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Émile ZOLA sur Flaubert, La Tribune, 28 novembre 1869

CAUSERIE
Il est certaines œuvres dont la publication est un événement parisien qui
appartient à la chronique. C’est à ce titre que je m’empare de L’Éducation
sentimentale, de Gustave Flaubert, ce livre jeté entre deux orages politiques :
les élections d’hier et les séances législatives de demain. J’ai des scrupules que
je dois avouer avant tout. Je n’ai mis qu’une journée à lire ce livre qui a coûté
à l’auteur six ans de travail et de soins. J’ai bien reçu une impression vive, une
sensation générale, mais à coup sûr, je n’ai pas pénétré toutes les intentions de
l’œuvre, je n’ai pu en étudier ni l’équilibre, ni la portée. Gustave Flaubert est
un artiste consciencieux qui ne se contente pas de construire solidement son
œuvre, pierre à pierre ; quand les pierres sont cimentées, il les sculpte, et il
faut voir alors de quelles broderies il les fouille ; un livre de lui est tout un
monde de détails, une nef ouvragée avec des finesses de ciseau merveilleuses. En
fermant le second volume de L’Éducation sentimentale, j’étais en plein
éblouissement. Les cinquante ou soixante personnages de l’ouvrage dansaient, les
épisodes si nombreux se mêlaient dans ma tête. Je confesse qu’aujourd’hui encore
le calme ne s’est pas fait en moi. Et quand je songe aux six années laborieuses de
l’auteur, je me sens pris d’une certaine honte à vouloir juger un tel effort en
quelques heures. Je n’entends donc pas faire œuvre de juge. Je m’en sens
incapable pour le moment, et je crois qu’on ne dira la vérité vraie sur le livre
que l’année prochaine. Je veux seulement en parler en lecteur sympathique. De
cette façon, ma conscience me laissera en paix.
J’entends, d’ailleurs, m’occuper beaucoup plus du talent de Gustave Flaubert que
de son dernier roman. Il y a chez lui une étonnante dualité qui constitue tout son
caractère d’écrivain, sa personnalité. Il est, par tempérament, attiré vers
l’épopée. On le sent toujours prêt à bondir d’un élan lyrique, à se perdre dans
les cieux agrandis de la poésie. Et il reste à terre ; sa raison d’homme, sa
volonté d’analyse exacte l’attache à l’étude des infiniment petits. C’est un
Titan, plein d’haleines énormes, qui raconte les mœurs d’une fourmilière, en
faisant des efforts pour ne pas céder à l’envie de souffler des chants héroïques
dans sa grande trompette de bronze. Un poète changé en naturaliste, Homère devenu
Cuvier, reconstruisant les êtres avec des fragments d’os, au lieu de les évoquer
et de les créer de toutes pièces ; tel est Gustave Flaubert, l’esprit double qui a
produit des œuvres d’une réalité à la fois si minutieuse et si épique. Il me
serait aisé d’accumuler les exemples. On n’a qu’à relire Madame Bovary. Rien qui
ne soit pris sur nature, et rien qui ne soit fatalement traversé d’un grand
souffle. Les personnages, certes, vivent de la vie de tout le monde ; mais dans
leurs paroles, dans leurs gestes, si soigneusement étudiés, il y a, par moments,
de rapides frissons qui révèlent tout d’un coup des sensations, une existence
nerveuse qu’aucun romancier n’avait notée jusqu’ici. Je ne parle pas de Salammbô,
œuvre entièrement lyrique, qui montre combien Gustave Flaubert est un grand poète.
Je me contente de ses œuvres de pure analyse, des livres où il a voulu faire
général, étudier la foule, la bêtise commune, et où, malgré lui, il a tiré de la
réalité une singulière musique, douce et gutturale, toute vibrante de ses propres
nervosités. Chaque écrivain apporte ainsi sa musique, que les lecteurs délicats
entendent parfaitement sonner, de la première à la dernière page d’un livre. La
musique de Gustave Flaubert est une sorte de basse continue, sur laquelle
chantent, comme un sifflement aigu de petite flûte, des gammes soudaines de notes
nerveuses. Un réaliste, soit ! mais un réaliste qui tire du réel d’étranges
concerts. Chez lui, tout s’anime d’une vie particulière. D’un mot il fait vivre un
arbre, une maison, un bout de ciel. Il met dans un simple rire de ses personnages
des profondeurs incroyables de bêtise ou d’esprit ; il ne leur fait pas remuer le
petit doigt, sans que ce mouvement ne prenne une immense signification. Et
toujours il ouvre ainsi sur la vie des trous inconnus, des échappées neuves. Ses
romans, je le répète, sont comme une notation nouvelle de l’existence, notation
des mille petits riens de la journée, qui paraît banale et qui finit par
constituer un tout d’une étonnante vitalité. C’est qu’il a étudié ou deviné chaque
être et chaque objet avec ses nerfs de poète, et qu’il nous donne la réalité
vivante de l’intense vie nerveuse dont il l’anime.
Qu’on ne s’y trompe pas, là est son talent, son génie particulier. D’autres
regarderont les infiniment petits avec des loupes plus grossissantes, étudieront
le réel de plus près ; d’autres auront une patience égale, une vue aussi nette,
une méthode aussi puissante. Mais ce qui lui appartient, ce qui est lui, c’est
cette pénétration nerveuse des moindres faits, cette notation à la fois
méticuleuse et vivante de la vie. Nous ne reverrons sans doute pas un poète
analyste, un lyrique qui consente à piquer dans un cadre les insectes humains. Là
est le miracle. Lorsque j’entends la critique reprocher à Gustave Flaubert de ne
rien apporter, de ne rien pénétrer, je suis tenté de crier à mes confrères : «
Tant pis pour vous, si les sens manquent. Ce que l’auteur apporte, ce sont les
profondeurs inconnues de l’être, les sourds désirs, les violences, les lâchetés,
toutes les impuissances et toutes les énergies traduites par les niaiseries de la
vie journalière. Et ce n’est pas un simple greffier. C’est un musicien doué dont
les poèmes sont faits pour des oreilles sympathiques. Si vous n’entendez pas,
c’est que le sang ou la bile vous étouffent. Soyez nerveux, vous comprendrez. »
Pour moi, L’Éducation sentimentale, comme Madame Bovary, est une pure
symphonie. N’oubliez pas que je n’ai point voulu juger l’œuvre et que j’en cause
ici en simple artiste ; je conte mes sensations, rien de plus. Dans son nouveau
roman, Gustave Flaubert a élargi son thème ; mais les variations sont aussi
nombreuses et aussi délicatement travaillées. Son intention première a été
certainement de résumer tout un âge, les années troubles allant de 1840 à 1851, et
il a pris pour motif principal l’agonie lente et inquiète de la monarchie, coupée
par les coups de feu de février, de juin et de décembre. Dans ce cadre, il a fait
revivre la génération du temps, pour laquelle l’histoire aura de grandes sévérités
! Son héros, Frédéric, est un impuissant ambitieux, un esprit indécis et faible
qui a d’immenses appétits et qui est incapable de les satisfaire. Quatre femmes
travaillent à son éducation sentimentale : une femme honnête qu’il n’aime pas
assez pour en faire la force de sa vie ; une grande dame, un rêve de vanité dont
il se réveille avec dégoût et mépris ; une provinciale, une petite sauvage
précoce, la fantaisie du livre, qu’un de ses amis lui prend presque dans les bras.
Et quand les quatre amours, le vrai, le sensuel, le vaniteux, le naïf, ont essayé
de faire de lui un homme, il se trouve un soir, vieilli, assis au coin de son feu
avec son camarade d’enfance Deslauriers, qui a ambitionné le pouvoir, sans plus le
conquérir que lui n’a conquis une tendresse heureuse, et tous deux ils pleurent
leur jeunesse envolée, ils se souviennent, comme du meilleur de leurs jours, d’une
après-midi où, partis pour voir des filles, ils n’ont point osé passer le seuil de
la porte. Le regret du désir et des pudeurs de la seizième année : telle est la
morale, la dernière note du poème.
Tout un monde, d’ailleurs, s’agite autour de Frédéric et de Deslauriers. Je
ne puis même marquer d’un trait chaque personnage. Et les scènes sont si
multipliées : soirées dans le grand monde et dans le demi-monde, déjeuners d’amis,
un duel, une promenade aux courses, un club de 1848, les barricades, la lutte dans
les rues, etc. L’auteur a fait tenir l’âge entier dans son œuvre, avec son art, sa
politique, ses mœurs, ses plaisirs, ses hontes et ses grandeurs. Tous ses efforts
ont tendu à s’effacer, à écrire le livre comme un procès-verbal exact et complet.
Il a essayé même de se désintéresser plus encore que dans Madame Bovary. Mais il a
eu beau faire, ce n’est pas là la vérité nue, c’est toujours la vie interprétée
par le poète que vous savez. Moi, j’entends le chant large qui monte de
L’Éducation sentimentale. Lisez avec soin, vous saisirez toutes les harmonies des
quatre amours de Frédéric. La chair et l’esprit ont leurs phrases musicales. Et,
en-dessous, entendez le grondement social qui ronfle comme une voix d’ophicléide.
À chaque chapitre, les motifs se détachent, s’opposent avec un relief magistral :
c’est Frédéric allant causer d’amour avec sa maîtresse sous les futaies de
Fontainebleau, tandis que l’insurrection hurle à Paris ; c’est la continuelle
tension des volontés échouant misérablement contre les moindres obstacles. Tout,
dans l’œuvre, est une floraison de l’art, bien que l’auteur ne peigne que le vrai.
Avec une habileté immense, il reste à terre et donne à chacun des mots qu’il
emploie une telle vibration, qu’ils semblent tomber d’une trompette du ciel. On
accuse Gustave Flaubert d’abuser des paysages. Eh ! oui, il les prodigue ; j’avoue
même que ses livres ne sont faits que de paysages. Mais il faut s’entendre. Sa
méthode est essentiellement descriptive ; il n’admet que le fait, la parole et le
geste ; ses personnages se font connaître eux-mêmes en parlant et en agissant ;
point d’analyses raisonnées comme dans Balzac ; mais une série de courtes scènes
mettant en jeu les caractères et les tempéraments. De là forcément des
descriptions, puisque c’est par le dehors qu’il nous fait connaître le dedans. Il
veut nous donner, dans ses romans, la vie telle qu’elle est ; il cherche à
disparaître ; il ne prend point le scalpel pour nous faire assister à une séance
d’anatomie morale ; il ne dissèque pas devant nous la cervelle ou le cœur du
patient en comptant sur le patient lui-même pour révéler son être par une parole,
par un acte. Dès qu’il a poussé sur la scène un personnage, il lui laisse le soin
de se présenter au public, de vivre au grand jour, naturellement, et il évite de
jamais montrer ses doigts d’auteur qui tiennent les ficelles. Méthode excellente,
seule manière d’être exact, de reproduire la vie jusque dans son cadre naturel.
Et, d’ailleurs, les paysages proprement dits, dans Gustave Flaubert, ne sont-ils
pas nécessaires aux personnages ? Si l’on veut faire connaître un homme, il faut
le montrer dans l’air qu’il respire. Les milieux font les êtres, les choses
ajoutent à la vie humaine. Le romancier poète l’a bien compris ; toujours, chez
lui la nature accompagne l’humanité, toujours elle est là, triste ou joyeuse,
ajoutant à la joie des hommes ou coupant leurs sanglots de rires. Les moindres
objets prennent ainsi des voix ; ils vivent, ils parlent et se meuvent presque. Il
y a dans Madame Bovary un exemple bien curieux de cette vie donnée aux choses.
Léon, le clerc amoureux fait, le soir, chez M. Homais, une cour muette à la femme
du médecin. Il regarde la robe d’Emma, traînant à terre au pied de son siège. Et
l’auteur ajoute : Quand Léon, parfois, sentait la semelle de sa botte poser
dessus, il s’écartait, comme s’il eût marché sur quelqu’un.
C’est une de ces notations de la vie nerveuse qui constituent, selon moi, un des
traits, le plus remarquable sans doute, du talent de Gustave Flaubert. La robe
d’Emma vit pour son amoureux. Tout l’art moderne, si secoué, si curieux de
physiologie, est dans cette ligne.