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8/11/2014

Article 03 - Ars Sonora n°3

Aproposduconceptd'objetsonore

RégisRenouardLarivière

Cetexteaétéécritàl’occasionduColloqueSchaefferorganiséparleFestivalAujourd’huiMusiques

dePerpignan,ennovembre1996.LeschiffresentreparenthèsesrenvoientauxpagesduTraitédesObjets

Musicaux,(LeSeuil,1966).

1. Delamusiqueàl’objetsonore

Lamusique,àlafoissoletcieldelarecherchemusicale,adansleTraitédesObjetsMusicaux,une situationparticulière.Elleyestenvisagéecommeuneactivitéglobalisanteetfédérative.CequeSchaeffer appelleunein​terdisciplinedontlafonctionseraitdevérifierparsynthèselesapportsparti​culiersdechaque discipline particulière, se rapportant d’une façon ou d’une autre à la musique. Cette musique comme interdisciplinetendraitdavantagepeut­être(c’estSchaefferquiparle)àfon​deruneconnaissance,quedes œuvres musicales (31).Elle esten même temps postulée comme exis​tante, et promue comme outil de vérificationetdedécouverteauseinmêmedelare​cherche.Ellede​meurenéanmoinségalementlafinalité decelle­ci.LeTraité—quiestin​achevérelativementauprojetinitialdesonauteur—auraitdûeneffetse terminer,couron​nementde l’ouvrage,parun traité du sens de la mu​sique — ce sensmusical, nous dit

Schaeffer,“auqueljenecessedemeréfé​rersanssavoirledéfinir”(1).

Lamusiquen’estdoncpasl’objectifimmédiatdelarecherche.Celapouruneraisonméthodologique, valable pour toute investigation de type scientifique,qui à chaque fois étudie son domaine par le biais

d’objets“qu’elleexamineàloisir”(280).

Lamatièrepremièredelarechercheneserapasnonpluslecorpusexistantlesœuvresmusi​cales (passées, contemporaines ou “exotiques” — comme dit Schaeffer). Et cela en raison de l’ambition de l’entreprise,quin’estpasseule​mentdedégagerlesstructuresdesmusiquesexistantes,maisbienplutôt,et surtout(c’estSchaefferquisouligne),ladéterminationdetoutemusiquepossible.

PourseconformeràcetteambitionleTraitépartà“larecherchedel’élémentaire”(280).Carnous

avons“l’intuitionquel’énigmemusicale,toutcommecelledelamatière,réside( )danslepluspetitélément musicalsignificatif,celuiaveclequeltoutsestructureradèsl’origine,(toutcommelemystèredelavieréside

auni​veaucellulaire)”(281).C’est­à­diredecequiestconsidérécommeleniveauinférieurdelamusique,ce

quiladétermineparlebas,àsavoir:sesmatériaux,lesonorelui­même.

Etpourprendreenvuecesonoreengénéral,Schaeffervad’abordleréduirephénoménologiquement

auconceptd’objetsonore.

2. L’objetsonoreetlarecherchemusicale

Qu’est­cedoncquel’objetsonore?

L’objet sonore, c’est du sonore réduit. Pour sa détermination, Schaeffer s’appuie sur la phénoménologiedeHusserl.Enfait,cetteréductionphénoménologique,quifondel’objetsonore,nenousdit paspositivementcequ’ilest.Ellenefaitquenousrenseignersurlamoda​litédesaconception.C’estbienen unsenscequ’annoncelemotderéduction.

Réduire,c’estenquelquesortelaissertomberquelquechosepourmieuxvoircequ’onchercheàvoir,

enfaisanthaltepourlevoir(2).Cetteno​tiondefairehalteestlesensdumotgrec,époché,dontuseHusserl,

(etquienfrançais,parexemple,adonnénotremotépoque).Ils’agitdonc,concernantleson,des’arrêteret

delevoir,àlafaveurdecettehalte,commeonnelevoitpasd’habitude—delaissertombercequinous

empêche,dansl’habitude,d’entendrelesonpourcequ’ilest.

Enl’occurrence,etpourledirerapidement,ils’agitdelaissertomberlemondeextérieur(nepas chercheràconnaîtrel’objetabsolument),ainsique,d’unecertainefaçon,lemondeintérieur,entantqueflux d’impressionssub​jectives.C’estdanscette ouverture,danscetentre­deuxque se constitue l’au​thentique objetsonore,fruitdel’écouteréduite(écouteréduiteétantlenomqueprend,danslarecherchemusicale, l’épochédeHusserl).

Schaeffers’arrêtelà.Del’objetsonoreensoi,nousn’ensau​ronspasdavantage.Ainsiconstituéil devientsimplementson champ d’investigation,le théâtre des opéra​tions de la recherche musicale. Car “l’objetestfaitpourservir”,nousditSchaeffer.

Ilsertd’abordnégativementàfairecomprendrecequin’estpasobjetréduit:l’écouteparréférenceà

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lacauseduson,ouausensqu’ilvéhicule.Quandj’en​tendslavoisinequihurle,l’écouteduhurlementlui­

mêmeestoc​cultéparlefaitquejecomprendsquec’estlavoisinequihurle;etquandj’entendsqu’onme

parle,cequejecomprendsqu’onmeditoccultelesso​noritésdelavoixquiparle.

Maisdansl’objetréduit,qu’entends­je?C’esttoutleproblème!LaréponsedeSchaefferesten quelquesorteunetemporisation:poursavoircequ’onentenddansl’objetréduit,ilfautl’étudier;non“plus

entendremaiss’entendreentendre”(279),prendreconsciencedesaper​ception.(Cetteper​cep​tiondela

perceptionestd’ailleursunesortedechaînesansfin:onpeutcontinueràl’infiniàpercevoirlaperceptionde laperception,puislapercep​tiondelaperceptiondelaperception,etc.).Enfait,cetteperceptiondelaper​cep​­ tionest,entantquenotion,totalementdéterminéeparlaréflexionquilafonde,plutôtqueparl’observationde laréalité.Nousn’avonsjamaisuneper​ceptiondelaperception,commesil’onpou​vaitavoirunevuesensible surnotreperception,alorsqu’elleestellemêmecettevuesensible.Parconsé​quent,encequiconcerne l’objet sonore, ce n’est jamais une perception que nous percevons. Nous n’avons pas davantage la possibilitédenousentendreentendre.Nousentendonstoujoursunson(ousil’onveut,unobjetsonore), maisnousnepouvonsentendrenotreententedecetobjet,celle­cinefaisantaucunbruit.

3.

Système,structureetmatériau.

Schaefferpenselamusiquecommeunsystème—àlafaçondontlalinguistiquepenselalangue commeunsystèmedesignes.Lesystèmeestl’horizondepenséeduTraité.Certes,Schaeffernouspré​vient bien:“Disonsd’abordqu’ilparaîtparticulièrementvaindepré​tendreensortirundesonchapeau,etque

tellen’estpasnotreinten​tion”(328).Unpeuplusloin:“Ilestcependanttrèsprétentieuxetassezabsurdede

prônerdessystèmesnova​teurs,exclusifs,assurésd’eux­mêmes,lorsqu’onestenpériodedemue”(329).

Donclesystèmeestcequ’onchercheàremettreenquestion,etmêmecequ’oncherchetoutbonnementà mettreàbas—puisqu’ils’agitde“commencertoutdenouveauparlesfondements”commeditDescartes

(3).Maisilestaussiceàquoitendlarecherche,ceàquoielledevraitaboutir.Cars’ilapparaîtillusoireet

impos​sibled’en fonderaujourd’hui un nouveau (parce qu’il ne pourraitêtre qu’arbitraire etforcé),le but ultimeest,parlebiaisde“l’écoutemu​sicaledécontextée”desobjetssonoresde“lesen​tendrecommepor​­

teursd’élémentsintelligiblesdansdenouveauxsystèmesàdéchif​frer”(354).Autrementditetenrésumé,

lorsquepourSchaefferils’agitdepenserlamusique,iltraduitimmédiatement:penserlesys​tèmemu​sical

(traditionnel,ouàvenir).Iln’yapas,dansleTraité,deremiseenques​tiondusystèmelui­même.

QuelesystèmesoitunprésupposédelapenséedeSchaefferestunechose.Cequ’ilfaudraitsavoir,

c’estdequellefaçoncettepenséesystéma​tiqueestnécessaireàlamusiqueelle­même.Ousielleenest

plutôtdéjàunein​terprétation,dontl’origineestextérieureàlamusique?L’objetsonorefait­ilnécessairement

partied’unsystème,ouest­ilunaccèsplusori​ginelauphé​nomènemusical?Ilnevapasdesoidepenser

l’objetso​noresystématique​ment.Cen’estentoutcaspascommeélémentd’unsys​tème(fût­ilàvenir,ou

pourquoipas,inconscient)quelescompositeurslepensentencomposant—d’oùl’éloignementdanslequel

Schaefferlestient,toutenayantbesoindeleurconcours.

DisonsdèsàprésentquecettepenséedusystèmedansleTraité,al​tèreetoccultelanotiond’objet sonoredanscequ’iladepluspropre.Cequece​lui­cinousmontre,c’estprécisémentcettepossibilitéde sortie de toutsystème (n’est­ce pasd’ailleurs,de l’aveu même de Schaeffer,la situation actuelle :cette périodedemuedontilparle?).S’ilestpossibledefairedelamusiqueendehorsdetoutsystèmeinstituéa priori,ondoitsedemanderdequellefa​çonunsystèmeinstituéaposteriori,fondéparlarecherche,nousest néces​saire.Mais Schaeffer pense le système comme un apriori — il va même jus​qu’à parler de code inconscient,quiseraitdusystèmenonexplicité,etselonlequellemusiciencomposeraitmalgrélui.Cequi noussemblebienpeuconvaincant,(cen’estqu’uneautrefaçondedirequelecode,ousystème,préexisteà cequ’ildécritetenestlaclef,alorsqu’iln’estqu’unmoyendelecomprendre).

TouteladémarcheduTraitésembleêtredéterminéeparleprésupposésystématique,celui­ciétant renforcéparl’analysequ’ilproposedusystèmemusicaltraditionnelpassé(celui­ciayantsaculminationdans

lamusiquepuredel’époqueclassique)(4).

Nousn’allonspasicicommentercetteanalyse.Remarquonsseule​mentquelessystèmesmusicaux traditionnels onttoujours été historiquementdébordé par la musique.Est­ce parce que la musique,par nature,lesexcèdetous?Ouest­ceparcequecessystèmesonttoujoursjusqu’àprésentétéfau​tifs,c’est­à­ direincompletsoupartiels—enunmotnonfondésscientifique​ment?Schaefferoptepourcetteseconde hypothèse.

Maisrevenonsàl’objetsonore:

“Commentsefait­ilquelanotiond’objet,àlaquelleestconsacrécetraité,soitenmusiquesinouvelle ousisurprenante,alorsqueletermestruc​tureyfaitrage?N’avons­nouspasditqu’ilsétaientsynonymes,ou,

entoutcasemboîtésl’undansl’autre?”(277).Carunefoisaccomplil’isolatdel’objetsonore,Schaeffer

analysecelui­cientantquestructure.

Cetteanalysedel’objetcommestructureapourbutdecher​cheràconnaîtreetàdégagercequidans leson,c’est­à­diredansl’objetsonore,peutêtreentenducommecritèreconstituantdecetobjet.Etcelade sorte à pouvoir faire de ces critères les éléments premiers de futures structures musicales.Ces cri​tères deviendraient,aumieux,denouvellesvaleursmusi​calesd’unnouveausystèmeauthentique,lesystèmede

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toutemusiquepos​sible.C’estàcettetâchequelarecherchemusicalevas’employer.

Lerapportdel’objetàlastructureestunrapportd’emboîte​ment,théoriquementsansfin.Aexaminer unobjetisolé,nousnousavisonsquenouspouvonsleconsidérercommeunestructured’objetspluspetits. Ces nouveaux objets isolés à leur tour, nous pouvons les regarder comme de nou​velles structures composéesd’objetsencorepluspetits,etc.Unemélodiepeutparexempleêtreainsiconsidéréesoitcomme objetunitaire,soitcommestructured’objets,enl’occur​rencedenotes.Unenoteisolée,jepeuxlaregar​der commeunobjetsonore.Maisvoilàquelorsquejelareplacedansunemélodie,elledisparaîtentantqu’objet auprofitdecenouvelobjetquilacontient:cettemélodieelle­même.DelàleconstatdeSchaeffer,quepara​­ doxalement,dit­il,l’objetdispa​raîtdanslastructure.

Enfaitcesdeuxtermes(objetetstructure),siSchaefferlesconfondenuneseulenotion,appartiennent chacunàunepriseenvuedifférentedupro​blème.Alorsquel’objetsonoreouvreàlamusique,enmême tempsquelamusiques’ouvreenlui,desortequ’ilsedéploieenuneunitémusi​cale,lastructurelepenseà l’inversecommeunediversitéd’élémentscomposants(etlefaitqu’onnommeànouveauchacundeses composantsdesobjetsso​noresnechangerienàl’affaire).Apartirdumomentoùl’onsesituefaceàl’objet sonore en le considé​rant comme structure, on bascule dans un type de pensée autre, qui a pour effet instantanéd’annulerl’accèsunitaireàl’objetsonore.Riend’étonnant,dèslors,àcequecetobjetdispa​­ raisse dans la structure.Entre objetsonore et structure, il y a une dif​férence entre une pensée d’ordre philosophiqueetunepenséed’ordrescientifique.

D’autrepart,penserl’objetentermedestructure,celarevientàlepen​sercommematériau.C’est­à­ dire comme “ réservoir de potentialités ” (349) ; ces potentialités étant des éléments quantifiables et mesurables.C’estlàuneré​ductiondel’objetsonore(uneréduction,celle­là,nonphénoménologique)—du mêmetypequecellequiconsiste,parexemple,ànevoirdansuneforêtqu’uneréservepotentielledebois.

C’estelle

quimenaSchaefferàconcevoirl’objetsonore—quitra​verseleTraitédepartenpart,etenestpourainsidire

lenoyauvivantetorigi​naire(5).

LarévélationpremièredeSchaefferfutpour​tantbeletbienuneintui​tionphilosophique.

Neparle­t­ilpaslui­mêmedesubtilisation,deréductiondel’objetàdesjeuxpurementformels.Ilécrit:

“Onvoitqu’ilresteàreveniràlasynthèsedel’objet( ).Unpeuplus,onoublieraitsonexis​tence,sacohé​­

rence,pournepenserqu’àsesfonc​tions”(376).Plusloinencore,àlafinduTraité,:Allonsdoncjusqu’à

direceci( ).Nousn’avonsja​maisosépoussernotrenotiondel’objetréduitjusqu’oùellepouvaitaller.Nous avonsobéiàl’axiomeimplicitedetouteconnaissanceoccidentale,qu’ellen’estqu’uneconnaissancede l’intellect ”(654).

Effectivement,son souci constantestde faire rentrerl’objetsonore,coûte que coûte,dansle programmedelarecherche.Ilvadoncs’employeràsansarrêtmettreàdistancel’objetdelamusique,àles disjoindreetàlesconsidérerséparémentl’undel’autre.Carlarecherchedoitaboutiràlamu​sique.Etellea besoind’uneinterposi​tion,d’unpointdevue,ousil’onveutd’unpointd’appuioùsetenirpourdéployersa réflexion,(commece​luiqueréclamaitArchimède)—cepointd’appuinedevantpasêtredéjàdelamu​sique. C’estdecettetension,del’artificedecettesépa​rationtran​chéeentremusiqueetobjet,pourtantco­natifs,que

sontnéesles700pagesduTraité.

4.

Retourversl’objetsonore

Revenonsàcettequestion:commententend­onlessons?

Nousl’avonsdit,l’écoutecouranteestsoituneécouteselonlesin​dices,c’est­à­direlescausesduson, soituneécouteselonlesensquevéhiculeleson(danslalangueprincipalement).Soitjecomprendsce qu’onmedit,soitjecomprendsquelaportegrince—etparexemplequ’elleabesoind’huile Cesdeux modesd’écoutesontenfaitlamêmechose,ilsn’écoutentpasleson,maisdusensàtraverslui.Qu’onme disequelaportegrince,ouquejel’entendegrincer,celameditlamêmechose.Celanenousintéressepas pourlamusique.

IlyaunautremodedeperceptiondusondontneparlepasSchaeffer.C’estlapeur.Uneporteclaque aumomentoùjenem’yattendspas,jesur​saute.Cesursautnedureenfaitqueletempsderamenerlesonà unecause,réelle,ouprobable—c’est­à­direàunsens.Maismêmesice“moded’écoute”estheureusement rareet bref,ilestnéanmoinsimpor​tantcarc’estpeut­êtreleseulgrâceauquelnouspercevons,pourdebon, simplementduson.Acetitreilestenrapportavecl’écoutemusicale,enceciqu’iln’estpasuneperception d’unsensquevéhiculeraitleson,maisbienuneper​ceptiondusonlui­même.Ilestensommel’enversde l’écoutemusicale.

Restel’objetréduit.Commentl’entendons­nous?Nousl’entendonscommemusique.Nonseulement nousl’entendonscomme musique,maisnousne pouvonspasl’entendre autrement.Ou si l’on préfère :

l’entendre,c’esttoujoursdéjàl’entendrecommemusique.Au­delàdelaréductionphé​noménologiquequi fondel’objetrelativementàsamodalité,c’estbienlamu​siqueelle­mêmequileconstitueentantqu’objet sonore.Elleestàlafoiscequiouvrel’objetàl’écouteetceàquois’ouvrecetobjetdansl’écoute.Plutôt qu’une structure en deux temps, dont le premier serait la constitution de l’ob​jet, et le second une intentionnalitévisantenluilamusique,celle­ciestbienplutôtimmédiateàlaperception.Elleestmêmela

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conditionaprioridepos​sibilitédel’objetentantqu’objetsonore.Alaréductiondel’é​coute,corres​pondune augmentation au musical à travers le son. C’est même là, au fond, l’unique intérêt de la réduction phénoménolo​gique:denousrendre,àpartirduson,l’accèsàlamusique.

Voirlachosedecettemanièrenousconduitàjusqu’àreconsidérerl’objetsonore.Est­ilbienunobjet?

Disonsseulementprudemment,qu’avantd’êtreunobjet,l’objetsonoreestbienplusquecela,àsavoirun

êtremusical.

Nousavonsdéjàparlédecetteséparationqu’opèreSchaefferentreobjetetmusique.Ilsemblequece soitcette immédiateté à la musique qu’il ne prenne pas en considération dans sa réflexion (5).Celle­ci chercheaucontraireunemédiation,c’est­à­direquelquechosequi,dansl’objet,véhiculelamu​sique.Si l’objetestbien,comme nousle prétendons,déjà etimmédiatementmusique,commentpourrait­il être le moyenprivilé​giépourymener.Sitoute​foisparmenernousentendonsbienac​complirlepassagedunon musicalaumusical.

IlyaenfaitdansleTraitéuneconfusionentreélémentaireetcausal.L’objetsonoreestbien,d’une

certainefaçon,uneparticuleélémentairedemusique;maiscelanesignifiepasqu’ilrecèleenluidescauses

demusiquequel’onpourraitdécouvrir,établiretérigerensystème.C’estaucontrairelamu​siquequiestune

sortedecausedel’objet.

Maisdequoil’objetsonoreest­illaperception?

Ilnepeutpasêtreperceptiondelamusique,puisquelamusiqueestlaconditiondesaperception. Nousnepercevonsjamaislamusiqueelle­même.Elleest,àcetégard,commeletemps:s’ilestimpossible depercevoirquelquechoseendehorsdutemps,ilesttoutaussiimpossibledepercevoirletempslui­même. Pareillement,nous ne percevons la musique qu’à travers ses effets.C’estpourquoi il estimpossible de déterminerlesensdelamusiqueàpartirdel’étudedecesseulseffets(objetssonores,outoutaussibien analyse des œuvres musi​cales).Rien de nouveau là­dedans :la biologie non plus que la physique ne peuventdéterminercequ’estvéritablementlavieoulanature.Bienaucontraireprésupposent­elles,avant touterecherche,cettevieoucettenaturequ’ellesprennentcommechampd’investigation.Schaeffer,luiaussi présup​posequelamusiqueexiste.Maiscequ’ilyadecurieuxchezlui,c’estqu’ilchercheàsauterpar dessussonombre,etespèreaboutir,parcettevoie,àlamusiquemême.L’illusiondeSchaefferestdecroire quelamusiquepuisseêtredéterminéeàpartird’elle­même—etquecetelle­mêmeconsisteenunsystème.

Cequ’ilyad’extraordinaire,cequinousretientsilongtempsauprèsdecetobjetsonore—et,disons­

le,cequiretientSchaefferlui­mêmesilong​tempsauprèsdelui—,c’estbiencefait:quen’importequelson

(oupresque)yapparaîtmusicalement.

Maintenantquenousnouscouponsdufaitquelavoisinehurle,dufaitquelaportegrince;maintenant

quenousavonscaptélessonsdecehurle​mentetdecegrincementsurunebandemagnétique;maintenant

quenoussommesnous­mêmesdésengagésdelasituationquilesasuscités;mainte​nantquenoussommes

dansunstudioetquenouslesréécoutons—etquenouslesentendonsmusicalement,quepercevons­nous

?Achaquefoisnousentendonsceson­là.

Ceson­làestbienenunsensconcret,puisqu’ilestunsonparticu​lier.Nousavonspourtanttoujours accèsaussi,àtraverslui,àunabstraction.Etcetteabstractionn’estpasliéeàdesvaleursabstraitesquele sonvéhiculerait,etquiseraientdissimuléesenlui.C’estleson,globalementetunitairementécoutépourlui­ mêmequinouslivrecetteabstraction.Elleestlaconséquencedel’écouteréduite.Sidanscetteécoute,je perçoisungémissement(etpeuimportequelecorpssonorequil’aproduitsoitvéritablementungémisse​­ ment),jenesuispasenrapportaveccegémissement­làparticulier,maisàchaquefoistoujoursavecl’être­ gémirengénéral.Ilenvaduson(del’objetsonore)différemmentquepourl’image.Laphotographied’une chaisememetaucontrairetoujours,etavanttout,enrapportaveccettechaise­làquiestphoto​graphiée.Ce n’estquegrâceàuneopérationintellectuelle,qui estune média​tion,que je peuxcomprendre que cette chaisereprésentéedésignesym​boli​quementlachaiseengénéral,oul’être­chaise.Leson,luin’estpassym​­ bole,maisaccèsimmédiatàl’être.C’estcetaccèsquiconstituelechantdel’objetsonore.C’estpourquoi Merleau­Ponty,dansl’Œiletl’esprit,déclare,commeenpassant,que“lamusique( )esttropendeçàdu monde et du dé​si​gnable pour figurer autre chose que des épures de l’Être, son flux et son re​flux, sa croissance,seséclatements,sestourbillons”.

(C’estpourlafacilitédeladémonstrationquenousavonsprispourexemple:“ungémissement”.Il

arrivesouventderencontrerunsonquel’onpeutqualifierd’unmot.Maislaplupartdessonsneselaissent

passifacile​mentqualifier.Celanecontreditenrienl’absolueprécisiondenotrepercep​tionmusicale,qui

toujoursnousinformed’unefaçonextrêmementprécisedecequenousditl’objetsonore.Onpeutmême

parlerdecertitudedenotreper​ceptionparrapportàl’objet.Demêmequelorsqu’onprononcelemotarbre,

celanousmetenrapportimmédiatetsansdoutepossibleaveclevégétalli​gneuxbienconnu.Cemanquede

motpourqualifierlessonsplaidedavantagedanscesensdel’immédiatetéetdelaprécision,quedanscelui

d’unesoi­disantindéterminationdel’écoute,oudejenesaisquel“subjectivisme”.)

ParadoxedeSchaeffer:ilchercheàpenseràpartirdelaperceptionduson.Maiss’ilpartduperçu,

c’estpourlerameneràduquantifiable.Ilréduitparlàleperçuàcequ’ilyadecalculableenlui,manquant

dumêmecoupl’essentieldeceperçu,quiprécisémentn’estpasdel’ordredececalculable.Carcenesont

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jamaisdescritèresquenouspercevons—ninonplusdesfré​quences,pasplusqu’aufond,danslamusique

traditionnelle,nousneperce​vonsdeshauteurs—mêmes’ilyadeshauteursetdesfréquencesdansles

sonsmusicaux.Enfait,Schaeffernefaitpasconfianceàlaperception:ilchercheàlacertifier,àl’authentifier

etàlavérifierdesorteàêtrecertainqu’elleestbienperceptionmusicale.Saquestionest:qu’est­cequidans

l’objetestvéritablementmusique.Questionnementtrèscartésien.

Unobjetsonoreisolé,sedétachantsurlesilencequileprécèdeetdis​paraissantdansceluiquilesuit, esttoutefoisunobjetmusicalfra​gile.L’immédiatetéàlamusiquenegarantitpaslemaintienenmusique.Un objetsonoren’estpasuneœuvre.Lesonbrûleetdisparaît,ilsefane,s’étiole. S’iln’yapasdedifférence calculableentremusiqueetnonmusique,quenoussommestoujoursdéjàdepleinpieddanslamu​sique,— aupointquelorsquenousécoutonsunemusiquequinousennuie,ouquiappartientàuneautretradition musicalequelanôtre,unemusiqueoù,sedit­on,nousnecomprenonsrienetquinenousditrien,—il n’empêchequemêmedanscettesituation,jamaisnousn’al​lonsjusqu’àdouterquec’estbiendelamusique quenousentendons.Jamais,aubeaumilieud’unesymphonieinterminable,nousnenousmettonssoudain àentendredesmèchesdecrinsfrottantdesboyauxdechats—pourrebasculerànouveau,silediscours musicalrede​vientintéressant,danslaperceptionmusicaled’unpupitredeviolons.

Cetteimmédiatetéàlamusique,sonsurgissement,estcequ’ilyadecommunàl’objetetàl’œuvre

(7).C’estaussietcequifondeladiffé​renceentrelesdeux.Cesurgissementàlaconsciencedusonmusical

apourcorol​lairesonégaledispositionàl’extinction:lamusiqueabesoind’êtremainte​nue,ousil’onveut entretenuecommeunfeu.C’estcemaintienenmusiquequimanqueàl’objetsonore.Commentd’ailleursla musiquepourrait­elles’établiretsemaintenirsil’unedesescaractéristiquesessentiellesestjuste​mentce surgissement ? La mu​sique est toujours en équilibre, dans un équi​libre dramatique entre apparition et disparition.L’objetestappel,enluietàpartirdelui,aumaintiendecetéquilibreparlacompositionmusi​cale. C’estàcetappelquerépondlecompositeur.

NOTES

1.

Schaeffer,préfaceauGuidedesObjetsSonores,deMichelChion,page11.

2.

Cf.JeanBeaufret,NotesurHusserletHeidegger,inDel’existentialismeàHeidegger,Paris,Vrin,

1986.

3.

CitationdeDescartesdonnéedansleTraité,page15(Préliminaire :Situation historique de la

musique).

4. Cetteanalyse,onlesait,s’élaboreparcomparaisonavecl’analyselinguis​tiquedelalangue.Notonsà

ceproposqueleséquivalencesqu’établitSchaefferentreleniveausupé​rieurdulangage,quiseraitceluides significa​tions,etleniveausupérieurdudiscoursmusi​cal,quiseraitceluidusens,prêtedéjààdiscussion.Ce niveaudessignificationsdulangagen’estleniveauleplushautquesi,commedansla linguistique,on envisagecelui­cicommeunsystèmedesignesayantpourbutultimelacommunication.Ilexistepourtant biendanslalangueunniveaudusens,quiestl’exactecorrespondanceauniveausupérieurmusicaldu mêmenom.C’estleniveaupoétique.Maisdepoésie,niSaussure,niSchaeffernes’occu​pent.

5. Voicicequ’écritHannahArendt(lettreàMaryMcCarthydu20août1954.Correspondance,p.60sq.):

“LaprincipaleillusionconsisteàcroirequelaVéritéestlerésultatd’unprocessusdepensée.LaVérité,au contraire,esttoujoursledébutdelapen​sée;penserensoirestetoujourssansrésultat.C’estcequifaitla différenceentrela“philosophie”etlascience.Lascienceadesrésultats,laphilosophiejamais.L’actede pen​sercommenceaprèsqu’uneexpériencedevéritéafaitmouche,sil’onpeutdire( ).Cetteidéequela véritéestlerésultatdelapenséeesttrèsancienneetremonteàlaphilosophieclassique,peut­êtreàSocrate lui­même.Sij’airaisonetqu’ils’agissebiend’uneillusion,alorsc’estprobablementlaplusvieilleillusionde laphilosophieoccidentale.Onladécèledanspresquetouteslesdéfinitionsdelavérité,spécialementdans ladéfinitiontradition​nelle:aequatioreietintellectus(conformitédelareprésentationintellectuelleàlachose considérée).End’autrestermes,lavéritén’estpas“dans”lapenséemais,pourutiliserlelangagekantien, estlaconditiondelapossibilitédepenser.C’estàlafoisundébutetunapriori.”LeTraitésembleêtreun exempledecetteillusiondontparleiciH.Arendt.

6.

musicalefondamentale.Cf,parexemple,page357sqq.:Luthiers,électroniciensex​périmentaux,hommede

Neandertal,“tousétaientdesmusicienséprisdemusiquecommeobjectifimmédiat”(357).C’étaitdela

rechercheappliquée,etnondelarecherchefonda​mentale( ).Lechercheurfondamental,lui,apourobjetle

“musicalmême,cequisedissi​muledemusicaldanslesonore”(358).Etc.

Schaeffernementionnel’immédiatetéàlamusiquequepourlarejeterauprofitdelarecherche

7.

nousdit­il,nepeutapparaîtrequesurunfond.Etselonl’intentiond’é​coutequiestlanôtre,cefondpeutse

transformerenfigure,surlefondnouveauqueconsti​tuealorslafigureinitiale.Maisiln’apasexplicitement

Schaefferabienvucela,àsamanière,danscequ’ilappellelerapportfond­figure.Unobjetmusical,

8/11/2014

Article 03 - Ars Sonora n°3

considérécetteques​tiondusurgis​sementenelle­même,quiestantérieureetcommandecettepos​sibilitéde

permutationdesfi​guresenfond.(Cf.T.O.M.,page275sq.)