentalisme inutile, Natasha intervint :

— J'aime beaucoup Richard, je suis ravie que vous soyez amoureux

l'un de l'autre. Quant à être comme ce Luke dont tu parles ce qu'il fait, dans la vie?

— C'est un artiste, révéla Emma. Un peintre qui jouit d'une certaine notoriété, à ce qu'il paraît.

à propos, qu'est-

— Luke Templecombe? Je n'ai jamais entendu parler de lui.

— Pas de danger, il utilise un pseudo — Luke Freres.

— Luke Freres? Le Luke Freres? s'exclama Natasha, impressionnée.

— Ecoute, Tasha, aide-moi, je t'en prie. Mon bonheur en dépend, déclara sa cousine d'un ton mélodramatique.

— Et que voudrais-tu que je fasse? Porter ce soir un écriteau

affirmant : « C'est moi que vous avez vue sortir de chez Jake Pendraggon, pas Emma » ?

— Ce n'est pas drôle. Tout ce que je veux, c'est que tu m'autorises à

dire qu'il s'agissait probablement de toi, si Luke parle de cette fichue soirée chez Jake. Après tout, qu'est-ce que ça peut bien te faire? Il n'y a personne dans ta vie, en ce moment.

— Et ma réputation ne compte pas, bien entendu.

— Pour l'amour du ciel ! Ne sois donc pas aussi vieux jeu.

Franchement, Tasha, tu retardes. Tu dois bien être la seule vierge de vingt- sept ans qui reste au monde.

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— Et j'aurais modifié cet état de choses déplorable avec le concours

de Jake Pendraggon? ironisa Natasha, sans se laisser démonter. Allons,

voyons, Emma! Luke Freres est un artiste. Quelqu'un d'observateur. En dépit de notre vague ressemblance, peux-tu imaginer une seule seconde qu'il pourrait nous confondre?

— Je me moque bien de ce qu'il croit! C'est Richard que je veux

persuader! Mais j'aurais dû me douter que tu refuserais. Tu tiens tellement à ta réputation de sainte-nitouche que tu aimerais mieux me voir séparée de Richard. Tu préférerais me briser le cœur !

— Ne fais pas de mélodrame, s'il te plaît. Luke Freres ne dira certainement rien à Richard. Mais au cas où il parlerait

— Tu feras ce que je t'ai demandé! Oh, Tasha, merci ! Merci !

Natasha fronça les sourcils. Elle ne s'était certes pas apprêtée à faire une

déclaration de ce genre. En fait, elle allait conseiller à sa cousine de révéler franchement les faits à son fiancé. Mais Emma était transportée de joie. Elle sautillait comme une gamine, dans la pièce mansardée où Natasha avait improvisé son atelier, au quatrième étage de sa petite demeure. Lui envoyant des baisers du bout des doigts, elle s'éclipsa vers le seuil.

— Tu ne peux pas savoir ce que ça signifie pour moi ! s'exclama-t-

elle. Luke ne peut plus rien contre nous, maintenant. Oh, Tasha, tu me sauves

la vie !

— Emma, attends, voyons ! lança Natasha.

Mais il était déjà trop tard. Sa cousine avait ouvert la porte et dévalait

l'escalier en criant :

— Pas le temps de traîner! J'ai un essayage et je suis déjà en retard !

A ce soir !

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— Tasha, mais où étais-tu passée? Tu sais bien que nous sommes attendues à 20 heures ! C'est dans une demi-heure à peine

Natasha s'immobilisa sur le seuil de la chambre où elle avait grandi et qu'elle utilisait encore chaque fois qu'elle séjournait à Lacey Court, le domaine de ses parents. Emma se trouvait au centre de la pièce, vêtue d'une combinaison de satin blanc et de dentelle conçue pour mettre en valeur son joli hâle, les rondeurs de sa poitrine et ses jambes fuselées. C'était une tenue ravissante, mais tout juste convenable.

— Si c'est ça que tu comptes porter au dîner de ce soir, à mon avis, tu

commets une erreur, intervint Natasha en observant la toilette d'un air pensif. Emma lui décocha un large sourire.

— Ne te fiche pas de moi ! Comme si j'allais mettre un truc pareil !

— C'est pourtant toi qui t'es présentée en pagne haïtien et en Bikini le jour de ton dix-huitième anniversaire, non?

— Juste pour provoquer un peu. D'ailleurs, ça fait une éternité !

— Oui, au moins cinq ans, ironisa Natasha. Si tu ne veux pas que les

parents de Richard te surprennent dans cette tenue, tu ferais mieux de te sauver dans ta chambre et de finir de t'habiller.

— Dans une minute. Ma robe est de soie, elle se froisserait, si je

m'asseyais dessus. Ecoute, j'ai pensé que tu pourrais te coiffer comme moi, ce

soir. Et puis si tu pouvais aussi porter ça Emma tendit le bras derrière elle et saisit à tâtons le vêtement qu'elle avait posé sur le lit, le brandissant devant sa cousine.

— C'est ta robe de fiançailles, remarqua cette dernière.

— Précisément. Si tu l'as sur toi ce soir, ça convaincra Luke que c'est toi qu'il a vue, et non moi.

— Mais voyons, Emma, il sait bien que c'est toi qui portais cette

robe! Et puis, elle ne m'irait pas. J'ai au moins dix centimètres de plus que toi et mon tour de poitrine est un peu plus fort que le tien.

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— Si, ça t'ira. Le bustier est très découpé et on porte les jupes bien plus courtes, cette année.

— Aussi courtes, sûrement pas.

— Mais tu m'avais promis ! s'écria Emma.

Et ses doux yeux gris, si semblables à ceux de sa cousine, s'humectèrent. Natasha avait beau savoir que c'étaient des larmes de crocodile, et qu'Emma usait et abusait de ce stratagème pour parvenir à ses fins depuis qu'elle était toute petite, elle ne pouvait s'empêcher d'être sensible à cette habile comédie. « Il n'est pas question que je lui cède, cette fois », pensa-t-elle néanmoins. Elle serait ridicule, dans la robe d'Emma. Sa cousine aimait les couleurs vives, les tissus brillants, les vêtements à la mode. Pourtant, quand elle s'était fiancée, elle avait décidé contre toute attente qu'une petite robe noire toute simple plairait davantage aux parents de Richard. Il en aurait sans doute été ainsi, si elle n'avait cédé, à la dernière minute, à la tentation d'acheter une tenue qui, en dehors de sa couleur, n'avait rien de commun avec le vêtement qu'elle comptait acquérir au départ ! La robe était dotée de manches longues, certes. Mais son bustier était fendu presque jusqu'à la taille, devant comme dans le dos. Elle était coupée dans un jersey noir si fin et si délicat qu'il évoquait un tissu de soie. Quand Emma avait arboré cette robe, chacun avait pu deviner qu'elle la portait à même la peau, ou presque. Ce que n'avaient manqué d'apprécier les hommes les moins collet monté conviés à la soirée Pour porter une telle toilette, il fallait l'aplomb d'une Emma. Natasha, elle, n'aurait jamais osé la mettre. Elle s'apprêtait à le dire à sa cousine lorsque la porte de la chambre s'ouvrit, livrant passage à sa mère. Tout comme Emma, Mme Lacey raffolait des vêtements — et ils le lui rendaient bien, songea Natasha en examinant sa mère avec admiration. Grande, toujours très mince, elle portait une robe de soie gris perle de coupe très épurée. Des diamants brillaient à ses oreilles, et elle était impeccablement coiffée et maquillée. Ainsi vêtue, elle incarnait l'épouse idéale, élégante et raffinée, d'un homme riche et bienveillant.

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Elle fronça les sourcils en voyant les deux jeunes femmes et s'exclama presque aussitôt :

— Ah, Emma, tu es là! Voyons, ma chérie, tu devrais être déjà prête.

Je retiendrai les invités au bas de l'escalier pour le moment où tu feras ton

appari

— C'est à cause de Tasha. Je voulais qu'elle porte cette robe, mais

elle refuse. Elle veut descendre dîner dans cette affreuse robe beige qu'elle met depuis des années. Alors qu'on devait tous être en blanc, gris et noir pour aller avec ton sublime service de Meissen. Elle va tout gâcher !

Mais qu'est-ce qu'il y a? Tu pleures?

— Vraiment, Tasha, dit Mme Lacey d'un ton désapprobateur,

pourquoi crées-tu des difficultés? Tu ne peux tout de même pas porter cette horrible chose beige !

— Et ça non plus, lui répliqua Natasha, songeant que sa cousine

la

cherchait à la manœuvrer mais ne perdait rien pour attendre. Tu sais bien

petite robe si discrète qu'elle portait le jour de ses fiançailles faire faire une crise d'apoplexie à l'archidiacre!

celle qui a failli

— Oh, cette robe-là

— Tasha exagère, intervint Emma. Cette robe est très bien. Je

voudrais qu'elle la porte pour qu'elle soit à son avantage. Elle ne tire jamais parti de son physique, tu le dis toi-même, tantine. Si elle se coiffait un peu, comme moi, au lieu de porter un chignon de duègne, et si elle mettait quelque

chose de flatteur

séduisante! Tu sais, j'ai même entendu Mme Templecombe dire à Sara qu'elle ne devait pas s'inquiéter de la mine qu'elle aurait dans sa robe de demoiselle d'honneur, parce que de toute façon, Tasha serait plus moche qu'elle. In petto, Natasha maudit sa cousine et son sens de la manipulation. Sa mère éprouvait une antipathie maladive envers Mme Templecombe — couplée au désir de l'éclipser en tout. Oh, c'était un désir très maîtrisé, de femme bien

élevée. Cependant

Il serait grand-temps qu'on sache à quel point elle est

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— Vraiment? s'exclama Mme Lacey d'un air rembruni. Emma a

raison, ma chérie. Tu serais merveilleuse, dans cette robe. Tu es grande,

élancée : cela t'irait à ravir.

— Ah oui? Et que dis-tu de ça? répliqua Natasha en plaquant la robe

devant elle, afin que sa mère puisse juger de l'effet plongeant de son vertigineux décolleté.

— Cette tenue est parfaitement décente, intervint Emma. On dirait

juste

— Qu'elle va glisser des épaules de celle qui la porte d'une seconde à l'autre, coupa Natasha. Inutile d'insister. Je ne la mettrai pas.

— Malheureusement, tu vas y être obligée, lui répondit sa cousine,

tout en réussissant la prouesse de paraître à la fois coupable et triomphante. Tu comprends, j'ai passé ta garde-robe en revue, en arrivant, et

Sans attendre qu'elle ait fini sa phrase, Natasha se rua vers son armoire

et en ouvrit tout grand les portes, regardant fixement l'espace vide qui se trouvait devant elle. En principe, elle y conservait un certain nombre de

Mais

vêtements : robes de soirée, tenue de jardinage, un ou deux tailleurs visiblement, cette rouée d'Emma était passée par là.

— Je ne porterai pas cette robe, Emma! s'exclama-t-elle avec colère. Même si je dois rester enfermée ici toute la nuit.

— Voyons, tu ne peux pas faire ça, ma chérie, intervint sa mère.

Pense à ce qu'on dira. A ce que dira la mère de Richard. Non, il faut que tu mettes cette robe, comme Emma te le conseille. Je suis sûre qu'elle t'ira à merveille.

— Moi aussi ! affirma Emma avec conviction. Et nous avons juste le

temps de te coiffer comme il faut.

— Je te remercie, mais je suis parfaitement capable de le faire moi- même, rétorqua Natasha.

Elle se savait prise au piège et eût volontiers étranglé sa cousine lorsque celle-ci lui lança en s'éclipsant :

— N'oublie pas ta promesse

Si Luke

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Natasha faillit lui rétorquer qu'elle avait changé d'avis, mais n'en fit pourtant rien. Si Luke Freres tentait de semer la zizanie entre sa cousine et Richard, elle se sentirait tenue d'intervenir. Car Emma, si frivole et étourdie qu'elle fût, aimait sincèrement son fiancé; et depuis qu'elle le connaissait, elle avait vraiment tenté de modifier son comportement pour se conformer aux idéaux des Templecombe. Plus vite Richard et Emma seraient délivrés des contraintes imposées par cette famille, plus ils auraient de chance de réussir leur vie de couple, Natasha en était secrètement convaincue. C'était une bonne chose que la première paroisse de Richard fût située au fin fond du Northumberland, où il pourrait échapper aux critiques et au désir d'ingérence de sa mère. Car, si on lui en accordait la possibilité, Emma deviendrait sans doute une excellente épouse de pasteur — même si son comportement n'était pas tout à fait orthodoxe. Car elle aimait sincèrement les autres et se préoccupait de leur sort. On n'aurait pu en dire autant de Mme Templecombe, qui attendait de tout un chacun qu'il se conforme aux règles de vie qu'elle s'imposait à elle- même!

Vingt minutes plus tard, alors que, déjà, les premiers invités se présentaient, Natasha se tenait devant son miroir, atterrée par le reflet qu'il lui renvoyait. Elle s'était lavé les cheveux et les avait coiffés pour leur donner l'allure stylée qu'Emma imprimait aux siens. Ainsi, elle avait effectivement une vague ressemblance avec sa cousine, bien qu'elle portât les cheveux plus longs et n'eût pas la même petite frange canaille.

L'ourlet s'arrêtait cinq bons

centimètres au-dessus de ses genoux. Quant au profond décolleté en V qui s'ouvrait au dos et sur le devant du bustier, il était pratiquement fendu jusqu'à la taille, révélant plus que nécessaire la naissance de ses seins. On avait l'impression que sa poitrine allait apparaître au moindre mouvement. Aucun risque, pourtant, car deux pièces de fin tissu, habilement placées à l'intérieur, la maintenaient en place, évitant pareille catastrophe. Le clan Templecombe

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Mais pour ce qui était de la robe

ne serait point offusqué dans sa pudeur

pour ne pas porter cette fatale toilette, ainsi qu'elle l'avait escompté.

et Natasha n'avait aucune excuse

— Ah, enfin, tu es prête

Natasha fit volte-face, oubliant aussitôt sa propre apparence à la vue de sa cousine. Emma portait une robe de soie grise avec un grand col blanc, des poignets à revers et une jupe en forme de corolle qui la faisait paraître délicate

et fragile. L'ensemble semblait conçu pour une jeune puritaine très collet monté.

— Je t'ai apporté ça, dit-elle, je sais que tu n'en as pas.

Elle brandissait devant elle des bas de soie noire et des escarpins de

satin, noirs eux aussi.

— Tu as vraiment tout prévu, hein? dit Natasha en serrant les

mâchoires. Pour que j'aie l'air d'une dévergondée à côté de ma discrète petite

cousine

— Ce n'est pas du tout l'effet que tu donnes. Tu es éblouissante, dit

Emma avec une envie manifeste. Natasha comprit qu'Emma aurait préféré porter la robe noire et songea,

non sans humour, qu'elle aurait elle-même été plus à l'aise dans la tenue guindée de sa cousine.

— C'est ta mère qui a choisi ma robe, reprit cette dernière. Pour faire bonne impression.

— Ce but sera atteint, sois tranquille

,

soupira Natasha. C'est bon,

Emma, je cède, mais uniquement parce que tu ne me laisses pas le choix — et parce que tu tiens vraiment à être acceptée par la famille de Richard. Pourtant,

à mon avis, c'est en restant toi-même et en t'affirmant face à Mme Templecombe que tu gagnerais leur respect. Richard t'aime telle que tu es. S'il avait recherché la copie conforme de sa mère, il aurait choisi

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— Louise Grey, je sais. Mais sa mère l'ignore, elle. Elle reste

convaincue qu'un miracle est encore possible d’ici la noce, que Richard finira

par ouvrir les yeux et comprendre que c'est Louise qu'il aime, et non moi. Et

avec le soutien de cette brute de Luke

le soir des fiançailles !

Si tu avais vu comment il me regardait,

— Avec une tenue pareille, ça n'a rien d'étonnant ! Allons, Emma,

cesse de faire l'enfant. Aucun homme digne de ce nom

Tu n'y es pas, pas du tout ! Au contraire : on aurait dit qu'à ses une misérable crotte. Quel affreux bonhomme ! Si tu avais été là,

yeux j'étais

tu me comprendrais

Natasha n'avait pu assister à la soirée de fiançailles de sa cousine parce qu'elle était en voyage d'affaires à l'étranger, à l'époque, tentant de persuader un Italien obstiné de céder à son père le droit de reproduire certaines de ses créations pour le marché anglais.

— Ecoute Tasha, il va falloir que je descende, reprit Emma. Je te suis

très reconnaissante de ton aide. Je ne sais pas ce que je serais devenue, si tu ne

m'avais pas proposé un coup de main.

Proposé ? répéta Natasha d’un ton indigné.

Mais déjà sa cousine s’était éclipsée, refermant la porte derrière elle.

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2.

« J'ai toujours détesté porter des bas », pensa Natasha avec humeur. Sa cousine n'avait d'ailleurs pas oublié qu'ils faisaient défaut dans sa garde-robe, puisqu'elle avait aussi pensé à lui prêter un porte-jarretelles. Quant aux talons

Elle avait la sensation d'être perchée sur des échasses et de dominer

toutes les femmes présentes d'au moins une tête. Pourquoi avait-elle l'impression d'être le point de mire de tous les regards? Parce qu'elle avait une tenue inhabituelle? Ou parce qu'elle était plus grande que sa cousine et que cette robe, sensuelle et séductrice sur Emma, lui semblait produire un effet plus osé encore sur sa propre personne? Un peu comme si elle avait proclamé qu'elle était une femme disponible, une femme à

prendre En tout cas, elle n'avait jamais eu droit à autant de regards admiratifs de la part des hommes et de coups d'œils désapprobateurs de la part de leurs compagnes. Pourtant, il y avait à peine une demi-heure que la soirée avait commencé. C'était une expérience qu'elle ne renouvellerait certes pas ! pensa- t-elle avec irritation tout en manœuvrant pour échapper à l'un des vieux oncles de Richard, qui tentait de l'attirer à l'écart pour la quatrième fois depuis le début de la fête.

— Je vois que tu plais beaucoup à l'oncle Rufus, lui glissa

facétieusement Emma en survenant auprès d'elle.

hauts

— II devrait avoir honte, à son âge, rétorqua aigrement Natasha.

Quant à toi, tu ne perds rien pour attendre! Je ne suis pas dupe de ton coup monté, figure-toi. Tu as l'air d'une petite sainte et moi, d'une courtisane

18

Emma se mit à pouffer.

— J'ai hâte de voir la tête que fera Richard, dit-elle. Il a été retenu, il n'arrivera qu'après le dîner. Il amène Luke avec lui. Non sans nervosité, elle ajouta :

— Tu ne me laisseras pas tomber, hein ? Je ne pourrais pas

supporter de perdre Richard. Je n'aurais jamais cru que je deviendrais aussi

dépendante de quelqu'un, tiendrais tant à lui. Ça me fait presque peur. L'expression sévère de Natasha se radoucit.

— Luke Freres n'a sûrement pas l'intention de vous séparer. Mais je

tiendrai ma parole, Emma. Même si je t'en veux mortellement de m'avoir

obligée à m'exhiber dans cette tenue. Et à mettre des bas. Tu sais bien que j'ai ça en horreur.

— Vraiment? rétorqua malicieusement sa cousine. Les hommes en

Oh, zut, voilà Mme Templecombe. Je me

raffolent, eux. Richard dit qu sauve!

— Trouillarde, va! lui souffla Natasha.

Mais déjà, Emma s'était habilement fondue parmi les invités, la laissant

affronter seule la redoutable mère de Richard. Celle-ci la regarda d'un air renfrogné, en commentant :

— En voilà une surprise, Natasha. Nous ne nous attendions guère à

vous voir dans une telle tenue. Dans une petite ville comme la leur, tout le monde connaissait tout le monde, et chacun se croyait autorisé à émettre des commentaires sur la conduite des autres — même quand ceux-ci avaient largement passé l'âge de

les subir. Cependant, Natasha n'avait jamais accordé grande importance aux jugements de l'épouse du doyen.

— C'est la robe que portait Emma le soir de ses fiançailles, non ?

reprit Mme Templecombe. Je lui ai fait savoir qu'elle était très inconvenante.

C'est pourquoi elle me l'a donnée, déclara tranquillement

Natasha.

19

Si elle désapprouvait la conduite de sa cousine, elle n'était pas prête pour autant à renchérir sur les critiques de la future belle-mère de celle-ci.

— Eh bien, je suis surprise que vous la portiez.

— Je travaille, Mme Templecombe, et mon métier ne me permet

guère de consacrer du temps et de l'argent à de coûteuses toilettes. Je suis très reconnaissante à Emma de me l'avoir prêtée.

La mère de Richard parut accepter ce mensonge.

— Certes. Il est plutôt téméraire de votre part d'avoir ouvert cette boutique pour vendre au grand public des tissus destinés au milieu ecclésiastique, commenta-t-elle d'un ton désapprobateur.

Agacée, Natasha faillit lui répliquer qu'il ne s'agissait pas de vêtements « consacrés ». Elle se domina, se contentant de dire :

— Ma foi, ils sont très en vogue en ce moment et ceux qui aiment la

grande qualité traditionnelle en sont très friands.

— Ah, vous voilà, Lucille! s'écria soudain Helen, la tante de Natasha,

en survenant auprès d'elles et en glissant son bras sous celui de Mme Templecombe. Quel dommage que je ne puisse vous faire visiter le jardin avant le dîner ! Je tenais à vous montrer les nouvelles plates-bandes. Nous y avons planté des roses anciennes, des campanules et des mauves. Un vrai régal pour les yeux ! Adressant un sourire reconnaissant à Helen, Natasha s'esquiva. Plus tard ce soir-là, comme il faisait bon, à la fin du dîner, les invités purent franchir les portes-fenêtres du salon afin de s'égailler sur la terrasse donnant sur les jardins. Fuyant les compliments importuns de ses admirateurs et les regards noirs de leurs épouses, Natasha se réfugia elle aussi au-dehors, aspirant à pleins poumons l'air nocturne tiède et parfumé. Dans le lointain, les cloches de la cathédrale sonnèrent. C'était l'un des bruits familiers que préférait la jeune femme, dont la petite maison était située

à l'ombre du clocher.

20

Cependant, si elle aimait la cathédrale, les somptueuses cérémonies religieuses qui y avaient lieu et les riches tissus brodés que l'entreprise de son père fournissait au clergé local, Natasha rêvait d'un mariage tout simple, dans une petite église de campagne, avec pour seul luxe les fleurs du jardin de sa tante et pour uniques invités sa proche famille et quelques amis choisis. Elle n'enviait nullement les noces somptueuses auxquelles Emma aurait droit. Ce qui provoquait sa nostalgie, c'était de savoir que sa cousine connaissait les joies d'un amour partagé. Aimer un homme, ne faire qu'un avec lui : Natasha avait toujours eu ce désir. Quand donc cesserait-elle de nourrir des élans aussi immatures? se demanda-t-elle. Car elle était lucide. Le mariage était loin d'être une sorte

Et pourtant, il y avait des moments où, comme ce soir, en

humant l'air embaumé du jardin, elle se laissait aller à d'impossibles rêveries.

d'état idéal

Otant ses escarpins, elle s'avança jusqu'à l'extrémité de la vaste terrasse. Tandis qu'elle contemplait les parterres de fleurs plongés dans une douce pénombre, deux mains se posèrent sur ses épaules, par-derrière, et une voix familière s'exclama :

— Emma chérie, te voilà !

Faisant aussitôt volte-face, elle répondit :

— Désolée, Richard, mais ce n'est que moi, Natasha.

— Tasha ! Ça alors !

L'intonation incrédule du jeune homme aurait amusé Natasha, en d'autres circonstances. Mais à ce moment-là, la réaction de Richard lui donna une conscience plus aiguë encore de sa propre solitude.

— Un instant, j'ai cru que

Vous êtes si différentes, d'habitude,

Emma et toi! Je ne vous aurais jamais confondues. Tu

changée Richard se tut, tel un homme qui a le sentiment de s'enferrer davantage à chaque seconde qui passe. Généreusement, Natasha voulut le mettre à l'aise.

tu es tellement

21

— Je te fais la grâce de prendre ça pour un compliment, même s'il

est involontaire. Tu trouveras Emma dans le grand salon, auprès de ta mère.

— Tasha, je te prie de m'excuser. Je ne voulais pas

Je suis si

amoureux d'Emma que je la vois partout

Ce n'est pas le genre de toilette que tu mets, d'habitude, non? enchaîna maladroitement le futur marié.

Au fait, pourquoi portes-tu sa robe?

— Vraiment? répliqua-t-elle.

Elle le vit rougir et, sans trop savoir pourquoi, s'irrita de constater qu'il la prenait pour une femme n'ayant ni la capacité ni le désir d'être sensuelle. Mais alors qu'elle allait lui en faire la remarque, elle constata soudain qu'il

n'était pas venu seul. Au même instant, cessant brusquement de la contempler, Richard énonça avec chaleur :

— Luke, je te présente la cousine d'Emma, Natasha. Tasha, voici

mon cousin Luke. Enfin, le cousin de mon père, pour être plus exact. Tandis qu'elle se détournait vers le peintre, Natasha se sentit inexplicablement tendue et nerveuse. L'homme qui se tenait non loin d'eux avait l'allure de tous les Templecombe, avec sa haute silhouette, ses traits bien dessinés, son épaisse chevelure noire. Mais la nature l'avait également doté de caractéristiques qui n'appartenaient qu'à lui, constata-t-elle, non sans malaise. Alors que Richard et son père arboraient en permanence une expression bienveillante, empreinte de bonté même, le visage du nouveau venu exprimait, lui, un franc cynisme. Au lieu d'être bruns, comme ceux de Richard, ses yeux étaient très clairs ; ils semblaient ne refléter la lumière que pour mieux masquer les sentiments qu'ils exprimaient. Luke était aussi plus grand et plus athlétique que son cousin. Natasha, qui n'avait jamais éprouvé la moindre curiosité sensuelle à l'égard d'un homme, ne put s'empêcher de se demander à quoi ressemblerait celui-là, s'il était nu devant elle

22

Elle tressaillit, un peu comme si elle avait reçu une décharge électrique, tandis qu'il déclarait d'une voix neutre et égale :

La cousine d'Emma. Oh, oui ! Il me semblait bien avoir reconnu

cette robe.

Moi aussi, dit Richard. En fait, j'ai d'abord cru qu'il s'agissait

d'Emma.

Vraiment? fit Luke.

Il haussa les sourcils, comme pour signifier que tout cela ne l'intéressait guère, et reprit hâtivement :

Nous ferions mieux d'entrer. Ta fiancée va se demander

Il laissa sa phrase en suspens, mais Natasha n'eut aucun mal à achever

sa pensée. «

robe », voulait dire Luke. Blessée par ses insinuations, la jeune femme faillit

répliquer vivement. A quoi bon se quereller avec lui, pourtant? se raisonna-t- elle.

Elle s'éloigna d'eux, se rendant compte trop tard qu'elle avait abandonné derrière elle les escarpins qu'elle avait ôtés.

Si vous lui avez aussi emprunté son fiancé, et pas seulement sa

— Vous n'oubliez rien? demanda Luke.

Faisant volte-face, elle s'aperçut qu'il brandissait ses chaussures. Au diable Luke Freres ! Il avait décidément un regard de faucon. Sans doute était-

Alors qu'il venait

vers elle, elle sentit son pouls s'accélérer et, au moment où elle tendait la main pour saisir ses escarpins, elle remarqua avec acuité le contraste que formaient sa peau claire et son ossature fine avec les doigts et le poignet bruns et virils de son interlocuteur. Furieuse contre elle-même, elle lui arracha presque ses chaussures, en marmonnant un vague merci. Pressé de rejoindre Emma, Richard était déjà entré dans le salon et la

il habitué, en tant que peintre, à ne négliger aucun détail

jeune femme regretta que son antipathique cousin ne l'eût pas suivi.

23

Quand elle eut chaussé le premier escarpin, elle se redressa à demi pour passer l'autre. Soudain, elle vacilla et, dans un mouvement involontaire, se

tordit la cheville. Avant qu'elle ait eu le temps de réagir, Luke Templecombe déclara d'un ton nonchalant :

— Vous permettez?

Déjà, il lui tendait le deuxième escarpin, qu'il avait ramassé, et elle n'eut

pas d'autre choix que d'accepter son aide, tandis qu'il s'agenouillait à demi et lui disait avec une intonation railleuse :

— Vous feriez mieux de prendre appui sur mon épaule. Le dallage

est très inégal. Mais bien entendu, les femmes ne se préoccupent jamais de ce

genre de détail, lorsqu'elles choisissent une toilette. Natasha allait répliquer, mais elle se figea brusquement en sentant les doigts de Luke se refermer autour de sa cheville.

— Des bas de soie, murmura-t-il.

Puis, de façon incroyable, ses doigts remontèrent le long de la jambe de Natasha et s'immobilisèrent un instant au niveau du genou, avant de se risquer hardiment sur sa cuisse. Pendant quelques secondes, la jeune femme se sentit si mortifiée qu'elle ne put émettre le moindre son. Elle tremblait

d'indignation et, quand elle recouvra enfin l'usage de la parole, elle parvint seulement à dire d'une voix étranglée :

— Mais de quel droit osez-vous? Qui vous a permis

?

— Vous, lui dit-il laconiquement. Une femme qui porte des bas de

soie noire et une robe de ce genre désire qu'on la regarde et qu'on la touche.

— Quel culot! s'écria-t-elle, tout à fait furieuse. J'imagine que vous

faites partie de ces hommes qui prétendent que le viol n'existe pas ? Qu'une femme qui dit « non » pense « oui » en réalité ! Si je porte cette robe, figurez- vous, ce n'est pas pour le répugnant motif que vous avez avancé mais parce que

24

Elle s'interrompit tout net, se rendant compte qu'elle ne pouvait justement pas lui révéler la raison qui l'avait amenée à se vêtir ainsi. L'ayant dévisagé un instant sans mot dire, elle constata qu'il la considérait d'un air railleur.

Oh, allez au diable ! s'exclama-t-elle.

Et, le plantant là sans façons, elle s'éloigna avec vivacité, ignorant le rire moqueur qui résonnait dans son dos. Elle était si bouleversée qu'elle en tremblait. Si elle l'avait pu, elle aurait volontiers arraché sa robe et ses bas pour les jeter au feu, afin de se décharger de son sentiment de rage et d'humiliation.

Personne n'avait jamais

éveillé en elle des émotions aussi violentes et aussi contradictoires en un si bref laps de temps.

Oui, Emma avait raison. Luke était un homme écœurant, détestable, et dangereux. Très dangereux, même !

Personne ne l'avait jamais insultée ainsi

25

3.

« C'est à cause de la robe », pensa Natasha une demi-heure plus tard alors qu'elle quittait sa chambre, où elle s'était réfugiée un moment afin de se remettre de ses émotions. Car il ne pouvait s'agir d'autre chose, n'est-ce pas? Elle n'avait pu lui

donner l'impression, par son comportement, qu'elle avait envie de

Elle déglutit péniblement, gagnée par une nervosité insidieuse. En dépit de la colère et du choc qu'elle avait subi, elle n'était pas sans avoir ressenti un plaisir fugitif mais bien réel lorsque les doigts de Luke s'étaient aventurés sur sa peau. Tandis qu'elle s'immobilisait un instant sur le seuil du salon de

réception et contemplait le tableau familier qui s'offrait à ses regards, il lui sembla presque avoir rêvé la scène qu'elle venait de vivre. «L'ennui avec toi, ma fille, c'est que tu es un peu trop habituée à ce que les hommes ne t'accordent pas plus de sensualité qu'à une vieille chouette de soixante-dix ans, songea-t-elle. Où est passé ton sens de l'humour? N'importe

quelle femme aurait été flattée par l'attitude de Luke

Comme elle survolait la pièce du regard en se demandant ce qu'aurait

pensé Mme Templecombe de cet intermède osé, elle repéra Emma et Richard côte à côte, se regardant les yeux dans les yeux, tels deux amoureux seuls au monde.

Ça non !

»

— Alors, vous avez fini de bouder?

La jeune femme frémit, en entendant ces mots prononcés d'une voix douce au creux de son oreille. Un frisson la parcourut de la tête aux pieds et ce fut à grand-peine qu'elle se retint de faire volte-face. Elle répliqua d'un ton sec:

26

— Bouder, moi? J'ignore ce que cela veut dire. Excusez-moi, mais je dois aller aider ma mère.

— Un instant !

Cette fois, Natasha ne put s'empêcher de se retourner en sentant les doigts de Luke Templecombe se refermer sur son poignet. Prise de panique, elle murmura d'un ton furieux :

— Lâchez-moi, s'il vous plaît! Mais qu'est-ce qui vous prend? Ça

vous excite de

de vous imposer ainsi à une femme?

Il lui décocha un sourire presque féroce, qui la fit frémir intérieurement.

— Et vous, ça vous émoustille, de vous offrir aux hommes —

visuellement, du moins? Natasha se rendit compte qu'elle avait serré instinctivement les poings. Et que rien n'aurait pu lui faire davantage plaisir que de souffleter l'homme

qui lui faisait face. Cela la réduisit au silence. Personne ne lui avait jamais fait

éprouver de tels sentiments

ou ne l'avait insultée ainsi.

— Figurez-vous que je porte cette robe parce qu'elle me plaît,

déclara-t-elle.

— Vraiment? Ce n'est pas pour le plaisir d'être regardée, plutôt ?

Soyez donc honnête ! Quand une femme s'habille de cette façon, c'est pour éveiller l'intérêt sexuel des hommes. Natasha demeura muette. Elle ne trouvait rien à répondre. Ce qu'il

venait d'énoncer était tellement vrai ! Elle-même l'avait répété tant de fois à Emma !

— Cependant, je suppose qu'une femme naïve et irréfléchie pourrait

en

oubliant, dans son

ardeur, qu'elle risque de provoquer le même effet sur les

porter une toilette de ce genre afin de plaire à un homme en particulier

autres membres du sexe masculin, ajouta Luke. Un instant, Natasha le dévisagea. Puis elle dit d'une voix rauque :

— Si c'est une façon de vous excuser

27

— Pas le moins du monde ! J'estime que je n'ai rien à me faire

pardonner.

Il lui relâcha le poignet et, tout en frottant sa chair qu'il n'avait pourtant nullement meurtrie, Natasha le foudroya du regard.

— Estimez-vous heureuse que je n'aie touché que votre jambe, lui

susurra-t-il en s'inclinant vers elle. Le fait de voir que vous avez les seins nus

sous cette soie noire appelle à bien d'autres audaces, croyez-moi. Personnellement, j'ai toujours considéré qu'une femme dotée d'une poitrine opulente ne devrait jamais se passer d'un soutien-gorge, mais j'admets que vous m'avez fait changer d'avis. Cela dit, un simple fourreau ras le cou aurait eu autant de séduction et infiniment plus de subtilité. Elle en demeura estomaquée.

— Vous avez l'air aussi surprise que le petit chaperon rouge lorsque

sa grand-mère se transforme en loup! railla Luke. Vous n'ignoriez tout de même pas l'effet que produirait votre toilette? Du coin de l'œil, Natasha s'aperçut que Mme Templecombe regardait dans leur direction d'un air rembruni. Ne voulant surtout pas que la mère de

Richard s'aperçoive qu'elle était bouleversée, elle ignora le commentaire de Luke et déclara avec une gaieté forcée :

— Richard et Emma forment un beau couple, n'est-ce pas? Je crois qu'ils seront très heureux ensemble.

— Vraiment ? ironisa Luke. Personnellement, je les trouve on ne

peut plus désassortis. Votre cousine est la fille la plus écervelée que j'aie jamais

rencontrée, alors que Richard est coulé dans le même moule que son père. C'est un jeune homme sérieux, très dévoué, qui s'est laissé troubler par un joli visage et un corps aguichant. Il ne s'écoulera pas six mois avant qu'Emma s'ennuie à mourir dans son rôle de femme de pasteur et recherche de nouveau le genre de diversion que je l'ai surprise à s'accorder l'an dernier.

28

Natasha s'aperçut que son cœur battait la chamade, comme si elle venait d'être placée face à un danger inattendu. Et ce danger, c'était Luke, comprit- elle. Oui, cet homme menaçait le bonheur d'Emma. Tout comme il la mettait elle-même en péril, elle le sentait.

— Mais que cherchez-vous à insinuer? demanda-t-elle d'un ton

glacial. Il lui décocha un regard prolongé.

— Allons, allons, lâcha-t-il finalement. Ne me dites pas que vous

ignorez les frasques préconjugales de votre cousine avec Jake Pendraggon. Je l'ai vue sortir de chez lui au petit matin, voici un an.

Tandis qu'elle contemplait l'homme qui lui faisait face, scrutant son visage, Natasha renonça à faire appel à sa compréhension. Il était parfaitement inutile de lui expliquer qu'Emma avait aidé Jake à rédiger un chapitre de son livre.

— Je crois qu'il y a un malentendu

,

commença-t-elle.

— Cela m'étonnerait. Les faits parlent d'eux-mêmes. Richard les

ignore sans doute, le malheureux. Elle lui a été infidèle le jour même de leurs

fiançailles

Elle portait d'ailleurs la robe que vous avez en ce moment.

Sans même réfléchir, Natasha intervint.

— Dites plutôt que vous avez cru voir Emma. En fait, c'est moi que

vous avez aperçue. Je suis arrivée trop tard ce soir-là, la fête était finie, et ma

cousine déjà rentrée à Lacey Court. J'y ai reçu un appel de Jake, m'invitant à venir le retrouver. Comme je n'avais guère envie d'aller jusque chez moi pour me changer, Emma m'a prêté sa robe. Jake aime que ses amies soient

— Disponibles? suggéra insidieusement Luke.

— Bonsoir, Luke. Vous êtes plongés dans une conversation

intéressante, on dirait. C'était Emma qui venait d'interpeller ainsi le duo. Richard se tenait à son côté et, comme si elle avait passé son existence à mentir, Natasha déclara en laissant perler un rire léger :

29

— Emma, tu ne devineras jamais. Luke m'a vue sortir de chez Jake,

l'an dernier, après ta soirée de fiançailles, et il m'a prise pour toi.

Sa cousine réussit le tour de force de paraître sincèrement scandalisée.

— J'ai aidé Jake à effectuer des recherches pour son livre, dit-elle

avec raideur, et ça a provoqué pas mal de commérages. Ça t'amusait plutôt, d'ailleurs, Tasha, tu te souviens? Au fait, tu le vois toujours?

— Non, répondit brusquement Natasha.

Soudain, elle était agacée par sa cousine. C'était une chose que d'aider cette dernière à se tirer d'un mauvais pas ; une tout autre que d'être présentée comme la maîtresse de Jake Pendraggon. Déjà, Emma enchaînait :

— Richard me dit que tu ne pourras pas assister à notre mariage,

Luke.

— Non, en effet. Je suis pris, ce jour-là. Un vieil engagement que je

me dois de respecter. Luke s'était exprimé avec politesse, mais sans une once de regret. Et Natasha en conclut qu'il n'était nullement désolé de ne pouvoir assister à la cérémonie. Tout à coup, elle se sentit épuisée. Elle avait mal à la tête et désirait trouver un peu de solitude. S'étant excusée, elle sortit au-dehors, dans l'espoir que l'air frais la soulagerait. La terrasse étant un endroit trop exposé aux regards, elle se faufila jusqu'à la porte de derrière, pour se réfugier dans le jardin potager de sa tante. Sur le porche de la cuisine, elle enfila, après avoir hésité un instant, le vieil imper et les tennis qu'Helen utilisait lorsqu'elle jardinait. Elle était envahie par une désagréable sensation de froid. Une fois dans le jardin, elle huma l'odeur entêtante des herbes aromatiques qui y poussaient en songeant à ce qui venait de se produire. Elle avait beau se dire que Luke Templecombe ignorait tout de sa véritable

personnalité, que la femme qu'il avait méprisée et insultée n'était pas réellement elle, elle se sentait pourtant meurtrie, humiliée, rabaissée

30

La lueur du clair de lune lui permettait tout juste de s'avancer sans trébucher sur le petit chemin pavé tracé parmi les parterres. Près du mur

fermant le potager trônait un vieux banc de bois encadré par des pampres de vigne, que sa tante conservait pour des raisons sentimentales car ils ne donnaient que des fruits aigrelets. La jeune femme alla s'asseoir là, s'adossa au mur et ferma les paupières. Puis elle s'efforça de recouvrer son calme. Quel homme exaspérant que ce Luke ! Elle se flattait d'avoir un naturel posé, mais il avait bel et bien eu raison de son self-control, faisant surgir une facette de son caractère qu'elle ne soupçonnait pas — une émotivité, une violence étranges. « Oublie-le », s'admonesta-t-elle. Mais, malgré elle, les traits hardis de Luke, qui évoquaient un peu ceux d'un flibustier ou d'un pirate, se présentaient à sa mémoire.

— Ah

Titania au clair de lune, énonça soudain une voix.

Celle de l'homme tant redouté ! Son phrasé traînant et déjà si familier surprit la jeune femme, qui ouvrit brusquement les yeux d'un air stupéfait en voyant l'objet de ses pensées se matérialiser devant elle. Trop perturbée par sa présence pour prendre garde à ses paroles, elle déclara :

— Ma foi, on ne peut certes pas vous prendre pour Obéron. Mais

notre rencontre se déroule décidément sous de mauvais auspices. Elle se leva d'un bond, résolue à s'esquiver le plus vite possible. Il se tenait à quelques pas d'elle, et elle aurait pu lui échapper sans mal. Mais, pour

une raison obscure, elle demeura rivée à sa place, incapable de faire le moindre mouvement. De son côté, il se rapprocha d'elle en un éclair, lui barrant le passage.

— Que me voulez-vous, à la fin? demanda Natasha.

Elle perçut avec horreur le ton presque plaintif de sa propre voix et s'en voulut d'avoir posé une question aussi étourdie. Luke émit un petit rire doux et bas, qui n'avait rien de rassurant, et elle put entrevoir fugitivement l'éclair de ses dents blanches, dans la pénombre.

31

— Que d'innocence! On dirait que vous avez tout juste seize ans. Je

ne suis pas dupe, ma chère. Vous savez pertinemment ce que je veux.

Il fit encore un pas, puis un autre, tandis qu'elle demeurait figée, tel un lapin fasciné par un serpent. Quand il la prit dans ses bras, glissant ses mains sous le tissu épais du ciré, elle frissonna de manière irrépressible. Et, comme s'il jouissait de la réaction involontaire de ses sens, il murmura contre son oreille :

— Je meurs d'envie de faire ça depuis tout à l'heure.

Confusément, Natasha sentit qu'il lui ôtait son imperméable et l'attirait à lui d'un geste ferme. Il inclina la tête; elle entrevit l'éclat de ses yeux, la

courbe ferme de sa mâchoire et de ses lèvres

« Suis-je devenue folle?» pensa-t-elle dans un ultime sursaut. Lui avait- il jeté un sort? Etait-elle prisonnière d'un charme? Sa propre soumission était incompréhensible. Alors qu'elle détournait la tête pour éviter son baiser, il la saisit par le menton et fit inexorablement pivoter son visage vers lui. Puis il prit ses lèvres. Sans brutalité ni cruauté, comme elle l'avait naïvement cru — persuadée que les hommes qui n'éprouvaient que du désir pour une femme procédaient toujours avec violence. Il opéra en fait avec tant de douceur, de subtilité, de savoir-faire, qu'elle eut la sensation de pénétrer dans un monde inconnu, dont elle n'avait jamais soupçonné l'existence. Il se

montra si sensuel, si persuasif qu'elle ne put résister Avec un élan de désespoir, elle comprit que son esprit refusait cette intimité mais que son corps et ses sens, eux, ne demandaient qu'à s'y livrer. Et, non sans humiliation, elle devina que Luke avait perçu son désir inconscient. Répondant malgré elle à ses caresses, elle l'entendit émettre un gémissement sourd. Les doigts de Luke s'aventuraient à présent sur son cou,

Elle avait beau sentir la soie glisser sur ses

se faufilaient sous sa robe

épaules, sentir le bustier s'entrouvrir et délivrer ses seins nus emprisonnés sous le tissu, elle ne tenta pas d'arrêter Luke. Elle se contenta de se cramponner à lui en émettant un soupir étranglé, tandis qu'il effleurait sa

32

Bientôt, il allait l'embrasser.

gorge, glissant de plus en plus bas, emprisonnant la pointe d'un de ses seins entre ses lèvres. Il avait cessé d'être doux, à présent, et sous la pression exigeante de sa

bouche, elle était envahie d'élans de plaisir si vifs et si bouleversants qu'elle poussa un petit cri. Il releva la tête, murmurant contre ses lèvres :

— Tu m'as rendu fou toute la soirée, petite sorcière. Je mourais

d'envie de faire ça. Richard m'a dit que tu avais une maison près de la cathédrale. Allons-y Ces mots firent à Natasha l'effet d'une douche glacée. Elle avait été transportée par des émotions violentes et inconnues, ne songeant, entre les bras de Luke, qu'au plaisir qu'il lui procurait. A présent, revenue d'un coup à la réalité, elle n'éprouvait plus que du dégoût vis-à-vis d'elle-même. Combien de fois, par le passé, n'avait-elle pas froidement refusé les avances d'hommes assez stupides pour la croire encline à coucher avec eux quelques heures après leur première rencontre ? Car, comme elle voyageait beaucoup à cause de son métier, de telles « occasions » s'étaient inévitablement présentées. Elle n'avait jamais été tentée de céder. En réalité, elle avait toujours pensé qu'elle n'éprouverait un jour du désir que pour un homme dont elle serait follement amoureuse. C'était la raison de sa virginité prolongée. Or, voilà qu'elle se retrouvait dans les bras d'un demi-inconnu — pour lequel elle avait déjà conçu de l'antipathie et de la défiance, qui plus était —, et qu'elle lui autorisait tant de privautés qu'il l'avait crue prête à coucher avec lui sur-le-champ ! Ses sentiments durent se lire sur son visage, car il la relâcha et l'observa, comme en attente. Que se serait-il passé si la mère de Natasha ne l'avait appelée à cet instant? La jeune femme n'aurait su le dire. Sur le moment, elle éprouva un soulagement intense. Se contentant de murmurer d'une voix rauque : « Il faut que j'y aille », elle se sauva en courant presque.

33

Plus tard, alors qu'elle aidait sa mère à servir le café aux invités, elle se rappela qu'elle avait oublié le ciré d'Helen dans le jardin. Elle pâlit et frissonna tout à coup. Et, sans pouvoir s'en empêcher, elle jeta un coup d'œil autour d'elle. Luke Templecombe n'était pas dans les parages Lorsque Natasha vit Emma, une demi-heure plus tard, elle apprit qu'il était parti.

— Détends-toi, il n'est plus là, heureusement! lui lança gaiement sa

cousine. Merci d'avoir laissé croire que c'était toi qui étais chez Jake, cette nuit-là.

— Je persiste à penser que tu aurais dû dire la vérité à Richard,

souligna Natasha. Il t'aime. Il comprendrait, j'en suis certaine.

— C'est encore trop tôt, soutint Emma. Je ne crois pas qu'il me fasse

confiance à ce point-là. Pas encore. J'avais raison, au sujet de Luke, hein? Quel

sale type ! Il est très beau, ça d'accord, et les femmes sont folles de lui, selon Richard. Mais je parierais que c'est quelqu'un de dur, d'insensible. On ne l'imagine pas tombant amoureux, tu ne trouves pas? Richard m'a d'ailleurs dit qu'il était contre le mariage. Pour lui, c'est un traquenard, prétend-il. Ses parents se sont mariés à la fin de la guerre, et ils étaient très malheureux ensemble, à ce qu'il paraît. Mais bien entendu, on ne divorce pas, chez les Templecombe. Leur union n'a pas été une réussite, tu t'en doutes. Quand Luke avait quatorze ans, son père est mort après avoir absorbé une trop forte dose de somnifères. Les autorités ont conclu à un décès accidentel. Mais Luke a toujours été persuadé qu'il s'était suicidé. Sa mère venait de s'enfuir avec un

En tout cas, Luke n'a jamais pardonné à sa mère. Il

amant, tu comprends

s'est retrouvé seul à l'âge de seize ans et s'est débrouillé par lui-même. Richard a un peu pitié de lui. Personnellement, je le trouve détestable. Pas toi ?

— C'est quelqu'un que je n'aimerais guère fréquenter, admit

Natasha. Il était impossible de ne pas éprouver de la sympathie pour le gosse malheureux que Luke avait dû être. Mais il n'était plus un enfant depuis longtemps. C'était un homme, à présent — un homme cruel et cynique. Un

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homme qui aurait couché avec elle pour satisfaire ses pulsions sans éprouver à son égard une once de sympathie ou de respect. Un homme dangereux.

Natasha frissonna rétrospectivement, songeant qu'elle ôterait la robe et les bas d'Emma dès que la soirée serait achevée pour les flanquer au feu et que plus jamais, au grand jamais, elle n'accepterait de se prêter aux complots insensés de sa cousine.

— Qu'est-ce qui se passe? demanda cette dernière avec curiosité. On dirait que tu as envie d'étrangler quelqu'un.

— Est-ce que ça te surprendrait beaucoup, si je te disais que c'est toi? Ne me demande plus jamais de te rendre un service !

— Hein? Tu n'accepterais même pas d'être la marraine de mon

premier enfant? plaisanta Emma. Et elle éclata de rire en entendant la réponse de Natasha :

— S'il hérite de ta propension à se créer des ennuis, sûrement pas !

35

4.

— De quoi est-ce que j'ai l'air? Est-ce que mon voile est bien droit? demanda Emma pour la énième fois.

— Mais oui. Tu es superbe, déclara Natasha, sincère.

Dans sa robe de soie crème, parée du voile de dentelle qui avait appartenu à leur grand-mère, Emma était en effet d'une beauté saisissante. Natasha se pencha vers elle pour l'embrasser sur la joue puis, soulevant les pans de sa robe longue, elle s'empressa de quitter la pièce, entraînant à sa suite Sara, l'autre demoiselle d'honneur. Il était temps de partir pour l'église. La jeune femme s'immobilisa un bref instant devant le miroir pour rajuster les manches ballon et le décolleté de sa toilette, en songeant que sa robe crème ceinturée d'un large ruban abricot — identique à celle de Sara — était presque aussi ravissante que la magnifique robe de mariée de sa cousine. Le soleil brillait, ce matin-là, promettant une belle journée pour la noce. Depuis l'aurore, les allées et venues se multipliaient dans la maisonnée, tandis que l'on s'affairait en vue de la cérémonie. La réception devait avoir lieu ici même, à Lacey Court, sous un grand dais blanc dressé dans le jardin. Heureusement, Luke Templecombe ne serait pas présent ! Natasha gardait encore à la mémoire, comme gravés au fer rouge, les détails de leur rencontre et l'intensité de la réaction qu'il avait provoquée en elle Engageant la sœur de Richard à avancer d'un pas plus rapide, elle gagna le seuil et sortit sur le perron, souriant au chauffeur qui les attendait pour les conduire jusqu'à la cathédrale. Elles ne tardèrent pas à arriver et descendirent de voiture, saluées par les murmures flatteurs des invités qui se pressaient sur le parvis.

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— Tout le monde est là, annonça la mère de Natasha en s'élançant à la rencontre de sa fille. Richard est d'un calme olympien.

— Mais papa est nerveux, lui, observa en souriant la jeune femme.

La voiture qui amenait Emma et le père de Natasha — c'était lui qui devait conduire la mariée à l'autel — arriva à son tour. Et, tandis que sa cousine mettait pied à terre, Natasha sut qu'elle n'était pas la seule à être

émue, en cet instant. Elle allait s'avancer pour aider Emma à soulever sa traîne lorsque Sara s'écria d'une voix excitée :

— Oh, super, voilà Luke ! Il a pu venir, finalement ! C'est génial !

Luke, ici ? Sara devait faire erreur, songea Natasha, dont le cœur ne fit qu'un bond. Son pouls s'était accéléré et, au lieu de se porter aux côtés de la mariée en entraînant Sara avec elle, comme elle aurait dû le faire, elle demeura figée sur place, bouleversée par le choc. Sara, elle, agitait la main, hélant Luke

et criant son nom. « Il suffirait que je tourne la tête, juste un peu, et il serait dans mon champ de vision », pensa Natasha, tentée malgré elle. Elle s'admonesta en silence, frissonnant au souvenir des baisers sauvages de Luke. Sous ses dehors d'homme du monde, ce n'était qu'un

Si Emma découvrait qu'il était là, cela lui

gâcherait son mariage. Ignorant son propre désir, résistant à l'envie de tourner la tête, Natasha saisit Sara par un bras en lui murmurant d'un ton résolu :

— Tu parleras à Luke tout à l'heure. Pas maintenant. Le moment est

mal choisi. Et elle entraîna l'adolescente en direction d'Emma. Par chance, sa cousine était occupée à disposer sur ses épaules son voile de dentelle et ne songeait pas à regarder autour d'elle. Dans un instant, lorsqu'elle redresserait la tête, Luke aurait sûrement disparu à l'intérieur de la cathédrale, ainsi que le reste des invités.

barbare, elle en avait eu la preuve

37

Aux yeux de Natasha, l'émouvante simplicité de la cérémonie fut gâtée par la présence de Luke. En dépit des craintes de sa cousine, il ne s'avança pas pour déclarer qu'il y avait un empêchement au mariage, à l'instant de la question rituelle. Mais cela n'étonna pas Natasha. Elle n'avait jamais cru qu'il agirait ainsi. Non, c'était contre elle-même qu'il en avait, à présent, pensa-t- elle avec amertume, tandis que le cortège quittait la cathédrale aux accents de la marche nuptiale. C'était fini. Emma et Richard étaient mari et femme; Luke Templecombe ne pouvait plus rien contre cela. Cependant, Natasha ne parvenait pas à s'expliquer les raisons de sa présence à la cérémonie. Il avait paru acquis qu'il n'assisterait pas au mariage. Or, il était tout de même venu Elle avait l'intention d'ignorer sa présence. Mais l'appel excité de Sara, criant « Luke ! » l'amena malgré elle à se retourner et à porter son attention sur sa haute silhouette vêtue de sombre. L'espace d'un instant, leurs regards se croisèrent. Un antagonisme larvé parut flamber dans les yeux de Luke. Elle-même éprouva une émotion aiguë, un véritable élan de peur panique. Et pourtant, que pouvait-elle craindre au milieu de ses amis et de sa famille? Quant à Luke, il était venu assister au mariage de Richard, rien de plus. Elle était folle de s'imaginer, à cause de son regard presque féroce, qu'il nourrissait à son égard d'obscurs et menaçants projets. D'ailleurs, pourquoi aurait-il recherché sa compagnie? Il lui avait signifié qu'il la méprisait, non? Autour d'elle s'élevait un concert de rires, de félicitations et de voix joyeuses. Il n'y avait pas de séance de photos sur le parvis — les Templecombe trouvaient cela inconvenant. Les invités montaient donc peu à peu en voiture après avoir reçu les instructions nécessaires pour se rendre à Lacey Court. Enfin, Natasha put se mettre à l'abri dans son propre véhicule et se détendre un peu. Un instinct puissant la poussait à regarder autour d'elle pour

repérer Luke, voir ce qu'il faisait. Mais elle lutta contre sa faiblesse. Elle savait

elle

que c'étaient sa peur et sa colère qui en étaient la cause. Et pourtant

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sentait d'instinct que ces sentiments masquaient quelque chose d'autre : une excitation sexuelle primitive, dangereuse, qui la mortifiait dans son orgueil.

— Est-ce que ça va? lui demanda soudain Sara.

— Oui, oui. Pourquoi me poses-tu cette question ?

— Tu as une mine affreuse, répondit la jeune fille sans le moindre

tact. Tu es blanche comme un linge. Tu ne voulais tout de même pas épouser

Richard?

— Bien sûr que non. J'ai la migraine, voilà tout.

Sa réponse parut satisfaire Sara, qui changea aussitôt de sujet.

— Je suis drôlement contente que Luke soit là. Il est merveilleux.

Drôlement plus sympa que Richard. Natasha écouta son bavardage avec un sourire cynique, tandis que Sara poursuivait sur le même ton, envisageant même de manœuvrer pour se retrouver assise à côté de Luke, pendant le repas de noces.

— C'est impossible, les places sont fixées d'avance, tu le sais,

intervint Natasha. En tant que demoiselle d'honneur, tu dois rester à la table

de la mariée. Mais son cœur battait la chamade. Peut-être Luke serait-il à leur table?

Elle se demanda pourquoi elle ressentait de la peur, à cette pensée. Qu'elle

cela, c'était

compréhensible. Mais pourquoi de la peur? Et que craignait-elle ? Elle ne redoutait tout de même pas qu'il renouvelle les attouchements sauvages auxquels il s'était livré une fois? Leur voiture venait de s'immobiliser. Elles étaient arrivées. Déjà, on entendait au-dehors la voix joyeuse d'Emma. Natasha mit pied à terre, tandis

éprouvât de l'hostilité, de l'antipathie, du ressentiment

que les autres membres de la famille et les invités arrivaient peu à peu : ses

parents, puis la famille de Richard

Luke — tel un prédateur sombre et menaçant, déparant étrangement au milieu

de la petite foule excitée et rieuse.

Et ensuite, dans une luxueuse Jaguar,

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Emma venait de l'apercevoir et ce fut avec indignation qu'elle demanda à son mari :

— Mais qu'est-ce qu'il fait ici?

— Je l'ignore, répondit Richard. Il avait dit qu'il ne pourrait pas

venir.

Ça

va

décaler

tous

nos

invités,

à

table,

protesta

Emma,

scandalisée.

Comme Richard la regardait d'un air désemparé, Natasha s'avança en déclarant d'une voix apaisante :

— On trouvera bien le moyen de le caser quelque part. Je vais en

parler au majordome. Trop heureuse d'avoir un prétexte pour s'éloigner, elle se hâta de gagner la cuisine, où elle s'entretint avec le représentant du traiteur qui orchestrait le service. Il lui assura qu'on pourrait arranger aisément les choses et, ne pouvant s'attarder davantage, car elle avait ses devoirs de demoiselle d'honneur à remplir, elle se résolut à rejoindre les invités. A son retour au jardin, les photographes mitraillaient Emma et Richard. Elle les observa d'un air absent, tout en brûlant d'envie de repérer Luke — afin de pouvoir l'éviter. Mais elle n'osait tourner la tête.

énonça soudain la mère de

— Ah, Natasha, ma chère enfant Richard, derrière elle.

La jeune femme se retourna en souriant machinalement, et se figea en voyant Luke au côté de Lucille.

— Tu as déjà fait connaissance avec Luke, n'est-ce pas? reprit cette

dernière. Quelle merveilleuse surprise il nous a faite! Je n'osais espérer qu'il viendrait. Natasha demeura muette, regardant fixement devant elle.

— Luke, reprenait Lucille en se tournant vers lui, tu te souviens de la cousine d'Emma, n'est-ce pas?

,

— Bien sûr

, dit-il.

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Et il ajouta à mi-voix, d'une voix si basse que seule Natasha l'entendit :

— Quelle métamorphose

Elle leva les yeux et vit qu'il l'observait, tel un chat planté devant un trou de souris.

— Veuillez m'excuser, dit-elle froidement, mais les photographes

m'attendent. Et elle s'éloigna d'un pas vif, le visage en feu. De quel droit la regardait-il ainsi — avec ce demi-sourire cynique qui semblait dire : « Je connais tous tes secrets, toutes tes faiblesses » ? Il ne savait rien d'elle. Rien du tout !

— Vous ne dansez pas ?

Natasha se raidit en reconnaissant la voix de Luke, derrière elle. Elle

s'était éloignée de la tente pour prendre l'air, afin de se soulager un peu de la tension qui pesait sur elle. Elle était lasse de bavarder et de sourire, de s'efforcer de paraître naturelle tout en manœuvrant pour éviter Luke. Et voilà qu'il l'avait suivie au-dehors, mettant une fois de plus ses nerfs et ses sens à rude épreuve.

— Je voulais être seule quelques instants, lui dit-elle sans même se

retourner. Ce n'était pas par crainte de l'affronter. Car de quoi était-elle coupable,

après tout ? De rien Elle n'avait commis qu'une erreur : celle de se présenter à lui sous un faux jour, lui donnant l'impression qu'elle était une femme émancipée et

disponible, qui avait beaucoup vécu. Mais des tas d'autres femmes avaient dû lui délivrer un message de cette nature, des femmes infiniment plus

séduisantes qu'elle

voulait certes pas de lui.

Il ne pouvait la désirer vraiment; et quant à elle, elle ne

Néanmoins

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Un frisson la parcourut tandis qu'elle identifiait, au fond d'elle-même, un sentiment qui était le démenti flagrant des réflexions qu'elle venait de se faire.

— Auriez-vous froid ? demanda Luke.

Et il posa ses doigts sur la nuque de Natasha, l'effleurant d'un geste léger, caressant et désinvolte, sans tenir compte du mouvement de recul

qu'elle avait d'abord eu à son contact.

— Quelle actrice vous faites, murmura-t-il. Aujourd'hui, vous êtes la

jeune fille réservée par excellence, telle qu'on la définissait au début du siècle. Il s'était exprimé d'un ton railleur, mais sa voix prit des inflexions plus

dures, plus inquiétantes, lorsqu'il ajouta :

— Pourtant, lorsque nous nous sommes rencontrés, vous n'étiez qu'audace et désir. La passion faite femme.

— Je dois retourner là-bas, dit Natasha.

Elle avait parlé d'une voix si incertaine, si nerveuse, si hésitante! Ce n'était pas du tout l'accent qu'elle avait voulu donner à ses paroles !

Nous pouvons rester ici un moment, personne ne

remarquera notre absence.

Le cœur de la jeune femme battait à se rompre dans sa poitrine. Elle ne voulait pas rester seule avec Luke. Elle voulait être auprès des autres, en

sécurité

Mais de quoi cherchait-elle donc à se protéger? Car il ne la touchait

même plus, à présent. Et, chose étrange, on aurait dit qu'elle regrettait ce contact.

— Vous m'intriguez, vous savez, reprit-il en la faisant pivoter face à

lui.

— Pas encore

— Vraiment? Dois-je en être flattée?

— Pourquoi, vous ne l'êtes pas?

— Non. Et maintenant, si vous voulez bien m'excuser

Elle le dépassa en s'écartant de lui, mais juste à l'instant où elle se croyait hors de danger, il la saisit par un poignet, l'attirant de nouveau à lui.

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— Restez, lui dit-il doucement. Vous avez compris, n'est-ce pas, que vous êtes la raison de ma présence ici?

— Non!

Tandis qu'elle prononçait ce mot d'une voix étranglée, il l'avait happée

et pourquoi le laissait-elle faire? Elle

voulut lui échapper, mais il était trop tard. Déjà, la bouche de Luke s'était emparée de la sienne, ses mains s'étaient glissées derrière son dos, et la scène qui avait eu lieu une première fois entre eux était sur le point de se répéter. Un sentiment de panique envahit Natasha. Elle ne voulait pas de cette étreinte, elle n'avait rien fait pour la provoquer. « Mais tu ne l'as pas rejetée

entre ses bras. Pourquoi agissait-il ainsi

non plus », lui souffla une petite voix impitoyable. Elle se débattit, pour s'arracher à l'emprise de Luke, à son baiser enivrant.

Luke

où es-tu?

C'était Sara, s'avançant au-dehors pour ajouter d'une voix claire :

— Tu m'avais promis cette danse !

Natasha crut entendre son compagnon jurer à mi-voix tandis qu'il la relâchait. Mais elle n'en fut pas certaine. Elle était si bouleversée qu'elle était

sourde à tout, sauf aux battements précipités de son propre cœur. Tandis qu'elle s'écartait de Luke, elle constata qu'il avait les mâchoires serrées, comme sous l'effet de la colère. Et alors que Sara les repérait enfin et s'élançait vers eux, elle comprit qu'il était mécontent de devoir lui rendre sa liberté.

— Ah, te voilà. C'est notre danse! Oh, au fait, Natasha, Emma te

demande. Elle dit qu'elle veut se changer. Saisissant ce prétexte avec soulagement, Natasha s'enfuit à l'étage. Quelque part, sous le dais, Luke dansait avec Sara. La jeune femme voulut se persuader qu'elle était contente de l'intervention de la sœur de Richard, qui lui avait permis d'échapper à un duo intime et redouté. Pourtant, son corps et ses sens ne semblaient guère d'accord avec sa raison. La chair fragile de ses lèvres, légèrement meurtrie par le baiser de Luke, gardait encore l'empreinte de sa caresse passionnée

43

Trois heures plus tard, après le départ des derniers invités, Natasha était au bord de l'épuisement. Elle avait été sous pression pendant toute la soirée, s'évertuant à fuir Luke — et la dualité des sentiments qu'il lui inspirait. En surface, elle éprouvait du ressentiment contre lui, et de la colère. Cependant, d'autres émotions, souterraines celles-là, venaient contredire celles-ci. Un trouble intense, du désir, de l'excitation… Mais elle était résolue à dominer ces émois inconnus et indésirables. Ils ne pouvaient avoir de place dans sa vie et devaient en être bannis. Tout comme Luke Templecombe.

44

5.

Pourquoi diable le téléphone sonnait-il toujours au moment où elle se trouvait au beau milieu de l'escalier de sa petite maison? se demandait Natasha, trois semaines après le mariage, tandis que la sonnerie retentissait

sans discontinuer, la contraignant à dévaler les marches quatre à quatre. Emma, elle, aurait sans doute laissé sonner sans se mettre martel en tête. Ou fait installer un second poste sur le palier du premier, pensa-t-elle en pénétrant en hâte dans son bureau pour décrocher le récepteur et dire d'une voix essoufflée :

— Natasha Lacey à l'appareil.

Il y eut un bref silence au bout du fil, qui la mit aussitôt en alerte. Puis

une voix masculine et légèrement moqueuse énonça :

— Une Natasha Lacey passablement essoufflée, on dirait. Très

flatteur, je l'avoue. Cette voix, ce ton railleur, cette virilité à fleur de peau

impossible

d'émettre le moindre doute sur l'identité de son correspondant! Aussitôt, la jeune femme fut gagnée par la peur. Pourquoi diable Luke Templecombe lui téléphonait-il? Un bref instant, elle pensa faire semblant de ne pas l'avoir

reconnu. Mais son instinct l'avertit qu'elle aurait entamé ainsi un jeu particulièrement périlleux. Un jeu dans lequel, elle l'aurait juré, il était déjà

Aussi répondit-elle

passé maître — alors qu'elle n'avait, elle, aucune pratique

du ton le plus détaché qu'elle put :

— Luke! En voilà, une surprise. Si ce sont les parents de Richard que

vous désirez joindre, ils ne sont pas là. Ils sont partis pour quelques jours.

45

Loin de saisir au bond le prétexte hypocrite qu'elle lui fournissait, Luke répondit après un bref instant de silence :

— C'est à vous que je désire parler. J'ai des affaires à traiter en ville,

la semaine prochaine, et j'y passerai trois jours. Les parents de Richard m'ont obligeamment permis de demeurer au doyenné. J'aimerais profiter de l'occasion pour vous emmener dîner. En entendant ces mots, Natasha éprouva une stupéfaction impossible à traduire. Il ne lui serait jamais venu à l'idée que Luke Templecombe pût chercher à la revoir. Moins encore, à l'inviter au restaurant. Un frisson incoercible la parcourut de la tête aux pieds. Elle avait lutté de toutes ses forces pour oublier le désir violent qu'il avait éveillé en elle. Niant les souvenirs qui se présentaient sans cesse à sa mémoire, elle avait voulu effacer sa certitude d'avoir plu à Luke, de l'avoir excité, en se disant qu'il avait uniquement cherché à la punir en usant de son intense virilité; et qu'elle n'était pas armée pour faire jeu égal avec un homme qui, elle le sentait, avait une expérience de la vie, des émotions et des désirs humains située à des années-lumière de la sienne. S'ils s'étaient connus en d'autres circonstances, si elle ne lui avait pas été présentée sous une personnalité qui était aux antipodes de son véritable caractère, Luke lui aurait réservé l'attitude à la fois polie et distante qu'il avait adoptée avec la mère de Richard. De cela, Natasha était certaine. Cependant, s'il s'était comporté avec elle en mâle prédateur, c'était en partie sa propre faute — et pas seulement celle de sa tenue. Auparavant, il lui avait toujours paru impossible qu'une femme pût être excitée de façon aussi violente et immédiate par un homme qui ne lui inspirait que de l'antipathie. En découvrant la facette téméraire de son propre caractère, si opposée à son comportement habituel, elle avait été choquée. Et pourtant, une petite voix insidieuse lui avait soufflé qu'il était peut-être temps, pour elle, d'avoir un Luke Templecombe dans sa vie!

46

Or, voilà que Luke lui téléphonait, l'invitait à sortir avec lui. Et elle savait bien que ce n'était pas pour lui faire la conversation. Il s'imaginait

qu'elle était prête à accepter une brève liaison purement sexuelle, et si cette

elle la tentait aussi. Effrayée par ses propres élans, elle se hâta

de répondre en tremblant :

idée la glaçait

— Je suis navrée

mais ce ne sera pas possible.

Il y eut un silence presque menaçant, à l'autre bout de la ligne. Natasha songea que Luke ne devait pas être habitué aux rebuffades. Mais si elle lui cédait, elle allait au-devant d'un tas de complications. Il la croyait pareille à lui; quand il découvrirait qu'il n'en était rien, elle n'en retirerait que de la gêne

et de la souffrance. Elle ne devait pas oublier qu'elle était vulnérable, et qu'elle ne pouvait se laisser aller à des rêves impossibles.

— J'en conclus que vous n'êtes pas libre la semaine prochaine, dit

enfin Luke.

— Je ne suis pas libre du tout.

— Je vois.

Etrange

Ces

deux

mots,

pourtant

prononcés

d'un

ton

neutre,

semblaient chargés de tant d'ironie! Sans trop savoir pourquoi, au lieu d'en rester là, Natasha ne put s'empêcher d'ajouter :

— Je me demande pourquoi vous vous êtes imaginé que j'accepterais de vous revoir!

De nouveau, il y eut un court silence et elle crut avoir pris l'avantage. Mais Luke ne tarda pas à déclarer, avec une intonation d'une douceur dangereuse :

— Vraiment? J'ai pourtant des souvenirs fort révélateurs. Mais il

faut croire que mon intuition commence à s'émousser. Je n'avais pas du tout senti qu'il y avait déjà quelqu'un dans votre vie

De

quel

droit

insinuait-il

des

choses

pareilles?

songea

Natasha,

réellement indignée. Elle était si furieuse qu'elle répliqua d'un ton glacial :

47

— De toute façon, je n'ai aucun désir de faire plus ample

connaissance avec vous ! Là-dessus, elle rabattit brutalement le récepteur, mettant fin à la

conversation. Juste avant de raccrocher, elle put cependant entendre la repartie cynique de Luke :

ce n'est pas du tout l'impression que vous m'aviez

donnée. Quel homme détestable ! Odieux ! Elle arpentait toujours son atelier d'un pas rageur, une demi-heure plus tard, lorsque le téléphone retentit de nouveau. Dominant son hésitation première, elle se résolut à décrocher. Quand elle découvrit que ce n'était pas Luke qui se trouvait au bout du fil, elle éprouva un étrange regret qui l'alerta sur l'état de ses sentiments. Assombrie, elle s'efforça de se concentrer sur les propos de son interlocuteur. Ce fut une longue conversation et quand elle fut finie, elle se surprit à n'éprouver qu'un curieux mélange de soulagement et de déception. Elle aurait dû être folle de joie, pourtant ! Ce n'était pas tous les jours qu'on lui confiait un travail aussi prestigieux ! Le soin de sélectionner et de réaliser des tissus pour compléter la rénovation d'un manoir du XVIIe, que son nouvel acquéreur achevait de convertir en hôtel de grand luxe, était une aubaine à ne pas négliger! Le propriétaire, qui avait été séduit par les tissus qu'il avait vus chez un autre client de Natasha, avait suggéré à cette dernière de venir séjourner dans la demeure pendant quelques jours, afin de se familiariser avec les lieux et leur atmosphère. Ainsi, elle pourrait mieux choisir les tentures qui conviendraient. Bien que Natasha n'eût pas de réelle formation de décoratrice d'intérieur, il l'avait rassurée sur ce point, affirmant qu'il préférait avoir affaire à une personne dotée de sens artistique et de flair plutôt qu'à un décorateur professionnel qui lui apporterait des solutions impersonnelles et toutes faites.

— C'est curieux

48

Ce travail représentait donc une sorte de défi, pour la jeune femme. Elle avait souvent rêvé d'avoir une occasion comme celle-là. Si on lui avait fait cette proposition avant sa rencontre avec Luke, elle aurait même débordé d'enthousiasme. A présent, hélas, sa joie était tempérée par le regret d'avoir à quitter la ville au moment précis où Luke y séjournerait. Comme si elle pouvait s'attendre à un miracle! Comme s'il allait s'apercevoir, en la fréquentant de plus près, qu'il l'avait totalement méjugée et qu'il préférait de très loin la véritable Natasha ! Elle sentait qu'elle s'abandonnait à des rêveries irréalistes et

dangereuses, en aspirant à

N'était-ce pas le genre de lien qu'elle avait soigneusement fui jusque-là? Un lien fondé sur le besoin sexuel le plus cru de la part de l'homme, tandis qu'il était, pour sa partenaire, périlleusement proche d'un engagement total et durable? Natasha n'ignorait pas qu'elle éprouvait le besoin de se donner corps et âme à un homme, élu entre tous. Ce qu'elle n'avait jamais soupçonné, c'était que cet homme pourrait être quelqu'un ressemblant à Luke Templecombe — c'est-à-dire, a priori incapable de partager des sentiments profonds et intenses. A ce stade de ses réflexions, il lui sembla qu'elle faisait beaucoup trop de cas d'une simple attirance sexuelle, si excessive fût-elle, et elle résolut de chasser Luke Templecombe de son esprit.

à quoi donc? A être recherchée, désirée par Luke?

Trois jours plus tard, cependant, elle n'avait toujours pas réussi à se délivrer des pensées qui la hantaient. Arpentant le jardin de Lacey Court, elle s'efforçait de recouvrer un peu de paix, pour se concentrer sur le travail le plus important qu'on lui eût jamais confié. Si on lui avait dit, un mois plus tôt, qu'elle serait obsédée par un homme que tout lui désignait comme contraire à ses aspirations les plus intimes, et préférerait caresser à son sujet des rêves impossibles plutôt que de se

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consacrer à un projet excitant — un véritable challenge dans sa jeune carrière, jamais elle ne l'aurait cru !

Aujourd'hui, pourtant, elle avait la nostalgie d'un homme que sa raison lui soufflait de fuir. Elle laissait soudain parler des instincts jusqu'alors inconnus, et qui se révélaient plus puissants que son instinct de protection et de survie. Ces pulsions délétères que Luke Templecombe avait éveillées la poussaient à aller au-devant du danger, lui murmuraient que, quel que fût le péril, il fallait tenter l'aventure, afin de connaître pleinement les plaisirs que lui réservait cet homme fascinant. Elle s'interrompit brusquement dans ses allées et venues, honteuse d'elle-même. Il lui semblait insensé de nourrir des désirs violents, de faire des rêves d'un érotisme torride et insoutenable au sujet de cet homme — elle qui s'était toujours flattée d'avoir un sens suraigu de sa propre intimité et de sa propre intégrité physique.

— Bonté divine ! Ce ne sont tout de même pas mes malheureux

delphiniums qui te mettent en colère, Natasha ? Je sais bien que les puristes

dédaignent cette variété, mais leur couleur rose équilibre l'ensemble du parterre, il me semble. Natasha s'efforça de sourire en voyant sa tante Helen venir vers elle. Cette dernière ne fut pas dupe, pourtant, car elle demanda doucement :

— Quelque chose ne va pas, Tasha? C'est ce nouveau travail qui te

tracasse ? Je sais que c'est une occasion en or mais si tu ne te sens pas de

— Non, ce n'est pas ça, coupa étourdiment Natasha, admettant ainsi qu'elle avait un sujet d'inquiétude.

— Tu as bel et bien des soucis, alors, dit Helen.

Un instant, la jeune femme fut tentée de nier. Mais elle n'avait jamais été très habile pour dissimuler. Aussi dit-elle simplement :

— Oh, rien de bien grave. C'est juste que je me suis mise dans une situation passablement ridicule avec quelqu'un et

50

— Par «quelqu'un», j'imagine que je dois entendre Luke

Templecombe? intervint sa tante. Elle dissimula un élan de compassion en voyant l'air choqué et atteint de

Natasha. Sa nièce était si fragile, si vulnérable ! Si différente de son exubérante Emma !

— Co-comment le sais-tu ? balbutia Tasha.

— Je l'ai vu te suivre dans le jardin.

Natasha frémit. Soudain, elle éprouvait le besoin incoercible de se délivrer de son fardeau. Gentiment, sa tante la mena jusqu'à un banc de pierre situé un peu à l'écart, d'où l'on avait une vue superbe sur les parterres de fleurs

estivales. Dès qu'elle fut assise, Natasha déversa son récit en un flot précipité et entrecoupé, qui contrastait vivement avec sa concision et sa mesure habituelles. Helen Lacey en conçut un regain d'inquiétude. En écoutant les propos hachés de sa nièce, elle ne manqua pas d'adresser des reproches muets à sa propre fille. Pourquoi cette écervelée d'Emma avait-elle mêlé sa cousine à des questions d'ordre privé qu'elle aurait dû résoudre seule? Elle ne se préoccupait guère des conséquences de ses actes, bien entendu !

— Ainsi, il t'a prise pour la maîtresse de Jake Pendraggon ? Emma

s'est vraiment très mal conduite ! Je suppose que tu ne peux pas dire la vérité à

Luke ? risqua Helen, devinant que sa nièce lui cachait une partie de l'histoire.

Natasha était d'un naturel prudent, avisé, et aucun mâle, si audacieux fût-il, n'aurait pu la mettre dans cet état. Alors, qu'est-ce que celui-là avait de si différent des autres? songeait Helen. Elle avait déjà une idée de la réponse, bien entendu, et cela augmentait sa compassion pour sa nièce.

— Non, je ne peux pas lui parler! s'écria cette dernière.

, Et, la regardant, Natasha comprit que sa tante avait pressenti toute la

— Seigneur

murmura Helen.

complexité de ses émotions.

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— Dans ce cas, reprit Helen, j'imagine que ce nouveau travail est le

bienvenu?

— Oui, admit Natasha.

Elle avoua à sa tante qu'elle redoutait les pressions que Luke pourrait exercer sur elle.

— Ce jeune homme est très dangereux, décidément! s'exclama

Helen. Je l'ai su à l'instant même où j'ai posé les yeux sur lui. Et je me

demande si tu n'as pas fait erreur, en lui laissant croire que tu étais liée à quelqu'un.

— Je n'ai rien trouvé d'autre sur le moment. Mais ça a paru marcher.

— Possible. Même s'il ne m'a guère fait l'effet d'un homme qui

pouvait se laisser rebuter par le premier obstacle

disais, il vaut sans doute mieux que tu ne sois pas dans les parages quand il

viendra. C'est quelqu'un de très attirant, Natasha. Presque trop. Il est séduisant en diable. Là-dessus, Helen changea habilement de sujet, détournant la conversation sur la beauté du jardin. Un peu apaisée, Natasha devisa tranquillement avec sa tante tandis qu'elles revenaient à pas lents vers la maison.

Au contraire ! Comme tu le

Pendant le temps qui précéda son départ, la jeune femme s'interdit de penser à Luke, même si cela n'était guère facile. Elle fut aidée dans sa résolution par la nécessité d'effectuer des recherches en prévision du travail qui lui serait confié à Stonelovel Manor. Grâce au savoir acquis au cours de ses récents voyages à Florence, et aux contacts qu'elle y avait établis avec des artisans qui avaient su conserver de génération en génération l'antique savoir-faire des grands manufacturiers du passé, elle espérait être en mesure de proposer à Léo Rosenberg — le propriétaire du futur hôtel — divers tissus originaux qui compléteraient les tapisseries et les riches damas qu'elle comptait soumettre à son approbation.

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Le travail de ces véritables artistes coûtait fort cher, bien entendu ; mais Léo Rosenberg lui avait donné l'impression de se lancer dans une aventure dont les motivations n'étaient pas uniquement commerciales. Sur le conseil de son père, Natasha avait effectué auprès des banques une enquête discrète. On lui avait confirmé que son futur client était des plus solvable. Elle avait également appris en posant des questions à une amie journaliste que Léo Rosenberg était un homme d'environ cinquante ans, qui avait effectué de judicieuses opérations dans l'immobilier, se bâtissant ainsi la réputation d'un remarquable homme d'affaires. Sa décision de racheter Stonelovel Manor pour le transformer en résidence hôtelière de grand luxe avait surpris les milieux financiers. Mais de l'avis général, il avait le talent et l'habileté nécessaires pour réussir brillamment son coup. Ainsi, Natasha ne courait guère le risque de voir revenir dans sa petite entreprise un lot de factures impayées. Rassuré, son père lui avait offert son aide. Lucide, elle lui avait répondu qu'elle ferait appel à lui lorsqu'elle serait certaine d'avoir définitivement obtenu le contrat.

La veille de son départ, elle passa en revue les cartes routières, car elle avait résolu de se rendre au manoir par les départementales, plus touristiques que les autoroutes. Si elle avait délibérément fait ce choix, c'était pour avoir un bon prétexte de se mettre en route avec un jour d'avance. En effet, elle avait fait une sorte de cauchemar, rêvant que Luke se présentait à Sutton Minster vingt-quatre heures plus tôt que prévu. Aussi — sans trop savoir si elle obéissait à un vague pressentiment ou luttait contre un obscur désir —, elle avait tenu à hâter son départ. Elle avait téléphoné à Stonelovel Manor, afin de s'assurer qu'elle pouvait prendre cette initiative.

— Léo est à l'étranger, en ce moment, mais il devrait rentrer demain,

lui avait répondu la secrétaire. Nous vous avons déjà préparé une chambre, et il y a du personnel pour vous accueillir. La maison est envahie par les ouvriers, cela dit. Mais vous voudrez sûrement faire le tour des lieux et vous familiariser

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avec eux. C'est pourquoi Léo a insisté pour que vous séjourniez ici quelques jours. Je sais qu'il tient à vous parler de vive voix, afin de vous expliquer ses projets et la façon dont il voit les choses. A présent, résolue à se mettre en route tôt le lendemain, Natasha réunissait les échantillons de tissus qu'elle désirait emporter avec elle. Puis elle passa en revue les photographies qu'elle avait prélevées dans divers magazines, les documents que lui avaient remis ses fournisseurs, et relut les notes qu'elle avait prises à Florence. Elle tenait à relever honorablement le défi qui lui était lancé. Personne n'allait l'empêcher de se consacrer à fond à sa tâche. Pas même Luke Templecombe ! Ce soir-là, elle fit ses adieux à ses parents, et leur promit de leur téléphoner dès son arrivée à Stonelovel Manor, pour leur confirmer qu'elle avait fait bonne route. Elle sentait qu'elle agissait de façon raisonnable, en donnant la priorité à son travail et en fuyant un affrontement avec Luke. Même si ce n'était pas leur face à face qu'elle craignait. Non, ses peurs étaient tout autres Ce qu'elle redoutait, c'était l'ennemi tapi au-dedans d'elle-même : ce désir étrange, déplaisant, envahissant, que Luke avait l'art d'éveiller en elle par sa seule présence. Voilà ce qu'elle fuyait. Car si Luke lui avait été indifférent, elle n'aurait éprouvé aucune difficulté à l'éconduire froidement, comme elle l'avait fait jusque-là pour tous les autres hommes qui l'avaient importunée. Hélas ! Pouvait-elle dire à Luke qu'elle ne voulait pas de lui, alors que son corps proclamait le contraire ? Ce qu'elle n'arrivait pas à comprendre, c'était la raison qui la poussait à le redouter ainsi. S'il y avait un trait frappant, chez Luke, c'était sa fierté virile, si aiguë qu'elle frisait l'arrogance. Et, bien qu'il ne fût sûrement pas un saint, c'était quelqu'un qui n'aurait jamais accepté de partager une femme avec un autre homme, de toute évidence. Alors, qu'avait-elle à craindre de lui, puisqu'elle l'avait persuadé qu'elle avait un amant ? En toute logique, il devait déjà s'être désintéressé d'elle. Pourtant, par une sorte d'instinct, elle sentait qu'elle lui avait involontairement adressé avec son corps des messages tout

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différents; et qu'il avait pu se fier à ce langage des sens qu'elle ne maîtrisait pas

Luke était fort capable, après tout, de vouloir lui faire admettre qu'elle le désirait. Une fois qu'il aurait obtenu cet aveu Elle frémit à cette pensée, se rappelant brusquement, avec une intensité perturbante, le plaisir qu'elle avait ressenti entre ses bras. « Assez ! » pensa-t- elle. Il faut arrêter ça avant qu'il soit trop tard. La proposition de Léo Rosenberg était venue fort à propos, il fallait l'admettre. Sans cela, sans la nécessité de quitter Sutton Minster, elle n'aurait probablement pas eu le courage de s'éloigner de Luke !

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6.

— Mais entrez, je vous en prie. Suzie, l'assistante de Léo, nous a

avertis de votre arrivée. Vous avez vu comme il fait beau? C'est une chance, non?

Souriant à la gouvernante de Léo Rosenberg, qui l'accueillait avec ces propos enjoués, Natasha la suivit à l'intérieur de la demeure. Au passage, elle observa le décor qui l'entourait.

— Léo voudrait conserver les salles de réception dans leur état

d'origine, expliqua la gouvernante. Mais là-haut, il y a encore pas mal de gros

œuvre. Il faut abattre des cloisons, installer des salles de bains êtes au courant, j'imagine.

Sans laisser à Natasha le temps de répondre, elle la mena le long d'un couloir, ouvrant une porte à l'extrémité du passage.

— Nous avons tâché de vous donner une chambre où vous ne serez

pas trop dérangée par les travaux, reprit-elle. Comme vous pouvez le constater, c'est encore le chaos, pour le moment. Elle avait haussé le ton, tout en parlant, afin de couvrir le bruit des perceuses et les éclats de voix des ouvriers qui s'affairaient alentour.

— Pour l'instant, nous dormons tous au dernier étage. Ne vous

Enfin, vous

étonnez pas si je vous emmène là-haut par l'escalier de service, qui est assez étroit; Léo compte faire installer des ascenseurs, sans dégrader le caractère des lieux, bien entendu.

Tout en devisant ainsi, l'employée conduisit la jeune femme jusqu'à une vaste chambre, au sommet du manoir, dont la grande fenêtre donnait au nord et qui offrait un cadre idéal pour travailler. Il y avait là un lit, deux

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confortables fauteuils, un bureau, un chevalet, et même une cheminée. C'était la pièce que l'architecte avait occupée quand il avait dressé les plans de rénovation, apprit-elle.

— J'y serai très bien, assura-t-elle en souriant chaleureusement à son aimable hôtesse.

— Tant mieux, dit celle-ci. En fait, j'avais un peu peur de votre

réaction. Je ne savais pas si Léo vous avait avertie du chamboulement qu'il y a

ici. Quand il parle de la maison, il s'emballe, comme si elle était déjà refaite de fond en comble, et il oublie que c'est encore un chantier.

— Vous le connaissez depuis longtemps? risqua Natasha.

— Oui. George, mon défunt mari, travaillait pour lui depuis ses

débuts en affaires. Quand il a été tué dans un accident de la route, Léo m'a proposé d'entrer à son service. Une véritable bénédiction pour moi. Je n'avais

pas d'enfants, plus de famille ou presque

pas quitté Léo depuis. Il m'a même proposé de devenir la gouvernante de l'hôtel — mais c'est trop de responsabilités, comme je le lui ai expliqué. Ainsi, songea Natasha, l'habile entrepreneur était aussi un être humain doté de véritables qualités de cœur. Il fallait dire que son amour pour cette demeure, l'enthousiasme avec lequel il en parlait, lui avaient déjà révélé qu'elle n'avait pas affaire à un financier ordinaire, à un affairiste froid. C'était de bon augure pour la suite des événements Elle avait très envie de visiter le manoir tout de suite, pour stimuler ses idées. Mais le remue-ménage qui régnait dans la demeure la dissuada de passer les lieux en revue. Elle attendrait l'arrivée de Léo Rosenberg pour faire avec lui le tour du propriétaire.

C'était il y a quinze ans, et je n'ai

Une heure plus tard, après en avoir demandé l'autorisation à la gouvernante, Natasha se promenait dans le jardin potager, en songeant que sa tante aurait adoré le restaurer dans son état premier, tel qu'il avait dû être du temps de sa splendeur. Peu à peu, ses pensées dérivèrent, et elle se remémora

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un autre jardin, d'autres circonstances homme

La journée avait été tiède et ici, dans l'enclos, il faisait presque chaud. Alors, pourquoi frissonnait-elle ainsi ? Pourquoi éprouvait-elle ce désir et cette nostalgie, quand elle savait que celui qui était la cause de ces dangereux élans n'avait rien d'autre à lui offrir qu'une liaison sans lendemain? La jeune femme s'immobilisa devant un parterre de plantes aromatiques à l'abandon, se penchant machinalement pour arracher quelques mauvaises herbes, tandis que ses pensées tournaient et retournaient inlassablement autour du même thème obsédant.

— Dommage que le jardin soit dans cet état, n'est-ce pas? Je vous ai

aperçue depuis la fenêtre de mon bureau et j'ai pensé que je ferais mieux de venir me présenter.

une certaine nuit et un certain

Natasha tressaillit et se redressa, rougissant légèrement sous le regard amusé et scrutateur de l'homme qui venait de la rejoindre. Grand, la cinquantaine environ, il avait des cheveux encore noirs, un regard pensif et pénétrant. Il se présenta :

— Léo Rosenberg.

Il lui serra les doigts d'une main ferme, en lui adressant un sourire chaleureux.

— Vous vous y connaissez en jardinage? demanda-t-il. J'avoue que je

ne sais vraiment pas à qui confier le potager et le parc. J'aimerais rétablir leur ordonnance sans oublier que ces lieux sont destinés à accueillir des clients et qu'il faudra inclure des courts de tennis et autres agréments.

— Je n'ai guère de compétences dans ce domaine, avoua Natasha.

Mais ma tante y est experte, elle, et elle adorerait replanter et rediscipliner ces jardins, j'en suis sûre. Repartir de zéro Elle s'interrompit, brusquement confuse.

parce que je sais qu'elle

— Excusez-moi, j'ai dit ça sans y penser

aimerait se colleter à ce genre de défi.

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— Elle a besoin d'un stimulant, c'est ça? demanda finement Léo.

Natasha commença à entrevoir pourquoi cet homme avait si bien réussi

en affaires.

— Je crois, dit-elle en reprenant sa marche au rythme de son

compagnon. Elle ne s'était pas présentée, mais il était évident qu'il connaissait son

identité.

— Le jardinage est son hobby, reprit-elle. C'est elle qui a conçu les

jardins de Lacey Court, notre propriété. Puis, d'un ton un peu plus cérémonieux et professionnel, elle précisa à

Léo Rosenberg qu'elle ne s'attendait pas à son arrivée ce jour-là, et souligna — de crainte qu'il ne la croie encline à la paresse — qu'elle n'avait pas encore visité le manoir pour ne pas déranger les ouvriers dans leur travail.

— Vous avez eu raison, lui répondit-il. En fait, j'ai pu rentrer ici plus

tôt que prévu. Je dois dire que le calme de ces lieux est merveilleusement agréable. Il inspira profondément, en disant ces mots, tandis que Natasha

l'observait du coin de l'œil. Il était bien bâti et semblait remarquablement en forme, pour son âge. Quand il reprit la conversation, ce fut pour révéler qu'il revenait de New York et qu'il comptait justement, afin d'oublier le stress de la vie citadine, se retirer dans le domaine — il voulait réserver une aile entière du château à son usage personnel.

— Votre tante, demanda-t-il à brûle-pourpoint, où puis-je la

contacter?

Surprise, Natasha lui répondit machinalement, et fut plus étonnée encore lorsqu'il commenta :

j'aurais dû faire le

rapprochement. Si je comprends bien, vous êtes dans le milieu du textile depuis toujours, alors?

Lacey,

bien

sûr

Tissus

ecclésiastiques

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— Presque. Bien que j'aie commencé par une carrière de journaliste.

Tout en disant cela, Natasha s'émerveilla de la facilité qu'elle avait à

parler avec cet homme. A l'instar de sa tante Helen, justement, il possédait une rare qualité: celle de s'intéresser sincèrement aux autres En songeant à sa tante, elle se reprocha d'avoir parlé d'elle un peu étourdiment. Peut-être devait-elle la prévenir qu'elle pouvait recevoir un appel de Léo Rosenberg? Si toutefois il avait sérieusement l'intention de lui confier

la restauration du jardin

— Je ne voudrais pas vous bousculer, reprit Léo, mais j'ai un

important rendez-vous à Amsterdam, demain. Cela vous ennuierait-il que nous visitions le manoir ensemble dès maintenant? Ensuite, nous pourrons consulter les plans de l'architecte Natasha acquiesça volontiers. Ainsi qu'elle l'expliqua, elle s'était déjà

documentée sur la période d'origine, et avait apporté croquis et échantillons. Léo précisa qu'il ne cherchait pas à faire une reconstitution historique, sans doute impossible à réaliser, d'ailleurs; mais il désirait rester fidèle à l'esprit du XVIIe, afin de donner aux clients de l'hôtel l'impression qu'ils avaient remonté le temps pour faire une incursion dans un passé révolu.

Rien n'était moins sûr, après tout.

— Je n'envisage pas d'utiliser des coupons d'époque, bien entendu.

En admettant qu'on puisse en trouver suffisamment, ils seraient mieux à leur place dans un musée. Mais j'aimerais faire réaliser des tentures et des tissus d'après des dessins authentiques, selon des méthodes traditionnelles. Quelques heures plus tard, après avoir longuement discuté avec Léo Rosenberg et visité le manoir de fond en comble sous sa houlette, Natasha était conquise. Son client était décidément très sympathique. Elle l'avait laissé parler, pour mieux comprendre ses buts et ses désirs et n'avait pas tardé à découvrir qu'il attachait à cette demeure une importance toute particulière. Pour lui, il ne s'agissait pas seulement de faire des affaires, ainsi qu'il le lui

précisa quand ils furent parvenus dans la petite pièce où il avait provisoirement installé son bureau. S'il avait choisi de transformer les lieux en hôtel-résidence de grand luxe, c'était pour éviter de morceler le domaine et le

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manoir. Car, pas plus que le précédent propriétaire, il n'aurait pu envisager d'entretenir la propriété à seule fin d'y avoir sa résidence privée. Cela se serait révélé beaucoup trop cher. Il détailla ses projets, s'enthousiasmant à mesure qu'il parlait De son côté, la jeune femme lui fit part des découvertes qu'elle avait faites à Florence, des artisans virtuoses qu'elle avait vus à l'œuvre là-bas et qui étaient capables de réaliser de magnifiques copies des riches brocarts du XVIIe.

Comme elle s'en aperçut bien vite, Léo Rosenberg était un homme de décision rapide. Au bout de la longue soirée d'études et de discussion qu'ils partagèrent, il donna carte blanche à Natasha — sous réserve de son ultime approbation — pour décorer et meubler les chambres et les salles de réception de l'hôtel. Quant à l'aile qu'il avait dévolue à son usage personnel, il en avait déjà conçu l'installation, mais il serait heureux de s'en remettre à elle pour le choix des tissus de décoration. Il ne regarderait pas à la dépense, précisa-t-il, lui accordant un budget considérable. Un peu effarée par l'énormité de la somme, elle comprit qu'il cherchait

avant tout à réaliser une sorte de rêve personnel, et non à satisfaire le goût des riches clients américains ou japonais dont il briguait la clientèle.

— J'ai une petite collection de tableaux que je compte faire installer

dans la galerie de l'aile que je me suis réservée. Un ami doit se charger de l'accrochage. Pour ce qui est du mobilier, j'ai couru les salles de ventes Il était bien plus de minuit, ce soir-là, lorsque Natasha monta enfin se coucher. Léo Rosenberg devait s'envoler pour Amsterdam tôt le lendemain. Quant à elle, comme prévu initialement, elle demeurerait au manoir jusqu'à son retour, ce qui lui donnerait le temps et l'occasion d'esquisser les décors. Une fois dans sa chambre, elle ne put s'empêcher de songer que, en dépit de toute sa fortune et de sa réussite, Léo Rosenberg était un homme bien solitaire. Ainsi qu'il le lui avait révélé au cours de leur long entretien, il était veuf depuis cinq ans, sa femme étant décédée des suites d'une longue maladie, développée après la naissance de leur premier fils.

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Oui, c'était un homme seul. Tout comme elle était une femme seule, pensa-t-elle, le cœur serré, en se glissant entre les draps. L'avenir qui la

guettait était un avenir sans amour et sans passion

pu lui apporter ni l'un ni l'autre, d'ailleurs. Bien au contraire ! Alors, pourquoi se consumait-elle de désir pour lui? Elle se redressa en sursaut, à l'instant où le mot désir surgissait dans ses pensées. Oui, elle désirait Luke. Mais pourquoi, au nom du ciel? Il n'avait rien de bon à lui offrir, pourtant Néanmoins, au lieu de concentrer ses pensées sur le travail exaltant qu'on venait de lui confier, elle se tourmenta dans le noir, angoissée et agitée,

sans Luke — qui n'aurait

hésitant à s'abandonner au sommeil. Car, dès qu'elle se laisserait aller, elle le savait, elle se remémorerait avec une intensité obsédante, comme elle le faisait presque tous les soirs, les instants de fièvre qu'elle avait partagés avec Luke en souhaitant les revivre pour de bon. Poussant un gémissement de détresse, elle enfouit son visage sous l'oreiller. Elle ne devait plus penser à cet homme. Elle devait oublier ses rêves insensés pour s'en tenir à la froide réalité

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7.

Il s'écoula trois jours, avant que Natasha ne revoie Léo Rosenberg. Pendant ce laps de temps, elle travailla d'arrache-pied, réalisant des dessins préparatoires pour le décor de chaque chambre et des salles de réception tout en s'efforçant d'oublier Luke Templecombe. Le jour, elle se consacrait sans peine à ses esquisses. Mais le soir, en dépit de sa fatigue mentale et physique, à l'instant même où elle posait sa tête sur l'oreiller, persuadée qu'elle allait s'endormir séance tenante, l'objet de ses hantises revenait l'obséder. Une nuit, la veille du retour de Léo, elle s'abandonna même à une complaisante rêverie, où Luke l'embrassait comme il l'avait fait ce premier soir dans le jardin de Lacey Court, mais sans colère, sans cynisme et sans mépris Tous les êtres humains avaient leur système de défense. Et, après ce qu'elle avait appris sur le passé de Luke — la liaison adultère de sa mère, le suicide probable de son père — elle ne s'étonnait pas qu'il eût développé à l'égard des femmes ce mélange de ressentiment et de défiance qu'elle avait si nettement perçu à chacune de leurs rencontres et qui se manifestait dans le harcèlement sexuel dont elle avait été l'objet. Oui, son attitude était, d'une certaine manière, parfaitement compréhensible Natasha n'était pas psychologue. Mais elle n'avait nul besoin de l'être pour se rendre compte, au moment même où elle se faisait cette réflexion, qu'elle était en train de chercher des excuses, des explications, pour atténuer l'indifférence délibérée des avances de Luke.

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Déraisonnablement, elle voulait se persuader qu'il pouvait changer. Mais pourquoi l'aurait-il voulu? Il était de toute évidence satisfait de sa façon de vivre, et ne désirait qu'une relation sexuelle dénuée de sentimentalisme. Elle s'en était fort bien rendu compte, en dépit de son inexpérience. Et d'ailleurs, était-elle si sûre qu'il voulait avoir une liaison avec elle? Selon toute vraisemblance, au contraire, Luke avait uniquement envie de coucher une fois avec elle. Après quoi, il s'empresserait de l'oublier. Pourquoi cette pensée la faisait-elle souffrir autant ? Pourquoi voulait- elle espérer à tout prix ? La réponse ne tarda pas à venir, provoquant en elle un léger frisson. C'étaient son éducation, son code moral qui la poussaient à quêter, dans l'attitude de Luke, ne fût-ce qu'un embryon de sentiment ou de respect. Parce qu'elle ne pouvait admettre qu'elle pût désirer avec tant de force, un homme qui incarnait tout ce qu'elle détestait. En découvrant qu'elle était capable d'éprouver si aisément des sensations violentes et perturbantes, qu'elle préférait fuir sa maison plutôt que d'affronter Luke, qu'il la troublait jusqu'à l'obsession, elle avait été surprise, choquée et effrayée. Et à présent, elle ne pouvait s'empêcher de désirer Quoi donc ? Que, à l'instar d'un héros de roman, il s'imposerait à elle, la délivrant de la responsabilité de choisir, et l'amènerait, par la force de sa détermination virile, à consentir à une relation vide et sans lendemain ? C'était là une pensée révoltante. Jusque-là, elle avait toujours affronté la réalité, et pris ses décisions elle-même, en toute connaissance de cause. Si jamais elle donnait libre cours à l'attirance qui existait entre eux, ce serait parce qu'elle l'aurait elle-même voulu. L'énormité de ses propres pensées lui fit peur. Que lui arrivait-il ? Si elle s'était réfugiée dans le travail, c'était dans l'espoir de se guérir de ses élans ridicules, dans l'espoir d'oublier Luke. Et voilà qu'elle envisageait presque de lui céder Qu'elle avait donc été naïve de s'imaginer qu'elle parviendrait aussi aisément à l'oublier! A présent, au lieu de mourir, son désir avait grandi, s'était mué en fièvre avide et douloureuse, qui ne lui réservait que de la souffrance.

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Elle avait tellement envie de Luke que, s'il avait franchi le seuil de sa chambre à l'instant, elle l'aurait accueilli avec transport! Mais pourquoi ? Pourquoi éprouvait-elle des émotions aussi intenses à l'égard de cet homme-là, sans l'aimer par ailleurs? C'était une pensée tellement choquante, pour elle Quand elle s'éveilla, le lendemain, ce fut avec une sensation de fatigue persistante. Elle se leva, prit une douche froide pour tenter de stimuler son corps et son esprit engourdis; mais soudain, elle s'aperçut qu'elle pleurait. Et ce n'était pas étonnant, pensa-t-elle avec angoisse. Elle pouvait pleurer, en effet; pleurer de honte de s'être abandonnée à des fantasmes d'intimité sensuelle avec Luke, alors qu'elle se flattait par ailleurs d'être trop orgueilleuse, trop respectueuse d'elle-même pour passer aux actes. Ainsi, elle était capable de nourrir des fantasmes érotiques dans le secret de son âme, tout en fuyant leur réalisation sous le prétexte qu'ils n'étaient pas parés du voile pudique qu'aurait jeté sur eux le mot « amour » ! Etait-elle donc si lâche? Au fond, d'elle ou de Luke, qui était le plus malhonnête? A sa grande honte, elle devait s'avouer que ce n'était pas forcément lui

Léo rentra plus tard que prévu. Il était presque l'heure de déjeuner

quand il survint dans la Jaguar type-D dont il était si fier. Il ramenait une compagne avec lui : à sa grande surprise, Natasha aperçut sa tante Helen installée au côté de son client, rieuse et décoiffée par le vent. Trop stupéfaite pour parler, la jeune femme les regarda descendre de la décapotable sans mot dire.

— Léo

M. Rosenberg m'a amenée ici pour me montrer les jardins,

expliqua Helen dès qu'elle fut à portée de voix de sa nièce. Ses joues étaient rosies par le grand air, sans doute, ce qui lui allait fort bien. Mais ses yeux pétillaient également d'une lueur inhabituelle et quelque chose d'indéfinissable dans son attitude, lorsqu'elle se tourna vers Léo pour

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attendre qu'il eût verrouillé les portières, amena Natasha à s'interroger. La venue de sa tante était peut-être due à d'autres motifs qu'à la rénovation du parc !

— Comme vous le voyez, lança Léo à Natasha, j'ai tenu compte de

vos recommandations. Helen a très gentiment accepté de me dispenser ses conseils

— Je ne suis pas une spécialiste, intervint l'intéressée. Seulement un amateur éclairé.

— Un amateur très doué, fit valoir Natasha.

— Extrêmement doué, enchérit Léo. Après avoir vu ce que vous avez

réalisé à Lacey Court, j'ai un peu honte de vous montrer mes jardins. Ils sont dans un tel état d'abandon ! Ils se dirigèrent alors vers le perron, tout en continuant à deviser. En réalité, c'étaient Léo et Helen qui soutenaient le dialogue, échangeant des propos avisés et enthousiastes sur la transformation du parc, envisageant

En les écoutant, Natasha

s'aperçut qu'ils avaient pratiquement oublié sa présence. Elle se demanda s'ils étaient conscients, comme elle l'était elle-même, de leur entente innée, aussi bien dans leurs idées que dans leurs gestes — car ils marchaient à l'unisson, comme s'ils avaient toujours vécu ensemble. Peu à peu, elle crut deviner que ce n'était pas leur première rencontre. Ses soupçons furent confirmés au cours du déjeuner. Léo révéla qu'il avait téléphoné à Helen dès son tour d'Amsterdam et qu'ils s'étaient rencontrés à deux ou trois reprises. En voyant l'harmonie évidente qui régnait entre eux, Natasha se sentit tout à coup très seule et très nostalgique Tandis que sa tante consacrait son après-midi à explorer le parc et les jardins, la jeune femme présenta à Léo les notes et les esquisses qu'elle avait soigneusement mises au point en son absence.

l'aménagement d'un terrain de polo et de cricket

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Il fut enchanté par ses propositions, qui répondaient, assura-t-il, exactement à son idéal. Sachant que les tissus qu'elle avait choisis étaient

coûteux, elle lui demanda si les estimations qu'elle avait jointes aux dessins lui convenaient aussi.

— Parfaitement. Je sais bien, Natasha, que mes exigences ont un

prix. Dites-moi, quand pourriez-vous commencer votre travail ici? Les travaux seront achevés à la fin du mois, et plus tôt vous pourrez vous y mettre Natasha compulsa son agenda et son carnet de commandes, réfléchissant à la question. Il lui faudrait se rendre à Florence afin de négocier avec les fournisseurs avant de s'atteler à la réalisation concrète des projets

qu'ils venaient de définir

Léo lui ayant précisé qu'il désirait ouvrir son hôtel

pour Noël — excellent moment pour attirer les clients et lancer une affaire —, elle frémit. Le délai était bien court ! Et elle était en partie à la merci de ses

fournisseurs florentins. Si ceux-ci ne respectaient pas un calendrier assez strict

Franchement, elle s'en ouvrit à Léo, qui décida de courir avec elle ce risque calculé. La voyant à la fois flattée et surprise, il lui déclara :

— Je me fie à mon instinct : il me dit que je peux vous faire

confiance. Et ce n'est pas uniquement parce que je suis à demi amoureux de votre tante Il ponctua cet aveu d'un grand sourire et se leva. Puis il éclata

franchement de rire en voyant la mine stupéfaite de son interlocutrice.

— Elle m'avait bien dit que vous seriez choquée, commenta-t-il.

J'imagine que, pour quelqu'un de votre âge, l'idée qu'un monsieur de

cinquante ans puisse tomber am

— Mais non, pas du tout ! Vous vous trompez, intervint hâtivement

la jeune femme. Je pensais même que vous feriez un merveilleux couple, tous les deux. En revanche, je ne m'attendais pas

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— A quoi ? Que je découvre du soir au lendemain, après avoir passé

des années à pleurer ma femme et à m'être persuadé que je ne me remarierais jamais, que je m'étais trompé? La vie est trop courte pour que je sacrifie sottement le bonheur et l'amour à mon orgueil. Dès que j'ai vu Helen, j'ai su qu'elle serait très importante pour moi. Comment dire? Elle m'a fait l'effet d'un rayon de soleil dans les ténèbres où je vivais. Et c'est réciproque, croyez- moi.

— Ce n'est pas à cause d'elle que vous m'avez accordé le contrat,

n'est-ce pas? demanda Natasha après avoir marqué une brève hésitation. Léo se rembrunit.

— Evidemment pas ! Si je ne vous croyais pas à la hauteur, j'aurais

dit non, voilà tout. Votre parenté avec Helen ne saurait m'influencer ! Natasha n'eut aucune peine à le croire, et se réjouit. Elle tenait en effet à

obtenir ce contrat, mais grâce à ses mérites personnels, et pas pour une autre raison !

— J'ai remarqué, reprit Léo, que vous aviez choisi des tissus pour les

sièges et les rideaux de la grande galerie. Ainsi que je vous l'ai déjà indiqué, c'est un ami qui va se charger de l'accrochage de mes tableaux. J'aimerais que ce soit lui qui décide de cela en dernier ressort, si vous n'y voyez pas d'inconvénient. Natasha acquiesça d'un signe. Les tissus qu'elle avait timidement proposés pour la galerie étaient des brocarts traditionnels, aux tons sourds et aux motifs discrets — afin qu'ils s'harmonisent avec les boiseries anciennes et ne risquent pas de voler la vedette aux toiles que Léo avait collectionnées. C'étaient, lui avait-il expliqué, essentiellement des tableaux d'époque victorienne, exécutés pendant la vogue du « renouveau gothique » qui avait sévi à ce moment-là, et qui s'accorderaient à merveille à l'atmosphère XVIIe de la maison. Pour l'instant, ils étaient en dépôt dans un garde-meuble ; il était prévu qu'on les livre sur place lorsque la réfection des chambres et de la galerie serait achevée.

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— Nous prendrons la décision définitive sur les tissus à ce moment-

là, précisa Léo. Tout en parlant, il ne pouvait s'empêcher de regarder au-dehors, vers le jardin, et Natasha sentit qu'il était impatient de rejoindre Helen. Avec tact, elle le pria de l'autoriser à se retirer, prétextant des coups de fil à passer à ses fournisseurs. Les croisées de sa chambre donnaient sur le jardin potager à l'abandon et, en apercevant sa tante et Léo qui, bras dessus bras dessous, arpentaient les allées envahies d'herbes folles, elle ne put réprimer de nouveau un sentiment d'abandon et de nostalgie. Mais de toute façon, elle ne s'attarda pas à les contempler; il lui semblait que c'était une indiscrétion de sa part, une intrusion déplacée dans leur intimité. Seule de nouveau, la jeune femme se retrouva une fois encore en proie à ses angoisses, un moment oubliées dans la concentration du travail. Il y avait un tel contraste entre la relation de sa tante et de Léo, faite d'émotion, de chaleur, de proximité, et la scène qui s'était déroulée entre Luke et elle, ce fameux soir au clair de lune ! Une fois encore, Natasha voulut se persuader qu'elle avait de la chance d'être loin du peintre. Et pourtant, en dépit de tout, elle n'était pas convaincue Elle n'eut pas l'occasion d'avoir un tête-à-tête avec sa tante, dans les heures qui suivirent, si ce n'est à la dernière minute, à l'instant où Helen s'apprêtait à partir. Après un dîner à trois, Léo était monté rassembler quelques documents dont il avait besoin, avant de raccompagner Helen en voiture jusqu'à Lacey Court. Natasha confirma à sa tante qu'elle en avait presque terminé avec la phase préparatoire de son travail. Il fallait attendre, avant de passer à la réalisation concrète, que les ouvriers aient achevé la rénovation.

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Comme la gouvernante venait débarrasser la table, Natasha se mit d'accord avec elle pour revenir à Stonelovel Manor durant un jour ou deux, à la fin du mois, afin de voir les pièces rénovées et de rectifier ses esquisses et projets s'il y avait lieu. La jeune femme réserva un week-end prolongé pour cette future visite. Et la gouvernante, qui devait aller passer quinze jours à Bournemouth chez un cousin, partit chercher un double des clés pour le lui remettre, lui expliquant qu'elle serait seule au manoir, en son absence.

— Je profite de ce que nous sommes toutes les deux un instant pour

te dire quelque chose, murmura Helen à Natasha lorsque l'employée se fut

éclipsée. Nous avons eu un visiteur, hier. Ou plutôt, tu en as eu un. Un élan de plaisir, traître et insidieux, traversa la jeune femme. Et ce fut la gorge sèche qu'elle demanda :

— Est-ce que c'était

est-ce que c'était

?

— Luke Templecombe, acheva sa tante. Oui, c'était bien lui. Et il

n'était pas très content de découvrir que l'oiseau s'était envolé du nid, pour ainsi dire ! Malheureusement, c'est ta mère qui lui a ouvert, et quand je les ai

rejoints, elle lui avait déjà révélé où tu étais. Le cœur de Natasha fit un bond dans sa poitrine. Elle éprouva une bouffée d'excitation, aussitôt suivie d'une profonde sensation de malaise. Pâlissant et rougissant tour à tour, elle se contenta de dévisager fixement Helen pendant de longues secondes.

— Je suis d'accord avec toi, c'est un jeune homme très dangereux,

admit sa tante. Il te veut, Natasha. Et quelque chose me dit que les histoires

que tu lui as racontées à propos d'un prétendu amant ne suffiront pas à

l'arrêter. L'idée d'avoir un rival pourrait même bien donner plus de piment à la chose, pour lui

— Je le crains, en effet, avoua Natasha d'une voix atone.

L'élan qui l'avait saisie en apprenant que Luke savait où elle se trouvait avait à présent cédé la place à une sensation d'angoisse.

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— Mais si tout cela n'est qu'un jeu, pour lui

— Dois-je comprendre que pour toi, c'est quelque chose de plus?

— Pas encore, mais

— De le prendre comme amant ?

si je le laissais

si je me permettais

Oh, je ne sais plus, tout cela est

, désemparé. Je n'a