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L'actualité internationale en note critique

Passage au crible
Pour une analyse transnationaliste
de la scène mondiale
N°12 · 26 janvier 2010· www.chaos-international.org

Une remise en cause du savant et du politique


Dividendes et suspicions mondiales autour des politiques de vaccination

Par Clément Paule

L'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe (APCE) devrait lancer fin janvier 2010 une
enquête sur la menace de fausses pandémies. En effet, la sous-commission santé de cette institution
a mis en cause, dans une motion votée le 18 décembre 2009, d'éventuelles collusions entre
l'industrie pharmaceutique et les experts de l'OMS (Organisation Mondiale de la Santé). En
l’occurrence, il s'agirait d'évaluer la gestion de la pandémie de grippe A/H1N1, et en particulier la
campagne mondiale de vaccination préconisée au plan mondial. Cette polémique semble renforcée
par les derniers rapports épidémiologiques confirmant la forte baisse de l'activité du virus dans de
nombreux pays, notamment aux États-Unis et dans la majeure partie de l'Europe et de l'Asie. Les
grands laboratoires – ou big pharma – sont suspectés d'avoir contribué à créer une psychose qui leur
aurait permis de vendre des produits insuffisamment testés ; ces entreprises paraissant avoir profité
des politiques publiques d'immunisation. Le laboratoire britannique GSK (GlaxoSmithKline), qui a
commercialisé massivement son vaccin Pandemrix™, a ainsi annoncé, le 15 janvier 2010, un chiffre
d'affaires de 945 millions d'euros pour le quatrième trimestre de l'année 2009.

Rappel historique
Depuis son apparition au printemps 2009, le virus H1N1 aurait causé plus de 14 000 décès
dans 209 États. Pourtant, la lutte transnationale contre la pandémie s'est rapidement orientée vers
des mesures de vaccination préconisées par le groupe d'experts SAGE (Strategic Advisory Group of
Experts on Immunization) de l'OMS. Néanmoins, les stratégies de prévention des autorités
nationales sont restées marquées par une grande hétérogénéité. En l’espèce, certains États comme
la France, le Canada ou la Suisse ont opté pour une couverture vaccinale de niveau maximal et
ciblant plus de 75% de la population. En revanche, une politique plus modérée a été décidée en
Allemagne et aux États-Unis ; de la même manière, seuls 5% des Chinois – soit 65 millions de
personnes – ont-ils été immunisés dès le début de l'année 2010. Pour leur part, les campagnes
vietnamiennes ou saoudiennes ont aussi débuté durant cette période. Au contraire, la Pologne fait
figure d'exception car elle a refusé en novembre 2009 tout achat de produits pharmaceutiques, les
estimant peu fiables. Soulignons par ailleurs que de nombreux États n'ont pu accéder
immédiatement au marché des vaccins. Quant aux commandes massives lancées par les pays de
l'hémisphère Nord – plus d'un milliard de vaccins en septembre 2009 – elles ont été honorées
prioritairement.
En outre, la modification du schéma d'immunisation courant novembre 2009 – avec la
limitation à une injection au lieu des deux initialement prévues – a bouleversé les politiques
nationales et créé des excédents. Cette situation a été aggravée par la réticence des populations à la
vaccination qui n'a finalement concerné que 8% des Français – soit 5 millions –, à peine un demi-
million de Marocains ou encore moins de 4 millions de Britanniques. Enfin, 62 millions d'Américains
auraient suivi la recommandation de l'OMS, malgré le précédent historique de 1976 où la suspicion
d'une épidémie de grippe porcine avait provoqué une vaste campagne de prévention.

Cadrage théorique
1 Le principe de précaution. Présent dans la déclaration de Rio sur l'environnement et le
développement de juin 1992, il répond à l'incertitude provoquée par les risques environnementaux
ou sanitaires. Inscrit dans la constitution française en 2005 après les affaires du sang contaminé ou
de la vache folle, il a été invoqué pour justifier les campagnes massives de prévention face au virus
H1N1.
2. Les controverses sociotechniques. Ce concept, proposé par Michel Callon, Pierre Lascoumes
et Yannick Barthe, entend restituer les luttes portant sur la définition de situations difficilement
gouvernables. Ici, la gestion de la pandémie s'inscrit dans un contexte d'incertitude où un discours
d'autorité scientifique se trouve contesté par plusieurs expertises concurrentes.

Analyse
Le leadership de l'OMS dans la gestion de la pandémie a démontré la puissance normative de
cette institution définissant le contenu des politiques nationales de prévention. Toutefois, la
légitimité de cette organisation a été ébranlée lorsque sa directrice a reconnu le 18 janvier 2010 un
excès de prudence face à la grippe A/H1N1, excès qu'elle a justifié par un impératif de santé publique.
L’invocation du principe de précaution a alors ouvert une fenêtre d'opportunité à de nombreux
acteurs critiques revendiquant une expertise alternative, voire profane. Soulignons à cet égard que
certains médecins avaient rapidement affiché leur scepticisme envers les campagnes de vaccination
pourtant conseillées par le SAGE. En juillet 2009, l’un d’entre eux évoquait par exemple des intérêts
financiers et industriels qui surévalueraient la menace des virus grippaux. Mais l'OMS a aussi été la
cible de théories conspirationnistes l’accusant d'avoir purement et simplement créé la pandémie. La
journaliste Jane Burgermeister a notamment porté plainte contre l'organisation et le laboratoire
Baxter, dès juin 2009, pour bioterrorisme et tentative de génocide.
Ces dénonciations, jusque-là peu médiatisées ont été renforcées par les déboires de
campagnes de vaccination jugées disproportionnées – citons les 13 millions de doses commandées
par la Suisse pour 7,7 millions d'habitants – face à une pandémie finalement modérée. C’est
pourquoi la quinzaine d'experts du SAGE a bientôt concentré les suspicions de collusions avec
l'industrie pharmaceutique, réputée pour ses capacités de lobbying. Depuis décembre 2009, l'OMS a
donc été contrainte de se livrer à plusieurs justifications publiques requises par des États-membres,
comme l'Inde et le Vietnam. Elle s’est par ailleurs efforcée de donner des garanties de transparence
et dans le même temps – malgré la confidentialité des débats – de détailler les garde-fous devant
permettre d'éviter tout conflit d'intérêt impliquant ses experts. Mais en perdant leur monopole du
discours d'autorité scientifique sur les techniques, ces derniers paraissent cependant délégitimés.
Cette configuration du savoir – assimilée dans sa forme absolue par Jürgen Habermas à une
idéologie – semble contestée par ces accusations ouvertes et tout autant par des résistances
passives, comme les faibles taux de vaccination en dépit des recommandations du SAGE.
La prolifération et l'audience croissantes de discours alternatifs qui prennent la forme
d'expertises concurrentes multiples, vont de pair avec la fragilisation du modèle vertical
d'information et de décision. Un tel processus n’est pas sans rappeler d’autres controverses
sociotechniques, comme celle du sang contaminé ou de la vache folle qui ont mêlé incertitude
scientifique et stratégies divergentes d'acteurs. Toutefois, la spécificité du cas étudié ici tient
davantage à l’effet pervers induit par la prévention. En témoigne la défense de certains
gouvernements mis en cause pour leur gestion du risque pandémique. Ainsi, en France, la Ministre
de la Santé a-t-elle répondu à ses détracteurs en invoquant également le principe de précaution.
Cette norme, qui selon François Ewald obligerait à exagérer la menace, semble une justification
nécessaire pour les décideurs, en particulier en cas d'incertitude. En effet, les coûts politiques d'une
éventuelle catastrophe les conduiraient de plus en plus systématiquement à envisager le pire. Dans
cette logique, l'action publique dépendrait de plus en plus d'une expertise censée définir le risque en
amont. Néanmoins, en cas de fiasco, il s’ensuivrait une responsabilité diluée entre les gouvernants et
leurs conseillers caméraux, pouvant conduire à une délégitimation générale. La faillite d'une
expertise officielle peu transparente pourrait alors ajouter au risque sanitaire les dangers d'un
marché de l'anxiété facilement exploitable.
Références
Callon Michel, Lascoumes Pierre, Barthe Yannick, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Seuil, 2001.
Ewald François, Gollier Christian, De Sadeleer Nicholas, Le Principe de précaution, Paris, PUF, 2009. Coll. Que sais-je ?
Habermas Jürgen, La Technique et la science comme « idéologie », Paris, Gallimard, 1990 [1968].
InVS (Institut de Veille Sanitaire), Stratégies vaccinales A (H1N1) 2009 dans 18 pays d'Europe, d'Amérique du Nord, d'Asie et d'Océanie, 31 octobre 2009, à l'adresse :
http://www.invs.sante.fr/international/notes/strategies_vaccinales_a_h1n1_monde_311009.pdf [22 janvier 2010].
Page du site de l'OMS consacrée à la pandémie de grippe A/H1N1 : http://www.who.int/csr/disease/swinefl