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CHAPITRE : LES NOUVEAUX CADRES DE

L’ACTION PUBLIQUE

PARTIE I – LES POLITIQUES ECONOMIQUES FACE A LA


CRISE
Rappel de première : les outils de la régulation économique : dossier 1 p 314
SECTION I : DES POLITIQUES INTERVENTIONNISTES NECESSAIRES,
CAR LE MARCHE NE S’AUTOREGULE PAS : L’ANALYSE
KEYNESIENNE DU ROLE DE L’ETAT.( dossier 2 p 315-316)

I ) LA REMISE EN CAUSE DE L’HYPOTHESE D’AUTOREGULATION DU


MARCHE.
A ) LES ANALYSES LIBERALES DES DEFAILLANCES DU MARCHE.

Postulat de base : Traditionnellement, les auteurs libéraux considèrent que dans une économie
de concurrence pure et parfaite (cf. : hypothèses vues en première) le marché dispose de
capacités d’autorégulation ( la régulation par les prix : cf. première ) qui assurent, dans le long
terme, un équilibre stable de plein emploi. Le marché, selon la conception parétienne, assure
donc une régulation optimale de l’économie.

Les conséquences : Dés lors l’intervention de l’Etat apparaît au mieux comme inutile, au pire
comme source de blocage qui génère une croissance sous optimale.

Les limites : Mais les auteurs libéraux vont, dès A.Smith, se rendre compte que le marché
connaît un certain nombre de défaillances ( market failures ), en particulier cela concerne 2
domaines : les effets externes et les biens collectifs.

1° ) LES BIENS COLLECTIFS

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D é f in it io n : certains biens sont dits indivisibles, car ils ne peuvent faire l’objet d’une
appropriation privative et peuvent donc être utilisés par plusieurs individus ( défense nationale,
infrastructures routières, ... ).

Conséquences : Dès lors :


- les individus n’accepteront pas de contribuer au financement de ces biens ; ils préféreront
adopter le comportement du passager clandestin (free-rider), c’est--dire refuser de
contribuer au financement du bien et l’utiliser dès lors qu’il sera mis en place .
- Si l’on considère que tous les individus sont égoïstes et rationnels , ils adapteront tous le
comportement du free rider; donc l’entreprise ne pourra produire le bien ou le service car
personne n’acceptera de contribuer à son financement . Pourtant , ce bien peut être
considéré comme indispensable par la population

Solution : l’Etat va alors se substituer au marché défaillant en finançant sa production , en


contrepartie il prélèvera des impôts qui assureront son financement .

2° ) LES EFFETS EXTERNES

D é f in it io n : Il existe des cas où l’action des individus peut avoir des répercussions ( positives :
vaccination qui diminue les risques d’épidémie , ou négatives : pollution ) non souhaitées par
l’individu qui se répercutent sur la collectivité.

Conséquences : Comme cet effet externe ne s’opère pas dans le cadre d’une transaction
marchande et qu’il est souvent difficile ( ex : pollution ) de savoir quel est l’agent qui en est
responsable , le marché ne peut assurer la résorption de l’effet externe .

Solutions : Il est obligé de faire appel à une intervention de l’Etat qui va agir , soit en
réglementant(ex : en imposant la vaccination afin de réduire le risque d’épidémie), soit en
faisant payer l’émetteur de l’effet externe(par exemple en imposant des droits à polluer)

B ) DES CRITIQUES PLUS RADICALES .


1 – LA MYOPIE DU MARCHE.

Postulat néo-classique : Dans la théorie économique classique , les agents économiques sont
guidés par des signaux ( les prix ) qui leur permettent d’optimiser leur situation .

Limites de l’analyse : mais ces prix reflètent la situation de l’économie à un instant donné du
temps . Or les agents économiques prennent aujourd’hui des décisions qui engageront leur
avenir ( exemple : les décisions d’investissement telles que la construction d’une usine), et le
marché s’avère incapable de leur donner des informations permettant de réduire l’incertitude .

Solutions : Certains pays , dont la France ont adopté une stratégie de planification indicative et
incitative ( qui n’a rien de commun avec celle de l’URSS ) visant en particulier à faciliter la
circulation de l’information et à réduire l’incertitude quant aux évolutions futures .

2 - LA REMISE EN CAUSE DES HYPOTHESES DU MARCHE DE CPP.

Critiques de l’analyse néo-classique : contrairement à ce qu’affirment les auteurs libéraux ,


le marché n’est pas un marché de cpp :
- L’hypothèse d’homogénéité des biens apparaît plus que discutable dans un monde où les
logiques d’innovations (cf. chapitre progrès technique : Schumpeter) et de différenciation (cf.
le rôle des marques) sont de plus en plus importantes.
- l’hypothèse d’atomicité est remise en cause par l’existence d’oligopoles ou de monopoles
qui disposent d’un pouvoir de marché qui leur permet d’influencer les prix (cf. : thème sur
les fusions et les concentrations) . Cela débouche sur des situations sous-optimales
( production plus faible , prix plus élevé )
- l’hypothèse de libre circulation des biens et des facteurs de production est elle aussi remise
en cause par les diverses entraves règlementaires qui sont élaborées par les Etats afin de

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limiter la concurrence (cf ; l’analyse du protectionnisme dans le chapitre sur la
mondialisation)
- Enfin l’hypothèse de transparence (c’est àdire la circulation de l’information sans coût) est
discutable en raison de l’intèrêt qu’ont les agents économiques de protéger leurs
informations afin de maximiser leur satisfaction.

Les solutions : elles vont nécessiter des interventions de l’Etat qui agira :
- soit en prenant le contrôle direct des monopoles ( nationalisations ),
- soit en réglementant afin d’empêcher la constitution de monopoles ( cas américain : cf.
Microsoft )

3 – LA CRITIQUE KEYNESIENNE

Critiques de l’analyse néo-classique : Keynes va développer sa critique en montrant que :


- la régulation par les prix n’est pas optimale ,
- qu’elle débouche trop souvent sur des comportements moutonniers ( ou mimétiques) de la
part des agents économiques ( qui ne sont pas alors considérés comme rationnels )
- ce qui peut plonger l’économie dans des situations de crise économique , qui sont
cumulatives .

Solutions : une intervention de l’Etat s’avère alors nécessaire pour sortir l’économie de la crise.
D’autant plus que Keynes conteste l’idée que les variables macro-économiques puissent être
analysées comme le résultat de l’agrégation des comportements individuels .

II ) L’ANALYSE KEYNESIENNE : UNE CONCEPTION ACTIVE DU ROLE DE


L’ETAT .
A ) LES POLITIQUES CONJONCTURELLES

Pour comprendre le rôle conféré à l’Etat par l’analyse keynésienne , il faut partir de l’étude de
l’enchaînement keynésien de l’économie :

L’objectif de la politique macro-économique : La politique macro-économique vise


• un objectif prioritaire : assurer le plein-emploi des facteurs de production , en
particulier le travail .
• Elle dispose pour cela d’une cible privilégiée : la demande effective . En effet , selon
Keynes , l’économie ne tend pas naturellement vers le plein-emploi , car la

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propension moyenne à consommer (C/R) étant inférieure à 1 , la consommation
augmente moins vite que le revenu . C’est donc l’investissement qui doit
compenser l’écart croissant qui se creuse entre les 2 variables (cf. chapitre
investissement) .
• Keynes préconise alors une politique active qui vise à assurer le plein emploi en
contrecarrant les tendances de l’économie de marché ( absence d’autorégulation ) .
Il s’agit donc d’assurer une expansion durable : « le vrai remède au cycle
économique ne constitue pas à supprimer les booms et à maintenir en permanence
une semi-dépression , mais à supprimer les dépressions et à maintenir en
permanence une situation voisine du boom » (Théorie générale )

Les moyens : Voyons maintenant quels sont les différents moyens envisagés par Keynes afin d’
assurer le boom :
• dans l’analyse keynésienne , l’investissement joue un rôle central ; c’est de son
niveau que dépend le plein emploi
• Or l’investissement peut être freiné par une chute de l’efficacité marginale du
capital , résultant d’anticipations sur l’évolution de la demande pessimiste de la
part des entrepreneurs , mais aussi par un niveau trop élevé des taux d’intérêt ( lié
à la préférence pour la liquidité ) .
• Pour éviter le freinage de l’investissement , Keynes envisage trois solutions
essentiellement :

1° ) UNE POLITIQUE MONETAIRE EXPANSIVE VISANT A AGIR SUR LES TAUX D’INTERET
REELS

a - L’objectif :

L’objectif est de soutenir l’investissement privé en appliquant une politique monétaire expansive
visant à réduire les taux d’intérêt .

b - Un effet positif :

Contrairement à ce qu’affirmeraient les libéraux , Keynes ne considère pas que cette


politique soit inflationniste . En effet , :

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• dès lors que tous les facteurs de production ne sont pas mis en oeuvre
( situation de sous-emploi ) ,
• une politique monétaire expansive aura un effet moteur sur la sphère réelle
( Keynes rejette donc la théorie quantitative de la monnaie quand
l’économie est en situation de sous-emploi ) .
• La chute du taux d’intérêt qui résultera de cette politique monétaire
permettra , à efficacité marginale du capital constante , d’augmenter la
rentabilité de l’investissement .

c- mais limité :

Mais , selon Keynes , cette politique est limitée ( l’exemple du Japon aujourd’hui ) car :
• la baisse du taux d’intérêt peut être compensée par une chute plus que
proportionnelle de l’efficacité marginale du capital ,
• mais surtout la baisse des taux ne saurait franchir une limite ( Keynes la
qualifie de trappe à la liquidité ) , c’est-à-dire que si le taux d’intérêt devient
trop faible , toute la monnaie détenue par les ménages est thésaurisée, ce
qui engendre des fuites allant à l’encontre des objectifs recherchés par la
politique monétaire expansive ( injecter des liquidités pour soutenir la
croissance ) .

2° ) DES POLITIQUES DE SOUTIEN DE LA CONSOMMATION .

a - L’objectif :

L’objectif est de soutenir la consommation afin d’améliorer les anticipations des chefs
d’entreprise sur l’évolution future de la demande effective ( modèle de l’accélérateur ) .
b - Les moyens :

Le gouvernement dispose pour cela de trois leviers essentiellement :


b1- une politique de revenu

Mesures :Il faut augmenter les salaires sur lesquels le gouvernement peut peser ,
c’est-à-dire en France , le SMIC et les salaires des fonctionnaires ( politique de revenu ).

Limites : Encore faut-il que cela n’augmente pas trop le coût du travail , car alors cela
risque d’entraîner une augmentation du chômage , contraire à l’objectif recherché .
b2 - distribuer des prestations sociales ( une politique d’accroissement des minima sociaux par
exemple) aux ménages les plus défavorisés

Mesures : En effet ceux sont ces ménages qui ont la propension à consommer la plus
élevée . On peut donc considérer que les fuites vers l’épargne seront réduites et donc
que l’effet multiplicateur sera plus important
Limites : Néanmoins dans un contexte de récession les ménages qui craignent le
chômage peuvent avoir tendance à épargner le surplus de revenu, ce qui limite les
effets de relance ;
b3 - réduire les taux d’imposition ( politique de tax cut)

Mesures : en particulier ceux pesant sur les ménages les moins aisés ( baisse du taux
d’imposition sur le revenu , pb, encore faut-il qu’ils soient imposables ; ou alors baisse
des taxes telles que la TVA qui frappent la consommation ), ce qui vise non pas , comme
dans une perspective libérale , à augmenter l’incitation au travail et à l’épargne des
ménages les plus aisés , mais à relancer la consommation (les fuites vers l’épargne

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seront d’autant plus élevées que la propension à épargner est forte, c’est à dire que le
revenu du ménage augmente).

Limites : En France ou ù la moitié de la population n’est pas imposée sur le revenu ce


type de mesure a forcément un effet limité. Seule une baisse du taux de TVA aurait un
réel effet de relance mais cette mesure serait très coûteuse à court terme et nécessite
l’accord de la commission européenne.

CONCLUSION :

Toutes ces mesures :


• ont l’avantage de réconcilier l’efficacité économique et la justice sociale ( cf
thème : démocratie et inégalités ) .
• Néanmoins elles présentent toutes (quoique à des degrés différents) un
inconvénient : l’effet multiplicateur en est réduit car une partie des
ressources distribuée aux ménages sera épargnée .

3° ) UNE POLITIQUE DE RELANCE PAR LES DEPENSES PUBLIQUES .

Le principe : Le gouvernement peut se substituer à l’investissement défaillant des


entreprises en augmentant ses dépenses publiques , en particulier :r en appliquant des
politiques de grands travaux (investissement autonome : cf Roosevelt dans les années
30 ).

Les conséquences : L’effet de relance sur l’économie sera plus important que celui
assuré par un soutien de la consommation , car il n’y a pas de fuite immédiate vers
l’épargne ( les fuites n’ont lieu qu’à travers le mécanisme du multiplicateur) .

Les limites : Toutes ces politiques ont un inconvénient : elles augmentent les dépenses
publiques ou diminuent les recettes ; elles engendrent donc une augmentation du déficit
public
4° ) L’ANALYSE KEYNESIENNE DU DEFICIT PUBLIC .

Dans une perspective keynésienne , il faut distinguer 2 types de déficit:


a - le déficit conjoncturel

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Il a un effet contracyclique qui s’exerce par le biais des stabilisateurs
automatiques .
On peut distinguer le court et le long terme :

- A court terme :
• Dans le cas d’une dépression , le revenu des ménages chute , donc à taux
de prélèvements obligatoires constant , les recettes publiques diminuent .
• Dans le même temps , les dépenses augmentent mécaniquement du fait de
l’accroissement du chômage ( niveau de prestations sociales inchangé ) .
• Selon les keynésiens , l’augmentation du déficit ne doit pas être considérée
négativement , elle permet d’éviter à l’économie de tomber dans la
dépression cumulative .

- Sur le long terme : on peut envisager que les périodes de croissance et de


dépression se compensent et donc que les déficits cumulés par les stabilisateurs
automatiques durant les dépressions sont financés par les excédents engendrés par
les booms . En effet :
• durant l’expansion , les recettes publiques augmentent ( à taux de
prélèvements obligatoires constant ) ; dans le même temps le chômage
diminuant , les prestations distribuées chutent , d’où baisse des dépenses
,les stabilisateurs automatiques freinent l’augmentation de la demande et
donc le risque d’une croissance inflationniste . Ils exercent donc un effet
contracyclique .
• pour la récession on observe les effets inverses :

b - les politiques discrétionnaires :

Intérêt : Mais le gouvernement peut considérer , surtout en période de dépression , que


les stabilisateurs automatiques n’exercent pas un effet suffisant : les autorités mènent
alors des politiques discrétionnaires de relance qui visent à exercer un effet
d’entraînement sur la demande effective par une augmentation des dépenses publiques
et/ou une diminution des taux de prélèvements obligatoires ( tax cut ).

Limites : Cette politique engendre un déficit supérieur à celui qui est attendu du fait
des seuls stabilisateurs automatiques . Se pose alors le problème du financement du
déficit .

5° ) LES MODES DE FINANCEMENT DU DEFICIT PUBLIC

3 types de financement peuvent être envisagés :


a - une augmentation des taux de prélèvements obligatoires

Ce type de mesure serait contraire à l’objectif de relance , car elle ponctionnerait le


revenu des ménages et freinerait leur demande . Ou alors , elle devrait être concentrée
sur les tranches de revenu les plus élevées ( augmentation de la progressivité de l’impôt
) qui ont les propensions à consommer les plus faibles .
b - financement par l’émission de bons du Trésor

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Cette mesure vise des agents non monétaires . cette solution n’est envisageable que :
• si le marché financier est très déprimé ( offre de capitaux supérieur à la
demande ) donc si les taux d’intérêt sont très bas ( cf trappe à la liquidité ) ;
alors l’augmentation de la demande de capitaux de l’Etat n’engendrera pas
un accroissement du taux d’intérêt qui évince les entreprises .
• Dans le cas où les taux d’intérêt sont supérieurs au niveau de la trappe à la
liquidité , le financement par l’emprunt qui augmente les taux d’intérêt
risque d’évincer les entreprises , donc de diminuer l’investissement , ce qui
est contraire à l’objectif recherché ( l’effet négatif est limité si les dépenses
publiques sont des dépenses d’investissement , se substituant à
l’investissement privé défaillant ).

c - le financement monétaire ( communément nommé à tort financement par la planche à billets ) :

les autorités publiques vont demander des avances à la Banque de France ou vont
émettre des Bons du Trésor qu’elles vont placer auprès des agents monétaires ( Banque
de France ou banque de second rang ) . Dans une perspective keynésienne ce mode de
financement n’est pas obligatoirement inflationniste :
• bien qu’il engendre une augmentation de la masse monétaire en circulation ,
il peut n’avoir qu’un effet réduit sur l’évolution des prix si l’économie est en
sous-emploi .
• En effet , elle dispose alors de capacités de production disponibles qui
peuvent répondre à l’augmentation de la demande résultant de la politique
de relance .
• Ce mode de financement semble d’autant plus intéressant qu’il réduit les
taux d’intérêt et favorise donc l’investissement des entreprises .

Remarque : Si l’Etat ne veut pas accroître le déficit public au-delà du déficit


conjoncturel , il peut appliquer une politique conforme aux préceptes de Haavelmo ,
c’est-à-dire qu’il va augmenter du même montant les dépenses publiques et les impôts .
Contrairement à ce que l’on pourrait penser , l’effet n’est pas nul : on observe un effet
multiplicateur égal au montant des dépenses publiques qui demeure toutefois inférieur
à une politique de relance sans financement par l’impôt .

B ) LES POLITIQUES STRUCTURELLES .


Si l’on réalise une étude sur la longue période , la part des dépenses publiques dans le PIB et donc le taux de prélèvements
obligatoires n’ont cessé d’augmenter dans tous les pays développés ( même les plus libéraux comme les USA )depuis le début du XX°
siècle ( cf cours de première ) . Ceci traduit le passage de :
- l’Etat -Gendarme ou protecteur ou régalien ( qui exerce uniquement les fonctions régaliennes : armée , police , justice ; c’est
l’Etat souhaité par SMITH )
- à un Etat-Providence intervenant directement dans la sphère économique et sociale .

Remarque : cette transformation du rôle de l’Etat a été mise en évidence dès la fin du
XIX° siècle par A.Wagner qui a énoncé la loi de l’extension croissante de l’activité
publique , connue sous le nom de loi de Wagner . Loi qui pose que plus un pays est
civilisé ( développé ) , plus l’intervention de l’Etat est nécessaire et importante en raison
de la complexification des sociétés . Cet interventionnisme accru de l’Etat résulte de
l’incapacité du marché à s’autoréguler et des effets pervers qu’il a générés .

1° ) UNE POLITIQUE INDUSTRIELLE ACTIVE .

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a -Les défaillances structurelles du marché :

remarque : Même si à proprement parler Keynes n’est pas favorable à une politique de
planification , s’il ne s’est intéressé qu’aux politiques conjoncturelles ( « dans le long
terme , nous sommes tous morts » ) il n’en reste pas moins qu’il s’est déclaré partisan
d’une socialisation de l’investissement . En effet :
• Keynes considérait que les marchés n’étaient pas capables de s’autoréguler
, qu’ils adoptaient des comportements moutonniers , que les agents
économiques étaient plus ou moins irrationnels .
• A tout cela la planification à la française ( mais aussi le MITI japonais , par
exemple ) va ajouter que les marchés sont myopes , ne tiennent pas compte
des externalités résultant de leurs activités et sont incapables de répondre à
la demande en biens collectifs des ménages
b- Les solutions :

Dès lors , une politique industrielle active de l’Etat peut paraître souhaitable . Elle visera :
• tout d’abord , dans le cadre de la planification ( indicative et démocratique ) , à recueillir des informations , à
établir une perspective de long terme et à prendre en compte le projet collectif assurant la cohésion nationale .
• Les autorités pourront alors soit inciter les entreprises privées à s’implanter sur des marchés porteurs , dans des
régions en voie de désertification ( par une politique d’aide à l’investissement ) , soit se substituer aux entreprises
pour mener à bien des projets utiles à la collectivité , par le biais des grandes entreprises nationales , par exemple .

2° ) UNE POLITIQUE SOCIALE : L’ETAT-PROVIDENCE

Constat : Comme nous l’avons vu dans le chapitre sur le lien social , le lien marchand n’est pas apte à assurer la cohésion de la
société ; il s’avère incapable d’intégrer et de protéger l’individu .

Solutions : Mais le marché ayant entraîné la disparition des solidarités traditionnelles ( famille , communauté ) , l’Etat a alors été
obligé de compenser les effets pervers engendrés dans la sphère marchande .

a - L’objectif de l’Etat-Providence :

L’objectif de Beveridge ( le rapport Beveridge a été à l’origine de la création de l’ Etat


Providence en Angleterre après la seconde guerre mondiale) et dans une moindre
mesure de la Sécurité Sociale française était de libérer la société du besoin ,
principalement de protéger les individus des différents risques auxquels ils sont
confrontés durant leur vie ( chômage , maladie , vieillesse ) par le versement de
prestations sociales compensatrices

b- Les moyens :

La Sécurité Sociale vise donc :


• essentiellement à opérer une redistribution de type horizontale , c’est-à-dire qu’elle distribue des prestations aux
actifs qui ont contribué à son financement .
• Il n’en demeure pas moins que dès l’origine , et cette tendance s’est accrue avec le temps , une redistribution
verticale s’est opérée en direction des ménages les plus pauvres ( ex : création du minimum vieillesse ) .

Remarque : Contrairement à ce que considèrent les auteurs libéraux , l’Etat-Providence ne peut être envisagé uniquement comme
une retombée des fruits de la croissance . En effet , dans une perspective fordiste , on peut considérer que durant les 30 Glorieuses ,
les prestations sociales ont permis de dynamiser la demande effective et ont donc largement contribué à la croissance économique .
On retrouve ici le message keynésien , selon lequel l’efficacité économique et la justice sociale sont complémentaires .

Conclusion : Cette perspective est fortement critiquée par les auteurs libéraux qui :
• considèrent que l’interventionnisme étatique est générateur de crises et doit donc être limité autant que faire se peut
• Cette vision s’appuie sur l’échec des politiques de la relance opérées durant les années 70 qui ont eu pour effet ,
selon les libéraux , de plonger l’économie dans la stagflation ( stagnation économique et augmentation du chômage
et inflation ) .
• L’opinion libérale semble d’autant plus justifiée qu’avec la mondialisation des économies , les capacités d’action
des autorités nationales sont de plus en plus limitées .

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SECTION II : L’ANALYSE LIBERALE : LE NECESSAIRE RETOUR
VERS UN ETAT MINIMUM ( dossier 3 p 316-317)
I ) LA REGULATION PAR LE MARCHE EST OPTIMALE .
A - Principes de base :

Selon les auteurs libéraux , le marché :


• est capable de s’autoréguler , c’est-à-dire qu’il dispose de mécanismes
endogènes ( la flexibilité par les prix ) qui assurent un retour à l’équilibre de
long terme .
• Cet équilibre est optimal au sens de Pareto , c’est-à-dire qu’il est impossible
d’améliorer la situation d’un agent sans détériorer celle d’un autre .

B - Conséquences :

Ainsi une politique visant à relancer la demande pour sortir l’économie de la crise est :
• non seulement inutile car l’économie tend inéluctablement vers le plein
emploi ,
• elle est aussi dangereuse , car elle perturbe les mécanismes du marché
• Néanmoins , nous avons vu dans la section I que le marché pouvait être
défaillant ( effets externes , biens collectifs ) , ce qui justifiait du point de
vue libéral , une intervention limitée de l’Etat ( Smith l’avait déjà noté au
XVIII° siècle dans le cas de la construction des ponts et des écoles ) .
• Mais, les auteurs libéraux ont établi un bilan très critique des interventions
de l’Etat visant à corriger les défaillances du marché . Ils constatent que les
politiques menées ont un bilan globalement très négatif ; ils considèrent
donc que l’intervention de l’Etat est justifiée uniquement dans la mesure où
elle ne crée pas plus de problèmes qu’elle n’en résout .

II ) LA CRITIQUE DES POLITIQUES DISCRETIONNAIRES DE RELANCE .


Les politiques de relance keynésienne visent à augmenter la demande effective . Elles
considèrent donc que la demande effective est une variable déterminante qui exerce un
rôle moteur sur l’offre .
Or les auteurs libéraux postulent , eux au contraire , conformément à la loi de SAY que
c’est l’offre qui est déterminante et donc qu’il est absolument inutile de chercher à agir
sur la demande ; cela ne peut générer que des effets pervers .

A ) L’ INEFFICACITE DES POLITIQUES DE RELANCE AGISSANT SUR LA DEMANDE .


Les politiques de relance de type keynésienne peuvent être de différents types comme nous l’avons vu dans la section I :

1° ) UNE POLITIQUE MONETAIRE EXPANSIVE .

Une politique monétaire expansive visant à diminuer le taux d’intérêt afin de le rendre
inférieur à la productivité marginale du capital et donc inciter les entreprises à investir
sera un échec pour les raisons suivantes :
a-une politique inflationniste :

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le postulat traditionnel :dès lors que , l’économie est au plein emploi des facteurs de
production , ( la tendance à l’équilibre est générale dans l’analyse néo-classique ) la
théorie quantitative de la monnaie postule que toute augmentation de la masse
monétaire en circulation se traduit par une augmentation des prix et n’a aucun effet sur
la sphère réelle .

a1 – l’analyse de Milton Friedman

Présentation de la théorie de M.Friedman : il va relativiser l’ efficacité des


politiques d’expansion monétaire , en distinguant le court terme et le long terme :
- à court terme : Elles peuvent , selon lui , avoir une efficacité à court terme dès lors
qu’elles trompent les agents économiques . En effet ,
• les ménages font des anticipations adaptatives ( c’est-à-dire qu’ils prévoient
l’ évolution future des prix , en fonction du niveau des prix atteints dans le
passé ) ,
• ils peuvent donc être trompés par la politique monétaire menée par l’Etat .
Ils peuvent croire que celle-ci engendre une augmentation de leur revenu .
• Dès lors ils vont augmenter leur consommation , les entreprises qui
bénéficient d’une baisse des taux d’intérêt vont augmenter leur
investissement : la demande s’élevant , les prix vont augmenter avec la
production .
• Ceci va engendrer une augmentation de la demande de travail : les
entreprises embauchant à un salaire réel inférieur ( les salaires nominaux
augmentant moins vite que les prix ) .
- à moyen terme : Mais à terme , les ménages vont se rendre compte de leurs
erreurs :
• ils comprennent qu’ils ont subi une baisse de leur pouvoir d’achat
( l’augmentation de leur revenu nominal a été plus que compensée par une
augmentation des prix ) ,
• ceci va les inciter à réduire leur demande, dès lors les entreprises vont
licencier les salariés qu’elles ont embauchés . On revient alors au taux de
chômage naturel , mais avec une inflation plus élevée .
• Les ménages vont demander des augmentations de salaire , afin de
compenser l’effet de l’inflation .

2 cas sont alors envisageables :


• l’Etat augmente la masse monétaire en circulation afin de distribuer des
revenus aux ménages , mais la même cause aura les mêmes effets que
précédemment : les prix augmentent , la production de long terme reste
stable , le taux de chômage est constant au niveau du taux de chômage
naturel .

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• l’Etat refuse d’augmenter la masse monétaire , l’évolution dépendra alors
de la capacité des salariés à imposer des augmentations de salaire ( cf plus
bas politique de revenu).

Conclusion : La théorie de Friedman montre donc qu’une politique monétaire


expansionniste ne peut avoir des effets que dans le court terme , dans le long terme ,
elle est toujours inefficace .

a2 - Les nouveaux classiques ( Lucas et Sargent ) : le théorème d’inefficience

Explications : ils vont encore plus loin en développant le théorème dit d’inefficience qui
montre que :
• seules les variations non anticipées des agrégats monétaires auront des
effets sur les grandeurs réels (investissement , croissance du revenu, etc.) .
• Or ils supposent que les anticipations des ménages ne sont pas adaptatrices
mais rationnelles ( c’est-à-dire que les ménages sont capables d’anticiper les
effets de la politique monétaire sur l’inflation ) ;
• ils ne vont donc pas être trompés par l’augmentation de leur revenu nominal
à court terme , d’où aucun effet sur la sphère réelle : les prix augmenteront
par contre proportionnellement à la masse monétaire .

Conclusion : La politique monétaire est donc :


• inefficace , non seulement à long terme mais aussi à court terme
• et elle génère , en plus , des effets pervers : les calculs des ménages
peuvent être faussés par l’évolution des prix ( dans l’hypothèse des
anticipations adaptatives de Friedman) , la compétitivité des entreprises
peut être réduite par l’augmentation des prix , la politique monétaire peut
déboucher sur la stagflation ( plus de chômage , plus d’inflation ) .

b- l’augmentation de la masse monétaire qui génère une baisse des taux d’intérêt réel va entraîner une
réduction de l’incitation à épargner ( augmentation de la préférence pour le présent )

Celle ci i risque de déboucher sur une insuffisance de l’offre de capital qui va freiner les
projets d’investissement des entreprises . On retrouve ici la conception néoclassique ,
selon laquelle l’épargne est une fonction croissante du taux d’intérêt réel et qu’elle joue
un rôle central dans l’accumulation du capital et donc dans la croissance économique
( rejet de l’hypothèse keynésienne de la préférence pour la liquidité ) .
c - l’augmentation de la masse monétaire peut à court terme inciter les entreprises à investir

Explications : en effet le taux d’intérêt réel diminue et devient inférieur à la


productivité marginale du capital , mais ces investissements basés sur des calculs
erronés des entreprises généreront ce que F.A.Von Hayek appelle un surinvestissement (
c’est-à-dire que ces capacités de production seront inutilisées , car elles ne répondent
pas véritablement à un besoin économique ) .

Conclusion : On retrouve alors la conception libérale , selon laquelle tout


investissement sain ne peut être financé que par une épargne véritable , c’est-à-dire par
une abstention de consommation .La politique d’expansion monétaire risque :
• à terme , d’engendrer une augmentation des taux d’intérêt nominaux ( pour
compenser l’augmentation de l’inflation)
• mais alors les entreprises qui subissent une hausse de leurs coûts financiers
seront peut-être tentés de la répercuter dans leurs prix ,
• ce qui aggravera les tensions inflationnistes et risquent de déboucher dans
le cas d’une indexation des salaires sur les prix sur la boucle prix-salaire
observable dans les années 70 ( la hausse des prix entraîne une baisse du

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pouvoir d’achat qui détermine une hausse des salaires nominaux
( indexation des salaires sur les prix ) ,
• d’ où hausse du coût du travail qui génère à la fois une hausse du prix de
vente compensatrice et du chômage .
• Suite à l’augmentation des prix , les ménages demandent des
augmentations de salaire nominaux pour compenser la perte de pouvoir
d’achat : retour à la case départ ) .

2° ) UNE POLITIQUE DE RELANCE DE LA CONSOMMATION .

Comme nous l’avons vu dans l’analyse keynésienne , cette politique peut être développée selon 3 axes :

a - une politique de revenu visant à augmenter les salaires des ménages ,

Objectifs visés par la politique : En augmentant les salaire en particulier des plus
faibles , cette politique vise un objectif de justice sociale et de relance de la demande .

Les répercussions selon les libéraux : Cette politique est un échec , car :
• elle augmente le coût du travail et risque de rendre le taux de salaire réel
supérieur à la productivité marginale du travail , d’où augmentation du
chômage en particulier pour les catégories les moins qualifiées ou n’ayant
pas d’expérience professionnelle .Ainsi une politique généreuse a priori va à
l’encontre des objectifs recherchés : elle détériore la situation des plus
pauvres . Elle est inefficace et injuste socialement , substituant à des
inégalités de revenu qui peuvent assurer progressivement une
augmentation du bien-être , le chômage .
• si les entreprises , afin de ne pas subir de détérioration de leurs profits ,
augmentent leur prix , alors cela risque de déboucher sur des tensions
inflationnistes ( cf plus haut ) .
• la théorie du revenu permanent de M.Friedman montre que ce n’est pas
parce que les ménages ont vu leur revenu augmenter pendant une année ,
qu’ils vont accroître leur consommation . Ils peuvent considérer que cette
augmentation du revenu n’est que transitoire . Dès lors , la majeure partie
du revenu supplémentaire sera épargnée , ce qui n’aura aucun effet sur la
demande . On retrouve ici la critique libérale qui considère que la
consommation n’est pas une fonction croissante du revenu ; la théorie de la
propension moyenne à consommer étant fausse , les effets du multiplicateur
sont plus qu’incertains .Les ménages n’augmenteront réellement leur
consommation que dans le cas où ils considèrent que leur revenu va
continuer à s’élever car la croissance économique est forte , car les
conditions de l’offre sont saines : on retrouve ici la loi de Say , selon laquelle
c’est l’offre qui détermine la demande .

b- une politique de distribution de prestations sociales :

Objectifs recherchés : cette politique vise à réduire les inégalités et à augmenter la


consommation des ménages les plus pauvres .

Répercussions selon les libéraux : Mais elle génère de nombreux effets pervers :
- elle est désincitative au travail . En effet :
• les ménages les plus pauvres ne voient pas quel serait l’intérêt pour eux de
retrouver du travail alors qu’en ne faisant rien ils gagnent un tout petit peu
moins et non pas à payer de prélèvements obligatoires . Cette politique
incite donc les assistés à demeurer assistés .

13
• Mais , en plus , elle risque d’augmenter le nombre de prestataires , puisque
les ménages qui en travaillant perçoivent un salaire un tout petit peu plus
élevé que les assistés vont alors être incités à abandonner leur travail et à
demander des aides ( cf thème efficacité et justice sociale )
- le nombre de prestataires augmentant , leur poids dans la population s’élevant , ils
vont requérir des augmentations de prestations qui ont de grandes chances d’être
acceptées ( les hommes politiques voulant se faire réélire ont tout intérêt à satisfaire
les demandes des prestataires ). Mais alors le coût des prestations va augmenter et il
va bien falloir trouver un moyen de les financer ( cf plus bas ) .
- l’augmentation de la consommation qui pourrait résulter de l’augmentation des
prestations sociales se heurte à la théorie du revenu permanent ( cf plus haut ) ; elle
est de toute façon inefficace dès lors que les capacités d’offre ne sont pas disponibles
à court terme .

c - une politique de réduction des taux de prélèvements obligatoires :

c’est la politique qui paraît la moins critiquable aux auteurs libéraux . Mais les effets
recherchés seront radicalement différents de
ceux proposés par les keynésiens . En effet , :
• il ne s’agit pas d’accroître le revenu disponible des ménages ( en particulier
celui des moins favorisés ) afin de leur permettre de consommer ,
• mais d’inciter par une réduction des montants prélevés sur le travail et
l’épargne les ménages à épargner , à investir , donc à développer les
capacités d’offre ( cf théorie de Laffer , plus bas).
• La baisse de la pression fiscale devra alors surtout concerner les catégories
les plus aisées .

3° ) UNE AUGMENTATION DES DEPENSES PUBLIQUES .

objectif visé par les keynésiens: Dans la perspective keynésienne , elle apparaît
comme la plus efficace , car elle ne subit pas de fuites dues à l’augmentation de
l’épargne , comme c’est le cas pour les politiques visant à accroître la consommation
des ménages .

les répercussions selon les libéraux : Dans une perspective libérale , elle est
considérée comme inefficace et générant des effets pervers :
a - les dépenses publiques , en particulier les dépenses d’infrastructure ,sont considérées par Keynes comme
se substituant à un investissement privé défaillant .

En réalité , il n’en n’est rien : selon les auteurs libéraux , :


• si les entreprises n’investissent pas , c’est parce que les conditions de
rentabilité ( rentabilité économique , taux d’intérêt ) ne sont pas bonnes .
• Il faut donc restaurer les conditions de l’offre et non pas relancer la
demande qui , se heurtant , à des capacités d’offre rigides générera de
l’inflation .
b - les dépenses publiques sont considérés par les libéraux comme des dépenses improductives

Ces dépenses étant improductives ont donc une efficacité économique très réduite.
Dès lors , elles ne restaurent en rien les conditions de l’offre et n’assurent pas de sortie
de crise

c - puisqu’il n’ y a pas d’effet multiplicateur , les dépenses


publiques n’assurent pas de rentrées fiscales

14
Celles ci étaient censés, selon les keynésiens, provenir de l’augmentation des revenus à
taux de pression fiscale constant . Se pose alors le problème du déficit budgétaire et de
son financement.

B ) LE DEFICIT BUDGETAIRE ET SON FINANCEMENT .


1° ) UN CONSTAT .

Les finances publiques ont connu une dérive :

• pour les 7 pays industrialisés , le déficit des administrations publiques est passé de 0,2%(c'est-à-dire un excédent)du
PIB en 1973 à -3,5% du PIB en 92 ( multiplication par 17 ) .
• Pour la France , il est passé de 0,6% en 73 à -4,2% en 96 une améliration s’est opérée jusqu’en 2000 ou le taux
chute à –1.5% pour remonter jusqu’à 4% en 2003, il se maintient à un niveau élevé (supérieur aux critères de
Maastricht) cf fin du chapitre)
• Cet accroissement des déficits publics pour tous les pays s’expliquent en partie par le jeu des stabilisateurs : la
moindre croissance économique engendre une hausse des dépenses et une réduction des recettes .
• Mais la croissance du déficit ne peut s’expliquer uniquement par ce facteur . On observe , en effet , une croissance
du déficit budgétaire structurel résultant des politiques budgétaires discrétionnaires .
Conséquences : Cette explosion des déficits entraîne une forte croissance du besoin de financement de l’Etat ( au sens large , y
compris les caisses de Sécurité Sociale ) . Le mode de financement choisi par le gouvernement va alors avoir des effets très
importants sur l’économie .

2° ) LES MODES DE FINANCEMENT DES DEFICITS PUBLICS .

a - un financement monétaire

Constat : Durant les années 70 , la majorité des gouvernements ont mené des
politiques budgétaires actives qui ont engendré des déficits croissants , conformément
aux préceptes keynésiens .

15
Conséquences : Ces déficits ont été financés par la cession de titres auprès de la
Banque Centrale et les banques de second rang , ce qui a engendré une croissance de la
masse monétaire supérieure à la croissance du PIB réel .
Répercussions : Ceci a entraîné une chute des taux d’intérêt réel qui aurait dû , selon
les keynésiens relancer les taux d’investissement .

Effets pervers de ce mode de financement : Il n’en a rien été , selon les libéraux , la
croissance de la masse monétaire ayant engendré une augmentation de l’inflation
( Friedman : « l’inflation a toujours une origine monétaire » ) . Aussi , suite aux effets
pervers résultant de ce mode de financement , le financement monétaire a été
abandonné au début des années 80 .
b - un financement par l’endettement

Constat : on constate que l’accroissement du déficit a entraîné pour tous les pays une augmentation du ratio dettes publiques / PIB .
L’endettement net est ainsi passé entre 74 et 92 de 17% à 34% pour les pays du G7 .Pour l’année 96 , la dette publique brute par
rapport au PIB atteint 55% en France , 60% en Allemagne , 121 % en Italie , 132% en Belgique ( pour satisfaire aux critères de
Maastricht , le ratio doit être inférieur ou égal à 60% ) .

Conséquences : Cette politique n’est pas sans inconvénient : « le renoncement aux politiques inflationnistes a eu pour conséquence
le non recours à la création monétaire génératrice d’inflation pour financer la dette publique . Les Etats s’adressent aujourd’hui au
marché financier , ce qui contribue à maintenir une relative tension sur les taux d’intérêts . » ( Cahiers français , n°279 , janvier 97 :
J.F Peretti -Wattel ) .

Répercussions : on constate ainsi que les taux d’intérêt réel qui étaient négatifs durant les années 60-70 , sont devenus très
largement positifs , à partir des années 80 , suite à la simultanéité des politiques monétaires restrictives et des déficits budgétaires
croissants , ce qui n’a pas été sans générer des effets pervers :

• l’augmentation des déficits publics détermine une augmentation de la


demande de capitaux sur les marchés financiers qui va contribuer à
l’augmentation des taux d’intérêts nominaux ( offre de capitaux < demande
de capitaux ) .
• Comme les politiques monétaires restrictives ont permis d’obtenir une
désinflation , les taux d’intérêt réels se sont accrus et sont devenus
supérieurs au taux de croissance du PIB , ce qui risque de provoquer un
effet boule de neige , c’est-à-dire que le remboursement de la dette
publique ( y compris la charge d’intérêt ) va entraîner une augmentation des
dépenses publiques supérieure aux recettes ( puisque la croissance du PIB
est relativement atone ) .
• L’endettement nourrit donc l’endettement et l’Etat se trouve confronté à
une contrainte de solvabilité , c’est-à-dire que pour stabiliser le niveau de la
dette publique , l’Etat va être obligé de dégager un excédent qui est
d’autant plus élevé que le taux d’endettement public est fort .

16
• Cette contrainte est d’autant plus accentuée que la dette publique est
détenue par des agents étrangers qui risquent de perdre confiance dans
l’émetteur de titres publics : l’Etat est alors plus ou moins prisonnier des
anticipations des marchés financiers , sa marge de manœuvre en est
d’autant plus réduite .

Constat : Ainsi , dans le cas de la France , pour l’année 95 , le ratio dettes publiques brute / PIB est de 55 %. L’excédent à dégager
pour stabiliser la dette est de 2 % . Or le déficit budgétaire est de -4,2% ( -2% pour le solde primaire ) .

Conséquences : On voit donc que l’objectif de stabilisation de la dette publique est loin d’être atteint , ce qui freine la chute des taux
d’intérêt nominaux qui s’avère pourtant absolument nécessaire pour relancer l’investissement .

D é f in it io n d e l’ e f fe t d ’ é vic tio n : le financement du déficit par l’émission d’emprunts publics


à long terme risque d’engendrer un effet d’éviction qui résulte du cumul de plusieurs facteurs :
• traduit par une augmentation des taux d’intérêt qui risque de devenir supérieure à la
productivité marginale du capital ou à la rentabilité économique ( l’effet de levier
devient alors négatif ) , ce qui réduit l’incitation à l’investissement des entreprises
( il devient plus rentable pour elles de placer leurs capitaux sur le marché financier )
. L’effet d’éviction sur les entreprises est d’autant plus nuisible que l’Etat réalise des
dépenses improductives qui se substituent aux investissements productifs des
entreprises , ce qui nuit à l’efficacité donc à la croissance économique. Pour En
effet , l’Etat est un emprunteur sûr qui ne risque pas de faire faillite ; les ménages
qui ont une aversion pour le risque , vont donc préférer acquérir des titres de la
dette publique plutôt que ceux d’une entreprise privée qui peut toujours faire faillite
.
• l’Etat en finançant son déficit par l’emprunt accroît le demande de capitaux sur le
marché financier, ce qui détermine une réduction de l’épargne nationale disponible
pour les autres agents économiques , en particulier pour les entreprises . Si l’offre
de capitaux est supérieure à la demande , alors l’émission d’emprunts publics se
compenser l’augmentation des taux d’intérêt , les entreprises ( si la concurrence
n’est pas trop exacerbée) risquent d’être tentées d’élever leurs prix , ce qui peut
dégénérer en des tensions inflationnistes ( cf années 70 ) .

Critique libérale du déficit public : selon Barro , le déficit de l’Etat n’engendre pas
d’effet multiplicateur , car :
• les ménages qui sont rationnels se rendent compte que toute augmentation
des dépenses publiques engendre un déficit et que ce déficit s’il est financé
par l’endettement nécessitera dans le futur une augmentation des taux
d’imposition .
• Les ménages qui font une analyse intergénérationnelle anticipent donc la
chute du revenu futur résultant des prélèvements fiscaux ; ils vont alors dès
aujourd’hui commencer à épargner .
• L’effet de relance sur la consommation est donc très réduit .
• On retrouve ici le théorème dit d’équivalence ricardienne selon lequel
un déficit public financé par l’emprunt n’a pas de conséquences réelles. En
effet ,les agents privés qui se portent acquéreurs de titres ne les considèrent
pas comme une richesse nette, puisque l’Etat devra dans le futur les
rembourser et qu’il ne pourra le faire, s’il maintient son volume de dépenses
, qu’en augmentant les impôts .
Conclusion : Ainsi , une politique de financement des déficits par l’endettement semble
générer au moins autant d’effets pervers qu’une politique de financement par la
création monétaire. Il reste alors uns solution envisageable : augmenter le taux de
prélèvement obligatoire afin de générer de nouvelles ressources qui assureront un
retour à l’équilibre des finances publiques.

17
c – selon les libéraux « à long terme le seul moyen non inflationniste d’éviter l’éviction financière consiste à
financer les dépenses nouvelles par des impôts » .

Constat : On remarque bien qu’entre 1960 et 1970 les taux de prélèvements


obligatoires ont augmenté pour tous les pays ( en France + 11,6 points , au Japon +15,6
points , pour l’OCDE , +13,5 )

R A PPEL :
taux de prélèvement obligatoire = impôts directs + impôts indirects + cotisations sociales
X100
PIB

.
Répercussions : Mais cette politique n’est pas sans générer , elle aussi , des effets
pervers : certains auteurs sont amenés à parler d’éviction par l’impôt , en particulier les
économistes de l’offre , dont Laffer . Laffer a construit en 1980 la courbe suivante :

Définition de la courbe de Laffer : Laffer a repris une vieille tradition libérale : qui
remonte à A.Smith . Celui-ci écrivait dès 1776 dans son livre « Recherches sur la nature
et les causes de la richesse des nations » : « l’impôt peut entraver l’industrie ( travail )
du peuple et le détourner de s’adonner à certaines branches de commerce et de travail
qui fourniraient de l’occupation et des moyens de subsistance à beaucoup de monde .
Ainsi , tandis que d’un côté il oblige le peuple à payer , de l’autre il diminue ou peut-être
anéanti quelques unes des sources qui pourraient le mettre plus aisément dans le cas
de le faire » .
En effet Laffer considère que :
• jusqu’au taux de prélèvement obligatoire t∗ , le rendement marginal des
prélèvements obligatoires , bien que décroissant est positif , c’est-à-dire que
l’augmentation du taux de prélèvements obligatoires engendre une
augmentation des recettes publiques ( masse prélevée ) qui diminuent à
mesure que l’on se rapproche de t∗ .
• Par contre , au-delà du seuil t∗ , toute augmentation des prélèvements
obligatoires détermine une diminution des recettes fiscales qui est d’autant

18
plus forte que l’on s’éloigne de t∗ ( le rendement marginal est donc négatif )
.
• Laffer constate même que le montant des masses prélevées T serait le
même pour le taux t1 que pour le taux t2 . Ceci revient au vieil adage des
fiscalistes : « il faut demander peu au contribuable et beaucoup à l’impôt . »

Justification : Laffer explique sa courbe par le raisonnement suivant :


• quand le taux est supérieur à t∗ ( dit taux optimal ) , l’économie rentre dans
la zone des taux dissuasifs ou prohibitifs , qui réduisent l’incitation au travail
des ménages , multiplient les comportements d’évasion et de fraude fiscale
( cf par exemple , le développement du travail au noir ) .
• Dès lors , le montant de la base fiscale sur lequel sont prélevés les impôts et
cotisations sociales diminue et donc les recettes publiques chutent ( la
réduction de la base fiscale fait plus que compenser l’augmentation des taux
de prélèvements obligatoires ).
• Une réduction des taux va accroître l’incitation au travail des ménages , va
donc élever le montant de la base fiscale et augmenter les recettes
publiques ( l’augmentation de la base fiscale fait plus que compenser la
chute des taux de prélèvements )

Conclusion : L’augmentation des taux de prélèvements nuit donc à la croissance


économique dès lors que l’on se trouve dans la zone prohibitive .

Vérification de la courbe de Laffer :Toute la question est alors de savoir si cela est
le cas pour les PDEM aujourd’hui : Laffer dans le cas américain , Fourcans dans le cas
français considèrent que la réponse est positive .
• Dès lors , les entreprises , suite à l’élévation de leurs charges , sont
conduites à majorer leur prix ( dans les secteurs abrités de la concurrence
internationale : services ou BTP ) , ce qui accroît les tensions inflationnistes
et réduit par là-même la compétitivité du pays .
• Ou alors les entreprises doivent comprimer leurs marges , ce qui restreint
leurs capacités d’investissement et entrave la modernisation de l’appareil de
production .
• De plus , l’augmentation des cotisations sociales ( plus particulièrement les
cotisations patronales ) élève le coût du travail et peut être tenue pour
responsable ( au moins en partie ) de l’élévation du chômage .
• Selon les auteurs libéraux , cette politique d’augmentation des
prélèvements obligatoires est d’autant plus nuisible que ceux-ci sont
progressifs . En effet , l’augmentation des prélèvements frappera d’autant
plus les ménages qu‘ils sont aisés . Or , c’est cette catégorie qui contribue le
plus à l’épargne et à l’investissement . L’objectif de réduction des inégalités
entre ici en contradiction avec celui de l’efficacité économique ( cf thème
efficacité et justice sociale ) .

CONCLUSION :

Les politiques discrétionnaires ont donc , selon les auteurs libéraux :


• montrer leur incapacité à relancer la croissance économique ( pas d’effet
multiplicateur ) .
• En déterminant les déficits publics croissants , elles ont généré des effets
pervers qui peuvent être tenus pour responsables de la crise .
• On retrouve ici la lecture de FA. Von Hayek de la crise de 29 qui considère
que si l’économie entre en crise , ceci n’est pas dû à l’absence
d’autorégulation des marchés ( cf l’analyse keynésienne ) mais à une

19
perturbation des mécanismes autorégulateurs ( en particulier des signaux
que sont les prix ) par les politiques discrétionnaires (monétaire et
budgétaire ) . Les théoriciens libéraux sont donc favorables à l’application de
mesures assurant un retour à l’Etat minimum .

III ) LES POLITIQUES STRUCTURELLES : LES ECHECS DE L’ETAT


INTERVENTIONNISTE
A ) L’ECHEC DES POLITIQUES INDUSTRIELLES .

Postulat de base :Les auteurs libéraux considèrent que l’Etat se révèle inapte à
appliquer une politique industrielle . En effet , l’Etat ne peut opérer qu’une gestion
macro-économique ; il se situe trop loin des marchés , intervient dans beaucoup trop de
domaines pour pouvoir sélectionner les créneaux ou les secteurs porteurs dans l’avenir .
Exemple :Ainsi la politique des champions industriels menée en France durant toute la Cinquième République a été un échec
.L’exemple le plus typique en est la succession de plans calculs qui avaient pour objectif de lancer l’industrie française de
l’informatique sous l’égide de BULL . Les sommes dépensées ont été faramineuses ; les résultats obtenus sont en comparaison très
modestes .

Conséquences :Les auteurs libéraux notent , de plus , que les sommes dépensées
nécessitent des prélèvements obligatoires , prélevées sur les entreprises , ce qui nuit à
leur bonne rentabilité et freine donc leurs capacités d’adaptation et d’investissement .

Conclusion : L’Etat devrait donc s’occuper de son domaine , c’est-à-dire les fonctions
régaliennes et laisser les entreprises libres d’agir dans leur domaine de référence .
L ’échec des entreprises nationalisées traduit , selon les libéraux , l’inaptitude de l’Etat à
gérer des entreprises dans le domaine concurrentiel ( si les entreprises publiques
avaient été privées , il y a longtemps qu’elles auraient fait faillite ) .

B ) L’ECHEC DE L’ETAT-PROVIDENCE (cf chapitre cohésion sociale et thème)

L’opposition théorique :
• Selon les keynésiens , l’Etat-Providence permettait de concilier la justice
sociale avec l’efficacité économique . En effet , il réduisait les inégalités ,
assurait à tous une couverture des besoins essentiels et favorisait la
croissance économique par le biais des prestations sociales distribuées aux
ménages ( mécanisme du multiplicateur ) .
• Les libéraux contestent cette vision des choses en notant que les budgets
sociaux connaissent une dérive financière de plus en plus inquiétante . Celle-
ci traduit une crise qui est en apparence conjoncturelle ( elle résulte d’une
augmentation du chômage ) , mais qui est en réalité structurelle . En effet ,
aussi bien du point de vue des dépenses que des recettes , les effets
négatifs sur la croissance économique sont importants (cf thème justice
sociale et efficacité économique).

Constat : les prestations sociales ont fortement augmenté et le nombre de bénéficiaires


du RMI a explosé .

Les explications : Ceci résulte , selon les auteurs libéraux , de la déresponsabilisation


qu ’engendrent les prestations sociales :
- Dans une économie libérale , tous les individus sont responsables de leur sort ; ils
n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes s’ils échouent . Le principe de responsabilité et

20
l’aiguillon de la concurrence vont alors inciter les individus à travailler , épargner ,
investir et s’enrichir .
- Au contraire , les prestations sociales vont conduire les individus à faire preuve
d’imprévoyance :
• je n’ai pas besoin d’épargner pour me protéger du risque de vieillesse , de
maladie ou de chômage , puisque l’Etat sera toujours là avec son filet de
protection sociale pour me tirer de la situation dans laquelle m’a mise mon
imprévoyance .
• Je suis d’autant moins incité à me protéger que l’Etat m ’assure et qu’en
apparence la protection sociale ne me coûte rien .

Les conséquences : On retrouve à nouveau le principe de responsabilité : puisqu’il n’y


a pas de lien direct entre le montant des prestations reçues et le coût que j’ai à
supporter ; j’ai tout intérêt en tant qu’homo oeconomicus à adopter le comportement du
passager clandestin ( c’est-à-dire à laisser la collectivité prendre en charge mes
dépenses ) .
• Le cas est encore plus flagrant dans les prestations sociales qui relèvent non
pas de l’assurance , mais de la solidarité ( ex : le RMI ) .
• Selon les libéraux , ce type de prestations incite les pauvres qui vivent des
aides publiques à perpétuer leur situation , car , en travaillant , ils ne
gagneraient pas beaucoup plus ( l’utilité du salaire ne compenserait pas la
désutilité du travail ) .
• Ceci incite , en outre , les ménages qui se situent juste au-dessus du seuil
permettant de percevoir les aides sociales à cesser le travail et à accroître
les rangs des pauvres .
• Le nombre de pauvres ne cesse d’augmenter , et avec eux , les dépenses
sociales . Il faut alors augmenter les recettes , ce qui réduit l’incitation au
travail des ménages les plus aisés ( cf l’effet d’éviction de l’imposition et
Laffer ).

C- L’ECHEC DE LA REGLEMENTATION

On peut avancer plusieurs arguments :

• Le manque d'efficacité : d'une part, l'intervention de l'Etat n'empêche pas


la crise d'approfondir les inégalités, d'autre part, la réglementation a un
coût pour les pouvoirs publics (contrôle, etc) et pour les acteurs
économiques (poids des cotisations sociales, coût des mesures de
protection de l'environnement, par exemple) qui grève la compétitivité
nationale dans la course mondiale, enfin la réglementation a des effets
pervers (déresponsabilisation de certains acteurs économiques,
marginalisation de certaines catégories de salariés ne rentrant pas dans les
catégories aidées, par exemple).

• La réglementation fausse le libre jeu du marché et débouche sur une


allocation non optimale des ressources : par exemple, l'institution d'un
salaire minimum amène parfois le salaire à être supérieur au salaire qui
équilibrerait le marché du travail, ce qui explique la persistance du
chômage. On reconnaît ici les thèses soutenues par les libéraux pour qui
seul le libre jeu du marché garantit le dynamisme de l'économie.

• Le développement de la réglementation peut aussi s'expliquer, pour


certains, par la nécessité d'auto-justification du personnel politique et
administratif. Celui-ci justifie son existence par la nécessité de la

21
réglementation et, donc, il fait de la réglementation pour prouver qu'il est
bien nécessaire.

IV ) UNE POLITIQUE ASSURANT UN RETOUR A L’ETAT MINIMUM


A ) VERS L’ ABANDON DES POLITIQUES DE RELANCE DISCRETIONNAIRES .
1 - au niveau de la politique budgétaire

le postulat de base : G.Sorman écrit dans son livre « La solution libérale » : « Le


déficit budgétaire n’a aucune vertu économique et il alimente donc que l’inflation .
les solutions préconisées : L’équilibre devrait donc devenir une règle contraignante
pour l’Etat , comme il l’est déjà pour nos communes et nos départements . Mais plutôt
que de remettre le soin de cet équilibre à la sagesse des gouvernants , il serait prudent
de les protéger contre eux-mêmes en inscrivant ce principe dans la Constitution . De
même, il conviendrait d’inscrire que les dépenses publiques ne devraient pas désormais
augmenter plus vite que la richesse nationale . La Constitution garantirait ainsi notre
sécurité économique , aujourd’hui totalement tributaire de la bonne volonté du
pouvoir »

2 - au niveau de la politique monétaire

Solutions préconisées par les libéraux : M.Friedman propose une mesure


équivalente en ce qui concerne les politiques de relance par la masse monétaire ; il
faudrait obliger les autorités , par un moyen adéquat ( par exemple l’inscription dans la
Constitution ) à appliquer la règle suivante : le taux de croissance de la masse
monétaire de l’agrégat de référence ne doit pas croître plus vite que le PIB réel . Dès lors
, selon Friedman , tout risque d’inflation serait neutralisé .

Constat : Ces projets n’ont pas été encore véritablement mis en oeuvre . Il n’en reste
pas moins que
• depuis le début des années 80 , les gouvernements de l’ensemble des pays
développés ont été progressivement conduits à abandonner les politiques de
relance keynésienne et à appliquer des politiques de rigueur ou
d’assainissement ( la France en 82 , après l’échec du plan de relance Mauroy
).
• Ainsi , au début des années 80 , tous les pays ont appliqué des politiques
monétaires restrictives , c’est-à-dire qu’ils ont abandonné l’objectif final de
régulation de la croissance par le biais de l’objectif intermédiaire du taux
d’intérêt ( une baisse du taux d’intérêt favorable à la croissance étant
obtenue par une politique monétaire expansive .De nouveaux objectifs sont
apparus : l’objectif final est la stabilité interne et externe de la monnaie ,
c’est-à-dire pas d’inflation et une stabilité du taux de change obtenus par un
objectif intermédiaire : la surveillance des agrégats monétaires ( la masse
monétaire doit progresser à un rythme inférieur ou égal à la production ) .
• Afin de faciliter la réussite de cette politique et d’éviter les pressions que les
gouvernements pourraient exercer sur les Banques Centrales , afin de
financer leur déficit , les gouvernements se sont tous peu à peu convertis au
modèle allemand basé sur l’indépendance de la Bundesbank ( la Banque
Centrale allemande ).

CONCLUSION : Dés lors , les gouvernements ne pouvaient plus financer leur déficit par
la création monétaire ; ils étaient alors condamnés :
• soit à emprunter toujours plus ,

22
• soit à augmenter les recettes par une hausse des taux de prélèvements
obligatoires ,
• ou enfin à réduire les dépenses .
Nous avons vu précédemment les effets pervers engendrés par les deux premières
stratégies , la solution préconisée par les auteurs libéraux qui a été suivie
progressivement par tous les gouvernements , à partir de la réussite des politiques
appliquées en GB Par Thatcher et aux EU par Reagan , est de réduire les dépenses
publiques .
Conformément à la logique libérale ,:
- cette politique ne présente aucun inconvénient puisque l’effet multiplicateur n’existe
pas ;
- elle n’a que des avantages puisqu’elle permet à terme
• grâce à la réduction des déficits issue de la diminution des dépenses
d’abaisser le taux d’endettement de l’Etat et par là-même les taux d’intérêt
( disparition de l’effet d’éviction ) ,
• mais aussi de diminuer le taux de prélèvements obligatoires et d’encourager
ainsi les agents économiques à travailler , épargner et investir .

Conclusion : Cette politique permet donc de restaurer les conditions de l’offre , qui
conformément à la loi de Say , sont à l’origine de la croissance économique .

B ) LA DESTRUCTION DE L’ETAT- PROVIDENCE .

Bien évidemment , il ne s’agit pas de remettre en cause toutes les dépenses :


• les libéraux considèrent ainsi que l’Etat doit se limiter à celles qui relèvent
de son domaine , c’est-à-dire le financement des fonctions régaliennes
( armée , justice , police , ... ).
• Par contre doivent être éliminées les fonctions qui se sont développées à la
suite des idées interventionnistes . Ainsi , comme l’écrit G.Sorman , « le
libéralisme repose sur un principe simple et vérifié par l’histoire : le progrès
résulte de l’imagination créative des individus et pas de la planification
gouvernementale . En termes plus savants , nous dirons que l’ordre
spontané est supérieur à l’ordre décrété . » Sorman considère donc que
l’Etat ne doit plus intervenir dans la sphère économique ; il doit laisser le
marché s’autoréguler . Il est ainsi favorable à la privatisation des entreprises
publiques qui sont inefficaces , mais aussi à celle des services publics .
• L ‘Etat doit aussi appliquer une politique de déréglementation , c’est-à-dire
ne conserver que les réglementations qui sont réellement justifiées .
Finalement c’est à des entreprises ayant retrouvé leur liberté de
mouvement que devrait revenir le soin d’opérer la reconversion industrielle .
• En ce qui concerne plus particulièrement l’Etat-Providence , les auteurs
libéraux sont favorables à une privatisation de la protection sociale , afin de
se rapprocher , par exemple du modèle américain , dans lequel le risque
maladie est couvert par des assurances privées , le risque vieillesse est basé
sur un système par capitalisation (cf. chapitre croissance démographique et
développement) . Les avantages attendus par ce modèle sont nombreux ,
d’après les libéraux :
1 - la capitalisation

Elle repose sur le principe de la constitution d’un capital, elle assure une
augmentation du taux d’épargne qui accroît l’offre de capitaux , réduit donc le
taux d’intérêt , favorise alors l’investissement et la croissance .

23
Au contraire le système par répartition favorise une consommation improductive ,
puisque les cotisations des actifs financent les pensions des retraités . Ce
système était donc fortement marqué par la logique keynésienne .

2 - l’assurance privée reposant sur une logique individuelle et sur le volontariat permet de responsabiliser
les individus

elle est donc beaucoup moins coûteuse . D’autant plus , selon Sorman que « les études
menées dans divers pays sur le coût des services publics , indique clairement que la
gestion privée revient toujours deux fois moins cher que la gestion publique »

3 - les auteurs libéraux , toujours par rapport au principe de responsabilité , sont enfin favorables à la
suppression ou au moins à la limitation ( dans le temps ) du montant des aides sociales versées aux plus pauvres .

On retrouve ici la logique du trickle down et du darwinisme économique et social qui


postulent que les individus seront d’autant plus motivés qu’ils subiront les effets de
leurs actions ( cf thème équité et justice sociale ) .

C – UNE POLITIQUE DE DEREGLEMENTATION

Les mesures prises :

• Le transfert de compétences à des autorités indépendantes et la


décentralisation marquent le recul de l'interventionnisme étatique. Par
exemple, les Etats européens ont abandonné leurs prérogatives monétaires
en rendant leur banque centrale indépendante du pouvoir politique puis en
transférant les compétences de la banque centrale à la BCE (voir plus
haut). La décentralisation s'est engagée en France surtout à partir de 1982.
En remettant certains pouvoirs aux Régions ou aux Départements, l'Etat
n'a pas simplement transféré des pouvoirs, la nature des décisions s'est
transformée : on est passé d'une culture de l'Etat centralisateur à une
culture de la négociation au niveau local, ce qui change évidemment la
réglementation.

• La déréglementation proprement dite : le recul de la réglementation, à des


degrés divers, marque tous les pays. Ainsi, en France, certaines protections
instaurées par le droit du travail ont disparu (interdiction du travail des
femmes la nuit, autorisation administrative de licenciement, définition de
l'horaire légal du travail à la semaine, etc). De même, le contrôle des prix a
complètement disparu, sauf sur certains produits très précis ; les marchés
financiers ont été complètement libérés de toute réglementation
contraignante. Aux Etats-Unis, le transport aérien a été totalement
dérégulé, c'est-à-dire que les règles qui protégeaient les grandes
compagnies ont été supprimées. On peut trouver de nombreux autres
exemples qui montrent l'ampleur de cette déréglementation.

• Le démantèlement des monopoles publics : l'interdiction de certaines


activités au secteur privé est de plus en plus souvent supprimée. En
Europe, sous la pression de l'Union européenne, les pays doivent ouvrir à la
concurrence des secteurs jusque là abrités, comme les services postaux, le
transport ferroviaire et aérien ou la production d'électricité. Cela se fait de
manières diverses, mais entre autres par la privatisation de certaines
entreprises publiques (France Télécom, par exemple).
Les effets de cette déréglementation :

24
• On observe d'abord, comme on s'y attendait, une concurrence accrue entre
les producteurs sur des marchés désormais mondiaux. D'une concurrence
accrue, on peut attendre un certain nombre de conséquences : baisse des
prix, meilleurs services aux consommateurs-clients donc meilleure réponse
aux besoins, dynamisme accru (pour résister à la concurrence) donc plus
d'effort de recherche. On peut aussi espérer que l'intervention de l'Etat
diminuant, celle-ci sera moins coûteuse, le déficit public sera réduit, les
prélèvements obligatoires aussi, ce qui permettra de consacrer les
ressources à la croissance économique.

• Cependant, des effets pervers sont apparus. Ainsi la déréglementation du


transport aérien aux Etats-Unis, si elle a bien provoqué une forte baisse
des tarifs et un accroissement des offres de dessertes, a, à terme, eu des
effets négatifs : d'une part, la multiplication du trafic a généré des retards
systématiques et un encombrement de l'espace aérien, d'autre part, les
baisses de prix ont été telles du fait de la concurrence que les petites
entreprises de transport aérien qui s'étaient créées du fait de la
déréglementation n'ont pas réussi à faire des profits suffisants pour
financer les investissements nécessaires à leur survie et même les
dépenses de maintenance absolument indispensables. Résultat, le nombre
des accidents et incidents aériens a augmenté et nombre de petites
entreprises ont fait faillite et ont été rachetées par les plus grosses.
Aujourd'hui, le transport aérien américain est plus concentré qu'il ne l'était
avant la déréglementation et les prix sont remontés. On est donc en train
de re-réglementer le transport aérien.

CONCLUSION :

Cette révolution libérale impulsée d’abord en Angleterre en GB par Thatcher et aux EU


par Reagan représente pour les libéraux un succès réel qui a permis de sortir l’économie
anglaise de la crise structurelle dans laquelle elle se trouvait et de redonner aux EU leur
rôle de leader . Alors comme l’écrit P.Minford dans Le Monde du 15/04/97 : « Le modèle
de l’Europe continentale est fini sans espoir ; c’est un cul-de-sac . La charte sociale ,
l’interventionnisme de l’Etat sont les ingrédients de l’appauvrissement » .
L’interventionnisme de l’Etat-Providence semble d’autant plus condamné que le
développement de la mondialisation remet en cause les capacités de régulation de l’Etat
qui se heurtent à la contrainte extérieure .

PARTIE II - VERS LA CRISE DE LA REGULATION ETATIQUE


DANS LE CADRE DE LA MONDIALISATION .
SECTION I - L’ETAT KEYNESIEN EST ADAPTE A DES
ECONOMIES PEU OUVERTES .
Le contexte :
• Keynes écrit son livre la Théorie générale durant les années 30 , c’est-à-dire dans un contexte marqué par un
effondrement du commerce international et par une montée du protectionnisme , voire même une volonté d’autarcie
.

25
• Au lendemain de la seconde guerre mondiale quand les idées keynésiennes vont se généraliser , les économies des
pays développés sont encore peu ouvertes .

Conséquences : Dans ce contexte , :


• les politiques de relance par la demande ont une efficacité réelle ( malgré les critiques des libéraux ) et elles ont
contribué à la forte croissance économique que l’on a observée durant les 30 Glorieuses .
• En effet , une augmentation des dépenses publiques ( sous forme de prestations sociales , investissement ) engendre
un effet multiplicateur qui est d’autant plus important que la politique monétaire est accommodante ( c’est-à-dire
qu’elle vise les taux d’intérêt bas afin d’élever l’incitation à l’investissement ) .

Les limites : Mais à partir des années 60 , et surtout depuis les années 80-90 :
• l’ouverture des économies s’est accélérée ( création de l’OMC , développement des transnationales : cf cours sur le
commerce international ) .
• Dès lors , les politiques keynésiennes semblent beaucoup moins efficaces ; elles se heurtent à toutes une série de
contraintes qui selon certains auteurs nécessitent leur abandon .

SECTION II - LES CONTRAINTES EXTERIEURES .


I ) LES EFFETS PERVERS DU DECALAGE CONJONCTUREL .
A - L’exemple de la politique de relance de 81
Contexte : Quand les socialistes arrivent au pouvoir en 1981 , l’économie française subit les retombées du deuxième choc pétrolier ,
la croissance est atone , le taux de chômage s’accroît .

Solution préconisée : Une politique de relance par la demande semble donc particulièrement adaptée . Le gouvernement va alors
utiliser :

26
• le levier budgétaire ( accroissement des prestations sociales , relance de l’investissement public , augmentation des
salaires et embauche de fonctionnaires )
• et législatifs ( augmentation du SMIC compensée pour les entreprises par un allégement des charges que l’Etat
prend à son compte ) .
• Cette politique aurait dû favoriser par le biais de l’effet multiplicateur une reprise de la croissance économique et
une baisse du chômage .

Les effets de cette politique : Or, l’effet de la relance a été relativement limité ; ceci résulte en particulier du décalage conjoncturel
existant entre la France et ses concurrents :
• Au moment où la France relance , tous nos partenaires , dans le sillage des gouvernements Thatcher et Reagan qui
viennent d’arriver au pouvoir , appliquent des politiques de rigueur qui ont pour effet de plonger l’économie
mondiale dans la dépression .
• Le taux de croissance de l’économie française devient donc , en 81et 82 , très supérieur au taux de croissance des
PDEM . L’effet sur le solde de la Balance commerciale va se faire sentir très rapidement : le déficit explose : les
importations deviennent très nettement supérieures aux exportations :

- Du coté des importations : suite à la politique de relance , la demande française augmente fortement ( on a distribué du pouvoir
d’achat aux ménages , l’investissement repart ) .
• Or la France est désormais un pays ouvert qui se caractérise par une propension à importer plus forte que par le
passé et constante à court terme . Mécaniquement , une hausse du PIB génère donc une croissance des
importations.
• Celles-ci sont d’autant plus fortes que la politique de relance a un coût , que les entreprises françaises sont moins
compétitives .

R a pp e l : propension à importer m = Importations / PIB

- Du coté des exportations : Dans le même temps , les exportations françaises dépendent à court terme de 2 variables :
• la compétitivité-prix des produits français qui s’est détériorée
• le rythme de croissance de nos partenaires qui détermine , à propension à importer constante à court terme , le
niveau de demande des produits français .Comme les PDEM sont plongés dans la dépression , le PIB et la demande
de nos partenaires chutent , donc les exportations françaises mécaniquement diminuent .

Conclusion : Le décalage conjoncturel se traduit ainsi par une augmentation des importations et une chute des exportations qui
détériorent le taux de couverture

R a pp e l : TAUX DE COUVERTURE = ( Exportations / Importations x 100 )

• La France connaît alors des sorties de capitaux qui financent le déficit de la Balance Commerciale ; ce sont autant
de fuites qui réduisent l’effet multiplicateur . On sait ainsi que le multiplicateur en économie fermée ( 1 / 1-c ) est
supérieur au multiplicateur en économie ouverte ( 1 / 1-c+m)
• La politique de relance de 81-82 s’est donc révélée être un relatif échec .
• Un pays ne peut donc durablement croître plus vite que ses partenaires . On constate ainsi que la France des années
90 , qui se caractérise par une croissance économique plus faible que celle des USA , bénéficie d’un excédent
croissant du solde de sa Balance Commerciale ( dû aussi , mais pas essentiellement à l’amélioration de sa
compétitivité structurelle ) .

B ) LA CONTRAINTE DE TAUX D’INTERET .

Durant les années 70 , les politiques keynésiennes ont favorisé une politique monétaire expansive qui avait pour objectif de réduire le
taux d’intérêt afin de soutenir l’investissement . Cette politique a été un échec , car :

1 - elle a engendré des tensions inflationnistes qui ont détérioré la compétitivité des produits .

Ainsi , l’Allemagne qui applique une politique monétaire restrictive ayant pour objectif de freiner l’inflation bénéficie-telle d’une
compétitivité-prix meilleure que la France qui applique traditionnellement une politique monétaire accommodante . Aussi jusqu’au
début des années 90 , la France connaît un déficit structurel de ses échanges avec l’Allemagne .

2 - la stratégie de réduction des taux d’intérêt peut être efficace , quand les marchés monétaires et financiers sont
réglementés , cloisonnés , que l’Etat contrôle étroitement les mouvements de capitaux ( contrôle des changes) .

Or , au début des années 80 , sous l’égide de Thatcher et de Reagan , on observe :


• un mouvement de déréglementation , de décloisonnement , de désintermédiation . Les marchés financiers qui sont
interconnectés deviennent interdépendants .

27
• Donc , une stratégie de baisse des taux d’intérêt appliquée dans un pays va se heurter , dès lors que le taux
d’intérêt réel de ce pays devient inférieur à celui de ses partenaires à des sorties de capitaux , puisque les capitaux
étant désormais libres de mouvements vont se placer sur le marché le plus rentable .
• Cela engendre une insuffisance d’épargne pour financer l’investissement et les déficits budgétaires , mais aussi une
chute du taux de change ( l’offre de monnaie nationale étant supérieure à sa demande ).
• Les autorités monétaires sont alors obligées de réagir , en appliquant une politique visant à relever les taux
d’intérêt afin de les rendre au moins égaux à ceux de nos partenaires .

Conclusion : La contrainte de taux d’intérêt s’exprime donc ainsi : un pays ne peut


avoir durablement des taux d’intérêt réel inférieurs à ceux de ses partenaires , les
marchés financiers étant intégrés :
• On peut même dire en comparant les cas français et allemand que le pays
appliquant une politique monétaire laxiste doit payer une prime de risque en
maintenant ses taux d’intérêt supérieurs à ceux de son partenaires qui a su
conquérir la confiance des marchés financiers ( l’Allemagne a ainsi eu durant
les années 80 des taux d’intérêt traditionnellement plus faibles que la
France ) .
• La contrainte de taux d’intérêt est donc d’autant plus prégnante que le
différentiel d’inflation ( ex : taux d’inflation français - taux d’inflation
allemand ) est élevé , car les marchés se couvrent des risques futurs en
demandant des taux d’intérêt nominaux plus élevés ( ce qui freine
l’investissement et accroît le coût de la dette publique ).
• L’évolution du solde de la Balance Commerciale pèse sur l’évolution des
taux d’intérêt ; les deux variables influencent elles-mêmes l’évolution du
taux de change .

C ) LA CONTRAINTE DE CHANGE .
1 - Les avantages d’une politique de monnaie faible :

Pendant longtemps les gouvernements ont utilisé le taux de change comme une variable de politique économique qui leur permettait
de compenser les faiblesses ou d’accroître le potentiel de leur appareil productif . La France entre les années 60 et le début des années
80 a donc appliqué une stratégie de monnaie faible qui avait pour objectif , par une succession de dévaluations compétitives , de
compenser la faiblesse de la compétitivité structurelle de l’appareil productif . Le raisonnement opéré était le suivant :
• une dévaluation de la monnaie a un effet immédiat : elle accroît le prix des
importations ( exprimé en monnaie nationale ) et réduit le prix des
exportations ( en monnaie étrangère ) . A court terme , puisque les effets
prix ( p des imports / p des exports = pM / pX ) jouent plus rapidement que
les effets volume ( quantité exportée / quantité importée = qX / qM ) , la
Balance commerciale voit son solde se détériorer ( pX . qX < pM . qM )

28
mais à moyen terme , alors que l’effet prix ayant déjà joué est stable ,

l’effet volume apparaît : l’augmentation des exportations sera d’autant plus
élevée que la sensibilité des exportations au prix est forte ( c’est-à-dire que
l’élasticité-prix des exportations est élevée ) et que les entreprises
nationales ne profitent pas de la dévaluation pour augmenter leurs marges .
La chute des importations sera d’autant plus importante que la sensibilité
des importations aux prix est forte ( l(élasticité -prix des importations est
élevée ) et que les entreprises étrangères ne peuvent compenser la
dévaluation par une chute de leur marge .
• On considère généralement qu’une dévaluation génère à moyen terme une
amélioration du solde de la Balance Commerciale : les effets volumes
devenant supérieurs aux effets prix .
Le mécanisme que nous venons de décrire est connu sous le nom de courbe en J .

Cette stratégie a été particulièrement bien adaptée à l’économie française durant les années 60 .

2 - Les limites de cette politique


Mais à partir des années 70 , elle a montré ses limites et devenait d’autant plus inadaptée que la France rentrait dans le Système
Monétaire Européen et ne pouvait donc dévaluer sans l’accord de ses partenaires :

a - à partir des années 70 , la courbe en J engendre plus de problèmes qu’elle n’en résout .

En effet , les dévaluations compétitives se succèdent sans pour autant améliorer le solde de la Balance Commerciale

29
• Ceci est en particulier dû au fait que les entreprises françaises ont profité des dévaluations pour retarder des
reconversions industrielles et technologiques pourtant nécessaires .
• La France souffre d’un handicap sur le plan de la compétitivité-qualité (ou hors-prix) . Son appareil productif n’est
donc plus adapté à l’évolution de la demande mondiale .
• Dès lors , la dévaluation , malgré la baisse du prix des exportations , n’assure pas une augmentation suffisante des
quantités exportées ( l’élasticité-prix des exportations diminue) .
• La dévaluation ne permet plus de compenser la faiblesse de la compétitivité-prix , car l’indexation des salaires sur
les prix entraîne des augmentations de salaire qui compensent la chute du pouvoir d’achat résultant de la
dévaluation . On observe alors une montée des tensions inflationnistes .
• La stratégie de compétitivité -prix semble d’autant plus inadaptée que la France subit désormais la concurrence des
NPI sur les produits moyens de gamme ; les dévaluations ne suffisent pas à compenser les écarts de coût de
production
• Du point de vue des importations , la France devient de plus en plus dépendante pour les biens de haute
technologie nécessaires à la restructuration industrielle . La part des importations incompressibles ( qui sont peu
dépendantes du prix :l’ élasticité-prix des importations est faible ) ne cesse donc d’augmenter .
• L’échec des dévaluations successives résulte donc de la faiblesse des effets prix qui sont devenus inférieurs aux
effets volume , en raison de la chute des élasticités prix .
• A la même époque , l’Allemagne applique la stratégie inverse , c’est-à-dire qu’elle réévalue sa monnaie et base sa
stratégie sur la compétitivité-qualité . On constate que contrairement à la France , le commerce extérieur allemand
est structurellement excédentaire et que le mark connaît une succession de réévaluations . Une politique de
monnaie forte semble donc beaucoup plus adaptée .

b - en rentrant dans le SME , la France a limité sa liberté d’action en matière de variations du taux de
change

car contrairement au SMI instauré à la suite de la décision de Nixon le 15 Août 71 ( qui va déboucher sur les changes flottants ) , le
SME est un système de changes fixes qui sont certes ajustables , mais il faut alors recevoir l’accord de tous les partenaires concernés .
A partir des années 80 , le développement du marché unique , la marche vers la monnaie unique condamnent les politiques de
dévaluation compétitive .On retrouve ici le triangle de Mundell ( cf chapitre commerce international )qui condamne l’autonomie de
la politique monétaire
• la politique de monnaie faible n’assure donc plus un retour à l’équilibre du solde de la Balance Commerciale ,
• et elle génère en plus une méfiance de la part des marchés financiers qui craignent toujours d’avoir à subir le
contre-coup d’une dévaluation . Pour se couvrir face à ce risque , le marché impose donc les taux d’intérêt plus
élevés que pour les pays à monnaie forte ( ce qui diminue la rentabilité de l’investissement ) .Les investisseurs
internationaux n’en restent pas moins méfiants .
• Or l’Etat doit bien financer un déficit budgétaire croissant ; pour ne pas absorber toutes les ressources issues de
l’épargne nationale , et donc évincer l’investissement , l’Etat est obligé de faire appel aux investisseurs
internationaux qui détiennent aujourd’hui un tiers de la dette publique française : « la contrepartie de ce
financement croissant par l’extérieur , c’est une épée de Damoclès supplémentaire au-dessus de nos têtes , il impose
d’assurer une très grande stabilité du franc , car les non-résidents réagissent à la moindre anticipation d’une
possible dépréciation . Au moindre doute , sur un retournement de la politique monétaire se traduisant par des
changements de taux d’intérêt , les non-résidents risquent de vendre et de provoquer une crise . Les marges de
manœuvre de la politique monétaire sont donc encore plus faibles » ( D.Plihon )

30
PARTIE III - LA NECESSAIRE ADAPTATION DES POLITIQUES
ECONOMIQUES A LA MONDIALISATION : LES POLITIQUES
ECONOMIQUES MENEES DANS UNE ZONE INTEGREE : L’EUROPE

INTRODUCTION – LES ETAPES DE LA CONSTRUCTION


EUROPENNNE : Cf le cours d’histoire et lire le dossier p 298 - 301

SECTION I – LES POLITIQUES DE DESINFLATION COMPETITIVES


MENEES DURANT LES ANNEES 1980- 1990
Comme l’indique J.C.Trichet : « la politique de désinflation compétitive se fonde sur 4
piliers fondamentaux :
• une politique de finances publiques équilibrées , dans toute la mesure
possible plus sage que celle mise en oeuvre par nos partenaires
• une politique de réforme visant à donner à notre économie le plus grand
dynamisme possible et à y développer le concurrence
• une politique monétaire visant à la meilleur maîtrise possible de l’inflation
• une politique de maîtrise des coûts dans l’économie visant à assurer à notre
secteur productif la meilleure compétitivité possible dans son
environnement naturel de marché qu’est l’Europe. »

I ) LE PASSAGE A DES POLITIQUES DE RIGUEUR BUDGETAIRE.


Suite à l’inefficacité croissante des politiques de relance budgétaire qui butent sur la
contrainte extérieure , les gouvernements des PDEM se sont tous :
• convertis à l’application de politiques d’assainissement qui cherchent à
obtenir un excédent budgétaire permettant de réduire le taux
d’endettement public .
• Pour cela , les gouvernements se sont efforcés de diminuer les dépenses
publiques , ce qui présente en outre l’avantage de freiner la progression de
la consommation et donc celle des importations .Il faut donc créer un
décalage conjoncturel qui assure à l’économie (en particulier française) une
progression moins rapide de ses importations que de ses exportations .

II) DES POLITIQUES MONETAIRES RESTRICTIVES .


Les principes : La politique monétaire doit être suffisamment restrictive afin :
• d’extirper les anticipations inflationnistes des agents économiques qui , dans
le cas où ils évaluent le futur , en fonction d’anticipations adaptatives ,
projettent que l’inflation de demain sera encore plus forte qu’aujourd’hui ,
ce qui , en une sorte de prophétie créatrice , accroît les tensions
inflationnistes .
• Une fois que les ménages sont conscients que les autorités publiques et en
particulier les autorités monétaires devenues indépendantes ont pour credo
une stratégie de désinflation , les anticipations inflationnistes vont
disparaître , ce qui par une prophétie créatrice inverse à la précédente
permettra de favoriser la chute du taux d’inflation.
• Cela devrait permettre de convaincre les marchés financiers de la volonté
des autorités publiques de lutter contre l’inflation , et donc à terme de
desserrer la contrainte des taux d’intérêt qui devrait permettre de relancer
l’investissement .

L’exemple français : Au début des années 90 , la France a donc :

31
• atteint des chiffres d’inflation très réduits qui doivent lui permettre d’assurer une croissance économique saine , en
particulier grâce à l’amélioration du différentiel d’inflation par rapport à ses partenaires qui lui permet de vendre
ses produits moins chers , et donc d’accroître ses exportations
• Cette politique était le prix à payer ( même si à court terme , elle pouvait générer le chômage ) pour éviter le cercle
vicieux inflation-dévaluation qui avait montré ses effets pervers .
• La France s’est alors convertie , comme tous ses partenaires européens à une politique de monnaie forte qui avait
pour objectif de bénéficier des effets positifs obtenus par le modèle allemand .En particulier , le franc fort devait
obliger les entreprises à opérer des reconversions industrielles et à passer de la compétitivité-prix à la compétitivité
hors-prix

III) LA DESINDEXATION DES SALAIRES SUR LES PRIX .


Les effets pervers de l’indexation des salaires sur les prix : Les 2 chocs pétroliers qui ont eu lieu durant les années 70 , ont été
accommodés , c’est-à-dire que personne ( entreprises salariés ) n’ayant voulu subir le coût du prélèvement opéré par l’augmentation
de la facture pétrolière , l’économie française est entrée dans une boucle prix-salaire qui a engendré la stagflation .

Politique mise en œuvre : Aussi , à partir de 1982 , avec le tournant de la rigueur , la politique d’indexation des salaires sur les prix
a été abandonnée

Les conséquences : cette politique a permis :


• d’assurer : « un partage non inflationniste du revenu national , en clair une réduction des hausses de salaires , de
sorte que celle-ci soit compatible avec les gains de productivité et que cesse la fameuse spirale inflationniste prix-
salaire » .
• Cette stratégie qui prenait le contre-pied de la courbe de Phillips (selon laquelle le taux de chômage est d’autant
plus bas , que le taux de croissance des salaires et donc des prix nominaux est fort ) postulait , en reprenant entre
autre l’analyse de Friedman ( cf taux de chômage naturel ) que la désindexation des salaires sur les prix associée à
une politique de rigueur monétaire devait assurer une désinflation qui permettrait de réduire le chômage .

IV) DES POLITIQUES STRUCTURELLES VISANT A DYNAMISER


L’ECONOMIE (documents p 1 à 7 p 305-307)

A cette politique d’ordre conjoncturel s’ajoute une politique de réforme structurelle qui
permette à l’économie française de pouvoir supporter la concurrence des économies qui
semblent aujourd’hui les plus performantes , en particulier l’économie américaine . Il
faut donc :
• remettre en cause tous les facteurs de rigidité(LPE au sens de l’OCDE) qui
sont tenus pour responsables de l’atonie de la croissance et de la montée du
chômage .
• Les autorités sont alors conduites à introduire toujours plus de flexibilité ,
qui devient synonyme d’adaptation permanente et réussie à la concurrence ,
ce qui conduit à remettre en cause les avantages acquis .
• Il faut aussi déréglementer , comme l’ont fait avant nous les économies
anglo-saxonnes , car l’Etat , par le biais des réglementations s’était introduit
dans des domaines qui ne relèvent pas de sa compétence et qui ont porté
atteinte à la concurrence .
• Enfin, il faut mettre un terme aux situations de monopole dont disposaient
les services publics qui étaient dès lors peu compétitifs .
• Il faut aussi privatiser les entreprises nationalisées qui pour résister à la
concurrence sur les marchés mondiaux ont été obligées de
s’internationaliser ; les objectifs de la firme pouvant alors rentrer en
contradiction avec ceux de l’Etat ( exemple : Thomson qui délocalise le
montage des téléviseurs en Asie du Sud-Est pour réduire ses coûts de
production , ce qui contribue à la hausse du chômage en France ) .

32
SECTION II – LA POLITIQUE ECONOMIQUE MENEE DANS LE CADRE
DE L’UNION ECONOMIQUE MONETAIRE ( UEM) dossier p 302-305 du
livre

I - QUELLES POLITIQUES ECONOMIQUES ?

A - LA POLITIQUE MONETAIRE

1– POURQUOI UNE UNION ECONOMIQUE MONETAIRE ? (document 4 p 318)

Dans les années 70 , suite à la remise en cause du régime monétaire né après la seconde guerre mondiale par les EU ( taux de change
fixes mais ajustables ) et aux répercussions de la crise de 73 apparaît la nécessité de créer une zone monétaire de stabilité en Europe :
ce sera le serpent monétaire en 73, puis le SME en 78-79 dont les 3 principes de base sont :
- Les changes fixes mais ajustables
- une répartition équilibrée des charges d’intervention et d’ajustement entre pays
- une solidarité par la mise en commun partielle des réserves de change
Après des débuts difficiles , entre 87 et 92 le SME vit un âge d’or , mais est mis en œuvre la libéralisation complète des mouvements
de capitaux .Dès lors , il n’est plus possible de concilier la stabilité des taux de change , la mobilité des capitaux et l’autonomie des
politiques monétaires nationales , comme le démontre le triangle d’incompatibilité mis en évidence par R.Mundell :

En effet , en l’absence de contrôle des changes , tout écart de taux d’intérêt se traduit par des mouvements de capitaux vers les pays
où ceux-ci sont les plus élevés ( rémunération la plus forte de l’épargne ) ou dont la politique est la plus crédible : l’Allemagne . Le
flottement est donc fauteur d’instabilité , il entrave la construction européenne . 3 solutions sont alors envisageables :
• accepter la domination du deutsch mark et le pilotage de l’Europe par l’Allemagne
• restreindre les mouvements de capitaux , c’est-à-dire revenir sur la libéralisation
• geler définitivement les taux de change en choisissant la monnaie unique .
C’est la dernière solution , la plus ambitieuse qui va être mise en œuvre :
- certes , elle présente des inconvénients , puisque la politique monétaire d’un pays n’est plus autonome et donc que les autorités
nationales abandonnent toute possibilité d’une politique utilisant le taux de change ou les taux d’intérêt pour relancer la

33
croissance. Mais cette liberté était largement illusoire , puisque l’ancrage des politiques européennes dans le cadre du SME sur le
mark conduisait en réalité à un suivisme de fait de la politique allemande .
- Par contre , ce choix présente de nombreux avantages :
• Un avantage symbolique tout d’abord : l’utilisation des monnaies uniques doit permettre de renforcer l’identité
européenne et donc de favoriser l’avancée de la construction européenne
• Les avantages micro-économiques : la disparition des coûts de transaction entre entreprises européennes et
l’ élimination des coûts dûs au risque de change qui entravaient le développement des échanges , donc la
réalisation du grand marché intérieur décidé en 86 par l’Acte unique européen
• La monnaie unique en surmontant les fluctuations monétaires intra-européennes doit permettre d’éliminer les
distorsions de concurrence qu’elles provoquaient ( un pays dont la compétitivité-coût se dégrade pouvait être tenté
de dévaluer sa monnaie pour restaurer sa compétitivité-prix )
• Le rôle international d’une monnaie européenne unique doit permettre de remettre en cause la suprématie du dollar
et de bénéficier des fonctions d’une monnaie internationale

2- LE PROCESSUS DE MISE EN PLACE DE L’UEM ( 5 p 299)

Le traité de Maastricht qui va instaurer la monnaie unique définit un processus de transition en 3 phases :
- la libéralisation des mouvements de capitaux intra-communautaires doit être achevée au 31 – 12- 93
- la préparation active à l’entrée dans l’UEM par la création de l’IME( Institut Monétaire Européen ) qui l’embryon de la future
Banque Centrale Européenne et par l’approfondissement de la convergence macro-économique des pays candidats qui doivent
s’engager à respecter les critères de Maastricht :
* la stabilité des prix : le taux d’inflation ne doit pas dépasser de plus de 1 ,5 % la moyenne des 3 Etats membres les moins
inflationnistes
* la maîtrise des finances publiques : le déficit ne doit pas dépasser 3 % du PIB pour l’ensemble des administrations publiques
, la dette publique est limitée à 60 % maximum du PIB
* la stabilité des changes : il faut respecter les marges de fluctuation du SME
* le caractère durable de la convergence : le taux d’intérêt nominal à long terme ne doit pas dépasser de plus de 2 % la
moyenne des 3 Etats membres les moins inflationnistes
- l’abandon du SME , l’entrée en vigueur de l’UEM et la passage à la monnaie unique ( création de l’euro en janvier 99 , l’euro se
substitue aux monnaies nationales en janvier 2001 ) l’instauration de la Banque centrale européenne , donc la mise en place d’une
monnaie unique

3 – LA POLITIQUE MONETAIRE MENEE PAR LA BCE ( 1 et 2 p 302)

L’objectif central retenu par le traité de Maastricht pour la BCE est la stabilité des prix , puisque le plafond annuel d’inflation que
s’est fixé la BCE comme objectif est de 2 % annuel .
Pour atteindre cet objectif , la BCE dispose essentiellement de 2 instruments :
• une politique de réserves obligatoires , c’est-à-dire que pour chaque crédit consenti , les banques sont obligées de
bloquer auprès de la BCE un pourcentage de son montant qui sera non rémunéré . Plus la BCE veut appliquer une
politique monétaire restrictive pour lutter contre l’inflation , plus elle va augmenter le taux de réserves obligatoires
qui va dissuader les banques d’offrir des crédits .
• la politique d’open-market : la BCE va acheter ou vendre des titres sur les marchés financiers et ainsi fixer les taux
d’intérêt auxquels les banques commerciales vont obtenir de la monnaie , c’est-à-dire des liquidités auprès de la
BCE ; Plus la BCE veut restreindre la capacité des banques à offrir des crédits à l’économie , plus elle va monter
son taux d’intérêt directeur , ce qui obligera les banques commerciales à répercuter cette hausse chez leurs clients

4 – BILAN PROVISOIRE

a – Intérêts ( 6 p 300)

• la monnaie unique , contrairement au SME , représente certes une perte de souveraineté individuelle pour les pays ,
mais elle a permis , puisqu’elle est centralisée de prendre en compte la situation de l’ensemble des pays de l’Union
et non celle d’un pays en particulier . Tous les pays de l’Union bénéficiant d’une même monnaie sont confrontés
aux mêmes variations des taux d’intérêt , alors qu’auparavant la France , par exemple , devait mener une politique
monétaire plus restrictive que l’Allemagne , car sa monnaie était plus faible .
• la monnaie unique a permis de faire disparaître les attaques spéculatives auxquelles étaient confrontes le serpent et
le SME qui étaient des systèmes de change fixes mais ajustables
• la monnaie unique évite les coûts de conversion et donc favorise le développement des échanges
• la politique monétaire de la BCE a permis d’assurer une convergence des prix des différentes économies qui
renforcent la cohérence de la zone
• elle permet une meilleure comparabilité des prix , donc favorise la concurrence

34
• la politique monétaire qui vise la stabilité des prix protège les plus défavorisés de l’inflation , donc crée les
conditions d’une croissance solide et durable
+ en augmentant le pouvoir d’achat des consommateurs,
+ en préservant et renforçant la compétitivité des entreprises européennes ,
+ en renforçant la confiance en la monnaie qui permet d’obtenir des taux d’intérêt faibles ,
donc de favoriser une relance de l’investissement
• l’euro devient un concurrent du dollar et assure donc une indépendance à la zone qui lui permet d’appliquer une
politique monétaire moins dépendante de celle menée aux EU .

CONCLUSION :Selon la Commission Européenne , les avantages directs offerts par la création de l’UEM contribuerait à élever
la croissance d’un demi-point chaque année .

b – Limites (9 p 305)

• la BCE a appliqué une politique monétaire qui vise essentiellement à lutter contre l’inflation , le chômage étant
selon elle dû à un manque de flexibilité des marchés , donc à des caractéristiques structurelles sur lesquelles la
monnaie n’a aucune influence . Mais , la politique monétaire restrictive qu’elle a appliquée dans un contexte de
récession a contribué à affaiblir la croissance , donc comme l’explique la logique de Phillips a remis en évidence le
dilemme inflation-chômage
• l’adoption d’une politique monétaire commune et d’un taux de change unique obligent certes les pays en retard à
faire des efforts pour rattraper leur retard , mais représente pour ces Etats un handicap certain de compétitivité dû à
un taux de change trop élevé .
• lors du traité de Maastricht , pour crédibiliser la BCE , les allemands qui étaient réticents à abandonner le deutsch
mark avaient institué l’indépendance de la BCE dont les dirigeants sont certes nommés par les autorités politiques ,
mais qui , au cours de leur mandat , n’ont pas de comptes à rendre aux gouvernements . Pour certains , cela conduit
à un déficit démocratique expliquant le peu d’intérêt de la BCE aux variations du chômage ; Al ‘inverse les
dirigeants de la FED doivent rendre des comptes au Congrès et sont donc plus réactifs à la situation du pays .
• l’Europe contrairement aux EU ne constitue pas une zone économique intégrée .Il existe entre les Etats des
décalages conjoncturels qui peuvent être importants .entre l’Irlande qui connaît une croissance forte , des tensions
inflationnistes et l’Allemagne qui est en récession . Quelle politique monétaire appliquer : augmenter les taux
d’intérêt pour limiter l’inflation en Irlande , ou injecter de la monnaie dans l’économie pour favoriser la croissance
en Allemagne et en France .La BCE est donc obligée d’appliquer une politique monétaire qui concilie des
situations inconciliables : elle applique donc une politique monétaire qui s’opère par étapes , ce qui limite ses
marges d’action .
• la politique monétaire menée par la BCE est largement suiviste de la FED et donc n’a pas permis d’assurer
durablement l’indépendance et la crédibilité de l’euro par rapport au dollar .
• les critères de Maastricht institués pour assurer le passage à l’euro ont montré leurs inconvénients quand la Banque
Centrale appliqua une politique monétaire restrictive . Les autorités nationales sont obligées d’adopter des
politiques budgétaires restrictives , pour ne pas avoir un déficit budgétaire dépassant les 3 % .

CONCLUSION : comme l’écrit J.Cacheux , « en pratique , cependant , la politique monétaire européenne n’a , pour ses premières
années d’existence , que modérément convaincu les marchés financiers et les observateurs , ses performances médiocres ne
contribuant pas à asseoir sa crédibilité » .

B – LA POLITIQUE BUDGETAIRE DANS LE CADRE DE L’UEM (dossier p 302-


305)

1 – DES POLITIQUES BUDGETAIRES QUI RESTENT NATIONALES

Si la politique monétaire est du ressort de la BCE , les Etats ayant abandonné leur souveraineté sur la monnaie , la politique
budgétaire demeure du ressort des gouvernements et des parlements des Etats membres . En moyenne , les budgets publics pèsent
plus de 40 % du PIB , le budget de la Communauté représente lui 1,27 % du PNB de l’UE et une grande partie des dépenses sont
concentrées sur l’agriculture ( PAC : elle représente 44,5 % du total des dépenses ) .Ce choix de ne pas doubler l’euro d’un budget
fédéral s’explique par des raisons politiques : l’UEM remettait en cause la souveraineté des Etats dans un domaine essentiel ;
remettre en cause la capacité des Etats à lever des impôts ou à fixer la politique budgétaire aurait été inacceptable pour les parlements
et les opinions publiques .

2- MAIS DONT LA MARGE DE MANŒUVRE EST TRES LIMITEE : LE PACTE DE


STABILITE ( 1 et 2 p 302)

Les politiques budgétaires sont en effet cadrées par le Pacte de stabilité et de croissance ratifié en 97 dont l’objectif central est de
limiter le déficit budgétaire agrégé de la zone euro et de prévenir les dérapages budgétaires préjudiciables aux autres membres , tout
en permettant de faire face aux fluctuations cycliques de l’activité . La thèse qui a prévalu lors de la rédaction du traité de Maastricht
considère que les politiques budgétaires nationales sont structurellement expansionnistes débouchant sur des déficits, donc sur une
dette publique croissante qui , par un effet boule de neige , peut devenir insoutenable . Dès lors , les Etats feraient pression sur la

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Banque Centrale afin qu’elle assouplisse sa politique monétaire , ce qui remettrait en cause la crédibilité de l’euro . Chaque Etat
membre est donc tenu de définir un programme de stabilité pluri-annuel , c’est-à-dire une politique d’ajustement des finances
publiques tendant vers un niveau proche de l’équilibre ou assurant un excédent budgétaire . Ce programme est soumis chaque année
à l’approbation du Conseil des ministre des finances européens . Le déficit public d’un Etat-membre ne doit jamais dépasser 3 % du
PIB sauf circonstances exceptionnelles , c’est-à-dire une baisse de 2 % au moins du PIB . En cas de déficit jugé excessif par le
Conseil , une procédure est mise en place qui peut aboutir à des sanctions ( 0,2 % du PIB plus 0,1 % de PIB par point de déficit en
trop , dans la limite de 0,5 % ) .Cette sanction prend la forme d’un dépôt non rémunéré auprès de la Banque Centrale : si le déficit
persiste , un nouveau dépôt doit être effectué qui est irrécouvrable au bout de 2 ans
Le Pacte de stabilité reflète donc bien selon P.d’Arvisenet « la place accordée à la politique budgétaire dans l’union monétaire , celle
d’une subordination à la politique monétaire . D’une part , l’objectif de la politique monétaire est clairement défini : il s’agit de la
stabilité des prix .D’autre part , la BCE centralise la politique monétaire alors que les politiques budgétaires sont nationales et
décentralisées »

3 – CE QUI REDUIT LA CAPACITE A REGULER LES DESEQUILIBRES INTERNES A


L’UEM

a – EN THEORIE , L’UEM EST UNE ZONE MONETAIRE OPTIMALE ( ZMO ) QUI


REEQUILIBRE L’ECONOMIE EN CAS DE CHOC

La notion de ZMO a été développée dans les années 60 par R.Mundell qui remet en cause le principe ricardien de l’immobilité
internationales des facteurs de production . Selon Mundell , 2 pays ont intérêt à adopter une monnaie unique s’il existe des moyens
qui contrecarrent la perte de l’instrument des taux de change , comme moyen de rétablir l’équilibre suite à un choc asymétrique ,
c’est-à-dire à un choc touchant de manière différente les économies appartenant à la zone monétaire . Selon Mundell , un des critères
permettant de définir une ZMO est la mobilité des facteurs de production , en particulier du facteur travail . Ainsi , si la France est
confrontée à un choc asymétrique générant du chômage , alors que la GB connaît une situation de plein emploi et de tensions
inflationnistes , la résorption du déséquilibre sera opérée par l’émigration des chômeurs français qui iront travailler en GB , dont les
salaires sont plus élevés en raison du manque de main d’œuvre . Ainsi , par le mécanisme de la loi de l’offre et de la demande :
baisse des salaires en France , hausse en GB , on reviendra dans une situation d’équilibre dans les 2 pays .
Mais , cette théorie ne paraît pas vérifiée dans le cadre européen , puisque , malgré la libre circulation des marchandises mais surtout
des facteurs de production , les taux de chômage et les niveaux de vie demeurent très différents en Europe et convergent très
lentement : le Luxembourg a un taux de chômage de 2,4 % , un niveau de vie en PPA de 49 056$ alors que la Grèce a un taux de
chômage de 8 % et un niveau de vie de 16 816$ en 2000 .
H .G.Johnson a donc proposé au début des années 70 un nouveau critère définissant une ZMO : l’intégration fiscale qui peut être
définie par « la présence d’un mécanisme de stabilisation automatique entre régions » . Ainsi , l’introduction de l’euro aurait dû
s’accompagner d’une intégration fiscale par le biais , par exemple d’un budget européen ayant explicitement une fonction de
redistribution , c’est-à-dire que des transferts budgétaires s’opéreraient entre les régions connaissant une croissance et un excédent
budgétaire et les régions en récession confrontées à un déficit budgétaire croissant . Mais , la solidarité européenne est encore très
réduite , le budget fédéral pratiquement inexistant ( moins de 2 % )

b –EN PRATIQUE , AUCUN MECANISME N’EST PREVU DANS LE CADRE DE


L’UEM POUR RESORBER LES CHOCS ASYMETRIQUES

Dans le cadre de l’UEM , les pays de la zone euro qui seraient confrontés à un choc asymétrique détériorant leur compétitivité ne
peuvent plus utiliser le taux de change , c’est-à-dire la dévaluation , ni l’outil monétaire ( une baisse des taux d’intérêt ) pour
relancer l’investissement et la croissance . Le seul instrument qui , en théorie , demeure disponible est la politique budgétaire qui , en
cas de difficultés persistantes devrait permettre de relancer la croissance , ou , au moins , par le mécanisme des stabilisateurs
automatiques d’éviter que la récession se transforme en dépression .
Mais , le pacte de stabilité a limité la liberté des Etats de mener des politiques budgétaires autonomes , donc leur capacité à répondre
à des chocs asymétriques est illusoire . Comme l’indique R.Prodi , président de la Commission européenne : « il n’est pas possible
d’avoir des politiques divergentes . Je suis convaincu que la coordination des politiques économiques sera bientôt voulue par tous les
Etats membres » . Pour l’instant , l’optimisme de Prodi paraît d’autant plus irréel que l’Europe qui avait de difficultés à s’entendre à
15 passe à 25 .

4 – UNE DISCIPLINE BUDGETAIRE DOGMATIQUE D’ORIENTATION LIBERALE

Selon J.P.Fitoussi , l’équilibre budgétaire tel qu’il est défini par le Pacte de stabilité est dangereux : « n’est-il pas de l’ordre de
l’évidence que d’affirmer qu’il est préférable que les finances soient équilibrées ? Eh bien non ! Il est des dépenses – celles
d’investissement – susceptibles d’accroître de façon permanente les revenus futurs , et qu’il est donc légitime de financer par
emprunt . Ces dépenses peuvent être immatérielles , de recherche et de développement ou d’amélioration du système judiciaire par
exemple . Plus généralement , si aujourd’hui le revenu est transitoirement plus faible que ce qu’il aurait dû être et que ce qu’il sera
dans le futur , il est de meilleure politique d’emprunter , plutôt que de renoncer à des dépenses utiles pour préparer l’avenir » .
Fitoussi applique ici la logique de la théorie de la croissance endogène qui considère que face à une récession , l’Etat pour maintenir
le chemin de croissance le plus favorable doit mener une politique contra-cyclique favorisant l’investissement et l’innovation .Il
oppose alors les EU et l’Europe : « aux EU , on est libéral par culture , par choix explicite et interventionniste par empirisme . En
Europe , on est libéral par contrainte et orthodoxe par choix doctrinal . Outre que cela ne correspond ni à notre culture , ni à nos
traditions , il est temps que l’on s’aperçoive , pour en finir avec la croissance molle que cette orthodoxie ne sert pas nos intérêts . »

36
II – QUELLES POLITIQUES STRUCTURELLES ?

A – DES FONDS STRUCTURELS VISANT A ASSURER UNE CONVERGENCE DES


ECONOMIES ( 7 p 300)

L’intégration européenne a toujours recherché la réduction des inégalités aussi bien entre régions qu’entre Etats . Mais cette politique
est devenue un impératif avec la création du marché unique et de l’UEM .En effet , les écarts de développement trop importants entre
Etats rendaient impossibles l’intégration des pays les plus en retard dans l’UEM . Aussi un effort financier considérable a été réalisé
à la fin des années 80 , puis de nouveau à la fin des années 90 pour qualifier les pays en retard . Trois types de fonds ont été
mobilisés :
• le fonds social européen qui contribue à l’insertion professionnelles des jeunes , des chômeurs de longue durée
• le fonds européen de développement ou FEDER qui aide les régions économiquement les plus attardées
• et surtout le fonds de cohésion institué en 92 pour les 4 pays alors les moins avancés : Irlande , Grèce , Espagne et
Portugal

Les sommes ainsi transférées ont ainsi pu être considérables puisque les fonds structurels dont ont bénéficié la Grèce , l’Irlande et le
Portugal ont représenté entre 2 et 3,5 % du PIB , et entre 12 et 15 % de la FBCF nationale .Les sommes ainsi transférées ont assuré
un rattrapage rapide des économies les plus en retard qui ont convergé et qui ont pu être qualifiées pour l ‘euro .
Mais , 2 types de critiques ont été mises en évidence :
• le contrôle des fonds versés a été insuffisant , ce qui a facilité les fraudes
• les crédits n’ont pas forcément été utilisés de manière efficace

Conséquence : les gros contributeurs que sont l’Allemagne et la France en particulier rechignent à financer des fonds d’autant plus
coûteux que l’élargissement de l’Europe vise à intégrer 10 nouveaux pays ayant des niveaux de développement très différents . Le
refus des pays riches d’opérer des transferts équivalents à ceux dont ont bénéficié l’Espagne , le Portugal dans les années 80 – 90
présente 2 dangers :
• un mécontentement des nouveaux pays qui se voient mépriser
• la création d’une Europe à 2 vitesses

B – LE PRINCIPE DE SUBSIDIARITE

La notion de subsidiarité qui a été énoncée au XIX° siècle par L.Taparelli : « autant de liberté que
possible , autant d’autorité que nécessaire » , montre une volonté de responsabiliser les
individus et les groupes à tous les niveaux , puisque l’on ne délègue ses pouvoirs à l’autorité
supérieure que lorsqu’on ne peut pas satisfaire soi-même ses besoins .
En 1992 , le traité de Maastricht a introduit dans les textes communautaires le principe de subsidiarité comme un principe
fondamental de l’organisation institutionnelle de la création européenne : les parties contractantes sont « résolues à poursuivre le
processus créant une union sans cesse plus étroite entre les peuples de l’Europe dans laquelle les décisions sont prises le plus près
possible des citoyens conformément au principe de subsidiarité » .Ceci conduit à une redistribution de l’action publique qui affaiblit
les prérogatives des Etats nationaux :
• le niveau mondial s’intéresse aux questions globales auxquelles sont confrontées une économie et une société
mondialisée : les questions d’environnement , le blanchiment des capitaux , …
• le niveau régional assume la fourniture de biens publics dans les domaines où les proximités ( culturelles ,
politiques , historiques , … ) réduisent les inconvénients de la centralisation et de l’homogénéisation . Exemple :
l’Europe prendrait en charge les infrastructures communautaires , les fonds structurels , une politique de recherche
, une politique de la concurrence
• le niveau national conserve le noyau dur d’assureur et du garant du contrat social : la solidarité , la sécurité ,
l’éducation , les politiques d’aménagement du territoire
• le niveau infra-national ou local prend en charge la fourniture de biens publics selon le principe : l’Etat national ne
doit s’occuper de ce qui peut être fait à l’échelon local . Ainsi , espère-t-on par une politique ambitieuse de
décentralisation et / ou d’autonomie des régions renforcer l’efficacité de l’intervention publique et éviter une trop
grande centralisation des pouvoirs

conclusion : cela conduit à une fragmentation de la souveraineté nationale , dont les attributions sont progressivement remises en
cause . Plus de pouvoirs aux régions et moins d’Etat pour mieux imposer l’Europe .Ce principe est en partie ambigu puisqu’il est
compris différemment selon les acteurs :
• pour la Commission européenne , il signifie un affaiblissement des attributions de l’Etat qui est à la fois trop loin
ou trop près pour être efficace
• pour le Conseil Constitutionnel français : « le respect du principe de subsidiarité n’intervient que si , et dans la
mesure où , les objectifs ne peuvent pas être réalisés de manière suffisante par les Etats membres » .

37
C- SERVICES PUBLICS , SERVICES D’INTERET GENERAL , SERVICE UNIVERSEL (5 à 9 p
307-308)

1- DEFINITIONS

a - LA NOTION DE SERVICES PUBLICS

Le juriste Léon Duguit a défini le service public comme : « toute activité dont l’accomplissement
est indispensable à la réalisation de l’interdépendance sociale et de telle nature qu’elle ne peut
être réalisée complètement que par l’intervention de la force gouvernante » .
3 principes permettent alors de définir le service public d’un point de vue juridique :
- l’égalité qui impose l’accès de tous aux services publics et interdit toute forme de
discrimination , tant du point de vue du droit que des charges
- la continuité , c’est-à-dire l’obligation de répondre de façon continue aux besoins des clients
sans connaître d’autres interruptions que celles prévues par la réglementation . Ce principe a
longtemps été un obstacle à la reconnaissance du droit de grève dans les services publics
- l’adaptabilité – mutabilité : le service public est supposé être réactif , c’est-à-dire se montrer
capable d’évoluer en fonction des changements d’exigence de l’intérêt général . Il peut être
modernisé , étendu mais aussi restreint .

Remarques :
• ce concept de service public est essentiellement politique puisque les services publics garantissent le pacte social et
en sont eux-mêmes le résultat
• contrairement aux apparences , il ne faut pas confondre le service public et le secteur public , c’est-à-dire la mission
et le statut , le destinataire et le propriétaire

b - LA NOTION DE SERVICE ECONOMIQUE D’INTERET GENERAL

Ce terme est mentionné dans l’article 90 du Traité de Rome , il désigne les activités de services
marchands qui remplissent des missions d’intérêt général et sont soumises de ce fait , par les
Etats membres , à des obligations spécifiques de services publics .

c - LE SERVICE UNIVERSEL

Cette notion relativement floue représente une tentative de la Commission européenne de


redéfinir le service public , les obligations qui découlent du service universel visent à assurer ,
partout , l’accès de tous à certaines prestations (considérées comme essentielles) de qualité et
à un prix abordable .

2 - Les services publics à la française. (repris du manuel en ligne brises)

Après avoir donné quelques précisions de vocabulaire, nous verrons comment le poids des services publics s'est peu à peu accru en
France, puis quelles sont les caractéristiques des services publics en France.

• Services publics et secteur public : les deux expressions ne sont pas synonymes. Le secteur public est l'ensemble
des entreprises dont le capital est contrôlé par les pouvoirs publics. Ces entreprises peuvent produire des biens
(Renault avant sa privatisation, par exemple) ou des services (La Poste, par exemple). Parfois, ces biens
pourraient tout à fait être produits par des entreprises privées (comme les automobiles ou les avions). Les services
publics regroupent des activités qui échappent à la logique marchande et sont donc assurées, en règle générale
(mais c'est loin d'être toujours le cas, nous le verrons plus loin), par des administrations car elles sont considérées
comme d'intérêt général (l'administration de la justice, par exemple). Le problème est bien sûr de déterminer ce
qui, dans un pays donné à un moment donné, relève du service public. Une entreprise peut à la fois appartenir au
secteur public et relever du service public (La Poste, par exemple). Qui produit les biens ou services collectifs
dont nous avons parlé plus haut ? On pourrait penser que ce sont les services publics et le secteur public. C'est
vrai, mais en partie seulement : ainsi, dans le domaine de la santé, une partie de la consommation collective est
satisfaite par le service public des hôpitaux, mais une autre partie est satisfaite par des cliniques privées. On peut
trouver la même chose dans le domaine de l'éducation. Autrement dit, le service public peut, dans certains cas,
être assuré par des entreprises privées. Remarquons aussi que les entreprises du secteur public peuvent avoir une
production qui n'a rien à voir avec le service public (des avions, par exemple).

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• Les domaines considérés comme des services publics se sont beaucoup développés en France depuis 1945. Cela
s'explique par la conception que nous avons des services publics, conception qui peut sembler de prime abord
particulière à notre pays (d'où l'expression « à la française »). Traditionnellement, nous considérons que les
services publics ont vocation à accomplir tout ce qui est indispensable au maintien du lien social et ne serait pas
réalisé sans l'intervention des pouvoirs publics. Cela concerne donc à la fois la production de certains biens et
services à caractère commercial (l'électricité, par exemple), la production de services partiellement ou totalement
non marchands (comme la santé, par exemple), la production de services à caractère régalien (comme la justice
ou la police, par exemple). Les services publics participent donc aussi à la redistribution, jugée comme nécessaire
dans notre société. Au fur et à mesure du développement de l'Etat providence, les domaines relevant des services
publics se sont donc étendus.

Quelles sont les caractéristiques de ces services publics à la française ? On peut en présenter un certain nombre :

• Une étroite imbrication entre services publics, pouvoirs publics et secteur public : pour les Français, il est clair
que les services publics doivent être exécutés directement par les pouvoirs publics via les administrations ou les
entreprises relevant du secteur public. Il est manifeste cependant que, des activités proprement commerciales
(comme la banque, l'assurance ou la chimie avant leur privatisation) étaient assurées par des entreprises du
secteur public sans relever des services publics.

• Cependant le mode de production des services publics est assez hybride : une partie non négligeable de ce qui
relève du service public est assurée par des entreprises privées par le biais de « concessions de service public ».
Ainsi la restauration scolaire est-elle de plus en plus souvent concédée à des entreprises privées, alors que,
traditionnellement, c'est du personnel « Education nationale » qui assure ce service. De même, la construction de
certaines autoroutes a été concédée moyennant le respect d'un cahier des charges à des sociétés privées ou
d'économie mixte qui perçoivent les péages.

• Trois principes fondamentaux s'appliquent à la production des services publics : continuité (il ne doit pas y avoir
d'interruption du service public, sauf application du droit de grève), égalité (les usagers dans la même situation
doivent pouvoir bénéficier des mêmes services au même coût), adaptabilité (les services publics doivent s'adapter
aux besoins des usagers). Ces principes se traduisent en particulier par un prix identique (quand les services sont
payants) sur tout le territoire : alors qu'on sait bien qu'il coûte plus cher de raccorder au téléphone un usager
vivant en montagne qu'un usager vivant en ville, on leur fait payer le même prix.

• Les services publics ayant pour objectif de maintenir la cohésion sociale, on demande souvent à ceux qui les
produisent une certaine morale professionnelle, un autre rapport à l'argent, au pouvoir ou aux usagers (que l'on
n'appelle pas « clients », d'ailleurs), obtenus en contrepartie de l'octroi d'un statut particulier, celui de la fonction
publique ou d'un statut proche.
Conclusion : la conception française des services publics a débouché sur la constitution d'un vaste secteur public, pas forcément
producteur de services publics, et sur l'extension des services dits « publics ». Ainsi, en France, les prélèvements obligatoires
représentaient 37.9% du PIB en 1978 et 43.9% en 2002 (source INSEE). L'intégration dans l'Union européenne a provoqué une
remise en cause, au moins partielle, de cette conception en suscitant le développement d'une conception communautaire du service
public.

3 - Comment l'Union européenne pose-t-elle le débat autour des services publics ? (repris de brises)

L'Union européenne emploie l'expression « services d'intérêt général » de préférence à celle de « services publics ». Ce n'est
évidemment pas par hasard et nous verrons quelle conception du service public sous-tend cette appellation. Nous nous
demanderons ensuite comment se passe le processus de convergence autour de cette question.

• Du service public au service d'intérêt économique général : l'Union européenne ne connaît pas le service public
mais seulement le « service d'intérêt économique général », service marchand mettant en jeu des intérêts
collectifs importants. Ce service d'intérêt économique général peut très bien être assuré par des entreprises
privées. Il n'y a donc pas de lien avec la propriété publique, alors qu'en France on a tendance à considérer que le
service public doit être assuré par le secteur public. En particulier, l'existence de monopoles publics produisant les
biens et services d'intérêt général a toujours été encouragée en France alors qu'ils constituaient des obstacles à la
réalisation du marché unique recherché par l'Union européenne.

• L'Union européenne a cependant de manière non équivoque reconnu la nécessité de services publics pour le
maintien de la cohésion sociale et la possibilité pour les Etats membres de réduire la concurrence quand cela était
nécessaire pour accomplir les missions d'intérêt général. Depuis 1996, l'Union européenne, dans une
communication sur les services d'intérêt général, reconnaît la légitimité des services publics et reconnaît aux
Etats le droit de délimiter eux-mêmes les missions d'intérêt général. Au-delà d'un « service universel » dont nous
allons reparler, les Etats ont le choix d'étendre plus ou moins leurs services publics. Mais l'ouverture de principe à
la concurrence exige une définition précise des missions de service public.

• Le service universel est une sorte de service minimum de base, dans un domaine donné (le téléphone, par
exemple), avec des prestations dont la qualité est précisée, et à un prix « accessible ». Ce service universel doit

39
être accessible à tous dans l'Union européenne, avec les mêmes caractéristiques, en particulier sur la qualité du
service offert.
Le service public, dans un pays donné, peut dépasser le service universel. La définition d'un service universel a
l'avantage de limiter la concurrence de manière précise, celle-ci pouvant s'exercer sur les prestations de services
au-delà du service universel. Si l'on prend l'exemple du téléphone en France, le service universel consiste en la
fourniture d'un service de téléphonie vocale, d'un service de renseignements, d'un annuaire et en la gratuité des
appels d'urgence. Mais le service public des télécommunications français (donc au-delà du service universel)
comprend aussi, par exemple, l'accès au réseau numérique.
Finalement, les services publics « à la française » ne sont sans doute pas menacés dans leur nature. En revanche, l'organisation
mise en place pour les produire est, elle, menacée, c'est-à-dire qu'elle devra s'adapter aux règles européennes. Cette adaptation est
d'ailleurs largement entamée, sous la pression européenne certes, mais aussi du fait des déficits publics qui imposent à l'Etat
français de reconsidérer son activité. Ainsi, l'ouverture à la concurrence, exigée par Bruxelles, s'est-elle faite par l'ouverture du
capital de certains monopoles publics aux capitaux privés. De même, certaines sociétés fournissant des services de réseaux (EDF, la
SNCF, par exemple) ont été scindées, la partie correspondant aux infrastructures constituant un monopole naturel, la partie
concernant l'utilisation du réseau étant ouvert à la concurrence. Ainsi, la SNCF a été divisée en deux sociétés, l'une propriétaire du
réseau de voies ferrées, l'autre louant les voies à la première pour y faire circuler des trains, en concurrence avec d'autres
entreprises européennes ayant la même activité.
Conclusion
La question du service public, malgré une certaine convergence imposée par l'intégration européenne, n'est pas réglée pour autant.
La libéralisation observée à peu près dans tous les Etats depuis les années 1980 a paru imposer aux services publics les règles du
marché. Mais les résultats de cette libéralisation, quand elle a été rapide comme en Grande-Bretagne, sont peu convaincants : ainsi
la privatisation du rail britannique a-t-elle débouché selon Tony Blair sur « un enfer absolu » (matériel vieillissant, sécurité
sacrifiée, retards, trains bondés et tarifs souvent double de ceux de la SNCF). L'Union européenne en a tiré la conclusion qu'il
fallait mettre en place une nouvelle régulation. En particulier, on a développé dans de nombreux domaines et dans de nombreux
pays des autorités (ou des instances) de régulation, indépendante à la fois des pouvoirs publics et des entreprises du secteur
concerné, chargées de prévoir les règles s'imposant à tous les opérateurs du secteur et d'en contrôler l'application. Ces autorités
doivent être constituées de toutes les parties prenantes du secteur concerné, en particulier les usagers. Ainsi, en France, on peut
citer aussi bien le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel (CSA), déjà ancien, que l'Autorité de Régulation des Télécommunications
(ART), créée en 1996, ou la Commission de Régulation de l'Electricité (CRE) créée en 2000.

4 – UN CHOIX POLITIQUE (repris de brises)

Le modèle néo-classique postule que la concurrence réalise l’optimum social , c’est-à-dire que le processus de décisions
décentralisées reliées par l’échange marchand est efficace au sens où il permet de produire au moindre coût ce que veulent les
consommateurs . Dans ce cadre , les activités de service public se justifient uniquement par des défaillances du marché :
• l’existence d’un monopole naturel dû à la présence de rendements croissants
• la présence d’effets externes
• la prise en compte du long terme en raison de la myopie des agents
• la présence de biens collectif
Mais , en France , dès 1945 , l’intervention de l’Etat est telle qu’elle dépasse largement les seules délimitations techniques et
économiques : protection sociale , éducation , …
La délimitation du périmètre des services publics a un choix politique : l’Etat doit être présent dès lors que les droits fondamentaux
sont en jeu .
L’ Europe souligne certes dans le traité d’Amsterdam la place qu’occupe les services d’intérêt général parmi les valeurs communes de
l’Union , ainsi que leur rôle dans la promotion de la cohésion sociale et territoriale . Mais , à Lisbonne , en 2000 , le Conseil
européen a décidé : « d’achever et de rendre pleinement opérationnel le marché intérieur » en préconisant une libéralisation accrue
dans tous les domaines . On ne voit pas pour l’instant comment l’Europe entend concilier la libéralisation accrue et les missions
d’intérêt général renforcées . On constate déjà , en effet , les conséquences des libéralisations engagées en matière d’inégalités
d’accès aux services publics, de polarisation des territoires et de destruction d’emplois , ainsi que les limites d’un accompagnement
« social » pensé uniquement comme une aumône pour les plus démunis ou les plus isolés .
La notion européenne de service universel apparaît en France en 1996 au sujet des télécommunications .Désormais , le service public
est découpé en 3 :
• le service universel
• les services obligatoires
• les missions d’intérêt général
Cette définition remet en cause l’égalité des usagers , remplacée par l’idée d’assistance à certaines catégories , et la péréquation
tarifaire , fondements de la notion de services public . Elle laisse de côté la question du financement des services obligatoires , ou de
la représentation de tous les acteurs dans le processus de décision et d’évaluation .

D- LA POLITIQUE DE PROTECTION SOCIALE AU CARREFOUR DES CONTRAINTES


ET DES CHOIX. (repris de brises, lire dossier 4 p 308 - 310)

La politique de protection sociale répond à une nécessité : nos sociétés ont décidé, au moins depuis la fin de la seconde guerre
mondiale, qu'il fallait « protéger » les plus faibles pour garantir, maintenir, favoriser, la cohésion sociale. Cette politique est bien
sûr une politique de long terme, donc une politique structurelle. Qui dit politique dit un ensemble d'objectifs et de moyens à mettre

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en œuvre pour atteindre ces objectifs. On se doute bien que l'intégration économique européenne modifie non seulement les
conditions de la mise en œuvre de la protection sociale mais sans doute aussi ses principes mêmes.
Après avoir rappelé le rôle de la protection sociale dans la cohésion sociale, nous montrerons la diversité des régimes de protection
sociale européens, puis les contraintes qu'a fait peser l'intégration européenne sur ces régimes. Enfin, nous présenterons les voies,
possibles ou déjà engagées, vers la construction d'une Europe sociale.

.1 - Le rôle de la protection sociale dans la cohésion sociale


Le système de protection sociale qui s'est mis en place dans les pays européens surtout depuis la seconde guerre mondiale a
clairement comme objectif de donner à chaque citoyen des droits sociaux qui lui permettent, quels que soient les aléas de son
existence, de continuer à se sentir membre de la société. Les droits sociaux tissent des liens entre les individus indépendamment de
leur appartenance familiale, religieuse ou autre. Ils ont en général une contrepartie, celle de participer (ou d'avoir participé) à la
production des richesses de la nation. On peut noter cependant que les systèmes mis en place, les risques couverts, peuvent être très
différents de pays à pays, la place laissée à la solidarité familiale ou à l'assurance, par exemple, étant plus grande dans certains pays
que dans d'autres. Mais, malgré cette diversité, partout, la protection sociale conserve cet objectif d'intégrer tous les membres de la
société en leur accordant des droits sociaux.

a - La diversité de la protection sociale dans les pays de l'U.E. : risques garantis et niveau de protection 0[0]
On peut évaluer le niveau de protection par la part des dépenses de protection sociale dans le PIB de chaque pays.
Titre : Dépenses de protection sociale en % du PIB (Source : Eurostat).
2000
Danemark 28.8
Allemagne 29.5
France 29.7
Irlande 14.1
Italie 25.2
Luxembourg 21.0
Portugal 22.7
Suède 32.3
Grande-Bretagne 26.8
Europe des 15 27.3

Si l'on prend l'année 2000, on observe un écart substantiel entre l'Irlande où les dépenses de protection représentent 14.1% du PIB
et la Suède où elles en représentent plus de 32%, soit une proportion plus de 2 fois supérieure. Ces différences peuvent s'expliquer
par des différences de richesses du pays : le Portugal a un niveau de développement plus faible que la plupart des autres pays de
l'Union et on peut comprendre le relativement faible poids des prestations sociales dans le PIB. Ce n'est pas le cas du Luxembourg :
on a là plutôt le résultat d'un choix politique différent, où la protection sociale est davantage confiée au marché dans une logique
d'assurance individuelle qu'à un système collectif comme dans les pays du nord de l'Europe par exemple.
Cette diversité dans l'importance quantitative accordée à la protection sociale va rendre la convergence des systèmes de protection
sociale difficile, les pays ayant un faible niveau de protection ne souhaitant pas l'augmenter et les pays en ayant un fort pouvant
difficilement (sur le plan politique intérieur) abaisser leur niveau de protection.
La diversité touche également les risques couverts.

Titre - Structure des prestations sociales selon le risque couvert (en % du total des
prestations), en 2000(Source : Eurostat).

Vieillesse Maladie Invalidité Famille Chômage Logement, exclusion, autre.


Danemark 38.1 20.2 12.0 13.1 10.5 6.1
Allemagne 42.2 28.3 7.8 10.6 8.4 2.6
France 44.1 29.1 5.8 9.6 6.9 4.5
Italie 63.4 25.0 6.0 3.8 1.7 0.2
Irlande 25.4 41.2 5.3 13.0 9.7 5.5
Luxembourg 40.0 25.2 13.7 16.6 3.3 1.2
Portugal 45.6 30.6 13.0 5.5 3.8 1.5

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Suède 39.1 27.1 12.0 10.8 6.5 4.5
Grande-Bretagne 47.7 25.9 9.5 7.1 3.2 6.8
Europe des 15 46.4 27.3 8.1 8.2 6.3 3.7

Si dans tous les pays cités dans ce tableau, la part des prestations sociales consacrées à la vieillesse est la plus importante,
on voit qu'elle est cependant très variable selon les pays (moins de 40% au Danemark, plus de 60% en Italie). Si l'Irlande
consacre une part relativement très faible de ses prestations sociales (comparé aux autres pays) à la vieillesse, cela
s'explique en partie par le fait que la proportion de personnes de plus de 65 ans dans la population est plus faible
qu'ailleurs, mais en partie seulement, sans doute. Les différences sont encore plus manifestes pour d'autres risques : l'Italie
consacre moins de 4% de ses prestations sociales aux prestations familiales alors que le Luxembourg y consacre plus de
16%, soit 4 fois plus proportionnellement. L'Italie consacre 0.2% de ses prestations à la lutte contre l'exclusion et au
logement social alors que le Danemark y consacre plus de 6%. Ces différences signifient que ces pays n'ont pas la même
conception de la protection sociale, et par exemple pour l'Italie dont nous venons de citer les chiffres, que famille et
logement restent dans l'espace privé où les solidarités traditionnelles jouent encore sans doute un grand rôle, à la
différence de pays comme la France ou le Danemark.
Cette diversité dans la façon de couvrir les différents risques va poser problème quand il s'agira, au sein de l'Union européenne, de
discuter d'une éventuelle harmonisation des politiques de protection sociale, comme nous le verrons plus loin.

b - La diversité de la protection sociale dans les pays de l'U.E. : les modes de financement.
Les dépenses de protection sociale doivent être financées par des recettes (parce que l'argent ne tombe toujours pas du ciel !). Il peut
s'agir de recettes publiques (impôts et taxes), c'est ce que l'on appelle le financement public ; il peut s'agir aussi de contributions
reposant sur l'activité professionnelle, sous la forme essentielle de cotisations sociales prélevées sur les salaires (qu'elles soient
versées par les employeurs ou par les salariés ne changeant rien à l'affaire). On retrouve dans ce domaine une très grande diversité
du mode de financement de la protection sociale comme le montre le tableau ci-dessous :
Titre : Structure des recettes de protection selon leur origine (en % du total des recettes) Source : Eurostat
Contributions publiques Cotisations sociales Autres Total
Danemark 65.2 28.4 6.4 100.0
Allemagne 32.8 65.0 2.2 100.0
France 30.4 66.7 2.9 100.0
Italie 38.9 58.0 3.1 100.0
Irlande 59.8 39.0 1.2 100.0
Luxembourg 47.1 49.0 3.9 100.0
Portugal 38.0 53.0 9.0 100.0
Suède 48.6 46.3 5.1 100.0
Royaume-Uni 46.9 51.9 1.2 100.0
Europe des 15 35.7 60.6 3.7 100.0

On voit assez clairement qu'il existe des pays qui ont choisi de financer leur protection sociale pour l'essentiel par des impôts (le
Danemark, par exemple) alors que d'autres font reposer leur système sur les cotisations professionnelles, c'est-à-dire que la
protection sociale est rattachée à l'activité professionnelle (l'Allemagne et la France, par exemple). Aucun pays ne fait tout l'un ou
tout l'autre.
Cette diversité dans le financement amène, elle aussi, des difficultés quand il s'agit de faire converger les systèmes de protection
sociale.

c - L'harmonisation des systèmes de protection sociale, une obligation ?


Pour diverses raisons, que nous allons présenter, l'harmonisation des systèmes de protection sociale est souvent présentée comme
une nécessité, cette nécessité permettant de justifier des réformes présentées comme « inévitables ».

• La réalisation du Marché unique met en concurrence des espaces nationaux aux réglementations parfois très
différentes. Les entreprises vont donc réclamer des charges équivalentes d'un pays à un autre de manière à
préserver la libre concurrence, le risque étant, si cette égalité de traitement n'était pas réalisée, que les entreprises
délocalisent leurs activités dans les pays de l'Union où les charges liées à la protection sociale seraient les moins
élevées (l'Irlande, par exemple). Dans les pays à niveau de protection élevée, cet argument est souvent mis en
avant pour justifier des réformes visant à diminuer les coûts de la protection sociale, au nom de la compétitivité
des entreprises nationales.

• Dans le même ordre d'idées (les idées libérales), on avance souvent l'argument de la nécessaire flexibilisation de
la main d'œuvre, donc de la diminution des garanties sociales systématiquement accordées aux salariés.

• Enfin, la nécessité de réaliser les critères de Maastricht pour entrer dans l'Union monétaire et le maintien de
l'obligation de respecter ces critères depuis imposent aux Etats une stricte limitation de leurs déficits publics. Or

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la protection sociale joue un grand rôle dans ces déficits. Il semble donc « obligatoire » dans certains pays (la
France et l'Allemagne, par exemple) de réformer le système de protection sociale dont on a vu dans le chapitre 5
qu'il traversait une crise structurelle de financement.
Ces trois facteurs ont contribué à une harmonisation effective des systèmes, même si celle-ci est loin d'être réalisée comme nous
l'avons vu dans le paragraphe précédent. En effet, les différences sont moins grandes aujourd'hui dans le mode de financement
qu'elles ne l'étaient il y a 10 ans : ainsi, par exemple, en 1990, le Danemark finançait à plus de 80% son système de protection
sociale par des contributions publiques alors que la France ne le finançait par des contributions publiques qu'à hauteur de 17% ; en
1999, les chiffres sont respectivement de 65 et 30%, donc beaucoup plus proches même s'ils restent très différents. En ce qui
concerne le niveau de protection sociale, en utilisant le même indicateur que dans le paragraphe précédent, on observe là aussi que
l'écart se réduit, les pays ayant les niveaux les plus élevés ayant diminué leur taux (en Suède, par exemple, la part des dépenses de
protection sociale dans le PIB passe de 34.3% à 32.3% entre 1991 et 2000) alors que les pays ayant les plus faibles taux ont
augmenté le leur (ainsi au Portugal, où la part passe de 17.2% à 22.7%), exception faite de l'Irlande qui avait déjà un faible niveau
en 1991 et qui l'a encore diminué entre 1991 et 2000 (la part passe de 19.6 à 14.1%).
On voit donc que la construction européenne exerce une pression sur l'harmonisation des systèmes de protection sociale. La
question est de savoir dans quelle mesure il s'agit d'une harmonisation choisie, vers la construction d'une Europe sociale qui
offrirait des garanties et une protection réelle à tous les citoyens ou s'il s'agit d'un abandon de l'idée même de protection sociale au
service de la solidarité au profit de l'extension du rôle du marché et du développement de la protection individuelle de type
assurantielle.

d - L'harmonisation des systèmes de protection sociale, un choix vers la construction d'une Europe sociale ?

On voit le risque de l'évolution constatée dans le paragraphe précédent : se dirige-t-on vers une harmonisation « vers le bas »,
dictée par le marché, ou choisit-on d'aller vers de nouvelles règles, communes, visant à protéger les personnes sans exclusive et à
maintenir la cohésion sociale, tout en résolvant les questions économiques posées par les évolutions structurelles de la protection
sociale ?
Après avoir montré que l'Union européenne semble avoir choisi la voie de la construction d'une réelle Europe sociale, nous
présenterons les questions qui restent posées.

• L'Europe sociale en marche : il faut bien dire que pendant très longtemps, l'harmonisation des systèmes de
protection sociale est restée un vœu pieux, chaque pays gérant comme il l'entendait sa protection sociale. Mais les
effets négatifs et les risques à long terme de ce « chacun pour soi » sont devenus évidents et à la fin des années
1990, les institutions de l'Union européenne ont compris la nécessité de la coordination réelle des politiques
sociales. Les premières mesures visent la politique de l'emploi. Celle-ci ne concerne pas directement la protection
sociale mais, en fait, elle lui est très liée : en effet, la protection sociale repose pour partie (et parfois une très
grande partie) sur l'activité professionnelle. De la coordination des politiques de l'emploi, on est ensuite passé à
une coordination concernant d'autres domaines de la politique sociale.

• C'est dans le Traité d'Amsterdam (1996) que l'on trouve pour la première fois une référence explicite à une
politique européenne de l'emploi, celle-ci devant tendre au plein emploi. La coordination effective des politiques
nationales de l'emploi se développera ensuite dans le cadre du « processus de Luxembourg » (fin 1997) par le
biais de définition d'orientations communes et par l'obligation pour chaque pays de communiquer aux autres
chaque année les mesures prises pour atteindre les orientations communes et d'en faire une évaluation commune.

• A partir de 2000, la « méthode ouverte de coordination » est étendue à d'autres domaines concernant la protection
sociale : retraites, systèmes de santé, etc. Il y a donc une définition en commun d'objectifs de protection sociale,
ce qui correspond à peu près à la construction de normes européennes. Ces normes doivent guider les réformes,
considérées comme nécessaires (en particulier à cause des questions financières). L'idée générale est que les
systèmes doivent privilégier l'emploi, en visant à augmenter significativement le taux d'emploi européen. Les
mesures prises dans les pays doivent donc s'intégrer dans ce cadre
On voit donc que la construction d'une Europe sociale est en marche. Mais il est bien difficile de dire ce qu'il va en
résulter, du fait des problèmes qui se posent encore.
Les questions encore posées sont essentiellement politiques :

• L'établissement de normes européennes guidant les politiques sociales nationales doit déboucher sur des réformes
des systèmes de protection sociale. Les principes sur lesquels reposent ces normes doivent être discutés au niveau
communautaire. Or, on observe que, pour le moment, dans les débats européens, ceux dont on entend le plus la
voix sont les représentants des entreprises et des institutions financières, organisés en lobbies très influents à
Bruxelles. Les autres acteurs de la vie économique et sociale, les représentants des travailleurs ou des partis
politiques, sont beaucoup moins présents, probablement parce qu'ils considèrent que le débat sur la protection
sociale doit surtout se situer au niveau national. Le risque est évidemment que l'Union européenne n'adopte une
configuration minimaliste de protection sociale, sous l'influence de ceux qui sont les seuls à être présents dans les
débats.

• L'entrée de 10 nouveaux membres en mai 2004 risque aussi de pousser l'Union européenne vers une position
minimaliste : ces pays entrants sont souvent à relativement faible niveau de développement et donc à niveau de

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protection sociale faible. On ne peut pas leur imposer de respecter rapidement des normes européennes nettement
plus élevées (du fait du coût financier, en particulier). Et leur présence dans le Marché unique va encourager
certains à réclamer, au nom de la libre concurrence, une égalisation des conditions de protection sociale vers ce
bas niveau.
Il y a donc des enjeux importants dans le débat européen autour de la protection sociale. Manifestement, la volonté politique de
l'Union de marcher vers une Europe sociale est réelle. Mais les Etats restent jaloux de leurs prérogatives dans ce domaine et le
chacun pour soi présente de réels risques pour les valeurs sous-tendant nos systèmes de protection sociale. On ne peut donc pas dire
aujourd'hui de quoi sera faite l'Europe sociale de demain. Le résultat dépend essentiellement de l'implication au niveau européen de
tous les acteurs de la vie économique et sociale nationale.

ANNEXES
John Monks, à la tête du syndicalisme européen, attaque «économie-casino».
«On est revenu au XIXe siècle, avant l'Etat providence»
Manifestation contre le CPE en avril dernier. REUTERS
Par Christian LOSSON
QUOTIDIEN : Jeudi 5 octobre 2006 - 06:00
Doit-on se résigner au boom des inégalités sociales dans le travail ? Entretien avec John Monks, secrétaire général de la
Confédération européenne des syndicats (CES), qui représente 60 millions de travailleurs dans 36 pays. Ex-numéro 1 du TUC, le
principal syndicat britannique, il dénonce les dérives de la nouvelle «économie-casino».
Assiste-t-on en Europe à une explosion des disparités salariales à l'image de ce qui se passe en Grande-Bretagne ?

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On voit s'installer sur notre continent l'explosion des déséquilibres engendrés par la mondialisation. On voit les grands gagnants de
ce loto : des jeunes, citadins, éduqués, à la tête d'entreprises dans la finance, le management, la communication, les services, le
conseil, l'énergie... Ils surfent sur une totale dérégulation des flux financiers, l'ultralibéralisme, la vague d'immigration planétaire.
Ils profitent du changement de nature de notre société. Laquelle accepte de voir les inégalités se creuser, au nom de la
compétitivité, de la flexibilité et du culte du profit. On voit aussi les grands perdants, les intérimaires, les mal payés, les non-
qualifiés : main-d'oeuvre interchangeable face aux délocalisations, aux chantages des multinationales et au recul grandissant du
rôle de l'Etat. Les gouvernements laissent faire ou ont peur d'agir.
Pourquoi cette démission face au besoin d'une réelle régulation ?
Ils relaient l'opinion largement répandue parmi les élites. Ces dernières pensent que l'Europe ne peut concurrencer les Etats-Unis,
la Chine ou l'Inde qu'en bradant l'Etat-providence, qu'en réduisant les services publics et qu'en brisant le pouvoir des syndicats à
gérer les changements. Cette opinion se retrouve chez des hommes politiques de centre gauche comme Tony Blair, Gerhard
Schröder et au PS. A part, peut-être, Laurent Fabius...
Que peuvent faire les syndicats face aux patrons des boîtes cotées à la Bourse de Londres qui voient leurs salaires flamber de
28 % alors que le salaire moyen des mêmes firmes s'élève de 3,7 % ?
Il faudrait peut-être commencer par indexer les salaires des dirigeants sur celui des salariés. Plus que jamais, on fait passer les
intérêts du capital avant celui du travail, la cupidité et les propres intérêts des patrons et des actionnaires avant ceux des salariés
et de l'entreprise. La décision de lier les rémunérations des dirigeants au cours boursiers de leurs entreprises a bouleversé la
gouvernance d'entreprise en Europe. Et a engendré un fossé hallucinant.
Cette génération de précaires, de travailleurs jetables qui émerge, a longtemps été ignorée par les syndicats...
C'est vrai, on «recrute» dans le secteur public, les grandes entreprises. Que peut-on faire ? On doit mieux organiser les plus pauvres
et les dépossédés, travailler avec les migrants doublement précarisés. On doit faire campagne pour mettre plus sous les feux de la
rampe les fat cats, ces «chats» qui s'engraissent sur le dos des salariés. On doit bouger et être plus offensifs : le futur du
syndicalisme dépend de notre capacité à nous mobiliser sur ces sujets...
Face au discours ambiant sur la «nécessaire flexibilité», la limitation des hausses salariales, l'Europe sociale tient-elle du
mythe ?
Le boom des inégalités, la vitesse de ce boom sont une terrible menace pour l'Europe sociale. Et l'agressivité des stratégies des
hedge funds (fonds d'investissements) encouragés par la libéralisation financière est potentiellement une menace mortelle pour
l'Europe sociale. Et la Banque centrale européenne ne veut toujours pas comprendre que des hausses de salaire sont une
composante de la solution et non du problème. Certes, l'Europe sociale n'a jamais été socialiste, mais elle a rarement été aussi
malmenée.
La Banque mondiale vient d'ailleurs de l'épingler dans un rapport sur la pratique des affaires...
Selon elle, les pays qui exigent un préavis en cas de licenciement, qui fixent la semaine de travail à moins de 66 heures ou qui
imposent des salaires minimaux supérieurs à un niveau très bas sont considérés comme peu propices aux investissements ! Au fond,
le Fonds monétaire international, la Banque centrale européenne, même la Commission, tous campent sur le dogme du consensus
de Washington, qui veut que le futur du monde, le bonheur, passe par des vagues de libéralisation de l'économie. Et qu'il faut
éliminer toutes les barrières qui entravent la voie au libéralisme... Cette philosophie est fausse, nuisible, et on se battra pour
démontrer qu'on peut être compétitif avec une réelle dimension sociale.
Il y a cinq ans, la CES était distante par rapport à la critique radicale portée par les altermondialistes. Aujourd'hui, vous êtes en
phase...
Parce que la violence du système s'est radicalisée. Le capitalisme change. Les fonds d'investissement passent d'une firme à l'autre,
d'un conseil d'administration à l'autre, spéculent, détruisent, engrangent. Ce sont des parieurs sur le court terme, à la limite de la
légalité, qui s'engraissent dans notre nouvelle économie-casino. Même le secteur industriel s'est même aligné sur les nouvelles
stratégies financières : rentabilité à 15 %, salaires planchers, droits du travail limés. L'équilibre est rompu. C'est le retour de
l'économie de la fin du XIXe ! Avant l'essor du socialisme. Avant l'arrivée de l'Etat-providence. Avant l'éclosion des syndicats. Et ça,
on ne peut pas l'accepter.

Outre-Manche, les gros salaires ne peuvent plus lever le petit doigt, ils croulent sous le cash. Les firmes n'ont jamais brassé autant
de bénéfices, jamais été aussi peu redistributives. Les disparités explosent, relève une enquête du Guardian . Entre entreprises et
à l'intérieur des entreprises. Exemple ? Le leader des supermarchés Tesco a versé une moyenne de 17 176 euros à ses 389 000
salariés l'an dernier : 9 % de moins qu'il y a deux ans ! Mais le boss Terry Leahy, lui, a croqué 8 millions d'euros... Le pire, c'est que
le patronat hurle face à la hausse du Smic (7,93 euros l'heure) ! Des cabinets de consultants, comme Deloitte, applaudissent «un
coût de la main-d'oeuvre» au «plus bas depuis deux ans» . Et saluent «la croissance rapide de personnes à la recherche d'un
emploi» , «conséquence d'une forte immigration» , qui «contribue à contenir» les salaires !

Les vraies leçons économiques de l'Europe du Nord


JEFFREY D. SACHS

Les débats économiques seraient moins nombreux si le monde passait plus de temps à observer ce qui fonctionne bien et ce qui ne
fonctionne pas. Presque partout, des discussions houleuses ont eu lieu sur la manière de combiner les forces du marché avec la
Sécurité sociale. La gauche appelle à une amplification de la protection tandis que la droite estime que cette amplification saperait la
croissance économique et aggraverait les déficits fiscaux.

Or il est possible de faire avancer le débat en examinant de plus près le succès des économies danoise, finlandaise, islandaise,
néerlandaise, norvégienne et suédoise. Bien qu'aucune expérience régionale ne soit directement transférable, les pays nordiques ont
réussi à associer le bien-être social à de hauts niveaux de revenus, à une croissance économique solide et à une stabilité
macroéconomique. Ces pays sont également dotés d'administrations publiques d'excellente qualité.

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Bien sûr, il existe aussi des différences parmi les pays nordiques, les dépenses sociales étant plus élevées au Danemark, aux Pays-Bas,
en Norvège et en Suède qu'en Finlande et en Islande. Toutefois, alors que les impôts nationaux aux Etats-Unis équivalent à 20 % du
PNB, le ratio est de plus de 30 % dans les pays nordiques.

Cette forte imposition finance en totalité le système national des soins de santé, l'éducation, les retraites, ainsi que d'autres services
sociaux. Il en résulte de faibles niveaux de pauvreté et un écart de revenus relativement serré entre les ménages les plus riches et les
ménages les plus pauvres. Aux Etats-Unis, les 20 % de foyers les plus pauvres ne perçoivent que 5 % du revenu global du pays,
plaçant ainsi leurs revenus à environ un quart de la moyenne nationale. En revanche, dans les pays nordiques, les 20 % de foyers les
plus pauvres reçoivent presque 10 % du revenu global et leurs revenus équivalent quasiment à la moitié de la moyenne nationale.

Les conservateurs américains estiment qu'un secteur public fort engendre l'inefficacité et la mauvaise gestion, entraîne la corruption
et la lourdeur bureaucratique, tandis que les impôts qui le soutiennent limitent l'efficacité économique. Or l'expérience nordique
remet en cause chacune de ces affirmations.

Considérons les questions de l'inefficacité et du gaspillage. Dans les pays nordiques, le gouvernement finance le système de Sécurité
sociale. Il en résulte une espérance de vie plus élevée et un taux de mortalité infantile plus bas qu'aux Etats-Unis. L'espérance de vie
est proche de quatre-vingts ans dans les pays nordiques et de soixante-dix-huit ans aux Etats-Unis, où le gouvernement ne garantit
pas l'assurance-santé au niveau national et où des millions de familles sont trop pauvres pour se l'offrir elles-mêmes. Ironiquement,
dans le système américain, la forte confiance placée dans le secteur privé est tellement inefficace que les Américains consacrent une
plus grande proportion du PNB à la santé (14 %) que les Nordiques (11 %), en en tirant moins d'avantages.

En outre, bien que les dépenses d'aide sociale soient moins élevées aux Etats-Unis que dans les pays nordiques, le déficit budgétaire,
proportionnellement au revenu national, est beaucoup plus important. Les Etats-Unis dépensent peu pour le secteur public, mais
l'impôt est encore plus faible que la dépense.

La forte imposition n'a pas plus empêché les pays nordiques de réaliser de belles performances économiques. Plutôt que de s'appuyer
essentiellement sur l'impôt sur le revenu, comme c'est le cas aux Etats-Unis, les pays nordiques s'appuient sur la TVA qui permet de
collecter d'importantes sommes d'argent, tout en limitant la fraude fiscale et l'altération de l'économie. L'expérience nordique dément
également l'argument conservateur selon lequel un Etat providence fort tend à affaiblir la motivation au travail et à l'épargne.
L'épargne nationale dans les pays nordiques s'élève en moyenne à plus de 20 % du revenu national, tandis qu'elle est d'environ 10 %
aux Etats-Unis.

Par ailleurs, la croissance économique dans les pays du Nord est identique à celle des Etats-Unis de ces dernières années. En
moyenne, les salaires sont plus élevés aux Etats-Unis, surout parce que la semaine de travail des Nordiques compte moins d'heures.
Quoi qu'il en soit, les pays nordiques ont tous un niveau élevé de revenus. Le revenu par tête de la Norvège dépasse celui des Etats-
Unis.

Plusieurs facteurs semblent expliquer cette réussite. L'imposition à assiette large ne fausse pas l'économie. Le commerce international
ouvert, les forces du marché et la propriété privée des industries constituent autant d'incitations à travailler. Les pays nordiques ne
sont pas des économies socialistes fondées sur la propriété d'Etat et la planification, mais des économies sociales basées sur la
propriété privée et le marché, offrant toutefois une protection sociale publique. L'aspect le plus important réside dans leur
investissement massif dans l'enseignement supérieur, les sciences et la technologie, leur permettant de rester à la pointe des secteurs
de haute technologie.

Il y a cinquante ans, Friedrich von Hayek, le théoricien de l'économie de marché, estimait qu'un secteur public puissant serait une
menace pour la démocratie même, plaçant les pays européens sur « La route de la servitude » [titre du best-seller publié par Hayek en
1944, NDLR]. Or les pays nordiques ont profité, et non souffert, d'un Etat providence fort, d'une corruption plus faible du secteur
public et de niveaux de participation électorale plus élevés qu'aux Etats-Unis. Selon Transparency International, les pays nordiques
possèdent les systèmes politiques les moins corrompus du monde, Islande et Finlande en tête, alors que les Etats-Unis, avec son
système politique où l'argent coule à flots, figurent loin au bas de la liste.

Dans quelle mesure la réussite nordique peut-elle être reproduite ? Ces pays comptent de petites populations. Ils disposent d'un accès
facile aux échanges commerciaux internationaux, de ressources naturelles et de voisins pacifiques. À noter également leur
homogénéité ethnique permettant aux divisions sociales de se résoudre facilement. Cependant, cela signifie que le défi de maintenir
un Etat providence solide au sein de sociétés ethniques et raciales très différentes, comme c'est le cas aux Etats-Unis, n'est pas d'ordre
économique. Il relève davantage du respect de l'autre et de son intégration sociale.

JEFFREY D. SACHS est professeur et directeur de l'Institut de la Terre à l'université de Columbia (New York).

Kristian Weiss, auteur du «Beurre et l'argent du beurre», rapport de la Confédération des syndicats libres,
dénonce les stratégies des entreprises pour échapper à la fiscalité.
«L'impôt sur les sociétés atteindra 0 % au milieu du siècle»
Par Christian LOSSON
Libération : Vendredi 7 juillet 2006 - 06:00
Tout va bien dans le meilleur des mondes pour les multinationales. Jamais elles n'ont fait autant de profits dans leur histoire.
Jamais elles n'ont autant collectionné d'exonérations fiscales. Au risque de provoquer une crise majeure du financement public.

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Entretien avec Kristian Weiss, auteur du rapport «Le beurre et l'argent du beurre», publié hier par la Confédération internationale
des syndicats libres (CISL).
Le taux moyen de l'impôt sur les sociétés dans les pays riches a chuté de 45 à 30 % depuis vingt ans. Pourquoi ?
A cause de la concurrence fiscale entre les Etats et du vent de libéralisme, qui voit l'Etat comme un ennemi. C'est manifeste depuis
vingt ans, mais ça s'accélère singulièrement depuis les années 2000. C'est lié à l'accélération de la mondialisation, au désir
d'attractivité d'investissements directs étrangers des gouvernements. «Dans ce monde, il n'y a rien d'assuré que la mort et les
impôts», avait dit Benjamin Franklin. Pas pour les multinationales. Si l'impôt sur les sociétés continue à descendre à cette allure,
leurs taux atteindront 0 % au milieu du siècle...
Elles gagnent sur tous les tableaux : elles bénéficient aussi des dépenses de l'Etat (santé, éducation, infrastructure) et plaident
pour davantage de dérégulation.
C'est l'ironie de l'histoire. D'un côté, pousser les gouvernements à baisser la fiscalité, de l'autre se servir des investissements publics
du gouvernement pour rester compétitives. D'un côté, dire qu'il faut moins de taxes pour être compétitifs et embaucher, de l'autre,
partager les profits entre actionnaires... De 2001 à 2003, les 275 plus grosses firmes américaines ont fièrement dit à leurs
actionnaires avoir dégagé 1,1 milliard de dollars de bénéfices avant impôt. Mais elles n'en ont déclaré que la moitié. Et les 25
sociétés qui ont engrangé les deux tiers des avantages fiscaux concédés de 2001 à 2003, ont réduit leurs investissements de 27 %.
Le moins disant fiscal, c'est le beurre, l'argent du beurre et les fesses de la crémière.
La crémière, c'est un peu le salarié... Les niveaux d'emploi sont historiquement bas, et les gains de productivité profitent aux
actionnaires au détriment des travailleurs. Cela ne bénéficie pas non plus aux pays en développement : le montant de l'argent
perdu dans les paradis fiscaux chaque année est six fois plus élevé que le montant pour financer l'enseignement primaire
universel ! Ce laisser-faire fiscal, ajouté aux méthodes comptables innovatrices (lire ci-contre) entraîne un nivellement vers le bas.
Ce qu'il faut, c'est du courage politique et une volonté claire de groupes d'Etats pour s'opposer. L'idéal ? Fixer au niveau mondial un
niveau plancher de l'impôt sur les sociétés, et créer des autorités fiscales régionales et mondiales représentant les intérêts des
citoyens.

Comment slalomer dans la fiscalité


Le top 5 de l'évitement d'impôts, selon le rapport de la Confédération des syndicats libres.
Par Christian LOSSON
Libération : Vendredi 7 juillet 2006 - 06:00

«L'évitement fiscal» est à l'évasion fiscale dans le business ce que l'électrostimulation est au dopage : une pratique non proscrite
mais artificielle. Et autant de recettes fiscales en moins pour l'Etat.
1. Les paradis fiscaux
Un incontournable. Il suffit de localiser son siège ou établir une filiale dans l'un des 73 paradis fiscaux (Bermudes, Iles Caïmans,
Luxembourg, etc.), puis d'y faire voguer ses bénéfices. Entre 1997 et 2003, les entreprises américaines ont ainsi multiplié par deux
le nombre de leurs filiales offshore. Les plus «paradisiaques» ? Pepsi (de 14 à 29), Marriott (de 16 à 41), Boeing (de 10 à 31). Hors
catégorie : Halliburton (de 8 à 58). Plus de la moitié des entreprises du CAC 40 font de même. Montant des impôts impayés ? Autour
de 250 milliards de dollars par an (196 milliards d'euros).
2. Le transfert de marque
Plutôt tendance. C'est faire voyager un actif très précieux : la propriété du nom de la marque. La multinationale l'envoie dans une
filiale nichée dans un lieu peu taxé. Et on verse ensuite à ladite filiale d'importantes redevances pour l'utilisation du nom. Ce qui
dégonfle les revenus imposables. «Qu'elles soient légales [la plupart le sont, ndlr] ou illégales, ces opérations causent des dégâts
évidents. Et l'éthique dont elles relèvent est plus que douteuse.»
3. Le dépouillement de revenus
Entre le bonneteau et l'illusionnisme. Dans le milieu de la grande comptabilité planétaire, on appelle ça «l'income stripping», à ne
pas confondre avec le strip poker. Quoique : les revenus pour l'Etat se retrouvent dénudés. C'est simple : la maison mère ou la
société implantée dans un pays à forte imposition emprunte à sa filiale offshore à des taux d'intérêt très doux. Au final, ses
revenus seront faiblement taxés. Ou pas du tout.
4. Les zones franches d'exploitation
En plein boom. Passés dans le monde de 850 en 1998 à plus de 5 000 en 2004. On comprend vite pourquoi : les entreprises sont
exonérées de tout droit à l'importation et à l'exportation, de l'impôt sur les gains en capital, de l'impôt foncier. Et la garantie de ne
pas payer l'impôt sur les bénéfices jusqu'à vingt ans. Le tout, avec l'aval, souvent, de la Banque mondiale. Or, «l'impact positif sur
les économies et les sociétés est aussi inexistant que le niveau de leur contribution fiscale.»
5. Les prix de transfert
Un des musts de la stratégie de «minimisation» de la fiscalité. Idée : les multinationales échangent des biens ou des services à des
prix élevés aux filiales localisées dans des pays à forte imposition ; histoire de réduire les profits sur ces territoires. Donc leur
fiscalité. En 2002, deux chercheurs américains (Pack et Zdanowicz) ont trouvé des verrous importés de France à 3 000 dollars le
kilo ou des caméras exportées en Colombie à 7 dollars l'unité. Manque à gagner pour l'Etat : 53 milliards de dollars

La grande déception européenne", par Patrick Artus et Marie-Paule Viard


LE MONDE | 18.08.06 | 17h12 • Mis à jour le 18.08.06 | 17h12
Consultez les dépêches vidéo des agences AFP et Reuters, en français et en anglais.
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n grave danger chemine sournoisement tout près de nous, au point de miner nos économies de
l'intérieur : l'absence de coopération entre les pays de l'Union européenne. Cette absence est
symbolisée de manière tonitruante par la stratégie "non coopérative" adoptée par l'Allemagne.
Elle consiste à comprimer sans relâche les coûts salariaux dans l'industrie afin de gagner à tout prix
des parts de marché non pas tant vis-à-vis des pays émergents que vis-à-vis de ses partenaires de
l'UE, à commencer par la France et l'Italie, sans autre considération pour l'équilibre et le
dynamisme économique de la région. Une telle Europe ne nous aide pas à préparer l'avenir. Elle
représente même un sérieux handicap.

"Comment nous avons ruiné nos


enfants"
Les mirobolantes promesses de l'Union
économique et monétaire (UEM) initiée à Maastricht en 1992 n'ont pas été tenues. Zone de
croissance molle dans une économie mondiale qui se caractérise par son dynamisme, la région fait
plutôt pâle figure. Depuis 2000, le taux de croissance de la zone euro n'a pas dépassé 1,8% l'an en
moyenne, contre 2,8% aux Etats-Unis. Les Européens sont plus que jamais gagnés par le doute. Les
Français l'ont exprimé sèchement dans les urnes le 29 mai 2005 : pour une majorité d'entre eux, à
commencer par ceux qui souffrent du chômage, l'Europe n'est ni porteuse d'avenir ni protectrice
face à la globalisation.

La philosophie de l'Union économique et monétaire, fondée en 1992 sur le principe de la


"convergence", était pourtant de mettre en œuvre une politique économique de croissance créatrice
d'emplois assortie d'une politique commune de modernisation du système économique agricole,
industriel, des transports et des infrastructures. Sans oublier les projets sociaux, la constitution de
champions européens et le développement d'un super Erasmus, tout cela afin d'obtenir à long terme
un supplément d'efficacité économique et donc de croissance pour l'ensemble des partenaires.

Sept ans après son lancement en janvier 1999, l'euro a certes atteint l'âge de raison, mais c'est pour
mieux mettre en évidence que les Européens, loin de "converger", se ressemblent de moins en
moins. Qu'il s'agisse de la croissance, de la prospérité des citoyens, du coût de la vie ou des
performances du commerce extérieur, les pays de la zone euro affichent en effet des performances
pour le moins disparates.

Comme le montrent de récents travaux publiés par Bruxelles, le Portugal, membre de la zone euro
depuis l'origine, s'est fait dépasser en 2005 par la République tchèque en termes de richesse
économique. Le Tchèque dispose désormais en moyenne d'un PIB supérieur à celui du Portugais.

Loin d'être un outil de rattrapage pour les pays qui étaient à la traîne, la monnaie unique tend à
exacerber les différences. Déjà le plus prospère au départ, le Luxembourgeois est aussi celui qui
s'est le plus enrichi. Le constat vaut aussi bien pour l'inflation, les coûts salariaux et donc la
compétitivité avec à la clé des résultats commerciaux extrêmement contrastés.

L'Europe est en échec dans la plupart des autres domaines. Notamment en ce qui concerne quatre
objectifs majeurs définis à Maastricht : la constitution d'entreprises européennes puissantes, la
convergence budgétaire et l'investissement sur les priorités communes (en particulier la recherche,
les nouvelles technologies et l'éducation), la coordination fiscale et sociale, sans oublier la mobilité
du travail, dont l'absence bride le potentiel de spécialisation régionale, réduit la concurrence et fait
apparaître des poches de chômage élevé.

Le budget européen est quasi inexistant dans tous les domaines porteurs d'avenir. Et tout indique
que cela n'est pas près de changer. La Commission proposait une enveloppe de dépenses déjà
limitée à 1,14% du PIB pour la période 2007-2013, mais le Conseil européen du 16 décembre 2005 a
encore réduit l'objectif à 1,045% de PIB! Bruxelles a prévenu que cela met en danger l'effort prévu
dans les domaines de la recherche et de l'enseignement supérieur (Erasmus, Galileo, etc.), lesquels
devront impérativement maigrir de 10% à 30%. Seuls, par exemple, cinq projets ferroviaires
transeuropéens pourront être cofinancés sur les trente initialement sélectionnés. Le lancement de
trente satellites Galileo prévu sur la feuille de route de la Commission n'est pas davantage assuré.

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