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Hans Blüher

POUR UNE
RENAISSANCE DE
L’ACADÉMIE
PLATONICIENNE
(Die Wiedergeburt der platonischen Akademie)

Vie d’Hans Blüher1


Hans Blüher naît le 17 février 1888 à Freiburg, en Silésie – où son
père est pharmacien – et meurt le 4 février 1955 à Berlin.
En 1897, il s’installe à Berlin avec ses parents, et fréquente le lycée de
Steglitz. C’est là que le mouvement des Wandervögel ("Oiseaux
migrateurs"), voué à la randonnée, prend son essor, au beau milieu de

1 La présente notice biographique ouvre l’ouvrage “POUR UNE RENAISSANCE DE


L’ACADÉMIE PLATONICIENNE” suivi de: “EMPÉDOCLE OU LE SACREMENT DE LA
MORT VOLONTAIRE” (© L’Avrillée, Paris, 1998)
l’industrialisation tambour battant voulue par le Reich wilhelminien. Ce
mouvement de jeunesse est tout à la fois une révolution contre la culture
des parents, une échappée loin de l’autorité du corps enseignant – lequel
prétend maintenir la jeunesse sous sa coupe et s’efforce d’interdire les
corporations d’élèves –, un besoin d’autonomie libératrice, et un
ressourcement dans la nature sauvage. Alors que le mouvement est tout
jeune encore, Blüher s’y joint. Passionné de photographie, il éternise sur
ses plaques les paysages cimmériens qui étalent leur froide beauté dans le
nord de l’Allemagne: « Lorsque, devant moi, le soleil voilé par la vapeur
du matin point au-dessus d’une clairière brumale … » Les randonneurs ne
sont alors qu’une quinzaine. À l’approche de la première guerre mondiale,
ils seront plusieurs dizaines de milliers. Blüher décide de se faire leur
historien, et entreprend son “Wandervogel, Histoire d’un Mouvement de
Jeunesse”, tout d’abord pour faire pièce à une tendance bourgeoise à
l’intérieur du mouvement, laquelle entend vider le Wandervogel de son
caractère insurgé en le réduisant à une banale association d’excursionnistes.
Après le lycée, Blüher étudie la philosophie, la philologie, la physique
et les sciences naturelles aux universités de Bâle et de Berlin.
À sa majorité, c’est-à-dire à 21 ans, gagné à un athéisme de même
fondement intellectuel que celui de Schopenhauer et Nietzsche, Blüher fait
supprimer des registres de l’état-civil l’inscription qui le déclare de religion
protestante. Il reviendra sur cette décision sous le Troisième Reich.
En 1912, Blüher s’apprête à publier son “Wandervogel, Histoire d’un
Mouvement de Jeunesse”. Or, l’œuvre produit au jour une réalité
officiellement indésirable: le rôle de l’éros inter-masculin dans la
confraternité qui rassemble les garçons. Il est donc prévisible qu’elle fera
l’effet d’une bombe. Blüher, désireux de recueillir, avant publication, des
avis autorisés sur les interprétations psychologiques avancées dans son
ouvrage, rencontre Sigmund Freud. Celui-ci, qui a quarante ans et brille des

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premiers rayons d’une gloire internationale, est intéressé par le livre au
point de chercher un éditeur pour le jeune homme de 23 ans sans titre ni
fonction qui en est l’auteur (ce qui n’aboutira pas, car ces éditeurs
exigeront des changements). Freud entretient avec Blüher une importante
correspondance, et porte ce jugement sur l’homme et l’œuvre: « Vous êtes
une forte intelligence, un observateur pénétrant et un homme de courage,
sans beaucoup d’inhi-bitions. Ce que j’ai lu de vous est plus sensé que
l’essentiel de la littérature homosexuelle, et mieux fondé que la plupart des
écrits médicaux » (10 juin 1912). Les théories de Freud avaient déjà fait
découvrir à Blüher l’inconscient, lui fournissant une notion essentielle à la
compréhension des phénomènes mentaux et sociaux qui entourent
l’inversion sexuelle: le refoulement. Blüher conservera toute sa vie estime
et admiration pour Freud, qui, de son côté, ouvre les colonnes des revues de
psychologie à Blüher, afin que celui-ci y expose ses vues sur l’éros inter-
masculin. Néanmoins, Blüher gardera un jugement très défavorable sur la
psychanalyse: « Je me rendis compte très tôt que la psychanalyse est
matérialiste, et participe à la destruction de la civilisation européenne, […]
que c’est la négation des valeurs les plus élevées. » Et de conclure: « Les
névroses ne s’expliquent pas hors du système de Freud, mais je m’aperçus
bien vite que, quant aux remèdes, la psychanalyse n’est d’aucun secours. »
Blüher écrira de son côté un traité médical sur l’effet des névroses (“Traité
de l’Art de guérir”, 1925), et sera le seul non-médecin admis au sein de la
Société allemande de Psychothérapie.
En 1912 toujours, paraît le troisième tome de “Wandervogel, Histoire
d’un Mouvement de Jeunesse”. Il alimente d’âpres discussions autour des
feux de camp. La presse polémique, et la partie de l’encadrement
Wandervogel qui brigue une reconnaissance officielle est atterrée.
Heureusement, l’œuvre enlève les suffrages de la critique qui compte: le
poète Oskar Schirmer jugera que ce récit, «qui embrasse toute la vérité

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précisément parce qu’il est poésie», est désormais un monument de la
littérature allemande; un universitaire de Cambridge, le Dr Bussman,
estimera que «Blüher révolutionne la langue allemande».
Blüher est renvoyé de l’université sans diplôme suite à la publication
de plusieurs textes contestataires (notamment “Ulrich von Wilamowitz et
l’Esprit allemand”, publié en 1916. Wilamowitz, alors recteur de
l’Université de Berlin, ayant voulu salir l’amour grec, l’étudiant Blüher se
permit d’écrire: «Si j’étais un Grec de l’Antiquité redescendu sur terre et
que j’entendisse M. Wilamowitz tenir de tels propos sur mes sentiments
fondamentaux, je préférerais causer par signes avec les charretiers
allemands, plutôt que d’échanger un seul mot de grec avec ce monsieur.»).
Il s’intéresse de près à la Libre Communauté scolaire de Gustav
Wyneken.
En 1917, Blüher théorise, dans “Le rôle de l’érotique dans la société
masculine”, les contributions respectives de la famille et de la société
masculine à la construction de l’État (réflexion commencée dans
“Wandervogel, Histoire d’un Mouvement de Jeunesse”). Le livre choque.
La police interdit à Blüher de prendre la parole dans les réunions publiques.
C’est que Blüher dévoile dans cette étude un phénomène social puissant,
illustré par le Wandervogel mais malvoulu dans nos sociétés modernes,
qu’on peut résumer comme suit: les institutions de l’État, purement
masculines, sont le résultat d’un éros spécifique (qui n’implique pas
forcément la libido sexuelle), d’une impulsion à vouloir vivre ensemble.
Les mâles d’une collectivité sont ainsi poussés à se retrouver à part de la
famille, pour faire œuvre commune dans une entente tacite et informelle, en
sorte d’apporter une âme et un sens au destin de cette collectivité. Au
contraire, la famille, cellule tournée vers ses propres intérêts de survie, a un
but utilitaire: assurer matériellement la continuité des générations.
Blüher accède à la notoriété. Gottfried Benn et Theodor Däubler

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entrent en relation avec lui. Rainer Maria Rilke le découvre et l’admire.
À la fin de la guerre, l’effondrement de l’Allemagne est concomitante
de la victoire de la révolution bolchevique en Russie. Certains préparent la
même révolution en Allemagne. Le royaume de Prusse, origine de l’Empire
allemand, n’existe plus en tant que nation politique. Les retentissantes
attaques menées par Blüher contre la morale sexuelle christiano-bourgeoise
laissent à penser qu’il sera un homme de la gauche victorieuse. Ainsi, il est
invité à Munich par Salomon Kosmanovski (alias Kurt Eisner), qui vient de
déposer la dynastie bavaroise millénaire et de se proclamer premier
ministre. Deux figures de la militance de gauche, le philosophe Martin
Buber et l’anarchiste Gustav Landauer, avec lesquels Blüher entretient un
débat amical, controversent avec des militants encore plus à gauche sur
l’opportunité d’instaurer un régime de soviets en Allemagne et sollicitent la
participation de Blüher. Il prend alors conscience que ces idées drainent des
foules qui représentent un matériel humain marqué au mauvais coin, et
répond par une carte postale sur laquelle il s’affirme royaliste et
conservateur. Il a choisi son camp, et décide de s’impliquer politiquement.
À Munich, il renoue avec la Jeunesse libre-allemande, créée en 1913 par
une action commune de groupes principalement Wandervögel afin de faire
vivre une culture propre à la jeunesse. Cette Jeunesse libre-allemande est la
cible de récupérations politiques (plus tard, le fractionnisme la
démembrera). Blüher s’engage contre la politique politicienne et pour faire
droit aux valeurs élitaires de la seule jeunesse. Il entreprend une tournée de
conférences auprès des jeunes gens des ligues. « À cette époque », se
rappellerat-il plus tard, « se rassemblait autour de moi une jeunesse qui
avait de la prestance et portait souvent l’uniforme, des garçons bien nés, au
cœur bien placé. » C’est pour eux qu’il publie: “Apophtegmes: la Jeunesse
libre-allemande comme Classe dans l’État”. Il mobilise pour la contre-
révolution, et participe aux Corps francs.

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En 1918, il rencontre une jeune fille des troupes féminines du
Wandervogel, surnommée par lui Peregrina – la pèlerine –, mystique et
inspirée. Entourée d’une cour de jeunes filles assidues, elle paraît à Blüher
une « reine », c’est-à-dire la réplique féminine du héros, lequel dynamise
les sociétés masculines. C’est à son instigation que Blüher se réconcilie
avec le christianisme, et met en chantier ses ouvrages christiques. (Notons
que le christianisme, chez Blüher, s’écarte fortement de l’interprétation
éthique et spirituelle que lui veulent les Églises, en sorte de revenir, en un
certain sens, à une vision antique qui déifie la nature humaine.) Peregrina
sera le grand amour féminin de sa vie. Néanmoins, elle le quittera au bout
de deux ans pour un banquier. Plus tard, Blüher épousera une femme
médecin. Ils auront un fils.
En 1924, Blüher s’installe à Berlin-Hermsdorf où il exerce comme
psychothérapeute, et continue son œuvre littéraire.
Il fréquente régulièrement le “Deutscher Herrenklub” d’Heinrich von
Gleichen, club politique qui relève directement du mouvement des Jeunes-
Conservateurs de Mœller van den Bruck et dont le but est « la fondation et
l’affermissement d’une élite politique conservatrice et antiréactionnaire. »
Dans ce club on croise, par exemple, Hindenbourg, le futur chancelier von
Papen, des membres de la famille impériale, des hauts dignitaires religieux
… Mais les écrits de Blüher sur l’éros, comme il le reconnaît lui-même,
empêchent qu’il en fasse partie comme membre officiel.
Blüher devient un familier de l’ empereur Guillaume II, exilé en
Hollande, qu’il visite régulièrement et avec qui il est en relation épistolaire.
En 1934, le parti national-socialiste interdit à Blüher de publier. Ce
silence forcé lui donne le loisir de commencer à rassembler la matière de
son œuvre majeure: “L’Axe de la Nature”, qui paraîtra en 1949. (La
Nature, pour Blüher, n’est pas la collection organisée des réalités
objectives, mais le « continuum transcendental » dont les réalités objectives

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ne sont qu’un résidu. Dans cette vision, pour ne prendre qu’un exemple, la
religion n’est plus un fait de l’histoire des hommes, mais devient un produit
de la Nature.)
En 1953, Blüher publie ses mémoires sous le titre “Les Travaux et les
Jours”. Ce sera la dernière œuvre publiée de son vivant.
À sa mort en 1955, Blüher lègue la totalité de son fonds documentaire,
ainsi que les droits sur son œuvre, aux archives de l’État de Prusse,
supprimé d’un trait de plume par les alliés en 1947.

*
L’œuvre de Blüher est un enchaînement au fil duquel les idées-force
de sa pensée et sa vision du monde s’éclairent grâce à des points de vue
renouvelés. Le survol ci-dessous ne prétend à rien d’autre qu’à donner des
indications.
Blüher voit deux principes agissants dans l’élaboration de la société:
d’une part la disposition de l’individu à fonder une famille, qui ressortit à
l’éros entre l’homme et la femme, et d’autre part la disposition des hommes
à s’assembler en ligues, en corps constitués, qui ressortit à l’éros inter-
masculin et fonde l’État.
Blüher refuse résolument qu’on donne à la femme la capacité
politique, car l’État repose sur le principe masculin de socialisation; or, la
femme n’a pas le sens de l’État. Pour Blüher, la famille (institution de la
femme) et l’État (institution de l’homme) sont deux piliers de la société qui
s’opposent.
Blüher ne doute pas qu’il y a un antagonisme irréductible entre
l’homme et la femme. La femme est irrévocablement subordonnée à
l’homme, mais, pour rester fidèle à ce qu’elle est, elle doit tourner la loi de
l’homme:
«La femme est tout à la fois soumise et abandonnée à elle-même. »
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Être à la merci de l’homme est la forme a priori de l’éros de la femme. Les
revendications en faveur de l’égalité des sexes s’élèvent quand l’homme
abdique sa suprématie régalienne pour se travestir en bourgeois, car la
femme refuse d’être sous la coupe d’un tel homme, dont l’empreinte irrite
la femme, dont les lois qui consacrent l’allégeance de la femme la blessent.
Blüher évoque par une image ce qui oppose l’éros de l’homme et celui de
la femme: « L’éros masculin darde comme un rai de lumière jaillissant qui
détermine les objets qu’il frappe à briller de leur propre éclat. L’éros
masculin veut saisir, posséder, perpétuer. L’éros de la femme est un calice:
elle a besoin de recevoir à pleins bords. » De même, chez l’homme et chez
la femme, l’enfant ne répond pas aux mêmes attentes. Chez la femme, le
désir d’enfant n’est pas la conséquence d’une pulsion de reproduction,
d’une volonté de procréation, mais comble une satisfaction d’être. L’amour
maternel n’entretient pas de rapport avec la valeur de l’enfant. L’homme,
de son côté, est voué à la réalisation d’une œuvre dont l’accomplissement
lui échappe sans cesse. Il est donc poussé à la continuation de soi, à se
prolonger vers l’extérieur. Mû par une pulsion sexuelle et une volonté de
procréation, l’homme tend, au moyen de l’héritier, vers l’achèvement de
l’œuvre, ce qui est hors de portée pour l’éternité.
L’État a pour lui la permanence des valeurs, il est ce qui dure, ce qui
est porteur d’histoire, à l’opposé de la simple communauté humaine, jouet
de toutes les fluctuations de la psychologie collective. La figure d’un
monarque incarne le mieux le principe qui maintient l’État, et,
contrairement aux thèses nationales-socialistes qui vont prévaloir, le
monarque auquel pense Blüher n’est pas l’émanation du peuple. Comme
système de gouvernement, Blüher préconise un bicamérisme (inspiré par
les chambres haute et basse de la Prusse). La chambre basse, « claire
expression de la volonté du peuple », dispose sur les questions maté-rielles.
Elle se recrute et vote ses résolutions comme l’ordinaire des assemblées

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démocratiques. La chambre haute, de son côté, rassemble une élite
naturelle qui engage le destin de la communauté, elle porte les valeurs qui
pérennisent l’État. La chambre haute ne cherche pas à démontrer, elle se
présente en exemple. Contre les théories du socialisme et du libéralisme,
qui placent les valeurs supérieures de l’humanité hors de l’État réduit au
rôle d’un organisme de gestion économique, Blüher développe une théorie
sacrale de l’État, lequel a pour mission de pousser les meilleurs à
rencontrer leur destin. Ce qui n’a pas pour but de servir la communauté,
mais ne laisse pas d’avoir légitimement cet effet.
Par ailleurs, dans le même refus de soumettre l’homme à l’utilitaire,
Blüher tient que tout système valable d’éducation doit, d’une part, prendre
conscience que l’enfant et l’adulte ne vivent pas dans le même monde, et,
d’autre part, accepter qu’on n’instruise pas les enfants en vue d’une
conjoncture socio-économique future, mais pour en tirer le meilleur.
L’institution scolaire actuelle, constate Blüher, « est l’instrument d’une
collectivité qui entend gouverner l’homme neuf dès la naissance. On
contraint l’enfant à s’ajuster aux doctrines d’État qui prévalent. […] Le
contenu de l’enseignement est une incitation à des pensées contraires à
celles qui s’éveillent naturellement dans l’adolescence. » En revanche,
l’école que veut Blüher doit procurer « ce que faire découvrir est le premier
souci d’un ami: les clefs de la liberté. »
Sur les questions économiques, Blüher se sent proche de Silvio Gesell
(auteur d’une théorie monétaire d’après laquelle les billets de banque
doivent être revalidés périodiquement par une estampille pour éviter la
thésaurisation).
Les idées de Blüher sur le judaïsme (puisque la période commande
qu’on en touche un mot) ont suscité la polémique, en particulier “Secessio
Judaica”, 1922. (Blüher sent dans les Juifs « sécularisés » confondus dans
la société non sémite, mais non dans les Juifs judaïsants, le fer de lance du

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matérialisme, du marxisme, du postulat qu’un homme en vaut un autre. Le
peuple juif – « la race sacrale juive », dit Blüher –, élu à dessein de donner
naissance à l’annonciateur de la Nouvelle Alliance: Jésus-Christ, a été
atteint dans son essence et brisé dans son destin pour avoir refusé et tué le
Messie. Cette malédiction explique la particularité du peuple juif: une
volonté de disparaître à la vue, en sorte de se présenter par force comme
des hommes des peuples chez qui ils se trouvent. Or la judéité, au contraire
de la judaïté, est inamissible. Cette concitoyenneté de forme, introduisant
dans le génie des peuples une hétéronomie, a un effet décomposant qui
excite par contre-coup l’antisémitisme, lequel, dans l’avenir, poussera les
Juifs à faire sécession pour se retrouver en communauté. Et comme
aboutissement: la création d’un État hébreu. Blüher rappelle que Chaïm
Weizmann, futur premier président de l’État d’Israël, constatait tristement:
«Partout où nous allons, nous apportons avec nous l’antisémitisme dans nos
bagages.»)
Dans son “Traité de l’Art de guérir”, déjà mentionné à cause de la
place faite aux névroses, Blüher développe une métaphysique de la
médecine qui repose sur Paracelse et Hahnemann.
Pour la philosophie, Blüher en appelle à Platon, Kant, Schopenhauer
et Nietzsche (« Il y a une morale de la substance, donc de l’être, et une
morale des petites gens. »). Blüher expose une métaphysique de la nature et
de ses « événements purs ». Mais cette philosophie n’est accessible qu’à
une minorité (ceux qu’il appelle « la race primordiale »). Dans la hiérarchie
du savoir, les sciences exactes et les sciences naturelles ne sont, par leur
objet, que des accessoires utiles à une compréhension immédiate limitée
des êtres.
Klaus Mann a qualifié les écrits de Blüher de « grande œuvre de
l’esprit humain ». Le philosophe Hermann von Keyserling le déclare «
refondateur de la théorie moderne généralisante de l’éros ». Malgré les

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éloges qui le couvrent, Blüher est la cible de violentes prises à partie, et le
restera toujours: son franc-parler, son refus de transiger dans l’exposé de
ses idées, son style même, personnel et sans concession à la vulgarisation,
le cantonnent en marge des tendances qui brassent beaucoup de têtes.

*
Les statistiques de l’officielle “Société des Bibliothèques allemandes”
rapportent que Blüher comptait parmi les vingt auteurs les plus lus en
Allemagne entre 1912 et 19332. Dans l’ouvrage de référence fondamental
sur la période: “La Révolution conservatrice en Allemagne 1918-1932” par
Armin Mohler (Éd. française: Pardès, Puiseaux, 1993), Blüher figure (en
compagnie d’Oswald Spengler, Thomas Mann, Carl Schmitt, Ernst Jünger
et son frère) dans la liste de la demi-douzaine d’« auteurs essentiels dont
l’œuvre excède toute classification».
Parmi ces noms, Blüher seul reste à peu près oublié du grand-public
en Allemagne, et inconnu de tout le monde en France. À cause d’une
pensée majestueuse difficile à atteindre? Trop dérangeant? Impossible à
étiqueter dans les catégories imposées du "prêt-à-penser"? Jusqu’à il y a
peu, on aurait vainement cherché un texte de Blüher traduit dans notre
langue. Depuis quelques années, la mise au jour en français de certains
aspects de l’œuvre de Blüher a eu lieu. Le présent volume est la
continuation de cette initiative.

POUR UNE RENAISSANCE DE

2 Source: Nachlaß Blüher, cote Kasten 1, Staatsbibliothek zu Berlin - Preußischer


Kulturbesitz

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L’ACADÉMIE PLATONICIENNE3

La conférence qui suit a été prononcée en 1918 dans plusieurs villes


universitaires allemandes, et, à dire vrai, mes amis m’avaient chargé de la
répéter en d’autres lieux encore. Or, un beau jour, il me fut évident que
c’était vain, car l’Académie, telle que nous la concevons, n’existe
véritablement que par son action sur l’homme; une conférence-programme
ne saurait donc lui rendre justice. Je ressentais de plus en plus fortement
qu’il est impossible de livrer aux mots tout ce qui fait l’Académie et qui
prend corps en elle4. Mon propre sentiment sur la portée de la parole s’était
lui-même entre-temps modifié.
Oh! Je pouvais parler d’abondance sur l’Académie, et toujours entrer
dans des développements nouveaux, mais il ne m’était plus possible de
ressasser sans fin les mêmes considérations. Aussi, j’ai résolu de faire
imprimer la conférence. – Voilà une décision à laquelle il convient de
s’arrêter, afin d’y réfléchir. Le projet d’une renaissance de l’Académie
platonicienne vient de moi seul et c’est ma chose exclusive, mais, notez-le,
cette paternité ne saurait hypothéquer l’avenir. L’Académie elle-même, en
effet, me dépasse et fait bon marché de l’idée que j’en ai. Elle n’est pas
tissue d’abstractions, mais les abstractions sont le tissu qui l’habille: c’est
un être vivant, qui grandit lentement et sûrement. Il faut avoir le courage de

3 Traduit de l’allemand par: François Poncet (langue allemande); Michel Meigniez


de Cacqueray (rédaction française et notes). Avec la collaboration de Michel
Caignet. © 1998 Michel Meigniez de Cacqueray pour la traduction française.
4 L’Académie est donc avant tout un Erlebnis, c’est-à-dire, en allemand, une
expérience à vivre. Le vocabulaire philosophique international a repris ce mot
d’Erlebnis pour désigner l’expérience qui, passant par la faculté de sentir ou de
ressentir, ne fait effet sur l’esprit que parce qu’elle se vit. Un exemple extrême est
le vécu des animaux, qui vivent sans concevoir ce que c’est qu’une vie. S’oppose à
l’Erlebnis l’expérience qui permet de dégager des concepts transmissibles à autrui
par un enseignement. Dans le domaine de l’art et des valeurs, on attribue à
l’Erlebnis, seul capable de plénitude et de profondeur, l’attachement aux formes
conceptuelles concrètes qui sont la mise en œuvre de la spiritualité.

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lui céder, quand bien même, dans l’existence, il importe d’ordinaire d’être
le plus fort.
Il me faut relever ici une erreur de mon fait. Autant j’étais certain que
le corps enseignant, centre et pilier véritable de l’Académie, ne peut se
recruter par le moyen d’un arbitrage évaluant les compétences, mais que,
nécessairement, il se trouvera grâce à la force d’attraction émanant de ce
collège professoral, autant j’étais peu fixé, les premiers temps, sur
l’opportunité du lieu et du moment. Je pensais: il sera toujours temps, une
fois que nous tiendrons les hommes-clefs, de se mettre en quête d’une terre
digne de nous, tout comme on choisit une localité pour ouvrir une maison
de repos; on n’aura que l’embarras du choix, me disais-je, parmi tous les
domaines fonciers proposés aux institutions d’intérêt public. Or c’était une
erreur. Ici encore, le choix est déterminé par des inclinations contre
lesquelles on ne peut aller sans que cela tire à conséquence. Dans ma
recherche d’un château fort ou autre lieu approprié, je me suis mis en
concurrence, je le redis, avec des gens qui, sous des dehors
philanthropiques franchement suspects, jouaient des coudes pour faire
monter le peuple. Or, on sait que telle n’est pas mon intention.
L’atmosphère dans laquelle je me suis trouvé plongé n’était pas
l’atmosphère de l’Académie, et certains relents m’imposèrent à l’esprit
qu’il fallait sortir de la car-rière pour attendre ce que les Grecs, et même le
Christ, appelaient le kaïros ou la hora5. Ce qui ne veut pas dire que je
baisse les bras. Mais il doit être bien clair pour tout esprit pénétrant que
l’Académie, telle que nous l’entendons, a ses exigences. A-t-on jamais vu
un aigle se poser sur une corde à linge?

5 Kaïros, hora: moment propice, heure inspirée. Plus précisément, dans la


philosophie antique, « instant crucial qui ne résulte pas du hasard mais constitue,
dans le destin de l’homme, une "krisis" l’obligeant à prendre position. » (Note de M.
Hector Lipstick dans Armin Mohler, "La Révolution conservatrice en Allemagne,
1918-1932"; Éd. Pardès, Puiseaux, 1993, p. 662.)

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Comme je l’ai fait comprendre, nous traversons un relâche
préparatoire, et demandons la grâce qu’on ne nous y trouble point. En ce
qui me concerne, je ne puis par conséquent répondre aux questions portant
sur le "où" et le "comment" de l’Académie; je prie donc qu’on ne les pose
pas du tout, du moins par écrit. S’il survient un fait qui concerne le public,
je l’annoncerai officiellement. Il est évidemment souhaitable que je
connaisse les personnes voulant être informées; je les prie donc de me
laisser leurs nom et adresse sur une fiche au format d’une carte postale, de
manière à pouvoir directement les classer dans mon porte-cartes. Cela ne
concerne, bien sûr, que les personnes qui n’y figurent pas encore.
Hans Blüher.

MESDAMES ET MESSIEURS,
À la lecture des biographies de philosophes antiques que nous a
conservées l’œuvre de Diogène Laërce, on est frappé du nombre des
suicides parmi ces hommes remarquables. Bien souvent, un destin d’une
brutalité primitive leur fait perdre pied dans le labyrinthe de leur vie
intérieure. Périandre de Corinthe, l’un des sept sages, qui vivait une
relation incestueuse avec sa mère, se donna la mort, au dire de Diogène, par
dépit d’une vengeance ratée. Lorsqu’il eut résolu de se tuer, il voulut que
personne ne connût le lieu de sa tombe. Il imagina donc une ruse: il
ordonna à deux de ses serviteurs, après leur avoir montré lui-même certain
chemin, de sortir la nuit, de tuer la première personne qu’ils
rencontreraient, et de l’enterrer aussitôt à la faveur de l’obscurité. Puis, à
d’autres, il ordonna la même chose: sortir par tel chemin, tuer le premier
venu, l’enterrer. Puis à d’autres encore, et encore à d’autres. Et c’est ainsi
qu’il se fit tuer et enterrer par ses serviteurs, en se portant à leur rencontre
après la tombée de la nuit. Moururent de leur propre main Stilpon de
Mégare, Ménédème d’Érétrie, Speusippe d’Athènes, Démétrius le

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Ténébreux, de Phalère, Aristote le Stagirite, la plupart des philosophes
cyniques – le célèbre Diogène de Sinope en tête, et Métroclès, élève de ce
dernier. Mais afin de regagner les hauteurs aristotéliciennes que nous
venons de quitter, évoquons encore le grand Empédocle, aussi profond que
mémorable, qui, à un âge fort avancé, se précipita dans l’Etna.
Objectera-t-on aux évocations d’un Diogène Laërce, qui n’est certes
pas un maître de l’historiographie, qu’elles ne sont pas véridiques, que nous
ne sommes pas sûrs que les choses se soient vraiment passées de la sorte?
Plus d’un pourrait avoir intérêt, sans l’avouer, que la vie des hommes de
philosophie se déroulât suivant le même cours uniment paisible que celle
de leurs commentateurs, et qu’ainsi l’on puisse être philosophe sans le
payer trop cher. Le témoignage d’un historien, même peu fiable comme
Diogène Laërce, ramène forcément vers une opinion autre . Qu’un de plus
ou un de moins des philosophes racontés par cet historien ait attenté
volontairement à sa propre vie, qu’importe: les légendes mêmes se
construisent à partir de la vérité, et rendent bien plus qu’on ne veut
l’admettre l’esprit des faits. Car le fait historique, auquel la plupart
attachent une grande valeur, n’est qu’un satellite des réalités qui comptent,
à savoir celles qui sont des causes agissantes. Sa survenue est un effet d’un
ordre inférieur. Qu’en ces temps reculés l’ange du suicide sourît à l’homme
gagné à la philosophie, les très nombreuses relations de suicides
consommés suffisent à l’attester, et tout un chacun – à la seule réserve
d’être encore sensible aux ressorts qui poussent l’homme à laisser une trace
par l’action – le ressent pleinement. – En changeant brusquement de décor
pour parcourir l’époque moderne et considérer ses hommes de philosophie,
nous constatons une diminution significative des suicides, et plus nous
entrons dans la philosophie proprement universitaire, plus l’idée d’un tel
acte contre eux-mêmes, voire l’idée de l’acte in abstracto, devient absurde.
La pensée est moins périlleuse. Exception faite de quelques cas, comme le

15
suicide de Spinoza et de Weininger, ou, moins significativement, celui de
Max Steiner, elle s’accomplit suivant des voies continûment paisibles, et se
laisse de moins en moins perturber par des considérations, comme disent
les enseignants, "hors sujet". Nous voici de plain-pied avec nos universités
et nos professeurs de philosophie. – En quoi ces institutions et les hommes
qui les servent tranchent-ils sur tout ce qui s’incarne à nos yeux dans la
personne du penseur indépendant ou dans l’esprit de l’Académie, sans
qu’aucune ambiguïté nécessite qu’on subtilise ou qu’il faille préciser ce
dont on parle? Une comparaison suffit: nos universitaires sont entrés dans
les lieux avec en poche un bail d’habitation de rédaction bourgeoise, lequel
n’est pas sans stipuler des servitudes pour la philosophie, qui est au cœur
de notre enseignement. Au Moyen Âge, la philosophie fut pareillement
logée dans les meubles de l’église catholique, c’est pourquoi on l’appelait
"la servante de la théologie". Mais l’église catholique défendait une cause
élevée, elle donnait une mission à l’homme et lui lançait de suprêmes défis.
L’esprit bourgeois, lui, est l’une des mentalités les plus rez-de-terre que
produise le cerveau humain, et la philosophie se doit de déclarer indigne ce
logeur. Mais comment l’esprit bourgeois fait-il valoir ses droits? En
employant quels moyens? À quelles aspirations profondes de l’âme doit-il
complaire? Pour particulariser le modus operandi6 de l’investissement des
lieux par l’esprit bourgeois, il faut ne pas perdre de vue comment il se
satisfait. Il désire tenir à distance respectable tout ce qu’il y a de véhément
dans l’homme et dans la nature, et rester spectateur. Non pas selon
l’attitude existentielle du sage stoïcien de l’Antiquité, qui fait face par
l’ataraxie, c’est-à-dire par une égalité d’âme qui est un contre-événement
agissant; l’esprit bourgeois se pique de curiosité et se montre friand
d’observer ce qui lui fait peur, tout en en restant protégé par une herse, bien

6 "Façon de procéder."

16
entendu. C’est pourquoi il entretient, après apprivoisement, les plus
remarquables spécimens de l’homme et des trois règnes pour leur rendre
visite à l’occasion. Il nourrit l’animal sauvage dans les jardins zoologiques
et il fonctionnarise le philosophe dans les universités. Si je mets le
philosophe d’université derrière les mêmes grilles que le fauve dompté, ce
n’est pas pour caresser le paradoxe: ouvrir les biographies de Diogène
Laërce suffit pour s’en convaincre surle-champ. Cette race de philosophes
antiques était sauvage, ardente, voluptueuse, dure et âpre; c’est ainsi qu’ils
s’imposent à nous, et toujours nous les surprenons défonçant du sillon de
leur vie le champ de la pensée. Souvenons-nous que le profond Empédocle,
qui anticipa la théorie de Darwin, tua pour s’imposer comme tyran
d’Agrigente; songeons au sage Pittacus, qui se fit tyran de Mytilène par la
force des armes et abdiqua spontanément dix ans après pour retourner à la
charrue, et à Diogène le cynique, qui, non content de vivre dans un
tonneau, s’exposait de propos délibéré aux insultes des filles publiques afin
d’éprouver sa résistance à la bassesse des hommes; ou au sombre
Xénocrate, régent de l’Académie, qui, dans un mouvement de rude
austérité, s’entailla au couteau les parties génitales afin de faire obstacle
aux appétits sensuels, et que le peuple le plus menteur du monde antique
renonça à faire prêter serment en justice, car on savait que sa parole pesait
plus lourd que le serment d’un autre. Ayons aussi à l’esprit que le cœur de
ces philosophes savait faire front aux attaques de l’éros, à quoi ils
opposaient une digue à la hauteur de la vague. Et si nous sont connus de
libres débordements de la volupté, des orgies d’hétaïres et d’eros païdikos,
nous sommes assurés que ces hommes-là n’ont jamais demandé à une
autorité autre qu’eux-mêmes une permission accordée du bout des lèvres.
On reprocha à Stilpon la vie extrêmement libre que menait sa fille; il
répondit fièrement: « Elle m’apporte moins de honte que je ne lui apporte
d’honneur. » Non moins fière fut la célèbre repartie d’Aristippe, à qui l’on

17
reprochait sa liaison avec l’hétaïre Laïs: « Je possède Laïs, mais n’en suis
pas possédé. » Même élévation de sentiment, même fonds de noblesse dans
l’eros païdikos, l’amour de l’homme pour l’homme, si intimement
complice de plus d’une grande révolution de la vie de l’esprit. Si l’on
ajoute à ces traits de caractère les suicides déjà évoqués, il faut reconnaître
que la vie des philosophes antiques était farouche, sauvage même, qu’elle
bouillonnait d’bybris7 et de passion, que ces hommes, qui prenaient sur eux
un fardeau que d’autres ne pouvaient porter, vivaient une vie plus intense
que celle de leurs contemporains. Mais qu’on n’aille pas mal me
comprendre: ce ne sont jamais les événements auxquels l’homme est mêlé
qui comptent, et l’on peut très bien mener une existence parfaitement
tranquille tout en étant d’une stature qui impose des repères et des
impératifs à autrui. Ce qui jadis débordait de l’homme peut tout aussi
valablement demeurer au-dedans de lui. Je vous le dis: d’un seul coup
d’œil, on peut juger si un homme est, ou n’est pas, en puissance de soutenir
de grands desseins. L’humanité ne se montre probablement pas sous son
meilleur jour quand rien ne peut se faire que dans une grande
démonstration d’agitation (c’est un travers typiquement européen). Il est
des vérités qui se posent doucement comme les colombes8; il est aussi des
hommes dont le vol n’est pas moins léger, et qui, aériens comme la
colombe, portent cependant ferme sur leurs épaules le fardeau de la
grandeur, ce qui est impossible à un lièvre tout-fou qui détale. Mais lorsque
éclatent des événements extérieurs d’une belle puissance éruptive, sur
lesquels peut mordre une pensée claire et intense, ne doutons pas qu’un tel
homme s’engage de tout son être au service de sa pensée, laquelle ne

7 L’hybris: la démesure, la mégalomanie, la folie des grandeurs.


8 Réminiscence de Nietzsche ("Ainsi parlait Zarathoustra", part. II, L’Heure la plus
silencieuse): « Ce sont les mots les plus silencieux qui amènent la tempête. De
pensées qui viennent sur des pattes de colombe conduisent le monde. »

18
saurait cesser d’être pour lui affaire de vie ou de mort, mobilisant toutes les
ressources vitales. De tels caractères ne peuvent manquer d’être des
exemples. La pensée y est encore une autorité qui pousse à l’action, elle n’a
pas cessé d’être en mesure de rectifier l’avenir. Dans l’université investie
par l’esprit bourgeois, où l’on nourrit le philosophe pourvu qu’entravé il
vienne manger dans la main, la pensée philosophique ne chauffe plus le
chaudron où se préparent les grands événements. La pensée ne veut plus
aboutir; partant, elle ne débouche sur rien, ce qui est la condition de son
contrat. De nos jours, les gens qui brûlent de parvenir ne scellent plus de
pacte avec le diable, ils ne savent plus se hausser jusqu’à lui. Ils respectent
un accord avec les équilibristes du juste-milieu et les béni-oui-oui, c’est-à-
dire avec la pure mentalité bourgeoise.
Pour faire surgir à nos yeux l’image de l’Académie telle que nous
l’entendons, il nous faudra bondir de l’époque contemporaine à l’Antiquité,
et inversement. C’est ainsi que l’Académie se construira peu à peu devant
nous. Nous devrons d’abord mieux comprendre la réalité humaine à
l’origine de l’ancienne Académie, afin de redonner vie aux conditions qui
l’ont fait naître. – Ce fut la pensée de Socrate, concomitante de
l’élimination de ce grand homme, qui donna le branle. L’intention de
Socrate était en fin de compte politique, et avait pour objectif de renverser
la démocratie. Car il faut savoir qu’à cette époque de l’histoire d’Athènes,
la démocratie servait la domination des pires. L’État était le jouet de soi-
disant élus du peuple, et cette religion politique avait eu pour conséquence
la déroute des affaires publiques et l’avilissement de la dignité de citoyen.
En revanche, chez Socrate, lequel commençait de ressentir les atteintes
d’une maladie de l’âme, vivaient le souvenir et la nostalgie d’une trempe
d’homme qui s’opposait aux mandataires des foules comme le jour à la
nuit. Il entendait, lui et ses disciples, la porter au pouvoir. Les gouvernants
sortis électoralement du peuple auraient pu, dans le meilleur des cas se

19
montrer ingénieux organisateurs du bien-être de la multitude – il n’en était
évidemment rien! –, ne fût-ce que par le programme "panem et circenses"9
plus tard plébiscité ailleurs; mais ils étaient fort manifestement dépourvus
de ce qui, pour un homme dans cet emploi, est impérativement requis: il
leur manquait la supériorité innée et la haute tenue qui distinguent les
grands lignages, et qui sont la plus visible couronne des princes et des rois.
Socrate sentait qu’il y a une excellence innée – qu’on ne peut réussir ni à
bannir par l’ostracisme ni à laisser de côté – qui relève d’une démarche
philosophique résolument autre. L’Athènes d’alors gardait suffisamment de
jeunes hommes dans les veines de qui coulait le sang qui avait fait les rois,
pour envisager que la roue n’eût pas fini de tourner, et cet espoir alimentait
l’ardeur des projets de Socrate.
La question fondamentale de sa philosophie était: qu’est-ce qui élance
au-dessus du train-train de l’humanité morne la ruée jaillissante des vies
hors ligne? En quoi consiste l’excellent, où est le siège du bon? Nous
appelons cette question, sur laquelle repose à vrai dire l’ensemble de la
philosophie, la question de l’aristie10. Nietzsche11 a bien raison de
rappeler que de l’aveu même de Platon, il n’y aurait pas du tout de
philosophie de Platon s’il n’y avait pas eu d’aussi beaux jeunes gens dans
Athènes. Mais qu’on n’aille pas penser que cette corrélation ait sa cause
dans des chassés-croisés amoureux: tout se noue par la question de l’aristie;
ainsi, les rivalités autour d’Alcibiade à la troublante beauté – des valeureux
exploits duquel, à tout bien considérer, on ne parvenait jamais à dégager les

9 « [Le peuple romain (de la décadence) n’est avide que de deux choses:] du pain
et les jeux du cirque. » (Juvénal, "Satires", X, v. 81.)
10 L’aristie ("è aristeia"): qualité de celui qui constitue ce qu’il y a de meilleur en
vertu, de plus noble, de plus valeureux, etc. Vient de "(to) ariston" – superlatif
relatif et absolu d’"agathos" ("bon", l’un des termes de l’expression "kalos
k’agathos"). On y reconnaît la racine d’"aristocratie".
11 "Le Crépuscule des Idoles", chap. Flâneries inactuelles, § 23. – Cf. Platon,
"Phèdre", 249c-256e.

20
mobiles décisifs – étaient si lourdes de conséquences pour la cité, si
régulièrement mouvementées de périls de mort, que notre vocabulaire
amoureux ne sait pas rendre compte de telles émotions. – Dans le monde
grec d’alors, la totale maîtrise que l’homme bien né garde de ses actions
par le seul secours de lui-même, qualité d’être à laquelle n’a pas part
l’homme du peuple, même parfaitement honnête et sain, répond au
substantif "kalokagathia". Décider qui était vraiment kalos k’agathos, et ce
qui conférait à l’homme en action cette dignité, est un débat qui occupe une
large place dans la dialectique de l’Antiquité. Il ne faut pas, même si les
qualificatifs de "beau" et de "bon" y sonnent bien haut, traduire
pompeusement cette locution. Il n’existe à ma connaissance dans les
langues modemes qu ’un seul mot rapportable à la même idée: l’anglais
"gentlemanlike".
Encore une fois: le souci de Socrate était la question de l’aristie, qui
elle-même fonde la question de l’aristocratie. Qu’est-ce que la vertu? y
demande-t-on. Par quoi peut-on définir cette qualité unique de l’homme,
qui le maintient au-dessus des contingences méprisables, qui le place hors
d’atteinte des compromissions du vil intérêt et de la préoccupation
utilitaire? Qu’est-ce qui préside aux actes extra-ordinaires de l’esprit noble,
qui relèvent l’homme vautré dans les bas assouvissements biologiques afin
de le projeter parmi les étoiles? Quel est le ressort de ces grandes
impulsions du caractère, qu’un sentiment irraisonné fait sentir comme les
repères qui signalent le meilleur de l’être humain, et auprès desquels
seulement celui-ci s’apprécie? Quelle ambroisie inspire l’ivresse de l’acte
libéré des visées matériellement avantageuses, lequel d’un seul et brusque
élan propulse l’homme jusqu’au séjour des demi-dieux? Où se décident les
buts mystérieux que se donnent les êtres marqués au coin d’une noblesse et
d’une élection prédéterminantes?
Ce n’est pas ici le lieu de brosser un tableau des péripéties de la

21
tragédie de Socrate; qu’il vous suffise de retenir que le subtil penseur
s’effondra sous l’assaut de toutes ces questions, et qu’il se rangea au
nombre des victimes volontaires – "volontaires", façon de parler – de la
philosophie. L’issue de Socrate fut la débâcle12 la plus effroyable qu’ait
jamais connue une interrogation philosophique, et nous restons étonnés
devant cet effondrement, même si les décombres épars sont à jamais les
débris de la grandeur. Veut-on résumer d’une phrase ce qui provoqua
l’effondrement de Socrate? La voici: ce qu’il y a de plus noble et de plus
surprenant dans l’homme, Socrate avait entrepris de le rapporter à une
exigence hétéroclite, artificielle et tard-venue: la Raison. C’est Socrate qui
entreprit de faire réguler par l’autorité de la Raison la spontanéité superbe
propre aux actions de l’homme bien né. Et précisément parce qu’il se
souciait de l’État, parce qu’il était un politique, voulant échafauder la
domination des Aristoï.
La vertu peut être le fruit de leçons. Donc, malgré tout, une tentative
démocratique possible! Puisqu’on peut apprendre à être digne de
commander...
Socrate, comme vous le savez, dut payer sa pensée de sa vie. La
démocratie, qui se sentait constamment vilipendée par ses soins, mise au
pilori, sut habilement poser la question de la culpabilité du philosophe.
Socrate était un révolutionnaire, et un révolutionnaire aristocratique; dans
ces cas-là, la mauvaise conscience tient en alerte les oreilles de n’importe
quel pouvoir. Mais Socrate fut plus qu’un martyr de sa conviction. Pour
peu qu’on ait été curieux de la réalité des événements, on sait bien qu’il eût
été facile à Socrate de fausser compagnie à ses geôliers, que tout était fin
prêt pour la fuite. Mais Socrate lui-même en avait décidé autrement. Il se
désespérait depuis longtemps du naufrage progressif de sa pensée, hors de

12 En français dans le texte.

22
laquelle il ne pouvait pas vivre. Il reconnaissait que son éthique était
boiteuse, mais lui-même n’était pas entamé . Un seul mois de plus, songea-
t-il, et l’état de grâce dans lequel je me trouve se dissipera peut-être. Il
accepta donc la coupe fatale, dans laquelle il aurait pu ne pas tremper les
lèvres, et mourut dans une équanimité et une paix parfaites. De sorte que
Socrate s’est rangé parmi les grands suicides, même s’il jeta sur cet acte,
qui fut vraiment un acte libre au plus haut sens du terme, la cotte mal taillée
de la raison.
La trace de Socrate ne se perdit point, mais se grava toujours plus
profonde dans la vie spirituelle antique. Le sillon le plus fécond fut cultivé
par son célèbre élève Aristoclès – fils d’Aristion –, surnommé Platon.
Socrate n’était pas un magister de philosophie, c’était une intelligence
inquiète, qui s’entendait à poser les questions décisives. Socrate prenait
prétexte d’être fils de sage-femme pour dire plaisamment que, de même
qu’il ne pouvait accoucher d’un enfant, de même il ne savait concevoir de
pensées propres, mais seulement aider à les faire naître chez autrui. Socrate
éveilla en Platon la volonté d’être un grand. Du même coup Platon,
surpassant son maître, se hissa à un niveau plus élevé de philosophie.
Socrate, qui découvrit le concept, était le concept, Platon était les principes.
Socrate n’était pas sorti d’Athènes, Platon parcourut le monde et pénétra
les cultes initiatiques de castes sacerdotales étrangères; ils sont l’un envers
l’autre, peu ou prou, comme Kant et Schopenhauer.
Mais n’oublions jamais que la philosophie qui prit naissance dans le
cénacle socrato-platonicien, comme les hommes qui la professaient, étaient
une fois pour toutes, par essence, tournés vers l’action qu’on vit soi-même,
il ne s’agissait pas pour eux de philosophie spéculative, mais de donner
carrière au pouvoir des meilleurs. Ce que Socrate avait tenté parmi le
peuple d’Athènes et en démocratie, et où il avait échoué, Platon le remit sur
le métier auprès d’un gouvernement tout contraire, chez Denys le Jeune,

23
tyran de Syracuse. Platon fit des années sa cour à ce prince, dans l’espoir
de le convertir à sa cité idéale, à l’organisation d’un État approprié à la
majesté d’une humanité que le philosophe portait déjà dans son cœur, de
manière assurément plus fraîche, plus nativement grecque que dans son
enseignement ultérieur. Mais Denys II de Syracuse ne fut pas plus traitable
que les Athéniens; ce prince, non exempt, pourrait-on dire, de traits
wilhelminiens, répondit aux représentations que lui faisait Platon par une
incompréhension inattendue, au point de mettre en péril la vie du
philosophe. Toute courtisanerie demeura vaine, et Platon, dépité, retourna à
Athènes. Il avait mûri, il avait percé à jour les hommes, il avait touché le
fond de l’espèce humaine. Pénétré de l’humeur pessimiste qui est le
substrat de toute intellectualité supérieure, mais fort de la dignité de sa
propre vie, laquelle jamais ne s’était compromise, il savait bien que rien ne
peut être changé au caractère des hommes. Néanmoins il continua de
nourrir le feu sacré qu’avait allumé en lui un enthousiasme pour ses
semblables, et dont l’entretien incombait à lui seul pour éclairer l’avenir.
Armé de cette fière dignité, il regagna Athènes, acheta les jardins
d’Académos, et fonda l’Académie platonicienne, appelée à fournir
l’archétype de toutes les académies futures. L’éclat de cette fondation
devait porter loin dans les siècles, et jusqu’à ce jour il nous illumine. Le
cercle formé autour de Platon et de l’Académie devint la véritable
justification13 de la Grèce. Ce peuple était tombé, politiquement, dans une
indignité totale, le projet d’une Hellade unie avait échoué sur la mentalité
pitoyable des démagogues et des petits bourgeois grecs, effrontés,
prétentieux, perfides, calomniateurs, corrompus, haineux contre tout ce qui
leur était supérieur, triste exemple d’un peuple qui arrivait à vivre sans les

13 Le sens de ce mot doit être apprécié à la lumière de la note 11. – De même,


dans la conclusion de la conférence, quand il sera parlé de « la justification de
l’Allemagne ».

24
dieux qu’il avait tirés du chaos, et quels! Un peuple qui se vantait d’être un
peuple de poètes et de penseurs brocantait ses grands hommes comme un
marchand ses rossignols, avec le dédain d’un mercanti syrien cherchant à
écouler ses belles coquilles à pourpre. C’était un peuple dont le monde
attendait quelque chose, et qui n’en finit pas moins dans une totale
ignominie politique. Face à l’abaissement dans lequel gisait la généralité du
peuple, l’Académie platonicienne restait la seule et unique justification des
Grecs, la dikaïosynè14, aurait dit l’apôtre Paul. Les hommes de l’Académie
étaient conscients de leur valeur, ils savaient qu’ils étaient la noblesse, ils
savaient que tout dépendait de leur action, et que les réalisations de leur
confraternité seraient un modèle pour le reste du monde. Car où donc
peuvent prendre source les événements d’importance universelle, si ce
n’est dans un échantillon d’humanité préexcellent? À dire le vrai, ils ne
voulaient pas voler au secours de l’humanité et du peuple qu’ils avaient
sous les yeux, ni même en améliorer le sort: ils voulaient être un exemple.
Vivant au milieu du peuple devenu le plus ridicule de la terre, ils
comptaient parmi les hommes les plus profonds du monde.
L’Académie de Platon renfermait nécessairement, dès cette époque,
un germe qui, plus tard studieusement cultivé par des esprits limités, allait
tout envahir et tout étouffer: l’alexandrinisme. Suivez-moi quelques
instants avec la plus grande attention, je vous prie, et reportons-nous à la
situation intellectuelle de Socrate. Sa préoccupation était l’aristie, l’homme
le meilleur, l’action bonne, l’action exaltée; bref, des propriétés opératives
qui ne sauraient être déterminées par les phénomènes organiques. Or je

14 "Dikaïosynè" – à la différence de "dikê" qui désigne la justice dans sa plus


grande généralité – prend le sens d’un impératif de justice qui ne se réalise pas
dans l’obéissance à la loi des hommes (toucherait-elle même à des sujets
religieux), mais qui est une participation à la justice divine, valant pour l’humanité
entière, et qui constitue la justification de l’homme illuminé par la foi. Faute de
mieux, "dikaïosynè" est souvent traduit par "justification". – Cf. Ceslas Spicq o. p.,

25
peux – et c’est précisément ce que fit Socrate – rendre compte sur un plan
rationnel des différents temps d’arrêt, tournants, déroulements, élévations,
disparates, de telles actions, à peu près comme on dresse, au moyen d’une
projection, le relevé cartographique d’un paysage avec ses hauteurs et ses
vallées, ses rivières, ses forêts et ses lacs, fournissant ainsi un plan de ce
paysage. Je puis en outre, si je pousse plus loin cet art, développer l’étude
du relief et acquérir une bonne connaissance du sous-sol; je peux même, en
étudiant une carte, enchaîner des idées sortant de la géographie physique, et
aborder, par exemple, l’économie politique. Mais une chose m’est
impossible: je ne puis, moi, entrer, avec ma nature humaine propre, dans
une partie quelconque du paysage, où, enchanté par le génie de tel ou tel
petit coin de campagne, je devienne un homme de cette contrée. Un
procédé de projection rationalisatrice ne me jettera jamais aux pieds des
divinités topiques, au grand jamais ne me rétablira dans le commerce des
dieux. Cela ne peut advenir que si, nécessairement, j’ai éteint en moi la
conscience des relèvements topographiques, et qu’ayant oublié tout ce qui
doit figurer dans la légende d’une carte, je me fonds dans un canton de pays
dont l’aménité et les constructions me touchent, dont le charme autochtone
m’émerveille et me prend. Il en est de même, exactement, de la facette
éthique de l’homme, laquelle est le souci de Socrate. Je puis, bien
évidemment, travailler à une projection cartographique de cette
remarquable capacité humaine, je puis mettre sur le chantier une Éthique,
c’est-à-dire que je peux y réfléchir et faire des recherches: pourquoi, de
quelle manière et dans quel dessein, selon quelles lois ce phénomène suit
son cours... Je puis accumuler des montagnes de livres, et deux millénaires
d’interprétateurs alexandrins ne s’en sont pas privés, sur les tenants et
aboutissants. On peut parvenir aux altitudes de sagacité philosophique où

"Lexique théologique du Nouveau Testament"; Éditions universitaires de Fribourg &


Éditions du Cerf, 1991, pp. 334-345.

26
plane la doctrine de l’impératif catégorique, et l’on peut même faire les
plus profondes découvertes, comme la distinction entre le caractère
empirique et le caractère intelligible, posée par Kant. Tout cela est possible
et rempli d’attraits philosophiques: vaste arène pour les joutes dialectiques
des esprits éthérés. Mais une chose ne se peut pas: on ne pourra jamais
rendre un bomme meilleur ainsi. L’éthique n’est d’aucune utilité pour
l’action. L’éthique n’a même pas le rapport à la réalité qu’a une carte
géographique; celle-ci, du moins, fournit une clef donnant accès à des
territoires réels et précisément circonscrits. Mais l’éthique, si elle reste
fidèle à son objet, est un formalisme qui ne montre aucun chemin, et quand
il lui vient fantaisie de donner un conseil, il faut se rendre à l’évidence: si
l’on n’est pas déjà né pour le suivre, on ne fera qu’une caricature burlesque
vouée à la cacade. Par conséquent, que l’on croie ou non que le précepte «
Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours en même
temps valoir comme principe d’une législation universelle »15 soit justifié
et ait valeur de vérité, cela n’a pas la moindre incidence sur nos actes eux-
mêmes. Les meilleurs élèves des séminaires de nos universités, orientés de
manière exemplaire au beau milieu des questions les plus épineuses de
l’éthique, et qui même "ont" une éthique, ne sont pas pour autant d’un iota
plus au fait du phénomène éthique qu’un simple paysan. Lorsque Socrate
souleva la question de l’éthique, il avait encore devant les yeux un tableau
de la noblesse attique dans toute son ardeur et sa fougue. Ces hommes bien
nés continuaient d’être un exemple pour la multitude. Socrate, tout occupé
de leurs actions, avait formé le projet d’en mettre au jour les ressorts
secrets, afin de hisser ces qualités à la tête de l’État. Il s’interrogeait en
bouillonnant de ferveur, sa recherche, ressac écumant autour du
jaillissement natif de la spontanéité humaine, était encore associée aux

15 Kant, "Critique de la Raison pratique", première partie, livre I, chap. 1, § 7; P. U.

27
actes. Je demande, moi, à nos universitaires d’aujourd’hui – et c’est une
façon de sonder les têtes et les cœurs –: Pourquoi est-il urgent que vous
vous interrogiez? Que voulez-vous, vous, en définitive? Quel est votre
archétype de l’excellent dans l’humain? Quel rayon de l’astre du jour vous
enflammet-il? Et aussi: quelles sont vos mauvaises intentions à vous? –
L’Université ne peut que se taire, car ce sont des gens du bel air, les plus
accommodants du monde, sans idéal à soutenir, sans modèle à proposer,
sans amour pour l’homme supérieur; elle est complètement séquestrée par
l’ordre bourgeois. Reste qu’il y a parfois des singularités, comme le prouve
l’exemple de J.-G. Fichte, qui, tout universitaire qu’il était, ressentait
néanmoins la valeur de l’acte, à telles enseignes qu’il a professé une
opinion qui appelait aux armes. Mais, en cette circonstance comme partout,
il semble que la véhémence soit le propre des commencements: née de
l’esprit de Fichte, l’université de Berlin s’est pourrie dans l’ignominieux
gargotage intellectuel auquel le nom du gâte-sauce Ulrich von Wilamowitz
restera à jamais attaché.
Suivez-moi encore sur un domaine voisin de l’éthique, celui de la
connaissance, pour y reconnaître le travail de sape de l’alexandrinisme.
Socrate avait dit: la vertu est savoir, et personne ne commet l’injustice de
plein gré. Il faut donc savoir ce qu’est le savoir; là se pose le grand
problème de la connaissance, qui trouve dans le dialogue le plus difficile de
Platon, le "Théétète", une grandiose absence de solution. Un livre a-t-il
jamais fini avec plus de sincérité et d’émotion que ce dialogue abstrait et
difficile, lançant des interrogations débattues aujourd’hui encore avec un
formidable arsenal dialectique, pour n’aboutir à rien de concluant?: « Si
donc, après cela, Théétète, tu cherches à concevoir encore et si, réellement,
tu conçois, de meilleures conceptions sera faite ta plénitude, purifiée par la

F., coll. Quadrige, Paris, 1989, p. 30.

28
présente épreuve. Si, au contraire, tu demeures vide, tu seras moins lourd à
ceux que tu fréquenteras, plus doux aussi, parce que, sagement, tu ne
t’imagineras point savoir ce que tu ne sais pas. C’est là toute la puissance
de mon art: elle ne va pas plus loin, et je ne sais rien de ce que savent les
autres, tous ces grands et merveilleux esprits d’aujourd’hui et d’autrefois.
Mais cet art d’accoucher, moi comme ma mère l’avons reçu du dieu16: elle,
pour délivrer les femmes, moi, pour délivrer ceux des jeunes hommes qui
sont nobles ou beaux de quelque beauté que ce soit. Pour l’instant donc, j’ai
rendez-vous obligé au Portique du Roi17, pour répondre à l’accusation que
m’a intentée Mélétos. Mais, pour demain, Théodore18, ici encore prenons
rendez-vous. »19 Qu’on ait assigné Socrate au moment où on le trouvait en
plein débat sur la nature de la connaissance, pour le traîner devant la justice
de la démocratie athénienne, n’est pas un hasard. Les accusateurs savaient
fort bien ce qu’ils faisaient. Socrate se consacrait à la théorie de la
connaissance avec l’intention de les entamer, eux, en leur tendant un miroir
qui leur renvoyât l’image de leur vacuité. En vérité, ç’avait toujours été
pour Socrate une question de vie ou de mort: certes, il fut amené, par
raccroc, à s’interroger, par exemple, sur la couleur rouge: procède-t-elle des
objets colorés ou des yeux? Mais ce ne sont que des à-côtés de la seule
interrogation majeure: qu’est-ce que l’Homme? Problème d’une telle
importance que Socrate jeta sa vie dans la balance. – Encore une fois, il
faut acculer les universités bourgeoises à avouer un dictamen de leur propre

16 « de Dieu » dit cette traduction (cf. note 16); j’ai cru bon de changer.
17 Portique de l’archonte-roi, où les plaignants placardaient des actes d’accusation.
Celui qui dénonçait Socrate était rédigé comme suit: « Mélitus accuse Socrate, fils
de Sophronisque, de scélératesse, d’abord parce qu’il nie l’existence des dieux
reconnus par la République et qu’il leur substitue des divinités nouvelles, ensuite
parce qu’il corrompt la jeunesse. Peine: la mort. »
18 Théodore de Cyrène, professeur de mathématiques de Théétète, assiste en tiers
au dialogue.

29
conscience, et les sommer: tout cela est-il encore, pour vous, une question
de vie ou de mort? Votre appareil théorique de la connaissance, démesuré,
se veut-il vraiment à la mesure de l’homme supérieur? Êtes-vous encore
vous-mêmes une cause? Êtes-vous prêts à boire le poison, soit que vous
l’ayez préparé pour vous, soit que la main du bourreau vous le présente?
Qui de vous peut encore aujourd’hui, vous les clercs, vous les chercheurs
de vérité, vous les rodomonts de l’esprit, soutenir les paroles du poète:
«Qui n’a point étudié sur son frère l’endroit où plongera la dague,
Que légère est sa vie! Quelle œuvre chétive est la pensée
De qui n’a point eu en bouche les grains affolants de la ciguë!
Si vous saviez comme je vous méprise peu ou prou, tous tant que vous
êtes!»

Ainsi se révèle à nos yeux dessillés, sur le fond de l’ambivalence de


l’esprit humain, une image de l’Académie dont voici les grandes lignes:
l’Académie ne sert pas la science, mais les fins dernières. Elle a une affinité
spirituelle avec la religion, sans que l’une et l’autre se confondent jamais.
Les fins dernières de l’Académie, lorsque les temps sont consommés,
peuvent, par un entraînement dont les motifs doivent cependant demeurer
lettre close, s’accomplir dans un acte ultime. Rien de ce qui s’anticipe par
un programme n’est proprement acte, tout activisme est à proscrire
absolument. À telles enseignes que l’acte peut se dégager de la plus parfaite
et la plus exemplaire inaction.
Dans l’Académie, l’enseignant est un penseur indépendant, croyant ou
incroyant. Le fondement de l’Académie est, par conséquent, philosophique;
ce qui s’y ren-contre de religieux, de poétique, de scientifique, doit graviter
autour du fort de la philosophie. L’unité du corps enseignant, c’est de
partager indivisément une histoire; ce n’est pas, comme c’est dans une
association utilitaire, une rationnelle alliance de coïntéressés. Les

19 Platon, "Théétète", 210 b-c-d, trad.: Éd. Les Belles Lettres, Paris, 1976, pp. 262-
263.

30
enseignants ne sont ni élus ni nommés: ils se trouvent. Ces principes, les
académies plus tardives, et au suprême degré les universités actuelles, les
ont perdus par la faute de l’alexandrinisme. Notre Académie va devoir
réaccorder son diapason aux harmoniques du prélude. Toutefois, il convient
de ne pas mésestimer les sciences dites positives. Une fois qu’on sait
qu’elles n’ont pas leur mot à dire en dernier ressort, c’est-àdire qu’elles
restent aveugles aux fins dernières, on peut, l’esprit déprévenu, rendre
justice à leur utilité véritable pour l’être l’humain et pour l’Académie. En
effet, philosophie, religion, poésie, entraînent facilement aux exaltations
chimériques et à l’explosion prématurée. La science est le froid antidote
aux enthousiasmes hors de propos, elle permet d’éprouver la rigueur du
caractère, la tenace volonté d’éclairer des obscurités limitées. Le grand
chercheur qui ne veut rien que découvrir une vérité, abstraction faite des
fins dernières, est un mortel digne de respect, le parangon d’une humanité
bourgeoise au bon sens du terme, cette fois-ci. Il faut s’adonner aux
sciences pour savoir à quel point le monde est lourd, il faut avoir appris,
par la résistance des choses, ce qu’il en coûte de vouloir les forcer. Platon
fit inscrire, au fronton de son Académie: « Que nul n’entre ici s’il n’est
géomètre»20. Pour toute nouvelle académie, ces paroles auront force de
règlement: on n’y entrera point si l’on n’en use honnêtement avec la
science. L’église catholique faisait montre d’un instinct sûr en ne laissant
enseigner que ce qui ne contredisait point à la théologie. C’est que l’époque
n’avait pas encore officiellement entériné qu’il est à jamais interdit à la
science de toucher aux fins dernières, ces fins dernières étant pour leur
compte exhibées par l’Église sous un déguisement qui contrefaisait la
vérité d’une science. Ce détournement, cette manipulation peut-on même
dire, s’appuyait sur une parfaite intelligence de ce qui tourmente l’homme

20 C’est-à-dire: s’il n’est versé dans les mathématiques.

31
en quête de salut. En conséquence, le pouvoir religieux se devait d’anéantir
l’hérésie sur le bûcher. Heureusement, nous sommes à présent mieux armés
pour départir ce qui revient aux sciences et ce qui regarde aux fins
dernières. Pour autant, ne croyez pas que le monde soit devenu plus
tolérant; d’ailleurs, les gens que les heurs et malheurs du dix-neuvième
siècle ont entamé ne sauraient se mettre sur les rangs pour enseigner dans
notre Académie.

MESDAMES ET MESSIEURS! – J’aborde maintenant la seconde


partie de mes considérations, laquelle vous fera bien voir que ces idées ne
sont pas issues de spéculations abstraites, d’ineffectifs « il faudrait » et « il
n’y a qu’à », mais qu’elles ont derrière elles, d’ores et déjà, une réalité. La
jeunesse universitaire21 allemande brûle depuis des années d’un ardent
désir. Vers quoi ce désir la porte-t-il? Vers l’image la plus haute de
l’Académie. Vers une École-supérieure qui fasse encore honneur à ce nom,
dans laquelle on agite les grandes questions. La jeunesse universitaire fut
jadis jeunesse scolaire, et la jeunesse scolaire, subissant les enseignements
les plus exécrables, a eu, malgré tout, des occasions de deviner ce que
pouvait être une institution d’enseignement que n’ait pas encore pénétrée
l’esprit de commis voyageur22. Le lycée classique répond à l’idée de cette
sorte d’école-supérieure, mise au service d’un type de vie de haute
ambition. Les malheureuses tentatives d’écoles d’enseignement général,
collèges d’enseignement général, et autres, qui ne sont rien que d’oiseuses
concessions à l’esprit d’une époque de boutiquiers – lesquelles ont
démontré aux adolescents l’inconsistance de l’enseignement actuel –,

21 Notons qu’"universitaire" se dit "akademisch" en allemand, et donne lieu, sous la


plume de Blüher, à quelques antanaclases (ici, avec l’Académie, infra) qu’on ne
peut rendre en français.
22 "Commis voyageur": en français dans le texte.

32
éveillent chez les meilleurs l’ardent désir d’une école qui soit au service du
seul esprit. Or, au cours des derniers lustres, s’est bel et bien offerte à la
jeunesse une telle institution, d’un rang égal aux anciens lycées des écoles
princières et monastiques: la "Libre Communauté scolaire"23.

23 La "Libre Communauté scolaire de Wickersdorf" fut un établissement


d’enseignement aux principes éducatifs révolutionnaires créé en 1906 à
Wickersdorf, en Thuringe, par le pédagogue Gustav Wyneken (1875-1964), et un
associé, Paul Geheeb.
Gustav Wyneken, comme tous les grands pédagogues, était, d’un certain point de
vue, un libertaire, dans le sens où il menait une lutte pour affranchir les jeunes de
la mainmise des adultes. Il disait (dans la suite, les citations entre guillemets sont
toutes de Wyneken): « L’éducation était [avant la Libre Communauté scolaire] un
combat contre la nature de l’enfant, on peut même dire un combat contre
l’ingénuité de l’enfant; c’était la consécration de la supériorité des grand personnes,
son but était de rendre l’enfant vieux et adulte. » De même, pour lui, famille n’était
qu’« une institution servant à la propagation de l’espèce, et à quoi incombe, de
plus, de gérer la propriété privée. » Cependant, l’idéal éducatif de Wyneken était
tout le contraire d’un libertarisme anarchisant. Il ne s’agissait pas de rendre
l’adolescent autonome pour l’abandonner seul face à la gratuité et aux
conséquences de ses actes.
La pédagogie de Wyneken, son idée de l’univers de la jeunesse, découle de sa
philosophie. Disciple enthousiaste de Hegel – dont on connaît l’idéalisme absolu – le
fondement de sa conception de l’humain est l’« esprit objectif », c’est-à-dire
l’intellect, la raison, la pensée, lesquels existent en eux-mêmes et sont l’unique
moteur de l’histoire de l’humanité: les sciences, les langues, la philosophie,
l’histoire, l’art, la religion, n’en sont que des manifestations individuelles appliquées
au concret. « L’esprit objectif » dit-il, « n’est pas seulement une abstraction des
nombreuses intelligences individuelles, mais bien un être réel, c’est-à-dire une loi
qui peut être comparée à n’importe quelle autre force naturelle, avec la seule
distinction qu’étant esprit, elle se trouve au-delà de la nature. » Ainsi, le progrès de
l’humanité consiste à amener cet esprit objectif a avoir conscience de lui-même, à
lui permettre de se réaliser dans des œuvres concrètes, à assurer sa continuité. En
particulier, l’éducation doit participer à cet unique principe de progrès. Elle doit
donc s’orienter vers l’absolu, et mépriser l’enseignement utilitaire tourné vers les
nécessités de la vie quotidienne et les problèmes matériels. Ainsi, Wyneken appelle
« buts anarchiques » les buts d’une éducation qui veut faire des élèves des « bons
citoyens », des « bons chrétiens », etc.
La jeunesse trouve donc son épanouissement et sa justification à contribuer, selon
sa nature spécifique, à enrichir et à illustrer l’esprit objectif qui mène l’huma-nité.
L’éducation consiste à « pousser la jeunesse à faire cette contribution, et à lui en
montrer le chemin. » La jeunesse que Wyneken se propose de guider dans
l’émancipation n’est évidemment pas l’enfance proprement dite: il s’agit, précise-t-
il, du « troisième septénaire » de la vie, c’est-à-dire de l’adolescence. Auparavant,
le jeune être humain, « sorti à moitié seulement du sein de la nature », incapable
de mouvoir librement dans le royaume des valeurs spirituelles, n’est pas encore
propre à une éducation qui veut l’associer à l’esprit objectif qui sous-tend la marche
l’humanité.
Pour permettre cette collaboration de la jeunesse avec l’esprit objectif qui donne sa
valeur à l’humanité toute entière, il faut créer une « culture de jeunesse » («
Jugendkultur ») c’est-à-dire permettre à la jeunesse de se développer dans une
civilisation de la jeunesse. « La culture est une unité, un sentiment d’ensemble, un

33
style commun à tous, un instinct qui devient créateur, et c’est dans ce sens que
nous concevons l’expression "Jugendkultur". La Jugendkultur allemande n’a pas de
programme comme un parti ... elle est une idée, et elle a les fonctions d’une idée
en ce sens qu’elle donne leur direction et leur but à toutes nos actions. » De
manière moins abstraite, on peut dire que la jeunesse doit participer aux valeurs
spirituelles et éternelles de la civilisation et à leurs conséquences (art, religion,
politique, etc.), mais dans une culture autonome, qui soit celle des conditions
propres à cet âge, et sans s’arrêter aux prescriptions et aux jugements des adultes.
L’école nouvelle doit être le milieu naturel où vit cette culture de la jeunesse. Elle
doit permettre, pour les jeunes, les regroupements affinitaires que sont chez les
adultes les cercles, les clubs, les instituts, les académies . . . Évidemment, de tels
principes d’éducation placent l’encadrement adulte et les enseignants dans une
situation très particulière. On pourrait croire a priori que le projet d’émanciper la
jeunesse amène à une volonté d’effacement de l’autorité, à une recherche d’égalité
entre enseignants et enseignés. Or ce n’est absolument pas le cas. Les rapports
entre l’éducateur et l’élève de la "nouvelle école" se fondent sur une triple relation:
« un rapport de coordination, un autre de subordination, et une relation amicale. »
Ce qui demande à être éclairci pour lever d’apparentes contradictions. Un rapport
de coordination d’abord, car s’il doit être vrai que « les maîtres et les élèves, ceux
qui conduisent et ceux qui sont conduits, sont des camarades, il est encore plus
fondamental que « ce qui les unit ne soit pas avant tout une sympathie personnelle,
un lien sentimental, mais la conviction d’appartenir à la même armée ». Un rapport
de subordination ensuite, car il est essentiel que le maître ait les fonctions et
l’ascendant d’un chef. Pour illustrer la relation qui doit s’établir entre l’éducateur et
l’élève, Wyneken s’est toujours servi du mot de féauté ("Gefolgschaft") qui, au
Moyen Âge, qualifiait le rapport de fidélité réciproque entre le vassal et le suzerain.
Et de préciser: « Il n’y a que celui vers lequel la jeunesse se sent attirée, qu’elle
suit spontanément, qui peut être éducateur dans le nouveau sens du mot. »
Ce qui amène à considérer la nécessité de la relation d’amitié qui seule permet à
l’adolescent et à l’adulte de marcher dans la même direction sur des chemins
différents. Avec le temps, l’importance de cette intimité allait grandissant dans les
idées de Wyneken, au point qu’il magnifia le rôle éducatif de l’« éros platonicien »
(cf. "Eros"; Adolf Saal Verlag, Lauenbourg-sur-Elbe, 1923).
On voit que si Wyneken, en éducation, rejette avec véhémence l’idée d’une autorité
extérieure agissant par la contrainte, qui, selon lui, conduit toujours à
l’hétéronomie de la personnalité, il ne laisse pas de mettre la spontanéité de la
jeunesse en face d’une réalité objective, conçue comme un système de repères
pour l’esprit. En émane un fort sentiment d’obligation auquel la jeunesse doit se
soumettre d’elle-même pour parvenir, non pas à vivre sans lois, mais à
l’autonomie, sans que l’éducateur ait à exercer une pression ou contrainte
quelconque.
Dans la Libre Communauté scolaire, ni l’organisation ni les instances dirigeantes
n’étaient à proprement parler démocratiques. Un tel régime eût peu correspondu
aux idées de Wyneken selon qui « la démocratie n’a de sens que là où il y a des
masses et où la multitude réclame des droits. » Au sujet des essais de "self-
government" ("autogestion") essayés ailleurs par d’autres pédagogues innovateurs,
Wyneken disait qu’on avait simplement monté là un grand appareil aux élèves pour
leur faire croire qu’ils jouissaient d’une liberté qui n’existait pas, ou qui, tout au
plus, leur était accordée dans une mesure très limitée. De surcroît, précisait-il, on
instituait ce faisant les enfants dans des formes de vie en commun copiées sur
celles de la vie sociale et politique des adultes, étrangères à la vie communautaire
spontanée et autonome de la jeunesse.
Dans la Libre Communauté scolaire, il y avait tout d’abord le Comité des Élèves
(’’Ausschuß"), sorte d’aristocratie élective se recrutant par cooptation, formée, à
l’origine, d’élèves ayant connu la fondation de l’école. Ce comité, jouissant d’un

34
grand prestige, avait pour tâche « de rédiger l’histoire de l’école, de former des
demandes auprès de la direction, de la Conférence des Maîtres ou de l’Assemblée
plénière. Il n’a voix délibérative que dans des cas particuliers où ce droit lui a été
expressément accordé. Quand il s’agit d’un différend entre élèves, il fonctionne
comme tribunal arbitral sur la requête des parties. » On le voit, nulle prérogative
qui fût d’un organe de gouvernement: « Ce qui caractérise le Comité, c’est qu’il
n’impose que des devoirs à ses membres sans leur conférer aucun droit. »
L’Assemblée plénière ("Schulgemeinde"), dont il est fait mention ci-dessus, est
l’assemblée générale de tous les maîtres et de tous les élèves. Comme dans une
assemblée de gouvernement démocratique, le droit de parole était garanti à
chacun, et les discussions se terminaient généralement par un vote. Mais il n’y
avait pas, à Wickersdorf, de lois à créer ou à faire appliquer judiciairement. La
première tâche de l’Assemblée plénière était de régler la vie quotidienne,
d’organiser les événements de la collectivité. La seconde, peut-être la plus
importante, était de maintenir une mentalité commune, un « esprit de Wickersdorf
». On y soulevait des questions de principe dans des problèmes de plus grande
portée: relations entre petits et grands, entre filles et garçons, autorisation ou non
du tabac et de l’alcool, attitude à tenir envers la population du village, etc. On allait
même jusqu’à discuter des mérites comparés de Gœthe et de Spitteler, ou de
Beethoven et de Bruckner. L’Assemblée plénière avait donc pour but de fondre la
volonté des individus en une volonté commune tout en garantissant à l’individu le
droit de contribuer constamment à la formation de cette volonté commune. L’issue
normale d’un débat n’était par conséquent pas une décision prise à la pluralité des
voix, mais une unanimité, et la discussion se prolongeait afin d’y parvenir si
possible. On ne voulait pas vaincre celui qui était d’un autre avis, mais le
convaincre. Wyneken voyait dans le régime démocratique en éducation une
tendance individualiste, caractérisée par la préoccupation de codifier
méticuleusement les devoirs et les compétence des individus et des groupes entre
eux. Il voulait éviter à tout prix que l’Assemblée plénière devînt un « marché aux
compétences ». Par ailleurs, ni l’Assemblée plénière, comme nous l’avons dit, ni
aucun des corps constitués par lesquels s’organisait la Libre Communauté scolaire
n’avait de pouvoir législatif ou exécutif. Un méfait commis par un élève n’était pas
tel parce que c’était un cas de désobéissance à un règlement, mais parce que
c’était un acte contre la volonté générale et bonne de la communauté. Le seul
moyen dont disposait l’Assemblée plénière pour condamner était d’exprimer sa
désapprobation. Le coupable avait la possibilité de se réhabiliter. Dans les cas
graves, on attendait de lui qu’il renonçât à appartenir à la Libre Communauté
scolaire.
Enfin, les cercles de camaraderie ("Kameradschaften"), dont chacun rassemblait dix
à vingt élèves autour d’un maître. Les membre d’un cercle passaient ensemble
leurs loisirs, mangeaient à la même table, mais ne logeaient pas ensemble: rien ne
devait ramener à la famille traditionnelle ni se fonder sur une communauté
d’intérêts matériels. Les cercles devaient se constituer par pure « affinité élective »,
et l’on s’y agrégeait par la libre volonté du postulant et des autres membre du
cercle. Toutefois, une stabilité était imposée: sauf exception, on n’avait le droit de
changer de cercle qu’à certaine date du printemps et de l’automne. On appelait
cette période la mue. C’était évidemment à l’intérieur des cercles de camaraderie
que se tissait un lien personnel expressément recherché entre un maître qui en
était le chef et les élèves. Wyneken a noté avec satisfaction: « Le cercle de
camaraderie n’atteint complètement son but que lorsque le chef jouit de la
confiance illimitée de ses jeunes camarades. Nous pouvons témoigner que dans
presque tous les cas cette condition a été réalisée. »
En 1921, Fritz Karsen, historien de la pédagogie, put dire:
« Wyneken est sans aucun doute le plus puissant stimulateur en matière de
pédagogie à notre époque. Pénétré d’un pressentiment profond de ce à quoi tend la

35
Mais l’isolement de cette création décisive ne pouvait qu’attiser
encore le désir d’une élévation générale. Lorsque la jeunesse qui en
provient arrive dans les universités, elle y trouve le summum de la
désolation. En effet, les universités ressemblent depuis longtemps à un
homme ayant un jour, dans ses jeunes années, vécu une période forte,
durant laquelle, voué jusqu’à l’abnégation au seul amour de l’art, il a fait
quelques bons vers; par la suite, remarquant que cela ne l’avançait guère, il
est devenu un journaliste renommé. Dans ses articles, il est certes
constamment question de sujets élevés, et même uniquement de sujets
élevés, ce qu’on appelle des idéaux. Mais, si on le pousse dans ses
retranchements, on s’aperçoit indiscutablement qu’il n’y a plus ni
substance ni contenu qui soutienne ces hauteurs; un événement extérieur,
une repartie bien sentie, peut tout jeter à bas. La circonstance extérieure qui
déstabilisa les universités allemandes pour des siècles fut la guerre, vraie
pierre de touche des courages. L’échec d’une mobilisation des intelligences
qui prétendait recommencer 181324 et ne fut qu’une parodie, l’effroyable
déconfiture de l’"esprit allemand", le rire homérique du monde entier en
réponse à la grandiloquence des manifestes professoraux, consacrèrent la
débâcle de nos universités en tant qu’autorité morale. Il n’y a pas lieu de

société, il arrache l’école à un mécanisme éducatif sans âme et la conduit, au-delà


de l’individualisme romantique, à un état où elle trouve sa pleine signification. Elle
de devient le refuge de la vie de la jeunesse et de ses guides, une communauté
autonome, et son but, loin d’être tout extérieur, est de se mettre au service de
l’esprit. »
Les pouvoirs publics, qui cherchent naturellement à garder la jeunesse sous leur
coupe, conservent toujours un regard soupçonneux sur les idées trop radicales en
matière d’éducation. Gustav Wyneken n’y échappa pas. Pour ne parler que des
mesures hostiles qui atteignirent directement la Libre Communauté scolaire,
précisons que Wyneken, privé par les autorités locales en 1909 du droit de diriger
l’école, dut quitter Wickersdorf, où il ne put revenir qu’en 1918. En 1920, le
directorat lui fut de nouveau interdit. Enfin, la Libre Communauté scolaire fut
supprimée en 1931 par le premier gouvernement provincial national-socialiste, celui
de Thuringe précisément. (D’après Jakob Robert Schmid, "Le Maître-camarade et la
Pédagogie libertaire", chap. 9: Gustave Wyneken et la Libre Communauté scolaire
de Wickersdorf; Éd. F.-Maspéro, coll. Textes à l’appui, série Anthropologie, n° 51,
Paris, 1971.)

36
débattre du juste et de l’injuste de cette faillite. Il y a des choses qui ne
doivent pas vous arriver, voilà tout. Et celui à qui cela arrive néanmoins
prouve qu’il marche à l’aveuglette sur la route de son propre destin. Or, les
gens chargés de responsabilités doivent surtout ne pas s’aveugler, et
toujours savoir à quelles situations ils peuvent se permettre de s’exposer,
ou, au contraire, ne doivent s’exposer à aucun prix. Les universités
allemandes n’avaient pas de daïmonion25. Je ne veux rien dire contre
certains maîtres qui se sont tenus en réserve; il y a parmi eux, bien
évidemment, des personnages vénérables et purs, à qui l’on ne doit rien
ôter de l’estime qui leur est due. On en rabattra, en revanche, pour l’alma
mater26, si tant est qu’il reste quelque chose à retrancher. Les universités
doivent descendre des trônes de leur autorité morale; elles doivent
honnêtement confesser qu’elle ne veulent plus être désormais que de cossus
grands magasins de l’esprit, où l’on se procure à prix d’argent un article de
qualité correspondante. Je sais, par toute une kyrielle d’irréprochables
professeurs, que cette conception les satisfait pleinement, et qu’ils
renoncent volontiers toute autorité au-delà de leur personne, donc au-delà
de leur mérite personnel. Combattre cette idée est authentiquement
révolutionnaire, purement subversif; contre elle, mes amis et moi avons
constamment lutté, en un temps où il en coûtait encore d’être
révolutionnaire, alors que nous portions déjà dans nos cœurs l’image de
l’Académie nouvelle, seule, nous semblait-il, digne d’être servie.
On a tenté de réformer l’enseignement supérieur à partir de l’étudiant.
C’est-à-dire que dans différentes universités, de petits groupes d’élèves se
sont constitués, pré-sentant aux meilleurs maîtres la demande qu’on voulût

24 Insurrection de l’Allemagne, qui mit en déroute les armées de Napoléon


25 Petit génie qui conseillait Socrate
26 en latin: mère bienfaisante, nourricière – est un surnom familier donné à
l’Université

37
bien se pencher sur les capacités intellectuelles des enseignés, et, par suite,
abandonner les cours tels qu’ils étaient pratiqués jusqu’alors. On prétend
obtenir ainsi un rajeunissement progressif de l’enseignement universitaire.
Ces efforts sont naturellement utiles et bienvenus, mais ne peuvent être
décisifs. C’est une révolution démocratique menée par l’association des
faibles, qui finissent ainsi, bien sûr, par devenir puissants, mais il n’y a pas
là de pouvoir créateur. De toute manière, le pouvoir d’une coalition de
faibles est toujours marqué au mauvais coin. Le pouvoir créateur n’émane
que de l’association des forts. La véritable renaissance de l’Académie ne
peut venir que de ceux qui dispensent l’enseignement. Non pas sur la voie
du progressisme et de la nouveauté, mais, tout à l’inverse, par un saut de
vingt-cinq siècles en arrière, dans l’Antiquité reculée, époque où toutes les
créations à venir reposaient encore dans la primordiale fraîcheur du germe.
Les principes, les êtres, la vie quotidienne de l’Académie platonicienne
sont le critère de toute académie à venir. Les contenus s’adaptent au cours
des âges, mais le thème de l’Académie, une fois posé, reste constant.
Si nous avons l’audace de lier notre Académie au nom de Platon –
sans vouloir cependant la nommer définitivement ainsi (nous l’appelons
entre nous "l’Académie" tout court) – nous sommes au demeurant bien
conscients de la distance qui nous sépare du grand penseur. Nous ne
sommes pas non plus des "platoniciens", comme on l’a cru de nous à tort;
nous voulons simplement indiquer par ce nom l’orientation qui est
intérieurement la nôtre; et même si la distance entre nous et Platon reste
immense, elle ne l’est pas moins entre nous et les universités bourgeoises.
Plus fondamental encore: l’écart entre Platon et nous se mesure en
intensité; entre nous et les universitaires, il procède de l’essence.
Si je vous expose, dans ce qui suit, un projet aux allures de
programme, je vous prie de ne pas le confondre avec le genre de
proclamation émanant d’esprits insatisfaits et rongés par l’ennui, qui, par

38
manque d’activité et de réalité de la vie, donnent le nom de militance et
d’idéalisme à la manière dont ils étourdissent leur mal-être. Comparez
plutôt le déroulement de mon programme au tracé d’un barométrographe
qui enregistre depuis longtemps les événements météorologiques, mais ne
permet de pronostic que pour un très proche avenir. Nos événements sont
des événements profondément personnels, mais portent en eux, sous cette
enveloppe, les réalités spirituelles les plus considérables. La mise en œuvre
de mon programme comporte donc une sorte de divulgation qui, je
m’empresse de le faire remarquer, a ses limites impératives. Ce que je fais
aujourd’hui devant vous est un premier acte public, qui ne serait pas
possible si certains actes intérieurs à l’Académie n’étaient pas déjà derrière
nous, si un aboutissement, intérieur toujours, n’avait fondé l’assise d’une
structure publique. L’acte intérieur dont je viens de parler fut un acte de
quête: il nous fallait nous rencontrer avec ceux que nous appelons à
enseigner. Le corps enseignant de l’Académie est sa cellule originelle; de
lui seul tout dépend; il est le fait, tandis que tout le reste n’est qu’effet. Le
choix de ces enseignants n’est pas fonction de ce qu’on appelle la
compétence – laquelle est le seul critère retenu par les universités
bourgeoises, dans le meilleur des cas – mais obéit à quelque chose
d’essentiellement autre, qui la dépasse complètement. Mérite et
compétence, ces fameuses virtutes paganorum27, sont des points de repère
exotériques28, qui, bien entendu, doivent aussi exister, et au plus haut
degré. Ce qui met le corps enseignant de l’Académie hors de toute
comparaison avec celui des universités bourgeoises, c’est la responsabilité
des uns vis-à-vis des autres et face à l’idée de l’Académie. Les enseignants
sont unis par des liens propres à leur état: parce que leurs conceptions du

27 "Vertus des païens", c’est-à-dire, du point de vue chrétien, vertus réelles, voire
solides, mais qui restent celles de gens qui n’ont pas accès à la transcendance
28 Compréhensibles de tout le monde (contraire d"ésotériques")

39
monde sont diverses, parce qu’aucun dogme unificateur ne les seconde, par
là même ils se retrouvent, car les centres d’intérêt de leurs personnalités se
rencontrent au même niveau. La confraternité, apparemment impossible,
entre hommes séparés les uns des autres par des limites abruptes et
inébranlables, devient événement créateur grâce au sentiment commun de
cette égalité de niveau. Ce niveau joue le rôle d’une garantie que les
enseignants se donnent les uns aux autres. C’est ce niveau qui maintient
une continuité à l’épreuve de l’Histoire, ce par quoi il se manifeste comme
l’Unum necessarium29. Au sein du corps enseignant se feront jour les
tensions les plus fortes et les plus explosives, tensions qui, sans la
charpente de l’Ordre, mèneraient inéluctablement à l’hostilité et à la
séparation. Il y aura des prises de décision spirituelles d’un poids
comparable à celles qui ont secoué les débuts du christianisme. La question
de Dieu et des dieux, la question de la foi, de la liberté et de la nécessité, de
la justification par les œuvres et de la grâce, de l’érotisme et de l’ascèse,
lesquelles, pour l’enseignement universitaire bourgeois, n’ont jamais
qu’une portée... académique30, y retrouveront leur portée immédiatement
humaine. Si le niveau est préservé, pourront survenir à partir du noyau
communautaire de l’Académie – j’ai nommé le corps enseignant – des
événements tels que: conversion au christianisme, ou, à l’inverse, un
nouvel embrasement païen qui, cette fois, ne le cédera en rien au
christianisme par la profondeur de ce qui l’alimente. Les riches heures du
jardin d’Épicure, ou de la première communauté franciscaine, pourront
alors, puisque l’on ne refusera rien à ce qu’elles réclament, resplendir de

29 "la seule chose nécessaire". D’après le contexte biblique: le contentement de


l’esprit. Jésus est de passage chez Marie et Marthe, sœurs de Lazare. Marie,
transportée par la parole de Jésus, cesse, pour l’écouter, d’aider aux travaux
domestiques. Marthe en fait le reproche à Jésus, qui répond: « Cependant, une
seule chose est nécessaire; Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point
ôtée. » (Évangile selon saint Luc, X, 42. Trad.: Lemaître de Sacy)
30 Cf. note 21.

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nouveau d’une lumière qui jamais ne peut briller dans les universités
bourgeoises. Et puisque le statut de l’Ordre fait obligation à chaque
membre du corps enseignant d’entendre et d’assimiler la parole publique
des autres, il se constituera un trésor spirituel que seule une capacité
psychique hors du commun pourra embrasser. Nous enseignerons certes
peu de choses, mais avec une intensité telle, que seule l’âme
exceptionnellement trempée pourra se maintenir face au déferlement des
entreprises de l’esprit. Or, seules les âmes fortes et prêtes à répondre à tous
les assauts sont capables d’enseigner.
Je viens de parler, en détail, du noyau communautaire, et je n’ai rien
dit des auditeurs. La raison en est qu’on ne pourra rien dire des auditeurs
tant qu’ils n’auront pas établi un contact de l’intérieur d’eux-mêmes avec le
corps enseignant. Les événements que je viens d’évoquer pourront-ils se
répercuter jusqu’à eux? Cela dépend de certains processus sur lesquels on
ne peut faire le moindre pronostic. – Si la constitution du corps enseignant
se fait selon la loi d’un choix extrêmement rigoureux, les auditeurs, eux,
commenceront par bénéficier d’une règle plus indulgente. Dès lors, il n’y
aura pour les auditeurs de l’Académie aucune considération de sexe, de
classe ni de race, questions qui se posent pour le corps enseignant, et sont
d’ores et déjà résolues. Que l’on n’aille pas croire toutefois que nous serons
populaires. Nous ne ferons pas la moindre concession pour nous rendre
facilement compréhensibles, dès lors qu’elle contreviendrait au caractère
des sujets dont nous aurons à parler. Nous serons très ardus dans notre
enseignement, car les choses de la philosophie sont ardues par nature.
Même si nous n’entendons nullement barrer les accès par les chevaux de
frise d’une terminologie spécialisée, grâce auxquels une engeance, dont les
grands airs servent souvent de cache-misère, a jusqu’à présent rendu son
indigence inapprochable, nous n’offrirons jamais de facilités qui seraient
dommageables à l’essence de ce dont nous traitons. Qui ne peut suivre

41
restera en arrière, abandonné, dans le meilleur des cas, à son humilité, dans
le pire, livré à un appétit de vengeance. Notre Académie est une école-
supérieure; des choses supérieures y sont en jeu. Les en-seignants attendent
déterminément, mais en faisant force à l’impatience, que d’une foule se
constitue un peuple. On ne peut dire avec certitude s’ils aiment ou non le
peuple. Il est fort vraisemblable qu’ils ne l’aiment pas. En tout cas, ils sont
pénétrés de l’opinion qu’il est plus salutaire pour le peuple que l’amour
vienne de lui31.
On l’a dit, nous avons une attitude arrêtée et sans équivoque quant à la
question de la femme. On peut démontrer, chacun le sait, que la femme a le
droit d’être de la partie en tout, et l’on peut, chacun le sait aussi, démontrer
de manière tout aussi convaincante le contraire. Ni l’une ni l’autre opinion
n’a vraiment d’importance en général. En revanche il est constant que la
femme, lors de certaines affaires masculines, n’est pas de la partie. On peut
l’y inviter sur le tard à force de chicane rationaliste, ainsi l’argument
typique de la philosophie des Lumières: « Pourquoi la femme ne pourrait-
elle pas tout aussi bien, etc.? » Mais à l’heure de la fondation de
l’Académie, la femme, précisément, n’était pas là, et pour qui s’entend à
prêter attention aux profondeurs de la nature humaine, il est étonnant de
constater le nombre d’occasions où la femme n’est pas là. Nos décisions,
c’est-à-dire les manifestations de notre naturel, ne procèdent pas de la
pensée, mais de l’être. Operari sequitur esse32. Par suite, jamais une
femme, quels qu’en soient les mérites par ailleurs, ne sera admise dans le
corps enseignant. En revanche, nous savons fort bien et mieux que d’autres
quel fut le rôle important de Diotime, prophétesse fameuse qui vivait dans

31 Conformément à l’adage d’Érasme: «Primus discendi gradus est præceptoris


amor [Le premier degré de l’enseignement est l’amour que l’élève porte au
maître].» ("De Pueris instituendis"; Droz, Genève, 1966, p.425).
32 "Agir" est la conséquence d’"être".

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une grotte. Parmi les élèves de l’Académie platonicienne se trouvaient deux
femmes, et Diogène Laërce, à l’abord, nous révèle qu’elles déambulaient
en habit d’homme! Toutefois, en dépit des intransigeants qui veulent
constituer les principes tels que l’antiféminisme et les ligues masculines en
une doctrine brutale comme une frottée de cotrets, nous laisserons libre
accès aux auditrices. Il y a bien un sens à donner à ce que les femmes se
pressent dans les amphithéâtres universitaires, et nous sommes, à dire vrai,
hautement responsables d’elles. Mais ce sens n’est pas celui que notre
époque se plaît à reconnaître. Nous, qui sommes de quelques degrés plus
proches de l’idée platonicienne de la femme que d’autres hommes, nous
savons que la femme finira dans l’amour, la danse et la liesse, peut-être
aussi dans la maternité et la voyance. Nous rejetons la femme scientifique,
philosophe, et plus encore politique, car nous rejetons les êtres perturbés et
mal conformés.
Permettez-moi de traiter, en conclusion, de certains problèmes
techniques ou accessoires. Nous prendrons la parole dans les périodes où
les universités bourgeoises gardent le silence, c’est-à-dire durant les
vacances d’été. Le choix du lieu n’est pas encore arrêté. Ce qui nous
conviendrait serait un château au centre de l’Allemagne; mais nous devons
y renoncer provisoirement, pour choisir, selon toute vraisemblance, une
petite ville universitaire, au centre de l’Allemagne également. Les grandes
villes n’entrent pas en ligne de compte, car nous avons besoin de roche et
de forêt. – Nous ne nous considérons pas comme un luxe, mais comme une
nécessité. Nous interviendrons aussi dans le cursus des étudiants des
universités, car, bien qu’en philosophie, notre matière principale, nous ne
consultions point l’utilitarisme bourgeois, et que chez nous doivent
enseigner des hommes qui, de ce point de vue, « ne servent à rien », nous
ne laisserons pas de demeurer en relation avec la vie universitaire
bourgeoise, en ceci que le savoir sera la substance de nos séminaires. Nous

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publierons des travaux qui, au premier chef seront l’œuvre des enseignants,
mais auxquels les auditeurs pourront à leur tour collaborer, si, par bonne
aventure, un peuple se dégage de la masse. Les éditions Eugen Diederichs,
d’Iéna, se sont déclarées prêtes à nous éditer.
Quant au financement, je me tourne à présent vers vous en vous
demandant de nous aider. Nous avons, bien sûr, besoin d’argent. Il faut en
toucher quelques mots. Nous ne sommes pas une société à but lucratif, et
n’entendons pas faire argent de notre enseignement et de notre action. En
revanche, il est juste et convenable que les enseignants, lesquels ne doivent
pas subir de préjudice, soient défrayés par les auditeurs à date régulière.
D’où un écolage qui sera réestimé à chaque échéance. Comme il est
impossible de prévoir ce qu’il adviendra de l’Académie, nous ne pouvons
encore rien dire du montage financier. Mais nous nous efforcerons, et ce
serait l’expression économique de la solidarité la plus haute, d’assurer la
subsistance des enseignants comme des élèves de manière, pour ainsi dire,
communiste. En prononçant ce mot scabreux, je me défends de quoi que ce
soit de commun avec ce qu’on appelle aujourd’hui le communisme
politique. À notre sens, il ne peut y avoir communisme que si certaine
réformation étrangère à la chose économique est auparavant intervenue en
l’homme; or, le communisme politique ne peut exciper que d’attendus
économiques, et n’a pour caution, du reste, qu’une traite des plus douteuses
tirée sur l’avenir. Au demeurant, tant que les préalables n’en sont pas
réalisés, nous nous placerons du point de vue de l’économie privée.
Mesdames et Messieurs! La situation de l’Allemagne ressemble à
celle de la Grèce du temps de Platon. Nous avons prouvé notre incapacité
en politique, et la prouvons encore tous les jours. Nous sommes le peuple le
plus discrédité du monde, et nous nous rendons plus méprisables encore
lorsque nos prétendus maîtres à penser – de purs littérateurs – tentent de
faire leur cour auprès des autres peuples en aplanissant la voie d’une

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fallacieuse réconciliation internationale. Ce chemin est sans espoir comme
sans dignité. La justification de l’Allemagne ne se fera pas par des gestes à
l’adresse de l’étranger, et les proclamations publicitaires de la soi-disant
identité allemande ne sont en vérité pas plus réjouissantes que les affiches
commerciales de l’économie allemande. La justification ne peut se faire
que par un retour sur soi – metanoïa – qui n’est pas faire pénitence avec le
sac et la cendre, ni aller à Canossa33 non plus. Vers qui faudrait-il donc
aller? L’identité allemande, comme Ulysse, rentre mendiante d’une errance
dont on ne peut débrouiller si la cause fut le destin ou le goût de l’aventure.
– La première fois qu’Ulysse à son retour foula le domaine paternel, le
chien de garde Argos voulut lui faire fête, mais, mourant, n’eut que la force
de bouger les oreilles avant d’expirer heureux. C’est ainsi qu’il y eut
malgré tout, par cette étrange circonstance, un être animé pour attester
fugitivement que le vagabond était le roi.

33 Canossa était un château de l’Italie du nord dans la cour duquel, en janvier


1077, l’empereur d’Allemagne Henri IV, tête découverte et nu-pieds, attendit trois
jours d’avoir accès auprès du pape Grégoire VII afin d’être relevé de
l’excommunication. – Bismarck, au début du Kulturkampf, pour proclamer son refus
de toute concession au parti catholique, avait remis au goût du jour cette
expression de l’humiliation consentie, par une exclamation célèbre lancée devant le
Reichtag le 14 mai 1872: « Nous n’irons pas à Canossa! »

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