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L’HOMME PARFAIT • Allons-nous devenir des surhommes ?... http://www.courrierinternational.com/article/2008/01/31/allon...

MERCREDI 27 JANVIER 2010

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À la une > Hebdo n° 900 - Sciences

L’HOMME PARFAIT • Allons-nous devenir des


surhommes ?
Nanosciences, biotechnologies et sciences cognitives ouvrent la voie à une espèce améliorée.
Non sans risques pour notre humanité.

31.01.2008 | Graham Lawton | New Scientist

“Nous sommes à un tournant de l’Histoire”, déclare Joel Garreau, journaliste au Washington Post et
auteur de Radical Evolution, un ouvrage qui en a fait une sorte de gourou chez les partisans de
l’amélioration de l’être humain. “Pendant des centaines de milliers d’années, notre technologie a
été dirigée vers l’extérieur, elle cherchait à modifier notre environnement. Désormais, nous avons
toute une série de techniques tournées vers l’intérieur, qui visent à modifier notre esprit, notre
métabolisme, notre personnalité et nos enfants.” Garreau n’est pas le premier à le relever. En 2002,
un groupe de travail constitué par la National Science Foundation (NSF) des Etats-Unis prédisait
l’imminence d’une révolution scientifique et technologique qui permettrait “une énorme
amélioration” des capacités humaines. Un an plus tard, le Conseil sur la bioéthique, constitué par
George W. Bush pour donner un avis sur des questions comme les cellules souches et le clonage, a
dressé une liste de techniques bien réelles susceptibles d’être utilisées pour améliorer le
fonctionnement de l’être humain aujourd’hui ou dans un avenir très proche. Il a défini cinq
domaines, allant de l’ingénierie génétique au remplacement de parties du corps humain.
Aucune de ces techniques n’a été explicitement conçue pour permettre à des gens en bonne santé
de dépasser leurs limites. Destinées à traiter des maladies et des handicaps, elles peuvent
cependant toutes, selon le Conseil, être employées “au-delà de buts thérapeutiques”. Le Conseil a
en outre été parmi les premiers à reconnaître un fait important : si ces techniques peuvent
améliorer certaines choses, les gens sains y auront recours pour obtenir un avantage.
Selon certains rapports, 10 % des étudiants américains prennent régulièrement de la Ritaline ou
d’autres stimulants sur ordonnance pour doper leur attention et leur concentration. Le modafinil,
qui favorise la vigilance, est de plus en plus utilisé pour le même motif. “Ces substances sont très
primitives, mais les gens sont prêts à les payer 80 dollars parce qu’ils sont convaincus qu’elles
changent tout”, déclare Garreau. Le Viagra est devenu un médicament récréatif ; la chirurgie
esthétique, qui repose sur des techniques destinées à l’origine à réparer des blessures ou des
malformations, n’a jamais été aussi populaire ni aussi bien acceptée socialement ; et les produits
dopants fleurissent dans le sport professionnel. “Toutes ces évolutions suivent le même schéma,
explique Garreau. Destinés originellement à des gens malades, les techniques et les produits
servent d’abord à ceux qui en ont besoin, puis à toute personne à la recherche d’un avantage.”

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Les avancées rapides réalisées récemment dans les interfaces cerveau-machine, par exemple les
implants rétiniens, les appareils de communication pour personnes paralysées ou atteintes de
locked-in syndrome [paralysie complète, excepté les paupières] et même les prothèses de mémoire
font penser qu’on aura un jour des implants neuronaux améliorant le fonctionnement normal d’un
individu. Les progrès de l’ingénierie génétique et de la thérapie génique laissent entendre que nous
pourrons bientôt réparer les gènes altérés, corriger les erreurs et même insérer de nouveaux gènes,
et récrire ainsi notre code génétique et celui des générations futures. Pour Garreau, “ce n’est pas de
la science-fiction. C’est en train d’arriver.”

L’individu aura un pouvoir quasi illimité sur sa biologie

Selon la NSF, les domaines qui permettent d’améliorer l’être humain sont connus sous le nom de
nano, bio, info, cogno – nanosciences, biotechnologies, informatique et sciences cognitives. Et, si
l’on a du mal à croire ce qu’ils peuvent déjà accomplir, ce qu’on annonce pour les vingt ou trente
ans à venir est tout simplement stupéfiant. Quand les futurologues regardent dans leur boule de
cristal, les résultats sont notoirement peu fiables. Il y a cependant certaines choses que l’on peut
affirmer avec une relative certitude. Ainsi, on ne peut se fonder sur les progrès accomplis au cours
des vingt années précédentes pour prédire où en sera un domaine dans vingt ans. En effet, la
plupart des technologies ne progressent pas de façon linéaire mais exponentielle. En d’autres
termes, leurs possibilités doublent tous les quelques mois ou quelques années. L’exemple le plus
connu de cette croissance exponentielle, c’est la loi de Moore, selon laquelle, quel que soit l’objet
mesuré ou presque – comme le nombre de transistors sur une puce de silicium ou la quantité de
mémoire qu’on peut acheter pour 1 dollar –, la puissance de calcul double environ tous les dix-huit
mois. L’industrie de l’informatique suit la loi de Moore depuis quarante ans et ne montre aucun
signe de faiblesse.
Cette croissance exponentielle de la puissance de calcul provoque une croissance similaire dans les
autres domaines. Le temps nécessaire à la détermination d’une seule lettre (base) de la séquence de
l’ADN, une tâche qui exige une énorme puissance de calcul, diminue de moitié tous les vingt-trois
mois depuis 1990. Il a fallu quinze ans pour séquencer le génome du virus du sida, trente et un
jours pour celui du virus du SRAS (pneumonie atypique). La résolution des scanners utilisés en
tomodensitométrie double tous les dix-huit mois. Et ainsi de suite.
Cela n’explique pas tout. Pour la NSF, il faut prendre en compte une autre tendance importante, la
“convergence” : au fur et à mesure que ces domaines séparés se développeront, leurs frontières se
brouilleront et ils finiront par se fondre en une science unique, “fondée sur l’unité de la nature”. Ce
qui veut dire que l’homme aura un pouvoir quasi illimité sur sa biologie – celui de mettre fin à la
maladie, d’abolir la douleur et la souffrance, de nous doter d’une beauté et de capacités physiques
et mentales surhumaines, et de ralentir radicalement, voire d’arrêter, le vieillissement. “Je pense
que nos descendants songeront à notre vie avec commisération, comme nous songeons à la vie de
nos ancêtres du pléistocène”, déclare James Hughes, spécialiste en bioéthique au Trinity College de
Hartford, dans le Connecticut.
Bien sûr “meilleur”, c’est toujours subjectif. Si la perspective d’un monde rempli de centenaires
juvéniles, drogués jusqu’aux yeux, hérissés d’implants cérébraux et possédant le pouvoir de
fabriquer l’avenir génétique de notre espèce vous met vaguement mal à l’aise, vous n’êtes pas le
seul. L’amélioration de l’homme promet peut-être une libération, mais elle aura ses propres
difficultés. C’est bien pour cela qu’il faut commencer à y réfléchir dès maintenant.
Imaginez un peu : nous sommes en 2026 et votre fille ou petite-fille de 17 ans a décidé qu’elle
voulait aller à Harvard. Elle travaille dur au lycée, mais ses notes ne sont pas assez bonnes. Puis

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arrive une méthode, par exemple une substance qui accroît la mémoire, qui augmenterait de façon
significative ses chances d’y arriver. Elle vous supplie de lui en procurer. Elle vous dit que tous ses
camarades en prennent et que, si vous dites non, vous compromettez ses chances d’entrer non
seulement à Harvard mais à l’université tout court. Qu’est-ce que vous faites ?
Peut-être décidez-vous que, si elle doit entrer à Harvard, ce doit être en utilisant l’intelligence
qu’elle a reçue à la naissance. D’un autre côté, quelle est la différence entre acheter un produit et
payer des cours particuliers ? D’ailleurs, peut-être que vous n’en avez pas les moyens, ce qui est un
soulagement parce que vous n’êtes pas convaincu que ce produit soit sans danger. Et, si vous avez
les moyens de l’acheter, vous craignez peut-être que, si votre fille parvient à ses fins grâce à un
produit dopant, elle n’ait pas de sentiment d’accomplissement. Et que se passera-t-il lorsqu’un
autre produit arrivera ? Faudra-t-il que vous l’achetiez aussi, uniquement pour que la petite puisse
suivre ? Peut-être qu’il vaut mieux lancer une campagne pour l’interdiction des produits destinés à
améliorer les performances intellectuelles dans les établissements d’enseignement.
Ces dilemmes deviendront de plus en plus familiers au fur et à mesure que les techniques et
produits d’amélioration se multiplieront. Est-ce sans danger ? Faut-il une réglementation ? Y
aura-t-il un fossé entre les nantis et les démunis, ou même des conflits entre les “améliorés” et les
“naturels” ? Les gens se sentiront-ils pressés, voire obligés, de les utiliser uniquement pour ne pas
se laisser distancer ?

Les précédents de la fécondation in vitro et de la pilule contraceptive

L’amélioration pose en outre une question nouvelle et potentiellement dangereuse : que va devenir
notre humanité ? Si votre fille prend le produit et réussit à entrer à Harvard, on pourra dire qu’elle a
manqué une expérience essentiellement humaine – se battre pour réussir et apprendre à gérer
l’échec. De même, si l’on sait qu’on va vivre jusqu’à 150 ans, travaillera-t-on dur à sa carrière dans
sa jeunesse ? Comment décidera-t-on qu’il est temps de se poser et d’avoir des enfants ? Si l’on
pouvait stocker la connaissance sur une puce, pourquoi prendre la peine d’apprendre quoi que ce
soit et attacher de la valeur au savoir et à l’expérience ? Si la vie était sans douleur et sans maladie,
saurait-on ce qu’est le bonheur ? Si chacun de nous était amélioré, le monde ne serait-il pas d’une
homogénéité sinistre ?
Ces questions délicates reviennent toutes à la même chose : en nous améliorant, ne
renonçons-nous pas à notre humanité ? Pour nombre de détracteurs de ces technologies, la
réponse est un grand oui. Pour eux, un monde d’êtres humains améliorés a perdu tout sens. Le
bioéthicien George Annas, de l’université de Boston, par exemple, propose d’élaborer un traité
mondial faisant des modifications génétiques humaines un crime contre l’humanité. D’autres
retournent la question. “Dans la mesure où nous sommes nés avec des pulsions agressives, racistes
et égoïstes, et au vu des limites de notre capacité de sagesse et de compassion, nous sommes
peut-être obligés de modifier la nature humaine”, confie Hughes.
Il est bien sûr possible que l’amélioration de l’homme ne débouche ni sur l’utopie ni sur la fin de
l’humanité. Plus probablement, chaque technique sera débattue, testée et, si elle est utile et non
directement nocive, elle sera finalement intégrée à la vie quotidienne. Il y a déjà des gens parmi
nous qui possèdent ce qui paraissait jadis des superpouvoirs, comme une vision plus perçante que
toute vision naturelle grâce à la chirurgie au laser. Certaines techniques qui semblaient moralement
douteuses à l’origine deviennent vite socialement acceptables. Selon un sondage réalisé en 1969, la
majorité des Américains considéraient que la fécondation in vitro violait “la loi divine” ; en 1978, ils
étaient une majorité à déclarer être prêts à y avoir recours. Dans les années 1960, plusieurs Etats
américains avaient interdit la pilule contraceptive de peur qu’elle ne provoque des bouleversements

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sociaux ; rares seraient ceux à le faire aujourd’hui. La plupart des experts conviennent que
l’amélioration de l’homme est en marche et qu’on ne peut arrêter ce qui a commencé. Mais le
résultat n’est pas prédéterminé. Il est temps de choisir notre avenir.

© Courrier international 2010 | Fréquentation certifiée par l'OJD | ISSN de la publication électronique : 1768-3076

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