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21/12/2014

PROGRAMMEFORTETPROGRAMMEFAIBLEENSOCIOLOGIEDELA

21/12/2014 PROGRAMMEFORTETPROGRAMMEFAIBLEENSOCIOLOGIEDELA Grouped'études"Laphilosophieausens large"

animéparPierreMacherey

(02/04/2008)

PROGRAMMEFORTETPROGRAMMEFAIBLE

ENSOCIOLOGIEDELACONNAISSANCE

Appliquéeàlasociologiedelaconnaissance,laformule«Programmefort»,aujourd’hui entréedansl’usage,aétépourlapremièrefoisutiliséeparl’épistémologueanglaisDavidBloor, dans sonouvrage Knowledge and Social Imagery (« Figures sociales de la connaissance »)

publiéen1976(trad.fr.sousletitre,franchementbizarre,Sociologiedelalogique–Leslimites

del’épistémologie,éd.Pandore,1982);elleaétéaussidéveloppéedansunouvragedeBarry

Barnes,InterestsandtheGrowthofKnowledege(«Lerôledesintérêtsdansledéveloppement delaconnaissance»)publiéen1977(cetouvragen’apasététrduitenlanguefrançaise); en France,c’estlerecueiléditéparMichelCallonetBrunoLatour,Lasciencetellequ’ellesefait.

Uneanthologiedelasociologiedessciencesdelangueanglaise(éd.Pandore,1982,doncla

mêmeannéeetdanslamêmemaisond’éditionquecellequiavaitvuparaîtrelatraductiondu livre David Bloor ; ensuite repris sous une forme revue et augmentée aux éditions La

Découverte,1991),quiafaitconnaîtrelatradition«fortiste».

TelqueBloorledétailledanslepremierchapitredesonlivre,leprogrammefortassigne

àlasociologiedelaconnaissancelesquatreobligationssuivantes:

«1/Etrecausale,c’est­à­dires’intéresserauxconditionsquidonnentnaissanceauxcroyancesouaux

stadeslacroyanceobservés.Lescroyancesontbiensûrd’autrescausesquesociales.

2/Etreimpartialevis­à­visdelavéritéoudelafausseté,delarationalitéoudel’irrationalité,du

succèsoudel’échec.Chacundestermesdecettedichotomiedoitêtreexpliqué. 3/Etresymétriquedansson moded’explication.Lesmêmestypesdecausesdoivent expliquer croyances«vraies»etcroyances«fausses».

4/Etreréflexive:sesmodèlesexplicatifsdoivents’appliqueràlasociologieelle­même.Ceprincipe,

commelesprécédents,répondàlanécessitédedisposerd’explicationsgénérales.C’estunecondition évidente,sanslaquellelasociologieseraitencontradictionpermanenteavecsespropresthéories.»

(Sociologiedelalogique–Leslimitesdel’épistémologie,p.8)

Seconformeràceprogrammeprisàlalettresignifiedoncexpliquerlaproductiondes connaissancesenlesprenantsurunplanoùcelles­cinesedistinguentenriendecroyances ordinaires,quis’imposentindépendammentdufaitquepuisseêtreétablidemanièreirréfutable leurcaractèredevéritéetdefausseté;il signifieenconséquenceresterindifférentàcette distinctionetfairepartégaleauvraietaufauxdansl’établissementdeconvictionsscientifiques quisontdecefaitdépossédéesdelapossibilitédes’arrimeràunpointfixeàpartirduquelleur caractère de certitude soit définitivement assuré ; enfin il doit s’appliquer à lui­même sa capacitéd’explication,cequiestlaconditionpourquesoitdéfinitivementéliminéelafictiond’un savoirsurplombant,dontl’objectivitépuisseêtregarantiedansl’absoluenfonctiondecritères transcendantstirantleurvaleurexplicativedufaitdeseplacereux­mêmesau­dessusdetoute explication:delàlanécessitépourlasociologiedesefaireelle­mêmeàtermesociologiedela sociologie.

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Avantmêmed’examinercesurquoidéboucheleurmiseenœuvre,remarquonsqueces quatre règles présentent, davantage qu’un caractère constitutif, qui les rende effectivement opératoires,uncaractèrecritique,proprementdéconstructeur:enbalayantuncertainnombre d’idées reçues, comme par exemple celle d’une distinction tranchée entre croyance et connaissanceoucelleducaractèreabsoludelavérité, ellesdéblaientleterrain, envuede reconstruireàneufunethéoriegénéraledelascienceexpurgéedecesapriori;maisellesne permettentenriendecomprendrecommentilfautprocéderpourélaborercettethéorie,niquels sontlesconceptsàl’aidedesquelscelle­ciseraenmesuredeconduiresesinvestigationsenvue d’expliquer danstouslescasdefiguresansexceptionlaproductiondeconnaissance,cequi constitue son projet déclaré. On s’étonne en conséquence de l’insistance avec laquelle ce programmeréaffirmelanécessitéd’élaborerdesexplicationsayantunevaleurcausale,avecà l’arrière­planune conceptionphilosophique implicite de la causalité dont onne voit pas, en bonnelogique,commentellepourraits’imposerautitred’uneévidence,cequireviendraitàla soustraireauprincipederéflexivitépromulguéparlasociologiedelaconnaissance,principe auquelelles’obligeparailleursàsoumettretoutessesdémarchessansexception:decepoint devue,sautentimmédiatementauxyeuxcertainesdesfaiblessesqueprésente,dumoinssurle plandesonexposition,ceprogrammequi,avecpeut­êtreunexcèsdeprétentionetd’audace,et portéavanttoutparlesoucidemarquersonterritoire,sedéclare«fort». Enréalité,levéritableenjeudelamiseencirculationduprogrammefortestmoinsde savoircommentexpliqueretàquelniveaulesexplicationsainsiproduitespeuventêtrevalidées quedesavoirquoiexpliquer.S’agit­iluniquementderendrecompte,selonlestermesutilisés dans la première règle formulée par Bloor, des « conditions qui donnent naissance aux croyances », ou bien s’agit­il, ce qui va beaucoup plus loin, et peut­être dans une autre direction,depénétrerlecontenudeces«croyances»,aunombredesquelleslaconnaissance scientifique,envuederendrecomptedelamanièredontcelui­ciestconstituéorganiquement, etnonseulementexposéformellementpar lesmoyensd’unerhétoriquedontlesprocédures demeurentextérieuresàsonnoyaudur,sil’onsupposequecelui­cin’estpasréductibleàses conditionsdeformationninonplusàlaprésentationlangagièrequisertàsacommunication?Or c’estbiendanscesecondsensques’orienteladémarcheinitiéeparDavidBloor,quidéclare expresséments’appuyersurlesrecherchesentreprisesàlafinduXIXesiècleparDurkheimet

sonécole.EnexaminantlecontenuduMémoirepubliéen1903souslessignaturesconjointesde

DurkheimetdeMauss,«Desformesprimitivesdeclassification–Contributionàl’étudedes

représentationscollectives»(auquelaétéconsacréelaséancedu27/2/2008de«Laphilosophie

ausenslarge»),nousavionsvérifiéquecelui­ciseproposait,eneffet,demontrer«lagenèse

et,parsuite,lefonctionnementdesopérationslogiques»,projetquinousavaitalorssuggéréle

commentairesuivant:

«Aleurpointdevue,montrerquelleestlagenèsedesopérationsdelaconnaissance,doncrévélerles conditionsdanslesquellescelles­cisesontpeuàpeuélaborées,cen’estpasseulement,enenfaisant l’histoire,lesreplacerdanslecontextesocialendehorsduquelellesn’auraientpuapparaître,doncfaire apparaîtrelaconnaissancecommelerésultatd’uneactiviténonpasindividuellemaiscollective,mais c’estégalement,parvoiedeconséquence,commelesoulignele«parsuite»delaformulecitéequien constitue sans doute l’élément le plus important, en expliquer les modalités internes de fonctionnement,entantquecelles­cirépondentàunenécessitévenuedelasociétéqui,entantque telle,donctellequ’elleexisteetestorganisée,lesmarqueenprofondeurdesonempreinteenleur fixantdesnormesdontellesnepeuventpluss’écarter.Cecirevientàdirequelasociéténeconstitue passeulementuncadreextérieurpourdespratiquesdeconnaissanceàlaformationdesquelleselle contribuerait uniquement en leurfournissant l’appuimatérieldont ellesont besoin,sanstoutefois intervenirdansleurconstitutionpropre,doncsansremettreenquestionleurautonomie,maisque,en formantcespratiques,proprementellelesinforme,elleleurdonneforme,detellefaçon queleur fonctionnement interne,leurordrepropre,demeureen grandepartieincompréhensibleen dehors d’elle.Autrementdit,lasociétéseraitlevéritablesujetdelaconnaissancehumaine,dontelleexplique laconstitution,audoublesensdesaformationetdesastructure.»

Vusous cet angle, il s’agit effectivement d’unprogramme « fort », fort par son extraordinaire ambition, qui estde faire rentrer les règles de la logique dans le cadre d’un déterminisme social, qui représente lui­même, si on peut dire, de la connaissance à l’état pratique,quelquechosequifaitpenseràlafoisàla«penséesauvage»deLévi­Straussetau « sens pratique » de Bourdieu. Mais nous avons vu aussi que, en tentant de justifier leur programmeàpartird’élémentsempruntésàl’ethnographiedeleurtemps,oùlaréférenceau totémismeoccupaituneplaceessentielle,DurkheimetMaussavaientétéentraînésdanslesens d’unevisionévolutionnistedel’histoiredelapenséehumaine,visiondontlesambiguïtéssont

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patentes,cequilarendfortpeu« scientifique»,contrairementàsesprétentionsaffichées. Nous avons vu aussi que, dans ce contexte évolutionniste, Durkheim et Mauss avaient été amenés à montrer que, si, au cours des phases préliminaires de cette évolution, pratiques socialesetpratiquescognitivesétaientétroitementappariéeset se répondaitentexactement entreelles,aupointmêmedeparaîtreseconfondre,celienestamenéàsedesserrerpeuàpeu au fur et à mesure que cette évolution avance dans le sens du passage de l’inférieur au supérieur,cequiconduitpourfinir,danslecasdessociétésditesévoluées,àconcéderàla connaissance scientifique une certaine marge d’autonomie, qui la dégage de la pressiondes représentationscollectivesetlasoumetdavantageaulibreexamendel’espritindividuel;ne joueplusalors,àcestadedel’histoirehumainequeComterecensaitdanssonlangagecomme «positif»,leparallélismeprécédemmentconstatéentrel’organisationsocialeetl’ordrepromu parlapenséelogique.Ceciestrévélateurdesdifficultés,etàlalimitedesincohérences,que comportelamiseenoeuvred’unprogrammefortensociologiedelaconnaissances’ilestprisà la lettre : et la prise de conscience de ces difficultés devrait, c’est le moins qu’on puisse attendre, convaincre de la nécessité de donner de celui­ci une présentation à la fois plus nuancéeetmieuxarticuléeoudifférenciée,aulieudesecontenterd’enfaireunemachinede guerredontonattendqu’elleproduisedeseffetsimmédiats,effetsdontlecaractèreexplosifest à la mesure du simplisme des moyens qu’elle utilise pour y parvenir. Dans son souci, probablementlégitime,dedéfaireuneimageidéaliséedelaconnaissanceetdesesprocédures, image idéalisée qui, pour revêtir l’allure d’une idole, n’en doit pas moins être elle aussi expliquée par ses causes, donc dégagée de l’accusation de gratuité souvent portée à son encontre,carcen’estpasunhasardsilaplupartdessavantss’imaginentvivreenpenséedans unmondeàpart,dontilsseréserventl’exclusivitéetoùilsn’apprécientpasd’êtredérangés,la sociologiedelaconnaissance,lorsqu’ellemetenavantson«programmefort»,estamenée,en vuederemettrelespendulesàl’heure,àtordrelebâtondansl’autresens,aupointdefabriquer detoutespiècesunecontre­imagedelascience,massivementdépréciativeetnégative,quin’est pasdavantageconformeàlaréalitéquecellequ’ellecombat.Ilfautdoncyregarderàdeuxfois avant de remettre brutalement en cause les valeurs traditionnellement reconnues à la connaissancescientifique,aupremierrangdesquellessavaleurdevéritéquiladistinguedes croyancesordinairesetempêchequ’ellesoitramenéesurlepland’uneproductionculturellene différantpassurlefonddetoutescellesqueproduitlasociétéaucoursdesonhistoire,comme parexemplelesreprésentationsreligieusesouartistiques,aveclesquellesellenegagnerienà êtreconfondue.Silascienceestunproduitculturel,cequ’onpeutàlarigueurconcéder,ilreste qu’ellen’estpasunproduitculturelcommelesautres,cequinécessitequesoitexpliquéela différencequilaconstituespécifiquement:leproblèmeestalorsdesavoirsicetteexplication relèveexclusivementdecritèresépistémologiques,etlaissedecôtélesconsidérationspropresà l’histoire sociale, oùbiensi elle fait place, dans unrapport qui reste à définir, à de telles considérations.

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Cequiestcertain,c’estqueleprogrammefortaétévuparlesépistémologues,non commeunecontributionpositiveàleureffortenvued’éluciderlesconditionsdanslesquelles certaines prises de position théoriques en viennent à s’imposer et à faire reconnaître leur caractèreauthentiquementscientifique,maiscommeuneinsupportableagression,quirendleur tâcheàlafoisimpossibleetvaine:d’oùilsontconclulanécessitédecontrerpartousles moyens cette démarche, soit enrécusant sur le fond les prétentions de la sociologie de la connaissance, reconnue définitivement inapte à percer les mystères de la connaissance scientifiquedontellenedonnetoutauplusqu’uneimagesuperficielleetdégradée, soiten limitantcesprétentions,cequirevientàconcéderàlasociologiedelaconnaissanceunemarge d’interventionprécisémentcirconscrite,conformémentauxexigencesdecequ’onpeutappeler parcontrasteunprogrammefaible.Témoigneexemplairementdecettedernièreattitudeletexte deG.G.Granger,«Unephilosophiedessciencesnonsociologiqueest­ellepossible?»,publié danslerecueilLerelativismeest­ilrésistible?Regardssurlasociologiedessciences(éditépar

BoudonetClavelin,éd.PUF,1994).Letitredecetexteparledelui­même:une«philosophie

des sciences non sociologique », c’est une épistémologie qui a trouvé les moyens de se démarquernettementdesconstructionsplusoumoinsfacticesélaboréesparleshistoriensetles sociologues,constructionsqui,àsonpointdevue,débouchentsurunereprésentationréductrice, finalementinsoutenable,delaconnaissancescientifique.Grangerformulesonpropreprojetde

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lamanièresuivante:

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« On seproposedejustifierunemanièred’envisagerlaphilosophiedessciencesquimetteentre parenthèseslesaspectssociologiquementexplicablesdecelle­ci.Nullementdoncderevendiquerune indépendance totale dessciencespar rapport à leursconditionssociales,maisde montrer que la constitutionetledéveloppementd’unescienceontunsensintrinsèquequiconcerneaupremierchefle

philosophe.»(p.83)

Ils’agitdoncdefairelapart,danslaconstitutionetledéveloppementd’unescience, entre ce qui représente ses éléments intrinsèques et ce qui est extrinsèque à ceux­ci, la sociologieetl’histoiren’ayantaccèsqu’àcesecondaspect,dontoncomprendque,second,ilest aussisecondaire,c’est­à­direinessentiel.Lepremieraspectestalorsréservéàl’attentionetàla responsabilitéduphilosophe,quinedoitpasselaisserimpressionnerparlesdonnéesrévélées par l’examen des historiens et des sociologues auxquelles il demeure en dernière instance indifférent:illes«metentreparenthèses»,commeledéclareenproprestermesGranger,ce quisignifieimplicitementqu’illeurreconnaîtunevaleursubsidiaire,danslamesureoùelles relèvent d’une approche extérieure de la connaissance, dont elles révèlent, ce qui n’est néanmoinspastoutàfaitdénuéd’intérêt,lecontextedeproduction,autitred’unenvironnement quitoutefoisnepénètrepasensoncœursoncontenupropre,carcelui­cisubsisteàlamanière d’unnoyauunefoisépluchéel’enveloppequil’entoureoul’enrobesansleconstituer.Estainsi écartée l’idole de la science pure, revendiquant une indépendance totale par rapport à ses conditions sociales, mais aussi, simultanément, la représentation dégradée, certainement impropre, de la connaissance sur laquelle débouche la démarche prétendument objective et réalistequil’identifieentièrementàsesconditionssociales,cequirevientàtermeàenfaireune formedeconviction,unecroyance,une«idéologie».Unefoisrenvoyéesdosàdoscesdeux représentations extrêmes, il revient à la philosophie de proposer un interprétation de la productiondesœuvresetdesconceptsscientifiques,demanière,écritGranger,à«leurdonner unsens»:

«Orcesens,oucessens,nesontpasdonnésparl’examendeleursconditionssociales.Lasociété marchandedesPaysBasauxXVIIeetXVIIIesièclesnerendpascomptedesspéculationsnovatricesde

Huygens,mêmesil’onadmetqu’ellelesrendmatériellementpossibles.»(p.84)

Pourrétablirdanssesdroitsunephilosophienonsociologiquedelaconnaissance,ilest doncfaitrecoursàladistinctionfaiteparDiltheyenvuedegarantirl’autonomiedes«sciences de l’esprit » entre démarche explicative et démarche interprétative : la première isole des causes matérielles, factuelles, circonstancielles, qui constituent un ensemble de facteurs exogènes;laseconderemonteausens,dontlavaleurestintrinsèque.Parsens,ilfautdonc entendrelacapacitéàdirelevraidansdesconditionsquienfontreconnaîtrelanécessitépour desraisonsquifontcorpsavecsonénonciationetqu’ilrevientauphilosophederévéler,c’est­à­ dired’expliciter,sousconditionquesoninterventionsoitrigoureusementséparéedecelledu sociologue,qui,desoncôté,metentreparenthèseslaconsidérationdusens,etsepréoccupe uniquementd’expliquer,enrenonçantàcomprendre:

«Unesociologiedelasciencedevraitdessinerlescontextesdel’activitéscientifique.Ellemettrait forcémententreparenthèseslescontenusdelaconnaissance,alorsquelephilosophedessciencesvise au contraire à décrire et à comprendre la formulation et l’enchaînement de ces contenus. Dans l’analysestructuraledesœuvres,ilchercheàreconnaîtrel’organisationdecescontenustellequ’ellese réalise–provisoirement,etsoitcommeinnovation,soitcommereconstructionsynthétique–dans chacuned’elles.Ainsitente­t­ildedonnerunesignificationauxcontenusd’uneœuvre.Ils’agitalors, bienqu’ilsoitdangereuxd’oserdetellesimages,d’unecoupe«transversale»danslaréalitédela science;maisl’interprétationphilosophiquedelasciencedemandeaussiqu’onyconsidèredescoupes «longitudinales»,quifontapparaîtrelesensdesmutations,desenrichissements,dessubstitutionsde

concepts.»(p.89)

Unefoisséparéedel’étudedesconditionsfactuellesdel’apparitiondelaconnaissance, quirelèved’unelogiquepurementexplicative,laphilosophiedessciencesadoncàremplirun doubleobjectif:d’unepart,sonderlasignificationd’uneformationcognitiveconsidéréedanssa particularité,c’est­à­diredansleslimitesqueluiconfèreson«style»propre­ausensque GrangeradonnéàlanotiondestylescientifiquedanssonEssaid’unephilosophiedustyle(1 e édition,éd.ArmandColin,1968;2 e édition,éd.O.Jacob,1992;cf.lesséancesdes7,14et21/

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01/ 2004de « La philosophie ausens large » qui ont été consacrées à une lecture de cet ouvrage)­;d’autrepart,évaluerlaportéedecetteformationparrapportàd’autresquil’ont précédéeouquiluiontsuccédé,demanièreàmesurersaplaceetsonrôledansleprogrès général delaconnaissance. Lanotiondesignification, crucialepour touteladémarchealors assignéeàlaphilosophiedelaconnaissancedontellegarantitlaspécificité, setrouveainsi dispatchéesurdeuxlignesd’utilisation:l’uneencoupetransversalequisertàrendrecompte des caractères singuliers d’une intervention ponctuelle dans l’ordre de la connaissance considéréepourelle­même,cequirevientàluirestituersavéritéànulleautrepareille,c’est­à­ diresonstyledevérité;l’autreencoupelongitudinalequi lametenrapportavecd’autres interventionseffectuéesàd’autresmomentsdanslemêmedomaine,demanièreàdégagerde cetteconfrontationlareprésentationd’unemarchecommuneverslavéritéquirassembletoutes cesinterventionsdansuneffortuniquedontlesujet­objetserait,nontelleoutelleformede connaissance, mais la connaissance elle­même considérée dans sa perspective globale, fondamentalementunitairedanslamesureoùelleparvientàdépasserlaparticularitédesdivers stylesscientifiques,cequirevientàdireque,silaconnaissance,àchacundesesmoments, apparaîtetseproduitenstyle, elletranscendeetpar làmêmeabolitdanssonmouvement généralladifférencedesesstyles,tellequecelle­cimarquaitsesconditionsd’apparition.Se metparlàmêmeenplaceunedialectiqueoecuméniqueduparticulieretdugénéral,quiassure leurconvertibilitéréciproque,cequiestlaconditionpourquesoientrésoluslesdilemmesdela signification,avecladoublevaleurqu’ellecomporteselonqu’elleestprisedansuneperspective transversaleoulongitudinale.Maiscettesolution,quiatoutduremèdemagique,nefait­ellepas quemasquerlefaitqueleproblèmeaététoutauplusdéplacé?Ladistinctionentrelesfacteurs exogènes,historico­sociaux,delaconnaissanceetcequirelèvedesasignificationintrinsèque, doncmetenjeusonrapportàlavérité,aététransposéeencellequipasseentrelesaspects particuliers de la production de connaissance, telle qu’elle est incarnée dans telle ou telle formationcognitiveou«œuvre»,etlescaractèresgénérauximpartisàcetteproduction,qui permettentdeluirestitueruneportéeuniverselle,commetelletranshistorique,cequiestla conditiondelaréconciliationdel’histoiredessciences,identifiéeàl’histoiredesstylesdela connaissance,etl’épistémologie,quieffectuelasynthèsedecesstyles.L’idée,àvraidirefort ingénieuse,deGrangeraétéderécupérerlanotiondestyle,tellequ’elleavaitétéd’abordmise enœuvre dans une perspective qu’onpeutdire historiciste par des auteurs comme Kuhnet Feyerabendenvued’enracinerchaqueproductiondeconnaissancedanssonmomentpropre,et delafaireservir àl’entreprised’unephilosophiedessciencesabsorbantladiversitédeces moments dans l’unité d’unmouvementde la connaissance vers la vérité, orientationqui lui confère la plénitude de sa signification. Il s’agit donc bien d’élaborer une philosophie de la connaissance,etcecienusantdesprocédurespropresàlaphilosophie,commecellequipermet de réconcilier le particulier etle général dans le cadre d’une visiond’ensemble dontl’unet l’autre constitueraient les aspects complémentaires. Mais cette démarche, si elle est philosophiquementsatisfaisante,danslecadredelaphilosophiequi engarantitlalégitimité, permet­elleeffectivementderésoudreladifficultéquiavaitétéposéeaudépart?Onpeutsele demander,danslamesureoùellerepose,commelefaittoutedémarchephilosophique,surdes apriori,onpourraitparlerdansunautrelangaged’universaux,comme«la»science,«la» connaissance,«la»signification,«la»vérité,quisontdèsledépart,surleplanmêmedeleur formulation,soustraitsàuneapprocheobjectivelesmettantenrapportavecuncontenuréel, uneépreuvederéalitéàlaquelleiln’estpasdutoutcertainquecesapriorisoientenmesurede résister.Commeledéclare,trèshonnêtementettrèslucidement,Grangeràlafindesontexte «Unephilosophiedessciencesnonsociologiqueest­ellepossible?»:

«Notrepostulatestquelerésultatdecetteactivitéquesontlesœuvresdesciencesconstitueenlui­ mêmeuneréalité,expriméedansdesdiscours,etquelebutd’uneinvestigationphilosophiquedes

sciencesestdefaireapparaîtrelasignificationinternedecetteréalité.»(p.93)

Postulerquelasignification,tellequ’elles’évalueentermesdevérité,constitueunordre deréalitéàpartentière,­cequirejointd’unecertainefaçonlathèsedePopperselonlaquellela connaissance scientifique donne accès à un « troisième monde » qui se tient au­delà de l’oppositiondusacréetduprofane­,ordrederéalitéquipeutetdoitêtreétudiéentièrement pour lui­même et en lui­même, en dehors de la prise en considération de tout élément extrinsèque,dontl’examenestréservéàunesocio­histoiredelaconnaissance,c’estsedonner audépartunecertainereprésentationdelascience,représentationayantuneportéenormative, ensedispensantd’enexaminerlebien­fondé,quipeuttrèsbien,decefait,êtrerecensé,sion n’admetpascepostulat,surlepland’unvœupieux,véritablecredoépistémologique(«jecrois

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auxvaleursdelascience,etjem’engageànejamaislesabjurer»),ayantavanttoutlavaleur d’un engagement subjectif, dont on ne voit pas comment son caractère authentiquement scientifiquepourraitêtreétablihorsdetoutepossibilitédecontestation.

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Pourmieuxcomprendredansquelcontextephilosophiques’inscritlepostulatsurlequel s’appuieladémarcheconciliatricedeGranger,dontlebutestdetracerunevoiemoyenneentre l’épistémologie et l’histoire des sciences, il faut reprendre à sa source l’entreprise de la sociologiedelaconnaissance,ens’intéressantenparticulieràl’orientationtrèsparticulièrequi lui avait été donnée par Max Scheler : celui­ci, philosophe allemand issu de la mouvance

phénoménologique,avaitfaitparaîtreen1926,doncpratiquementaumomentoùKarlMannheim

élaboraitsapropreversiondeladémarchedelasociologiedelaconnaissance, unouvrage intituléProblemeeinerSoziologiedesWissens(trad.fr.sousletitreProblèmesdelasociologie

delaconnaissance,éd.PUF,1993).LadémarchedeSchelerallaitdansunsenstoutdifférent,

voiremêmeopposé,deceluiadoptéparMannheim:sonobjectifétaiteneffetdereplacerla sociologie de la connaissance, avec la dimension d’historicité que celle­ci comporte inévitablement, sous l’horizon d’une philosophie de la vérité garantissant le caractère transhistoriquedecelle­ci.Ilsetrouvaitdoncdéjàconfrontéauproblèmereprisplustardpar Granger : comment surmonter l’opposition entre une étude interne de la connaissance scientifique,soucieuseavanttoutdepréserverlesdroitsdelavéritéquiéchappentàlaloide l’historicité,etuneappréhensionsociologiquedesondéveloppement,danslaquelleinterviennent desfacteursexternesquiendérangentlesrégularitéspropres? Qu’est­cequiavaitconduitunphilosophecommeScheleràs’intéresserauxproblèmesde lasociologiedelaconnaissance?Sansdoutelaconceptionhusserliennedel’intersubjectivité, présentéecommesolutionauproblèmedusolipsisme:enposantquelemoin’existequesousle regardd’autrui,doncpourd’autresmoi,detellemanièrequelasubjectivitéestconstituéepar leurinterrelation,cequiinterditdelaréduireàlapositiond’unsujetautiste,seulfaceàlui­ mêmeetrenferméentrelesparoisdesaconsciencepersonnelle,cetteconceptionimpliqueque, danslarelationquel’espritentretientaveclemonde,ycomprislorsquecetterelationprendune formecognitive,unrôledéterminantsoitassignéàlacommunauté,interprétéesurlemodèlede cetteréciprocitédesconsciencesquinesubsistentpasséparéeslesunesdesautresetforment ensemble un« nous », sujetd’uncogitamus, « nous pensons ensemble », faisantpièce au traditionnel cogito, « je pense ». De là la nécessité de reconnaître à la connaissance une dimensionsociale,toutenpréservantsoncaractèreendogènedevérité,enprincipeirréductible à des déterminations matérielles, constitutionnellement changeantes. On est ainsi amené à éleverl’étudesocialedelaculture,dontlesformationssontreprésentativesdel’espritcollectif, aurangd’unproblèmephilosophiquemajeur,dontletraitement,loindeseprésentercomme indifférentauxdonnéesfactuellessurlesquelless’appuiecetteétude,seproposedelesinclure, demanièreàenrésorberleseffetsnégatifs. Danslepassaged’IdéologieetUtopieoùestrecenséel’interventiondeSchelerdansle domainedelasociologiedelaconnaissance,Mannheimcaractérisedanscesenslaportéede sonintervention:

«QuantàScheler,outredesobservationscapitalespourlasociologiedelaconnaissancesurdespoints

particuliers,c’estsonméritequed’avoircherchéàintégrercettedisciplineaupland’ensembled’une

imagephilosophiquedumonde.Onchercherapourtantailleurslecentredegravitédecetteprestation:

promouvoirlamétaphysique.RiennepressaitdoncSchelerdeselaisserenseignerparlestensions inhérentesaunouveautourdepensée,niparladynamiquequ’ellesengendrent,niparlanouvelle problématiquedanstoutesapureoriginalité.Ilvoulaitprendreencomptelanouvelleoptique,maisde tellemanièrequ’ellen’attentâtpasàlaformedel’ontologie,del’épistémologieetdelamétaphysique dont il était le héraut. Il en est résulté une construction systématique productive, certes, et de profondesintuitions,maispasuneorientationheuristiqueaveclaquellepûtopérerenbonneclartéune sciencehumained’orientationsociologique.»(Mannheim,IdéologieetUtopie,trad.fr.,éd.Maisondes

scienceshumaines,2007,p.253)

Cethommageassassinpointelecaractèrefoncièrementréactif deladémarchede Scheler:sousprétextedereplacerlesproblèmesnouveauxauxquelssetrouveconfrontéela sociologiedelaconnaissancedansuneperspectivephilosophiquepluslarge,etainsideconférer àleursenjeuxuneplusgranderésonance,Schelern’arienfaitd’autreenréalitéqu’enrefermer

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la perspective, en subordonnant le traitement de ces problèmes à des présupposés idéaux, autrement dit à des valeurs non susceptibles d’être remises en cause, et en conséquence systématiquementsoustraitesàl’examendelasociologiedelaconnaissance,ainsibloquéepar l’acceptationd’uncertainnombred’aprioriphilosophiques.Faireunephilosophiedelasociologie revientalorsenfindecompteàfairerentrerlasociologiedansl’orbitedelaphilosophie,sous unedevisequipourraitêtreainsiénoncée:sociologiaancillaphilosophiae. Pourréalisercetourdeforce,fonderphilosophiquementlasociologiedelaconnaissance toutenladépossédantdelacapacitéàtraiterdesproblèmesdontl’exclusivitéestréservéeàla philosophie,Scheleraforméleprojetdepromouvoirquelquechosequiressemblefortàceque nousavonsappeléunprogrammefaibleensociologiedelaconnaissance.Lasociologietellequ’il laconçoitaaffairefondamentalementàdesfaits:

«Ellerecherchedesformesdeliaisonsetderelationsdiachroniquesetsynchroniquesquiexistent entre des hommes, tant dans le registre de l’expérience vécue, de la volonté, des actes, de la compréhension,del’actionetdelaréactionquesurleplandelaréalitéetdelacausalitéobjectives, c’est­à­diresurunmodequin’aaucunbesoinderecouriràla«consciencedequelquechose»chezles

hommesconcernés.»(Scheler,Problèmesdelasociologiedelaconnaissance,trad.fr.,PUF,1993,p.

37)

Autrementdit,lasociologieappréhendedescomportementshumainssurleplandeleurs résultats,enlescoupantdetouterelationauxvaleursquilesinspirentsurunplansubjectif,ce quiestlaconditionpourqu’elleleurappliqueuntraitementobjectif.Celanesignifienullement que ces comportements s’accomplissent effectivement sans l’intervention de prises de conscience impliquant, elles, la référence à des valeurs : mais leur approche sociologique supposequesoitmiseentreparenthèsescetteréférence,dontellen’apasàsepréoccuperparce qu’ellenedisposed’aucunecompétencepourlefaire.Delàunedivisiondutravailquifaitle partage entre l’étude des faits, réservée à la sociologie, etcelle des valeurs, dontseule la philosophieestenmesured’éprouverlalégitimité:cequisoulèvedumêmecouplaquestionde savoircommentfaitsetvaleurssontcorrélésentreeux. LathèsedéfendueparSchelerestquel’esprit,quiaàchargedepromouvoiretde justifierlesvaleurs,ad’autantpluslacapacitéderemplircettetâchequ’ilsedébarrassedela considérationdesfaits,ensefaisantespritpurdétachédescontingencesduréeletdel’existant, etenagissantdanslasphèred’idéalitéquiluiestpropre:

«L’espritausenssubjectifetausensobjectif,ainsiquecommeespritindividueletcollectif,détermine, pourlescontenusculturelsquipeuventensurgir,uniquementetexclusivementcequicaractériseleur «êtreainsi»(Sosein).Enrevanchel’espritcommeteln’aensoi,delui­même,paslamoindrefaculté

defaireenoutreaccéderàl’existence(Dasein)cescontenus.»(p.42)

L’espritposedanssonélanpropredesformesidéales,dontladéterminationrelève complètementdesoninitiative,sanssesoucierdesavoircommentcesformespourraientcesser d’êtredepurspossiblesetêtreréaliséessurleplandesfaits,cequisupposequesoientpour cela réunis des moyens matériels qui ne relèvent pas de son initiative. L’affaire propre de l’esprit,c’estl’universel,telqu’ildoitêtre,etnonlesdéterminationsparticulièresdumonde historiquetelqu’ilest:

«Sil’esprit,enseproposantd’êtretelouteletdetransformerlesfacteursréels,sedonnedesbutsqui nesont paspourlemoinsinscritsdansl’espacedejeu del’ensembledesfacteursréels,avecla causalitéproprequiluiappartient,ilsecasselesdents,etson«utopie»sevolatilisedanslenéant.»

(p.43)

Autrementdit,l’espritdoitsecontenterd’interpréterlemondeensegardantdela tentationdeletransformer.Cecin’empêchequelemondesetransforme,cequiconstituela définition la plus élémentaire qu’on puisse donner du mouvement de l’histoire. Comment s’effectuecemouvement?Parlamédiationd’intérêtsquiinterviennenttoujoursensituation,ce qui interdit de leur reconnaître la dimension de valeurs spirituelles universelles, sans qu’ils soient pour autant soustraits à la juridictionidéale de ces valeurs qui les surplombent. Les intérêtsparticuliers,quisontlemoteurdel’histoirehumaine,sontimprégnésd’esprit,ence sens qu’ils ne peuvent couper toute référence à des valeurs, mais cette imprégnation se présentesouslaforme,nond’unelibrecréationspirituelle,maisd’unedéterminationrestrictive faisant intervenir de façon contraignante les conditions matérielles propres à une situation

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historique donnée. De ce point de vue, l’action exercée par les déterminations matérielles constitutives de la situation est avant négative ; en sélectionnant parmi les formes idéales poséesparl’espritcellesquipeuventadveniràunmomentdonné,parcequelesconditionssont pourcelaréunies,elleempêchetouteslesautresdeparveniràl’existence:

«C’esttoujourssimplementladifférenceentreleproduitpotentiellementpossibleselonlesloisdusens etleproduitréelquipermetd’«expliquer»l’histoiredessituationsetdesévènementsréelsdansle cadre du développement de l’histoire de l’esprit. La « fatalité modifiable » de l’histoire réelle ne détermine donc nullement le contenu signifiant positif des produits de l’esprit,mais sans doute empêche­t­elle,entrave­t­elle,retarde­t­elleouaccélère­t­ellelamiseenœuvreetl’effectuationdece contenusignifiant.Pourmeservird’uneimage,elleouvreetferme,d’unemanièreetselonunordre

déterminés,leséclusesdufleuvedel’esprit.»(p.69)

L’histoiren’estpasseulementfaitedecequiarrive,­c’estainsiqu’onlaconsidère superficiellement­,maisellesecomposeaussidecequin’arrivepas,c’est­à­diredecequiest provisoirementempêchéd’advenir,cequinesignifiecependantpasqu’ilsoittotalementrelégué dansunpurnéant,pourautantqu’ilcontinueàêtrerevendiquéparl’espritautitred’unpossible, quisubsistedansl’ordreidéaldesvaleurséternelles,commetellesprotégéesdurisqued’être affectéesparlescontingencesdel’histoire.Decepointdevuel’histoiresocialenepeutêtre envisagéecommeunlieudecréationspirituelle:lesvaleursqu’elleincarneconjoncturellement et partiellement, en leur donnant la forme d’une culture collective vécue réellement par la communauté,cen’estpasellequilesaengendrées,carellessontenréalitévenuesd’ailleurs; maisellejoueplutôtàleurégardlerôled’unfiltre,cequ’illustrelamétaphoredel’écluse.Les valeursviennentdoncdel’esprit,etellesrelèventuniquementdesonexamen;l’histoireapour fonctionderéglerlepassagedecesvaleursdanslemondedelaréalité,oùellesdeviennent effectives,souslaconditionderépondreauxexigencescontingentesd’unesituationparticulière. Lerôledelasociologiedelaconnaissanceestdoncd’étudierlamanièredontfonctionnent dans le champ scientifique, et plus largement dans celui de la production culturelle, ces «écluses»,quirégulentlerapportentrefaitsetvaleurs.Maisellen’aaucundroitderegardsur l’ordreidéaldespossibles,formespuresouessences,quisubsistenthorsdesonchamppropre. Cecisignifiequ’ellen’ariend’intéressantàdireausujetdelalégitimitéoudelanonlégitimité decesformationsintellectuellesqui,siellesapparaissentsurleplandel’histoire,nesontpas des réalisations de l’histoire, qui se contente de leur offrir, circonstanciellement, un cadre d’accueil.Ilfautdoncbarrerlarouteàunnaturalismesociologiquequi

«àlaplacedel’ouvertureetdelafermeturedesécluses,poseunedétermination unilatéraledu

contenudesélémentsconstitutifsdelaculturedel’esprit.»(p.71)

Autrementdit,sociologiedelaconnaissanceetépistémologiephilosophiquesontdeux entreprisesdistinctes,quinedoiventàaucunprixempiéterl’unesurl’autre.L’épistémologieest impuissanteàrendrecomptedesdonnéesfactuellesquiconditionnentlaviedel’espritàun momentdéterminé,commeparexempledesinstitutionspolitiques,desintérêtséconomiques, desdispositifstechnologiques,descourantsidéologiques,avectouslesdébatsetlesconflits dontcesdonnéessontlesenjeux:riendetoutcelanepeutl’intéresser.Etréciproquementla sociologiedelaconnaissance,dontlescompétencesportentexclusivementsurl’examendeces données,n’estpasenmesured’évaluerentermesdevéritéouderationalitélesformations intellectuellesdontlamiseenplaceadépendudeleurréunion:cetaspectdeleurconstitution doitlui échapper totalement, etceci pour toujours. C’estpourquoi, s’il estconfirmé que les conditionspropresàuneépoqueetàunétatdelasociétédélimitentcequiestconnaissable souscerapport,etenconséquenceécartentcequinel’estpasetnepeutpasl’être,cequiest connudansdetellesconditionsnedépendcependantpasdecesconditions,danslamesureoù, appréhendésur leplandesvaleursqui lelégitiment,il préexisteàleur intervention,qui ne pénètrepasenprofondeursonêtreidéaldeconnaissancemaisconstituepourluitoutauplusun environnement.Onpeutdoncsoutenirquesil’espritvientaumonde,c’est­à­direseréaliseen luisousdesformesparticulières,illefaitsanssedémettredesanatureouessencepropre, c’est­à­diresansrenoncerauxvaleursfondamentales,universelles,quiledéfinissententant qu’esprit. La phénoménologie, dans la forme que lui donne Scheler, est une variante du platonisme,danslamesureoùelletendàpréserverl’autonomiedel’intelligibleparrapportau sensible:laloimatérielledusensibleprélèvedansl’ordredel’intelligiblecequiluisemble conformeàsesexigencesdumoment,etéliminetoutlereste,maisellen’apaslapossibilitéde modifierenlui­mêmecetordreauquelelleparticipe,niafortiorideleconstituer.C’estpourquoi

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ilestpossibledeprofesseruncompletrelativismepourcequiconcernelemondedelaréalité historique soumis en permanence à la variation, tout en continuant à affirmer le règne de l’absolu,danslamesureoùcelui­cisesituesurunplanquin’estpasdecemonde,doncde concilierinstabilitéduréeletconstancedel’idéal:pragmatismeetrationalitésontlesfaces complémentairesduprocessusdeproductiondesconnaissances,quimetenjeusimultanément deux types d’intérêts, des intérêts pratiques tournés vers le particulier, et des intérêts théoriquestournésversl’universel.Cesintérêtssedéveloppentsurdeslignesindépendantes, quipeuventsecroiser,maisneseconfondentjamais:

«Chaquefoisquesetrouventenprésenceungroupesocialréunissantdeshommesquiseconsacrent librementàlacontemplationetunautrequiaconcentréenlui,rationnellement,lesacquisdutravail etdel’expérienceprofessionnelle,etqui,neserait­cequeparaspirationàl’émancipationetpardésir d’unesociétéaccroissant leschancesdeliberté,possèdeun intérêt particulièrement intensepour toutescesimageset représentationsde la nature,ilest possible de prévoir l’avènement de leur

supérioritéetdeleurdominationsurcettenature.»(p.144)

Pourqueseproduisentdenouvellesconnaissances,quimodifientsurledoubleplandes représentations etde l’expérience le rapportque l’espritentretientavec le monde, l’activité contemplativedessavantsnesuffitpas:encorefaut­ilquecetteactivitéprenneplacedansun contextefavorable,cequicontribueàouvrirlargementlesvannesréglantlepassagedel’ordre desvaleursdansceluidesfaits;cetteopérationnécessitel’interventiond’autresagents,qui, eux,nesontpasdepurscontemplatifs,carleursouciprincipalestdeperfectionnerlasociétéen l’aménageantàleurprofit,alorsquelessavantssontuniquementpréoccupésdefairetriompher lavérité,sansavoirpourcelaàtenircomptedesexigencesconjoncturellesdumoment.Pourles uns, la connaissance estune finensoi, pour les autres elle estunmoyen: deux objectifs foncièrementhétérogènes,etquipourtantdoiventjouerensemblepourqu’avancelamarchequi conduitl’humanité vers la vérité etvers unmeilleur ordre social. Dans la mesure oùcette marcherelèvededeuxprincipesdifférents,quinesontpasspontanémentharmonisés,ellene peutêtre régulière etcontinue, mais elle estfaite d’avancées etde reculs, de moments de stabilisationetdecrise,selonquesontouvertesouferméesleséclusesquiontàchargede gérerlesfluxd’échangeentrelepossibleetleréel,entrel’idéaletlefactuel:delàtiresa source l’histoire des sciences, dontil seraitvainde nier la capacité à rendre compte de la manière dont se présentent les connaissances, sous des formes inévitablement variées et contrastées,maisenfonctiondelaquelleilseraittoutautantabsurdedechercheràmesurerla valeurrespectivedesconnaissances,envisagéescettefoissurleplandeleurcontenuetnondes intérêtsparticuliersqu’ellessontcenséessatisfaire;cesconnaissancesaurontainsiaccédéau plande la manifestation, grâce auconcours entre divers types d’intérêts, les uns purement intellectuels, les autres pragmatiques etconcrets, qui, toutense maintenantsur des lignes séparées,cequipeutéventuellementlesameneràentrerenconflit,contribuentensembleà cettemanifestation. Cettesolutionphilosophique,quipermetdetrouveruneissueàlaconfrontationentrefaits etvaleurs,apourconditionquelaconnaissancefassel’objetd’unedoubleapproche,thèsequi jouera également un rôle crucial pour la démarche de Popper : d’une part une approche historique,quiconcerneexclusivementleprocessusd’investigation,etd’autrepartuneapproche rationnelle,quiconcerneexclusivementleprocessusdejustification,étantrejetéelapossibilité que ces deux approches interfèrent entre elles et passent des compromis sur le plan des principesdontchacunerelèveenpropre.Lesvaleursidéalesposéesparlaraisonn’ontpasla puissancesuffisantepouragirconcrètementsurlasociété,etréciproquementlasociété,dansla formequ’elleprendàunmomentdéterminé,n’apasautoritépourcréerdesvaleursdisposant d’uneportéeuniverselleetpourlégiféreràleurégard.Unechoseestquedesconnaissances scientifiques soient découvertes dans des conditions qui ne relèvent pas, du moins pas entièrement,deprincipesrationnels,commelerévèlel’histoiredessciencesdontlecoursnese conformepasàunmodèlestrictementlogiqueoudéductif progressantdefaçoncontinuede véritéenvérité;uneautreestqueleursrésultatspuissentêtrevalidésenfonctiondecritères dedroitdontlavaleurestinconditionnée,cequisupposequecesrésultatssoientdétachésdes modalitésfactuellesdeleurapparitionetretranscritsdansunautrelangageoùilsaccèdentà l’universalité.

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Lorsquelasociologiedelaconnaissanceacesséd’êtreunprojetthéoriqueformel,tel qu’ilavaitgermédansl’espritdepenseursfrançaisetallemandsaudébutduXXesiècle,etest devenueunedisciplinereconnueetréellementpratiquée,cequiaeulieutoutd’abordversle milieudusiècledanslemondeuniversitaireanglo­saxon,elles’estconforméeàlarègled’une stricteséparationentrelesdeuxapprochesdelaconnaissance,l’uneentermesdedécouverte, l’autreentermesdejustification.Cequiéquivautàdireque,danslacompétitionquiavaitmis auxprisesépistémologuesethistoriensdessciences,cesontlespremiersquil’ontemportéet ontimposéauxsecondsl’obligationderespecterl’autonomiedeleurdomainedecompétenceen se retenant d’y intervenir. L’un des premiers à avoir, dans cet esprit, tenté d’appliquer systématiquement des catégories empruntées à la sociologie à l’étude des conditions de productionde connaissances scientifiques, et à avoir obtenupour ce type de démarche une écoute élargie qui en a permis l’institutionnalisation, a été l’américain Robert K. Merton, sociologue de formation, qui a soutenuen1938une thèse intitulée Science, Technology and Society in Seventeenth Century England. Ce travail constitue une étape importante pour l’appréhension des conditions d’émergence de la science moderne, et il est généralement considéré comme fondateur de la sociologie de la connaissance en tant que domaine de recherche reconnu et digne d’être enseigné au titre d’une spécialité confrontée à des problématiquesparticulières,etutilisantunappareillageméthodologiqueetconceptueladaptéà sesinvestigations.LorsqueG.GurvitchafaitparaîtresontableaudeLasociologieauXXesiècle, il a fait appel à Thomas K. Merton pour rédiger la partie portant sur la sociologie de la connaissancedutomeIdecetouvrageconsacréauxGrandsproblèmesdelasociologie (éd.

PUF,1947,p.377­416);cetteétudetrèsdenseettrèsinforméeconstitueunrépertoiredes

principalesréférencesthéoriquessurlesquellespeuts’appuyercettedisciplinenaissante,encore en cours de reconnaissance, un bilan de ses acquis provisoires, et formule les principaux problèmesqu’elleauraàtraiter,àsavoir,pourreprendreleplandel’étudedeMerton:

«1/Oùchercherlecadreexistentieldesproductionsmentales?

2/Quellessontlesproductionsmentalessoumisesàl’analysesociologique?

3/Commentlesproductionsmentalessont­ellesliéesàleurcadreexistentiel?

4/ Quand les corrélations entre le cadre existentiel et la connaissance deviennent­elles saisissables?»

La référence insistante au « cadre existentiel » dans lequel prennent place les « productionsmentales»,aunombredesquellescellesdelascience,estsignificative:elle indiquequec’estlorsqu’elles’inscritdanscecadre,quienraisondesadimensionexistentielle n’estpassoumisaprioriauprincipederationalité,quelascience,vuedel’extérieurenquelque sorte,seprésentecommeuneproductionmentale,àcôtédetouteslesautresquegénèrele progrèssocial,cequinepréjugeenriendesescaractèrespropres,telsqueceux­cis’imposent à l’intérieur de son ordre, indépendamment des déterminations qui définissent ce cadre circonstanciel,caractèressurlesquelslesociologuedelaconnaissancesegardeprudemment d’exercerouderevendiquerundroitderegard;cequil’intéresse,cesontlescirconstances danslesquelleslascienceapparaîtet,commeondit,avance,dansunenvironnementapproprié, etnonlesconditionsdontrelèventsasignificationetsaportéeentantquesciencequisatisfait auxcritèresd’authenticitéetdevéritéquiendéfinissentlavaleurthéorique.End’autrestermes, lesociologueétudielespratiquesscientifiquesquiontconduitàdesrésultatsconsidéréscomme acquis,maisiln’aaucunecompétencepourévaluerlalégitimitédecetteacquisition,carcette évaluationrelèvedeprincipesetdeconceptsdontiln’apaslamaîtrise:c’estpourquoiillaisse decôté, commen’étantpasdesonressort, lesproblèmesconcernantlascientificitédeces pratiques.Ceciestencoreunemanièredeformulerunprogrammefaibleensociologiedela connaissance, qui en délimite étroitement le champ d’intervention, à savoir le « cadre existentiel » dans lequel la connaissance scientifique prend place en tant que « production mentale»,envuedeprévenirtoutrisqued’empiètementsurlesautreschampsdisciplinaires occupésparlessavantsconcernésparceprogramme,champsdontl’autonomiedoitêtreàtout prixpréservée. Ouvrons une parenthèse :ce qui estenjeuici enpremière ligne, c’estunconflit disciplinaire, tel qu’il peut avoir lieu dans le contexte propre à une institutionnalisation des savoirs, un processus foncièrement concurrentiel qui, d’ailleurs, intéresse directement la

sociologiedelaconnaissance,commeMannheiml’avaitexpliquédanssaconférencede1928sur

lerôledelaconcurrencedanslaviedel’esprit.Lorsqueleprojetinitialdecettesociologiedela connaissance avait été formulé, dans le Mémoire de Durkheim et Mauss sur les formes

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primitives de classification, cela avait été dans le cadre d’une démarche étonnamment agressive,cedontelletiraitsoncaractèreprospectif,tendantnonseulementàfairereconnaître àlasociologieuneplacedanslechampdesdisciplinesreconnues,cequin’étaitnullementacquis danslespremièresannéesduXXesiècle,maisàassureràcelle­cidansledomainedessavoirs unepositiondedomination,entantquesciencesouveraineayantdroitderegardsurtoutesles formesdeconnaissancesansexception:cettepositionavaitétéantérieurementassuméeparla philosophie, que Durkheim, lui­même philosophe de formation, voulait déboulonner de sa situation hégémonique que, à ses yeux, elle n’était plus apte à occuper. Cette ambition ne pouvaitquesusciterdesrésistances,nonseulementdanslecampdesphilosophes,contestés dans le droit qu’ils s’étaient arrogés depuis plusieurs millénaires de tenir le discours de l’universel,maischezlesspécialistesdesciencesexactesquines’appelaientpasencoredes sciences«dures»,entendonsparlàdesdisciplinesdontlecaractèrescientifiqueétabliaucours d’une histoire longue et mouvementée soit censément à toute épreuve, mathématiciens, physiciensetéventuellementbiologistes,quinepouvaientvoirqued’untrèsmauvaisœilces nouveaux venus, ces parvenus à la situationencore précaire, ces « nouveaux riches », les sociologues,prétendreapporterleurgraindeselsurlesquestionrelevantdeleurcompétence, etmême,àlalimite,direlederniermotsurcequ’ilsfaisaientdansleursbureauxd’étudeset dansleurslaboratoiresdontl’intimitésetrouvaitainsiviolée:delàl’allianceimplicitepassée entre philosophes et savants exacts en vue de défendre, sur le plan propre au discours épistémologique,lesvaleurséternellesdelasciencemisesenpérilparlerelativismeattaché inévitablement à l’approche sociologique de ses pratiques qui en pervertit la nature en profondeur, ce qui est le destin inévitable d’une science, ou prétendue telle, constitutionnellement«molle»,àlaquelleilresteàfairesespreuves,cequineladissuade cependantpasderevendiquerlecaractère,nonseulementdescienceàcôtédesautres,mais aussietsurtoutdesciencedessciences,quiprétendpénétrerlesecretdeleursdémarcheseten énoncerlavéritéultime,cequiestuncomble.Ceciestunaspect,nonlemoindre,duconflit entresciencesexactesetscienceshumainesquiamarquétoutel’histoireintellectuelleduXXe siècleetsepoursuitencoreaujourd’huisousdesformesexacerbées. C’estsansdouteparceque,nonsanslucidité,ilredoutaitlesconséquencesdececonflit, etestimaitladisciplinesociologiqueencoreinsuffisammentaguerriepourensortirvictorieuse, queMannheim,lorsqu’ilavaitfaitduprincipedelaconcurrencel’unedesloisgénéralesrévélées parlasociologiedelaconnaissance,avaitprudemmentlimitélechampd’applicationdecetteloi àcequ’ilavaitappelélesformesdeconnaissance«solidairesdel’être»,c’est­à­direelles­ mêmes socialement impliquées sur le plan de leur contenu et non seulement sur celui des manières formelles de l’appréhender, ce qui les distingue foncièrement des sciences de la nature,dontlesobjetsnesontpasaumêmetitresocialementmarqués:

«Cen’estpasseulementdansl’ensembledesdomainesdel’esprit,maisdansceluiseulementdu penserquejedésirefairevoirlerôledelaconcurrence.Etilnes’agitpasnon plusdecernerle phénomènedelaconcurrencedansl’ensembledesdomainesdupensermaisdansunedesesrégions particulièresseulement.Nonpasparexempledansledomainedupenserdessciencesexactes(des exakt­naturwissenschaftlichen Denkens), mais uniquement dans cette région du penser que j’appelleraiscelledupensersolidairedel’être(dasseinsverbundeneDenken).Oùjerangelepenser historique(lamanièredontonsereprésentel’histoireetdontonlaprésenteauxautres),lepenser politique,lepenserdanslesscienceshumaines(Geisteswissenschaften)etdanslessciencessociales ainsiquedanslepenserquotidien.»(«Delaconcurrenceetdesasignificationdansledomainede

l’esprit»,trad.fr.inL’hommeetlasociété,n°140­141,2001,p.58­59)

L’objectifviséparMannheimn’étaitdoncpas,sions’entientàcettedéclaration,de ramenerlessciencesdelanaturedansl’orbitedessciencesdel’esprit,envued’enmettreen évidencelanature«idéologique»,propreàdesformesdeconnaissanceinterprétative;maisil était uniquement de soumettre les activités de l’esprit, lorsque celles­ci s’appliquent prioritairementàl’espritetn’entrentenrelationaveclemondeextérieurqueparl’intermédiaire del’esprit,àunexamenobjectif,demanièreàmontrerquecesactivités,ellesaussi,présentent desformesderégularité,doncsontsoumisesàdesloisgénérales,commelesontparailleurs touslesphénomènesnaturels:ils’agissaitdoncpourluidenaturaliserl’esprit,sansprendrele risquedespiritualiserlanature,nisurtoutderelativiserlesmodalitésdelaconnaissancedont celle­ci fait l’objet. En faisant des formes de connaissance « solidaires de l’être », donc directementimpliquéesd’unpointdevuesocial,undomaineréservé,cequirevenaitdumême coup à garantir l’autonomie des autres sciences en les confortant dans l’idée qu’elles sont constitutionnellementprémuniescontretoutrisquedecontaminationparlesocial,parcequ’elles

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ontaffairecommeonditàdusolide,Mannheimemployaitdoncàsamanièrelatactiquedu programmefaible,envued’écarterlesdangersattachésàlarevendicationduprogrammefort, etceci dans une ambiance manifestementconcurrentielle : c’estpourquoi il assuraitque sa démarche ne concernait pas les sciences exactes, laissant ainsi supposer que leur développementn’estpassoumisauphénomènedelaconcurrence,maisrelève,commeille disaitunpeuplusloin,demanièreallusive,danssaconférence,d’une«consciencegénéralequi lespenseennous»:ennous,c’est­à­dire,est­ontentédecomprendre,sansnous,doncen dehorsdetouteinterventionparticulièrequiviendraitinterféreraveccetteconsciencegénérale, foncièrementimpersonnelle,quiparle«ennous»lelangagedelaraisonuniverselle,etdont lesprétentionsàl’objectivitén’ontpasàêtrediscutées.Dumêmecoup,ilparaissaitreprendreà soncomptel’idéeintroduiteparDiltheyd’uneradicaledichotomieentresciencesdelanature (explicatives), spécialisées dans le traitement de données objectives, et sciences de l’esprit (compréhensives), spécialisées dans la recherche de significations se référant à des valeurs humainementconnotées.Cependant,cettepositiontactiqueétaitintenableàlongterme,dansla mesureoùelletendaitvirtuellementàramenerlasociologiedelaconnaissancesurlepland’une sociologiedelaconnaissancesociologique,uneentreprisenombrilistequi,envuedeseprotéger contrelesrisquesdelaconcurrence,secondamnaitd’elle­mêmeàlastérilité. Nousenconcluronsprovisoirementqueleprogrammefaible,quiportebiensonnom, constitue une solution provisoire de repli, qui masque les difficultés rencontrées par le programme fortsans parvenir à les résoudre. L’exigence avancée par Mannheim d’appliquer prioritairementlasociologiedelaconnaissanceauxactivitésdel’esprit«solidairesdel’être», et en tout premier lieu à la connaissance sociologique elle­même, risque de bloquer les démarchesdelasociologiedelaconnaissance,enlacantonnantdansl’examendesespropres présupposés, une recherche qui, si elle est tendanciellement sans fin, comme l’est toute introspection, estaussi exposée à tourner enrondsur elle­même, sans s’ouvrir sur aucune réalitéextérieure,cequiestuncomblepourunedisciplinequiseveutobjectiveetexplicative, etnonseulementinterprétative.C’estpourquoilatâcheprincipale,aujourd’hui,serait,touten reconnaissantlesfaiblessesduprogrammefort,etendénonçantleséquivoquessurlesquelles déboucheuneapplicationbrutaledesesrègles,dechercheràlerenforcer,enpoussantplusloin encorel’explorationdesformesetdesmodalitéssocialesdelaconnaissancescientifique,aulieu de céder du terrain pour des raisons tactiques qui incitent à trouver refuge dans l’enceinte protectricereprésentéeparleprogrammefaible,unprogrammequiestfaiblenonseulementpar manqueoupardéfautdeforce,maisparcequ’ilseveuttel,envued’échapperauxincertitudes delacompétitiondisciplinaireetdesesaffrontementsdirects.Laquestionn’estpasdecroire auxvertusrespectivesduprogrammefaibleetduprogrammefort, etd’opter pour l’uneou l’autredecesvoiessurlabased’uneévaluationdeleursavantagesetdeleursdésavantages pratiques,mais,unefoisadmisqueleprogrammefaible,avecsaprudenceaffichéequiluiprête desapparencesraisonnables,estfondésurunedérobade,quiluioffrecommeperspectivedese transformerenvoiedegarage,deselancerdansladirectionindiquéeparleprogrammefort,de manièreàenbétonnerlespositionssurdesbasesthéoriquessûres,cequiestlaseulefaçon d’ouvrirunavenircrédibleàunesociologiedelaconnaissancedignedecenom.

©PierreMacherey