Mon premier amour
 
ANNETTE BROADRICK

 
1
 
Quand elle ouvrit les yeux, Jennifer comprit qu'elle avait dû s'endormir en regardant la télévision. Sam, son énorme chat de gouttière, s'était confortablement installé sur elle. Avec une « couverture » pareille, il n'était pas étonnant qu'elle se soit assoupie si facilement...
Sur l'écran, les acteurs d'une vieille comédie des années 40 s'agitaient toujours... Quelle heure était-il donc? Levant les yeux vers le réveil qui était sur sa table de travail, Jennifer eut tout de suite la réponse : 2 heures du matin!
Or elle s'était installée devant son poste à 9 heures pour regarder son feuilleton favori, heureuse de pouvoir enfin se détendre. Elle avait eu une journée éprouvante. A vrai dire, il en était de même chaque fois que M. Cameron n'était pas au bureau. Et cela faisait maintenant presque une semaine qu'il était absent.
Heureusement, elle disposait de tout le week-end pour récupérer un peu! Dès lundi, M. Cameron serait sans doute de retour et...
— Désolé, Sunshine, je crois que j'ai mal calculé mon coup !
Voilà ce qui l'avait réveillée! Chad entrait en contact avec elle! Les yeux de Jennifer s'écarquillèrent. Non qu'elle fût surprise d'entendre une voix, alors qu'il n'y avait personne dans la pièce avec elle; ça, elle y était habituée. Mais cela faisait plusieurs mois qu'elle n'avait eu aucune nouvelle de Chad. Chad... la seule personne au monde qui l'appelait Sunshine, et surtout, la seule qui n'avait pas besoin d'apparaître ou de se servir du téléphone pour communiquer avec Jennifer.
Quand elle était encore toute petite, elle parlait de lui comme de son ami invisible. Autour d'elle, les adultes s'étaient amusés de cette « délicieuse invention », tout en s'émouvant de la solitude qu'elle supposait. Un enfant unique était toujours un peu seul, bien sûr, et s'imaginer un ami invisible atténuait sans doute cet isolement... Jamais Jennifer n'avait pu convaincre qui que ce fût que Chad existait vraiment. Et puis, elle avait fini par renoncer...
— Chad ? appela-t-elle. Quelque chose ne va pas ?
Elle avait parlé à voix haute, et sa voix résonna étrangement dans la pièce vide. Mais peu importait. Ce qui importait, c'était l'agitation et la douleur qu'elle avait perçues dans le ton de Chad. C'était la première fois qu'il se départait ainsi de sa sempiternelle sérénité. Il se passait quelque chose...
— Tu ne peux rien pour moi, malheureusement. Je voulais simplement te dire ce que tu as représenté pour moi pendant toutes ces années.
Jennifer ne l'avait jamais entendu lui faire un compliment auparavant. Une fois, elle lui avait ainsi fait remarquer qu'il ne semblait avoir surgi dans sa vie que pour la houspiller et l'énerver — et il ne s'en était pas défendu, d'ailleurs. Mais à présent, sa voix était pleine de regret... comme s'il lui disait adieu.
La jeune femme voulut s'asseoir, mais Sam pesait lourdement sur sa poitrine.
— Toi, va voir ailleurs si j'y suis! s'exclama-t-elle en le repoussant avec impatience.
Comme sa remarque parvenait à Chad, Jennifer ressentit une petite secousse.
— Je suis désolé de te déranger à pareille heure, dit-il avec gêne. Je ne m'étais pas rendu compte...
Il semblait s'éloigner.
— Ne pars pas, Chad! lança aussitôt Jennifer. Je parlais à Sam.
— ?
— Mon chat! Tu ne t'en souviens pas? Cela fait pourtant plusieurs années que je l'ai.
— J'avais oublié son nom.
— Je t'en prie, Chad, dis-moi ce qui ne va pas. Tu... tu sembles différent.
Jennifer se leva et se concentra sur les mots qui parvenaient directement à son esprit.
— Rien d'important. Je voulais simplement que tu saches que je t'aimais de tout mon cœur, Sunshine. Et ce, depuis toujours.
Chad l'aimait? Chad, cet ami invisible qui avait passé son temps à la taquiner et qui l'avait si souvent irritée... Chad l'aimait? Jennifer avait peine à le croire. N'était-elle pas en train de...
— Non, tu ne rêves pas.
Voilà un parfait exemple de ce qu'elle trouvait énervant avec lui ! Quoi de plus déconcertant en effet que quelqu'un qui peut lire vos pensées et qui ne se prive jamais les commenter, même si on ne lui demande rien. Surtout si on ne lui demande rien ! Pourtant, sans ce compagnon, Jennifer s'était sentie bien seule au cours des derniers mois.
Il faisait partie de sa vie depuis si longtemps qu'elle ne s'était pas rendu compte à quel point il lui manquerait.
Si elle l'avait su, jamais elle ne se serait fâchée avec lui, jamais elle ne lui aurait dit de s'en aller et de la laisser tranquille une bonne fois pour toutes.
Car c'était exactement ce qu'il avait fait.
Il était de retour, à présent, et quelque chose le tracassait sérieusement.
— Maintenant, Chad, dis-moi ce qui ne va pas!
— Je ne voulais pas t'inquiéter. J'avais seulement besoin de...
— Mais tu m'inquiètes bien plus en refusant de me confier ce qui se passe !
— Je suis tombé dans un piège. Un piège parfaitement bien tendu, je dois l'admettre. Ils me connaissaient suffisamment pour savoir que j'aurais la curiosité de les suivre là où ils le voulaient.
— Aurais-tu la gentillesse de bien vouloir t'expliquer?
— Je n'ai pas le temps. Tu ne t'es jamais demandé quel était mon métier, pourquoi t'en soucierais-tu maintenant ? Je tenais seulement à t'exprimer mon amour. J'espère que ta vie sera heureuse, que...
— Chad! s'exclama Jennifer. Je t'en prie, qu'est-ce qui ne va pas?
Elle attendit quelques secondes, mais aucune voix ne lui répondit.
— Chad? Chad...
Résignée et exaspérée, Jennifer se laissa tomber sur le divan au côté de Sam. Comment pouvait-il lui faire une chose pareille! Se manifester furtivement pour lui dire au revoir et disparaître tout aussitôt ! Si elle pouvait mettre la main sur lui, elle le...
Mais là était le hic, justement : Jennifer n'avait jamais vu Chad.
 
*
* *
 
Jennifer ne se rappelait pas avec exactitude quel âge elle avait lorsque Chad s'était manifesté à elle pour la première fois. En tout cas, cela avait eu lieu peu de temps après l'accident de voiture qui avait bouleversé sa vie. Elle avait alors tout juste cinq ans. Jennifer n'en avait que très peu de souvenirs, et elle s'était souvent demandé si elle ne les avait pas fabriqués à partir de ce que les gens lui avaient raconté.
Son père était mort à l'hôpital, quelques jours après le drame, et sa mère avait dû chercher un emploi pour subvenir à leurs besoins.
Jennifer était une enfant timide qui avait du mal à se faire des amis. Dans la cour de récréation, elle se tenait à l'écart, attendant en vainque les autres enfants l'invitent à jouer avec eux. Plus tard, elle avait été autorisée à rentrer seule de l'école, et Jennifer se souvenait des longues heures qu'elle passait alors dans l'appartement vide, à attendre que sa mère revienne du travail.
Dans les mois qui avaient suivi l'accident, Jennifer s'était de plus en plus refermée sur elle-même, sombrant lentement dans la tristesse et le découragement. Jusqu'au jour où Chad lui avait parlé...
Comme souvent, elle regardait par la fenêtre de leur appartement d'Oceanside, en Californie. Jennifer contemplait l'océan, se souvenant des jours heureux où son père était vivant, et où sa mère l'emmenait souvent à la plage. Maintenant, elle n'avait plus de temps à lui consacrer, et la fillette n'avait personne d'autre vers qui se tourner, sinon cet océan infini.
— Il y a moi, Sunshine, avait dit une voix.
Jennifer s'était retournée brutalement, pour constater que la pièce était vide.
— Qui... qui a dit ça? avait-elle demandé.
— Moi.
— Qui ça, moi? Qui es-tu?
— Chad, avait répondu la voix après un bref silence.
Pendant quelques minutes, Jennifer avait regardé partout dans l'appartement pour vérifier que personne ne s'y cachait et lui faisait une farce. En même temps, elle avait vaguement conscience que la voix semblait venir de l'intérieur de son crâne.
— C'est exactement ça, lui avait confirmé la voix. Je t'envoie des pensées.
— Est-ce que je te connais?
— Non, mais moi je te connais, Sunshine. Je voulais simplement que tu saches que je suis là, pour que tu ne te sentes plus seule.
— Mais... tu es réel?
— Bien sûr!
— Je veux dire, tu n'es pas mon ange gardien?
— Je suis peut-être quelque chose comme cela, oui, avait répondu la voix avec un brin d'amusement. Mais cela ne m'empêche pas d'être un homme bien vivant.
— Quel âge as-tu?
— Oh, je suis très vieux! Presque un ancêtre!
Jennifer n'avait jamais mis l'existence de Chad en doute. Pourtant, elle s'était demandé s'il était fréquent de lier ainsi connaissance avec des gens qui venaient vous parler directement dans la tête?
Le soir, quand sa mère était rentrée, elle lui avait confié cette découverte. Malheureusement, Clara Chisholm avait d'autres soucis et elle n'avait prêté qu'une oreille distraite au récit de sa fille. D'un ton absent, elle lui avait expliqué que tout un chacun devait avoir un ange gardien, et qu'elle était très contente d'apprendre que celui de Jennifer s'appelait Chad.
Bien entendu, les camarades de classe de Jennifer s'étaient moqués d'elle, mais cela n'avait pas entamé la certitude de la fillette. Sans doute étaient-ils tous trop occupés pour converser avec leur ange... Tandis qu'elle, elle continuait d'entendre la voix de Chad.
Ce n'est que plus tard, au moment de l'adolescence, que Jennifer avait compris que Chad était loin d'être un ange.
— Pourquoi rêvasses-tu sur cette photo de Robert Redford? lui avait-il demandé un jour.
— Je ne rêvasse pas !
— Allons donc! Et pourquoi penses-tu que quelqu'un comme lui ne pourrait jamais te prêter la moindre attention? Tu es très jolie.
— Je suis trop maigre.
— Pas du tout. Et arrête donc de t'inquiéter pour ton tour de poitrine. Il est parfait, je t'assure.
— Chad! s'était indignée Jennifer.
— Ai-je dit quelque chose qu'il ne fallait pas?
— J'aimerais seulement pouvoir te voir aussi clairement que tu sembles me voir...
— Si tu te concentrais suffisamment, ce serait sans doute possible. Ce n'est qu'une question de pratique.
Jennifer l'avait pris au mot. Et si elle n'avait jamais réussi à le voir, même confusément, du moins avait-elle appris à le contacter quand elle le désirait, ce qui l'avait parfois placé dans des situations gênantes. Notamment une fois...
— Chad! Maman m'a interdit d'aller au cinéma avec Sue et Janey ce soir. Ce n'est pas juste ! Que pourrais-je lui dire pour la convaincre que je ne risque rien?
— …
— Chad?
— Pas maintenant, Jennifer! Je suis occupé.
— Occupé? Que fais-tu? avait insisté Jennifer.
C'était la première fois qu'il était trop occupé pour converser avec elle. D'ordinaire, que ce soit pour un problème d'algèbre ou n'importe quel autre conseil, Chad était disponible.
— Merci infiniment, Sunshine, tu as tout gâché!
— Qu'est-ce que j'ai fait?
— Ma très chère, très douce et innocente enfant, il arrive que je me concentre sur des choses qui ne souffrent aucune distraction...
— Etais-tu avec une fille ? avait demandé Jennifer avec suspicion.
— Je rêvais, oui. Mais je crains que mon manque de concentration au moment crucial ne l'ait légèrement offensée!
— Oh Chad! Je suis désolée!
— Crois-moi, tu l'es moins que moi.
Jennifer n'avait su que dire. Jamais l'idée que Chad puisse avoir une vie privée ne l'avait effleurée.
Quelques jours avaient passé avant qu'elle n'ose le rappeler.
— Chad?
— Oui?
— Es-tu... occupé?
— Qu'y a-t-il, Sunshine?
— Oh! Rien de particulier... Je me demandais seulement s'il serait possible que nous nous rencontrions un jour?
— Possible, mais pas très pratique.
— Pourquoi?
— Je n'habite pas sur le littoral.
Non sans surprise, Jennifer s'était alors rendu compte que jamais elle n'avait pensé qu'il habitait quelque part.
— Où habites-tu, Chad?
— Pourquoi me demandes-tu cela?
— J'aimerais te connaître un peu mieux. Je ne sais rien de toi.
— Que veux-tu savoir?
Mais, avant que Jennifer ait pu répondre à haute et intelligible voix à la question de Chad, elle l'avait entendu rire.
— Oh! Oh! Attends une minute! Certaines de tes questions sont tout à fait indécentes! Non, Sunshine, désolé, je ne ressemble à aucun de tes héros de télévision.
— Quel âge as-tu?
— Je suis beaucoup trop âgé pour une petite fille comme toi.
— Es-tu marié?
— Non.
— En as-tu l'intention?
— Peut-être.
— Quand?
— J'attends peut-être que tu aies grandi!
— Je ne sais même pas de quoi tu as l’air...
— Mais moi, je sais comment tu es, Sunshine.
— Tu veux dire que tu m'as déjà rencontrée?
— Bien sûr.
— Quand?
— Un jour où je suis venu à Oceanside.
— Et où es-tu maintenant?
Chad avait eu un moment d'hésitation.
— Je voyage beaucoup à cause de mon métier.
— Quel est ce métier?
— Si je pensais que tu as besoin de le savoir, Sunshine, je te l'aurais dit.
— Est-ce que l'on t'a déjà fait remarquer à quel point tu peux être exaspérant?
— Maintenant que tu me le dis, je crois en effet me souvenir que tu n'es pas la seule personne à me l'avoir signalé. Peut-être devrais-je essayer de m'améliorer.
— A mon avis, il est déjà trop tard!
Lors de cette conversation, Jennifer rentrait de l’école. Elle avait soudain remarqué les coups d'œil curieux que lui jetaient les passants. Sans doute trouvaient-ils curieuse cette jeune fille qui descendait la rue tout en parlant avec animation à... personne. Ou à quelqu'un qui, de toute évidence, n'était pas là...
— Es-tu sérieux quand tu dis que tu attends que je devienne grande pour te marier avec moi?
Il y avait eu un long silence, et Jennifer avait cru que Chad ne lui répondrait pas.
— Non, Sunshine, je plaisantais. Je voulais te taquiner, c'est tout. Ma vie se prêterait mal au mariage, tu sais.
— Oh..., avait fait Jennifer, qui avait senti une grande tristesse l'envahir.
— Mais je serai toujours là pour toi, quoi qu'il arrive. Ne l'oublie pas.
— Je me demande bien comment j'expliquerai ton existence à mon futur mari, avait plaisanté Jennifer pour cacher sa déception.
— Tu n'auras pas à le faire, lui avait répondu Chad avec sérieux. Je ne m'imposerai pas si tu n'as pas besoin de moi. Une fois que tu seras mariée, les choses seront différentes.
— Je ne veux pas te perdre, Chad.
 
« Je ne veux pas te perdre, Chad. »
Ces mots résonnaient encore aux oreilles de Jennifer. Même lorsqu'elle s'était fâchée si violemment avec lui, elle n'avait jamais vraiment désiré qu'il la prenne au mot et disparaisse de sa vie. Chad était quelqu'un d'unique, comme l'était la relation qui les unissait.
Or, aujourd'hui, Chad avait des ennuis. Si seulement elle avait su quoi faire pour l'aider. Jennifer était prête à tout pour lui !
— Tout? Vraiment? lui demanda alors une voix familière.
— Chad! Tu étais encore là! Oui, tout. Tout! Dis-moi ce qu'il faut faire.
— Ecoute, tu es le seul contact que j'aie avec le monde extérieur. Mes ravisseurs ont pensé à tout, sauf à cela.
— Tu... veux dire que tu as été kidnappé?
— Plus ou moins, oui. Ils n'exigent aucune rançon pour me libérer : ils ont seulement l'intention de m'empêcher de réapparaître.
— Veux-tu que j'appelle la police?
— Ça, j'en fais mon affaire. Va dormir pendant que je réfléchis à un plan. Et appelle-moi à ton réveil. Il y a sûrement un moyen d'utiliser notre possibilité de communiquer. Mais je veux que tu comprennes qu'il ne s'agit pas d'un jeu, Sunshine. Ces hommes sont tout ce qu'il y a de plus sérieux, et je suis tombé dans un véritable guêpier. Va te coucher maintenant.
Jennifer obéit sans protester. Si Chad pensait qu'il pouvait attendre jusqu'au matin, il valait mieux qu'elle dorme quelques heures
Mais le sommeil fut lent à venir. Car après toutes ces années, elle savait qu'elle tenait une occasion de rencontrer Chad en chair et en os !

 
2
 
Le lendemain matin dès 9 heures, Jennifer se dirigeait vers Las Vegas à bord de sa vieille Toyota.
Cela faisait maintenant cinq ans qu'elle vivait et travaillait dans la région de Los Angeles. Elle aimait son travail, son appartement et son style de vie. Ou plus exactement, elle était satisfaite de rester comme en marge de la vie, sans jamais goûter à ces émotions fortes que les autres semblaient chercher si ardemment. Chad était pour beaucoup dans sa manière de penser. A maintes reprises, il l'avait mise en garde contre les dangers qui guettent les jeunes femmes : nombre d'elles, pour s'affirmer, pour se prouver quelque chose, mènent une existence agitée.
Jennifer ne ressentait pas un tel besoin. Elle était contente d'être ce qu'elle était et se trouvait heureuse de sa vie en demi-teinte.
Sans doute était-ce pour cela qu'elle n'était jamais allée à Las Vegas, la ville du jeu et de tous les plaisirs.
Conformément aux instructions de Chad, elle l'avait appelé tôt dans la matinée.
— Comment vas-tu? lui avait-elle demandé avec inquiétude.
— Je suis un peu groggy, mais c'était à prévoir.
— Tu as trop bu?
— Non. Mais j'ai reçu un sacré coup sur le crâne, hier soir. Ces gens ont une manière très concrète de vous montrer que vous leur déplaisez !
— Mais qui sont-ils?
— Je ne peux pas t'en parler maintenant, Sunshine. Es-tu toujours prête à m'aider?
— Bien sûr! Que dois-je faire?
— Va à Las Vegas.
— Las Vegas? Que fais-tu là-bas?
— Je ne suis pas à Las Vegas. Mais il y a là-bas quelqu'un que tu dois contacter de ma part. Le seul problème, c'est qu'il est très difficile à joindre. Tu dois absolument trouver sa trace : il est le seul homme au monde capable de me trouver.
— Qui est-ce?
— Il s'appelle Tony Carillo. C'est le propriétaire du Lucky Lady Casino.
— Que dois-je lui dire?
— Je te donnerai d'autres instructions à Las Vegas.
— Chad! Pourquoi fais-tu autant de mystères?
— Je n'ai pas le choix, Sunshine. Mais rien ne t'oblige à faire ce que je te demande si tu ne le veux pas.
— Je n'ai pas dit cela! Bien sûr que je vais y aller...
Après cette conversation, en quelques minutes, Jennifer avait rassemblé quelques affaires dans un petit sac de voyage. Elle serait sûrement absente tout le week-end.
Elle ne pouvait se défaire d'une certaine agitation : elle allait bientôt en savoir plus sur Chad. Non sans réticence, il lui avait expliqué que Tony était un vieil ami, le seul homme en tout cas qui fût en mesure de le tirer de ce mauvais pas. Si ce Tony connaissait Chad de longue date, songeait Jennifer, il pourrait sans doute lui en apprendre beaucoup sur lui...
Voler ainsi au secours de Chad était la chose la plus excitante qui soit jamais arrivée à Jennifer. Et à y bien réfléchir, Chad avait toujours constitué le seul élément excitant de sa vie... D'autant qu'elle avait fini par comprendre qu'il était exceptionnel — sinon unique — d'avoir un tel ami invisible. Rapidement, elle avait aussi compris qu'il valait mieux ne parler de lui à personne.
Et plutôt que de sortir avec des garçons avec qui elle se sentait mal à l'aise et à qui elle n'avait rien à dire, elle avait passé des heures et des heures à bavarder avec Chad de ce qui l'intéressait, et de ce qu'elle lisait dans les magazines. Malgré leur différence d'âge, il s'était montré d'une remarquable patience, toujours disposé à discuter des sujets que Jennifer avait envie d'aborder.
Avec un sourire, elle se rappela comment il s'en était sorti quand elle avait commencé à s'interroger sur le sexe. La mère de Jennifer était trop prude pour répondre à ses questions, et l'adolescente avait préféré se tourner vers Chad, comme elle le faisait pour tout. Il avait su lui parler avec simplicité et naturel.
— Surtout, n'écoute pas ce que disent les autres. Un jour, tu feras l'amour, au bon moment et avec la bonne personne. Il ne faut pas jouer avec ces choses-là, simplement pour se prouver qu'on est adulte, Sunshine. Faire l'amour est un acte qui engage affectivement tout autant que physiquement, et une erreur peut entraîner de graves blessures.
Ils avaient parlé jusque tard dans la nuit, cette fois, et quand Jennifer s'était enfin endormie, elle avait eu l'impression d'avoir franchi un seuil, comme si elle était soudain passée dans l'âge adulte.
La leçon de Chad l'avait accompagnée tout au long des années suivantes. Et s'il lui était arrivé d'avoir quelques flirts depuis qu'elle avait emménagé à Los Angeles, jamais Jennifer n'avait éprouvé le besoin de se prouver quoi que ce soit. Et elle n'avait encore rencontré personne avec qui elle ait eu envie d'aller... « plus loin ».
Peut-être était-elle de ces femmes qui restent célibataires... En tout cas, elle se trouvait un physique très quelconque : elle n'avait jamais dépassé le mètre soixante, et si on lui avait souvent fait compliment de ses grands yeux bleus, elle jugeait ses cheveux avec sévérité : ni blonds ni roux, ils lui semblaient d'une désolante fadeur. En fait, rien chez elle n'était vraiment marquant !
Mais cela n'avait pas de réelle importance. L'essentiel, aujourd'hui, était qu'elle allait enfin pouvoir payer une partie de sa dette à Chad. Oui, c'était à elle de lui rendre service.
Soudain, une question qu'elle avait laissée de côté la ramena brutalement à la réalité : reviendrait-elle à temps de Las Vegas pour être à son travail lundi matin ? Et sinon, comment allait-elle justifier son absence?
A la sortie du lycée, Jennifer avait suivi les cours d'une école de secrétariat. Elle avait voulu être financièrement indépendante le plus vite possible pour décharger sa mère, dont la santé était vacillante, du poids de son éducation. Et elle aurait pu rester dans la ville de son enfance, mais elle avait préféré démarrer une nouvelle vie, se faire d'autres amis, voir d'autres paysages. Quand une camarade d'études lui avait fait part de l'offre d'embauché de la Cameron Investigation Service, Jennifer avait aussitôt posé sa candidature.
La taille de la société l'avait surprise. En fait, C.W. Cameron avait une très grande réputation en tant qu'enquêteur dans les assurances. Il était souvent en déplacement, mais restait toujours en contact avec son bureau. Jennifer travaillait depuis maintenant cinq ans dans la société et elle s'y plaisait. Après avoir commencé comme simple sténo, elle était devenue l'assistante administrative de M. Cameron; c'était à elle qu'incombait la tâche de mener à bien les affaires courantes pendant ses absences.
Certes, ils s'entendaient bien dans le travail et Jennifer était très correctement payée, mais elle ne pouvait s'habituer aux manières froides et indifférentes de son patron. Après plusieurs années d'étroite collaboration, il continuait de l'appeler « mademoiselle Chisholm », comme les patrons de jadis.
Il n'était pourtant pas vieux. Récemment, Jennifer avait eu la possibilité de découvrir sa date de naissance : il avait trente-sept ans. Il paraissait plus jeune, d'ailleurs, et seuls ses yeux trahissaient son âge. On y lisait en effet une connaissance du monde et des hommes peu commune, comme s'il en avait trop vu.
Les autres secrétaires taquinaient parfois Jennifer sur sa situation : une jeune et jolie célibataire comme elle, travailler avec un homme que toutes s'accordaient à trouver plus que séduisant, avec ses cheveux châtains et ses yeux gris, et qui se trouvait être également célibataire... Avec un petit frisson, Jennifer songea qu'il était bel homme, certes, mais trop froid pour qu'elle le trouve attirant !
Elle préférait de beaucoup Jerry. Depuis presque un an maintenant, elle sortait avec lui de temps à autre. C'était un garçon chaleureux, drôle et tendre, d'agréable compagnie, qui ne pressait aucunement Jennifer de s'engager plus avant envers lui. Bien sûr, il n'avait pas l'intelligence brillante et incisive de C.W. Cameron !
A propos de Jerry, la jeune femme se souvint alors qu'elle avait justement rendez-vous avec lui, le soir même. Elle l’avait complètement oublié! Il faudrait qu'elle lui téléphone pour se faire excuser dès son arrivée à Las Vegas...
Quand elle atteignit enfin la banlieue de Las Vegas, Jennifer était fatiguée et affamée. Son premier souci fut de trouver un restaurant, de manger et d'appeler Jerry. Celui-ci ne se montra nullement froissé, et ils convinrent de se voir une prochaine fois.
Quelques minutes plus tard, Jennifer regagnait sa voiture. La chaleur était étouffante, et elle regrettait de ne pas avoir mis un T-shirt et un short plutôt qu'une chemise et un jean.
— Cela n'aurait pas été très convenable dans un casino, Sunshine.
— Tiens, te voilà ! Tu fais toujours ton apparition au moment où on ne s'y attend pas!
— J'avais promis de te contacter dès ton arrivée à Las Vegas, non?
— C'est vrai. Eh bien, j'y suis maintenant. Quelle est la prochaine étape?
— Je voudrais que tu ailles au Lucky Lady Casino. Tu feras le tour du bâtiment et tu trouveras une porte, avec l'inscription « Direction ». Là, tu diras que tu dois absolument voir Tony Carillo, que tu as un message pour lui de la part de Tiger, et qu'il faut impérativement que tu le lui remettes en personne.
— Tiger?
— C'est cela, oui.
— Et il va comprendre ce que cela signifie?
— Sunshine, nous n'allons pas nous en sortir si tu poses à chaque fois des questions ! Contente-toi de faire ce que je te demande, d'accord?
— C'est bon, c'est bon, je ne dirai plus rien. Je vais te le trouver, ton Tony Carillo !
Jennifer n'était pas aussi sûre d'elle qu'aurait pu le laisser croire son ton bravache. Son cœur battait la chamade quand elle gara sa Toyota non loin du Lucky Lady Casino, et il battait encore plus vite quand elle se retrouva, peu après, dans le bureau de la direction du casino.
— Que puis-je pour vous? s'enquit aimablement une ravissante jeune femme.
— Je voudrais voir M. Carillo, s'il vous plaît.
— Avez-vous un rendez-vous, mademoiselle...?
— Chisholm. Jennifer Chisholm. Non, je n'en ai pas. Mais pourriez-vous lui dire que j'ai un message de la part de... heu, Tiger? Je dois le lui remettre en personne.
La secrétaire ne fit aucun commentaire et décrocha un téléphone. Quelques secondes plus tard, elle reposait le combiné, l'air intrigué.
— Il y a un ascenseur au fond du hall, indiqua-t-elle. Appuyez sur le bouton du haut, quelqu'un viendra vous accueillir et vous conduire à son bureau...
— Bravo, Sunshine, tu as passé la première barrière!
— Et après?
— Attends d'être en face de Tony. Je te donnerai mes indications au fur et à mesure.
Quand Jennifer sortit de l'ascenseur, un jeune homme l'attendait. Elle le suivit dans un bureau, luxueusement meublé mais désert, qu'ils traversèrent. Il frappa à une autre porte, l'ouvrit, s'effaça pour laisser passer Jennifer, et ferma derrière elle. Elle se trouvait à présent seule à seul avec Tony Carillo, dans une pièce qui devait être aussi grande que son propre appartement.
L'homme s'était levé à son entrée et s'approchait d'elle, la main tendue. De taille moyenne, les cheveux et les yeux bruns, il devait avoir dans les trente-cinq ans.
— Je crains qu'on ne m'ait pas indiqué votre nom, chère mademoiselle, commença-t-il en esquissant un sourire. Je sais seulement que vous avez un message de Tiger...
— Je m'appelle Jennifer, Jennifer Chisholm. On m'a...
— Ah ! Vous êtes la Jennifer de Chad! s'exclama Tony Carillo. Ma foi, je dois avouer qu'il vous a bien choisie, ajouta-t-il en prenant chaleureusement la main de Jennifer entre les siennes.
— Choisie?
— Je voulais dire que j'ai beaucoup entendu parler de vous et que je suis ravi de vous rencontrer enfin.
— Vous connaissez bien Chad?
— Si je le connais bien? lança Tony en s'esclaffant. Nous avons grandi ensemble en Californie. Mais dites-moi, que puis-je faire pour vous? Vous avez un message de lui, c'est ça?
— Un message de Tiger, précisa Jennifer.
— Chad ou Tiger, c'est la même chose. Il s'agit d'un surnom que je lui avais donné au temps de notre adolescence.
— Il a des ennuis.
Le sourire que Tony arborait depuis le début de leur conversation s'évanouit aussitôt.
— Quelle sorte d'ennuis?
— Je ne sais pas très bien. Il m'a parlé d'un piège...
— Où est-il?
— Il ne me l'a pas dit.
— Quand lui avez-vous parlé pour la dernière fois?
— Eh bien, voyez-vous...
— Dis-lui que c'était tard hier soir.
— Tard hier soir, répéta mécaniquement Jennifer.
— Hmm... Quelque chose a dû mal tourner à la dernière minute.
— Et vous, vous avez eu de ses nouvelles récemment?
— Oui, il est sur une affaire qui me concerne.
Jennifer poussa un soupir de soulagement.
— Ah! Alors vous allez pouvoir l'aider!
— Pas si j'ignore où il est.
— Dis-lui que je suis quelque part dans les montagnes du sud de l'Utah. Dans une sorte de cabane. Je n'ai vu personne depuis qu'ils m'y ont enfermé la nuit dernière.
Mot pour mot, Jennifer répéta les paroles de Chad ; et quand elle se tut, elle constata que Tony la regardait avec stupéfaction.
— Je croyais que vous ignoriez où il se trouvait?
— Eh bien, je ne le sais pas vraiment. En fait, ce ne sont pas des informations suffisantes pour le trouver, n'est-ce pas?
— C'est déjà un excellent début, croyez-moi ! Max possède une propriété dans l'Utah.
— Qui est Max?
— L'homme dont Chad s'occupait. J'ai besoin de preuves pour l'amener devant le tribunal, et Chad a accepté de mener l'enquête pour moi... Une fois, avant que nous ne soyons en litige, Max m'avait emmené chasser dans sa propriété. Et je crois pouvoir retrouver cette cahute sans trop de problèmes.
— Puis-je venir le chercher avec vous? Demanda-t-elle.
— Non! intervint Chad.
— Pourquoi pas? répondit Tony avec bonhomie. Je suis certain que vous êtes inquiète pour lui...
S'il savait ! Après tout ce temps, Jennifer allait enfin rencontrer Chad.

 
3
 
— Je ne veux pas que tu te mêles de ça, Sunshine! Laisse Tony faire ce qu'il a à faire et retourne à Los Angeles.
Jennifer se trouvait seule dans le bureau de Tony, lequel lui avait demandé de l'attendre. Il avait quelques détails à régler avant de partir.
— Mais Chad, protesta-t-elle, je veux savoir si tu vas bien!
— Tout ira bien à partir du moment où Tony sera là.
— Je veux t'aider!
— Tu l'as fait. A présent, rentre chez toi.
— Non.
Il y eut un silence, puis Chad reprit :
— Sunshine, je sais que tu rêves de me voir. Crois-moi, ce n'est pas nécessaire à notre... relation.
— Peut-être pas pour toi, mais...
— Ne m’as-tu pas dit, il n'y a pas si longtemps de cela, que tu ne voulais plus de moi dans ta vie?
— J'étais en colère.
— Pourtant tu avais raison. J'intervenais sans cesse pour t'empêcher de faire des erreurs, et te rendre l'existence plus facile. Mais j'avais tort. Chacun doit vivre sa vie seul, sans l'aide de qui que ce soit; et tant pis s'il fait des erreurs : il en tirera lui-même les enseignements.
— Mais si tu ne m'avais pas prévenue, avec Larry, j'aurais peut-être fait une grande sottise.
— Oui, mais en voulant te l'éviter, j'ai failli anéantir notre relation.
— Non, Chad, ce qui nous lie est indestructible. J'ai seulement eu une réaction un peu excessive...
Les yeux perdus dans le vague, Jennifer se souvint de ce fameux après-midi...
 
Elle était en train de travailler au bureau, et C.W. Cameron revenait de déjeuner avec un de ses clients.
— Mademoiselle Chisholm, laissez-moi vous présenter Larry Donahue. Larry, voici mon assistante, Jennifer Chisholm.
Pendant quelques instants, Jennifer en eut le souffle coupé : l'homme ressemblait exactement aux idoles de cinéma de son adolescence, dont elle épinglait la photo aux murs de sa chambre. Même sourire dévastateur, mêmes yeux d'un bleu profond, et les mèches bouclées qui lui recouvraient le front.
— Enchanté de faire votre connaissance, Jennifer. CW m'a vanté vos mérites...
La jeune femme jeta un regard de biais à son patron. Jamais il ne lui avait adressé un seul compliment. Bien sûr, il lui avait octroyé à maintes reprises des primes, ce qui prouvait qu'il était content de son travail, mais elle avait du mal à imaginer qu'il ait pu faire son éloge.
— J'aime beaucoup mon travail, monsieur Donahue, déclara-t-elle avec un grand sourire. Et je suis ravie d'apprendre, ajouta-t-elle, que M. Cameron en est satisfait.
Impassible, celui-ci se contenta de hocher brièvement la tête.
— Cela me ferait plaisir de vous revoir, Jennifer, avoua alors Larry. Que diriez-vous de venir dîner avec moi ce soir?
L'invitation était plutôt abrupte ! Prise de court, Jennifer bredouilla quelques paroles incompréhensibles et se tourna de nouveau vers C.W. Cameron. Mais son expression restait indéchiffrable.
— Ma foi, finit-elle par répondre, pourquoi pas? C'est une très bonne idée.
— Formidable ! s'exclama Larry. Donnez-moi votre adresse, et je viendrai vous chercher vers 19h30. Ça ira?
De plus en plus charmée par cet homme, Jennifer s'exécuta de bonne grâce, et Larry prit congé d'eux.
— Vous avez fait une conquête, observa C.W. Cameron après son départ.
— Cela vous ennuie-t-il que j'aie accepté son invitation? demanda Jennifer, mal à l'aise.
— Ce que vous faites en dehors de vos heures de travail ne me regarde pas. Y a-t-il du courrier ou des dossiers que je doive regarder cet après-midi?
— Oui, j'aimerais vérifier certains points avec vous.
— Apportez tout cela dans mon bureau.
Avec un soupir, Jennifer rassembla les papiers qu'elle comptait examiner avec son patron. Jamais elle n'avait rencontré quelqu'un d'aussi distant. Parfois, elle se demandait même si, au cours de toutes ces années, il lui avait déjà dit quelque chose de plus personnel que « Bonjour », « A bientôt », ou « Je vais être absent quelque temps, Jennifer ». La voyait-il comme une personne, ou n'était-elle pour lui qu'une machine de bureau avec un numéro de série tatoué sur la peau?
Mais après tout, quelle importance? Un homme merveilleusement attirant venait de lui donner rendez-vous. C’était peut-être le début d'une histoire d'un amour...
Le soir, tandis qu'elle prenait sa douche, Jennifer chantait avec un entrain peu ordinaire.
— Qu'est-ce qui te met de si bonne humeur, Sunshine ?
— Oh! Salut, Chad!
En de tels moments, alors qu'elle était nue sous sa douche, la jeune femme était heureuse que Chad ne puisse pas la voir.
— J'ai un rendez-vous! annonça-t-elle triomphalement.
— C'est la première fois que je te vois aussi enthousiaste à l'idée de sortir avec Jerry.
— C'est vrai, reconnut Jennifer en riant. Mais il s'agit de quelqu'un d'autre. Je l'ai rencontré cet après-midi. Il s'appelle Larry Donahue.
— Le promoteur immobilier?
— Je ne sais pas. C'est un client de M. Cameron.
— Tu as tort de sortir avec ce type.
Comme s'il s'agissait d'une armure, Jennifer avait enfilé son peignoir, avant d'affronter Chad.
— Ecoute, Chad, je crois que je suis assez grande pour choisir avec qui j'ai envie de sortir, fit-elle remarquer d'une voix retenue.
— Ne le prends pas comme ça, Sunshine. Je ne voulais pas t'offenser. Mais cet homme est un don Juan. A part faire de l'argent, la seule chose qui l'intéresse dans la vie c'est de savoir combien de femmes il entraîne chaque semaine dans son lit.
— Comment peux-tu parler ainsi de quelqu'un que tu ne connais pas?
— Mais je le connais! Et surtout je connais ce genre d'homme.
— Eh bien, moi je l'ai trouvé très agréable. Et je n'ai pas l'intention de décommander ce dîner en lui expliquant que mon ami invisible me l'a interdit !
— Je te demande simplement d'être sur tes gardes. Tu te souviens quand tu m'appelais ton ange gardien?
— C'était il y a fort longtemps, avant que je ne découvre que tu étais loin d'être un ange !
— Tu me permettais de te protéger, alors. Je t'en prie, Sunshine, ne me rejette pas maintenant.
Refusant de poursuivre cette conversation, Jennifer se sécha les cheveux, avant de se coiffer et de se maquiller. Quant à la robe qu'elle allait porter, elle n'avait toujours pas fait son choix...
— N'en choisis pas une trop provocante.
— Voyons, Chad, tu sais qu'aucune de mes toilettes n'est provocante ! A présent, voudrais-tu me laisser seule, s'il te plaît?
— Fais attention qu'il ne se méprenne pas sur ton compte.
— Désolée, ironisa Jennifer, mais mon habit de nonne est chez le teinturier.
— Très drôle!
— Tu es ridicule, Chad. Tu es pire qu'un père!
— Je sais. C'est bien ce que j'ai essayé d'être — le père que tu as perdu, ou le frère que tu n'as jamais eu.
Soudain, Jennifer se sentit honteuse.
— Chad, tu as toujours été le meilleur des amis, et je te suis infiniment reconnaissante pour tout ce que tu as fait pour moi. Mais j'ai grandi, il faut que tu t'en rendes compte.
Elle prit dans sa penderie une de ses robes favorites, d'une jolie teinte pêche. A peine venait-elle d'enfiler ses escarpins que la sonnette d'entrée se faisait entendre.
La soirée avec Larry Donahue fut un véritable enchantement.
Il traita Jennifer comme une princesse. Son tact et ses attentions charmantes eurent vite raison de la nervosité de la jeune femme. Après un dîner léger dans un restaurant français, ils allèrent danser dans deux boîtes de nuit à la mode.
Quand Larry la ramena chez elle, Jennifer avait l'impression de flotter sur un nuage. Par politesse, elle invita son compagnon à venir boire une tasse de café; elle ne pouvait tout de même pas lui fermer la porte au nez après une telle soirée!
Aux nombreuses allusions qu'il avait faites au cours de la soirée, elle avait compris que Larry espérait sortir de nouveau avec elle. Et tandis qu'ils étaient installés dans le canapé du salon, elle ne vit rien de mal à ce qu'il se penche sur elle pour l'embrasser. Il n'était pas le moins du monde pressant ; en s'emparant ainsi de ses lèvres, il ne donnait pas le sentiment qu'il s'agissait pour lui de la première étape d'un plan de séduction bien établi.
— N'oublie pas ce que je t'ai dit, Sunshine. Sois prudente.
Jennifer sursauta, et fut brutalement sortie du cocon de douce sensualité que le baiser de Larry avait tissé autour d'elle. Comment Chad osait-il s'interposer ainsi ! Jamais il ne s'était conduit de cette manière.
« Va-t'en ! » pensa-t-elle de toutes ses forces.
Larry avait dû sentir que quelque chose n'allait pas, car il la relâcha.
—Cela a été une soirée merveilleuse, Jennifer, murmura-t-il avec un sourire enjôleur. Merci de tout cœur. Je ne voudrais pas abuser de votre hospitalité... Puis-je vous appeler?
— Bien sûr.
Elle le raccompagna jusqu'à la porte. La main sur la poignée, Larry se retourna et contempla longuement la jeune femme.
— Vous êtes si ravissante. Je ne comprends pas comment vous pouvez être encore célibataire.
Jennifer éclata de rire, et Larry la reprit dans ses bras, pour un nouveau baiser. Délicieusement alanguie, elle se laissa aller contre lui.
— T’a-t-il parlé de sa femme et de ses trois enfants?
Chad ! Encore lui ! Avec un hoquet de stupeur, Jennifer ouvrit brutalement les yeux et s'écarta de Larry.
— Quelque chose ne va pas? s'enquit celui-ci avec surprise.
— Etes-vous marié et père de trois enfants? lui demanda abruptement Jennifer.
Visiblement abasourdi, il prit son temps avant de se décider à répondre.
— Oui, reconnut-il. Mais je ne vois pas pourquoi vous abordez ce sujet...
C'était à Jennifer d'être stupéfaite et de le dévisager en silence. Il arborait le même sourire charmeur, son regard était toujours aussi profond, et de petites boucles lui tombaient sur le front. En effet, il ne semblait pas comprendre pourquoi elle avait parlé de cela...
— Je ne fais pas mystère de leur existence, expliqua-t-il. J'imagine que c'est C.W. qui vous a dit que j'étais marié?
— Non.
— Je crois comprendre que, pour vous, cela change quelque chose...
— Effectivement. Je ne pense pas que votre femme...
— Oh ! Ma femme et moi, nous nous entendons très bien. La chose ne lui pose aucun problème.
— Je crains fort qu'il n'en soit pas de même pour moi. Bonne nuit, monsieur Donahue.
Larry secoua la tête et sortit sans ajouter un mot. Sous le choc, Jennifer ferma doucement la porte derrière lui, avant de s'y adosser. Quelle affreuse conclusion à cette merveilleuse soirée !
— Il n'avait pas tort, tu sais. Tu es vraiment une très jolie femme, Sunshine.
Jennifer se raidit. Elle aurait donné gros pour que Chad se tienne devant elle en chair et en os. Alors, elle aurait pu lui lancer dessus le premier objet venu.
— Mais pourquoi? s'étonna-t-il. Qu'ai-je fait?
— Tu le sais très bien. Tu m'as gâché une magnifique soirée!
— Moi? De quelle façon?
— Cesse de jouer les innocents, veux-tu? Te manifester juste au moment où il m'embrassait !
— Ah? Si je comprends bien, je suis mol tombé? Je suis vraiment confus, j'ignorais que...
— Oh, je t'en prie, Chad. Tu savais très bien ce que tu faisais !
— Pas vraiment, pour être franc. En fait, tes pensées devenaient brumeuses, et j'en ai déduit qu'il se passait quelque chose!
Jennifer entra comme une furie dans sa chambre où elle fut accueillie par les protestations de Sam; elle l'avait en effet enfermé pour qu'il ne dérange pas Larry.
— Toi, je ne veux pas t'entendre non plus ! s'exclama-t-elle à bout de nerfs.
— Ecoute, Sunshine, je suis désolé de t'avoir bouleversée comme cela. Ce n'était pas mon intention.
— Vraiment? Depuis que je te connais tu me dis ce qu'il faut que je fasse, comment, à quel moment... et aussi ce que je ne dois pas faire. Eh bien, apprends que j'en ai plus qu'assez!
Il n'y eut aucune réponse.
— Et en plus, il n'y a pas moyen de discuter avec toi. A chaque fois que j'essaie, tu te contentes de disparaître et je ne peux plus t'atteindre.
— Je t'entends toujours quand tu m'appelles, Sunshine. Seulement, il m'arrive de préférer ne pas répondre.
— C'est bien ce que je dis ! s'écria Jennifer, exaspérée par cet aveu. J'en ai assez de toi et de tes manières, tu as compris? Je ne désire qu'une seule chose : que tu t'en ailles et que tu me laisses en paix!
— Tu penses réellement ce que tu viens de dire?
— Je ne l'aurais pas dit si je ne le pensais pas!
Jennifer attendit une réponse, mais celle-ci ne vint pas. Au bout de quelques minutes, elle appela :
— Chad?
Mais là encore, elle ne reçut aucune réponse. Ainsi, Chad l'avait prise au mot. Eh bien, tant mieux! Elle n'était plus une enfant et n'avait plus besoin d'un ange gardien !
 
A présent, Jennifer était dans le bureau de Tony et l'attendait en regardant par la fenêtre. Durant des semaines, Chad ne l'avait pas recontactée, jusqu'à son appel au secours de la veille. Il lui avait terriblement manqué, et Jennifer s'était surprise à regretter ses plaisanteries, les mêmes qui avaient le pouvoir de l'excéder. Elle avait douloureusement ressenti l'absence de cet invisible compagnon, et de ses attentions.
Aujourd'hui, la possibilité de le rencontrer s'offrait à elle, et elle n'allait pas la laisser s'échapper. Au fil des ans, Jennifer avait donné toutes sortes de visages à Chad, qui n'avait jamais voulu lui offrir la moindre indication. Quand elle était enfant, elle se l'était imaginé comme un vieil homme à barbe blanche. Puis, adolescente, à mesure que leurs conversations se faisaient plus intimes, plus adultes, elle l'avait considérablement rajeuni. Et à présent, elle s'était mise à le traiter comme quelqu'un de son âge, un égal. Bien sûr, elle l'aimait. Comment aurait-elle pu ne pas l'aimer? Il avait toujours été à ses côtés. Mais l'idée de se trouver enfin face à lui la rendait nerveuse, elle devait l'admettre. Heureusement, Tony serait avec elle. La porte du bureau s'ouvrit, et il apparut.
— Etes-vous prête? J'ai emprunté une jeep. Ce n'est pas la voiture la plus confortable, mais dans les montagnes nous aurons besoin de quatre roues motrices. Venez.
Au cours des premiers kilomètres, ils restèrent tous deux silencieux, plongés l'un et l'autre dans leurs pensées. Ce fut Tony qui parla le premier.
— Je suis désolé que ce soit en de telles circonstances, mais je suis content que nous puissions enfin nous rencontrer. Après tout ce temps, je dois avouer que je ne vous ai pas reconnue.
Jennifer le regarda avec surprise. Elle ne se souvenait pas l'avoir jamais rencontré.
— Vous m'avez-vous déjà vue?
— Le jour de votre accident, comme Tiger. Vous n'étiez qu'une toute petite fille, alors, et nous deux adolescents. Nous revenions de San Diego, et j'avais emprunté la voiture de mon père pour épater la galerie. C'est comme cela que nous avons été les témoins de votre accident. Nous avons vu une voiture percuter la vôtre de plein fouet... C'était horrible. Mais vous devez vous en souvenir...
— Non, pas vraiment, répondit Jennifer en secouant la tête.
— Cela s'est passé à la sortie de la ville. Il n'y avait aucune maison alentour. Tiger m'a envoyé chercher des secours, et il est resté pour voir s'il pouvait faire quelque chose. Le type qui vous était rentré dedans était en piteux état, et vos parents étaient coincés dans la voiture. Quand je suis revenu, j'ai trouvé Tiger au bord de la route, qui vous tenait dans ses bras. Plus tard, il m'a raconté qu'il vous avait découvert sur la banquette arrière. Vous étiez terrifiée, et il vous a gardée avec lui jusqu'à l'arrivée de l'ambulance.
— J'ignorais tout cela.
— Il était vraiment bouleversé ! Quand les policiers ont extirpé vos parents de l'épave, il a voulu que nous vous suivions jusqu'à l'hôpital. Et nous avons attendu pour savoir comment vous alliez.
— Ma mère m'a raconté que je n'avais que des égratignures, se souvint Jennifer.
— Oui, c'est ce que l'on nous a dit aussi. Mais Tiger s'est inquiété de vous quand il a su que votre père était décédé.
Toutes ces révélations troublaient la jeune femme au plus haut point. Ainsi, son ange gardien n'était qu'un adolescent quand il l'avait rencontrée pour la première fois.
— Et jusqu'à ce que nous quittions le lycée pour l'université, poursuivit Tony, Tiger est venu vous rendre visite régulièrement.
— Vraiment?
— Oui. Ne vous en souvenez-vous pas?
Non, Jennifer ne se souvenait pas. Comment avouer à Tony qu'elle ne se rappelait rien de ce qui avait trait à Chad?
— Je sais qu'il semblait très concerné par ce que je devenais, répondit-elle vaguement.
— C’est vrai. Il parlait de vous tout le temps. Il était incroyablement fier de vous. Souvent, je me moquais de lui en lui conseillant d'attendre que vous grandissiez pour vous épouser!
Jennifer lança un regard inquisiteur à son voisin.
— Il m'a dit cela, un jour.
— Vraiment? Et qu'attend-il, alors? A mon avis, observa Tony en lui jetant un coup d'œil appréciateur, vous lui conviendriez tout à fait, maintenant.
— Mais il m'a avoué ensuite qu'il ne faisait que plaisanter, précisa Jennifer en rougissant.
— N'empêche qu'il ne s'est pas marié avec quelqu'un d'autre.
En proie à une délicieuse émotion, la jeune femme ne put s'empêcher de sourire. Et si Chad l'avait vraiment attendue?
— Et vous, Tony, êtes-vous marié?
— Divorcé. D'ailleurs cela m'étonne que Tiger vous ait confiée à moi. Dieu sait pourquoi, il dit toujours que je me comporte mal avec les femmes !
— Si j'ai bien compris, vous êtes son meilleur ami, répondit Jennifer en souriant. Autrement, il ne m'aurait jamais envoyée auprès de vous pour chercher de l'aide.
— C'est vrai. Nous avons fait un bout de chemin ensemble. Quand je l'ai appelé pour lui dire qu'un de mes associés me semblait avoir des intentions douteuses, il a tout de suite accepté de mener une enquête pour moi. Ni l'un ni l'autre ne pensions que cela pourrait mal tourner.
— Quel est le métier de Chad?
— Vous ne le savez donc pas? demanda Tony, étonné.
Jennifer avait déjà compris qu'il ignorait le type de relation qui l'unissait à Chad. Il était curieux de penser qu'elle était la personne la plus proche de Chad sur bien des points, alors qu'ils étaient par ailleurs des étrangers. Mais si Chad n'avait pas jugé bon d'en dire plus à son ami, ce n'était pas à Jennifer de le faire.
— Chad est quelqu'un de très secret, se contenta-t-elle de répondre. Il n'aime pas parler de ses affaires.
— C'est vrai. Tiger a toujours été un solitaire.
Habilement, Jennifer s'arrangea pour laisser Tony parler de son ami, ce qu'il fit avec entrain, apprenant à la jeune femme maints détails de la vie de Chad. Elle se rendit ainsi compte qu'il avait mené une vie riche en activités pendant toutes ces années sans jamais rien en laisser transparaître dans leurs conversations. Et malgré cela, il avait toujours su rester disponible pour l'enfant solitaire dont il était le seul ami. Et Jennifer en conçut pour lui une immense gratitude.
« Oh Chad! Sais-tu seulement tout ce que tu représentes pour moi? » Pensa-t-elle avec ferveur.
— Pas suffisamment en tout cas pour que tu fasses ce que je te demande. Je croyais t’avoir dit de laisser Tony venir me chercher?
Jennifer eut du mal à réprimer un sursaut, surprise par cette intervention impromptue de Chad.
— Je vais faire une petite sieste, annonça-t-elle en s'installant confortablement dans son siège. Je me suis levée très tôt, ce matin.
— Bonne idée, répliqua Tony. Quand nous serons sortis de l'autoroute, le chemin sera trop mauvais pour que vous puissiez dormir.
Jennifer ferma les yeux et se concentra sur Chad. « Chad, tu m'entends? »
— Bien sûr. Peux-tu me dire ce que tu fabriques dans cette voiture alors que tu devrais être sur le chemin de Los Angeles?
« Tu le sais très bien. Je veux te voir, Chad. »
— Et tu ne t'es pas posé la question de savoir si moi je le désirais?
« Je t'en prie, ne sois pas méchant. Dis-moi, est-ce vrai que tu venais régulièrement me voir quand j'étais une enfant»
— Tony et sa grande gueule! Oui, c'est exact, Sunshine.
« Comment se fait-il que je n'en aie aucun souvenir? »
— Parce que tu ne m'as jamais vu. Je te guettais à la sortie de l’école pour t’apercevoir quelques instants... Tu es restée traumatisée si longtemps, et j'étais désespéré de ne rien pouvoir faire pour toi.
« Mais tu as fait quelque chose ! Tu t'es mis à me parler. »
— Oui. Le jour de l'accident, quand j'ai cherché à te calmer, je me suis rendu compte que je percevais tes pensées. C'était comme des ondes de terreur que tu m'envoyais. Alors j'ai essayé de t'apaiser par la pensée, et cela a semblé marcher. Mais tu ne peux pas t'en souvenir, tu étais trop petite. Plus tard, je me suis aperçu que lorsque je pensais à toi, je pouvais « entendre » ce à quoi tu étais en train de penser.
« Et tu es capable de communiquer ainsi avec d'autres personnes?»
— Non... A vrai dire, je n'ai jamais essayé. Tu as toujours été pour moi quelqu'un de très spécial.
« Pour moi aussi tu es unique, Chad. »
— N'essaie pas de faire de moi un héros romantique, Sunshine. Tu ne m'aimerais sans doute pas du tout si tu me connaissais.
« Comment peux-tu dire une chose pareille? »
— Parce que tu as une fausse image de moi. Je ne suis pas l'homme tendre et attentionné que tu crois.
« Tu l'as toujours été avec moi, Chad. »
— Je sais.
Un sourire aux lèvres, Jennifer sombra doucement dans le sommeil.

 
4
 
Comme l’avait prévu Tony, Jennifer se réveilla dès que la jeep quitta la route bitumée.
— Sommes-nous encore loin? demanda-t-elle.
Le soleil s'était couché, et le crépuscule était déjà bien avancé. Tony alluma les phares de la voiture, puis jeta un coup d'œil à sa montre.
— Nous avons encore deux bonnes heures à rouler sur cette piste avant de toucher au but.
— Cela ne m'étonne pas que Chad se soit senti secoué et qu'il ait des courbatures.
— Dites-moi, commença Tony d'un ton hésitant. Je voulais vous demander... Comment a-t-il pu vous appeler pour vous avertir de ce qui lui était arrivé? S'il avait besoin de mon aide» il aurait pu me contacter directement, non?
« Que suis-je censée répondre? interrogea mentalement Jennifer. Chad? Chad? Dis-moi ce que je dois...
— Débrouille-toi!
— Merci!
— Je vous demande pardon? demanda Tony avec surprise.
Horrifiée, Jennifer comprit qu'elle avait parlé à voix haute!
— Oh! Euh... Je voulais dire que... ce n'est pas très gentil à vous de penser qu'il aurait mieux fait de vous appeler, vous plutôt que moi.
— Peut-être pas, mais c'était plus rationnel. Il aurait pu au moins me passer un coup de fil après, vous ne croyez pas?
— Peut-être était-il à court de monnaie? suggéra Jennifer.
— D'autre part, l'endroit est si sauvage que je ne vois pas d'où il a pu appeler...
— S'il a un émetteur portatif avec lui, il lui a suffi de trouver quelqu'un avec un téléphone pour lui servir de relais.
— Possible. Je lui demanderai.
« Si nous y arrivons ! songea Jennifer. Avec tous ces cahots, je vais être pleine de bleus! »
— Je t'avais prévenue, Sunshine.
— Je sais.
— Que savez-vous? demanda Tony. Quelque chose ne va pas?
— Non, rien. A force de vivre seule, j'ai pris l'habitude de me parler à voix haute.
Tony secoua la tête sans faire de commentaire, mais Jennifer comprit qu'il devait commencer à se poser des questions sur elle. Il n'avait apparemment pas déjà une haute opinion des femmes, et cela risquait d'empirer si elle ne se surveillait pas.
— Ainsi, vous vivez seule ? reprit-il après un moment.
— En fait, je partage mon appartement avec Sam, mon chat. Il m'est très utile pour me réveiller le matin. En échange, je lui fournis le gîte et le couvert. Nous nous tenons mutuellement compagnie... C'est la première fois que je le laisse pour le week-end.
— Vous ne craignez pas qu'il ait faim?
— Il a largement de quoi boire et manger, assura Jennifer. Mais je suis sûre qu'il va me faire une scène à mon retour. Autant il accepte que je ne sois pas là dans la journée, autant il prend toujours très mal que je sorte le soir.
— Vous auriez pu rentrer chez vous et me laisser aller chercher Tiger seul.
— J'ai déjà entendu cela..., marmonna la jeune femme entre ses dents.
— Pardon?
— Rien. Enfin, si. Je me disais que si j'avais connu l'état de la route, j'aurais peut-être effectivement réfléchi à deux fois avant de vous accompagner !
Elle tourna les yeux vers Tony, et un bref éclat de lumière attira furtivement son attention. Aussitôt, elle se tourna pour regarder par la vitre arrière.
— Que se passe-t-il? lui demanda Tony.
— J'ai cru voir une lumière, derrière nous.
Tony jeta un coup d'œil dans le rétroviseur, et la roue avant gauche de la jeep s'enfonça dans une ornière. Projetée en avant, Jennifer faillit heurter le pare-brise.
— Excusez-moi ! lui lança Tony. Je ne peux vraiment pas me permettre de quitter la route des yeux, même une seconde. Quelle sorte de lumière avez-vous aperçue?
De nouveau, Jennifer regarda vers l'arrière.
— Je ne sais pas. Pourrait-il y avoir une autre voiture sur un chemin pareil?
— Difficile à croire... A moins, ajouta Tony après un petit silence, que ce ne soient les lascars qui ont enlevé Tiger...
Jennifer sentit sa poitrine se serrer. Elle ignorait dans quel genre d'aventure elle s'était lancée, mais elle comprenait à présent que cela n'avait rien d'un jeu. Tony se racla la gorge. Visiblement, il était aussi nerveux qu'elle.
— Vous savez, je suis très efficace dans ma partie, mais je n'ai rien d'un aventurier. Si Tiger a toujours été capable d'affronter et de surmonter n'importe quelle situation, c'est loin d'être mon cas.
— Il semblerait qu'il n'a en tout cas pas pu maîtriser celle-ci, ou il n'aurait pas été fait prisonnier.
— Je te fais grâce de tes commentaires, Sunshine.
— Continuez de guetter derrière nous, ordonna Tony. Et avertissez-moi dès que vous verrez de nouveau cette lumière, d'accord?
Il se concentra sur la conduite, et ils restèrent silencieux pendant près d'une heure. A deux reprises, Jennifer aperçut encore par deux fois les faisceaux lumineux, mais la route était trop sinueuse pour qu'elle en voie plus.
— Nous approchons, annonça soudain Tony. C'est Tiger qui va être content !
La tension de Jennifer était à son comble. Comment réagirait-elle en découvrant enfin Chad? Il lui avait dit qu'il ne voulait pas la voir... et à présent, elle regrettait de lui avoir désobéi. Après tout, de quel droit s'imposait-elle ainsi à lui?
Elle n'avait plus revu la lumière depuis plusieurs kilomètres. S'il s'agissait des phares d'une voiture, celle-ci devait avoir tourné quelque part.
— Ah ! s'exclama Tony avec un grognement de satisfaction. Il y a de la lumière ; il nous attend.
Du doigt, il désigna une petite cabane accrochée à la montagne, de l'autre côté d'un ravin, et dont la fenêtre était faiblement éclairée.
— Vous êtes certain que c'est là? lui demanda Jennifer.
— Absolument. Nous devons encore contourner le ravin pour y arriver, mais nous y sommes presque.
Quand ils s'arrêtèrent enfin devant la cahute de bois, Jennifer tremblait d'appréhension.
— Hey ! Tiger ! appela Tony en descendit de la jeep. C'est moi, Tony!
La porte de la cabane s'ouvrit, un homme apparut. Il était pris dans le faisceau des phares, et Jennifer n'avait aucun mal à le distinguer.
Il dépassait le mètre quatre-vingt, et ses cheveux châtains étaient ébouriffés. Il portait un pantalon kaki, des rangers et une chemise rouge dont les manches relevées révélaient des bras musclés. Immobile dans la lumière des phares, les mains sur les hanches, il attendait que les deux nouveaux venus le rejoignent.
Mais Jennifer était paralysée sur son siège. Pétrifiée, elle continuait de fixer l'homme qui avait été une part si importante de sa vie pendant vingt ans.
Le souvenir de certaines des conversations qu'ils avaient eues ensemble lui revint, et elle sentit ses joues s'empourprer. Comment avait-elle osé lui parler si ouvertement de tout ce qui avait été sa vie, ses rêves, ses problèmes? Il savait tout d'elle alors qu'elle ne savait rien de lui.
Elle ignorait notamment que Chad n'était autre que CW. Cameron, l'homme pour qui elle travaillait !
— Maintenant que tu es là, lança-t-il d'une voix claire, tu ferais aussi bien de sortir de cette voiture, Jennifer!
Comment avait-il pu lui faire ça ! songeait la jeune femme en le contemplant, partagée entre la honte et l'incrédulité. Jamais elle n'aurait pu deviner : C.W. Cameron n'avait rien à voir avec Chad. Mais absolument rien!
Leur première rencontre était d'ailleurs révélatrice...
*
* *
Jennifer travaillait dans l'agence de C.W. Cameron depuis trois mois, comme sténodactylo. Bien sûr, elle avait déjà eu l'occasion d'entr'apercevoir son patron, mais cela n'avait pas été plus loin.
Son assistante, Marlène, le quittait pour aller à Chicago, et tout le monde se demandait qui la remplacerait. Quand Jennifer fut convoquée dans son bureau, elle n'était pas très sûre de savoir si elle devait se réjouir. Elle sortait tout juste de son école de secrétariat et était probablement celle qui avait le moins d'expérience dans la compagnie.
C.W. lui fit signe de s'asseoir, et Jennifer prit timidement place sur le bord de sa chaise. Il tenait une fiche entre ses mains — celle de Jennifer, de toute évidence.
— Je suis désolé de n'avoir pu vous rencontrer plus tôt, mademoiselle Chisholm. D'habitude, je fais connaissance avec les nouveaux venus quelques jours après leur arrivée.
Jennifer se détendit en comprenant que, de toute évidence, elle n'était pas sur les rangs pour remplacer Marlène, et qu'il ne s'agissait que d'une entrevue un peu différée de bienvenue.
— Les choses se sont bousculées ces derniers temps, expliqua encore C.W., et mon emploi du temps a été surchargé.
Il n'y avait rien à répondre à cela. Gardant le silence, Jennifer essaya d'apparaître aussi détendue et intéressée que possible, tandis que C.W. consultait sa fiche, puis levait les yeux vers elle.
— Vous avez obtenu d'excellentes notes aux examens de votre école, remarqua-t-il. Pourquoi ne pas avoir poursuivi des études supérieures ?
Elle le regarda avec surprise, puis expliqua timidement :
— J'avais besoin de travailler dans les plus brefs délais pour aider un peu ma mère.
— Avez-vous pensé à prendre des cours du soir ?
L'étonnement de Jennifer s'accrut encore. L'homme assis en face d'elle se comportait plus en conseiller qu'en employeur.
— Je n'ai rien contre, murmura-t-elle. Mais il n'y a pas de discipline vers laquelle je me sente particulièrement attirée.
— Je vois.
Il lui sembla presque l'entendre penser : « Pas d'ambition! » Peut-être était-ce vrai, d'ailleurs. Son métier lui plaisait, et cela lui suffisait.
— Vous avez fait de l'excellent travail depuis que vous êtes là, mademoiselle Chisholm.
— Merci.
— Cependant, j'ai remarqué que lorsque vous transcriviez ce que j'ai dicté, vous éprouviez le besoin de corriger de temps à autre ma syntaxe et ma grammaire...
S'obligeant à fixer son interlocuteur, Jennifer ne put rien lire dans les yeux qui la fixaient. Elle n'avait fait que les modifications de texte qui lui semblaient indispensables, mais comment le lui expliquer?
— Dites-moi, reprit alors C.W., comment avez-vous entendu parler de notre société?
Le changement abrupt de sujet déconcerta Jennifer.
— Une camarade d'école avait lu votre annonce, et nous avons décidé de nous présenter.
Il semblait prêt à écouter un long récit. Mais Jennifer n'avait rien à ajouter. Jamais elle n'avait vu quelqu'un capable d'une telle immobilité et d'une telle attention. Ses mains étaient tranquillement posées sur son bureau ; des mains larges et puissantes, à son image.
— Vous n'aviez jamais entendu parler de moi? demanda-t-il. Avant de travailler dans l'agence, j'entends...
— Non, monsieur, répliqua Jennifer, stupéfaite par cette curieuse question.
Mal à l'aise, elle se retrancha derrière un silence gêné.
— Etes-vous toujours aussi silencieuse? s'enquit C.W.
— Quand je n'ai rien à dire, oui.
Il sourit, et Jennifer découvrit avec étonnement combien ses traits s'en trouvaient adoucis.
— J'aimerais que vous travailliez aux côtés de Marlène pendant quelques semaines, déclara-t-il soudain en redevenant grave. Elle pourrait ainsi vous mettre au courant de son travail...
— Moi ? bredouilla Jennifer.
— Cela vous pose-t-il un problème?
— Eh bien, je... je veux dire, je n'ai pas beaucoup d'expérience et...
— Je sais cela. Tout comme je sais que, malgré votre jeune âge, vous avez fait preuve d'initiative, d'intelligence, d'une grande capacité d'adaptation, et de beaucoup d'ardeur au travail. En d'autres termes, de toutes les qualités que je demande à mon assistante. Alors, acceptez-vous ce poste?
Prise au dépourvu, Jennifer était complètement paniquée. Voulait-elle travailler tous les jours avec ce personnage déconcertant et intimidant? Elle connaissait si peu les hommes...
« Chad? songea-t-elle. Que dois-je faire? »
Mais il n'y eut pas de réponse. En pareille situation, Chad était toujours prêt à discuter avec elle des options qui s'offraient à Jennifer, mais il n'intervenait jamais dans la prise de décision.
— Vous me prenez au dépourvu, monsieur Cameron, dit-elle enfin. Si cela ne vous ennuie pas, j'aimerais y réfléchir jusqu'à demain.
Il la contempla en silence, puis se leva. Jennifer l'imita aussitôt.
— Sans doute avez-vous raison de vous donner un temps de réflexion, mademoiselle Chisholm. J'attends que vous me fassiez part de votre décision...
Leur entretien se termina ainsi.
Ce soir-là, à peine rentrée chez elle, Jennifer appela Chad. Elle n'avait même pas pris la peine de saluer et caresser Sam, qui n'était encore qu'un chaton.
— Chad? Il faut absolument que je te parle.
— Je suis là Sunshine. Qu'y a-t-il?
— M. Cameron me propose de devenir son assistante !
— Et alors, quel est le problème?
— Cela m'effraie un peu. Je n'ai pas beaucoup d'expérience des hommes.
— Tu a peur qu'il ne te fasse du gringue?
— Non, ce n'est pas son genre, je crois. En tout cas, il n'a pas cette réputation. C'est plutôt sa rigidité qui m'inquiète. Il n'a jamais l’air détendu.
— Peut-être a-t-il beaucoup de travail?
— Oui, bien sûr. J'ai cru comprendre que son père avait ouvert cette agence il y a quelques années. A sa mort, CW. a pris la relève. Cela n'a pas dû être facile pour lui.
— Non, sans doute. Que faisait-il avant?
— Personne ne semble en avoir la moindre idée.
— Qu'attends-tu de moi, Sunshine?
— Je ne sais pas vraiment. En fait, j'ai peur d'échouer. Si j'accepte, j'aurai de grosses responsabilités et je ne suis pas certaine d'être capable de les assumer.
— Ton patron doit penser que tu l'es, sinon il ne t'aurait pas offert cette situation.
— Mais il ne me connaît pas! Je vais peut-être le décevoir...
— Et si tu refuses, tu ne crois pas que tu vas le décevoir? Tu es la seule à décider de ce que tu veux faire de ta vie, Sunshine. Si tu ne désires rien d'autre qu'être une bonne sténodactylo, soit ! Il n'y a rien de mal à cela...
Un long moment, Jennifer garda le silence.
— Je crois que j'étais déjà tellement heureuse d'avoir ce travail, avoua-t-elle enfin, que je n'ai pas cherché à voir plus loin.
— Cette proposition te donne l'occasion de le faire. Pour ce qui est de tes capacités, tu n'as aucune raison de t'inquiéter. Je suis persuadé qu'à partir du moment où tu décides de faire quelque chose, tu ne peux que réussir!
— Merci, Chad... Je ne sais pas ce que je ferais sans toi!
— Tu t'en sortirais très bien.
Le matin suivant, Jennifer sollicita un rendez-vous avec M. Cameron pour lui annoncer qu'elle acceptait son offre.
 
Jennifer était toujours dans la jeep et observait les deux hommes qui parlaient ensemble. Lentement, elle ouvrit la portière. A son approche, ils se turent et se tournèrent vers elle. Chad — ou C.W. Cameron — ne bougea pas. Il la regardait, sans que son expression ne laisse entrevoir la moindre de ses pensées. Jamais il ne l'avait fait, d'ailleurs. Seul Chad s'était ouvert à elle.
Chad.
Jennifer ressentit soudain une telle impression de perte qu'elle chancela presque de douleur. Chad, son ami de toujours, avait disparu. A sa place, il y avait cet homme froid et distant pour qui elle travaillait depuis cinq ans.
Elle ne savait que dire.
Brusquement, C.W. Cameron lui sourit, d'un sourire chaleureux qui la réconforta aussitôt. Il s'avança vers elle, la prit dans ses bras et la serra étroitement contre lui, appuyant doucement la joue sur ses cheveux.
— Alors, Sunshine. Tu m'as trouvé, finalement !

 
5
 
L'oreille pressée contre le torse de Chad, Jennifer entendait les battements précipités de son cœur. Jamais elle n'avait été aussi proche de lui, jamais elle n'avait ainsi senti sa force.
Elle leva la tête et plongea les yeux dans les siens. Là, elle put lire une certaine défiance, mais aussi une émotion qu'elle n'avait encore jamais aperçue dans le regard de C.W. Cameron.
— Comment vous... te sens-tu? s'enquit-elle d'une voix tremblante.
— Je me sentirai mieux quand nous aurons quitté cet endroit. Si vous n'étiez pas arrivés, cela aurait pu mal tourner. Il n'y a rien à manger par ici, et les nuits y sont froides, même au mois d'août.
— Avais-tu de l'eau?
— Oui, il y a un puits.
— Nous avons de la nourriture dans la jeep, intervint Tony. Il n'y a aucune raison de s'attarder ici, qu'en penses-tu?
— Aucune, acquiesça Chad. Surtout si tu penses avoir été suivi.
Ils se dirigèrent tous trois vers la voiture, mais Chad ne lâcha pas Jennifer. Il lui avait passé un bras autour de la taille et la tenait pressée contre lui. Elle grimpa lestement dans la voiture et s'assit entre les deux hommes. Installé derrière le volant, Tony laissa Chad prendre place à la droite de Jennifer, le bras posé sur le dossier du siège. Au premier tournant, la jeune femme glissa contre lui ; comme elle manifestait l'intention de se redresser et de mettre un peu de distance entre eux, il lui posa la main sur l'épaule et la retint fermement.
— Tu es très bien comme ça.
Bien sûr! songea Jennifer. Il pouvait encore lire dans ses pensées. Et il en avait toujours été ainsi, même quand ils travaillaient ensemble. C'était un véritable tour de force qu'il ne se soit jamais trahi.
— Ce n'était pas toujours facile, Sunshine, crois-moi.
Elle lui lança un regard de côté et constata qu'il fouillait dans le sac en plastique qui contenait leurs provisions. Avec une évidente satisfaction, il en sortit un sandwich et mordit dedans à pleines dents, sans que sa main gauche quitte l'épaule de Jennifer. Celle-ci ouvrit une boîte de Coca-Cola et la lui tendit.
— Merci, fit-il avant de boire longuement.
— Alors, où en sont les choses? demanda Tony.
C'était précisément la question que se posait Jennifer. Mais ses interrogations portaient sur un tout autre sujet que celui qui intéressait Tony en cet instant.
— J'ai l'impression que ton ami n'a pas apprécié mes questions, répondit Chad. J'ai eu droit à une poursuite en règle.
— Et si je comprends bien, ils ont réussi à t'arrêter et à te faire sortir de ta voiture? Où ça?
— Je n'en sais trop rien. En tout cas, c'était bien avant que nous ne quittions l'autoroute.
Les doigts de Chad se posèrent sur la nuque de Jennifer, qu'ils massèrent doucement.
— Nous n'avons pas vu ta voiture, observa Tony.
— Cela ne m'étonne pas. Ils ne m'ont même pas laissé le temps de prendre les clés! Ils étaient trois. Deux d'entre eux m'ont emmené jusqu'ici, et le troisième a dû abandonner ma voiture quelque part.
— Penses-tu vraiment qu'ils voulaient te laisser mourir de faim dans cette cabane? interrogea Jennifer.
— Qui sait? Je ne m'en suis pas fait des amis quand j'ai assommé le premier type. Puis j'ai reçu un coup par derrière et je me suis effondré. Quand je suis revenu à moi, je me trouvais sur la banquette arrière de leur voiture, et un revolver était pointé sur moi. Nous roulions sur cette piste défoncée : ma seule peur était qu'il y ait un cahot plus violent que les autres et que l'homme ne presse sur la détente. Je peux t'assurer que je ne bougeais pas d'un poil!
— En fait, remarqua Tony en riant, je te trouve en bien meilleur état que je ne le craignais ! Je me souviens d'autres fois où tu...
— Moi aussi, Tony, mais je préfère ne pas évoquer ça maintenant.
Jennifer sentit que Chad l'observait, mais elle se refusa à lever les yeux sur lui. Visiblement, il voulait continuer à garder le mystère autour de lui. Plus que jamais, la jeune femme trouva la chose désagréable. Car de son côté, il connaissait tout d'elle.
— Pas tout, Sunshine.
Elle dut faire un effort sur elle-même pour ne pas lui répondre à voix haute.
« Pourquoi ne m'as-tu jamais fait savoir qui tu étais? » songea-t-elle.
— Comment l'aurais-je pu? Souviens-toi. Ce n'est pas moi qui t'ai donné l'idée de venir travailler à l'agence. Il m'a fallu plusieurs semaines pour surmonter le choc, et plus encore pour accepter le fait que tu étais ma meilleure employée.
«Si tu ne voulais pas que je travaille pour toi, pourquoi m'as-tu choisie comme assistante ? »
— Qui a dit que je ne voulais pas que tu travailles pour moi? Cela m'a fait un choc. C'est tout. Et ensuite, je te le répète, il se trouve que tu étais la plus qualifiée pour ce travail. C'est le directeur du personnel qui m'a proposé ton nom, mais j'avais déjà pu mesurer tes qualités professionnelles en constatant comment tu corrigeais mes rapports...
« Je pensais que tu n'avais pas apprécié... »
— En fait, j'étais plus amusé qu'autre chose. Tu as un esprit si pénétrant ! Tu me surprenais constamment. Certes, tu te montres parfois timide ou timorée, mais quand tu sais que tu as raison, tu fais ce que tu as à faire sans que rien ne puisse t'arrêter.
« Je ne suis pas timide ! » se défendit Jennifer.
— Bien sûr que si! Regarde les hommes, par exemple. Tu sors rarement avec...
« A qui la faute? »
Elle lui jeta un regard de biais. Chad était en train de finir son deuxième sandwich. Quand il lui reprit la bouteille de Coca-Cola des mains, il en profita pour lui effleurer les doigts.
— Je ne t'ai jamais empêchée de sortir avec qui que ce soit. Tu sembles t'entendre très bien avec Jerry.
« Jerry est un ami, c'est tout. »
— Qu'y a-t-il de mal à être amis ?
« Rien. »
— Tu m'en veux toujours de t'avoir révélé que Larry Donahue était marié, c'est ça?
« Non, bien sûr! Mais au fait... C'est toi qui m'as présenté Larry! »
— Exact. Simplement, je ne m'attendais pas à ce que tu prennes rendez-vous avec lui. Aussi vite.
« Tu aurais pu m'informer plus tôt qu'il était déjà pris, non? Au bureau, par exemple... »
— Non. A l'agence, notre relation est différente.
Jennifer ne savait plus que dire. Elle était encore étourdie par la découverte de la véritable personnalité de Chad. Qu'allait-il lui arriver à présent ? En tout cas, plus rien ne serait comme avant.
— C'est la vie, Sunshine. Rien n'est immuable. Heureusement d'ailleurs, car nous ne pourrions jamais évoluer en intelligence et en sagesse au cours de notre vie.
« J'étais parfaitement satisfaite des choses telles qu'elles étaient. »
— Oh, vraiment ? Et qui a insisté pour venir jusqu'ici pour y rencontrer enfin Chad? Qui était si contente de me voir placé dans une situation qui ne me laissait aucun choix? Tu voulais savoir. Eh bien, maintenant, tu sais.
« Oui, je sais », se répéta tristement Jennifer.
— Et tu es déçue...
La jambe gauche de Chad était pressée contre celle de Jennifer, qui le sentit se raidir. Elle percevait sa souffrance, à la simple idée qu'elle puisse être désagréablement surprise par sa véritable identité.
« Non, Chad, je ne suis pas déçue, assura-t-elle en lui posant une main sur la cuisse. Je suis sous le choc. Quand je pense au passé... »
— N'y pense pas.
« Comment pourrais-je l'oublier? Tu m'écoutais patiemment quand je te parlais de la froideur et de l'indifférence inhumaine de mon patron. Tu as dû bien t'amuser ! »
— Crois-moi, Sunshine, cela ne m'amusait pas. Je ressentais trop bien en quoi cette situation était inconfortable pour toi. Malheureusement, tu étais confrontée à ce que je suis vraiment, dans la vie réelle.
« C'est stupide ! Tu n'es ni froid ni indifférent. Tu es chaleureux et attentionné et...
Le souffle manqua brusquement à Jennifer, quand elle se souvint de ce que Chad lui avait dit, quelques heures plus tôt. Car elle n'avait pas rêvé : il lui avait avoué l'aimer depuis toujours. Ce qui signifiait que C.W. Cameron l'aimait également. A cette idée, la jeune femme fut prise de vertige.
Par délicatesse, Chad s'abstint de commenter cette dernière pensée, et elle lui en fut reconnaissante. A son grand soulagement, les deux hommes reprirent alors leur conversation.
L'esprit de Jennifer était en ébullition. Pendant toutes ces années, elle avait essayé de deviner qui était Chad, Mais jamais elle ne l'avait imaginé comme un homme d'affaires brillant et efficace ! Epuisée, elle posa la tête sur son épaule et ferma les yeux, se laissant envelopper par la force et la chaleur qui émanaient de Chad. Les choses étaient allées trop vite pour qu'elle puisse les appréhender. Elle réfléchirait à tout cela plus tard. Oui, plus tard.
Lorsqu'ils atteignirent l'autoroute, Jennifer dormait profondément, blottie tout contre Chad.
 
Par la suite, Jennifer se souvint vaguement que des bras puissants l'avaient portée. C'était tout. Elle était si fatiguée... Rien de plus normal, d'ailleurs : elle avait conduit depuis Los Angeles, puis il y avait eu cette route de montagne... Et surtout, la formidable émotion de rencontrer en chair et en os son ami de toujours. L'expérience avait de quoi bouleverser n'importe qui!
Quand elle reprit conscience, elle était allongée dans un lit.
— Sunshine? Tu dors encore?
Elle ouvrit paresseusement les yeux et découvrit autour d'elle un décor étranger. Elle s'assit brusquement en comprenant qu'elle se trouvait dans une chambre d'hôtel, et en se rendant compte qu'elle était presque nue sous les couvertures.
— Chad! s'exclama-t-elle.
— Ah! Tu es réveillée! Bien, je...
— Qu'as-tu fait de mes vêtements ?
— …
— Ne fais pas l'innocent !
— Si tu regardes sur la chaise qui est près de la fenêtre, tu les trouveras pliés avec soin sur le dossier.
— Ah!
— En as-tu apporté d'autres avec toi?
— Oui, mais ils sont dans ma voiture.
— Et où se trouve ta voiture?
— Sur le parking du Lucky Lady Casino... Comment as-tu osé me déshabiller !
— Allons, Sunshine. Ne sois pas si prude! De toute façon, tu aurais mal dormi, dans ton jean... Tu as peur que j'aie abusé de toi pendant ton sommeil?
— Il n'y a pas de danger!
— Veux-tu que nous prenions le petit déjeuner ensemble?
— Quelle heure est-il?
— Presque 10 heures.
Si tard! songea Jennifer, horrifiée. Elle devait encore retourner à Los Angeles! Elle avait un travail et... Son travail! Soudain, elle se rappela tout ce qu'elle avait appris la veille.
— Tu as peur que je te renvoie si tu es en retard? lui demanda Chad avec amusement.
A la vérité, Jennifer ne savait plus que penser; Jamais elle n'avait senti une telle confusion dans son esprit.
— Je vais prendre une douche ! annonça-t-elle en se levant brusquement. Je serai prête dans une demi-heure.
— Parfait.
Quelques secondes plus tard, la jeune femme goûtait avec délices la caresse de l'eau brûlante sur sa peau. Mieux valait laisser pour plus tard les questions qui la tourmentaient. Dans l'immédiat, elle n'avait rien de mieux à faire que sentir l'eau ruisseler sur sa peau et soulager un peu ses courbatures.
Alors qu'elle s'essuyait après être enfin sortie de la cabine de douche, Chad l'appela.
— Sunshine? Je t'ai apporté ta valise. As-tu besoin de quelque chose qui s'y trouve?
— Où es-tu?
— Dans ta chambre, évidemment. Où veux-tu que je sois ?
En toute hâte, Jennifer s'enveloppa dans une grande serviette-éponge et ouvrit la porte de la salle de bains. La valise était posée sur son lit, et Chad était assis sur la chaise près de la fenêtre. Visiblement, il avait passé une excellente nuit. Les cheveux encore humides, il portait un Levi's et une chemise blanche dont il avait relevé les manches jusqu'aux coudes. Il avait croisé nonchalamment les jambes, et Jennifer remarqua que ses pieds étaient aujourd'hui chaussés de mocassins.
Jamais elle n'avait vu C.W. Cameron vêtu autrement que d'un costume trois-pièces qui masquait, elle s'en rendait compte maintenant, un corps athlétique.
Leurs regards se croisèrent, et elle comprit que son observation minutieuse n'était pas passée inaperçue... Mais s'il s'en amusait, C.W. Cameron avait fait la même chose, de son côté, détaillant sans vergogne les épaules et les jambes nues de la jeune femme.
— Comment êtes-vous entré? s'enquit-elle.
— J'ai une clé. Pourquoi?
— Rien. Merci de m'avoir apporté mes habits.
— C'était un plaisir, dit-il d'une voix traînante, tout en continuant de la contempler.
Prestement, Jennifer se saisit de sa valise et se précipita dans la salle de bains pour échapper à ce regard indiscret. Elle entendit un rire tandis qu'elle fermait la porte derrière elle. Qu'y avait-il de drôle? Rien ! Penser que depuis tout ce temps elle travaillait pour Chad et qu'il avait su que...
Avisant son reflet dans le miroir, elle laissa échapper un grognement exaspéré : comment avait-il pu?
Jennifer se rappela le jour où elle s'était tellement mise en colère contre M. Cameron qu'elle avait failli quitter son poste... Deux ans plus tôt, il y avait eu un brusque afflux de clientèle à l'agence, et ils étaient débordés de travail. N'y tenant plus, la jeune femme s'était révoltée devant les exigences de M. Cameron, qui se montrait rude et sans pitié pour ses employés. Il ne leur accordait aucun répit, pas plus qu'à lui-même. Heureusement, Chad avait réussi à la calmer et à la convaincre de prendre un peu de vacances. Sans lui, elle serait allée voir M. Cameron, lui aurait dit sa façon de penser, avant de lui remettre sa démission? Aurait-elle été plus heureuse ailleurs? Non, bien sûr.
Elle aimait son travail et les responsabilités qu'elle avait.
Le lendemain, elle avait eu la surprise de se voir invitée à déjeuner par M. Cameron, dans le but de « parler de différentes affaires sans être constamment interrompus par le téléphone ». Ils avaient ainsi passé deux heures à discuter des problèmes qui se posaient alors à l'agence, avec ce soudain accroissement de travail. Il avait demandé son avis à Jennifer, et avait écouté avec attention les quelques suggestions qu'elle lui avait soumises. Quand ils étaient revenus au bureau, Jennifer avait totalement oublié qu'elle avait eu un jour l'intention d'annoncer son départ...
— Merci de ce déjeuner, mademoiselle Chisholm, lui avait dit C.W. Cameron avant de reprendre le travail. J'espère que nous pourrons rapidement mettre en application les aménagements auxquels nous avons réfléchi. Cela aidera à diminuer la tension qui règne actuellement.
— Je l'espère également, monsieur Cameron, lui avait-elle répondu avec un sourire, remarquant la fatigue qui creusait les traits de son patron.
Quand elle était rentrée ce soir-là, Chad l'avait aussitôt contactée.
— Alors, Sunshine, as-tu annoncé ta démission ?
— Bien sûr que non!
— Comment cela? Hier soir, tu clamais haut et fort que tu refusais de continuer de travailler pour un homme aussi arrogant et brutal, qui traitait ses employés comme des esclaves.
— J'ai réagi de façon excessive...
— Tu veux dire qu'il n'est rien de tout cela ?
— Il est épuisé, Chad. A lui tout seul, il abat le travail d'au moins trois personnes. Je crois que je l'ai convaincu d'engager un enquêteur de plus, sinon deux.
— Eh bien, quelle transformation en un seul jour! Hier, c'était un ignoble capitaliste, et aujourd'hui c'est un pauvre homme!
— Tu peux te moquer Chad ! Mais tu sais, une fois calmée, je me suis aperçue que je n'avais considéré que mon point de vue. A aucun moment, je n'avais regardé les choses de son point de vue à lui, tu comprends ? Jamais il ne m'en a demandé plus qu'il n'en exige de lui-même... Loin de là.
A présent, tandis que Jennifer mettait la dernière touche à son maquillage, elle se rendait compte que Chad et elle avaient souvent discuté de sa relation avec son patron. C'était terriblement embarrassant... Mais cela expliquait aussi pourquoi CW. Cameron n'avait jamais eu aucun problème à la comprendre !
Pendant toutes ces années, elle et Chad avaient partagé une formidable intimité. Jennifer savait qu'il l'aimait, tout comme il savait qu'elle était prête à tout pour lui. Entre eux, il y avait une véritable communion, née d'un échange incessant de leurs pensées les plus secrètes.
Comment pouvait-elle dire que l'homme qui l'attendait de l'autre côté de la porte était un étranger? Elle le connaissait aussi bien qu'elle se connaissait elle-même ! Et elle l'aimait avec une intensité, une profondeur de sentiment presque effrayante.
Jennifer regagna enfin la chambre. Elle portait une robe bleue et avait simplement rejeté ses cheveux en arrière, les laissant retomber en vagues souples sur ses épaules. Chad se leva et vint vers elle, sans la quitter des yeux.
Avec un petit choc, la jeune femme reconnut l'odeur si familière de son eau de toilette. Elle le dévisagea avec gravité, et admira tour à tour son menton volontaire, sa bouche ferme et bien dessinée, ses hautes pommettes, ses yeux profonds. Ce visage exprimait l'intégrité, mais on pouvait aussi y lire la dure expérience que Chad avait de la vie. De toute évidence, il y avait trouvé peu de bonheur et n'en espérait plus beaucoup.
Jennifer se haussa sur la pointe des pieds et enroula les bras autour de son cou.
— Oh, Chad ! Je t'aime ! murmura-t-elle d'une voix tremblante.
Et, pour la première fois, ses lèvres connurent celles de Chad.

 
6
 
La bouche de Chad avait pris possession de celle de Jennifer avec une folle avidité, comme s'il attendait ce moment depuis des années. Jamais personne n'avait embrassé la jeune femme de cette façon. Les baisers qu'elle avait connus jusque-là étaient tendres, presque amicaux. Or il n'y avait rien de tendre ou d'amical dans la façon dont Chad l'embrassait. Il revendiquait hautement son droit sur elle.
Il la souleva dans ses bras et l'emporta jusqu'à la chaise, où il s'assit sans que leur baiser cesse pour autant. Au contraire. Sa bouche s'était faite plus exigeante, plus entreprenante. Lentement, l'une de ses mains descendit vers les seins de Jennifer, qu'il enveloppa avec une infinie douceur.
Pour Jennifer, c'était un déferlement d'émotions sans précédent. Elle tremblait comme une feuille, les yeux fermés, parcourue d'irrépressibles frissons. Même dans ses rêves les plus fous, elle n'avait pas imaginé que le désir pourrait embraser son corps comme il le faisait à présent. Les lèvres et les doigts de Chad laissaient une trace de feu derrière eux...
— Ne bouge pas! dit-il soudain en lui prenant la taille.
Stupéfaite par le ton rude qu'il avait employé, Jennifer ouvrit les yeux.
— Je fais ce que je peux pour me contrôler, expliqua-t-il avec une petite grimace. Mais je ne réponds plus de moi si tu ne restes pas immobile !
Jennifer était affreusement gênée. Bien sûr, elle n'était pas ignorante des choses du sexe, mais ce qu'elle éprouvait était si intense qu'elle n'avait pas songé à des détails si concrets. Elle descendit en toute hâte des genoux de Chad et mit un peu d'ordre dans ses cheveux pour se donner une contenance.
— Nous devrions peut-être aller manger quelque chose, proposa-t-elle en baissant les yeux.
— Nous devrions, oui. Sinon, nous risquons de ne plus quitter cette chambre de la journée !
Désorientée, Jennifer ne savait plus que faire. Pouvait-elle avouer à Chad qu'elle ne verrait pour sa part aucun inconvénient à rester toute la journée au lit avec lui?
— Eh bien, Sunshine ! Laisse-moi te dire que je suis surpris et choqué d'entendre de telles pensées chez une jeune personne aussi pure et chaste que toi !
Oh, non ! Elle avait oublié qu'il pouvait si facilement lire en elle. Le visage en feu, elle osa enfin lever les yeux vers lui.
— Ça suffit, Chad ! Tu sais très bien que je ne suis pas capable de fermer mon esprit comme tu le fais si bien. Alors ne t'avise pas d'en profiter pour te moquer de moi, compris?
— Excuse-moi, Jennifer... Je ne me moquais pas de toi, je te le jure. J'essayais seulement d'alléger un peu l'atmosphère. Vois-tu, je me doutais qu'une relation entre nous était impossible à cause de ce détail. Chacun a besoin de préserver son intimité, même par rapport à la personne qui lui est la plus proche. Je ne veux pas détruire ce que nous avons déjà dans l'espoir de posséder plus encore.
Il prit le sac de Jennifer et le lui tendit tandis qu'il ouvrait la porte.
— J'ai une envie folle de faire l'amour avec toi, mais pas si cela doit me faire perdre ce que nous partageons depuis toujours. Jamais je ne gâcherai cela.
Il ferma la porte et conduisit Jennifer vers l'ascenseur. La jeune femme se rendit alors compte qu'il l'avait appelée par son prénom. Jusqu'ici, elle avait été Sunshine — ou mademoiselle Chisholm. Un affreux sentiment de perte l'envahit. Supporterait-elle de ne plus jamais être appelée Sunshine?
Un vent chaud les accueillit quand ils sortirent dans la rue. Chad emmena Jennifer dans un salon de thé, où ils commandèrent un copieux brunch. Et, tout en mangeant de bon appétit, ils parlèrent de choses et d'autres.
— As-tu déjà visité Las Vegas? s'enquit Chad en terminant sa tasse de café.
— Non, ce n'est pas le genre d'endroit où l'on va seule...
— C'est vrai. Dans ce cas, nous pourrions peut-être rester ici une nuit de plus pour que je te montre la ville. Qu'en dis-tu?
— Eh bien, c'est que je n'ai rien d'habillé à me mettre...
— Nous trouverons bien une robe dans une boutique.
— Tu as raison, c'est une excellente idée ! lança Jennifer en se levant. Allons-y!
Devant tant d'enthousiasme, Chad éclata de rire, et la jeune femme le regarda avec étonnement. C'était la première fois qu'elle voyait C.W. Cameron rire ainsi. A peine l’avait-elle vu sourire de temps à autre. Aujourd'hui, il semblait heureux et détendu. La transformation était surprenante.
Elle lui prit le bras en sortant du salon de thé. Elle était décidée à faire de cette journée la plus belle des journées, comme si elle sentait confusément qu'une telle occasion ne se présenterait pas souvent.
Chad semblait être animé de la même résolution. Et tandis qu'ils faisaient ensemble le tour des magasins, Jennifer le découvrit sous un jour merveilleusement décontracté ; elle se rendit compte, aussi, qu'elle aimait le faire rire et le surprendre.
Pour plaisanter, elle enfila une robe fourreau d'un rouge étincelant qui lui arrivait à mi-cuisses. Elle se fit hâtivement un chignon et sortit de la cabine d'essayage en roulant des hanches. Chad s'était assis non loin pour l'attendre. Elle se pencha vers lui, offrant ainsi une vue plongeante sur son décolleté.
— Alors, cow-boy, on s'ennuie? murmura-t-elle d'une voix rauque. On a envie de s'amuser?
Les yeux de Chad remontèrent lentement, lentement, et finirent par rencontrer ceux de Jennifer. Il sursauta et, pour le plus grand amusement de la jeune femme, il rougit.
— Je ne pense pas que ce... cette robe te convienne tout à fait, Sunshine, bredouilla-t-il.
Elle se redressa et, plaquant ses mains sur sa taille, les fit glisser lentement jusqu'à ses cuisses en ondulant du bassin.
— Tu crois ? Touche ce tissu, il est d'une douceur...
Lui saisissant la main, elle la posa sur sa cuisse.
Comme s'il avait touché du feu, Chad se rejeta en arrière.
— A quoi joues-tu? demanda-t-il d'une voix sourde.
— Moi? J'essaie seulement de trouver quelque chose à me mettre pour ce soir.
— Eh bien, cela ne te va absolument pas!
— Vraiment? fit Jennifer, d'un air faussement déçu. Et moi qui croyais que le rouge était ma couleur...
Et sur ce, réprimant son envie de rire, elle retourna en ondulant des hanches vers la cabine d'essayage. Là, tandis qu'elle enlevait sa robe, elle s'efforça de se concentrer sur les pensées de Chad. Réussirait-elle à lire en lui comme il lisait en elle depuis des années?
Peu à peu, elle se mit à percevoir la surprise qu'elle lui avait causée, ainsi que son embarras.
« Qu'y a-t-il, cow-boy? On n'a pas le sens de l'humour? »
— Parce que c'était de l'humour? répondit aussitôt Chad.
« Je me suis toujours demandé si je ferais une call-girl acceptable... »
— Tu serais sensationnelle, crois-moi! Mais je ne pense pas que mon cœur résisterait...
« Je suis sûre que tu vas préférer celle-ci », promit Jennifer en sortant de la cabine.
Effectivement, Chad préféra de beaucoup l'ensemble qu'elle venait de passer. Le tissu bleu-vert en était souple et soyeux, et la coupe ajustée à la taille s'évasait ensuite jusqu'au-dessous du genou, mettant en valeur le galbe des jambes.
— Voilà qui est mieux ! s'écria-t-il avec un soupir de soulagement.
Quelques minutes plus tard, ils se trouvaient de nouveau dans la rue.
— Tony m'a demandé de passer le voir cet après-midi, annonça alors Chad. Du moins, si nous en avions le temps.
— Excellente idée!
En fait, le programme de la journée importait peu à Jennifer, du moment qu'elle se trouvait avec Chad. Elle commençait à se remettre du choc que lui avait causé la découverte de son identité. Et peu à peu, sous le masque rude de C.W. Cameron, elle entrevoyait nettement le Chad qu'elle aimait. Quand ils arrivèrent dans le hall du Lucky Lady Casino, elle se tourna vers lui :
— Je te rejoins chez Tony dans une seconde. Le temps de rafraîchir un peu mon maquillage.
Chad se pencha vers elle et déposa un baiser léger sur ses lèvres. Puis il s'éloigna vers l'ascenseur, tandis qu'elle se dirigeait vers les vestiaires pour dames.
Comme elle s'asseyait à une coiffeuse, Jennifer eut du mal à se reconnaître dans la jeune femme lumineuse qui se tenait devant elle. « L'amour est le meilleur des produits de beauté ! » pensa-t-elle en adressant une petite grimace affectueuse à son reflet.
Quand elle se fut coiffée et poudrée soigneusement, et qu'elle eut remis un peu de rouge à lèvres, elle sortit de la petite pièce et s'approcha des ascenseurs. Elle allait entrer dans l'un d'eux, pour rejoindre le bureau de Tony, quand deux hommes l'encadrèrent et, la prenant chacun par un bras, l'entraînèrent vers la sortie. Là, une limousine les attendait.
Jennifer voulut se débattre. Mais ses deux ravisseurs étaient bien trop forts.
« Chad ! » appela-t-elle alors.
— Qu'y a-t-il? Où es-tu ?
« Je ne sais ni où je suis ni où je vais. Deux hommes viennent de me faire entrer de force dans une voiture. »
— Qui sont-ils ?
« Je n'en ai pas la moindre idée. »
Des vagues de colère et d'angoisse parvinrent alors à Jennifer, d'une telle intensité qu'elle en frissonna.
— N'ayez pas peur, nous ne vous ferons pas de mal, lui dit l'un des hommes. Notre patron veut vous voir.
— Qui est votre patron ? demanda la jeune femme.
— Il vous le dira lui-même...
— Sunshine, où es-tu maintenant?
« Nous venons de dépasser le Tropicana. Il semblerait que nous sortions de la ville... »
— Ne t'inquiète pas, Sunshine, je ne suis pas très loin. A quoi ressemble la voiture?
« Elle est couleur argent et elle a une antenne un peu particulière sur le capot. »
Une fois sortie de la ville, la limousine prit de la vitesse. Les maisons se firent de plus en plus rares et laissèrent bientôt la place au désert. Soudain, au détour d'un virage, ils s'engagèrent sur une petite route. Après quelques minutes de cette piste de sable, ils s'arrêtèrent devant un grand portail qui s'ouvrit lentement devant eux. Dès que la voiture fut passée, les grilles se refermèrent derrière eux. Un mur élevé entourait la propriété, qui semblait s'étendre sur plusieurs hectares.
Finalement, la limousine se gara devant une superbe bâtisse, typique de la région avec ses murs d'adobe et son toit de tuile rouge. Avec beaucoup de courtoisie, on escorta alors Jennifer dans l'imposante demeure. L'un des hommes l'introduisit dans une vaste pièce, avec une grande baie vitrée qui donnait sur la piscine. Peu après, une femme d'âge moyen entra avec une desserte chargée de verres et de boissons fraîches.
— Servez-vous, je vous en prie, dit-elle aimablement.
Jennifer ne se fit pas prier et se versa un grand verre de thé glacé tandis que la femme disparaissait en silence.
— Où es-tu? lui demanda alors Chad.
« Derrière un grand mur de pierre ! As-tu vu la voiture? »
— Je l'ai à peine entr'aperçue. Où avez-vous tourné?
« Nous avons quitté la route principale juste après une maison blanche avec deux ailes qui a une barrière anticyclone»
— Bon sang! Je l'ai dépassée depuis plusieurs kilomètres! Avec qui es-tu ?
« Personne pour le moment. »
— Essaie de les distraire jusqu'à ce que j'arrive.
« Mais tu ne pourras pas entrer, Chad. C'est une véritable forteresse ! »
— C'est mon affaire. Sois prudente, c'est tout ce que je te demande. Et dès que tu as plus d'informations, préviens-moi.
Jennifer continua de siroter son thé tout en admirant les objets qui l'entouraient. C'était un harmonieux mélange de contemporain et d'ancien, de tableaux abstraits et de sculptures mexicaines. Curieusement, elle n'était pas le moins du monde effrayée... Sans doute le fait qu'elle fût en contact permanent avec Chad : elle lui faisait une confiance totale et savait qu'il la sortirait de là. Et puis, à la vérité, il y avait aussi une part de curiosité. Que signifiait donc cet enlèvement?
— Je suis désolé de vous avoir fait attendre, mademoiselle...?
Jennifer, qui s'était installée dans un fauteuil confortable pour jouir de la vue du jardin, tourna les yeux vers l'homme qui venait de la rejoindre. C'était un minuscule personnage, aussi large que haut, dont le tailleur déployait à l'évidence des trésors de savoir-faire pour masquer son obésité. Ses yeux noirs semblaient avoir fait le tour de toute chose et ne plus pouvoir être surpris de rien.
— Jennifer Chisholm, répondit-elle. Et vous?
— Max Taylor. Vous avez peut-être entendu parler de moi.
— Oui, j'ai déjà entendu votre nom. Est-ce à vous que je dois ma visite ici?
L'homme éclata de rire, visiblement amusé par la façon dont son « invitée » prenait les choses.
— Oui, vous êtes ici chez moi.
— Est-ce votre manière habituelle de vous procurer de la compagnie lorsque vous vous ennuyez, monsieur Taylor?
Il se laissa tomber dans un siège en face du sien.
— Non, pas vraiment. Je suis seulement fatigué des jeux de Tony, c'est tout.
— Et en quoi suis-je mêlée à ces... jeux?
— Disons que vous êtes l'appât. J'ai pensé que, si je vous amenais ici, il consentirait peut-être enfin à répondre à mes coups de téléphone.
— Il semble que vous ne connaissiez pas vraiment Tony. Il se moque totalement des femmes.
— Attendez! Vous voulez dire qu'il est...
— Monsieur Taylor, voyons ! Je voulais simplement vous faire comprendre qu'il ne les a pas en haute estime, c'est tout. Et si vous m'avez prise pour sa petite amie, vous avez eu tort.
— Pourtant, vous avez réussi à le voir hier alors que personne n'a pu entrer en contact avec lui depuis des mois. Il est terré dans son casino et refuse de parler à qui que ce soit !
— Que voulez-vous donc lui dire, monsieur Taylor ?
— Il s'agit d'une affaire privée.
— C'est bon, je n'insiste pas.
Le silence tomba, et Jennifer s'intéressa de nouveau au jardin.
— Tony devrait m'appeler d'une minute à l'autre maintenant, marmonna Max Taylor.
— N'y comptez pas trop ! lui conseilla Jennifer avec un sourire. Vos hommes ont été si rapides que personne ne m'a vue partir avec eux.
— Mais Tony va s'inquiéter de votre absence...
— Il me connaît à peine. Si je l'ai vu hier, c'est que j'étais à la recherche de mon patron, M. Cameron... Mais dites-moi, ne posséderiez-vous pas une petite cabane de chasse dans l'Utah?
— Pourquoi? demanda Max Taylor d'un ton soupçonneux.
— Une question que je me posais..., répondit Jennifer en haussant les épaules. C'est là que Tony et moi avons trouvé M. Cameron hier soir.
Max Taylor se redressa dans un sursaut.
— Vous parlez de cet homme qui fouinait partout? Vous voulez dire que c'est Tony qui l'avait envoyé ? Et vous l'avez retrouvé?
— Savez-vous que le kidnapping est puni par la loi, répliqua tranquillement Jennifer en prenant une autre gorgée de thé.
— Qui est ce Cameron?
— Mon patron.
— Que nous voulait-il? Pourquoi tournait-il autour de nous?
— Il faudra le lui demander, il ne devrait pas tarder à vous demander quelques comptes... Et il peut être très exigeant. J'en sais quelque chose, poursuivit Jennifer avec un soupir théâtral. Mais il est vrai que travailler pour lui comporte certaines compensations..., conclut-elle en levant ses grands yeux vers son interlocuteur.
Avec une vivacité surprenante pour un homme de sa corpulence, Max Taylor sortit en trombe de la pièce, et Jennifer l'entendit appeler quelqu'un dans le hall.
— Sunshine?
« Oh, salut, Chad! Mon hôte s'appelle Max Taylor. Il connaît Tony et semble penser que celui-ci l'évite. C'est lui le propriétaire de la cabane dans laquelle tu étais retenu. »
— Bon Dieu!
« Où es-tu? »
— J'ai trouvé l'endroit. Et à présent, j'aimerais bien s trouver un moyen pacifique d'y pénétrer.
« Je pourrais peut-être le convaincre de me laisser partir... Il a l'air très accommodant. »
— Ne crois pas cela. Il est sans scrupule. C'est pourquoi Tony ne veut plus de lui pour associé. Il n'aime pas sa manière de conduire les affaires.
Jennifer eut alors le sentiment désagréable qu'elle n'aurait sans doute pas dû asticoter Max Taylor comme elle l'avait fait.
— Que lui as-tu dit? s'inquiéta aussitôt Chad.
« Oh ! Rien de bien méchant. Je lui ai rappelé que le kidnapping était passible de poursuites. »
— Bravo, Sunshine! C'était vraiment la meilleure chose à faire que de lui faire comprendre qu'il est dans de sales draps... Et tu n'es même pas effrayée!
« Non, je trouve cela plutôt drôle. En un seul weekend, il m'est arrivé plus de choses que dans toute une vie! C'est excitant, non? »
La jeune femme crut percevoir une sorte de grognement.
— Ecoute, Sunshine, tu vas me promettre de ne pas contredire cet homme. Il faut que je voie Tony pour qu'il me donne quelques lumières sur ce qui se passe exactement avec ce Max Taylor.
« Excellente idée. Justement, maintenant qu'il a entre ses mains la petite amie de Tony, il s'attend à ce que celui-ci l'appelle... »
— Quoi?
« Oui, c'est pour cela qu'il m'a enlevée. N'est-ce pas amusant? »
— Désolée, mais je ne vois vraiment pas en quoi! Pourquoi s'imagine-t-il qu'il y a quelque chose entre Tony et toi?
« Mais parce que j'ai vu Tony dès mon arrivée hier, alors que personne n'arrive à le contacter ! Pour M. Taylor, la seule explication logique c'est que je suis sa petite amie. »
Un instant, Chad resta sans répondre.
— Nous pouvons peut-être nous servir de ce malentendu, reconnut-il enfin. Reste tranquille, Sunshine, je garde le contact.
— Je sais, murmura Jennifer avec un sourire.
— A qui parlez-vous? lui demanda Max Taylor qui revenait.
— Personne. C'est une habitude de célibataire, expliqua-t-elle en souriant. Je pense à haute voix... Me permettriez-vous d'aller me reposer un moment? ajouta-t-elle. Je n'ai pas beaucoup dormi la nuit dernière.
Il la dévisagea avec suspicion, mais Jennifer soutint son regard avec un sourire candide. D'un geste brusque, il l'invita alors à le suivre et la conduisit dans une chambre. Située au rez-de-chaussée, elle était tout aussi luxueuse que le reste de la maison. De toute évidence, les problèmes de Max Taylor n’étaient pas d'ordre financier.
Enfin seule, Jennifer poussa un soupir de soulagement et se jeta sur le lit avec volupté. Les rideaux de la chambre étaient tirés, permettant à la pièce de conserver une agréable fraîcheur.
— Chad? appela-t-elle. Je vais faire une petite sieste... Ainsi, je ne risque pas de faire d'impair.
— Très bien, répondit-il distraitement. A bientôt.
Il était manifestement préoccupé. Sans doute se demandait-il comment il allait faire sortir Jennifer de la prison dorée dans laquelle elle était retenue. Mais Jennifer, elle, n'était pas inquiète. Chad était capable de tout.

 
7
 
On frappait doucement à la porte. Jennifer ouvrit les yeux et, pendant un instant, elle ne sut plus où elle se trouvait. Elle avait dormi d'un sommeil lourd et sans rêves.
— Mademoiselle Chisholm?
Cette voix... Max Taylor! Tout à coup, la mémoire lui revint, et elle s'assit dans le lit, se lissant les cheveux d'une main fébrile.
— Oui, entrez.
La porte s'ouvrit, et Max Taylor apparut sur le seuil.
— Votre ami Tony vient d'appeler. Vous aviez sous-estimé l'intérêt qu'il vous portait, Semble-t-il. Il me demande de le rencontrer et de vous amener avec moi.
— Oh! fît Jennifer en se levant. Il ne vient pas ici, alors?
— Non, nous avons rendez-vous en ville.
Sans plus d'explications, Jennifer enfila ses chaussures et suivit son geôlier. Quelques minutes plus tard, ils roulaient à bord de la limousine, en direction de Las Vegas.
« Chad? appela Jennifer. Nous allons voir Tony. Es-tu avec lui? »
— Oui.
« Je t'aime. »
En réponse à cet aveu, elle sentit une vague d'amour et de tendresse refluer vers elle, et elle sourit. Pas besoin de mots entre eux : ils pouvaient ressentir directement les émotions de l'autre.
Dans la banlieue de Las Vegas, Max Taylor arrêta sa voiture devant un luxueux ensemble qui surplombait un terrain de golf. Visiblement, il connaissait bien les lieux. Un ascenseur les emporta jusqu'au dernier étage, puis Max Taylor guida Jennifer le long d'un corridor avant de sonner à une porte.
Ce fut Tony qui ouvrit. Il étreignit rapidement Jennifer, puis s'effaça, sans la lâcher.
— Entre, Max, dit-il poliment.
Tout en fermant la porte, il se pencha vers Jennifer.
— Désolé pour tout ça, Jenny. Tiger a bien failli m'étriper pour me faire payer la peur qu'il a eue.
— Ce n'est rien, assura-t-elle en souriant. Mais où est-il?
— Droit devant. Venez.
Ils entrèrent dans une grande pièce. Un pan de mur était occupé par d'immenses baies vitrées qui offraient une vue magnifique sur Las Vegas. Max Taylor était déjà là, en compagnie de Chad qui s'avança vers Jennifer.
— Tout va bien?
Elle hocha la tête.
— Si cela ne te fait rien, continua Chad, nous allons vous laisser.
— Aucun problème ! affirma Tony. Max et moi en avons pour un certain temps...
La stupéfaction se peignit sur le visage de Max Taylor quand il vit Jennifer partir avec un autre homme que Tony. Sans doute comprit-il alors qu'il avait mal interprété la situation...
— Et maintenant? interrogea Jennifer, une fois dehors.
Chad l'entraîna jusqu'à sa voiture, qu'il avait lui-même rapportée du Lucky Lady Casino.
— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée de baguenauder dans cette ville plus longtemps, lui répondit-il enfin quand ils y furent installés. Cela t'ennuierait-il de rentrer à Los Angeles ce soir?
— Pas du tout.
— De mon côté, je dois encore rester ici. Il faut que je retrouve ma voiture. Max dira certainement à Tony où ils l'ont mise.
— As-tu une idée de ce qui se passe entre eux?
— Tony m'a mis au courant, mais il n'est pas nécessaire que tu en saches plus. Tu as été suffisamment mêlée à tout cela. C'est pourquoi je veux que tu rentres chez toi. D'accord?
— Comme tu veux.
Tandis que Chad roulait sur le strip, Jennifer regardait droit devant elle.
— Nous sortirons ensemble une autre fois, assura-t-il.
— Une autre fois, oui, répéta docilement Jennifer.
— Jennifer?
— Oui? fit-elle sans tourner les yeux vers lui.
— Dis-moi ce qui ne va pas.
— A vrai dire, je n'en sais rien moi-même.
— Beaucoup de choses se sont passées dans les dernières quarante-huit heures, et tu n'es pas très sûre de moi, c'est cela?
Cette fois, la jeune femme se tourna vers lui, avec un regard surpris.
— Pas sûre de toi? Mais j'ai une totale confiance en toi!
— Merci. Mais comment penses-tu vivre le fait de travailler avec moi, à présent que tu sais qui je suis?
— Je l'ignore.
— Il ne faut rien précipiter, tu comprends ?
— Oui.
— Me crois-tu quand je te dis que je t'aime?
Comment aurait-elle pu ne pas le croire quand son propre esprit était empli des émotions que Chad ressentait, des pensées qui le traversaient aussi bien que des rêves qui le hantaient?
— Je te crois, Chad.
Il y eut un long moment de silence, au terme duquel il conclut :
— Tu as besoin de temps pour penser à tout cela.
Jennifer ne songea pas à le contredire. Elle ne savait plus trop ce qu'elle ressentait ni ce qu'elle pensait. Elle nageait en pleine confusion, et la présence de Chad à côté d'elle ne faisait qu'aggraver les choses.
Chad s'arrêta devant le Lucky Lady Casino et sortit de la voiture en laissant le moteur en marche. Jennifer sortit également pour prendre sa place, mais il l'arrêta avant qu'elle ne s'installe derrière le volant. Il la prit dans ses bras et, doucement, l'embrassa.
— Sois prudente.
— Ne t'inquiète pas.
— Et appelle-moi dès que tu seras arrivée, d'accord?
— D'accord.
— Et dis bonjour à Sam pour moi...
— S'il ne m'arrache pas les yeux avant !
Chad posa un doigt sur la joue de Jennifer et suivit l'ovale de son visage, avant de remonter vers ses lèvres qu'il effleura.
— Je serai de retour le plus tôt possible, promit-il.
Soudain, Jennifer songea à tout le travail qui devait attendre C.W. Cameron à l'agence. Elle avait encore du mal à accepter que lorsqu'elle avait quitté le bureau, vendredi, son patron était un homme distant et froid à qui elle pensait rarement en dehors des heures de travail. En quelques jours, les choses avaient bien changé...
Incapable de se contenir plus longtemps, Chad la serra de nouveau contre lui, de toutes ses forces, et l'embrassa sans retenue. Jennifer percevait les battements violents de son cœur contre sa poitrine... Elle comprit alors qu'elle ne voulait pas le quitter. Un instant, elle s'imagina même au lit avec lui, et il lui sembla que son corps s'embrasait comme une torche.
Chad la lâcha brusquement et s'écarta, les yeux baissés. Sans plus attendre, Jennifer se glissa sur le siège de la voiture et ferma sa portière.
— N'oublie pas, Sunshine, lui répéta-t-il. Préviens-moi dès ton arrivée.
Elle hocha la tête, sans le regarder. Si leurs yeux se rencontraient encore une fois, elle ne pourrait pas partir. Elle se blottirait contre lui, s'accrocherait s'il le fallait, en le suppliant de passer la nuit avec elle. Or c'était précisément de cela qu'ils avaient peur tous les deux. Que se passerait-il s'ils faisaient l'amour? Détruiraient-ils l'intimité si particulière qui était la leur? Oseraient-ils jamais mettre enjeu pareil trésor?
Pour Jennifer, une chose était certaine : Chad n'était pas prêt à prendre un tel risque.
Le serait-il un jour?
Elle y réfléchit tout au long du trajet de retour vers Los Angeles. Et sa conclusion fut que Chad n'avait aucunement l'intention de voir leur relation aller plus loin. S'il l'avait voulu, il lui aurait révélé son identité depuis longtemps. En tout cas, cela expliquait pourquoi il avait fait son possible pour empêcher Jennifer de découvrir la vérité. Chad se sentait en sécurité dans le rôle qu'il jouait jusque-là dans la vie de la jeune femme. Il savait ce qu'elle faisait quand elle était hors du bureau, et par ailleurs il profitait de sa présence pendant les heures de travail.
Mais à présent, Jennifer ne pouvait se satisfaire d'une telle solution, elle refusait de vivre en sachant qu'elle ne connaîtrait jamais aucune intimité physique avec lui... Si elle n'avait pas été tentée par le sexe, jusqu'ici, c'était en grande partie parce que personne ne l'avait encore attirée suffisamment. Mais maintenant que Chad l'avait embrassée et tenue dans ses bras, lui donnant la mesure du désir qu'il éprouvait pour elle, Jennifer savait qu'elle devait tout partager avec lui.
Quand elle arriva chez elle, elle était épuisée. Il ne lui restait que quelques heures pour dormir, avant de reprendre la routine et de se rendre au bureau. A peine eut-elle ouvert la porte qu'une boule de fourrure s'élança sur elle.
— Sam!
Contrairement à ce qu'avait craint Jennifer, le gros chat ne semblait pas lui en vouloir. Il ronronnait et miaulait en même temps, tout à sa joie de revoir sa maîtresse après ce long week-end d'abandon. Elle l'emporta dans la chambre et le déposa sur le lit.
— Chad? appela-t-elle alors. Je suis rentrée.
— Dieu merci! Tu as fait bon voyage?
— Oui. Mais je ne vais pas avoir de mal à m'endormir. Quand seras-tu de retour au bureau?
— Je ne sais pas encore. Je t'appellerai.
— Bonne nuit, Chad. Je t'aime...
*
* *
Quand son réveil sonna, en ce lundi matin, Jennifer eut l'impression étrange qu'elle avait rêvée tout le week-end. Etait-il possible que C.W. Cameron et Chad, son ami de toujours, soient la même personne?
Mais elle n'eut pas le loisir de s'attarder sur ce qui s'était passé au cours de ce week-end fou. De toute la journée, elle n'eut pas une minute à elle. Les coups de téléphone succédaient aux coups de téléphone. Il était 4 heures quand elle décrocha une fois de plus, mécaniquement.
— Mademoiselle Chisholm?
Le cœur de Jennifer s'arrêta de battre une fraction de seconde. Elle avait immédiatement reconnu cette voix grave. Tout comme elle avait noté le ton distant et la façon dont il l'avait appelée.
— Oui, monsieur Cameron? répliqua-t-elle en s'efforçant de contrôler les tremblements de sa voix.
— Y a-t-il quelque chose de nouveau au bureau?
Comme d'ordinaire, Jennifer fit un bref compte rendu du courrier de la journée et des coups de téléphone importants. En retour, C.W. Cameron lui donna quelques instructions et promit de rappeler plus tard.
— Puis-je vous demander quand vous pensez être de retour à l'agence ? se décida à questionner Jennifer.
— Sans doute en fin de semaine.
— Ont-ils retrouvé votre voiture?
Il y eut un silence tendu, comme si elle avait dit quelque chose d'une intimité choquante.
— Oui, j'ai ma voiture, lui répondit sèchement C.W. Cameron.
A l'évidence, il n'avait pas l'intention d'entrer dans les détails et considérait que cette affaire ne la regardait pas. Il prit rapidement congé d'elle, et Jennifer raccrocha, pensive. La leçon à tirer de cet appel était on ne pouvait plus claire : C.W. Cameron avait décidé d'ignorer ce qui s'était passé entre eux pendant le week-end...
Jennifer ne s'accorda pas le temps d'y réfléchir et se concentra de nouveau sur son travail.
Sam lui fit fête quand elle rentra chez elle, épuisée, et Jennifer lui en fut reconnaissante. Il y avait au moins quelqu'un heureux de la voir sur cette terre! Après le dîner, elle alluma la télévision, mais l'éteignit presque aussitôt, incapable de suivre ce qui se passait sur l'écran. Et puis, ne supportant plus le silence, Jennifer se résolut à appeler Chad.
— Chad? Chad? M'entends-tu?
Pas de réponse. Jennifer insista, mais sans succès. A la vérité, il n'y avait là rien de nouveau. Depuis six mois, ils ne communiquaient plus ensemble. Si Chad l'avait appelée ce vendredi, c'était uniquement parce qu'il y avait été contraint par l'urgence de la situation ; et à présent, il le lui faisait clairement comprendre.
Alors, toute la tension accumulée au cours du week-end et de cette intense journée de travail se libéra d'un coup, et Jennifer se mit à pleurer, sans bruit.
Rien n'avait changé, depuis vendredi, songea-t-elle. Et pourtant, rien n'était plus pareil ! Elle avait eu l'occasion d'entrevoir ce que pourrait être sa vie avec l'homme qu'elle aimait. Et elle savait qu'il l'aimait également. Cela, il n'avait pas pu le lui cacher.
Mais C.W. Cameron avait décidé de ne pas tenir compte de ses sentiments. Et il s'attendait à ce que Jennifer respecte sa décision.
*
* *
 
Dans les semaines qui suivirent, Jennifer essaya de se conformer à cette volonté. Elle refoula de sa mémoire non seulement le week-end à Las Vegas, mais Chad lui-même. Quant à C.W. Cameron, il suivait la même routine qu'auparavant. Il passait quelques heures seulement au bureau, y abattant un travail considérable, puis disparaissait. Il traitait la jeune femme avec la même courtoisie distante que jadis, sans jamais lui donner le moindre signe qu'il la considérait autrement que comme son assistante.
Jennifer n'était pas certaine de pouvoir endurer cette amabilité indifférente très longtemps. Elle avait de moins en moins d'appétit et perdait du poids. Si ses collègues la taquinaient à propos de son régime, C.W. Cameron, quant à lui, ne semblait s'apercevoir de rien — ou en tout cas, il ne s'en souciait pas.
Elle finit par tomber malade, et une grippe l'obligea à garder la chambre. C.W. lui passa un coup de téléphone pour s'informer de sa santé, mais sa sollicitude était celle d'un employeur, pas celle d'un ami. Au cours de nuits sans sommeil et de longues journées de fièvre, Jennifer se rendit compte qu'elle avait accepté sa décision comme un arrêt définitif.
Mais pour qui se prenait-il? se demanda-t-elle une nuit. Elle était révoltée, soudain. Pourquoi aurait-il le droit de faire intrusion dans son esprit et dans son cœur à sa guise, et de disparaître lorsque la situation lui semblait devenir trop inconfortable à son gré?
Quand elle se réveilla le matin suivant, Jennifer était encore faible, mais elle avait l'esprit clair. C'était décidé, elle allait se battre! Et si la manière loyale ne réussissait pas, elle utiliserait d'autres moyens!
Elle attendit d'être complètement remise pour retourner à l'agence. Puis elle s'inscrivit à un club d'aérobic pour combler ses soirées solitaires, et renouer avec la forme. Elle s'y fit quelques amis, mais surtout elle découvrit qu'elle pouvait faire montre d'une énergie qu'elle n'aurait pas soupçonnée.
Mais ce fut dans son attitude envers son employeur qu'intervinrent les changements les plus spectaculaires.
— Bonjour, mademoiselle Chisholm, la salua-t-il un matin, alors qu'il venait de s'absenter durant deux semaines.
— C'est un vrai plaisir de vous revoir parmi nous, lui répondit-elle d'un ton amoureux en lui adressant un sourire éblouissant.
Surpris, il jeta un regard autour de lui pour voir si quelqu'un l'avait entendue. Mais ils étaient seuls dans le couloir.
— Y a-t-il du courrier? marmonna-t-il en évitant son regard.
— Hmm..., fit Jennifer d'une voix sensuelle.
Elle le regarda rougir avec une certaine satisfaction, et proposa avec une amabilité appuyée :
— Voulez-vous que je vous apporte une tasse de café?
Il lui jeta un regard incrédule. C'était bien la première fois qu'elle avait ce genre d'attention !
— Je veux bien, je vous remercie, grommela-t-il en se réfugiant dans son bureau.
Quelques minutes plus tard, elle l'y rejoignait, une tasse de café à la main.
« Je suis heureuse que tu sois de retour, lui confia-t-elle par la pensée. Tu m'as manqué. »
S'il ne leva pas la tête, elle le vit se raidir imperceptiblement. Elle s'avança et posa la tasse sur le coin de son bureau.
— Avez-vous besoin d'autre chose? s'enquit-elle.
Il secoua la tête sans lever les yeux. Chad l'avait entendue, Jennifer le savait. Qu'il lui réponde ou non, son esprit ne lui était pas fermé, et cela lui donna l'idée d'autres expériences...
Par ses pensées, elle connaissait cet homme intimement, depuis des années, et elle avait beaucoup appris sur lui à Las Vegas. Elle avait bien l'intention d'utiliser ce qu'elle savait de lui pour le convaincre qu'ils devaient laisser une chance à leur amour.

 
8.
 
Jennifer mit sa stratégie au point avec soin.
D'abord, attendre que Chad soit revenu de voyage. La jeune femme continuait de le traiter avec une grande douceur et une amabilité chaleureuse lorsqu'il l'appelait au téléphone pour les affaires courantes. Et elle s'amusait de voir que plus elle se montrait amicale, plus il se faisait distant et froid.
Il rentra du Middle West fatigué et visiblement déprimé.
— Comment s'est passé votre voyage? lui demanda Jennifer.
— Pénible, répondit-il laconiquement.
Et il gagna aussitôt son bureau. Là, il se laissa tomber dans son fauteuil et contempla d'un air découragé le courrier qui l'attendait.
— Rien de tout cela n'est très urgent, souligna Jennifer qui l'avait suivi. Puis-je vous faire une suggestion?
Il lui jeta un regard méfiant, qu'elle fit mine d'ignorer.
— Pourquoi ne rentreriez-vous pas chez vous? Il est déjà plus de trois heures, et tout ceci peut parfaitement attendre jusqu'à demain matin, après que vous aurez passé une bonne nuit de sommeil.
Lourdement, il fît reposer sa nuque contre le dossier du fauteuil.
— C'est la meilleure idée que j'aie entendue depuis longtemps, reconnut-il.
— Vous avez travaillé trop dur.
Leurs yeux se croisèrent, et Jennifer sut immédiatement ce qu'il pensait :
— Tu sais très bien pourquoi j'ai travaillé ainsi.
Mais Chad n'apprécierait pas qu'elle lui montre qu'elle avait intercepté sa pensée. Aussi se contenta-t-elle de dire :
— J'ai une autre suggestion. Vous devriez faire comme moi après une journée fatigante...
— C'est-à-dire?
— Je me fais couler un bain moussant, me verse un verre de vin blanc frais, allume une bougie... et je barbote en sirotant mon vin et en faisant le vide dans mon esprit. Il n'y a rien de mieux pour se détendre. Après cela, je dors comme un bébé !
— Je n'ai pas eu beaucoup de sommeil, ces derniers temps.
Là encore, Jennifer évita de lui faire remarquer qu'elle était au courant. Son amour pour Chad lui avait permis d'entrer en contact avec son esprit de plus en plus facilement. Elle savait ainsi combien il était malheureux et désorienté, et comme il était déterminé à ne rien faire qui puisse l'inciter à quitter l'agence — et sa vie par la même occasion.
Chad avait décidé qu'une moitié de bonheur valait mieux que pas de bonheur du tout. Ils méritaient mieux qu'un tel compromis, et Jennifer était prête à aller très loin pour l'en convaincre. Pour le convaincre qu'un vrai bonheur se trouvait à leur portée.
— Je crois que je vais suivre votre conseil, annonça-t-il en se redressant dans son fauteuil. Vous êtes sûre qu'il n'y a rien d'urgent?
— Certaine.
— Dans ce cas...
Il se leva, et Jennifer recula pour le laisser passer, mais pas suffisamment pour qu'il évite de l'effleurer. Elle le sentit tressaillir. Oui, il était vulnérable. Tout comme elle. L'amour était à l'origine de cette fragilité, mais il n'y avait rien de mal à cela tant que ni elle ni lui n'en abusaient pas. Voilà ce que Jennifer voulait démontrer à Chad, s'il lui en laissait la possibilité. Plutôt que d'être effrayés par la profondeur de leurs sentiments l'un pour l'autre, ils devaient en faire une force positive pour affronter le monde à deux.
Jennifer partit à 5 heures précises de l'agence et se rendit directement chez elle. Là, elle procéda comme elle l'avait suggéré à Chad : elle se fit couler un bain chaud, se versa un verre de vin blanc sec et mit un disque de Nat King Cole sur sa platine. Puis elle alluma une bougie, se déshabilla et se glissa avec volupté dans la mousse onctueuse. Quand elle eut fait le vide dans son esprit, elle se concentra sur Chad. Il était tranquille, et presque endormi. Parfait, il avait besoin de repos.
La jeune femme passa alors une heure entière à se détendre dans son bain et à répéter en silence.
Aussitôt après le dîner, elle gagna sa chambre et se prépara pour la nuit. Elle avait le trac.
Enfin, elle éteignit la lumière et se glissa entre les draps de son lit. Elle s'obligea à respirer calmement, puis commença.
— Chad? appela-t-elle.
— …
— Tu dors, mon amour?
Non, il n'était pas endormi, elle le sentait. Comme elle sentait qu'il était parfaitement détendu et paisible.
— Je suis dans mon lit, et je pensais à toi, Chad. Je t'imaginais à côté, entre ces draps...
Elle perçut comme une vibration électrique. Aucun doute, elle avait attiré son attention...
— Oui, je te vois près de moi, poursuivit-elle en souriant dans la pénombre. Ta tête reposant sur l'oreiller, touchant presque la mienne.
Une vague d'énergie monta jusqu'à Jennifer, puis se retira.
— J'adore faire comme si tu étais dans mon lit. Je me sens moins seule, tu comprends? Dis-moi, Chad, n'es-tu pas fatigué d'être seul, parfois?
Il n'y eut pas de réponse, mais Chad l’écoutait, elle en était certaine.
— Si tu te trouvais là, à côté de moi, je me pencherais vers toi, et je poserais mes lèvres sur les tiennes. J'aime beaucoup tes lèvres, Chad, elles sont si douces... et si fermes en même temps... Si tu étais là, je goûterais ta bouche comme un fruit. J'ai l'impression que je ne m'en lasserais jamais.
Jennifer attendit, mais il n'y eut aucune réaction.
— Si tu étais dans mon lit, poursuivit-elle, je ne porterais pas de chemise de nuit. Je préférerais sentir ta peau contre la mienne, ton corps le long du mien...
— !
— Nous n'aurions pas besoin de couvertures, et je garderais la lumière allumée pour voir ton visage et pour que tu voies le mien. Je caresserais ton corps, tout ton corps, pour apprendre à le connaître aussi bien que le mien. Je poserais ma poitrine contre la tienne et...
— Jennifer!
— Oui, Chad? répondit-elle.
— Arrête cela, veux-tu?
— Qu'est-ce qui ne va pas, Chad?
— Rien, rien du tout!
— Je t'ennuie, c'est cela? Je suis désolée, mon, amour, je sais comme tu as besoin de repos.
Silence.
— Bien sûr, toi, tu es habitué à avoir une femme dans ton lit. Ce que je te raconte ne signifie pas grand-chose...
Le silence s'intensifia encore.
— Mais pour moi, c'est différent. Jamais je n'avais ainsi désiré dormir avec quelqu'un. Tu es le premier. Je t'ai attendu pendant des années, Chad. Avant de m'endormir, j'avais l'habitude de te donner un visage, mais je n'y arrivais jamais. A présent, je sais à quoi tu ressembles. Ton corps musclé, tes traits réguliers et virils... je les vois, Chad. Je peux presque sentir sous mes doigts la douceur de tes cheveux, et respirer l'odeur de ton eau de toilette. Je...
— Pourquoi fais-tu cela?
— Faire quoi? demanda Jennifer avec une feinte innocence. T'aimer?
— Tu essaies de me rendre fou, c'est ça?
— Bien sûr que non! Je t'aime, Chad...
— Tu ne sais pas de quoi tu parles.
— Oh ! Si. Car à présent que je t'ai touché, que je t'ai parlé, je ne t'idéalise plus, Chad. Mais cela ne signifie pas pour autant que je t'aime moins. Au contraire...
— Une relation physique avec toi ne m'intéresse pas.
— Vraiment? Tu m'étonnes, Chad. Depuis le temps que je travaille avec toi, jamais je n'aurais pensé que tu préférais les...
— Allons, Sunshine!
— Non, vraiment, après la façon dont tu m'as embrassée et caressée à Las Vegas, jamais je n'aurais imaginé que...
— Ça suffit! Tu as de la chance de ne pas être à côté de moi, sinon tu verrais clairement quelles sont mes préférences!
— Est-ce une proposition? Donne-moi ton adresse, j'arrive! Attends, je vais chercher un stylo!
Jennifer ne bougea pas et attendit la réponse.
— Ne te donne pas cette peine. Il est hors de question que je te donne mon adresse et que tu viennes chez moi. En revanche, tu vas me ficher la paix, maintenant. C'est compris?
— Très bien. Je t'ai parfaitement entendu. M'entends-tu aussi bien, Chad?
Une multitude d'émotions contradictoires agitaient Chad, qui se débattait comme un animal pris au piège : sa frustration, son désir, son irritation, son amour... tissaient un filet dont il ne pouvait se sortir. L'impassible C.W. Cameron était peut-être capable de se retrancher derrière un masque imperturbable, mais Jennifer était son talon d'Achille — et ce depuis qu'il l'avait rencontrée, alors qu'elle n'était qu'une enfant. Contre elle, il ne pouvait rien faire.
— Je suis épuisé, Sunshine. En trois jours, j'ai à peine dormi quatre heures. Je n'en peux plus. Voudrais-tu s'il te plaît me laisser dormir?
— Mais bien entendu, mon chéri! Mets-toi sur le ventre et détends-toi. Tu n'as qu'à imaginer que je suis là et que je te masse le dos et les épaules. Tu ne sens pas comme mes doigts font du bien à tes pauvres muscles? Ils glissent le long de...
— Jennifer Chisholm! Ça suffit!
Jennifer ne réagit pas, se contentant de sourire largement. Ce fut Chad qui, au bout d'un moment, renoua le contact.
— Sunshine?
Mais la jeune femme ne répondit pas.
— Sunshine, je suis désolé. Je ne voulais pas te blesser. J'ai seulement besoin d'être seul, tu comprends?
Jennifer roula sur le côté et enfouit son visage dans l'oreiller. Pour sa première nuit d'action, elle avait fait du bon travail. Du très bon travail!
Le lendemain matin, Jennifer était au téléphone quand C.W. Cameron entra dans le bureau. Sans le regarder et sans interrompre sa conversation, elle lui tendit les messages qui l'attendaient déjà. Après avoir raccroché, elle alla remplir deux tasses à la machine à café et, toujours sans un mot, en plaça une devant lui et s'assit sur la chaise qui lui faisait face.
— Avez-vous bien dormi? s'enquit-elle poliment.
— Non, grâce à tes bons soins, marmonna-t-il en levant les yeux de son courrier.
Jennifer était ravie. C'était la première fois qu'il faisait allusion à leur relation dans son bureau. C'était un début.
Pendant les semaines qui suivirent, Jennifer garda un contact informel avec lui. Quand il n'était pas en ville, elle lui faisait savoir incidemment qu'elle sortait avec des amis, sans lui en préciser le nombre. Quitte à lui laisser penser qu'elle avait un soupirant... Tout ce qu'elle voulait, c'était qu'il se rende compte qu'elle ne gâchait pas sa vie à cause de lui. Elle continuait également de lui faire savoir combien il lui manquait et comme elle aurait aimé partager ses heures de loisir avec lui.
Et s'il ne lui répondait jamais, Jennifer refusait de se laisser décourager. Elle ne pouvait pas espérer rompre en quelques mois une habitude vieille de trente ans.
Et puis, Chad l'aimait, elle le savait. Son problème : il avait peur de s'engager. D'ailleurs, si elle ne l'avait pas connu depuis toujours, Jennifer elle-même aurait peut-être été confrontée au même problème. Mais elle lui était indissolublement liée, depuis ce jour lointain où un adolescent avait pris dans ses bras une petite fille de cinq ans pour la consoler de sa peine.
A présent, c'était son tour de tenter d'alléger la solitude et la tristesse de Chad.
Il revenait d'un de ses voyages quand elle lui envoya un message, tard dans la nuit. Jennifer était étendue sur son lit et elle n'avait cessé de penser à lui durant toute la soirée.
— Je me demande quelle impression cela fait de dormir avec quelqu'un, observa-t-elle d'un ton anodin. Tu t'es habitué, toi?
— A quoi rime cette question stupide? lui répondit aussitôt Chad.
Bien, songea Jennifer. La plupart du temps, quand elle abordait de tels sujets, il l'ignorait. Mais cette fois, elle avait capté son attention.
— Cela n'a rien de stupide, assura-t-elle. Tu as trente-sept ans, Chad. Je suppose que tu n'as pas passé toutes ces années seul dans ton lit.
— Tu serais surprise si je te disais la vérité...
— Toutes les nuits, je t'imagine auprès de moi. Le problème, c'est que je ne sais pas si tu dors sur le ventre ou sur le dos. Si nous étions ensemble, peut-être te blottirais-tu contre mon dos...
Chad ne réagit pas. Mais Jennifer sut qu'elle avait fait mouche, et qu'il les imaginait dans le même lit, blottis l'un contre l'autre.
— Plus j'y pense, plus je suis sûre que je n'aurais pas besoin d'une chemise de nuit si j'étais dans tes bras, poursuivit-elle. Tu sais, Chad, chaque fois que tu m'as embrassée ma température a grimpé de plusieurs degrés.
Je n'ose imaginer jusqu'où cela irait si tes mains parcouraient mon corps...
Le silence sembla s'embraser.
— Bonne nuit, Chad, fais de beaux rêves.
Mais au fil du temps, Jennifer commença à se rendre compte que son plan se retournait contre elle. Ses nuits étaient peuplées de rêves qui les mettaient en scène, Chad et elle, dans des situations plus que troublantes. Elle se réveillait baignée de sueur, frémissante de désir. Elle n'était pas sûre de pouvoir continuer ce petit jeu très longtemps.
Un soir, alors qu'elle venait d'évoquer à l'intention de Chad des scènes particulièrement osées, elle dut se précipiter dans la salle de bains et se jeter sous une douche glacée pour calmer la fièvre qui l'avait saisie. Et quand elle réussit enfin à s'endormir, ce fut pour plonger dans un sommeil si lourd qu'elle n'entendit pas son réveil, le lendemain matin. Ce fut Sam qui la réveilla et l'obligea à quitter son lit. Elle allait être terriblement en retard...
Quand elle arriva à l'agence, C.W. Cameron était déjà au travail, une tasse de café dans une main, le combiné du téléphone dans l'autre. C'était la première fois qu'un tel cas de figure se présentait, car c'était la première fois que Jennifer était en retard. Il lui jeta un coup d'œil tandis qu'elle s'asseyait en hâte derrière son bureau, où une pile de courrier l'attendait déjà. Aussitôt, Jennifer se mit à la tâche.
Elle était vaincue, comprit-elle. Elle avait espéré pouvoir atteindre l'homme obstiné, irritable, et pourtant tendre et sensible, qui se tenait non loin d'elle. Mais elle avait échoué et ne savait plus que faire. Rien ne semblait devoir ébranler la détermination de C.W. Cameron.
Jennifer se demanda même si elle n'allait pas être obligée de démissionner. Se contenter d'une simple relation de travail avec lui apparaissait comme une perspective insupportable.
Elle l'entendit raccrocher, mais ne leva pas les yeux. Et quand il lui adressa la parole, elle sursauta en découvrant qu'il se tenait devant elle.
— Laissez donc ce travail et prenez votre sac.
Son ton était calme, mais sans réplique. Jennifer le regarda, l'air horrifié. Allait-il la congédier à cause d'un simple retard?
« Suis-je renvoyée? » lui demanda-t-elle par la pensée.
— Non.
Vaguement rassurée, Jennifer lui obéit et alla chercher son sac Ils descendirent dans le hall et s'arrêtèrent devant le bureau de la réceptionniste.
— Mlle Chisholm et moi-même serons absents pour toute la journée. Soyez gentille de prendre les messages, et dites que nous serons là à partir de lundi.
La stupéfaction qui se peignit sur le visage de Jennifer était à la mesure de sa surprise. Mais il ne lui laissa pas le loisir de s'interroger. Alors qu'ils traversaient le parking, elle dut presque courir pour le suivre. Quand il le remarqua, Chad ralentit le pas et la prit galamment par le coude. Il lui ouvrit la portière de son coupé Nissan et la ferma derrière elle. Allait-il se décider à lui expliquer ce que tout ceci signifiait? se demanda Jennifer tandis qu'il prenait place derrière le volant.
La réponse s'imposa rapidement à elle : non, il n'en avait pas l'intention. Alors qu'ils approchaient de l'aéroport, elle lui lança un regard inquiet.
— Vous quittez de nouveau la ville?
Il se gara dans le parking, et ils sortirent de la voiture. Après avoir vérifié que les portières étaient bien fermées, Chad lui reprit le bras, et répondit enfin :
— Pas moi, Nous. Nous partons.
— Mais où? lui demanda Jennifer, soudain alarmée. Je n'ai rien pris avec moi!
— Vous n'aurez besoin de rien, lui assura-t-il d'un ton narquois.
En silence, ils rejoignirent le comptoir d'embarquement d'une société de vols régionaux. Chad donna son nom. Au même moment, on annonça le départ immédiat d'un vol pour Las Vegas.
Une fois encore, il prit le bras de Jennifer et ils se hâtèrent vers la passerelle d'embarquement. A l'intérieur du petit appareil, un Stewart souriant leur indiqua leurs places. Chad s'assura que la jeune femme avait bien mis sa ceinture de sécurité, puis il sortit des documents de sa poche et se plongea dans leur lecture.
— Est-ce que Tony a des problèmes ? demanda Jennifer à tout hasard.
Il continua de lire pendant un moment, puis leva les yeux vers elle avec réticence.
— Pas que je sache, répondit-il enfin.
Manifestement, il n'était pas d'humeur à parler. Eh bien, elle non plus! Elle avait la tête lourde, son cœur battait douloureusement et elle ne comprenait rien à ce qui se passait. Elle s'absorba dans la contemplation des nuages, bien décidée à ne rien laisser paraître de son désarroi. Elle finit par s'endormir...
Et se réveilla au moment où l'avion atterrissait. A l'évidence, Chad connaissait bien l'aéroport. Il s'arrêta à un comptoir pour prendre les clés d'une voiture de location, et entraîna Jennifer au-dehors. L'observant à la dérobée, la jeune femme constata qu'il avait un air distant et pensif. S'abstenant de tout commentaire, elle attendit de voir où il l'emmenait.
Ils n'avaient pas pris la direction du Lucky Lady Casino : donc, ils n'allaient pas voir Tony. Enfin, ils s’arrêtèrent devant un bâtiment officiel, et Chad l'escorta à l'intérieur.
Quelques secondes plus tard, elle sentit ses jambes se dérober. Chad venait d'expliquer au clerc qu'ils étaient là pour obtenir une licence de mariage.

 
9
 
Jennifer nageait en pleine confusion. Elle avait supposé que leur voyage était d'ordre professionnel...
Le clerc lui posait des questions auxquelles elle répondit sans vraiment s'en rendre compte, comme dans un rêve. Les réponses de Chad, elles, étaient claires et posées. Il paya, empocha la licence et prit Jennifer par le bras pour sortir du bureau.
Alors qu'ils regagnaient le grand hall, la jeune femme recouvra soudain l'usage de la pensée et de la parole.
— Chad ! Un instant ! Il faut que nous parlions. Je veux dire, tu n'as jamais... Je ne pensais pas que... Nous n'avons pas...
Il leva une main pour endiguer ce flot de propos incohérents.
— Tu n'es pas obligée de te marier avec moi si tel n'est pas ton désir, Jennifer. Personne ne t'y contraint. Si tu veux, nous pouvons prendre le premier avion pour Los Angeles.
— Mais je veux me marier avec toi! C'est seulement que...
Mais Chad ne voulut pas en entendre plus.
—  Dans ce cas, dit-il en entraînant Jennifer le long d'un couloir, inutile de faire attendre le juge.
 
Quand elle sortit du palais de justice, un peu plus tard, Jennifer était tout étourdie. Elle éprouvait la même sensation de vertige que lorsque, enfant, elle montait sur un manège. Elle avait beau s'accrocher de toutes ses forces à la crinière de son cheval de bois, cela tournait trop vite pour elle et elle en perdait le souffle.
Ils reprirent la voiture, mais Chad s'arrêta seulement quelques blocs plus loin, devant un hôtel luxueux, La Pépite d'or, qui faisait également office de casino. La façade de marbre blanc ornée de motifs dorés étincelait sous le soleil du Nevada. Jennifer lança à Chad un coup d'œil effaré, tandis qu'il l'aidait galamment à sortir de la voiture et tendait ses clés au voiturier.
Une fois à l'intérieur de l'établissement, la jeune femme regarda autour d'elle, médusée par le luxe qui l'entourait. C'était un véritable palace ! Déjà, Chad signait le registre. On lui remit une clé, et il conduisit Jennifer jusqu'à l'ascenseur.
C'est lorsque les portes de celui-ci s'ouvrirent quelques étages plus haut qu'elle commença à comprendre ce qui lui arrivait. Elle venait de se marier avec Chad, et celui-ci, comme n'importe quel jeune marié impatient, l'entraînait vers la chambre d'hôtel la plus proche.
Chad, pressé d'être au lit avec elle? Jennifer leva les yeux vers lui. Mais, comme d'habitude, elle ne put rien déceler sur son visage. « Chad », l'appela-t-elle par la pensée.
Il n'eut même pas un battement de paupières, et fit mine de ne pas avoir entendu ce dernier appel. Au lieu de cela, il ouvrit la porte de leur chambre et s'effaça devant Jennifer. La pièce était grande et la décoration raffinée. La jeune femme s'approcha de la fenêtre, où elle écarta les rideaux pour jeter un coup d'œil au-dehors. Dans son dos, elle entendit la porte se fermer et la clé tourner dans la serrure.
Aussitôt, elle tourna sur ses talons et découvrit Chad, qui s'avançait vers elle d'un pas lent, tout en desserrant sa cravate.
— A nous deux, maintenant ! annonça-t-il. Il faudra sans doute que tu m'aides pour me rappeler quels sont tous tes désirs.
Nonchalamment, il retira son manteau, qu'il jeta sur une chaise. La cravate subit le même traitement, et Chad commença à déboutonner sa chemise.
— Si je me souviens bien, murmura-t-il, tu nous as d'abord imaginés tous les deux nus, en pleine lumière et sans couverture, afin que nous puissions goûter au plaisir de nous contempler mutuellement...
En cet instant, Jennifer n'avait qu'une envie : fuir ! Fuir le plus vite et le plus loin possible. Mais Chad l'avait acculée à la fenêtre.
— Chad ! intervint-elle en levant une main conciliante. A... attends une minute. Il faut que nous parlions.
— Parler? Ne l'avons-nous pas suffisamment fait depuis... Depuis combien de semaines, déjà? Je ne sais plus très bien à partir de quand mon sommeil s'est trouvé interrompu par des descriptions pour le moins... suggestives. Une voix familière, qui nous imaginait, toi et moi, dans un lit... .
Il s'assit sur le lit, délaça ses chaussures et enleva ses chaussettes. Puis il se releva, défit sa ceinture, fît glisser la fermeture Eclair de son pantalon et se débarrassa de celui-ci.
Jennifer le regardait faire, pétrifiée. Bien sûr, elle avait déjà vu des hommes en maillot, mais nul n'aurait pu souffrir la comparaison avec C.W. Cameron. Une fois débarrassé de ses vêtements d'homme civilisé, Chad ressemblait à un guerrier. Il n'avait pas une once de graisse. Son corps était celui d'un athlète, puissant et musclé, et d'une virilité qui laissait sans souffle.
Incapable de détacher ses yeux de lui, Jennifer le vit s'avancer vers elle, pieds nus, comme un tigre vers sa proie. Elle prit une profonde inspiration, essayant désespérément de recouvrer le contrôle de sa respiration.
Enfin, il s'arrêta devant elle, et entreprit de la déshabiller.
— Quelque chose ne va pas? s'enquit-il d'un ton narquois, comme elle allait protester.
— Je pense seulement que nous avons besoin de...
— Entièrement d'accord. Mais c'est plus agréable de ne pas avoir de vêtements qui nous gênent.
— Je veux dire... Je pense que...
— Ce n'est plus l'heure de penser, Sunshine! murmura-t-il. Il faut laisser nos sens s'exprimer...
Quand il eut trouvé la fermeture Eclair de la jupe, il la fit glisser avec une lenteur calculée, presque exaspérante. Il eut un sourire satisfait lorsque la jupe de Jennifer glissa sur ses talons, et il contempla d'un air appréciateur le spectacle qu'elle lui offrait.
— Pas mal du tout, commenta-t-il.
Il prit la main de la jeune femme et l'entraîna jusqu'au lit. Là, il la fit asseoir et commença à lui ôter ses bas. Cette fois, Jennifer le repoussa d'un geste vif.
— Je vais le faire moi-même!
Elle ôta ses chaussures et ses bas, et resta immobile sous le regard de Chad, en proie à un étrange sentiment qui ressemblait fort à de la peur. Il saisit le bord des couvertures, derrière elle, et ouvrit le lit. Puis il souleva doucement Jennifer et l'allongea sur les draps. Il s'étendit près d'elle et se souleva sur un coude pour l'admirer. Jamais Jennifer n'avait eu à ce point conscience de l'érotisme de son body de dentelle et elle se recroquevilla sous son regard. Elle bondit littéralement quand Chad posa la main sur son ventre.
— Mais qu'y a-t-il? Détends-toi! Ce dont tu m'as entretenu pendant des semaines arrive enfin...
— Chad, je t'en prie. Avant que nous n'allions plus loin...
Il se redressa vivement.
— Tu as raison, ce n'est pas encore tout à fait cela. Tu insistais beaucoup pour que nous soyons totalement nus, dit-il en écartant les bretelles du body.
Il le fit glisser, découvrant les seins, le ventre et les hanches de Jennifer qui se trouva alors sans défense face au regard de Chad. Au désespoir, elle voulut se couvrir, mais il l'en empêcha et finit de se dénuder à son tour.
— Non, non, aucun voile entre nous, chuchota-t-il.
Gênée, Jennifer détourna les yeux du corps qui s'offrait sans pudeur à sa vue et croisa le regard de Chad. Un désir brûlant s'y lisait. Il présentait tout cela comme un jeu, mais il ne faisait aucun doute que ses intentions étaient sérieuses. Jennifer ferma les yeux et essaya de réfléchir calmement. Mais Chad était trop proche. Elle sentait la chaleur de son corps, elle respirait le parfum de son eau de toilette. Tout se passa alors comme Jennifer l'avait imaginé pendant toutes ces semaines. Sans ouvrir les yeux, elle avança une main hésitante et la posa sur la joue de Chad. Il tourna la tête et lui embrassa tendrement la paume.
Quand elle lui offrit sa bouche, toujours sans ouvrir les yeux, il la prit avec une douceur qui dissipa la tension de Jennifer. C'était bien Chad... le Chad qui depuis toujours la taquinait et la provoquait, Chad qui la connaissait mieux que quiconque au monde, Chad qui lui avait tant appris, et qui était sur le point d'apporter la touche finale à son éducation.
Il était allongé sur elle, ses jambes entre les siennes, et Jennifer commençait à s'habituer au poids de ce corps sur le sien. Du bout des doigts, elle traça une ligne le long de ses épaules. Un frisson parcourut la peau de Chad, et Jennifer sourit, avant de se redresser légèrement pour poursuivre son exploration. Elle voulait tout connaître de lui. Elle passa une main légère sur le torse recouvert d'une fine toison. Poussée par une surprenante hardiesse, elle se pencha vers lui et prit un de ses mamelons entre ses lèvres. Tout le corps de Chad fut secoué d'un violent frémissement. Alors, du bout de la langue, Jennifer descendit le long de son ventre, et elle le sentit de nouveau répondre à son audacieuse caresse.
Mais arrivée à ce point, Jennifer ne sut plus que faire.
Avant qu'elle ait pu s'en inquiéter, Chad prit l'initiative. Il l'obligea à s'étendre sur le dos et s'empara de sa bouche. L'heure n'était plus aux baisers légers et tendres. A présent, il l'embrassait avec une ardeur passionnée et conquérante en se pressant contre elle de tout son poids, tandis que les mains de Jennifer couraient sur ses épaules et sur son dos.
Quand il mit fin à ce baiser, Jennifer inspira profondément, comme si elle avait manqué de se noyer. Le désir qui la poignait était tel qu'il lui semblait qu'elle allait s'évanouir. Les lèvres de Chad n'avaient quitté les siennes que pour faire leur chemin vers sa poitrine. Il avait pris un de ses seins dans sa main, pour en taquiner la pointe avec sa langue. Jennifer laissa échapper un gémissement. Comment aurait-elle pu imaginer qu'une telle sensation était possible? Tous ses sens semblaient s'être concentrés là où œuvrait la langue de Chad.
Cette langue qui suivit bientôt le plus sensuel des chemins, pour aller au plus intime de Jennifer. Celle-ci crut qu'elle suffoquait. Soudain, il lui sembla qu'il n'y avait plus d'air dans la pièce. Le temps, l'espace n'existaient plus; avec Chad, Jennifer avait basculé dans un monde inconnu où elle n'avait aucun point de repère. Mais elle n'avait pas peur, car Chad était avec elle. Il la conduisait pas à pas, sans jamais la presser. Avec délicatesse, il lui faisait découvrir de nouvelles et magnifiques contrées.
Et quand il se souleva au-dessus d'elle en la regardant dans les yeux, Jennifer l'accueillit en elle avec ferveur.
Enfin elle atteignait ce qu'elle avait toujours rêvé : Chad lui offrait son amour et son être même. Au même moment, elle comprit qu'ils avaient déjà connu cette extase ensemble, à chaque fois qu'ils avaient mêlé leurs esprits et ressenti l'amour qui les unissait. Mais à présent, ils permettaient à leurs corps d'exprimer cet amour. Ils n'étaient plus qu'un. Un tout indéfectible et parfait.
*
* *
Jennifer s'endormit sans s'en apercevoir, et quand elle se réveilla quelques heures plus tard, la chambre était plongée dans l'obscurité, et des couvertures les enveloppaient. Elle reposait dans le creux que formait le corps de Chad, le dos contre son torse, tandis que le bras qui lui enveloppait la taille la maintenait serrée contre lui. Voilà qui répondait à la question de savoir dans quelle position ils dormiraient..., songea Jennifer avec un sourire. Elle avait un peu faim, mais ne voyait aucune raison de bouger.
Elle n'arrivait pas à croire tout à fait à la réalité de ce qui lui arrivait. Elle était couchée dans le même lit que Chad ; Chad avec qui elle était mariée. Elle était maintenant Mme Jennifer Cameron... Mme C.W. Cameron.
Mais qu'allait-il se passer à leur retour à Los Angeles ? Elle ignorait tout de lui : où il habitait, et s'il avait même une famille. Elle savait seulement que son père était mort, mais avait-il des frères ou des sœurs?
Soudain, Jennifer pensa à sa propre mère. Il faudrait qu'elle l'avertisse de ce mariage inopiné avec son patron ! Elle le lui avait souvent dépeint sous des dehors peu obligeants, mettant fin aux espoirs secrets que sa mère avait conçus après que Jennifer avait été promue secrétaire particulière.
Comment lui dire qu'elle avait changé d'avis? « Tu te rappelles, maman, l'ami invisible que j'avais quand j'étais petite? Eh bien, je viens de me marier avec lui ! »
Non, impossible... Il fallait trouver une autre explication. Peut-être : « Tu sais, maman, une drôle de chose m'est arrivée l'autre jour. J'ai levé les yeux sur M. Cameron, et je suis tout à coup tombée follement amoureuse de lui. Et comme il est apparu que c'était réciproque, je l'ai épousé. »
Non, ce n'était pas mieux. Pourquoi pas : « L'amour est une chose bien étrange, maman, on ne peut jamais deviner quand il va frapper. Tu regardes quelqu'un que tu connais bien, et soudain tu le vois sous un jour absolument différent. C'est ce qui m'est arrivé un matin avec M. Cameron, figure-toi. J'ai découvert brusquement qu'il était l'amour de ma vie! »
Quelle que soit la façon dont elle lui annoncerait son mariage, songea Jennifer avec dépit, sa mère penserait aussitôt qu'elle avait de graves problèmes de santé. Il faudrait pourtant bien qu'elle trouve une solution...
Ses paupières se fermèrent. Elle était épuisée. Elle non plus n'avait pas eu une vraie nuit de sommeil depuis longtemps... Avec un sourire, elle se rappela toutes les soirées au cours desquelles elle avait imaginé à voix haute être dans les bras de Chad.
A présent, la réalité avait largement dépassé son imagination.

 
10
 
Les meilleures choses ont une fin.
Maintes fois, Jennifer avait entendu cette expression, mais jamais elle n'en avait saisi la portée exacte. A la vérité, elle avait peu d'expérience en matière de grandes joies, et elle n'avait rien connu de semblable à cette brève lune de miel. Pendant deux jours et demi, ils n'avaient pas quitté leur chambre. Ils se faisaient monter leurs repas et les dévoraient rapidement, avant de s'aimer de nouveau, encore et encore. Ils ne semblaient jamais devoir se rassasier l'un de l'autre.
Ils prirent le vol du soir pour Los Angeles.
Jennifer ne ressentait plus le besoin de questionner Chad. Suivre ses directives lui suffisait pour le moment et, après tout, se laisser conduire de la sorte n'était pas déplaisant.
C.W. Cameron n'avait jamais été très bavard, aussi ne s'étonnait-elle pas du silence de son époux. Il lui suffisait de voir briller dans ses yeux cette lueur de possession satisfaite quand il la contemplait. Sans doute aurait-elle vu la même lueur dans son propre regard si elle s'était observée dans un miroir.
En revanche, les lèvres de Chad avaient retrouvé leur expression soucieuse qui avait disparu au cours des deux derniers jours.
Une fois qu'ils eurent atterri à l'aéroport de Los Angeles, Jennifer se demanda où Chad comptait passer la nuit. De son côté, il fallait qu'elle aille chez elle pour nourrir Sam. Elle avait aussi besoin de vêtements propres pour le lendemain. Mais peut-être Chad préférait-il qu'ils dorment chez lui ?
Ce qu'il proposa était la dernière chose à laquelle Jennifer s'attendait. Il la conduisit jusqu'au parking de l'agence, où elle avait laissé sa voiture, et se gara à côté. Puis, il se tourna vers elle et la contempla longuement. La jeune femme eut alors la désagréable impression qu'elle n'allait pas aimer ce qu'il s'apprêtait à lui dire.
Et elle avait raison.
— Je pars tôt demain matin, lui annonça Chad. Il faut que je rentre chez moi pour faire ma valise. Je serai de retour à la fin de la semaine. Cela devrait nous laisser le temps de décider ce que nous devons faire à propos de notre mariage.
Jennifer le considéra avec surprise, frappée par l'indifférence de son ton.
— Que veux-tu dire par là?
Il se passa une main impatiente dans les cheveux.
— Ce n'est pas vraiment le moment d'en parler..,
— Entièrement d'accord! lança Jennifer avec humeur. Nous aurions dû en discuter avant de nous marier. Mais comme nous ne l'avons pas fait, il semble bien qu'il soit plus que temps à présent.
Chad croisa les bras sur le volant.
— Tu m'as mis en colère, finit-il par murmurer, les yeux fixés droit devant lui.
— Et tu m'as épousée pour me punir?
— Tu me rendais fou, je ne pouvais plus tenir...
Jennifer, qui ne savait que dire, le contemplait fixement.
— Tu fais partie de ma vie depuis si longtemps, Sunshine, et je ne pouvais me résoudre à abuser de toi. Je savais exactement ce que faire l'amour avec un homme représentait pour toi. C'est moi qui t'ai inculqué certaines des valeurs auxquelles tu crois. Mais tu m'as poussé au-delà de mes capacités de résistance. Alors je t'ai épousée, je n'avais pas le choix.
— Tu m'as épousée pour ne pas te sentir coupable de faire l'amour avec moi?
— Oui.
— Je vois.
— Mais je n'aime pas être manipulé. Personne n'aime cela. Tu t'es servie de quelque chose de très spécial que nous partageons, quelque chose d'unique, et tu l'as utilisé contre moi... Très bien. Tu as gagné. Si ton but était que je te désire au point d'en perdre la tête, tu as parfaitement réussi.
Il regardait toujours devant lui. Pas une fois il ne s'était tourné vers Jennifer, qui songea qu'elle aurait pu tout aussi bien ne pas être là.
— J'ai décidé de résoudre nos problèmes en même temps. En t'épousant, je pouvais faire l'amour avec toi, ce que tu semblais déterminée à obtenir de moi...
— Mais tu ne désirais pas vraiment te marier avec moi, compléta tristement Jennifer.
Chad plongea son regard dans le sien.
— Ma vie s'accorde mal avec les obligations du mariage. Je suis trop souvent absent, et le temps que je passe ici, je le consacre à mon travail au bureau. Je n'ai ni la disponibilité ni l'énergie nécessaires pour construire une relation stable... avec toi, ou avec qui que ce soit.
Jennifer n'avait jamais non plus pensé au mariage. Elle aimait sa vie et là liberté dont elle jouissait.
— Et pourquoi le mariage devrait-il changer quoi que ce soit? Interrogea-t-elle sur un ton qu'elle espérait ferme.
— C'est ainsi, voilà tout.
— Pas forcément. Nous ne sommes pas forcés de transformer notre mode de vie. Tes voyages me laisseront du temps pour moi, et nous nous retrouverons à chacun de tes retours. Qu'y a-t-il de mal à cela?
— Et les enfants? s'enquit Chad après un temps de réflexion.
— Nous pouvons choisir de ne pas en avoir. Et puis, qui sait? Peut-être te fatigueras-tu un jour de voyager sans cesse. On a vu des choses plus surprenantes...
— Nous avons besoin de temps pour y penser, Jennifer... Je te verrai à la fin de la semaine.
Ainsi, il lui signifiait son congé!
Jennifer sortit de la voiture avec toute la dignité qu'elle put rassembler. Avec ou sans mariage, il lui semblait que Chad regrettait à présent d'avoir passé ce week-end avec elle. De son côté, elle ne savait plus que penser. Un voile de tristesse obscurcissait tout autour d'elle.
Sans un mot, elle regagna sa voiture et partit.
Cette fois, Sam l'accueillit avec une évidente colère. Elle n'avait vraiment pas besoin de cela ! songea Jennifer en fermant la porte. Elle regarda autour d'elle, comme pour vérifier que rien n'avait changé, En fait, elle seule n'était plus la même.
Chad avait raison. La pression qu'elle avait exercée sur lui pour l'obliger à admettre ses sentiments était déloyale. Et à présent qu'il avait accepté de voir ces sentiments en face, à présent qu'il avait laissé libre cours au désir qu'il éprouvait pour elle, il lui en voulait. Et Jennifer ne pouvait l'en blâmer. Elle se rappelait trop combien de fois il l'avait obligée à faire des choses contre sa volonté, et comme elle avait été fâchée contre lui.
A présent, c'était lui qui était furieux contre elle.
Cette nuit-là, Jennifer ne put trouver le sommeil. Que devait-elle faire? Elle était mariée à l'homme de ses rêves, et il avait le sentiment qu'elle l'avait pris au piège.
 
Quand Jennifer entra dans le bureau, en ce lundi matin, tout était comme à l'ordinaire. Chacun la salua, l'habituelle pile de courrier l'attendait sur sa table, et le téléphone sonnait déjà. Non, vraiment, rien de nouveau.
A part elle, encore une fois. Elle n'était plus vraiment cette jeune personne qui, vendredi dernier, avait suivi sans broncher son patron, comme envoûtée.
S'il avait vraiment voulu la punir, il avait trouvé la manière idéale. Lui donner un aperçu de ce qu'aurait été sa vie avec lui, puis lui fermer la porte au nez... Oui, vraiment, il avait été très habile.
Jennifer songea qu'elle devait absolument parler à quelqu'un de ce qui lui arrivait, sous peine de perdre la raison. C'est ainsi qu'elle décrocha soudain le téléphone et appela sa mère pour lui proposer de dîner avec elle, dans son restaurant favori.
C'est au moment du café qu'elle se décida à en venir au fait. Jusque-là, le dîner avait suivi un agréable cours, tandis que la conversation roulait d'un sujet à l'autre.
— Maman, il faut que je te parle de quelque chose..., commença-t-elle. Mais tu vas avoir du mal à me croire.
— Rien de ce que tu pourras dire ne me surprendra, Jennie, lui répondit sa mère en souriant. Tu as l'imagination la plus fertile qui soit... Je me souviens des histoires que tu me racontais, enfant ! Mais je t'écoute, ma chérie.
Avec un soupir, Jennifer songea que la tâche qui l'attendait n'avait rien de facile.
— C'est une histoire à la fois ancienne et récente. Sois patiente, maman, cela risque d'être un peu long... Tu te souviens bien sûr que, lors de l'accident qui a coûté la vie à papa, deux jeunes gens...
Et Jennifer lui raconta tout. Elle prit son temps et n'omit aucun détail, se référant à sa propre mémoire d'abord, puis au récit que Tony lui avait fait. Enfin, elle expliqua à sa mère comment Chad avait eu le pouvoir étrange de communiquer avec elle par télépathie.
Les yeux de Mme Chisholm s'écarquillèrent, mais elle n'interrompit pas sa fille. Pas une seule fois. Celle-ci poursuivit son récit.
— il y a quelques mois, annonça-t-elle enfin, j'ai découvert qui était Chad.
— Je ne comprends pas, intervint sa mère, déconcertée. Je croyais que tu savais qu'il était ce jeune garçon qui...
— Je veux dire qui il est maintenant, précisa Jennifer. 
— Et qui est-ce, ma chérie ?
— Mon patron, C.W. Cameron.
— Cet homme froid et arrogant? Non, je ne peux pas le croire...
Avec le sourire, Jennifer songea que sa mère ne le connaissait que d'après les descriptions qu'elle lui en avait faites.
— Oui, maman, lui.
— Mais Chad n'est-il pas chaleureux, tendre et attentionné !
— Il l'est.
— Pas ton patron! Comment un même homme peut-il avoir ainsi deux visages?
— J'y ai beaucoup réfléchi, ces derniers temps. Je pense que le Chad que je connais se sentait libre de s'exprimer. Avec moi, il n'avait pas à prouver quoi que ce soit, je n'attendais pas de lui un comportement particulier. La partie la plus secrète de lui-même pouvait se déployer et s'épanouir sans contrainte.
Se laissant aller contre le dossier de sa chaise, Jennifer but une gorgée de café.
— Je ne connais pas grand-chose de son passé, mais d'après ce que j'ai pu apprendre au bureau, son père était un homme très autoritaire et très exigeant. Autour de lui, chacun devait être absolument parfait. J'ai essayé de m'imaginer quelle avait été la jeunesse de Chad. J'ignore s'il avait des frères et sœurs, mais de toute évidence son père attendait de lui qu'il suive ses traces. Et c'est ce que Chad a fait. Il a emprisonné ses émotions derrière un mur pour que personne ne puisse les entrevoir.
— Excepté toi, murmura Mme Chisholm.
— Le plus étrange dans tout cela, continua Jennifer après un court silence, c'est que le hasard m'ait conduite à être embauchée dans son agence. Bien sûr, on peut expliquer cette coïncidence : mon école de secrétariat était à quelques rues seulement de l'agence Cameron, et ils renouvelaient souvent leurs dactylos.
— Mais cela a changé depuis ton arrivée, si je me souviens bien?
— C'est vrai, et je commence à comprendre pourquoi. D'une certaine façon, j'ai servi de tampon entre Chad et le reste du personnel. C'était moi qui recevais la plupart de ses critiques, et je ne les supportais pas trop mal. Peu à peu, il s'est habitué à travailler avec moi et il s'est tempéré. Et puis, ajouta Jennifer avec une petite grimace, le fait que je sois son amie d'enfance avait son rôle... Il me connaissait si bien qu'il n'avait pas besoin de faire de l'intimidation pour que je travaille selon ses désirs.
— D'après ce que tu m'as raconté, cela n'a pourtant pas toujours été tout seul...
— Oui. Je me suis souvent demandé pourquoi je restais avec lui. Parfois, il me faisait entrer dans des colères folles!
— J'avoue qu'il m'arrivait de ne pas comprendre. Notamment quand tu m'appelais, en larmes. Je te suggérais de démissionner, et tu me répondais que tu ne voulais pas le laisser avoir gain de cause.
— Je n'ai pas changé sur ce point, maman... A présent, nous en arrivons au dénouement de l'histoire...
— Parce que ce n'est pas fini? s'exclama Mme Chisholm avec surprise. Tu sais que cela dépasse toutes les fantasmagories que tu inventais quand tu étais petite? Et pourtant, je te crois. Sais-tu pourquoi? Parce que cela dépasse trop l'entendement pour que tu puisses l'avoir seulement rêvé !
— Attends, tu ne sais pas tout. Vendredi dernier, M. Cameron et moi sommes allés à Las Vegas et nous nous y sommes mariés.
Jennifer vit la bouche de sa mère s'ouvrir en grand, ses yeux s'écarquiller démesurément.
— Je sais, maman, acquiesça la jeune femme en hochant la tête, cela paraît incroyable.
— Mais tu ne m'as jamais laissé entendre qu'il y avait quoi que ce soit entre vous !
— C'est qu'il n'y avait rien, du moins pas au sens où tu l'entends. Vois-tu, lorsque j'ai appris que Chad et CW. Cameron étaient une seule et même personne, j'ai commencé à remarquer les ressemblances. Il a fait de son mieux pour garder les deux personnalités distinctes, mais je me suis mise à le traiter différemment au bureau. Je lui parlais comme j'avais toujours parlé à Chad, avec naturel et chaleur.
— Et que pensaient tes collègues de ce changement?
— Oh ! Elles ne se sont rendu compte de rien. Les autres préfèrent l'éviter au maximum et, quand il est en ville, personne ne vient traîner dans mon bureau. C'est presque comique les détours que font les gens pour ne pas se trouver sur son chemin !
— Et à présent, insista Mme Chisholm, qu'en pensent-elles? Ont-elles été surprises d'apprendre ce mariage?
— Elles ne sont pas au courant, lui répondit Jennifer.
— Ah, je comprends : il veut garder cela secret...
— Je n'ai aucune idée de ce que veut Chad, maman. C'est pourquoi je voulais t'en parler. Après un week-end absolument merveilleux à Las Vegas, il m'a simplement déposée devant ma voiture à l'agence, et m'a alors déclaré qu'il serait absent toute la semaine et qu'il me verrait plus tard.
La mère de Jennifer, qui buvait une gorgée d'eau, manqua s'étouffer dans son verre. Elle toussota et leva vers sa fille un visage irrité.
— Cet homme est le plus grand mufle dont j'aie jamais entendu parler ! s'exclama-t-elle. Quel monstre d'indifférence!
— Je suis peut-être en partie responsable, avoua Jennifer. J'ai... disons, manqué de délicatesse pour l'amener à passer plus de temps avec moi.
— Que veux-tu dire?
— J'ai utilisé la télépathie pour l'obliger à visualiser les nombreuses manières dont nous pourrions passer ensemble nos soirées... et nos nuits...
— Jennifer Chisholm! Tu n'as pas fait cela!
— J'ai bien peur que si, maman. Je ne suis pas particulièrement fière de ma stratégie, mais force est de reconnaître qu'elle a eu quelque résultat, même si ce n'était pas ce à quoi je m'attendais.
— Tu espérais avoir une aventure avec lui, c'est cela?
Le ton de Mme Chisholm se voulait détaché, elle essayait de faire comme si, pour elle, une aventure ne prêtait pas à conséquence. Mais Jennifer n'était pas dupe ; car depuis la mort de son époux, sa mère n'avait jamais montré le moindre intérêt pour aucun autre homme.
— Je ne sais pas très bien ce que j'espérais, honnêtement. Je n'avais pas réfléchi à l'effet que je produisais sur lui...
Sa mère la contempla en silence, puis sourit.
— Donc, tu es mariée?
— Il semblerait, oui.
— Et que penses-tu faire, maintenant?
— Me battre pour que ce mariage soit un succès. Que faire d'autre?
— Comment comptes-tu t'y prendre?
— Ça, je l'ignore, reconnut Jennifer. As-tu des suggestions?
— Rentrons à la maison, nous allons voir ce que nous pouvons faire. Après tout, tu le connais mieux que personne; tu dois bien être en mesure de le convaincre que vous vous appartenez l'un à l'autre. Viens, maintenant...
Pleine d'espoir, soudain, Jennifer suivit sa mère. Oui, celle-ci avait raison : elle devait persuader C.W. Cameron qu'il avait pris la meilleure décision de sa vie en l'épousant.

 
11
 
— Chad?
— ?
— Es-tu éveillé?
— A peine. Qu'y a-t-il?
Jennifer était allongée dans son lit, avec Sam à côté d'elle. Depuis une bonne heure, elle cherchait vainement à s'endormir.
— Rien de particulier. Je me demandais seulement comment tu allais.
— Et toi?
La question n'était pas de pure forme, elle le sentait. Ainsi donc, il pensait à elle. Cela faisait maintenant trois jours qu'il était parti, et Jennifer avait découvert comme elle s'était vite accoutumée à dormir avec lui, blottie dans ses bras, dans la chaleur de son amour.
— Tu me manques, lui répondit-elle.
— Tu me manques également, reconnut-il.
— Je n'aurais jamais imaginé qu'être ensemble pouvait être aussi merveilleux. As-tu une idée de ta date de retour?
— Non.
— Tu sais, tu ne peux pas rester absent pour toujours. Un jour ou l'autre, il faudra bien que tu rentres!
— Je sais.
— Mais tu n'en as pas très envie, n'est-ce pas?
— Ce n'est pas cela, Sunshine. Je nage en pleine confusion, comme si ma vie échappait soudain à mon contrôle... Je ne sais plus que faire, ni que penser du tour qu'ont pris les événements.
— C'est parce qu'on ne peut pas analyser les émotions et les sentiments aussi simplement que des faits objectifs. On ne peut pas les ranger dans des petites boîtes, avec une étiquette. L'être humain est ainsi fait.
— Si toute cette confusion est inhérente au fait d'appartenir à l'humanité, je me passerais bien de cet honneur...
— Tu préférerais devenir, ou plutôt redevenir, un robot?
— Parce que c'est ce que je suis, pour toi?
— Je crois que tu as essayé, mais Dieu merci cela n'a pas marché!
Tandis qu'ils se retranchaient pour quelques instants chacun dans ses pensées, Jennifer songea que c'était toujours cela de gagné : Chad communiquait de nouveau avec elle. Elle craignait que leur mariage ne le pousse à effacer de sa vie leurs contacts télépathiques.
— Sunshine?
— Oui?
— Comment es-tu habillée?
— Je porte un pyjama de flanelle que seul Sam est autorisé à voir : c'est une grenouillère pour adultes ! J'ai bien une couverture électrique, mais rien ne semble pouvoir me réchauffer.
— Tu n'avais pas froid, à Las Vegas...
— Comment aurais-je pu avec les cent kilos de...
— Quatre-vingts!
— Oh ! Nous n'en sommes pas à quelques kilos près !
— Sunshine...
— Oui?
— Je n'ai pas été très loyal envers toi, ce week-end.
— Pourquoi?
— Je ne t'ai guère laissé le choix.
— Bien sûr que si ! Rappelle-toi... Tu t'es arrêté dans te hall et tu m'as demandé si je voulais...
— Tu sais très bien ce que je veux dire! Je ne t'ai pas vraiment demandé si tu voulais m'épouser.
— Je n'ai jamais désiré me marier avec qui que ce soit d'autre.
— Mais je sais ce que tu penses de C.W. Cameron.
— Si j'avais pu me douter, pendant toutes ces années, que mon patron lisait dans mes pensées, cela aurait été extrêmement embarrassant. Car plus d'une fois, je t'ai attribué des noms d'oiseaux...
— Et la plupart du temps, en y réfléchissant un peu, je devais admettre que tu n'avais pas tort.
— Et lorsque tu me donnais tort?
— J'attendais de voir si tu allais reprendre ton sang-froid. Personne ne pourrait imaginer ton caractère volcanique en te voyant travailler. Tu te maîtrises parfaitement.
— J'en ai autant à ton service...
— Je crains bien de ne pas être aussi doué que toi pour le camouflage. Mon mauvais caractère semble légendaire.
— Je ne parlais pas de cela. Tu semblés avoir le don de cacher ton côté le plus doux, celui du Chad que je connais et que j'aime tant.
— Il n'a pas sa place dans le monde du travail.
— Peut-être pas. Mais tu n'es pas obligé de penser toujours au travail. Il y a un temps pour la tendresse et l'amour.
— Pas dans ma vie.
— Mais bien sûr que si ! s'indigna Jennifer. Tu l'as prouvé pendant des années avec moi.
— Toi, tu es différente.
— Non. C'est toi qui es différent quand tu es avec moi. Mais tu ne veux pas le montrer en dehors de nos conversations télépathiques... et puis lors de ce week-end.
— Dois-je comprendre que je n'étais pas C.W. Cameron, alors?
— Tu étais toi-même, Chad. Et toutes tes qualités de cœur, ton immense capacité de tendresse et d'amour s'exprimaient librement. Si tu le décidais, tu pourrais être ainsi plus souvent.
— Et si nous passions tout notre temps ensemble de cette façon, l'agence ferait rapidement faillite...
— Je ne pensais pas qu'au fait de faire l'amour. Je voulais dire que tu pourrais être détendu et amical. Nous pourrions plaisanter et parler au bureau comme nous le faisions quand nous mangions dans le lit ou prenions une douche ensemble.
— Je ne dis pas que ce ne soit pas attrayant... Mais je me demande ce que le personnel en penserait.
— Oh ! Tu sais très bien ce que je veux dire ! Ne sois pas si effrayé de laisser voir tes émotions, Chad. Il n'y a pas de quoi avoir peur.
Il se tut pendant de longues minutes. Puis il reprit :
— Je ne suis pas sûr de jamais en être capable, Sunshine.
— Cela n'a pas d'importance pour moi, Chad, parce que, moi, je sais qui tu es vraiment. Mais pour toi, cela pourrait être décisif.
Il se tut de nouveau longuement.
— Bonne nuit, Sunshine, dit-il enfin.
— Bonne nuit, Chad.
Elle sentit une vague d'amour monter vers elle, et elle s'endormit, le sourire aux lèvres.
 
*
* *
 
Il était 10 heures du matin, on était vendredi, et le bureau était en pleine ébullition. Le téléphone n'arrêtait pas de sonner, et Jennifer était à bout de nerfs.
Son humeur massacrante avait une raison simple : elle n'avait plus de nouvelles de Chad. C'était toujours elle qui entrait en communication avec lui, et elle en avait eu assez, décidant de le laisser faire le premier pas. Mais il ne s'était toujours pas manifesté.
Le voyant rouge de l'interphone clignota, et Jennifer décrocha avec un soupir.
— Dis-moi, Jennie, lui demanda la standardiste, est-ce que ce ne serait pas la pleine lune en ce moment, par hasard?
— Je ne sais pas. Pourquoi?
— Parce que c'est la folie complète, aujourd'hui. Si tu savais les questions saugrenues auxquelles je dois répondre, c'est invraisemblable ! A croire que les gens... Oh, excuse-moi, un autre appel... Ciao!
Jennifer reposa le combiné en riant. Elle souriait encore quand le téléphone sonna de nouveau.
— Ici le bureau de M. Cameron. Que puis-je pour vous?
— Mademoiselle Chisholm?
Elle reconnut immédiatement sa voix. Ainsi, quoi qu'il puisse lui dire en privé, il avait décidé de garder ses distances dans le travail.
Etait-ce l'effet de la pleine lune? Toujours est-il que Jennifer prit sa voix la plus onctueuse pour répondre :
— Je suis désolée, mais Mlle Chisholm ne travaille plus à l'agence. Ici madame Cameron. En quoi puis-je vous être utile?
Il y eut un long silence.
— Jennifer? demanda-t-il enfin.
— Oui, monsieur?
— Te fais-tu appeler ainsi à l'agence, à présent?
— J'ai un document certifiant qu'il s'agit là de mon nom légal.
— Je sais. Mais je ne pensais pas que tu utiliserais ce nom à l'agence.
— J'ai été contrainte de le faire, monsieur, pour enrayer la rumeur qui courait à votre propos...
— Quelle rumeur?
— Oh, des médisances concernant votre virilité, monsieur. Certains prétendaient que vous n'aimiez pas les femmes.
— Quoi!
— Mais ne vous inquiétez pas, monsieur, poursuivit Jennifer, je me suis empressée de rétablir la vérité. J'ai expliqué avec force détails qu'après avoir passé deux jours et demi enfermée avec vous dans une chambre, je n'avais plus guère de doute sur la question.
Elle fit une brève pause, puis ajouta avec naturel :
— Et maintenant, monsieur, que puis-je faire pour vous?
Non sans satisfaction, Jennifer s'aperçut que C.W. Cameron pouvait avoir quelque difficulté à recouvrer ses esprits. Il bredouilla, puis s'éclaircit la gorge.
— Tu plaisantes, bien sûr, parvint-il à marmonner.
— Vous ne vouliez pas que je défende votre réputation, monsieur?
— Tu n'as pas réellement raconté ce qui s'est passé ce week-end, n'est-ce pas?
— Croyez-moi, monsieur, il n'y a là rien dont vous ayez à être honteux. Au contraire. Après tout, combien d'hommes de trente-sept ans pourraient se vanter de...
— Jennifer!
— Oui, monsieur?
— Vas-tu cesser de m'appeler monsieur, à la fin !
— Comment voudriez-vous que je vous appelle?
— Comme avant?
— M. Cameron..., murmura Jennifer. Malheureusement, je me refuse à appeler par son nom de famille un homme dont j'ai partagé le lit. Cela a quelque chose d'affreusement emprunté... Mais vous aviez sans doute des choses plus importantes à me dire. Voulez-vous que je vous transmette vos messages, et que je vous résume le courrier?
Jennifer sentit que Chad faisait un effort surhumain pour se maîtriser. En captant ses pensées, elle le surprit même qui comptait, lentement, pour ne pas laisser exploser sa colère. Il en était déjà à trente. Sans doute était-ce là le secret de son fameux contrôle sur lui-même.
— Oui, j'aimerais prendre connaissance du courrier, déclara-t-il enfin.
Pendant les minutes qui suivirent, ils ne parlèrent plus que travail. C.W. Cameron donna à son assistante des instructions concernant les affaires en cours et l'avertit qu'il ne serait pas là la semaine suivante.
— Je croyais que vous rentriez ces jours-ci?
— J'en avais l'intention, mais j'ai dû changer mes projets.
— Je vois.
Sur le plan professionnel, cette absence ne changeait pas grand-chose pour Jennifer. Elle pouvait prendre ses ordres par téléphone. Mais en tant que jeune mariée, elle voyait les choses tout autrement. Cependant, elle se refusa à demander si ce nouveau délai avait un rapport quelconque avec leur récent mariage. Comme elle l'avait déjà fait remarquer, il faudrait bien qu'il rentre un jour...
Soudain, C.W. Cameron fît une chose si étonnante que Jennifer en lâcha presque le combiné : il lui posa une question personnelle.
— Que fais-tu, ce week-end?
Jamais, au cours de leurs années de collaboration, il ne s'était intéressé à ce qu'elle faisait en dehors du bureau. Aussi avait-elle fini par se dire qu'à ses yeux, elle devait disparaître en fumée chaque vendredi soir pour se rematérialiser chaque lundi matin.
Peut-être que tout était encore possible, entre eux?
En tout cas, elle ne lui avouerait pas qu'elle avait gardé son week-end libre, espérant jusqu'au bout qu'il serait de retour. Elle réfléchit rapidement, puis annonça :
— Je vais probablement aller voir ma mère.
— Comment va-t-elle?
— Bien, répondit Jennifer, de plus en plus déconcertée par cette conversation un peu trop civile à son goût. J'ai dîné avec elle, lundi soir.
— Ah... Lui as-tu parlé de... nous?
— Oui.
— Et qu'a-t-elle dit?
— Elle s'est demandé si elle allait avoir un gendre invisible, et si ses petits-enfants auraient la même particularité.
— Je suis impatient de la rencontrer.
— Elle l'est tout autant.
— Eh bien... il faut que je retourne travailler, à présent. Je t'appellerai la semaine prochaine.
— Très bien. Y a-t-il autre chose?
Elle attendit.
— Tu me manques, Sunshine, lui dit-il enfin à voix basse.
Pendant tout le reste de la journée, Jennifer eut beaucoup de mal à se concentrer sur son travail.
 
*
* *
 
— C'est un très bon signe, observa sa mère, le même soir.
Jennifer et Sam avaient fait le voyage jusqu'à Oceanside. Peu habitué à changer ainsi de domicile, le chat explorait avec précaution chaque coin de la pièce, revenant de temps à autre vers Jennifer, comme pour s'assurer de sa présence. La jeune femme était assise auprès de la cheminée, dans laquelle brûlait un bon feu.
— Je le crois aussi, acquiesça Jennifer. Tu sais, je ne pense pas que Chad ait délibérément choisi d'être comme il est. Ce sont sans doute les circonstances qui l'ont peu à peu obligé à adopter une attitude de « survie ».
— Je me demande ce qu'il serait advenu de lui s'il n'avait pas découvert qu'il pouvait communiquer par télépathie avec toi, alors que tu étais encore une petite fille. Tu l'as sorti de lui-même. Subitement, il a eu dans sa vie quelqu'un à qui penser, quelqu'un dont il se souciait. Tu m'as raconté la façon dont il t'avait tenu compagnie durant toutes ces années, mais c'était réciproque. Crois-moi, il te doit autant que tu lui dois.
— De tels calculs n'entrent plus en considération quand on aime quelqu'un. L'amour est un tel partage... C'est une formidable opportunité d'être soi-même et d'être accepté pour ce que l'on est. J'aime Chad tel qu'il est, et même s'il décidait que nous devons vivre deux existences distinctes, celle de deux relations de travail à l'agence, et celle de deux amants quand il serait disponible, je l'accepterais. Parce que je sais qu'il me donnerait tout ce qu'il est capable de donner. Je ne peux pas en demander plus.
 
*
* *
 
Quand elle revint chez elle, le dimanche soir, Jennifer était fatiguée mais agréablement sereine. Sa situation était pour le moins étrange. Elle allait peut-être passer sa vie aux côtés d'un amant secret, tout en étant mariée aux yeux des autres à un homme froid et arrogant. Tôt ou tard, Chad s'apercevrait que leur mariage était viable s'ils le désiraient. Certes, leur vie conjugale n'aurait probablement rien à voir avec celle de la plupart des autres couples, mais quelle importance? Leur relation avait toujours été « différente »...
Quoi que l'avenir lui réserve, Jennifer était prête à l'accepter.
C'est le cœur léger, et fort de cette sérénité nouvelle, que Jennifer aborda la semaine. Sous sa férule, et en l'absence de Chad, tout se passait bien à l'agence. Peut-être pourrait-elle un jour s'occuper de sa maison comme elle s'occupait de son travail?
La première chose qu'elle remarqua en arrivant, le mercredi matin, fut le regard étrange que lui lança la réceptionniste. Qu'y avait-il? Avait-elle mis des chaussures dépareillées? Elle en était capable... Mais non, constata-t-elle aussitôt. Tout était en ordre dans sa tenue.
Avec un léger haussement d'épaules, elle poursuivit son chemin.
Comme d'habitude, le courrier était empilé avec soin sur sa table, juste derrière la plaque sur laquelle était inscrit son nom. La plaque... Jennifer la regarda à deux fois. Mais oui, elle avait été changée. On y lisait à présent : « Jennifer C. Cameron ».
Qu'est-ce que cela voulait dire? Levant les yeux, elle aperçut alors un énorme bouquet de roses rouges sur la console qui se trouvait derrière son bureau. Elle s'approcha et prit la carte qui y était glissée.
« Pour la plus merveilleuse lune de miel qu'un homme puisse désirer. Merci. Avec tout mon amour. Chad. »
Jennifer regarda autour d'elle. Une petite foule se pressait à la porte du bureau et l'observait, muette. Elle leur adressa un sourire contraint.
— Bonjour, tout le monde.
— Bonjour, Jennifer, répondirent en chœur toutes les employées sans cesser de la dévisager.
Manifestement, elles attendaient une explication. Qu'allait-elle bien pouvoir leur dire?
« Chad ! songea-t-elle indignée. Comment as-tu osé me faire ça! »
Elle perçut son amusement. Il lui rendait la monnaie de sa pièce pour ce qu'elle lui avait dit au téléphone, la semaine précédente ! Et il devait sûrement regretter de ne pas être là pour voir la tête qu'elle faisait.
— Euh..., commença-t-elle, vous devez sans doute vous demander pourquoi... enfin, ce que ces roses...
Un hochement de tête général lui fit comprendre que oui.
— Eh bien, je pensais que... Je veux dire que nous avons eu l'impression que peut-être... Après tout, il était en voyage et...
Elle renonça. Qu'y avait-il à dire en fait ? Elle prit une profonde inspiration.
— M. Cameron et moi, annonça-t-elle alors, nous nous sommes mariés à Las Vegas voilà deux semaines.

 
12
 
Les jours s'écoulèrent, et quand le vendredi soir arriva, Jennifer n'avait plus qu'une hâte : se jeter dans son lit et dormir.
Elle n'avait plus eu de nouvelles de celui qui était à la fois son mystérieux patron et son amant secret. Ce qui était tout aussi bien, car elle l'aurait volontiers assassiné ! Mais pas de n'importe quelle façon ; elle aurait cherché un moyen de le faire mourir à petit feu, non sans d'atroces souffrances...
L'annonce de son mariage avait en effet créé une petite émeute au bureau.
« Quel dommage que tu n'aies pas été là pour en profiter, mon chéri ! »
La nouvelle avait estomaqué tout le monde, sans exception. Et c'était bien naturel. Jamais il n'y avait eu entre eux le moindre flirt, la moindre ambiguïté dans leur relation. Sur le moment, certaines dactylos avaient été très embarrassées en se souvenant des nombreuses fois où elles étaient venues se plaindre de leur patron auprès de Jennifer. Mais elles s'étaient rappelé tout aussitôt que Jennifer les avait alors soutenues sans réserve contre le tyrannique M. Cameron.
Et pourtant, elle s'était mariée avec lui...
Comment aurait-elle pu leur expliquer? Certes, elle voyait C.W. Cameron exactement comme elles : un homme juste — du moins, la plupart du temps — et loyal — enfin, presque toujours. Mais il ignorait que ces deux qualités pouvaient être tempérées par une once d'indulgence. Et c'est ainsi que Jennifer avait dû plus d'une fois intercéder auprès de lui en faveur d'un membre du personnel.
Ce mariage en étonnait donc plus d'un ; mais si Jennifer était heureuse, personne n'avait rien à redire et tous se réjouissaient pour elle. De bonne grâce, la jeune femme avait accepté leurs taquineries et leurs félicitations, puis avait essayé de ramener un peu de calme et de faire reprendre le travail.
L'après-midi suivant, quand elle était rentrée de déjeuner, elle avait été accueillie par une petite fête improvisée, au cours de laquelle elle avait reçu de nombreux cadeaux de mariage. D'abord, elle avait regretté pour lui que Chad ne fût pas là, puis elle avait songé qu'il l'avait sans doute fait exprès. Du moins, l'en avait-elle soupçonné.
Chad ne l'avait pas appelée de toute la semaine, pas plus qu'il ne l'avait contactée par voie télépathique. Jennifer ne comprenait que trop bien pourquoi. Il devait craindre sa réaction après le tour pendable qu'il lui avait joué!
En tout cas, avec toute cette agitation imprévue, le travail avait pris du retard. Et cela expliquait pourquoi la jeune femme avait dû travailler tard, ce vendredi.
Enfin, songea-t-elle en s'effondrant sur son lit, elle avait tout de même survécu ! Il fallait espérer que d'ici à la semaine prochaine tout le monde se serait habitué à cette nouvelle situation et que nul ne s'intéresserait plus à la vie privée du patron et de son assistante!
Une petite heure plus tard, après un bon bain chaud, un verre de vin et un peu de musique, Jennifer se sentait trop détendue pour être encore fâchée contre qui que ce soit. D'ailleurs, elle n'avait pas été vraiment en colère contre Chad. Il lui manquait trop pour cela. Cela faisait déjà deux semaines qu'ils étaient mariés... et deux semaines qu'ils étaient séparés.
« Tu ferais mieux de t'y habituer dès à présent, se dit-elle, car il en sera toujours ainsi. » Elle était prête à accepter une telle existence, mais elle aurait bien voulu avoir quelques détails sur les dispositions que Chad comptait prendre. Voudrait-il même vivre avec elle, ou allaient-ils garder deux appartements séparés?
En tout cas, un point était acquis : leur mariage ne resterait pas secret.
Jennifer était en train de chercher un sachet de soupe dans son placard de cuisine, quand la sonnette d'entrée retentit. Elle n'attendait personne et, avec une petite grimace, elle se rappela qu'elle était vêtue de sa grenouillère. Qui cela pouvait-il donc être? Pas Jerry, en tout cas : elle ne l'avait pas vu depuis des mois.
La sonnette se fit de nouveau entendre.
— Un instant ! J'arrive ! s'écria-t-elle en se précipitant dans sa chambre pour prendre sa robe de chambre.
Celle-ci était vieille, décolorée, et même un peu rapiécée, mais Jennifer l'aimait car elle était chaude et confortable. Et puis, quelle importance : elle n'avait personne à séduire...
Mais un coup d'œil dans le mouchard suffit à lui rappeler cruellement qu'il y avait quelqu'un qu'elle désirait séduire. Les mains tremblantes, elle défit la chaîne de sécurité et ouvrit la porte.
— Je n'étais pas sûr que tu serais chez toi, lui dit Chad d'un ton hésitant.
Il avait l’air épuisé. Des rides creusaient son front, et ses yeux étaient cernés. Jennifer aurait voulu le prendre dans ses bras et le bercer, pendant un siècle ou deux pour commencer...
— Entre, parvint-elle à articuler, avant de s'effacer pour laisser passer son visiteur.
Il s'avança et regarda autour de lui. Jennifer avait décoré son appartement avec des meubles disparates qu'elle aimait, et dont certains auraient eu besoin d'un petit travail de restauration. Çà et là, quelques tableaux et bouquets de fleurs faisaient des taches de couleurs vives. Jennifer n'avait jamais vu son appartement à travers les yeux d'un autre. Elle y avait disposé tout ce qui lui plaisait et qui représentait quelque chose pour elle, sans vouloir faire de la « décoration ». C'était son nid, elle y était bien, et c'était tout ce qui comptait.
Et voilà qu'à présent, elle était saisie d'un trac irrépressible. Dans quel type de maison et de décor Chad avait-il grandi? A quoi ressemblait son appartement actuel? Jennifer n'en avait aucune idée. Allait-il tourner les talons, épouvanté, en découvrant dans quel genre d'endroit sa femme aimait à vivre?
Non. Il restait.
— Je te débarrasse de ton manteau? proposa-t-elle poliment.
Il le fit glisser de ses épaules avec un soupir.
— Assieds-toi. Où tu veux. Veux-tu boire quelque chose?
« Tu babilles, ma fille ! songea Jennifer avec exaspération. Tu babilles. » Dieu du ciel, c'était Chad ! Son Chad qu'elle connaissait depuis toujours ! Et elle se comportait comme une adolescente à son premier rendez-vous avec un inconnu.
— Je veux bien, oui, lui répondit-il en se laissant tomber sur le sofa. Un café serait le bienvenu.
Elle alla mettre en route la machine expresso, puis revint dans le salon.
— Je suis désolée, dit-elle en faisant allusion à sa tenue. Je sortais juste du bain, et comme je n'attendais personne... Si tu veux bien m'excuser, j'en ai pour une minute.
— Pourquoi? Tu es très bien comme ça. Tes couettes sont délicieuses. J'ai l'impression d'avoir kidnappé et épousé une Fifi Brindacier!
Consternée, Jennifer se rappela alors comment elle avait attaché ses cheveux! Elle défît vivement les élastiques et se passa les mains dans les cheveux.
— Parce que tu penses que tu m'as kidnappée?
Fermant les yeux, Chad se laissa aller contre le dossier du canapé.
— Et toi, qu'en penses-tu? demanda-t-il d'un ton las.
Jennifer s'assit à côté de lui, émue par sa fatigue.
Jamais elle ne lui avait vu le visage si défait.
— Chad?
— Hmm? fit-il sans ouvrir les yeux.
—  Tu ne tiens pas à être marié avec moi, n'est-ce pas ?
A cette seule idée, Jennifer avait l'impression qu'un glaive lui transperçait la poitrine. Chad ouvrit les yeux et la vit près de lui.
— Etre marié avec toi est la chose que je désire le plus au monde, murmura-t-il en posant une main sur la joue de Jennifer. Mais je ne suis pas sûr que ce soit bien pour toi...
— Pourquoi? s'enquit-elle, le souffle court.
— Tu mérites mieux. Je suis plus âgé que toi, toujours pris par mes affaires et habitué à vivre seul.
Elle se pencha vers lui, les lèvres à quelques centimètres des siennes.
— Si tu m'aimes et si tu veux de moi, rien de tout cela ne compte, Chad.
Avec un soupir, qui mêlait soulagement et désir, il la prit sur ses genoux et se mit à embrasser Jennifer avec ferveur.
— Je t'aime, murmura-t-il entre deux baisers. Je t'aime, Jennifer. Voilà des années de cela, tu as apporté le soleil dans ma vie. Tu es ce qui m'est arrivé de plus merveilleux... Mais je ne t'ai pas laissé la possibilité de me dire non.
— Pourquoi aurais-je dit non? s'exclama la jeune femme en nouant les bras autour de son cou. Tous ces fantasmes que je te faisais partager auraient dû te donner une meilleure idée des sentiments que j'éprouve pour toi.
Elle sentait que Chad commençait à se détendre, contre elle. Peu à peu, il reprenait vie. Il prit le visage de Jennifer entre ses larges mains et la contempla longuement, avec gravité.
— Tu m'as tellement manqué, Sunshine.
— Vraiment?
Le cœur de Jennifer battait follement. Chad devait l'entendre.
— Enormément.
— Pourquoi n'as-tu pas appelé?
— J'avais peur d'entendre ta voix, expliqua-t-il. A dire vrai, il ne fallait pas que je me laisse distraire si je voulais en finir à temps avec mon travail pour revenir auprès de toi. Nous avons tant d'années à rattraper, ajouta-t-il en déposant un baiser léger sur le bout de son nez.
— Oui. J'ignore presque tout de toi, de ta famille, de tes amis...
— Tu as toujours été mon amie la plus proche.
— Mais pourquoi ne pouvais-je pas capter tes pensées comme tu captais les miennes?
— Nous en avons souvent parlé. A mon avis, ce n'était peut-être qu'une question de pratique... En tout cas, à une certaine époque, je faisais mon possible pour que tu ignores ce que je pensais. Surtout au bureau. J'essayais de mettre un écran mental entre nous. Mais je n'étais jamais sûr que cela marcherait...
— Eh bien, cela marchait ! La preuve : jamais je n'ai soupçonné que C.W. Cameron était Chad!
Il la pressa plus étroitement contre lui.
— Es-tu heureuse que je sois venu?
— Oui, car j'estime que tu me dois quelques explications. D'abord, demanda Jennifer sur un ton faussement courroucé, pourquoi as-tu envoyé ces fleurs et cette nouvelle plaque?
Chad sourit, et elle remarqua qu'il ne paraissait plus aussi fatigué que lorsqu'il était entré.
— Tu ne les as pas trouvées belles? s'inquiéta-t-il.
— Elles étaient magnifiques, mais tu sais très bien l'émeute qu'elles ont causée !
— Mais, ma chérie, c'était pour ta réputation! expliqua-t-il. Tu l'avais compromise en voulant sauver la mienne, lorsque ces fameuses rumeurs avaient couru. Je n'aurais pas voulu que tes collègues aient une fausse opinion de toi!
Jennifer éclata de rire et se blottit contre lui.
— Oh, ton café! s'écria-t-elle en se redressant vivement.
Elle courut dans la cuisine. Quand elle revint avec son plateau, elle découvrit que Chad s'était mis à l'aise. Il avait ôté sa veste et sa cravate, et relevé les manches de sa chemise. L'homme d'affaires s'en était allé, et la lueur que Jennifer voyait briller dans ses yeux le rendait plus humain, plus accessible. Il sourit en prenant la tasse de café qu'elle lui tendait, et la jeune femme eut l’impression que son cœur se liquéfiait. Il avait le sourire le plus tendre qui se puisse imaginer!
Elle lui sourit en retour, et ce sourire dut avoir le même effet sur lui, car il posa sa tasse et prit de nouveau Jennifer dans ses bras pour l'embrasser.
— Je me demande à quoi je dois la chance de t'avoir rencontrée, murmura-t-il quand leurs lèvres se séparèrent.
— C'est un peu ce que nous nous sommes dit, maman et moi, répliqua Jennifer d'un ton gentiment moqueur. Que tu avais eu une chance folle de me trouver sur ta route !
— Ta mère me semble une personne presque aussi avisée que toi...
Le baiser qui suivit embrasa les sens de la jeune femme. Pourtant, quelque chose la tracassait.
— Chad, chuchota-t-elle en s'écartant légèrement. Nous ne pouvons pas continuer comme cela, à tomber dans les bras l'un de l'autre sans jamais parler!
— Tu as raison. De quoi veux-tu que nous parlions?
— J'ai besoin de savoir...
Elle s'arrêta, incapable de poursuivre.
— Quoi ? Que je t’aime ? demanda Chad à sa place. Eh bien, oui, je t’aime. Que tu me manques effroyablement ?
Que voulait-elle donc savoir de plus ? songea Jennifer. N’était-ce pas là l’essentiel ? Chad l’aimait et elle l’aimait.
— Je sais tout ce qu'il m'est nécessaire de savoir, reconnut-elle avec un sourire.
Elle lui passa les bras autour du cou, et Chad se leva en la gardant serrée contre lui.
— Et si tu me faisais visiter ton appartement?
— Mais... il n'y a rien d'autre. Tu vois la cuisine d'ici, il ne reste que la salle de bains et la cham... Oh, je vois ! C'est d'accord, je vais tout te montrer... C'est la première fois que tu viens ici, n'est-ce pas. Tu connaissais mon adresse?
— Je l'ignorais, avoua Chad. Il a fallu que je regarde dans les fiches du personnel.
Dans un grand éclat de rire, Jennifer le prit par la main.
— En avant pour le grand tour! Tu remarqueras l'immense suite que forment la chambre à coucher — attention, ne te cogne pas à cette chaise ! — et la salle de bains adjacente.
— Je crains que ce ne soit trop petit...
Jennifer le fixa sans comprendre.
— Pour deux, ajouta Chad.
— Je le sais bien. Cela ne me surprend pas. Je ne l'ai pas loué pour deux, et heureusement, Sam ne prend pas trop de place...
— Mais c'est vrai, il y a Sam! s'exclama Chad en regardant autour de lui. Où est-il?
— Il est un peu timide avec les étrangers. Il doit se cacher quelque part. Dès qu'il aura compris qu'il n'y a pas de danger, monsieur daignera sans doute se montrer.
— Je vois. Bon, eh bien, peut-être aurai-je le plaisir de le saluer une autre fois.
Jennifer le considéra d'un regard incertain. C'était la première fois qu'ils se trouvaient réunis, dans une atmosphère aussi détendue et enjouée. Même pendant leur lune de miel, Chad s'était montré beaucoup plus exalté, grave, presque désespéré.
— A vrai dire, expliqua-t-il en dénouant distraitement le cordon de la robe de chambre de Jennifer, je n'avais pas pensé que ton studio serait assez grand pour deux.
Il débarrassa la jeune femme de son antique vêtement, qu'il laissa tomber sur une chaise.
— Mon appartement ne convient pas non plus. A la vérité, je ne me suis jamais beaucoup préoccupé de l'endroit où je vivais...
Lentement, il fît glisser la fermeture éclair de la grenouillère. Puis, posant les mains sur les épaules de Jennifer, il fit glisser la combinaison jusqu'à ses chevilles.
Jennifer resta devant lui, dans toute la beauté de sa nudité. Avec un soupir, il lui effleura les seins ; aussitôt, leurs pointes durcirent, comme pour le supplier de poursuivre cette délicieuse caresse. Jennifer tremblait de tout son corps.
Chad se pencha alors pour prendre un des mamelons entre ses lèvres ; il honora l'autre de la même manière, puis il se redressa et regarda Jennifer avec des yeux emplis d'amour, de tendresse et de désir.
— C'est pourquoi, continua-t-il, j'ai pris rendez-vous avec un agent demain dans l'après-midi pour que nous visitions des maisons.
Il attira Jennifer contre lui.
— J'ai décidé que je passais beaucoup trop de temps à voyager. Or, j'ai deux collaborateurs qui pourraient fort bien se charger d'une grande partie de ces voyages. Et s'ils ne le veulent pas, je peux toujours engager quelqu'un qui a envie de voir du pays...
Ainsi, comprit Jennifer, Chad avait réfléchi à leur situation. Elle aurait dû s'en douter. Son métier n'était-il pas de résoudre des problèmes? Réorganiser son travail en fonction de sa nouvelle vie ne lui avait pas été difficile.
Jennifer lui déboutonna sa chemise. Elle voulait sentir sa peau contre la sienne. Tandis qu'il s'écartait pour se débarrasser de son pantalon, elle ouvrit en grand le lit. Ils n'auraient pas besoin de couvertures pour se tenir chaud...
— Oh! J'allais oublier! s'exclama-t-il en fouillant dans une des poches de son pantalon.
Il rejoignit la jeune femme sur le lit et ouvrit la main : une alliance en or incrustée de diamants étincelait dans sa paume. Il prit la main gauche de Jennifer et lui glissa l'anneau au doigt.
Puis il porta sa main à ses lèvres et l'embrassa avec ferveur.
— Je vous remercie d'avoir accepté d'être ma femme, madame Cameron, murmura-t-il en levant vers elle des yeux débordants d'amour; Je suis sûr de vivre avec vous des années de pur bonheur.
Jennifer l'enlaça en souriant.
— Je crois bien que tout le plaisir va être pour moi, monsieur Cameron.
 
FIN
 

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