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LE MAITRE DE NORDFJORD 6 .

CHAZELLE HACHETTE 7 .MARGUERITE THIÉBOLD LE MAITRE DE NORDFJORD ILLUSTRATIONS DE A.

Tous. de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays. droits de traduction.Copyright 1953 by Librairie Hachette. 8 .

Les lacs immobiles reflétaient le ciel et dans leur eau profonde tremblaient de scintillantes lueurs. plus coupant. La nuit baignait dans l'irréelle clarté nordique et l'on distinguait audessus des escarpements rocailleux un château d'allure médiévale avec de grosses tours et un haut rempart de pierre. Le vent s'éleva. son fiévreusement se transforma en une ample vibration. les arbres commencèrent à se courber. au rythme lent de ses vagues. soulevant une poussière de neige. doucement. les rides de toutes les étendues d'eau se gonflèrent. 9 . avec un ciel constellé d'étoiles. Il s'insinuait dans les baies les plus secrètes et la mer tressaillait mystérieusement. plus âpre. une nuit glaciale comme toutes les autres. La mer. Parfois le vent du large s'engouffrait dans les fjords. rampait sur la campagne. battait le flanc des rochers. sifflait sur les rocs qu'il balayait. Il semblait veiller sur la mer et guetter au loin l'arrivée de quelque vaisseau fantôme avant que les glaces n'eussent entravé son approche. D'une des tours s'échappait une lumière comme pour avertir le lointain navigateur solitaire que le monde hostile finissait à ce rayon trouant la nuit.I C'ÉTAIT la nuit. léchait le pied des falaises.

la perdrix des neiges ne se montreront plus qu'avec leur livrée d'hiver. tandis que grésillent les hautes chandelles. Elle était si belle qu'on aurait pu l'écouter pendant des heures. large comme une pelle.Alors. Une lumière clignait de l'œil. rêvait. hochant la tête. reprit la vieille femme. ni oublier. battant l'air de ses ailes. le silence y aura droit de cité. puis il n'en joua plus qu'une. l'oie sauvage. avertit ses compagnes : « Partons ! Car bientôt l'hiver sera le roi incontesté de ce pays. Il n'y a pas de miracles. venait jouer jusque sur la neige au travers des fenêtres à petits carreaux de l'immense cuisine. Les femmes se regardèrent. Sven Dagmour jouera jusqu'à sa mort la chanson de la légende d'Osia. au soleil. » Oui. en racler la neige pour y dégager les lichens. la tête penchée sur la toile. où des troupeaux d'élans s'élanceront vers les forêts tandis que des eiders déploieront leurs ailes au-dessus des falaises inaccessibles. viens te coucher. feront tomber sur la terre endormie la neige cachée derrière les nuages. Des gnomes à barbe blanche. Trois servantes brodaient près d'un chandelier. une baguette à la main. le lièvre. mes sœurs ! Il en est temps ! » « L'heure vient où l'ours. on découvrira sur la neige les marques de la martre. Le château dressait sa puissante silhouette au milieu de la campagne silencieuse. la neige s'amoncellera dans les chemins. les forêts seront hantées. tout près des cheminées où brûlent nuit et jour les gros troncs de bouleau et de sapin. la plus âgée grommela : « C'est toujours la même chose. se retirera dans sa tanière. l'hermine. un chant de violon s'éleva. « Fuyons. le loup aux oreilles pointues s'approchera avec hardiesse des habitations. Rien ne sert d'attendre. Plus rien ne le fera changer. 10 . Une jeune fille. jetteront des feux. la saison était arrivée où la vie humaine se réfugie à l'intérieur des maisons. suspendront partout des aiguilles de glace. Soudain. cacheront l'eau des lacs sous une surface dure et brillante. et. seul. ce sera l'époque où l'on verra le renne se servir de l'un de ses andouillers inférieurs. » Les autres acquiescèrent avec des mines attristées : « Hélas ! » La musique faisait penser à un nostalgique appel. l'aiguille arrêtée. dans une chevauchée fantastique. sèmeront des fleurs cassantes qui. tout d'abord le violoniste varia les mélodies. « Ingrid. parcourant vais et sommets. grand gourmand de miel et des baies du sorbier. si facilement reconnaissables. d'une déchirante douceur. à côté d'elles. La mer charriera d'énormes glaçons.

« Hélas ! » redirent les servantes. 11 .

dis-la-moi ! — Tu ne peux la lui donner et moi non plus. La lueur de la chandelle éclaira un corps souple et gracieux.femmes traversèrent la cour où la neige formait des tas contre les murs. La grand-mère la protégeait d'une main osseuse. toi aussi. ta pitié. le vent rôdait par-dessus lacs et étangs enflant sa voix. tu le sais bien.. — Des jours accablants et lugubres. Ingrid.... Un troll maudit a troublé sa raison à jamais. tous les yeux se tournèrent vers elle. Leurs capes de laine les faisaient ressembler à d'étranges oiseaux nocturnes. Entends le vent. oui. Sven Dagmour est fou pour toute la vie.. Tu ne comprends pas que ma pitié.. — Pourquoi. — Je voudrais tant l'aider. se trouvèrent dans une cuisine beaucoup plus accueillante que celle du château. si tu ne veux pas devenir folle. « Tu as l'air fatigué et tourmenté. se leva et.. un feu de bois qui pétillait. éclairant la table sculptée ainsi que les fauteuils de bois couverts de fourrures. la flamme de la bougie vacilla sous la poussée du vent. La jeune fille obéit à sa grand-mère.. et elle suivit la vieille femme. — Quelle chose ? Oh ! grand-mère. les deux . on n'entendait plus le son du violon. le guérir ! — Personne n'y parviendra.. Je te le répète.. la bouche petite et rouge avait un pli soucieux. — Bah ! Ils seront ce que nous les ferons. pendant une minute. Inutile d'y revenir sans cesse. allons ! » dit-elle simplement. dans le visage un peu pâle nimbé d'or deux yeux d'un bleu sombre étincelaient. D'ici. Il n'y a qu'une seule chose qui pourrait. n'y pense plus! — Tu es dure ! remarqua la jeune fille avec tristesse. avec des chaudrons brillants. Bonne nuit ! » 12 .. Sois sage. Dans le vaste couloir. mais pourquoi toujours la légende d'Osia ? — Parce qu'Osia était le nom de sa femme. « Oui. — Je me souviens des jours où j'étais enfant..— Hélas ! » redirent les servantes comme un chœur antique.. de dimensions coquettes.et où je les voyais passer devant la chambre. Elles pénétrèrent dans une maisonnette construite en rondins épais. elle était si belle ! — Eh bien. — Oui. Après avoir franchi le seuil de la porte. il nous prédit de rudes semaines. tout a sombré en même temps. ce que nous y mettrons.

Assis sur un fauteuil à dossier monumental. Seul. allons nous reposer. Les deux femmes se déshabillèrent. réfléchissant au sens de cette phrase mystérieuse.. Sa grand-mère descend des premiers Dagmour d'il y a des centaines et des centaines d'années. Parfois. se trouvaient des lits de bois où s'accumulaient les grosses couvertures de mouton. — Elle ne rit guère ! ajouta la nouvelle venue. Voilà le secret de la vieille Martha et c'est pourquoi elle commande ici. — Je la respecte. leur lueur montait jusqu'au plafond et éclairait le front sans ride... celle qui avait posé la question les retint par un bras. « On m'a dit qu'elle lisait même dans les astres. Elle nous oblige à travailler sans répit.. une main posée sur le violon. Bientôt après. l'autre passant et repassant sur son front.. — Elle a un don. » Elles se turent. moi.. — Ecoutez ! Il vaut mieux se taire maintenant. » Elles sortirent de la cuisine. Sven Dagmour laissait 13 . se dirigèrent en grande hâte vers une pièce où quelques lits formaient tout l'ameublement.. Il n'y eut plus pour illuminer la pièce que les flammes dévorant le bois. Dans le château. On dirait qu'il n'ose pas ! — Pourquoi ? Le savez-vous. elles dormaient. vous qui riez sous cape ? » Les trois servantes se rapprochèrent les unes des autres. sa grand-mère. car demain sera dur. la chandelle fut éteinte.. dans le château. elle voit tout. elle au moins ! Il ne lui fait jamais de reproches violents comme à nous. — De forte tête. Knut Brakfer sera de retour et gare à nous si quelque chose venait à manquer sur la table du maître cruel. « Brr ! quel froid ! » L'une d'elles attisa la flamme d'un feu presque éteint. aussitôt après le départ d'Ingrid et de la vieille Martha. — Ingrid a de la chance. les autres servantes se levèrent à leur tour : « Faisons comme elles. ses yeux sont perçants. — A moins que la chasse n'ait été satisfaisante.Dans un coin de la cuisine. où quelques cheveux défaits durant le sommeil dessinaient des arabesques.. moite de chaleur. s'allongèrent. un homme veillait encore. « Parce qu'Ingrid a en elle du sang de haute lignée. elle en a le droit. remit du bois. elle devine même ce qu'on lui cache. Elles jetèrent un coup d'œil effaré autour d'elles. c'est une femme de bon conseil.

disparurent... Les étoiles se troublèrent. Osia. Il neigeait ! Le château de Nordfjord se couvrait lentement d'une couche brillante. des forêts. La gelinotte frémit. elle obéissait ! Dix mille. se secoua. avec des sursauts de clarté quand un souffle d'air passait sous la porte. pour l'éteindre tout à fait et il n'y eut bientôt plus rien dans l'immense contrée endormie que l'inexorable chute des flocons légers comme un duvet de fées. de lynx. La chambre se teintait alors de couleurs fantastiques. des étoiles qui se brisent en tombant. un long coffre de bois sculpté avec des charnières de fer forgé et une serrure travaillée comme une dentelle. Une odeur de résine emplissait la chambre. Il rêvait. puis mille. Osia chevauche parmi la bruyère fleurie. La neige l'entendit et haussa ses volumineuses épaules cotonneuses. Dehors... des prairies. Un sourd grondement s'éleva comme une protestation. Un second flocon suivit. brûlait une torche. endormant les bêtes. des torrents. d'autres fauteuils chargés de fourrures. se rendormit. cent mille. Un petit flocon de neige tomba quelque part sur un grand sapin à la cime desséchée. Partout. la bien-aimée. Très doucement. les îles et les rochers. ouvrit un œil. la nuit et le vent s'emparaient des ruisseaux. Osia ! » La chandelle dans le chandelier pleurait aussi. la neige qui avait l'ouïe fine tombait encore plus fort pour ouater ce dernier bruit.. d'hermine. Le ciel eut l'air de s'écraser sur la terre. il répétait les mêmes mots : « Osia. Un nom revenait sur ses lèvres. un million de flocons. en dormant d'un sommeil agité. des armures se dévoilaient. 14 ... un coq de bruyère s'éveilla. cogna contre les récifs. même les plus sanguinaires. dans une applique d'argent ciselé. une table recouverte en partie de livres et un lit étroit au-dessus duquel. les hommes s'enfonçaient dans les fourrures et les vieux ajoutaient du bois dans l'âtre. » Alors...... Sven Dagmour était enfin couché. La mer s'agita. des peaux de martre. Le merle d'eau près de la cascade se réjouit dans son sommeil. un seul : « Osia !. des raquettes. clignotèrent. se mêlant à celle de la cire tandis que les flammes léchaient le bois dans la cheminée. Que lui importait la révolte des uns ou des autres ? On lui commandait de semer sur la terre des fleurs blanches.. un immense soupir allait de la mer à la montagne. puis cent..couler des larmes sur son visage sans penser à les essuyer. des haches.

Une puissance magique avait. La forêt enfermait jalousement entre ses arbres alourdis les secrets de l'été passé. les habitants se réveillaient en pestant contre l'envahissement de la neige. chaque demeure était gardée par une haute barrière de neige qu'il fallait démolir à coups de pioche et repousser sur les bords des chemins.. changé le paysage.II C'ÉTAIT le matin. les bêtes sauvages y laisseraient leurs traces. Dans le village des Pierres Noires — ainsi nommé à cause de deux ruines dressées à son entrée comme des sentinelles farouches —. Il n'y a pas 15 .. nivelant plaines. tandis que les enfants poussaient des cris de joie. personne n'en franchirait le seuil désormais et. « Quelle affaire ! monologuait la neige hautaine et philosophe. Par l'effet d'un sortilège merveilleux. un matin enveloppé d'un profond silence. la plus humble maison s'était parée de velours immaculé. seules. moi qui aimerais tant dire bonjour à Christian et à sa petite sœur Selma. pas d'endroit que je ne recouvre avec plus de ténacité année après année ! Ces enfants ne pensent qu'à jouer ! — Qu'avez-vous à vous plaindre ? gémissait le soleil caché derrière des montagnes de nuages.. champs et lacs. bloquant les volets et les portes. pendant la nuit. Ne dirait-on pas que je suis rare et inconnue par ici ? Pas de région au monde où je ne sois plus fidèle.

paresseuse ! Te crois-tu fille de prince pour dormir si longtemps ? Il est l'heure de te rendre utile. Ses cheveux d'un "blond roux faisaient paraître plus pâles ses joues à la peau tendue sur les os. Elle apparut chétive. passa la main dans ses cheveux ébouriffés. car l'existence de ces deux enfants ressemblait plutôt à un enfer qu'à une vie normale. ne s'achevaient que tard. « Oui. plus de coups de bâton qu'autre chose. Ah ! oui. vous.moyen de traverser les épaisses tentures que vous placez entre moi et eux. à la besogne! » Selma enfila ses bottes en écorce de bouleau. secouait Selma qui dormait encore : « Debout.. pourtant ils auraient tellement besoin de moi pour être plus heureux. Non. laissez-moi leur sourire. tant pis pour vos jeunes amis Christian et Selma ! Peut-être seront-ils heureux sans vous. » Une petite fille de six ou sept ans se leva promptement à cet ordre. non. pour pouvoir supporter tout le poids de leurs misères ! Otez-vous un peu de mon chemin. vous faites tout pour m'apitoyer et hop! à peine avez-vous pris la permission de vous glisser par ici ou par là que déjà vous vous empressez de me faire fondre. Christian aurait bien mérité un peu de soleil pour être réchauffé et égayé. malingre. Pour dormir si fort. ton frère est éveillé. maussade. Elle frissonna quand elle ne sentit plus la chaleur des couvertures sur son corps. Il vous faudrait. hélas! pleuvaient plus que les caresses. dans la lumière blafarde du matin. sera autour d'elle une vieille robe trop longue qui pendait jusqu'à 1erre. Elle jeta un coup d'œil vif vers Christian qui achevait de s'habiller dans l'autre coin de la cuisine. Peut-être eût-elle été jolie si. je «rois. Le bûcheron Karl Armsen. Allez ! Allez ! Un peu vite. Les coups. le beau parleur. Je vous connais. dame Neige. Les cris débutaient tôt dans ce foyer. les vêtements ne pouvaient plus empêcher vent et froid de pénétrer jusqu'à la chair délicate. de transformer ma splendeur en une vilaine eau noire. — J'en doute ! » Le soleil avait bien raison d'en douter. comme beaucoup d'autres enfants. répliquait la dame opulente aux cheveux saupoudrés d'argent. on pourrait vous croire très fatigués par le travail fait hier. la tâche qui m'a été donnée aujourd'hui ne me permet pas de bavarder avec vous. oui. Christian fit un signe amical à sa petite sœur dont les yeux gris vert lui souriaient. La nourriture laissait à désirer. ne fût-ce qu'une fois ! — Je regrette. 16 ..

avalèrent le contenu du bol et mangèrent leur pain sec avec rapidité. se sentait incapable de mater l'enfant. une tranche de pain noir. C'était toujours ainsi. La petite claquait des dents.. Pour. sans se parler. emplis d'un mélange brunâtre qui devait être une bouillie d'orge. traverser le village. Ce qui exaspérait d'ailleurs la colère du père qui. assembler tous les fûts en attendant 17 . malgré sa brutalité. il portait sur sa physionomie une expression qu'on aurait en vain cherchée sur celle de sa sœur. ses yeux marron largement ouverts regardaient droit devant eux avec assurance et même les traitements les plus barbares de son père n'arrivaient pas à éteindre la flamme décidée qui y brillait. avec ses mains gercées et sa petite figure chiffonnée. Ils obéirent. les enfants mirent pied à terre. elle faisait pitié.elle avait revêtu une robe seyante brodée de couleurs vives et ornée de fourrures. On entendait le père dehors donner de grands coups de pelle en grognant : « Sale neige ! Elle vient trop tôt cette année ! » Les enfants le rejoignirent auprès du traîneau-schlitte débarrassé de sa carapace brillante. côte à côte. des chênes. Après.. « Travaille ! Ça te réchauffera ! » Partout sifflaient les haches des bûcherons qui attaquaient des troncs.. « Etes-vous prêts ? Dépêchez-vous de déjeuner. il fallait cent fois charger le traîneau. La fierté émanait de lui. les enfants étaient traînés par leur père. Ils s'assirent sur un banc. Mais telle quelle. » Sur la table grossièrement équarrie. Malgré son état physique lamentable. Chacun mit de côté un petit morceau de croûte au fond d'une poche selon une habitude quotidienne. après. c'était différent. A côté des tasses. son front lui donnait un air de noblesse. Tout grelottants. Il savait faire face. mal lavée. Karl Armsen avait depuis plusieurs semaines abattu et débité un grand nombre d'arbres. Quant à son frère. cachant si bien sa peur qu'on ne la devinait pas. des bols de bois. Puis ce fut la forêt avec ses grands arbres : des hêtres. des bouleaux surtout et des sapins.. « Asseyez-vous là-dessus ! » leur commanda-t-il. Quelques rares salutations furent échangées sur le chemin où d'autres hommes marchaient dans la neige poudreuse. si quelque main attentive avait coiffé ses bouclettes et les avait retenues par un ruban bleu. Maintenant. les attendaient. eh bien. il paraissait d'une toute autre étoffe.

baissée. ramassait les écailles d'écorce. 18 .Selma.

C'était son travail. beaucoup d'efforts et de cris. Son frère s'approcha d'elle. s'abattant sur la terre et quelquefois sur la nuque des petits qui laissaient échapper un léger cri. « Qu'est-ce qu'il y a ?» demandait le père. une rage froide s'empara de lui 19 . Selma leva vers lui sa petite frimousse barbouillée de larmes et entre deux reniflements murmura : « Je n'en peux plus. » Il n'osa pas achever. Elles étaient constamment gercées et saignaient souvent. ils grignotaient un peu de leur croûton de pain humide qui sentait le moisi. baissée. Ce jour-là. Le nez de Selma pelait sur les ailes à cause d'un rhume interminable. on amenait le bois sur le fleuve par le flottage. ramassait les écailles d'écorce.. de temps en temps. Quand un autre bûcheron passait auprès d'eux. Ils savaient trop comment leur prière serait accueillie.. mais.qu'ils fussent transportés à Ramsoë. Leurs doigts mal protégés par de vieilles moufles déchirées leur faisaient mal. posa sa main sur le bonnet mouillé qui couvrait ses cheveux : « Selma. Elle devait les mettre en sacs qui seraient déposés ensuite sur le haut du traîneau. Christian se mordait les lèvres pour ne pas gémir de fatigue. Christian tirait à lui de longues branches qu'il alignait les unes à côté des autres. Parfois. Leur père ne leur adressait jamais la parole. Selma. Comme chaque jour. Cela formait parfois un véritable embouteillage de troncs emmêlés que des hommes habiles parvenaient à rassembler comme un troupeau de bêtes avec un vaet-vient de gaffes. les enfants ne pensaient même plus à se plaindre ou à demander grâce.. Le bois partait alors pour un long voyage sur mer et n'arrivait que des mois plus tard en des pays étrangers. je t'en prie ! Tu sais bien que si le père s'en aperçoit. la faim tiraillait tellement l'estomac de Selma qu'elle s'assit sur le monticule de branches et se mit à pleurer silencieusement. La neige ne traversait pas les branchages serrés. Tu vois bien ! » Christian serra ses poings. Parfois. tout un paquet se détachait et tombait d'un seul coup. son regard évitait de se poser sur les enfants comme s'il avait honte de ne pas intervenir en faveur du frère et de la sœur. Dans d'autres contrées. là ville proche. où un négociant les achetait. ne pleure pas. les deux pauvres gosses se regardaient avec une mutuelle compassion. fronçant les sourcils. Cette besogne dura plusieurs heures. ce qui consistait à le pousser jusqu'au milieu du courant et à le laisser filer vers la ville.

la neige était tombée si abondamment depuis le matin que l'avance devenait difficile. essoufflés. » La surprise fit jurer l'homme : « Tu deviens fou ? — Non.. Christian ordonna à Selma : « Lève-toi. il entraîna la fillette. la petite se mit à hurler. va te coucher ! » Selma cachait son visage de ses bras pour le protéger d'une gifle éventuelle. nous allons retourner à la maison. — Malade ? » Le bûcheron se retourna. En peu de temps. leur cœur battait d'une manière désordonnée. » Puis. « Qu'est-ce qu'il nous fera quand il rentrera ? dit la petite qui se désolait. Ils s'arrêtèrent. ils furent hors de la vue du forcené. Selma avait toujours peur quand il fallait la traverser sans le père. Il les toisa avec colère : « Nous ne rentrerons pas avant que. effrayée. » Christian lui coupa la parole : « Pas avant qu'elle ne soit morte ! » Karl Armsen eut un sursaut. fut la réponse téméraire du garçon. une bûche siffla à leurs oreilles. mais que ferait 20 .. — A toi. malades ou non. Ils ne pouvaient jamais courir longtemps.. L'apostrophe de son père la fit se redresser timidement. Christian l'aida à se relever.. il faut rentrer. il dit très fort pour que son père l'entendît : « Selma est malade. Le bûcheron reprit sa tâche. sotte ! Si tu es fatiguée. sans attendre la réaction qui n'allait pas tarder. son travail n'était pas terminé. la forêt n'en finissait plus avec ses sentiers où ils enfonçaient jusqu'aux genoux dans la neige molle. Viens!» Ils marchaient péniblement. Je l'accompagne. mais je ne veux pas ramener Selma quand elle ne pourra plus tenir sur ses jambes. il dévisagea son père avec audace et déclara : « Je ferai la soupe. le front assombri. Si les loups les guettaient. — Arrête-toi de pleurer. Christian ne bougea pas. le regarda fixement avec calme. Ils se mirent à courir. « Tais-toi ! Est-ce qu'on te fait quelque chose ? » La hache s'abaissa. il aurait pu les effrayer avec sa hache.comme cela lui arrivait quand toute prudence le quittait. rien ! répliqua Christian. à refermer sa pèlerine. bien décidé à ne pas s'occuper des enfants. il leva sa hache.

j'irai encore. Des hurlements les firent se serrer l'un contre l'autre... nous serons sortis de là. ôta les bottes de sa sœur. la neige tournoyait autour d'eux. la petite éternuait. toutes. » Le chemin s'allongeait. » Etait-ce un si bon moment que cela ? Il neigeait de nouveau et le froid les transperçait tous deux. Leurs bottes tenaient mal.. aveuglée de fatigue.. Christian repoussait de son esprit toutes les pensées le concernant : « J'ai froid.. de temps en temps. Les vêtements des enfants fumèrent. — Si le père boit en rentrant. lui retira sa pèlerine. ils titubaient. les flammes montèrent. souffla sur la braise. du rosé s'étendit sur leurs joues blanches. ils se jetèrent goulûment sur cette épaisse bouillie sans goût qui leur parut délicieuse tant ils avaient faim. toutes claires et joueuses entre les pierres noircies. Un peu de lait avec un reste de pain remplaça viande et dessert. mais ils n'avançaient que péniblement. ajouta brindilles et copeaux. Le bois craquait. s'y laissa choir. clopina jusqu'au banc. vers la sœurette : « Elle a froid.. le ciel était si gris qu'on se croyait à la tombée du jour. La chaleur se répandait dans la cuisine et leur faisait du bien.... dégageant une odeur de tissu humide.Christian contre eux ? Il ne semblait pas s'en préoccuper beaucoup et traînait sa sœur en l'encourageant : « Bientôt. j'ai faim. — N'y pense pas. les fumées audessus des toits. elle a faim. Quand ils étaient seuls. Christian se 21 . nous sommes tranquilles. C'est le meilleur moment de la journée. sans penser à lui. tu ne viendras plus à la forêt. moi seul. se précipita vers l'âtre où il dispersa la cendre. — Dépêchons-nous ! » Ils tentèrent de fuir. enfin ! Ils en poussèrent la porte. » II s'obligeait à les tourner. glissaient. « Les loups ! gémit la petite. elle a mal.. frotta ses pieds glacés entre ses mains. il nous battra tous les deux. tombaient. elle toussait. il fit bouillir de l'eau où il jeta en pluie une farine grise. il se servit ainsi qu'à Selma une assiettée de soupe chaude. c'était leur joie secrète d'évoquer le souvenir de leur mère morte peu de temps après la naissance de Selma. j'ai mal. Christian se déchaussa. Peu après. Maintenant.. Selma. là maison du bûcheron. Christian. Puis ce furent îes premières cheminées du village. incapable de faire un pas de plus. Peu à peu. « Parle-moi de maman ! » supplia Selma. Bientôt.. Ils étaient assis l'un à côté de l'autre et regardaient les flammes.

» 22 . si fort. que j'entends encore le bruit que cela a fait. elle m'a dit : « Pardonne-moi. il ne confiait pas ce grave projet à la petite qui pourrait le divulguer sans le vouloir. vers un pays où le soleil chauffe tout le jour et où les pères ne battent pas leurs enfants. avec la vaillance qui se lisait dans ses yeux loyaux. il s'y décida enfin : « Je ne sais pas. ce doit être à notre père. Qu'avais-je à lui pardonner ? Elle ne pouvait pas me protéger de la méchanceté du père. Il ne riait jamais comme les enfants de son âge. elle devint bizarre.. toi surtout qui étais si petite. loin. Christian ne répondit pas tout de suite. Elle était si triste de nous quitter. — Oh ! non. il l'a giflée trois fois. Elle ne parlait pas beaucoup lorsque le père se trouvait à la maison. c'était de devenir grand et fort et. je ne leur ferai pas porter des troncs trop lourds pour eux. Pourquoi nous ? » fit soudain Selma qui réfléchissait avec la maturité des enfants qui ont beaucoup souffert dès leur jeune âge. le plus loin possible de Pierres Noires.pencha vers sa sœur et commença : « Maman avait de jolis cheveux fins tout blonds. c'est comme ça. C'est même étonnant que tu aies pu grandir. Alors. il le croyait avec la foi de la jeunesse. tous les jours ils auront un morceau de beurre sur leur pain. Elle était bien malheureuse ! Souvent. Elle ne voulait pas qu'il me frappât si souvent. s'en aller loin. mais il savait sourire et seulement à Selma. Ils apprendront de belles choses. Pauvre Christian ! Pensait-il qu'avec la nourriture que lui donnait Karl Armsen. des yeux bleus et un bon sourire. car je les instruirai. quand cela serait arrivé. à qui ? — Je suis brun. cela fut à cause de moi. j'étais encore très petit. Elle ne pouvait plus me regarder sans pleurer. je « t'en supplie ! » Je n'ai pas compris. elle le craignait autant que moi. tu n'es pas du tout pareil à lui ! Ce n'est pas vrai ! Tu es si bon et si beau ! » L'admiration de Selma fit sourire Christian. Avant sa mort. je m'en souviens. Il serait temps plus tard de l'avertir. Christian. — Et toi. si fort. Naturellement. Une fois.. Un jour. « Il y a des filles et des garçons qui ne sont pas obligés d'aller à la forêt. Voilà bien le dernier de ses soucis : être beau ou ne pas l'être ! Ce qui importait. quand j'aurai des enfants. Christian. Moi. il la battait. tu le vois bien. tu n'étais guère plus grosse qu'une poupée ! Tu ressemblais déjà beaucoup à maman. il serait un jour assez robuste pour entreprendre une telle expédition ? Oui.

la gourmandise. Selma se cacha sous la couverture et commença à trembler. Cette fois. Quand le père viendra. A peine le seau fut-il plein que le père survint. Christian s'approcha de la chèvre noire qui se frotta contre lui. déposa une fourrure mince et trouée sur ses pieds : celle d'un loup tué il y avait quelques années. Un véritable 23 . Peu après. Il envoya aussitôt son fils au village acheter une eau-de-vie très forte qui. De temps en temps. Christian sut ce qui allait st passer. à la fin du repas du père qui avait pris bien soin d« faire disparaître la viande à l'arrivée de son fils. » Paternellement. brûlait le gosier et pendant que Christian courait sur le sentier dans le vent glacé. il avala sa soupe. » Si Christian avait été effronté. muet et accablé de fatigue. se précipita vers la petite établ« proche de la cuisine. il aurait répondu sans doute : « II fait si froid dehors que personne n'aime s'attarder sur les chemins! » Mais il ne répliqua rien. son père le frappa d'une vilaine tape sur la tête : « Voilà pour toi parce que tu as traîné et perdu ton temps en route. courbé vers le maigre animal. tu t'amuses pendant que ton père se tue pour toi et ta sœur !» L'eau-de-vie aidant. emportant dans sa fuite le seau de bois dans lequel il faillit trébucher. Mais elle voyait très bien son père dévorer d'énormes portions de viande. le luxe. si brave vraiment que son cœur était plein d'affection pour lui! Quand il revint. Comme elle aurait aimé en donner à Christian ! Il était si dévoué pour elle. il l'aida à se faufiler entre les couvertures. je lui dirai que tu es vraiment trop fatiguée. Il espérait qu'elle dormait. « Ah ! tu n'y as pas pensé ! Tu joues.Ceci représentait pour lui la richesse. La clarté du jour peu à peu baissait. Christian s'en aperçut. Il eut un sursaut. se découpa de grosses tranches d'ours fumé qu'il mangeait avec voracité. il jetait un coup d'œil vers la couche où Selma était étendue. « Est-ce que tu as trait la chèvre au moins ? » II avait oublié ! En un éclair. le père rentra. la colère du père devenait toujours d« plus en plus hideuse. il n'osa la caresser. il se hâta. il ne te battra pas. il tapota la paille sous sa tête. il conseilla à sa sœur : « Couche-toi. Il assista. Il lui donna un coup de pied si fort que celui-ci se renversa sur les chaussons de l'enfant et à terre. alors.

.désespoir s'empara de Christian. il ronflait. Des souris accoururent. affolés par l'apparition du géant dressé. rien! Le père retourna à la cuisine et. il ne resterait plus rien du précieux aliment. Christian et Selma dormaient. d'éteindre la bougie de suif et de se glisser à son tour sous les couvertures. gourmand de sang chaud. Il croyait qu'elle dormait. Christian se dépêcha alors de laver les bols et l'écuelle de bois. Bientôt. Ça ne fait rien pour le lait. était répandu sur le sol sale de l'étable. Par l'étroite porte passait la lumière d'une bougie allumée.. à côté de Selma. revint au village. aussi fut-il tout étonné quand il sentit une petite main chaude et rugueuse passer sur ses joues où déjà coulaient les larmes et qu'il entendit une voix suppliante murmurer à son oreille : « Oh ! ne pleure pas. L'affreux rire secouait le bûcheron et sonnait dans l'humble maison comme une diabolique et inquiétante menace. la porte céda sous son poids. Les trois moutons et la chèvre.. » Mais les paroles réconfortantes de la petite n'eurent pour effet que d'augmenter la tristesse infinie du malheureux. C'est en mêlant leurs pleurs qu'ils s'endormirent enfin tandis que le vent apportait d'étranges bruits de la forêt. se bousculant. celui que les hommes avaient recherché et chassé l'hiver précédent sans jamais l'atteindre. Selma sanglotait. leur plus sûre nourriture. Celui-là les attendait.. leur dévora nuque et reins et s'en alla à la poursuite des fuyards que la peur mena tout droit vers un lynx aux oreilles triangulaires. Dans son lit. Le lait. Christian baissa la tête.. Que donnerait-il à Selma demain matin ? Et lui-même que prendrait-il ? L'hilarité de son père lui fit le même effet que s'il avait été roué de coups. Le vent emporta au loin ses hurlements de triomphe. Il s'appuya contre l'étable des voisins du bûcheron. Nous prierons la voisine de nous en donner demain matin. elle éclairait la scène d'une lueur sinistre : l'homme ricanant. L'ours pourtant en tua deux... Christian. Ce fut cette nuit-là que l'ours. peu après. Heureusement pour eux. l'enfant effondré et la tache de lait s'élargissant. 24 .. s'enfuirent.

comme si la symphonie sans fin de la bourrasque lui suffisait en ce moment. C'était une ronde insensée de trolls qui se réunissaient sur la lande désolée avec les mauvais génies. décharnés. Les loups aux yeux étincelants. dressaient leurs oreilles. rôdaient tout près des maisons et du château. Les voyageurs surpris par la tourmente périssaient infailliblement. la mer ne se souleva plus en vagues hurlantes. II passait son temps à fourbir ses armes. le vent cessa de tournoyer. Enfin. poussant des cris prolongés. Sven le fou ne parcourait plus jardins et bois. Les bateaux de pêche se brisaient sur les récifs. hardis. impossible de mettre un pied dehors. la neige ne tomba plus. montraient leurs effrayantes rangées de dents aiguës et. survint l'accalmie. il restait tout le jour dans sa chambre à demi obscure et écoutait le sifflement du vent. à tanner avec ses serviteurs les peaux de bêtes tuées. venaient si près des habitations qu'Ingrid dormait à peine. Knut Brakfer enrageait. Depuis plusieurs semaines. Son violon se taisait. ne pouvant sortir pour chasser. insatiables. arrosés de bière brunâtre que les servantes apportaient dans de hautes cruches de bois cerclées de fer. dansaient parmi les nuées. couraient sur les sommets et.III du château de Nordfjord la tempête sévissait. puis avaient lieu des festins qui duraient des heures. AUTOUR 25 . faméliques.

Je sens dans l'air comme un souffle printanier. « Par le désert et par la mer. L'horreur des jours de tourmente s'effaça devant la profusion de beautés répandues. plus harmonieux. Sven la surprit en s'arrêtant brusquement de jouer. le violon chanta. « Une féerie ! disait Ingrid à qui le soleil avait rendu le sourire. J'aurais envie de marcher jusqu'à la mer ! » Sa grand-mère freinait son enthousiasme : « Trop de calme subit ne vaut rien. Chaque arbre ressemblait soit à un nain. Il reprit son archet. On eût dit que des milliers de fées en vêtements resplendissants étaient passées là et avaient laissé tomber sur terrains. Ses gestes se faisaient plus doux. tout me semble plus facile. comme si elle se mouvait dans un brouillard gris d'argent. Puis il parut l'apercevoir. forêts. Il n'y a plus place pour les méchants. les sources sous la glace continuaient de sourdre. Ingrid sortit de la chambre. Dans quel conte a-t-il puisé ces mots ? Quel souvenir le hante ? » Elle demanda à sa grand-mère : « Connais-tu le récit qui commence ainsi : « Par le désert « et par la mer ? » 26 . Je ne sais pas pourquoi. Ingrid continuait . chaque rocher faisait songer à un être fantastique. « Tout est si beau maintenant.. répéta-t-elle. » Elle chantonnait. » La vieille femme ne disant plus rien. appuyée à la lourde porte dont les charnières de fer étaient forgées avec art : « Va-t'en ! Va-t'en ! » cria-t-il. elle lui souriait avec plus de fidèle compassion que jamais.. comme s'il eût été effrayé. cascades et lacs une merveilleuse pluie de diamants scintillants. Quand elle servait Sven Dagmour. Se tenant par la main. plein d'espérance. Un soir. il désigna la fenêtre d'un doigt et chuchota : Par le désert et par la mer Viendront les anges. torrents. alors qu'elle écoutait les premiers accords de la chanson d'Osia. deux par deux. plus léger. soit à un géant à longue barbe. » Ce à quoi Ingrid rétorquait : « Pour moi cela signifie quelque chose. les fleuves charriaient des glaçons et aux branchages sur leurs bords étaient suspendues des dentelles de glace..le soleil brilla au-dessus de la campagne d'un blanc éblouissant. Il ne la voyait pourtant qu'au travers d'un nuage. La laideur s'enfuit.

Ils arrivèrent au palais du roi.Elle parut songeuse avant de répondre : « Oui. il y a bien. saisie de respect. Il était grand et fort. » « Les plaintes. souhaitaient sa mort. les gémissements ne cessaient ni de jour. celle-ci resplendissait sous les feux du soleil . Elles filaient la laine et aimaient entendre quelque conteur habile durant cette occupation. un roi très puissant régnait sur le pays. Pour figure de proue.. Mais ses bras ne firent que dis gestes désordonnés et ridicules. — Conte-la-moi. le bateau portait un visage surmonté d'une auréole. à les torturer comme ben lui semblait. du fond dû cœur de tout le peuple monta un ardent désir qui se traduisit par une complainte chantée bientôt dans chaque chaumière : Par le désert et par la mer Viendront les anges deux par deux. La toile était gonflée et l'embarcation semblait voler sur l'eau. sa bouche souhaita leur crier : « Hors de là! Passez votre chemin ! » mais aucun son ne filtra 27 . muets et immobiles comme des statues d'albâtre. Le bruit de la voix accompagnait le ronronnement des rouets. » Les trois servantes se jetèrent un vif clin. la foule reculait. bien longtemps. ses impitoyables mesures à l'égard des pauvres gens l'avaient rendu impopulaire à tel point que beaucoup le haïssaient. car ses cruautés. habile à les faire souffrir. il chancela. Il était craint* redouté. ni de nuit.d'oeil. Quand il les vit soudain devant lui. La vieille Martha commença en ces termes : « Un jour. Quand elle atteignit la terre. c'est une légende très ancienne. « Des anges seuls pouvaient les sauver des griffes de ce méchant roi. — Oh ! oui. « Ils avançaient. partout à la ronde.couchant. vêtus de vêtements couleur de lis. Il voulut repousser les anges. hommes et femmes rassemblés sur le rivage en virent descendre deux personnages se tenant par la main. Ils chantèrent si bien et si longtemps qu'un soir.. Ses mains rouges du sang versé se mirent à trembler.. une écume sortit de ses lèvres froides. s'appelait Knut le Mauvais. car la même pensée leur traversait l'esprit : « Un autre homme que ce -roi pourrait porter ce surnom. Alors. ses genoux s'entrechoquèrent. apparut sur la mer une voile blanche. racontez-nous-la ! » supplièrent les autres servantes.

il écoute. parcourut plaines et vallons. au village de Pierres Noires. Les habitants s'étaient concertés à leur sujet et avaient fait le vœu de réprimander le bûcheron. — Il n'y a pas de pourtant. l'engloutissant à tout jamais. « par le désert et « par la mer. — Pourtant. Mais les anges ne viennent plus. il chercha asile dans la forêt. craignant la colère du violent.entre ses dents serrées. les caves les plus profondes. Tout est fini pour lui. les tours les plus inaccessibles. Il veille. dans les pièces les plus sombres. » Ingrid secoua sa jolie tête fine et ses nattes s'écroulèrent ainsi que deux ruisseaux de pépites brillantes autour de son visage. Son aspect décourageait les bonnes volontés et il se produisit ce qui arrive toujours en pareil cas ! Après avoir voulu lui faire des remontrances à cause de sa dureté envers ses propres enfants. qu'il luttait en vain. Attend-il quelque chose ? — Il est en attente depuis le début de sa maladie.. Il s'enfonça dans les couloirs. Lui aussi. — Aucune voile blanche. Il courut jusqu'aux falaises et ses yeux d'aigle essayèrent d'apercevoir quelque secours venu de l'étranger. Mais il était plus facile de parler de lui que de l'aborder.. personne n'ouvrit la bouche. Alors il ise jeta dans la mer en poussant un grand cri et les vagues se refermèrent sur lui. seule. s'il vous plaît ? Je fais ce que je 28 . « Aussitôt après.. répliqua sourdement la vieille femme. Pendant ce temps-là. Un nouveau roi fut élu qui rendit la justice avec bonté. Aucune voile blanche ne se montrera plus à l'horizon. Il comprit qu'il avait tout perdu. les enfants de Karl Armsen continuaient à subir leur calvaire. répéta Ingrid impressionnée. les messagers du silence. « Quoi ? Que dites-vous ? Les enfants ne sont pas heureux ? Se sontils plaints ? Et dé quoi. la paix et le bonheur furent le partage de tous ses sujets dans îe pays. il recula.. Mais. Voilà la légende de ceux qui vinrent. arrivés avant lui. Quelques timides remarques de la voisine provoquèrent de telles réponses qu'elle se le tint pour dit et n'osa continuer. Une sueur abondante couvrit son front. La misère du peuple avait pris fin.... le bateau mystérieux et les anges disparurent. il guette. « Je ne comprends pas pourquoi Sven Dagmour a dit aujourd'hui les premiers mots de la complainte. Il se fit un grand calme.. partout il retrouvait. une voile blanche se balançait sur l'eau d'un bleu doré. ».

Christian le front balafré. à remercier son père qui ne lui donna rien ! Ne pas recevoir de coups était un don suffisant ! Mais cette accalmie ne dura guère. Elle pleurait à l'avance quand son père allait venir. La petite ne se montra pas du tout. Par ses larmes. il ne bouscula jas Selma. dont le corps maigrissait comme celui d'un oisillon oublié de sa mère. 29 . car la vente de ces précieuses peaux. La femme se tut. S'ils reçoivent quelques taloches. la nuit. elle ne cherchait qu'à se protéger des coups. ainsi que les peaux de martre et d'hermine. les cris et les sanglots qui s'échappaient de la maison du bûcheron. Je les nourris le mieux du monde. On s'aperçut qu'il portait des bottes fourrées. Selma se laissait abattre. Il s'imaginait être beaucoup plus résistant que sa sœur. Au village. c'est qu'ils les ont méritées. restait étendu sans bouger dans le noir et réfléchissait gravement comme une personne adulte. une épaisse veste de fourrure. Souvent Christian. Qu'y puis-je changer ? Un homme seul n'a pas la vie facile ! » L'éclat de ses yeux sous les sourcils charbonneux devenait insoutenable. Aux questions qu'on lui posa : « Tu as fait un héritage ? Tu as gagné une fortune ?» il répondit froidement : « J'ai bien vendu le bois. il n'eut pas. se fanait comme une fleur surprise par le frimas. on s'étonna lorsqu'on apprit que le bûcheron était parti à Ramsoë pour quelques jours. se paient mal ici où les chasseurs à pièges abondent. mais quelqu'un raconta. — T'as de la chance ! lui répliquait-on. le lendemain. II en arriva à la conclusion que jamais il ne pourrait attendre d'avoir atteint l'âge d'homme pour s'enfuir avec Selma dont les cennes grandissaient sous les yeux. Ils vivent dans une bonne cuisine chaude.. On revit.qu'on l'avait aperçue boitillant dans l'étable. elle ne réagissait plus. Elle se douta que les enfants payèrent cet entretien quand elle entendit.peux pour eux. Peut-être. il sifflotait. elle exaspérait cet homme irritable qui laissait échapper des mots horribles. en effet. Il souffrait surtout pour elle. C'était le premier cadeau de son père. quant à lui. un haut bonnet de poils. ce serait différent. il rapportait quelques objets utiles qui manquaient dans la maisonnette. A son retour. un œil tuméfié et noir. se courbait. un peu plus tard. Ah ! si ma femme vivait encore. » II surprit Selma en lui offrant une paire de chauds bottillons. Christian se réjouit de sa joie. possédait-il une plus grande force morale. Le traîneau fut de . s'étiolait. Les enfants furent heureux de cette absence. La petite rentrait la tête dans les épaules. achetées si cher par les pays étrangers.

. le feu flambe bien. « La soupe ! » ordonna-t-il aussitôt en entrant. Sans tarder... Selma acheva sa besogne.. « Qu'est-ce que tu as... rapport. elle leva son visage défait. Nous ne nous ferons pas gronder aujourd'hui... — Tu sais bien que je n'en ai pas d'autre ! — C'est vrai ! » Désolé. Il s'assoupit après avoir mangé et.. je ne sais pas. Karl Armsen avait bu... Il comprit quand il trouva en rentrant sa petite sœur agenouillée en train de brosser le plancher. On ne ferait pas mieux. Il s'occupa du dîner. « Le père. Christian la félicita en exagérant un peu pour lui faire plaisir : « Bravo ! Tu travailles comme une grande. « Viens te réchauffer. La soupe sera bientôt chaude.. car le père n'allait pas tarder.. » Les mains rouges et crevassées de Selma tordaient avec peine une serpillière.. Tu n'as pas fini d'en voir... « Tu fais le nettoyage ? — Oui. » Mais les compliments n'eurent pas le résultat escompté. Je ne sais pas. gros rapport. Quand elle eut terminé. trois fois il s'est éteint.. chère.. attends... L'enfant se hâta d'obéir. vers son frère. cela se remarquait tout de suite... il s'acharna à rallumer le feu. il hocha la tête. » Elle s'approcha de lui et tendit ses mains vers les flammes. l'argent. « Tu as froid encore ? Enlève cette robe toute trempée d'eau. il s'étonna de la soudaine générosité de son père.. Tu vois. parlait par phrases entrecoupées : « La maison. petite Selma ? — Le feu est mort.! » Selma ne l'accompagna pas un certain jour à la forêt... Rien n'est cuit... » 30 . je l'ai rallumé. le bûcheron se moquait de lui méchamment : « Graine de rien est fatigué. en dormant. Christian sentait toujours sa gorge se serrer à son approche. très belle. Christian s'aperçut qu'elle avait mouillé sa robe du haut en bas. ». Trois fois. Christian aux épaules étroites travaillait le plus qu'il pouvait pour éviter les punitions parfois féroces de son père. » Christian comprit son désarroi.. Je veux l'argent tout de suite...nouveau chargé de bois et tiré sur la neige glacée vers la mer.. Sa pâleur faisait peine à voir... vous entendez?. ruisselant de larmes. murmura la petite en se blottissant contre le mur pour ne pas être vue. tourna son regard vers la porte à laquelle on venait de heurter. Quand il s'arrêtait une minute.

vit Christian qui l'observait. tu verras. « Qu'est-ce que tu veux ? rugit-il en se levant d'un bond. de l'argent. c'est tout. frissonnante de froid... Tu écoutes ce que dit ton père pendant son sommeil ! Pour le rapporter ailleurs. « Si jamais j'apprends que tu bavardes chez les autres. je pourrais soigner la petite qui tousse toujours... à part lui : « Si on avait l'argent. Tu espionnes les gens maintenant.. une maison. tu verras. elle grossirait.. le père se réveilla.. ce n'était rien. de peur et de misère.. Christian avait passé un bras autour de son cou et s'endormit ainsi. enfouie sous les couvertures. je ne sais rien d'autre.. elle guérirait ! » Soudain. Tu écoutais? J'ai parlé? Qu'est-ce que j'ai dit? Répète-le! » Secoué violemment.Christian soupira. « Tu me le paieras.. parvint enfin à se réfugier près de la chèvre.. Soin père éclata d'un rire qui ne finissait plus «t bloqua la porte de telle façon que le garçon ne put rentrer de la nuit dans la cuisine tiède. hein ? » Chaque « hein » était ponctué de bourrades. La chèvre accepta ce compagnon inattendu «t lui communiqua un peu de sa chaleur. Il regarda autour de lui. l'enfant répondit : « Rien. hein ? Pour faire l'intéressant au village. 31 . tandis que Selma l'attendait vainement. » Christian se débattit pour se dégager de l'étreinte de fer qui le broyait. » Sur les joues blêmes s'écrasèrent les lourdes mains dures..

bondissement de cascades à l'écume couleur de lait. Elle espérait toujours en quelque chose d'imprévu qui changerait la vie monotone qu'elle menait. N'est-ce pas merveilleux de vivre quand le printemps se fait sentir. elle ouvrit ses yeux vifs et se mit à chanter d'une voix retentissante. de là. Elle souhaitait 32 . sur la berge de la rivière. son ennemi acharné. Ingrid la blonde. La mer s'étalait. elle ne voyait que le soleil et la joie qu'il déversait sur le monde ! Ce n'étaient que ruissellement d'eau sur les pierres. L'oiseau chantait à tue-tête et sa poitrine blanche se dilatait d'aise. sous la lumière. véritable explosion de vie ! Même au sombre château de Nordfjord. rêvait devant la fenêtre ouverte en regardant au loin. Parmi les glaçons. quand les fleurs apparaissent là où la neige commence à fondre et que les sommets des montagnes ont l'air de s'élancer à l'assaut du ciel d'un bleu pur ? La gelinotte au beau plumage tacheté de roux. Ah ! elle ne pensait guère au renard. le merle d'eau courut sous un buisson. de blanc et de noir. écartant la terre pour se faire une place. souriante et songeuse.IV JOYEUX. Les pousses nouvelles pointaient. les eaux coulaient. rapides. entraînant de gros blocs de glace avec elles. unie et brillante. sortit des longues galeries qu'elle avait creusées dans la neige avec ses pattes au début de l'hiver.

. si peu habituée à les entendre. ils se taisaient quand on les interrogeait. ils n'avouaient ni les mauvais traitements. la pauvreté de leurs vêtements ressortit. leur pâleur parut inquiétante. dans l'ombre des murs. Christian et Selma ressemblaient un peu à des bêtes de nuit effarouchées par la lumière quand ils se retrouvèrent au soleil tout neuf d'un beau jour.cœur s'était développée une terrible envie de quitter le village. on nettoyait les maisons. ne leur inspiraient que médiocre confiance. leur maigreur s'accusa. soufflait aussi la brise printanière. le bûcheron regardait Selma d'une façon bizarre. il fallait aider à défricher un lot de terrains qui s'enfonçaient jusque dans la forêt. Bien que la vieille Martha assurât que « les anges ne viennent plus » la jeunesse d'Ingrid ne se résignait pas. leur bourreau. retournait la terre. arrachait les souches. n'acceptant pas la défaite. Ils se sentaient dépaysés parce que soudain il faisait tiède dehors et que les gens leur parlaient gentiment. à la maison. le père. les coups. La fragilité de sa sœur l'arrêtait encore : pourrait-elle supporter un long voyage ? Saurait-elle coucher à la belle étoile sans mourir de frayeur à cause des bêtes dont elle craindrait l'approche ? Parfois. bien au contraire. le sort du garçon ne s'était pas amélioré. si. un remords ? Qui saurait le dire ? A ce moment-là. même les plus bienveillants. les vaches sortaient au pâturage que des ruisselets arrosaient. les attendait à chacun de leurs retours ? Car maintenant il ne s'agissait plus de traîner un fardeau trop lourd. s'étala vraiment leur misère. purent se lire sur leurs visages pointus. mal -nourri par surcroît. il ne criât pas. Christian devait partager toutes ces tâches. A quoi bon ces aimables paroles. Il disait quelques mots presque bons que la petite. les souffrances vécues. pouvait-il rendre de grands services dans une besogne si dure que seuls des hommes solides et bien portants sont capables d'entreprendre avec succès ? Aussi. il ne frappait pas. ni la misérable chère quand on les pressait de questions. et toujours plus dans son. dans leurs yeux trop grands. A Pierres Noires.de tout son cœur une amélioration dans l'état de santé de Sven Dagmour. Peut-être éprouvait-il quelque sentiment à son égard? Un regret. 33 . caché aux yeux de tous. les habitants du village. les privations. Karl Armsen abattait les arbres. les coups continuaient d'être son plus habituel traitement. Alors. à l'expression "'tragique. Mais comment un enfant de cet âge. ne comprenait pas. Lis étaient devenus peureux et timides. on aérait les fourrures.

ils partiraient. Christian fut éveillé de bonne heure par les préparatifs de son père qui revêtait ses habits de fête. un homme qui revenait de la ville racontait des faits étranges : on lui avait dit. Ni les sanglots. effarée. je me la rappelle. elle pleurait toute seule. je ne sais pas pourquoi. 34 .. il lui demanda : « Te souviens-tu de ta mère. il se souvint des paroles échappées au bûcheron durant son sommeil.Une fois. A peu de temps de là. Elle était bonne et douce. il avait repoussé toute hésitation. suis pas un homme pour faire un tel travail. au départ de Karl Armsen. Tu as de l'ours fumé dans tes réserves... Il ouvrit la bouche comme s'il allait lui demander quelque chose. Selma. immobile. Cela. ni les supplications de Selma n'arrêtèrent la sauvagerie de l'homme déchaîné. qu'un certain Armsen y possédait une grande et belle maison qui devait être d'un bon rapport. Selma ? » Comment aurait-elle pu. il fut si durement accueilli qu'il se rebella ouvertement. puisque sa mère était morte peu après sa naissance ? Ce fut Christian qui répondit vivement : «Oh! moi. Elle disait que c'était parce qu'elle m'aimait bien. courbé. Au village. Pauvre maman ! » Karl Armsen ne l'arrêta ni de la voix. Pour la première fois. Personne ne savait quel pouvait être cet heureux mortel portant le même nom que le bûcheron. entendit ces paroles : « Je ne. On lui demanda s'il le connaissait. il s'absenterait pour toute la journée et la nuit suivante. Il interrogea les uns et les autres. tu as du hareng salé. ni du geste. Demain matin au petit jour. c'étaient les beaux jours ! Hélas ! ils ne fleurissaient pas souvent au logis !. Quelquefois. traînant la jarnbe. Mais il se garda d'en rien dire. il regimba. alors que. Quand Christian se hissa sur son lit et s'y coucha. mais tu gardes tout pour toi ! » Ce que furent les suites de cette révolte est facile à imaginer. mais il la referma sans rien dire. Il ricana en déclarant qu'il était vraiment dommage que la maison en question ne fût pas la sienne ou celle d'un de ses frères. Le bûcheron devait justement se rendre au mariage d'un de ses parents. là-bas. il assista. Il posa son regard lourd sur l'enfant.. il rentrait du champ où il s'était épuisé toute la journée. un peu de richesse ne lui aurait pas fait de mal ! Christian surprit rire et réponse. Si tu veux que je retourne la terre.. donne-moi à manger à ma faim. du coq de bruyère confit dans la graisse. tout atermoiement.

c'est aussi très mal de laisser ses enfants mourir de faim. il se leva à son tour. sa pèlerine déchirée et courut embrasser la chèvre. les serra avec des courroies de cuir pour en faire deux ballots de taille semblable. Qu'il nous soit pardonné ! » II roula les couvertures. Puis Christian se mit à fureter dans la cuisine. » Selma levant la tête lui montra du doigt.. Elle le regarda. il sauta sur le banc. sa vieille robe.Quand il fut certain que le méchant s'éloignait à grands pas sur la route. car des gens nous verraient et pourraient peut-être raconter ensuite au père la direction que 35 . aujourd'hui nous partons. c'est mal. partagée entre l'admiration et la réprobation : « Crois-tu que ce soit bien de prendre ces choses ? — Non. près de la cheminée. le père n'étant pas là pour les surveiller. — le mariage ayant lieu dans un village voisin —. Ils déjeunèrent plus copieusement que de coutume. puis il la réveilla en l'embrassant doucement. ouvrit toute grande la porte du véritable garde-manger qui se trouvait là : endroit idéal à l'abri des souris et des petites mains d'enfants affamés. Ne nous attends pas. « II y a tout ce qu'il faut pour nous là-dedans ! Attrape ! » Il lui tendit de gros morceaux de viande. Christian lui glissa à l'oreille : « Selma. Christian la caressa avec amitié : « Adieu. « Qu'est-ce que tu cherches ? lui demanda sa soeur intéressée... Il glissa dans un sac la nourriture préparée. Nous ne reviendrons plus jamais ici ! — Et maintenant. répondit-il farouchement. il souffrait surtout de son dos blessé par un coup de bâton. se faisaient cuisantes. Il s'habilla avec lenteur. Selma mit ses belles bottes. à chaque mouvement. Méprisant ses douleurs qui. — Notre nourriture pour le chemin. quelques poissons sèches et il redescendit de son perchoir. repoussa les couvertures. la cachette que le père avait oublié de refermer. sauta à terre avec empressement. aujourd'hui nous devenons libres!» Elle comprit tout de suite. étonnée. partons ! Il ne faut pas que le jour soit levé au moment de notre départ. Il prépara le lait de Selma et le sien. Mais vois-1u. Que se passait-il ? Elle avait les yeux bouffis de sommeil et un teint terreux. Selma l'observait. bonne bête ! Ne t'ennuie pas de nous. ses membres lui faisaient mal.

nous. car l'atmosphère était claire et pure. il ferait beau sans doute. un père. Pourvu que ce soir. — Il ne pourra plus nous battre ! — Il criera. Se tenant par la main. L'air encore frais les réveilla tout à fait et ils avancèrent sur la route. mais qui valait tout de même mieux que les bêtes féroces qui rôdent dans les forêts nordiques ! Aucune de ces pensées n'effleurait son esprit. l'écho lui répondra ! — Il ne te forcera plus à travailler comme une bête ! — Il se fâchera tout seul ! — Il ne lèvera plus le bâton contre toi. de temps en temps. car elle était convaincue que Christian ne pouvait pas mal choisir ! Depuis toujours. ils continuèrent à marcher en bavardant. demandera aux voisins. seul. un piège avec un morceau de hareng pourri qui avait été placé là en hiver pour attraper les hermines. qu'ils quittaient un toit.nous allons suivre. du renard qui se montra soudain au coin 36 . Ils fermèrent la porte sans bruit. Dehors. mais nous. les fleurettes et. répondit Selma avec conviction. La neige avait fondu partout. Ils allaient. Quand le père rentrera à la maison demain matin. protecteur malgré tout. des souris qui trottaient sans se soucier d'eux. « II a pris la direction de Marieborg. ni la hache ! — Il ne trouvera plus la soupe mauvaise ! — Il la fera lui-même ! » Cette pensée les fit rire joyeusement. mauvais certes. mais. nous y soyons arrivés. — C'est loin d'ici ? — Très loin. au sourire si tendre. elle avait placé sa confiance totale en ce frère résolu. nous irons vers Salmoë. C'était un drôle de petit rire timide qui s'étonnait d'avoir le droit d'exister. pleine de respect pour son grand frère qui savait prendre de telles décisions. la chambre vide et froide. nous n'entendrons plus sa voix furieuse et ses ordres sévères. On voyait maintenant la terre. nous lui tournerons le dos. cherchera. de l'aigle qui volait très haut au-dessus des montagnes et qui avait l'air de tenir à un petit nuage jaune en criant : «Hiê ! Hiê ! » . une clarté diffuse régnait. Mais nous marcherons lentement pour économiser nos forces. Il appellera. la pauvrette. Personne ne doit connaître notre chemin si nous voulons lui échapper pour toujours ! — Oh ! oui ». nous serons hors d'atteinte. s'amusant de tout. Il trouvera le feu éteint. Elle ne songeait guère. l'herbe.

Le renne les regarda avec une curiosité inquiète. 37 .

Dur moment que celui où Selma franchit la passerelle branlante que Christian avait jetée au-dessus de l'eau bouillonnante. qui. durant la traversée du vallon. Pourtant il était d'importance ! Il avait au moins six pieds de long et trois de haut ! Il s'arrêta. Ils marchèrent jusqu'à l'heure où le soleil est à son zénith et luit de tout son éclat. Ils espéraient joindre bientôt d'autres êtres humains. chaque bête s'élança. il ressentait des crampes douloureuses. il fallait contourner de gros blocs de rochers précipités en bas par les avalanches. un troupeau d'élans magnifiques à mufles velus. « Peux-tu encore marcher ? — N'as-tu pas mal aux pieds ? — Crois-tu qu'on arrivera bientôt ? — Est-ce que c'est encore éloigné ? » Questions souvent posées par Selma. ils s'assirent. rassuré. Alors. Cavalcade si brève que Christian et Selma doutèrent presque avoir vu deux minutes auparavant une troupe d'élans aussi imposante. ils ne pouvaient camper dans la solitude. Ils écoutèrent avec plaisir le chant du coq de bruyère qui célébrait la naissance des bourgeons de hêtres. Ils n'eurent pas peur de la rencontre qu'ils firent d'un renne solitaire. Pour les distraire. vit. Puis ce fut la marche sur un terrain plus plat. haut de neuf pieds. absolument nu et désert qui leur sembla interminable. aux jambes. Comme ils étaient loin de toute habitation. suivant le guide. celui qui dirigeait la bande. Le chemin qu'ils suivirent ensuite langeait la montagne. Le plus vieux. Mais. Christian. Il était. il n'en disait mot pour ne pas décourager la petite. n'avançait plus aussi vite que le matin. Ils burent dans leurs mains l'eau froide d'une source. des animaux rapides les croisaient. Une cascade leur barra la route. à grosses têtes surmontées de bois à larges empaumures. trempèrent dans un ruisseau leurs pieds gonflés par la marche. La fatigue creusait leurs reins. ils aperçurent à six cents pieds environ. ouvrirent le sac et mangèrent de chaque aliment qu'ils avaient apporté. Les paquets de couvertures lui sciaient les épaules. s'en alla vers la plaine sans se presser. Mais naturellement. Il se tourna légèrement comme s'il donnait un ordre aux autres et hop ! d'un même bond élégant. il le voyait bien. lui aussi. seuls. les enfants qui avançaient à pas lents dans le soleil couchant. le premier. si épuisé qu'il n'avait même plus 38 . mais Christian n'y répondait pas.d'un bois avec ses grandes oreilles et sa queue touffue d'un beau gris bleu. souffrait de son dos maltraité. les regarda avec une curiosité inquiète. puis.

Selma avait peur de la nuit qui allait bientôt descendre sur eux. — On s'est peut-être trompé de chemin ? — Bah ! fit Christian avec une désinvolture affectée. se glissa à côté d'elle et les ramena sur eux en serrant bien fort. Vois-tu ce gros rocher qui avance sur 'le chemin. car il n'était rien moins que rassuré. s'assit sur son derrière. Les étoiles clignotèrent. de temps en temps passait une main sur les joues pour effacer la trace des larmes. Un grand désert sans fin. nous arriverons alors à un autre endroit. il reprit sa promenade. Elle bredouilla. il mordit à son tour dans le pain et la viande. elle était si fatiguée qu'elle refusa tout d'abord. n'y toucha point. reniflant. Il y eut des galopades échevelées sous les arbres et dans la partie désertique. c'était nous éloigner de Pierres Noires. violet et bleu se confondirent. Nous n'avons pas atteint Salmoë comme je l'espérais. nous allons nous en approcher. Ils atteignirent le rocher alors que le soleil disparaissait derrière la montagne. Elle pleurait silencieusement. L'immobilité des deux enfants lui paraissant sans doute peu digne d'intérêt. Il ressemblait ainsi à un gros chien de garde. Un hibou ulula. puis scintillèrent.la force de parler. 39 . y fit coucher Selma.. Ce qu'il fallait d'abord. un peu plus loin. Tu sais. il y a des arbres tout autour de lui. ça n'a pas beaucoup d'importance.. puis il déroula les couvertures. ce sera notre gîte pour la nuit. quand nous serons reposés. La nature était si sauvage et d'une grandeur si impressionnante que la petite ne s'y sentait pas en sécurité. elle ne l'avouait pas. c'est vrai.. Ils 'ne laissèrent dépasser que le bout de leur nez et ne formèrent plus qu'une masse sombre parmi beaucoup d'autres. mais elle lui obéit tout de même.. Christian obligea sa sœur à manger. On ne peut pas se perdre. des soupirs et des craquements. sœurette. nous pourrons continuer notre 'route ! — Je veux bien ». Sans doute est-ce plus loin encore. il fit plus frais. fit Selma en remettant sa main dans celle de son frère. mais Christian s'en aperçut tout de même. Un geai cria.. Un ours se promena tout près de là. Aussitôt. Il s'arrêta : « Tu ne m'en peux plus ? Tu veux qu'on se repose ? » Le regard d'effroi jeté autour d'elle le renseigna mieux que des paroles. Il les étendit sous un pin. il s'arrêta. et voici la nuit. lamentable : « C'est comme un désert !. La lune monta dans le ciel. Demain. — Oui. les couleurs disparurent. pourtant. les arbres de vert passèrent au noir. Il flaira les corps étendus.

pour les regarder ! 40 . Ils ne rêvaient pas que quelqu'un les poursuivait en les menaçant. si beaux dans leur innocent abandon que la lune se penchait. l'oubli de leur souci du lendemain. la nuit leur versait. anéantis. ils dormaient. heureusement ! Il venait des hauteurs où il avait tué um chamois endormi en lui brisant la nuque. Non. en mangeant une partie de sa victime et maintenant il courait après un renard.Le lynx aussi fit une courte visite aux dormeurs. abrutis de fatigue. entre les branches. Il s'était régalé en léchant le sang. Selma et Christian ne bougeaient pas. Miséricordieuse. se penchait. ils dormaient. La peur s'enfuit dès que leurs paupières furent closes. il était fort occupé par un autre gibier. la curieuse. avec 'le sommeil.

il faut se lever ! — Et le lait ? demanda Selma encore à moitié endormie. ils connaissent la joie de la liberté. — Le lait ! Il n'y a pas de chèvre ici. petite sœur. petite sœur. ses muscles blessés le firent grimacer. Ils replièrent les couvertures et. Il n'y a que de l'herbe et des pierres. voici le matin. — Oui. « Qu'est-ce que tu as ? — Rien de grave. Réjouissons-nous. oui ! » répondit Selma rassérénée.V CE FUT le soleil qui les réveilla. « Debout. Christian avait senti la douleur de son dos lui transpercer tout le corps. Eux aussi. 41 . car le temps est beau ! Ecoute comme les oiseaux sont heureux de vivre. En s'étirant. » Leur petit déjeuner composé de pain et d'eau claire ne prit pas beaucoup de temps. Peut-être un peu d'eau te suffira-t-il avec le reste de pain que nous n'avons pas achevé hier. ne leur rendaient plus le service espéré. se remirent en route. toute prête déjà à poursuivre le voyage. mais leurs jambes. fatiguées par l'effort passé. courageusement. Ils n'allaient pas très vite quoique le chemin fût devenu plus aisé que la veille. Ils s'étonnèrent de se trouver dans une si étrange maison. au toit de branches et dont les murs s'ouvraient sur l'infini.

. non.. des enfants. Ils étaient bien seuls. Il parut revenir à lui quand les soupirs de Selrna s'accentuèrent. les sommets découpés où il cherchait une échancrure. sans faille. Nous allons devenir des montagnards. Derrière cette montagne. Ils n'étaient entourés que d'arbres. il nous est demandé encore beaucoup de vaillance. les pics. Personne ne les suivait. oui.. tu le sais bien ! — Alors. La montagne a changé de coté ! — Plus de chemin praticable ! — Nous nous sommes peut-être égarés ! — Nous sommes sûrement perdus ! » Selma éclata en sanglots. Cette grande déception après tant d'efforts anéantit la petite fille. Ils mouraient de soif et buvaient souvent dans le creux de leur paume ouverte l'eau qui par endroits coulait avec un bruit assourdissant... Nous trouverons asile chez eux Seulement. Son frère s'éloigna d'elle de quelques pas. Ils ne mangèrent au milieu de la journée que quelques morceaux de poisson séché. qui s'élevaient tout droit vers le ciel. Il la regarda gravement : « Selma chérie. « Pourtant. plus haut. Dans l'après-midi. de cascades. de torrents. leur brûlant la nuque. 7eux-tu me suivre ? » Les yeux de la fillette. — C'est trop élevé ! — Rien ne l'est jamais trop ! Pour redescendre. Certainement des maisons avec des hommes.. ce sera si 42 .. il ne pensait qu'à découvrir un passage dans ce mur hostile dressé devant eux.. Le front creusé de rides. écoute-moi.. éperdus de tendresse. Les provisions s'amenuisaient. ils quittèrent le val encaissé pour se trouver tout à coup face à de grandes parois de roches sans fissure. Regarde tout en haut ce col. il y a quelque chose. je croyais. des femmes. Si seuls d'ailleurs que cela leur pesait. se tournèrent vers son frère : « Où tu voudras.. Christian. sèche tes pleurs. Christian s'effara. ici! C'est par là que nous passerons.Il fallut souvent s'asseoir.. Ce n'était qu'avec hésitation que Selma suppliait : « Si on se reposait ? » Souvent le garçon se retournait et regardait derrière lui. il scrutait les abords de la chaîne. de pans de la montagne et le soleil éclairait cette immensité. Il ne songeait même pas à la consoler comme d'habitude. Cette fois.

. s'accrochant comme lui aux aspérités de la roche. Les deux enfants respiraient avec peine. Ils aspiraient l'air très froid qui venait des hauteurs. Jamais le père ne pourra nous chercher par ici ! » 43 . Des chamois très haut audessus d'eux. augmenta leur bonheur : la mer moutonnait à perte de vue. — Tu n'as pas à avoir peur. des rives boisées. le roc. L'espoir d'accéder au sommet les fit mépriser les dernières difficultés. Le pied glissait parfois en arrière. comme toujours. Une énergie farouche se lisait sur le visage du grand frère. c'est encore beaucoup plus beau ! Nous avons gagné. il s'agissait d'une cheminée qu'aucun homme n'aurait pu escalader. devenaient pesantes. Nous l'atteindrons ! — Mais la neige qui s'y trouve ? — Crains-tu la neige. mais les enfants étaient si maigres. Nous pourrons rire! — Tu crois ? fit-elle. la hélant d'une main nerveuse. Oppressés. mais qu'importé. toi ? — Non.facile que nous n'aurons qu'à glisser jusqu'en bas. un fjord de grande beauté. Les couvertures blessaient de plus en plus. il fallait se rattraper de justesse à un creux où la main s'agrippait. des îles. ils eurent soudain l'impression que tout leur manquait à la fois : l'équilibre. penchés vers ces deux êtres minuscules perdus parmi les rochers. grande plaine liquide scintillante. il tirait la petite à lui.. leur cœur battait follement vite'. le souffle même. semblaient étonnés de les y voir. — Ce n'est pas Salmoë. On eût dit que l'étroite entaille s'élargissait un peu maintenant. un vent glacé passait sur leurs fronts en sueur. posant le pied là où Christian avait mis le sien une seconde auparavant. A vrai dire. à demi incrédule et pourtant si désireuse d'en être persuadée. quoi de plus enchanteur ? « Oh ! Christian ! Le désert est fini ! Voilà la mer. qu'ils rampèrent là où personne n'était jamais allé ! Selma suivait son frère.. des maisons clairsemées. aux passages les plus dangereux. Mais voir ce qu'ils découvrirent. essayons ! » II s'engagea le premier dans un étroit couloir de pierre. c'est alors qu'ils posèrent le pied sur la pointe extrême. Etre arrivés enfin au but procure toujours une grande joie. toujours en avant!» Selma obéissait. leur barbichette en tremblait d'émotion. commanda Christian. des eaux calmes qui frissonnaient. « Ne regarde jamais en bas. Ils gravissaient mètre par mètre.

Christian et Selma freinèrent souvent. Sans songer à manger quoi que ce soit. on en trouve. Emportés par l'élan. serait de nous reposer convenablement. tandis que le roulis très doux s'accentuait peu à peu. nous serons capables de nous présenter aux gens de cet endroit. ils s'endormirent aussitôt. détachées par leurs pieds. tant marché. Christian attira une barque tout contre la rive. descendu. Ce sera très amusant. quart à elle. se retenant l'un à l'autre en riant. frais et dispos. ils surent qu'ils avaient trouvé un nouveau pays et ils l'adoptèrent aussitôt. Des pierres roulaient. rompit la corde qui retenait l'embarcation prisonnière. déclara Christian. Une petite déception pourtant encore : les maisons se révélèrent beaucoup trop éloignées pour que les enfants pussent aller frapper à leurs portes avant la nuit. Tu verras ! — Tu as raison. Ses jambes maigres comme deux bâtons fluets avaient tant trotté. En effet. ils s'engagèrent dans la descente vertigineuse. Quand ils sentirent sous leurs bottes la terre d'un pré et virent les arbres à fruits de cette contrée. ils le virent rebondir. leurs yeux brillants d'excitation. y fit monter Selma. souffla sur les vagues. la paroi avait l'air de glisser sous eux et il fallait être souple comme ils l'étaient pour dévaler de la montagne sans se tuer vingt fois ! Le ballot de couvertures fut jeté en avant. monta une forme mystérieuse enveloppée de brume et de brouillard. un bateau y était amarré. Il tangua. Christian ! » Ils s'avancèrent jusqu'au rivage. sans jamais pencher à droite ou à gauche. tournoya. De la mer. « Nous serons comme dans un lit et le mouvement léger nous ballottera. filer à une vitesse indescriptible. — Et s'ils ne nous reçoivent pas ? — Quand on demande du travail. » Selma acquiesça. dansa. ils devaient être très prudents pour ne pas être précipités eux aussi en bas. La nuit complice cacha dans ses plis l'apparition 44 . elle aurait dormi sur la pierre nue. « Le plus sage. Ce que disait Christian était bien. gravi. Alors le petit bateau s'élança avec une impatience de jeune poulain. y grimpa lui-même. que les pas qu'elle faisait encore étaient devenus automatiques comme si elle avait été une machine remontée. Elle déploya la voile de la barque où dormaient les deux enfants. Je vois dans cette anse une barque de belle allure qui pourrait nous servir d'abri pour la nuit Demain. au matin.Le frère et la sœur avaient oublié leur fatigue.

45 . Les deux enfants dormaient paisiblement. Quand il se baissait vers Christian et Selma. Loin. se promenait la barque et les vagues se la renvoyaient en la balançant comme si elles jouaient entre elles à la balle. quand la lune se découvrait un instant. très loin de la côte. on voyait glisser sur la mer. ils ne la sentaient pas. le front ceint d'un nimbe. Un peu d'eau rejaillissait jusque sur leur visage. l'on n'entendit plus que l'immense brassage de la houle contre récifs et écueils. des étoiles d'or tombaient dans les flots sombres et s'y multipliaient à l'infini.étrange aux reflets d'argent. Parfois. celui qui guidait le batelet. Christian et Selma rêvaient qu'une main maternelle les berçait ainsi qu'au temps de leur enfance. pieds nus.

que la toile se gonflait. puis doré. Les mouvements qu'il fit pour se dépêtrer des couvertures mouillées par l'embrun réveillèrent la petite -qui aussitôt s'alarma : « Où sommes-nous ? Où allons-nous ? Voilà que nous partons. II se dressa à demi.. se tendait. tout rouge d'abord. De gros nuages déchirés s'effilochèrent. une brise douce et agréable. les enfants ouvrirent les yeux. Les rayons s'attardèrent sur les fronts. le premier. Ce fut Christian qui. Ses flammes caressèrent la surface des vagues et découvrirent deux enfants couchés au fond d'une barque. que le bateau obéissant à la voile se dirigeait à une assez grande vitesse vers une direction inconnue. se frotta les yeux. Voyait-il mal ? Dormait-il encore ? Que s'était-il passé ? Le vent léger qui soufflait maintenant n'avait rien «l'hostile et de menaçant. Alors. ce n'est pas moi..VI s'évanouit quand l'aube colora l'horizon -de rosé. que le jour se levait dans un décor superbe. se -dispersèrent. s'aperçut de leur éloigneraient du rivage.. Probablement que la corde s'est rompue et que le vent de la nuit nous a menés jusqu'ici pendant notre TOUT 46 . il se transformait tout doucement en. Elle rafraîchit le front de Christian qui constata qu'il était vraiment éveillé. mais qu'ils étaient en haute mer. Selma. se réveilla complètement. La nuit s'effaça devant le soleil. les bouches et les paupières. Estce toi qui as détaché la barque ? — Non. faisant place à un ciel net et dépouillé.

A cette allure. Nous n'allons pas perdre courage ! Bien au contraire nous réjouir de ce qui nous arrive. Il s'agirait de savoir combien de temps il a l'intention de nous promener.. — Le vent est faible. Je trouve qu'on n'avance pas très vite. nous ne sommes pas prêts à accoster à quelque rivage. hier dans le désert. ce sera pour nous liberté et patrie. Aucun autre bateau n'était en vue. Il nous a fait quitter le rivage de peur que nous soyons encore trop près du père qui aurait pu nous y découvrir. — Non ! coupa Christian. voilà notre bateau qui. a l'air de tourner vers. Le vent est un ami.. ils souffrirent de la soif.. Je ne sais malheureusement pas du tout où nous allons échouer. — Vers quoi. Elles consistaient en un peu de pain à demi gâté qui sentait l'aigre et un reste de viande fumée. — Nous réjouir. au lieu de filer vers l'horizon où nous risquerions de mourir de faim. Ils jetèrent le pain dans l'eau. ce à quoi Christian n'avait pas songé. le happèrent et disparurent. les lèvres sèches et brûlantes. Maintenant. aussitôt des poissons montèrent à la surface.. c'est plutôt difficile ! — Regarde donc. Les enfants grignotèrent la viande... » II sortit les dernières provisions du sac. 47 . Ne nous faisons point de souci.. aujourd'hui. j'ai soif.. la côte même restait si incertaine que parfois il croyait ne plus la voir du tout. ils éprouvèrent un grand désir de boire. tandis que la matinée s'écoulait et que le bateau glissait à toute petite vitesse au-dessus des vaguelettes.. « J'ai soif. fit Christian avec excitation. il ne le pourra plus. — J'ai soif ! murmura Selma au bout d'un moment de silence. la viande ayant été fortement salée. répétait Selma languissamment étendue. Au bout de peu de temps.» Le regard de Selma s'attarda sur l'immensité. Christian ? demanda la petite retrouvant déjà sa confiance en ce grand frère qui savait toujours tout mieux qu'elle. les vagues inexistantes. sans doute. Pendant des heures... — La terre sans doute ! — Quelle terre ? — Qu'importé ! Partout où nous irons désormais.sommeil. « Nous sommes perdus en mer ! déclara-t-elle avec une gravité désolée. disait son frère scrutant le lointain avec anxiété.. — Encore un peu de patience ».

« Nous sommes perdus en mer ! » déclara Selma 48 .

Il fallut que les enfants s'accrochassent aux bords du bateau pour ne pas être projetés dehors. la brise fraîchit et augmenta. ne pensait plus à sa soif. cingla vers la terre. La côte se rapprochait. Christian l'amarra le mieux qu'il put. encourageant sa 49 . ses ongles enfoncés dans le bois. écoutant un ordre secret. toujours lancée en avant s'engagea dans la baie même du fjord large et tranquille que le soleil réchauffait encore. nous le ferons. les récifs dangereux. « C'est un château là-haut ? — Sans doute. évita. La barque. Selma criait dans le vent: « Christian ! Christian ! Nous arrivons ! » Elle riait. tirant le bateau à eux. les tours d'une sorte de forteresse. se voyaient. Elle contourna des rocs à fleur d'eau. fendait une eau claire et peu profonde où Selma laissait tremper ses doigts.Vers cinq heures du soir environ. par quels détours incompréhensibles et mystérieux. et légère. secoué. Après quelques heurts du fond contre les pierres. Les deux enfants sautèrent à terre. il déchira un morceau de couverture avec lequel il l'attacha à un banc qui traversait l'embarcation. farouchement sauvage et d'abord difficile. Elle s'élança sur la cime des vagues avec des bonds prodigieux. La barque frémit comme si elle ressentait une soudaine impulsion. La côte ici n'était pas abrupte. Christian s'effraya sérieusement lorsqu'il vit sa petite sœur arcboutée. dressées dans le ciel qui pâlissait. à sa bouche desséchée. elle se dessinait. rapide. avec des anses semées de cailloux blancs. mais dentelée. Le bateau poussé. tel un oiseau aux ailes démesurées. — Si l'on nous chasse ? — On ne nous chassera pas ! » répliqua Christian. — S'il n'y a pas d'autre maison toute proche. ces canards blancs et noirs nichant dans les rochers escarpés. de minute en minute. La barque dansait maintenant sur les flots. en sortit les couvertures et. — Irons-nous là demander l'hospitalité ? . à sa fatigue. elle s'immobilisa tout près d'une petite plage où brillait le sable. elle glissait. Au-dessus du rivage. des rochers d'où s'échappaient en tournoyant et criant des eiders. Comme son frère oubliait son mal de dos qui ne s'était point calmé et son désir de boire. le ton prophétique. Partout des récifs.

Du château ne sortait aucun bruit. Une enceinte qu'ils franchirent par une porte basse les fit se trouver au milieu d'une vaste cour empierrée. fiévreux. leur soif. Peu après. très larges. entouraient une table comme ils n'en avaient jamais vu de pareille. Une autre route qu'ils découvrirent un peu plus tard ne leur parut pas intéressante. Ils optèrent pour la grande porte de chêne sculpté et pénétrèrent dans un vestibule. De là. sentant leur fatigue. ils commençaient à grelotter de froid. Christian l'imita. montait à travers pierres. ils purent contempler la mer à leurs pieds. le plafond était soutenu par des poutres également enrichies de sculptures. Dans tout le château. Des panneaux de bois somptueusement ornés couvraient les murs. Des peaux d'ours reposaient sur le sol. une maison d'humble apparence. leur anxiété grandir à mesure qu'ils approchaient des hauts murs. gravit les quelques mètres qui les séparaient du bas de la falaise. de magnifiques fourrures épaisses où Selma craintivement posa un pied. l'immensité de la salle où ils venaient de s'introduire les effraya. Affamés. Le soir était tout à fait venu. Il n'y a personne et pourtant 50 . aucun bruit de pas ou de paroles. émus aussi à l'idée d'affronter des étrangers qui allaient peut-être les repousser. Ils s'arrêtèrent sur le seuil. la partie importante du château avec tours et fenêtres. « Quel silence ! — Le château est vide ! » Ils frappèrent timidement. aucun chalet habitable. D'un côté. on ne voyait sur ses bords aucune maison. rochers et bandes de terre fleurie sur la plate-forme même du rivage. Christian dit à voix basse : « C'est le palais enchanté. Il faisait déjà presque sombre. Selma fut la première à s'allonger sur une des peaux. Christian et Selma. Un sentier qui devait être emprunté souvent. derrière eux un chemin qui menait tout droit au château. de l'autre. personne ne répondit.sœur. « Comme c'est beau ! — Et qu'il fait bon ici ! » Ils s'approchèrent de la chaleur en tendant leurs mains vers le foyer. se serraient la main et marchaient à petits pas peureux. Ils entrèrent. des fauteuils très grands. impressionnés par son aspect extérieur. car on y voyait de nombreuses traces. Des chandeliers d'argent brillaient au jeu des flammes que faisait un feu de gros troncs de sapin dans la cheminée.

tu crois.. Tout à l'heure. nous allons nous reposer d'abord ! » Elle fermait déjà les yeux. elle est là! » Christian montra du doigt Ingrid qui les contemplait comme si elle voyait une apparition d'un autre monde. des plats d'étain. à ses pieds. qu'« on » les trouve en rentrant. Christian ! — Alors. tais-toi. Selma se redressa aussi. la jeune fille. Selma. Elle monologuait à voix haute : « D'où viennent ces enfants ? Seigneur ! qui lésa menés ici ! Je ne les ai vus de ma vie ! Il ne faut pas qu'ils restent ici. madame. Il ouvrit les yeux. Christian ? Nous sommes vraiment arrivés au palais enchanté ? Est-ce que la reine nous recevra ? — La reine.. Les cheveux blonds de la jeune fille couronnés d'or par les flammes firent croire à Selma qu'elle se trouvait en effet en présence d'une reine.» Sur la table étincelaient des flacons. tu peux dormir ! » II regarda encore un moment les flammes bleues dévorant le bois. « S'il vous plaît. un dîner délicieux nous sera servi. inclinant sa 51 . Selma leur jeta un coup d'œil admiratif.. Un véritable affolement lui fit perdre pendant quelques secondes tout contrôle d'elle-même. le visage tourné vers le feu: Le temps passait. « Si tu crois que c'est nous qu'on attendait. Ingrid.. Le silence régnait toujours dans la grande salle. des timbales d'argent. Il pressa fortement sa main : « Tu n'as plus peur ? Tu vois bien que nous avons fini par arriver au port ! Tu auras toujours confiance en rnoi ? — Toujours. « C'est le dîner. entra ! Elle vint vers la cheminée tout naturellement pour y prendre du feu et le communiquer à la chandelle qu'elle tenait à la main. Puis il cligna des paupières et s'endormit comme Selma.on nous y attendait. se tenant par la main et dormant comme s'ils se trouvaient chez eux. Elle faillit la lâcher de surprise quand elle vit. Quelle colère « on • aurait ! Comme « on » les réveillerait avec violence! Que vais-je faire d'eux ? Qui sont-ils ? » Elle secoua par l'épaule le garçon qui gémit à cause de sa blessure. fit-elle poliment.. là. ses yeux bleus ayant l'air de ne rien voir. deux enfants que les flammes rosissaient.. oh ! oui. Puis une porte s'ouvrit.

Il faut que je finisse quelques préparatifs là-bas avant la rentrée du maître. petite fille.. » Elle les quitta presque aussitôt en courant. Christian eut peur. Elle ne nous fera que du bien. ni d'où vous venez ? — De la mer ! fit gravement Christian qui serra la main de sa sœur dans la sienne pour lui donner du courage. les écuelles et les pots d'étain alignés sur un meuble ancien. oui. mais venez vite. Ils se regardèrent avec un pâle sourire : « Ce n'est pas tout à fait comme j'avais imaginé la chose ! Mais tant pis. 52 . referma sur eux la porte avec soin. il est temps ! » Elle les guida vers une autre porte.. ce n'est pas une reine ? — Non. Asseyez-vous près du feu en m'attendant. les peaux blanches des agneaux posées sur les sièges. enfin ils se retrouvèrent dans la cour. leur fit longer un grand couloir où la flamme de la chandelle dansait au-dessus de leurs têtes. touchèrent d'un doigt respectueux les nervures du bois travaillé. le reporta sur les enfants. Il serait mécontent s'il vous voyait maintenant. Serait-ce enfin la réponse?. tu verras.» Ils se promenèrent dans la pièce. Nous sommes dans le château d'un grand seigneur sévère : le maître. s'il vous plaît.petite tête avec grâce. Ne sortez sous aucun prétexte.. c'est la demeure de la demoiselle aux cheveux de soie. « Je ne sais pas qui vous êtes. chérie. reprit la petite voix obstinée. — Du désert et de la mer ! répéta sourdement Ingrid en les fixant avec une telle intensité qu'ils baissèrent les yeux. est-ce que vous nous donnerez à manger ? Il n'y a pas l'ogre ici. Suivez-moi plutôt chez moi où vous serez à l'abri.» Elle balbutia : « Vous ne pouvez rester dans cette salie. c'est une légende. — Et. — Et du désert où nous avons manqué nous perdre ! ajouta Selma qui jugeait la reine bien sympathique. les dentelles fines.. mais il faudra lui obéir. ni le méchant nain ? » Ingrid reprit ses esprits. Mais je reviendrai bientôt. la jeune fille est bien gentille ! — Alors. Le maître va rentrer de la chasse. allait-on les chasser tout de même ? Mais Ingrid les fit entrer dans la petite maison qu'ils avaient aperçue en arrivant. Ça. vous nous donnerez à manger et à boire? — Et un lit pour la nuit. Ici. « Voilà ! Ici personne ne vous fera de mal. Elle eut un regard effaré vers la grande porte.

rectifia le garçon. mais en faisant cet effort.. Ingrid découpa un morceau de toile fine. intimidés par la jeune fille. » Elle enduisit la plaie de ce produit. ~La blessure aux lèvres béantes apparut. Christian la porta lui-même sur le lit préparé.. Ses yeux brillaient comme deux petites étoiles. si les légendes devenaient réalité. tout à l'heure. frictionna ses tempes d'une huile parfumée. — Brave barque qui nous a conduits jusqu'ici ! Comme elle se hâtait! » La porte s'ouvrit. ici même. ma sœur. Christian. enfants ou anges. vous dormirez. Celle-ci se demandait avec une angoisse délicieuse si les choses du passé pouvaient reprendre vie. Puis. vous êtes fatigués. J'ai un onguent renommé pour ces sortes de choses. Nous n'avons commencé à revivre que depuis le moment où nous avons vu la mer et la voile blanche flotter au vent. serra le bandage autour de la poitrine pour qu'il tînt bien. Ingrid reparut. pâlit comme s'il allait s'évanouir. Il revint à lui : « Où as-tu mal ? — Dans le dos ». Elle lui donna un peu d'eau à boire. voulez-vous ? — Nous ne sommes pas des anges. Il semblait à Christian que tout son dos était à vif. sanglante. Ingrid se précipita vers lui. Ils burent et mangèrent sans plus parler. i. je vais te soigner.. souleva la chemise de tissu grossier qui couvrait son corps. plus jamais. alors peut-être un jour. je suis Ingrid.Oui. Je suis Christian et voici Selma. « Vous avez faim.. « Oh ! pauvre enfant ! Qui t'a fait cela ? Comme tu es blessé ! Ne bouge pas. Venez à table.a jeune fille l'aida à s'allonger à son tour. il rouvrit sa plaie.. fut tout ce qu'il put répondre. pauvreté de la maison paternelle. comme vous étiez loin ! Elle agita ses boucles courtes avec décision : « Non. » Il leur fut servi des laitages et des fruits. Selma se souvenait. madame. Saleté. Elle paraissait plus calme. — Et moi. « Est-ce que je ne t'ai pas fait trop mal ? demanda-t-elle en se penchant avec amitié vers le petit visage émacié où les yeux brûlaient. boursouflée.. 53 . vilaine. à côté de moi. Selma s'endormit à table. pourrons-nous oublier. il ne faut plus parler de ça. Elle fit une grimace. le soutint entre ses bras. — Tu as raison.

Cela va • se calmer. mademoiselle Ingrid. Je vous remercie.. Il n'avait ce soir-là d'autre volonté que celle d'Ingrid. Qu'il faisait bon se laisser soigner et gâter après tant d'années de misère où il avait été obligé de prendre toujours des responsabilités et des décisions de grande personne ! Il s'endormit bientôt après.. » Christian obéit avec reconnaissance... petit.— Non. je ne suis qu'Ingrid ! Bois encore un peu de ce cordial.. Ingrid le recouvrit quand il se débattit contre d'invisibles ennemis.. — Ne dis pas mademoiselle. alors il attrapa la main qui le bordait et murmura dans son sommeil : « Maman ! » 54 .

les cruches de bois furent emplies jusqu'au bord d'une bière noire et épaisse. de gibier. Des hommes couraient. de fourbir les armes. Le maître se dirigea tout droit à la place d'honneur. Des torches soudain éclairèrent le chemin qui menait.VII couvrait la terre. Ingrid le regarda de côté. se dirigèrent vers une des portes basses tandis que d'autres suivaient le maître. Ceux qui étaient charges de dépecer les bêtes. au château de Nordfjord. une troupe de chiens jappants s'approchaient en se bousculant vers le chenil au fond d'une des cours. les grands plats de viande fumante. enveloppant les êtres et les choses. Sur un denier chariot s'entassaient les bêtes tuées. Il s'adressa à elle d'une ^voix dure et métallique : « Qu'a fait Sven Dagmour aujourd'hui et hier ? Rien de particulier ? A-4-il joué du violon ? LA NUIT 55 . aidée d'une servante. une odeur de sang. portaient des haches à longs manches ou à manches très courts. gesticulaient. de fauve. se répandait autour d'eux.des relents de venaison s'échappèrent aussitôt. de nourrir les chiens. Ils pénétrèrent dans la grande salle où Ingrid dispos ait. La chasse avait été bonne. Leurs visages reflétaient la satisfaction. certains travaillés comme un bijou. se laissa tomber dans un grand fauteuil et présenta ses pieds à la flamme.

y porta une nouvelle bougie. Elle détestait assister à ces festins où des quantités incroyables d'aliments étaient avalés par les hommes gloutons. « Quelle violence. — Servez ! » Ingrid lui tendit les plats. Elle se tenait toujours intimidée en sa présence. croyant qu'il ne l'observait plus. des histoires de chasse. des rires tonitruants et homériques. Il ricana : « C'est ça. Un rire mauvais le secoua. aux grimaces grotesques. aux grosses farces. car déjà elle se détournait. où des flots de bière coulaient. Sven le fou. « On croirait que je te fais peur ! Souris. Il fallait lui rendre compte chaque jour de l'état de santé de son neveu. des hommes bruyants s'approchaient de la table.— Oui. — Ne parle-t-il pas davantage ? Aucune réflexion raisonnable ? — Non. La dureté de cet homme lui était si connue. tu es bien étourdie aujourd'hui ! fit-il lorsque. Ingrid en profita pour s'éclipser. il restait. se disait la jeune fille songeant à la douceur du dément : le loup rapace et la perdrix des neiges !» « Hé ! Hé ! Ingrid. au moins. qu'elle le craignait même lorsqu'il avait l'air de plaisanter. si le maître aimait s'entourer de gens vociférant. — Est-il sorti ? — Très peu. quant à 56 . occupe-toi à quelque chose d'utile ! Ah ! voici mes compagnons ! » En effet. Reste là. et on eût dit qu'il se réjouissait d'entendre quotidiennement répéter qu'il n'allait pas mieux et qu'il continuait de déraisonner. La vue du maître la remplissait d'effroi mal déguisé. elle se dirigeait vers la porte. Elle ne la remarqua pas. au milieu des plaisanteries. D'ailleurs. — A-t-il mangé ? — Très peu aussi. Les servantes Frederica et Magda suffisaient pour le service. Les yeux noirs la parcoururent avec une nuance de mépris et de dédain. il lui faisait peur. La bouche charnue fit une moue moqueuse. Les gens maussades ne me plaisent guère ! » Elle leva les yeux vers le lustre à chandelles. » Elle tressaillit comme chaque fois lorsqu'il lui adressait la parole. — Allons ! Il est bien fou ! N'y a-t-il pas de visite ? — Non.

Christian dormait maintenant. grave même. elle étudia avec intérêt ce visage inconnu. » Elle l'écouta. mais je l'entends mal. Ingrid le quitta à regret. le teint pâle.. demandant : « S'ils étaient venus. Allons! la clarté n'était pas encore maîtresse du pauvre esprit embrumé. lourde de sens qui arrêtait la gaieté de tous. la fatigue et la souffrance ! Les. Le fou la suivait des yeux sans paraître la voir. rentra chez elle.. » Il se leva avec agitation. Dans le regard qu'il dardait sur la jeune fille. la bouche ouverte. Ils sont venus. J'ai vu la voile blanche et la barque accoste!.lui. de le faire sortir des ornières où s'enlisait son esprit. elle monta encore une fois auprès de lui. elle sauta légèrement les marches de pierre. « Je suis seule. joues creuses. déclama emphatiquement : « Par le désert et par la mer. face à la fenêtre.. Mais quelle noblesse dans le front intelligent ! 57 . Tuer le dragon ! Il n'y en avait plus depuis longtemps ! Mais Sven semblait avoir oublié la jeune fille. ne répondait rien. elle crut lire une exaltation inquiétante. Ingrid préférait se réfugier chez elle dans la petite maison où elle vivait avec sa grand-mère ou bien dans la tour chez le malheureux à la raison obscurcie. immobile. que feraient-ils ? — Ils tueraient le dragon. Elle le trouva. de temps à autre. » Il eut un geste désolé. Une grande douceur était répandue sur ses traits. « Que dit le vent ? Que disent les nuages ? La voix chante toujours.. hochait la tête. montrant la mer que l'on voyait battre contre le pied de la tour. avez-vous besoin de moi ? » Il continuait de la regarder comme si elle était en verre ou bien comme s'il attendait quelqu'un d'autre. toujours prêt à prononcer quelque phrase menaçante. de le forcer à manger un peu plus. Pourtant. Les pauvres enfants l'attendaient en bas. Elle se rapprocha de lui. mais rien n'y faisait. Combien il était beau malgré la maigreur. les yeux profondément cernés disaient la détresse passée. » Imperceptiblement ses épaules se soulevèrent. Ce soir. Il marchait de long en large et.. joignit les mains. Sven Dagmour. Elle a sûrement quelque chose à me dire. Ingrid tint la bougie près de sa tête. Se tenant par la main. tendu.. autoritaire. Il se tourna vers elle avec une vivacité inaccoutumée. Elle tentait de le distraire. muette de surprise. comme toujours. silencieux. il poussait de profonds soupirs. il faut écouter. « Me voici.

si minables. son cœur s'était donné sans retour. si pitoyables et à qui. Quand elle rêva cette nuit. ceux qui étaient venus à elle.Elle éprouva une grande tendresse pour les deux étrangers. elle entendit le violon solitaire qui pleurait une complainte déchirante et en même temps la voix de Christian qui s'y mêlait en répétant : « Maman ! » 58 . en un éclair.

Martha ne se contentait pas de vagues détails. nous vous rendrions des services. seulement le droit de LA VIEILLE 59 . sans peur. avec loyauté. partez !» à ce garçon aux grands yeux sérieux qui vous regardait bien droit. ils faisaient trop pitié. On ne pouvait pas les chasser. Je suis grand.VIII Martha contemplait les deux enfants avec une mine peu aimable. son frère avec cette blessure grave qui ne guérirait pas toute seule. je suis fort ! » II montra les muscles de ses bras. ceux de ses jambes. Partout. Pourtant. Leur présence posait un problème difficile à résoudre. Il continua : « Je sais faire des quantités de travaux. je ne mange pas beaucoup. d'une part la petite avec ses os pointus et son air de chaton malade. Nous ne savions pas. d'autre part. Impossible de dire : « Reprenez la route. elle voulait connaître la vérité : « Où alliez-vous ? — Nulle part. à cette fillette timide qui se réfugiait près de son frère dès qu'on lui adressait la parole. nais Ingrid hocha la tête. Si -vous pouviez nous garder. — On le voit ! — Je ne demande aucun salaire.

» Elle comprit qu'elle avait dit deux mots de trop. « Si. sans rudesse mais fermement : « C'est bien. qui est Knut Brakfer. aussitôt ses yeux s'emplirent de larmes... « se fâche ? — Alors. « vous préférez que je m'en aille. elle ne dit jamais « le maître ». Où vivront-ils si nous les gardons au château ? — Mais ici même. — Ne pouvons-nous pas dire que ce sont de nos parents... Selma. Deux jours donc 60 . suppliante : « Oh ! grand-mère. » A ce moment. ». la voix de Christian trembla malgré ses efforts. frappait du plat de la main sur le rebord du fauteuil sans desserrer les dents. mais tu oublies. même pas quand le père. s'il n'y a pas de travail pour moi mais si vous permettez à Selma de demeurer avec vous.. » La grand-mère continuait de réfléchir : « Si Knut Brakfer... que ton frère est courageux. — C'est une idée. je suis prêt à aller plus loin. On le lit dans ses yeux. et Sven ? — C'est vrai ! fit Ingrid pensive. l'expérience que j'ai de la vie m'a appris que jamais un mensonge n'a servi à personne. je crois... va. à part lui. petite fille.? — Ce serait mentir ! fut la réponse sévère de la vieille femme. » Christian lui coupa la parole.travailler pour deux... on entendit un grand bruit au-dehors. pour que Selma puisse vivre ici dans la jolie maison. remarqua bientôt Christian.. Il refusera de nourrir deux bouches inutiles. en le tenant sous son regard. ici. Ingrid la consola tendrement : « Nous le savons. soins. ma fille.. tu le sais bien.. Je ne puis l'abandonner. « Les hommes repartent à la chasse. — Tu es bien jeune pour devenir si maternelle ! — Ce serait pourtant ma joie ! — Quel travail donnerions-nous à ce garçon ? — Il pourrait s'occuper des chiens. je partirai aussi. » Selma s'écria : « Christian n'a jamais eu peur. ne les repoussons pas ! — Je ne suis pas féroce. Ingrid. Es-tu peureux ? Il y en a quelques-uns qui sont à demi sauvages.. — Tu perds la tête. Lui aussi a besoin de moi. je suis prête à m'occuper de tout ce qui les concerne : vêtements. Nous aurons deux jours de paix. ». » Martha. » Ingrid se jeta en avant. nourriture.

61 . il ne lui fera rien.. les deux enfants en éprouvèrent tout de suite un véritable soulagement. mes jeunes amis! » A côté de la cuisine. — Maintenant que les hommes sont tous partis. Mais pouvait-on lui plaire ? « Voilà. ma fille. fit soudain la vieille femme avec résolution et calme. je vais m'occuper des enfants. Ingrid les aida à se laver des pieds à la tête. grand-mère.. pensa Christian. « Tu es vraiment changée ! Tu verras. » Christian gardait son attitude décidée. Selma dans l'autre. à l'expression naïve et candide. mais l'eau était chaude et la vapeur remplissait la pièce. le garçon s'occupera du chenil. Christian s'installa dans un coin. Il devinait que le maître était un homme à qui il faudrait convenir. » « L'autre côté » veut dire le château. » Il soupira si fort qu'Ingrid l'entendit et lui sourit avec affection.. un rire qui signifiait certainement quelque chose. s'ajoutait une énergie nouvelle. sales et déchirées en maints endroits. Ce n'est pas tout à fait ce que j'avais rêvé pour Selma. il n'aurait su dire quoi.. mais qui remplaçaient avantageusement leurs défroques usées. le feu ne brûlait qu'au ralenti. s'il ne la trouve pas sur son chemin.pour trouver une solution. On y prenait des bains et lorsqu'on en sortait. il faudra s'habituer à comprendre toutes les allusions cachées dans les conversations. nous avons beaucoup à faire de l'autre côté. La petite pourra jouer ici. elle deviendra tout à fait jolie ! La voilà prête ! Et maintenant je voudrais soigner ton dos avant que tu enfiles la chemise propre.. dans ses yeux. « Ceci.. on courait dans la neige pour se réchauffer. — Oui. grand-mère. oui. l'avenir nous le dira. même au fort de l'hiver. se trouvait une petite pièce qui s'appelait l'étuve. — J'ai quelquefois l'impression.. Christian. si tu le permets. Ce jour-là. qu'il a un peu peur de toi et que tu peux plus auprès de lui que beaucoup d'autres ! » Martha eut un rire sec qui parut ironique à Christian. que quand ta sœur sera bien nourrie. La vieille Martha sortit de la cuisine. Nous essaierons du moins. Elle était méconnaissable. un peu trop grands pour eux. leur passa des vêtements. mais enfin...... » Il regarda sa sœur avec admiration. « Nous allons faire la toilette ! Venez. Mais hâte-toi. Elle eut un vrai plaisir à brosser les petites boucles de Selma qui se laissait faire docilement...

.. — Oh ! Selma. qui cachent sous un masque un peu dur. pourtant. Selma balaya la cuisine? Christian l'aida à mettre tout en ordre. tu ne pourras pas continuer ! — C'est si bon ! fut l'excuse de la fillette. mais elle doit être bonne. » Comme les enfants. ils lavèrent leur vaisselle et la rangèrent. au bout d'un moment. Ingrid avec ses nattes dorées et ses yeux qui me font penser à un lac. un cœur sensible.. leur offrit des tranches de bon pain sur lequel elle avait fait couler -du fromage chaud. Il y a des gens comme ça.. il serrait les lèvres pour ne pas laisser échapper un gémissement. — Oui. plus raisonnable. Christian. son père ! avait pu le frapper aussi sauvagement. — Et les chiens. elle n'avait eu la peau si brillante. les cheveux si bien coiffés ! Ingrid s'occupa ensuite. Elle les installa ensuite devant un bol empli de lait crémeux. « Qui t'a fait cela ? Quel méchant t'a ainsi blessé ? — C'est. comme elle l'avait dit. Les mains passaient doucement et.Depuis quand n'avait-elle pas été lavée ainsi ? Peut-être que jamais. s'ennuyaient un 62 .. Amusez-vous ! A tout à l'heure ! » Les deux enfants obéirent avec empressement à l'ordre qu'elle venait de leur donner. mais je ferai de mon mieux... Leur faim était grande et jamais ils n'avaient eu un tel festin pour le petit déjeuner du matin. Elle n'insista pas. tu sais. Selma en avait les larmes aux yeux tant elle se dépêchait. c'est délicieux ! Et comme tout est agréable à regarder. répondit très vite Selma qui allait tout dire. » Après avoir déjeuné. n'en parlons plus ! » fut la vive repartie de Christian qui avait une grande pudeur et ne voulait à aucun prix avouer qu'un père. en parlant à bâtons rompus : « Est-ce que la grand-mère te plaît ? — Elle a l'air sévère. de la blessure du garçon. si nette. « Mangez à votre faim.. lui en fit une remarque : « Si tu t'étouffes pour commencer. Ingrid se douta que le garçon se tairait encore bien des jours. tu as raison. avant d'avoir assez de confiance en elle pour lui raconter sa vie passée.. Christian ? — Quoi : « les chiens » ? — Je veux dire : tu ne crois pas que ces bêtes-là soient féroces ? — Je le crains.

au contraire. Il faut se réjouir.. il y avait quelqu'un d'invisible qui la guidait et que nous n'avons pas vu ! Peut-être un ange. Ne peut-on avoir peur de choses pareilles ? — Non.. — Alors... Christian. Selma. et les amener ici au pays d'Ingrid ! » La barque dansait sur les flots. le soleil brillait de-tout son éclat. La barque est repartie. personne n'avait détaché la corde et. comme ils approchaient des murs gris. Soudain. se parait sur la crête de ses vagues de rayons étincelants. Ne suis-je pas ton grand frère ? » Elle parut rassurée pour quelque temps. au bout d'un moment. Une voile blanche au loin s'y balançait et devenait de plus en plus minuscule. elle « savait » que nous n'avions plus besoin d'elle. oh ! surprise. la traversèrent. petite sœur ! » La mer. ils se retournaient pour regarder la mer qui s'étalait paresseusement au soleil. Mais.. elle s'en va! Pourquoi? —• Peut-être doit-elle chercher d'autres enfants. viens. la toile tendue penchait. Ils coururent pendant les derniers mètres. de temps à autre. des vaguelettes leur léchaient les pieds.. se redressait et repartait levée comme un étendard immaculé ! « C'est de la féerie. sa voile maintenant bien gonflée.. le bateau s'éloignait lentement de la rive.. pourtant. Toute la nature autour d'eux avait l'air joyeux. Pourtant. « Oh! Christian.. Christian ? — Qui peut le dire ? » Ils revinrent à pas lents au château. malheureux comme nous. Les enfants n'en croyaient pas leurs yeux et tout de même il fallait bien admettre l'inexplicable ! La barque voguait déjà en pleine mer. exquisément bleue. Personne ne se trouvait à bord. « Christian ! Allons-y ! Veux-tu ? J'aimerais dire merci à la barque qui nous a amenés chez la gentille Ingrid ! — Eh oui. se retrouvèrent sur le chemin qui menait à la mer. Selma se jeta contre son frère avec emportement : « Dis. la barque à la voile baissée se mit en mouvement. jamais tu ne m'abandonneras ? — Quelle idée ! Pourquoi me demandes-tu cela avec tant de passion? De quoi as-tu peur ? — De tout__ Si quelqu'un allait te prendre à moi ? — Personne ne le pourra jamais.. dès qu'ils approchèrent du rivage. ils sortirent dans la cour.peu. elle insista : 63 . Rien de mauvais ne peut nous arriver désormais.

découvrait à son tour des livres. elle aussi. Son étonnement était si grand qu'elle ne put rien dire qu'un « oh » prolongé. Elle était. décorés de bois sculpté et travaillé. Christian sursauta. 64 . ils se regardèrent tous trois sans parier. De sa vie. les voyant. Qui était cette fillette arrogante ? Elle se présenta avec hauteur. Et toi. Venez. Selma n'avait possédé de jouet. Elle voyait avec ahurissement son domaine envahi par deux inconnus assez effrontés pour ouvrir ses livres et jouer avec sa poupée. Sa joie. » Ils se dirigèrent vers la maison d'Ingrid qui. Il n'y a personne. Le visage apparut : deux yeux de jais en soie noire. Les yeux de Christian s'assombrirent ainsi qu'un ciel pur couvert soudain de nuages. leur fit signe de la rejoindre dans une aile du château où elle se trouvait. bien faite. » Elle les poussa dans une salle un peu moins grande que celle où ils étaient entrés la veille. Elle la souleva aussitôt. Selma poussa un léger cri de surprise. sa stupéfaction étaient sans borne. Je viendrai vous chercher tout à l'heure. Il feuilleta un des livres posés sur une table et s'absorba tellement dans sa lecture qu'il n'entendit pas une porte s'ouvrir. Une poupée gisait sur le sol. des feuilles de papier. mais pour de tout autres raisons : à qui appartenait ce jouet richement paré ? Elle le pressa contre son cœur. des plumes. « Vous pouvez venir ici. Celles de Christian l'étaient aussi. Je viens de faire le ménage dans ces deux pièces. des sourcils nettement accentués.« Je n'ai que toi. tu es si intelligent. des cheveux de laine blanche achevaient l'ensemble. elle marcha vers eux avec décision et colère : « Est-ce que vous vous croyez chez vous ici ? » Selma faillit lâcher la poupée. entrez dans celle-ci et attendez-moi. Christian. une jolie bouche en fil rouge. si brave ! Je ne suis qu'une petite fille ! » II la secoua gentiment par les épaules : « Oui. la poupée ? » La fillette parut s'éveiller d'un songe. élancée. Durant une seconde. Je resterai toujours avec toi. au regard sombre. et même une petite fille beaucoup trop peureuse. Christian. une grosse poupée de chiffons avec une robe brodée de points d'or. de plus en plus surpris. comme si quelqu'un ici étudiait régulièrement. ce fut Selma qui fit les premiers pas et prononça ces paroles : « Bonjour ! C'est à toi. Sur le seuil se tenait une fillette.

65 .Ils se regardèrent tous trois sans parler.

les chiens ne me feront aucun mal.suis Elina Brakfer. hélas! Mon père. parfois.. ajouta Selma pratique. — C'est ce que nous verrons ! » reprit Elina avec un sourire cruel qui découvrait une rangée de dents blanches. les étoiles. Si tu es riche et puissante. Ils l'ont dévoré en un clin d'œil. un homme de vingt ans. je n'ai plus que Selma. des grands territoires de chasse et des lacs. j'ai Christian ! déclara Selma avec une adoration dans le regard qu'elle attacha sur son frère. la fragile. bien plantées..« Je . la chétive ! — Et moi. je l'espère. Il possède des forêts. Personne n'a pu s'approcher d'eux pour les en empêcher.. les torrents et même l'ours sauvage et l'aigle vorace. les arbres. « Que fera ta sœur pendant ce ternes ? — Elle jouera avec toi quand tu en auras envie. — Que faites-vous à Nordfjord ? — Nous allons y demeurer quelque temps. — Toi ?» Ce fut un cri de stupeur effrayée. — Je ne suis que Christian et voici ma jeune sœur Selma. » Pendant ce temps. ne t'inquiète pas. c'est ça. « Tu ne connais donc pas les chiens de mon père? — Sont-ils particulièrement sauvages ? — Cruels ! » répondit-elle sombrement. Nous nous en irons plutôt ! — Où irions-nous ? Non. 66 . Selma avait déposé la poupée avec précaution sur un banc recouvert de coussins moelleux de toutes couleurs.. le soleil. n'en parlons pas.. qui s'en occupait. Il valait peutêtre mieux ne pas froisser la fille du tout-puissant maître des lieux ! « Où sont tes parents ? — Ma mère est morte. — Oh ! s'écria Selma alarmée. c'est à peu près la même chose pour moi. moi. Pourtant. je vais m'occuper du chenil. car mon père est fort riche. les oiseaux. il me semble que tout est à moi : le ciel. rien du tout sur terre. La fillette pointa un doigt vers Christian : « Les chiens ont déchiré Per. Cela vaut bien une princesse. petite sœur. très petites. elle est douce. il ne faut pas que tu les soignes. aimante. la petite. — C'est ça. régulières. si tu le veux bien ? — Et avec ta poupée.. eh bien. facile à contenter. la fille du maître de ce château. toi ! — La compagnie de Selma ne pourra que te plaire. je n'ai rien. tu décides tout..

La nuit est venue. notre charmante barque nous a menés ici. Selma et moi. — Pourquoi es^tu venu chez nous ? Qui t'a conseillé de t'arrêter à Christomoë ? demanda la fillette tournée vers Christian. loin d'ici. Quand nous nous sommes réveillés. Elle aussi. — Que dit-il ? Je n'y comprends rien. Puis elle se raidit. Toute la journée. Elle aurait voulu assister à la première rencontre des enfants avec Elina. nous avons erré sans savoir où nous accosterions. redevint cassante : « Tu arranges les choses à ta façon. que nous sommes retournés à la place où Christian l'avait bien 67 . nous nous sommes couchés au fond du bateau.. » Elina haussa les épaules : « Elle est bien jeune ! Quant à son frère. la barque à la voile blanche avait l'air d'obéir à un ordre secret en nous déposant dans ce pays. elle était fortement troublée : « La voile blanche. Ce fut un voyage merveilleux ! — Mais le plus étrange. à cause de l'âge ! » fit Elina rêveusement. il me paraît très différent des garçons que je connais. dit Selma avec timidité et hésitation. Elina. Sais-tu quels sont ces deux-là ? Est-ce vrai que ce garçon va aider Lars ? — Sans doute. il faut l'accueillir avec affection. c'est que lorsque nous avons voulu revoir notre bateau. changea d'expression. entends-tu cette résonance semblable à celle de mon prénom : Christian ?. vers le soir.. » Mais Ingrid ne répondit pas à la fillette.. » Lorsque Ingrid entra. Christomoë. « Ah ! vous avez fait connaissance ! — Oui. le vent a soufflé... — Puis. — J'avais bien peur ! souligna Selma.. tout près du château. Il ne ressemble même pas à sa sœur. Je pense que tu seras contente d'avoir une petite compagne désormais.— J'aimerais mieux que ce soit toi Selma. — C'est un étranger qui veut gagner sa vie et celle de Selma. tu ne me demandes pas du tout mon avis. nous voguions en pleine mer. elle parut légèrement contrariée. Il parle par énigmes. Comme nous étions fatigués. répondit la fillette d'un ton moqueur. Que de chemin nous avons parcouru.. Christian expliqua gentiment : « Nous avons trouvé un jour une barque inconnue. la voile blanche ! » Parce qu'il remarquait l'étonnement de la jeune fille. loin.. — Personne. Nous sommes venus jusqu'ici parce que votre village à un nom si beau ! répondit-il en souriant.

presque avec timidité. regarda Ingrid et l'interrogea avec avidité au sujet des enfants inconnus... couru. se retourna encore. » Elle s'avança vivement vers lui : « Tout à l'heure. Je ne suis que Christian. elle le "vit lui sourire doucement. Pourquoi ? Es-tu aussi fils de loi ? > Christian eut un frais éclat de rire : « Oh ! non. il s'est lentement éloigné de la rive. Nous allons. sans doute. Ayant peur d'avoir fâché leur nouvelle connaissance. marmotta quelques mots rapides : « Mon frère est très bon. La jeune fille la renseigna comme elle jugea bon -de le faire. Elle observa Christian de son regard attentif. mais c'était trop tard. bouleversée par ces révélations. il faut le connaître ! Il est plus intelligent que beaucoup. Il n'y avait personne à bord ! Nous avons couru. il se rappela tout ce qu'avait dit Ingrid du maître de Nordfjord Sa fille était comme lui. faisant une moue : « Moi. gênée d'en avoir tant dit.. tout est à toi.. la terre. Eliria secoua la tête.. Elina regardait le frère et la sœur. Elina. le garçon se hâta d'ajouter : « Mais nous ne voulons pas déranger Elina plus longtemps. Pourquoi est-ce qu'ils nous racontent une histoire invraisemblable ? — Elle est vraie pourtant ! » affirmèrent les deux enfants avec chaleur. se garda de faire une remarque à haute voix.attaché à un piton de fer. Quand elle se retrouva seule avec Christian. avant de le suivre. Mieux valait être prudent! Il fit un signe de la main à Selma qui n'osait plus toucher à la poupée que du bout des doigts : « Bonsoir. sans toutefois lui dire ce qui lui paraissait de plus mystérieux dans leur venue. hochant la tête.. les oiseaux.. la montagne. de soi sourire qui donnait tant de charme à sa physionomie ainsi qu'un rayon de 68 . je n'aime pas les gens compliqués. Ne te fâche pas contre lui ! » Puis elle se sauva.. il s'en allait toujours plus vite vers la haute mer. mais je voulais te faire comprendre que lorsque je regarde toutes les beautés de la terre.. à une autre fois ! » Sa sœur. » Ingrid. tu as dit que le ciel. je peux croire qu'elles m'appartiennent ! — Tu as beaucoup de présomption pour un soigneur de chiens ! » La clarté du regard de Christian s'éteignit.

. — Non.. les enfermant dans ses bras : « Après Sven. Ingrid. — Chut ! Voici grand-mère. tu connais Elina Brakfer. ma fille. c'est vous que j'aime le plus au 'monde. Il souhaitait tant savoir qui était Sven. Il remarqua que la jeune fille se troubla quand sa grand-mère lui dit : « Va vite chez Sven.. C'est une fillette assez fière et difficile.. je garderai ton secret.. je me sens redevenir celui que je suis vraiment : Christian sans mère.. « Maintenant. rien que votre bonté pour moi.. Crois-tu que tu pourras t'entendre avec elle ? » Christian répondit sourdement : «Elina ainsi que son père et les chiens me font peur. Christian. peur. Ingrid les attira contre elle. Je vous ai aimés tout de suite. je vous le dirai une autre fois. Avec vous. je ne puis vous dire à quel point! Ne le lui racontez jamais. comme si vous étiez entrés dans ma vie depuis bien. il me paraît très agité aujourd'hui.. —• Pourquoi dis-tu toujours des choses qui donnent envie de pleurer ? » murmura Selma qui écoutait son frère religieusement. » 69 . s'il vous plaît. Je crois que tu l'oublies un peu. —• Merci. sans foyer. » Christian soupira profondément..soleil illumine les eaux les plus profondes et les plus cachées du fjord. sans rien à lui. bien longtemps ! — Qui est Sven ? questionna Christian relevant la tête avec vivacité..

se tournant encore une fois vers lui. pourquoi? Comment? » Qu'avait-elle voulu dire ? Elle ne se retourna plus. C'est un homme rude. Tu t'es plaint d'avoir trop à faire. Si tu lui plais.. » Elle avançait à grands pas dans une seconde cour. "Une salutation sonore les accueillit : « Quel honneur ! Martha chez moi ! Pourquoi donc ? — Parce que je t'amène un aide. mais juste. Une grosse voix cria : « Entrez ! » La salle où ils pénétrèrent était sombre. — Et c'est pour cette raison que vous avez déniché pour moi une petite fille ? VOILÀ 70 . — Je. tu pourras rester à Nordfjord. Il t'apprendra à f approcher des bêtes sans crainte.IX ! dit Martha à Christian qui la regardait avec me sourde angoisse.. je vais te présenter à Lars. enfumée et encombrée. elle se baissa. lui parla tout près du visage : « Personne ne sait qui tu es. Puis il distingua une silhouette pesante se levant et venant à leur rencontre.. les chiens me rapprendront peut-être.. Christian ne vit rien d'abord. de sentir toujours plus tes rhumatismes. 111 e atteignit une porte qu'elle heurta du poing.

mais je suis fort ! — Oui. Aussitôt un grondement. Christian eut un frisson qu'il souhaita être resté inaperçu. la vieille Martha ! Pas plus commode qu'un ours. Je voudrais bien en être sûr. Lars éclata d'un rire bruyant et bon enfant : « La voilà partie.. — J'ai peut-être l'âge d'Elina. posa sa large main sur son épaule d'un geste tranquillisant : « Il faudra t'habituer. des jappements. Mais son compagnon. » Puis elle sortit vivement. des aboiements. Les chiens se pressaient contre les grilles 71 . Es-tu courageux. Viens. le gosse retrouvera son chemin sans vous ! — Je l'espère ! » Elle jeta encore un de ses coups d'œil incisifs vers l'enfant et Christian l'entendit marmotter une nouvelle fois : « Les chiens nous l'apprendront peut-être. Tu vas voir les pensionnaires ! » Ils sortirent de la chambre. mais tu ne vaux guère mieux ! C'est comme si Elina venait ici s'occuper des chiens.— Je ne suis pas une fille ! répliqua Christian. dame Martha. Il grimaça d'un air de doute : « Fort? Hem. toi qui ressembles plutôt à un merle d'eau qu'à autre chose ? Ainsi elle t'a baptisé « garde chenil » ! Un grand titre pour un dur travail. Ils crient comme ça chaque fois qu'on s'en approche. Restés seuls.. — Eh bien. Sens-tu leur odeur ? Ils sentent aussi la tienne ! » Le chenil.. une longue construction grillagée. le plaçant ainsi face à la lumière du jour qui entrait par la porte restée ouverte.. suis-moi. les poings serrés. Comment as-tu fait pour lui plaire. se trouvèrent tout de suite dans un espace nu entouré de murs épais. comme un Turc ! » Il le fit pivoter sur lui-même. — Non. — Prends-le à l'essai. Bon. je vais te présenter la famille au grand complet.. mais loyale comme un chevalier. Il a besoin de gagner son pain. Lars. on essaiera d'en faire quelque chose. — Tu connais les chiens ? Tu as déjà eu affaire à eux ? — Non. une houle de clabaudements et de hurlements s'élevèrent.. était divisé en galeries assez étroites. Tu sais bien qu'on ne garde pas de fainéant ici ! — Je le sais ! répondit-il gravement. un véritable géant à poils roux. Vous pouvez vous en aller. au moins ? — Oui.

72 .La bête tourna autour du garçon.

et regarde le nouveau. si tu veux. Je vais appeler ton compagnon le moins docile et le plus coléreux : Tempête ! « C'est moi qui choisis les noms de mes chiens. mais ne lui fais aucun mal. couche-toi. elle l'est ! Brosse-la. sa peur le quittant. la seule liberté autorisée. à la grande queue touffue. là-dedans ! » cra Lars. Souplesse. leur ventre blanc offert à la vue et leurs pattes grattant le fer. « Caresse-le. « Assieds-toi. « Bon. Ils se turent l'un après l'autre. se montra un second chien au pelage d'un noir chaud. » La bête obéit. est-ce que je pourrais m'en occuper ? » Lars dévisagea l'enfant et Christian remarqua pour la première fois que les yeux de l'homme étaient d'un jaune ambre comme ceux du chien. Souplesse ! » Une bête particulièrement haute sur pattes se mit à japper. Il est le plus affectueux de la bande. Lars fit tourner une clef. Le chien. ils le contemplaient avec une douceur inattendue. « Silence. car elle est la reine ici et fait la loi chez les autres. Les bêtes sont plus intelligentes que les hommes ! » Christian glissa sa main sur l'épaisse fourrure du chien. Maintenant. Souplesse. elle aime ça ! » Christian attrapa au vol la brosse que Lars lui lançait. tourna autour du garçon qui ne se sentait pas très rassuré et qui n'osait bouger un doigt. Ceci a son importance. A la niche voisine de celle de Souplesse. « Elle en aura bientôt ! Tu pourras l'apprivoiser. la serrure céda. — Souplesse ! murmura Christian ravi. un énorme chien-loup. Celui-ci parut surpris. La voix commanda : « Ici. Il s'en servit avec adresse. quoi ! » II siffla d'une certaine manière. « Quand elle aura un petit. renifle-le. C'est déjà un point de marqué. je crois qu'elle te trouve plaisant. le poil devint brillant et lustré.ou s'y dressaient. cela fit un bruit qui allait decrescendo ainsi qu'une vague vient mourir sur les galets. fut auprès de Lars en quelques bonds. Il tourna ses grands yeux expressifs vers le garçon. C'est mon préféré et il le sait. Que tu es belle ! — Pour ça oui. Va. 73 . Elle leur dira de te ménager. Knut Brakfer m'en laisse libre. les chiens dressèrent leurs oreilles et grondèrent. la porte s'ouvrit. Ce n'était pas l'habituelle pression de Lars.

lui aussi. sale bête !» Christian caressait maintenant le nez soyeux de Tempête : « Ce n'est pas une sale bête. celui-là ne connaît ni affection. le chien allait mordre. Il l'a déchiré. Il rouvrit les paupières. insoumise. en écoutant Lars. C'est un demi-loup. comme un loup. Il venait d'éprouver. tu es toujours mécontente. « Du calme. Il connaissait Tempête et ses brutalités. « Quel nerveux! S'il. Le chien bondit en avant. Il avait raison de se méfier d'un étranger. Lars secoua son émotion en éclatant de rire : « Pour le laver.. il lui jetait des pierres. continuait de flatter le chien dompté qui fermait les paupières sous les caresses. Je lui avais bien dit de se méfier.. gare à toi. le poil hérissé. — II a mis en pièces le dernier aide que j'ai eu. jamais. mais on ne sait pour quelle raison mystérieuse. Lars en proie à la plus vive stupéfaction observait la scène. Mais il ne semblait pas que la bête fût prête à l'obéissance. une véritable frayeur. Elle revint à Lars. à moitié dévoré. ni gentillesse. Mets-toi à côté de moi. » II fit de nouveau jouer la grosse clef dans une serrure. Il tremblait de rage contenue. le chien s'exécuta. La gueule ouverte. il n'eut même pas le temps d'intervenir quand eut lieu l'étrange incident : le chien léchant Christian. Y a des gens comme ça aussi. « Oui. Ne bouge pas. « Regarde Christian ! Si tu le touches. enfant.. je sais. mais quelle peur tu m'as faite. La rudesse de la langue le réveilla. Tempête ! » ordonna Lars. la passa avec application sur les joues de Christian. compris ? » Le chien se leva en proie à une plus vive agitation. Le tout avait duré une seconde.. Il sortit une longue langue rosé et noire. Assis ! » Frémissant. La tête du chien lui parut invraisemblablement grande vue de si près. si épouvanté par l'animal qu'il était prêt à défaillir. mais il se croyait plus malin que moi ! » Christian. Tu m'entends. elle s'élança vers Souplesse qui retroussa ses babines en grognant. Déjà Tempête s'était jeté contre Christian et ses deux lourdes pattes de devant s'étaient posées sur les épaules du garçon. Toujours les dents à l'offensive. Tempête. tu le laves. il abandonna son dessein. 74 .« Voici Tempête. Christian ferma les yeux. un vrai loup ! — Peut-être que l'aide avait été brutal avec lui ? — Oui. il le frappait de coups pour s'en faire obéir.. » Lars ne put achever. quand il le pouvait.

. malheureux ».. écoute. fit rudement la vieille femme en appliquant sa main sèche sur la bouche de Lars tandis que son regard furtivement faisait le tour de la cour. « Qu'ont-ils donc à me regarder ainsi ? » se demandait Christian à demi ébranlé. « C'est un chien que je n'ai jamais vu docile... ses crocs ! Et maintenant. se grattait la tête. comme à ellemême. perplexe.. soupira. dame Martha. « Lars. Martha et Lars en furent comme éblouis. Lars. " Les bons yeux de Lars brillaient d'une sorte de joie contenue. » II hocha sa grosse tête à plusieurs reprises : « A personne. Qu'est-ce que c'est que ce garçon-là ? D'où vient-il ? » Le géant s'approcha de Martha et. 75 . se redressa.. ne le dis à personne. » Souplesse gambadait autour de Lars. vous ? Vous surveillez les ébats de votre poulain? — J'étais curieuse.. elle se troubla devant le regard naïf et interrogateur. c'est juré. Que pas une parole de plus ne sorte de ta gorge.« Je n'ai jamais vu ça ! Jamais ! s'écria soudain derrière lui la vieille Martha. je voulais voir... Méfie-toi. — Oui... surtout de Knut Brakfer. Un sourire trembla au bord des lèvres de l'enfant. — Tempête transformé en chien de salon ? Je suis aussi saisi que vous. oui. Souhaites-tu donc que le malheur nous atteigne encore ? » Elle se passa fébrilement la main sur les paupières. Toujours il a montré ses crocs. lui enjoignit-elle avec véhémence. les autres chiens grondaient en sourdine.. il demanda encore : « Est-ce qu'il est « celui qui doit venir » ? — Tais-toi. il s'endort quand on le flatte ! Seigneur ! Est-il possible que le matin éclaire encore une fois le sombre château de Nordfjord ? » Christian leva les yeux vers Martha qui venait de parler avec une exaltation incompréhensible. Tempête gardait les yeux clos. j'ai vu.. — Ah ! vous êtes là. « Si je ne savais pas que. — Veux-tu te taire.. le plus bas qu'il put. fit-elle en parlant lentement. se réfugia au fond des yeux veloutés.

. il le savait. la piétineraient. restait immobile. » 76 . ta sœur t'attend ! » II l'avait un peu oubliée ici dans la compagnie des chiens ! Si Selma venait ici. Lars continuait de gratter son épaisse tignasse et la même énigme le hantait : « Est-il celui. sous sa main. oui...Martha s'éloigna enfin en disant : « A tout à l'heure. les bêtes la renverseraient. même Tempête qui. Possédait-il donc quelque chose que les autres n'avaient pas ? Pendant qu'il s'interrogeait.

ils viennent autour de moi. —. Tempête est toujours le premier à me fêter.X C'EST merveilleux ! » expliquait Christian après quelques jours d'essai au chenil à Selma attentive et à Ingrid qui l'écoutait avec. une question au fond du regard. mademoiselle Ingrid ? — Oui ! fut la réponse laconique. Est-ce vrai. Une seule ! Et moi en second ! » La fierté d'une telle réussite faisait briller plus que jamais les yeux de Christian. Le trouvez-vous aussi. « Jamais aucun d'eux n'a voulu te mordre ? 77 . Lars affirme que c'est absolument extraordinaire. hurlent à qui mieux mieux et se jettent contre les grilles en aboyant férocement. Lars peut ouvrir la porte à toute la meute. éternellement posée. il me renverse presque avec ses bruyantes manifestations de sympathie.II prétend qu'une seule personne qu'il connaît a pu obtenir ce résultat. « Les chiens sont d'une obéissance dont tu n'as aucune idée. mademoiselle Ingrid ? — C'est vrai. ont l'air de m'accueillir avec joie. Déjà maintenant. — Il paraît que le maître peut à peine approcher du chenil que déjà les bêtes s'agitent. « Mon Dieu ! Qu'il est beau ! » se disait Ingrid en le contemplant. me flairent.

il a paru stupéfait que je sois encore là. il n'y touche pas avant un certain temps. il ne m'a pas découvert non plus. très fort. je ne tenais pas. Elle s'attaquait toujours à des plus petits. lui aussi. justement à ce moment. le cou court. maître ». n'est-il pas avec toi ? » Lars a regardé autour de lui avec étonnement. tu comprends. ton aide ? Il est travailleur ? « — Oui. Il a perdu pour l'instant son air grave.. la stupeur la clouait sur place. mais tu as la peau blanche et fine. l'âme sensible. Christian. impuissant ! '— Non. à être vu par lui. blessé. se dit Ingrid. le cœur qui bat trop vite. tout lui revint en mémoire. recommença à dévisager le garçon avec intensité. dont il roulait une boucle sur un doigt. trapu. Il lui parlait : « Que fais-tu avec Elina ? Est-elle gentille pour toi ? » « Allons. rire et plaisanter. une sorte de lâche. il est un enfant comme un autre. Alors. elle releva la tête. » Christian rit doucement : « Celui qui terrasse le dragon doit avoir l'âme chevaleresque. fondre sur ceux qui sont incapables de se défendre ! Il faudra faire bien attention à toi. Quand je lui apporte la soupe. Il y en a un petit. quoi ! — C'est bien cela. A quel propos ? Elle s'absorba dans ses pensées. Elle parvint à peine à murmurer : « Tu ne sais ce dont tu parles ! » Elle se souvenait que Sven le fou. de l'autre côté. toi plus que quiconque. Lars m'a dit que sa mère était aussi une bête sournoise. trop généreusement. » Ingrid s'immobilisa. le maître parlait à Lars. Ils se dressaient furieusement vers le mur où. Quand Lars est revenu. cruelle. il ne pouvait croire que je n'avais pas bougé et sais-tu ce qu'il a grommelé ? 78 . déclarait à Selma : « J'ai aperçu le maître alors que j'étais au milieu des bêtes grondantes. Je me suis fait tout petit.— Non. il sait jouer. qu'il n'y avait rien à en espérer... — Je ne suis pas réduit à terre. Il s'était tourné vers Selma. avait employé le mot de dragon. Soudain. On remarquait que les chiens avaient deviné sa présence. ce n'est plus qu'un garçon de treize ans qui bavarde avec sa sœur ! » Mais pour continuer de la troubler sans fin. fit Ingrid pensivement. les yeux mauvais qui parfois guigne drôlement de mon côté. a répondu Lars. Il lui a demandé : « — Alors... « — Je ne le vois pas.

pour cacher le regard. Regarde .. — Où veux-tu donc aller ? — Vers les villes où des garçons comme moi peuvent tout apprendre. répondit-il. Sortir du château par derrière était relativement facile. suivit son frère avec confiance. Tu penses si j'ai ri ! De tout mon cœur ! » II en riait encore. Ils poussèrent doucement la grille qui ouvrait sur un paysage enchanté. charmant fouillis d'anémones et de violettes mêlant leurs parfums. C'était très agréable de marcher sur le tapis épais.. — Que veux-tu encore savoir ? — Beaucoup de choses. Les bouleaux et les trembles chantaient doucement dans la brise. » En effet. Ce fut Ingrid qui répondit : « Oui. les deux enfants décidèrent de faire un tour hors des chambres et des cours. — Quel bonheur ' Nr>us serons à l'abri de la faim et du froid grâce à vous ! Quand je serai plus grand. sans volonté propre. Les marches descendaient dans une allée à demi sauvage que l'herbe envahissait jusqu'en son milieu. impassibles parmi les fleurs qui poussaient à l'abandon.— Non. Un peu plus tard. Ils continuèrent leur promenade. embaumant l'atmosphère. ».. c'est vers cet escalier qu'il se dirigea et comme toujours la petite Selma. Leurs milliers de feuilles faisaient un bruit léger qui rappelait le clapotis de l'eau. les cils baissés. mais qu'il n'en avait encore jamais rencontrées. grand-mère lui a annoncé la chose comme si elle était indiscutable. Il la respecte et la craint. Le feuillage 79 . écoutant les oiseaux qui s'égosillaient au-dessus d'eux.. on n'y rencontrait jamais âme qui vive. je partirai peut-être. l'herbe et la mousse paraissaient vierges de tous pas.. « Il y a longtemps que personne n'est passé ici. et Selma lui fit écho. « Est-ce que le maître sait aussi que je suis avec toi ? » demanda Selma toujours craintive. comme de grands cierges sombres. Christian avait repéré au cours des jours précédents quelques marches de pierre qui devaient conduire à quelque beau coin secret. Us avancèrent en silence. Les sapins se tenaient immobiles et sans voix. Ingrid n'en put tirer davantage. — Qu'il savait que des personnes pouvaient se rendre invisibles. errant jusqu'au moment où ils se trouvèrent devant une grille de fer forgé sous un porche de pierre d'où pendaient des grappes de fleurs blanches et mauves en forme de clochettes. aussi. réticent.

Christian d'abord. releva la tête et fixa son regard sombre sur les deux enfants. jamais je ne la rencontre sur mon sentier. — Non!. tête baissée. fit un mouvement de retraite pour fuir loin des importuns. il ne fallait ni parler. Elle ne répond pas. tout est là!» Selma soupira : « J'ai peur. « Qui êtes-vous ? prononça Sven d'une voix à peine intelligible. mystérieux.. créant un monde à part. Par où êtesvous entrés ? Par quelle route déserte et perdue avez-vous passé ? Sous quels cieux durs avez-vous marché ? Quelle mer houleuse et méchante vous a jetés à la plage ? — Je m'appelle Christian et ma sœur Selma. un violon sous le bras. Mais écouter le pas furtif de la biche aux grands yeux couleur de châtaigne mûre.. mais observer tout autour de soi l'allongement du champignon jaune et rouge. les roulades passionnées du rossignol. habité de présences invisibles. l'escalade de l'écureuil à la queue touffue. un doigt sur ses lèvres pour recommander le silence. si je suis assez patient. ils apparurent à Sven pareils à deux nains de la forêt.. Il s'arrêta dès qu'il vit les enfants restés immobiles. Je ne vous ai jamais trouvés dans la forêt. avec sa couronne de boucles fauves. plus prompt et qui avait entendu parler « du fou et de son violon ».. Osia. Selma serrait la main de son frère comme à chaque occasion où elle s'effarouchait. furent-ils presque effrayés quand un homme pâle et maigre leur apparut soudain du milieu des arbres. mais Christian. voilà.. le balancement des amourettes graciles. Ici. Il n'y a qu'Osia. Christian ! 80 .. son visage était d'un blanc neigeux.. Je ne sais pas qui est Selma.. ni crier.. l'appel nostalgique du coucou.. Peut-être un jour viendra-t-elle. avec des cheveux bistre. Elle n'entend pas mes soupirs. Christian et Selma n'osèrent bouger de peur de déranger quelque lutin caché derrière les troncs. Sven Dagmour. l'autre. car c'était lui. le plus grand.. Etre persévérant. puis Selma et revint au garçon. le bleu rêveur du myosotis. Aussi. Dans la chambre verte des arbres. le saluant avec politesse. Je ne vous connais pas. le panache fragile de l'herbe à la magicienne. s'avança rapidement vers lui... Non. le cognement saccadé du pic contre les troncs.. Je parcours la forêt et les bois. On s'attendait à chaque pas à rencontrer une fée en robe argentée ou un gentil troll à mine amusante.. L'un.était si serré qu'on croyait qu'une lampe avait été allumée au-dessus des arbres et qu'elle répandait au travers des branchages une clarté vert pâle.

s'essuya le front d'un geste las. par la manche. écrasa du talon une branchette qui craqua avec un bruit sec. partons d'ici. Les deux enfants écoutaient sans bouger. « Vous avez apporté votre violon. sans parler. ainsi qu'un oiseau. le merle.. Tu as raison. — Christian. la musique s'élançait vers les cimes comme si l'artiste voulait. il me confond avec quelqu'un d'autre. Osia.. « Tu es bouleversée. lui chuchota son frère à l'oreille. puis il se leva. prise de peur. — C'est cela. non un. vint tout droit au garçon.. Selma. redevint conscient. la vision de Sven ne quittait pas soi esprit. il braqua les yeux sur Christian. étreints d'un incompréhensible émoi. pauvre silhouette courbée enfoncée dans l'épais fourré du bois. sans le vouloir. Il fit encore un pas vers Sven et. Parfois. mais sans comprendre ce qu'elle disait. lui aussi. Il s'assit sur une souche d'arbre. méchant ». Il releva la tête. » Mais Sven s'accrocha à son bras : « Je suis si résigné. aussitôt le fou cessa. Rentrons ! — Oh ! oui. petite sœur. » II se tut et subitement leur tourna le dos. Voulez-vous en jouer ? » Le fou parut comprendre.— Pourquoi ? Cet homme est un malheureux. allons-nous-en ! — Osia ? questionna le fou. — Utile ?.. le violon se taisait et quelque part près d'eux un geai criait. tira son frère en arrière. en eut grande pitié. Il s'en approcha si près que Selrna.. puis les notes se mirent à chanter allègrement et couraient les unes derrière les autres comme des gouttes d'eau tombant de feuille en feuille. reprenait son sifflement gaillard. Sven se penchait de nouveau sur l'instrument. Etait-il fou lorsqu'il prononçait des paroles si lourdes de sens 81 . s'enfuyant à travers les arbres.... prit l'archet qu'il fit courir sur les cordes. je m'appelle Christian. ne peux-tu être gentil ? — Je le désire même si je puis vous être utile. — Non. Je veux m'amuser av«c Elina. s'envoler. me sauver des griffes. Ce fut d'abord une mélodie douce et triste. » Christian l'entendit ensuite bavarder. « Viens Christian. tout heureuse d'échapper à l'étrange envoûtement de la forêt. remarquant l'extrême maigreur de celui qui lui faisait face. — Sa folie le reprend. tu iras jouer chez elle. plus loin. repartit Selma.

par moments. il se sentit aussi accablé qu'après une longue course. Il ne voyait rien qu'un visage que.comme : « Me sauver des griffes ? » Ah ! qui pourrait le lui dire ? Comment lui venir en aide ? Sven courait. enveloppait de brume. quand il rentra enfin. Cette ardente quête l'épuisa. invariablement. des coqs de bruyère qui dodeldissaient avec joie. noyé dans un flou indécis. repartait. recouvrait en entier et il cherchait désespérément à retrouver celui qui s'effaçait. 82 . s'arrêtait. ses pas. il fit fuir des biches. le ramenaient au pied de la tour. un autre cachait. lui occasionna de violents maux de tête et.

Des papiers déchirés jonchaient le sol. le nez aplati dans les tapis. — Je voudrais bien savoir comment une puce de ton genre peut rendre service à une femme comme dame Martha î 83 . tournait innocemment son petit centre laineux à la lumière. endormie ? — J'ai aidé Dame Martha à la lessive. « Ah ! vous voilà ! fut l'apostrophe qui salua les arrivants. les quatre fers en l'air. Une boule de laine à demi déroulée finissait lamentablement une carrière utile dans les cendres du foyer.XI E^INA tapait du pied debout dans la grande salle où elle attendait ses nouveaux compagnons de jeux. un troisième. La poupée gisait à terre. Les ours et chiens de fourrure fabriqués par Lars étaient dispersés dans toutes les directions. Ils avaient été lancés par une main rageuse. Enfin ! D'où sortez-vous si tard ? Il a fait si beau toute la journée et vous choisissez le moment où le ciel est presque sombre pour venir ! » Christian ne se démonta pas à la vue des yeux fulgurants de la fillette dressée avec arrogance. on pouvait se demander par quel prodige il ne tombait pas. l'autre tenait en un équilibre des plus instables sur le dossier raide d'un fauteuil. Lars est malade. — Et toi. si énergique que l'un se balançait au-dessus d'une corde tendue d'un coin à l'autre de la pièce — elle servait habituellement à y suspendre les gelinottes attrapées par les chasseurs — . « Je me suis occupé des chiens tout seul.

mais tu verras. Nous n'avons vu que Sven le fou.. les yeux clos. — Ah ! celui-là ! » Elle fit un geste d'effroi : « Ne vous a-t-il rien dit de méchant'? Ne vous a-t-il pas frappés ? — Il était calme et tranquille. — Il n'en a pourtant pas l'apparence ! » observa doucement Christian qui revoyait en pensée le fou. c'est le principal ! As-tu d'autres intentions que de jouer avec nous maintenant ? — Je n'en ai aucune envie ! Dites-moi plutôt où vous étiez hier ? Ingrid m'a raconté que vous avez fait une promenade dans les jardins et le bois. il a joué du violon. Il déteste tous les gens bien portants. Jouons ! Cela vaudra mieux. Qui vous a permis d'y aller ? — Fallait-il une permission ? Nous l'ignorions ! — Ne savez-vous pas que les ours rôdent par là parfois ? — Nous n'en avons point rencontrés heureusement. Puis Christian en eut assez. « Le voilà de nouveau loin de nous ! fît Elina dépitée. — Eh bien moi. les fleurs se dressaient hors de l'herbe épaisse pour mieux entendre. îl ne supporte qu'Ingrid parce qu'elle a des nattes dorées comme Osia.— Si elle est contente de Selma. s'absorba bientôt complètement dans sa lecture. si courroucés que j'ai couru vite en bas chez mon père qui m'a dit de l'éviter autant que possible. puis un second. Je t'assure qu'il ne pensait guère à nous faire du mal d'aucune façon. il s'est tourné vers moi avec des yeux si fâchés. en train de jouer un air admirable. Selma laissa brosser et démêler ses cheveux. je vais te coiffer. Selma. Viens. « C'est que tu ne le connais pas vraiment. il est inquiétant. les enfants s'amusèrent et Elina retrouva son rire de bonne humeur. Je lui ai trouvé un air bien inoffensif. » Docile. un jour je l'ai un peu cogné dans l'escalier sans le faire exprès. il recommença à se sentir attiré par les livres. car il est dangereux. pourtant la manière d'Elina manquait de douceur ! 84 . Assieds-toi. — Qui était Osia ? — Bah ! Nous avons déjà trop parlé de ce fou.. Il en prit un. nous nous passerons de lui. les oiseaux écoutaient. les feuilles cessaient de bruire. c'était si beau que même les génies des bois sont venus à pas de loup pour surprendre le musicien. » Pendant une heure au moins.. lut quelques lignes ici et là.

le ramassa et le regarda attentivement. — Je ne sais pas. C'est l'heure. Ce n'est à personne ! » II l'enfouit dans sa poche puis il reprit sa lecture.. « Elle est prête. Quelqu'un avait écrit d'une écriture nette « OSIA » puis en dessous « OLAF ». couché et bien malade. Les grondements 87 85 .. de temps en temps. Olaf.Le garçon lisait. — Décroche la marmite et va au chenil. Ça m'a plu. Sven ». C'est si joli. il atteignit sans encombre le clenil où se battaient quelques chiens impatients. Trois noms avaient été réunis là par une main artiste. il faut que je te laisse. « Tu es exact.. » Le chaudron était lourd et la démarche de Christian vacillante. viande et os. Il le présenta à Elina en lui demandant : « C'est à toi ? Tu me le donnes ? — Tu peux le prendre. » II sortit en courant. Soudain. Pourtant. — C'est ça. Lars m'attend. Mais. Regarde si la pâtée est cuite. secrètement mêlés à n'en pas douter. Maintenant. « Osia. un morceau de parchemin s'échappa du livre.. s'esclaffa le vieil homme. dit celui-ci. porte-leur 'la nourriture «t pense à ce que je t'ai dit. il tourna avec une grande cuiller de bois dans une énorme bassine une soupe épaisse de farine. Les deux O étaient pareillement enlacés de fleurs. tout le bonheur. Mais surtout fais attention à Retors. tout le malheur du fou se trouvaient ici. Tout en bas dans le coin se lisait encore « Sven ». il sortait le vélin et le caressait furtivement.. Tu viens m'apprendre à m'occuper de chiens à moi qui ne fais que ça depuis quarante ans ! — Je disais cela parce que. Christian hésita. Ce qui n'est pas peu dire ! — Il ne faut plus du tout le frapper ! suggéra l'enfant. « Pourquoi lui as-tu demandé de te donner ça ? questionna Selma quand les deux enfants furent de retour chez Ingrid. entra chez Lars.» Christian obéit. — Ça va. Christian se baissa. je lui trouve la tête plus mauvaise qu'à l'ordinaire.. le parchemin était tout entier enrichi d'ors et d'enluminures. c'est bon. puis se décida. Le parchemin faisait à l'enfant un signe mystérieux qu'il ne comprenait pas.

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« Qu'est-ce que tu fabriques ? Tu deviens chirurgien ? — Oui. Quand la distribution fut terminée. tu n'as pas faim. » Laissant la grille ouverte.. il poussa un hurlement lugubre auquel d'autres hurlements répondirent.. des jurons. eh bien. — Restez tranquille. Il était couché au fond. Christian avança une main vers l’écuelle. Christian refit une inspection pour voir si les bêtes avaient tout mangé. y prit des petites lattes de bois et du linge blanc. il ressortit. des cris. Je crois que quelqu'un t'a cassé la patte ! » II se releva avec promptitude. Retors n'avait pas touché à la soupe. — Il va te mordre. il retourna chez Lars.. dans l'ombre.. Je vais te soigner. Lars. Puis ce fut au tour de ceux qui étaient réunis dans la plus grande niche. après ton départ. Je te dis qu'il va te lacérer. j'ai entendu du Ibruit. et revint dans la cour. chercha de l'eau dans une terrine propre et la présenta à l'animal qui aussitôt lappa avidement. « Oui. Alois c'était ça ? — Quoi : « ça » ? — Ce matin. ses yeux luisaient. C'était le maître qui se fâchait contre quelqu'un. le chien gronda. Il a dû la frapper si fort. Je sais installer des attelles. c'est un chien difficile ! » Le jeune Christian ne répondit pas. « Eh bien. insinuante : « Tu n'as pas faim ? Tu es malade ? Retors. il fallait toujours les surveiller ainsi pour déceler à temps une •maladie éventuelle. s'exclama Christian avec stupéfaction. viens ici ! » Le chien rampa sur le ventre avec des gémissements de colère et de douleur impuissantes. La voix du garçon se fit douce. toujours courant.. Qu'il crève. tu as soif parce que tu brûles de fièvre. Lars. Retors a une patte cassée. Ecoute-moi Laisse-le.. montre ta patte ! » Le chien était maintenant arrivé tout au bord. « Qu'est-ce qu'on t'a fait ? Mon pauvre vieux. Oh ! quelle misère de voir tout ça ! Et moi qui grelotte dès que je bouge. — Pas possible ! s'écria Lars en se redressant. Certains chiens séparés par des cloisons reçurent leur repas en premier. Quand Christian pressa sa patte gauche. après tout. Le chien s'était traîné hors de 88 . c'est ça. Je ne me doutais pas que ce fût contre une des bêtes. il découvrait ses dents et grognait toujours.s'assourdirent dès qu'il parut. Je n'ai pas bougé.

toucha de la main la patte qui pendait. je sais que tu n'en feras rien. puis tu te glisseras dans ta petite maison. mais sans blesser.. penses-tu ! Toi. j'ai une blessure dans le dos qui ne guérit pas. Longue. assis dans son lit. » Le chien fit ce que l'enfant lui avait ordonné. pour me prouver sa reconnaissance. comme coupée en deux. je te le promets ! » Disant ces mots. serra le tout fortement. Je ne vous dirai pas qu'il m'a léché. tu lui parlais.. répétait Lars abasourdi. Christian fit ses préparatifs. dont les babines ne se retroussaient plus méchamment. » Sans hâte. Lars. tu sais. Il ne m'a pas touché. il n'a pas été jusque-là. puis. Tu trouves ça déshonorant ! Qu'estce que tu veux. J'appréhendais qu'il te dévorât. hein ? cela t'étonnerait si je te disais que c'est mon père ! Drôle de père.. tu l'as laissé dans son coin comme je te le conseillais ? — Calmez-vous. mais moi. non. tu voudrais l'enlever. ce sont des malheurs qui peuvent arriver ! Ainsi. mordillait l'étoffe. mon vieux. « Oui. tu seras de nouveau un des rois de l'attelage. tu ne devinerais pas qui me l'a faite.. mais il ne m'a pas mordu.. « Heureusement que tu es sain et de bonne race. « Tu vois. » Le linge enveloppa patte et attelles. le chien est soigné. Christian retourna à pas lents auprès de Lars qui. il posa la patte sur une première petite planche. Tu auras l'air d'un vieux monsieur qui part en promenade avec sa canne. Je t'ai entendu.. « Il a dit que tu allais me déchirer de tes belles dents... tu guériras. il les écoutait sans doute avec recueillement ? 89 . moi. la bande s'enroulait autour de la patte fracturée et le chien. — Ah ! alors.. La grille fut refermée. demain matin je reviendrai te voir. Bois encore un peu. Retors. Il ne t'a pas mordu ? Pas du tout ? C'est renversant. miraculeux ! Ou bien..la niche et suivait chacun de ses mouvements avec ses yeux ardents.. je vais te bander maintenant. suffoquait à demi. tu lui faisais des confidences.. c'est le maître !. longue. alors. Puis un jour. mais impossible.. Le chien montra ses dents pointues. Christian continua de lui parler doucement et installa la seconde. mais seulement pendant quelque temps. Il avait des mains si légères que l'animal ne gémissait plus. « Te revoilà ? Je voulais me lever et venir. se baissant.

— Il acceptait ? Il disait : « Oui. peureux..... mais cela ressemblait à ça : Ouah ouah ! — Christian... Qu'ils puissent frapper sauvagement un enfant ou une bête. Fallait-il qu'il fût las pour laisser entendre ainsi une sourde plainte ! « Ce travail aux chiens est trop dur pour toi. » II doit avoir beaucoup de fièvre ce soir.. Puis il se mit à parler très vite. Elle s'adressa ensuite à Ingrid qui observait la scène sans rien dire : « Soigne le dos de Christian. reprit Ingrid rêveusement.. épuisé. enfant. vous êtes si bonne ! J'ai tellement besoin de votre douceur ! » Christian ne se plaignait jamais. repose-toi. fort. petit ! A quoi sert de te révolter ? — A rien d'autre qu'à comprendre.. courageux pour défendre ceux qui sont petits. -— Oh ! oui.. c'est cela. occupez-vous de moi. réponds-moi : est-ce que tu es sorcier ? » II retomba sur son lit.. Il faut que vous y retourniez. — Oui. Le garçon se hâta de rentrer chez dame Martha à qui il dit aussitôt : « Je crois que Lars est plus malade. faibles.. je suis fatigué. car tu es pâle. Christian ? — Qu'il faut être grand.. Alors. Ah ! je voudrais être grand déjà et punir ces hommes-là.. oui ! » —: Pas tout à fait.. — Quoi donc. Il redit tout le temps la même chose : « Est-ce lui. calme-toi.— Je lui demandais d'avoir confiance en moi. Ingrid. —• J'y vais.. il faut que cette plaie guérisse.. »... — Calme-toi. les défendre... » II se laissa tomber sur un banc de bois.. Et toi. méchants. lui ? Est-ce lui enfin ?. si vite que Christian ne comprit plus rien. 90 . —• C'est parce que j'ai lutté contre un premier dragon et que je l'ai vaincu. maintenant... je le savais ! — Ce n'est pas la besogne qui est dure.. tandis qu'elle commençait à détacher le pansement qu'elle avait fait la veille. tu es très pâle.. La vieille Martha passa sa main rêche sur les cheveux du garçon. à comprendre. C'est d'accepter la pensée que des hommes soient méchants.

Il avait pour toujours horreur des traitements cruels.XII était appuyé contre le mur. se sentait mieux. il réussit à descendre de ce côté et se trouva dans la cour. Jamais il ne s'en servirait. Que signifiait sa présence en ce lieu ? CHRISTIAN 91 . il venait de sortir de la chambre de Lars qui. C'était donc au garçon qu'incombaient les soins à donner au chien blessé. Jamais il ne s'en était servi. Soudain. comme s'il l'avait fait maintes et maintes fois. Il le toucha craintivement. ainsi que la nourriture à toutes les bêtes. mais elle ne comprenait pas ces choses-là ! Elle ne le pouvait pas. L'enfant se reposait ainsi un peu et. tout auprès de lui à un gros piton de fer le fouet se balançait. de_ cette place. « Et pourtant. — S'ils ne t'obéissent pas. il voyait toute la cour avec les niches. s'il le fallait ? avait demandé Ingrid un jour. Sans aucune peine. mais n'était pas encore en état de se lever. — Il ne le faudra pas. depuis quelques jours. il aperçut avec surprise Sven le fou qui escaladait un petit mur en face de lui. Ingrid était tendre et charitable. s'ils se révoltent ? » Il avait souri sans répondre. son violon sous le bras. il fallait que les chiens fussent en forme pour ne pas décevoir Knut Brakfer. Le maître avait annoncé une journée de chasse.

accorda son violon. caressa les têtes qui s'y pressaient. pensa Christian tout frissonnant. les chiens pleuraient à grand bruit. brusquement. De sourds grognements s'élevèrent. Maintenant. Quel concert ce fut ! Le violon chantait. hochant la tête. nul m pouvait le voir. Je t'ai défendu de venir ici. Je te le défends encore ! » Sven courba l'échiné. Knut Brakfer s'avança à grands pas coléreux vers son neveu. « Voilà l'arme du crime. Il attendit avec une certaine curiosité ce qui allait se passer. Ce n'est pas avec le fouet qu'il a frappé. travers les barreaux. il se redressa et se tourna vers l'endroit où se tenait Christian. Quant à lui. Quand le jeu cessa. revint aux chiens. 3 Il tenait un gourdin à la main. De là. Ils se jetaient contre barreaux et grillages. le garçon se glissa bien vite dans l'encoignure d'une seconde porte et s'y enfonça le plus qu'il put. Christian craignait de voir les doigts happés. mais cessèrent dès qu'il fut tout près. « Que fais-tu ici ? C'est toi qui déchaînes les chiens qui depuis une heure hurlent à la mort ? Tu sais bien que je ne peux pas entendre cela. Il jouait. les chiens aboyaient avec fureur. » 92 . Le fou paraissait ne pas s'en rendre compte. Puis. pourtant aucune dent aiguë ne s'enfonça dans la peau blanche de Sven ! Il continuait sa tournée. « Que te prend-il de sortir de la tour ? Va ! Va ! Taisez-vous. il pouvait tout observer à sa guise. l'air éploré. Auprès de Retors. regarda avec intérêt la patte et son bandage. cour.Christian ne bougea pas. De nouveau. une main serrait le violon et l'autre l'archet. « Tu vois ces sales bêtes ? Voilà l'état dans lequel tu les as mises. les lamentations canines prirent fin en même temps. Aussitôt les hurlements commencèrent. Christian avait envie de se boucher les oreilles. une expression heureuse sur son visage. Celui-ci vit avec surprise la porte à côté de lui s'ouvrir brutalement et le maître paraître. Il avait une voix mélodieuse que Christian percevait sans pouvoir comprendre ce qu'elle disait. le nez levé. animaux immondes ! Ou je vous fracasse les reins. Il se penchait vers chaque animal et lui parlait à tour de rôle. il s'arrêta plus longuement. Sven Dagmour approcha du chenil. Il s'assit à terre au milieu de la. martelant ses mots de coups de talon rageurs. il étendit sa main à. il s'immobilisa auprès de Retors qu'il semblait plaindre. mais avec ce bâton. chuchotait quelques paroles à chacun. Sven se releva. que je ne le peux pas ! » cria-t-il. si fort que les articulations blanchirent. Aussitôt. s'éloigna.

étouffa un cri sourd. prêts à bondir dehors si la porte cédait. Babines retroussées. tragique opposition du corps frêle à la large et puissante carrure du maître de Nordfjord. les gémissements. cogna de la tête contre les barreaux. moi ? » Knut cogna sur les fragiles museaux noirs.. « Pourquoi laisses-tu entrer le fou au chenil ? Je t'ai déjà répété cent fois qu'il excite les bêtes et que je ne peux pas supporter leurs hurlements. « Lamentable ! Lamentable ! se révoltait Christian. Il y eut un frémissement collectif parmi les bêtes comme si elles avaient senti qu'il fallait protéger Sven. puis les cris redoublèrent. « Te jeter aux chiens. maître ! — Je l'espère bien. voilà ce qu'il faudrait ! hurlait Knut.Les chiens blessaient leurs nez contre les barres de fer tant ils s'élançaient. Cette fois. Cela me rend malade ! — Oui. Sven s'interposa dans un grand élan de tout son être. » Les deux hommes disparurent à l'intérieur de la maison. maître ! — Seras-tu encore longtemps au lit comme une femmelette qui a des vapeurs ? — Je vais me lever.. Pitance délicieuse qui les régalerait. Christian entendit de nouveaux cris. terrifié. Mais ils sont si stupides qu'ils seraient capables de t'épargner. Assez paressé entre les draps moelleux de l'oisiveté. ils offraient l'image d'une troupe difficile a mater. yeux féroces. Combat inégal de l'agneau contre le lion ! Que pouvait Sven ? Il posa un doigt sur la poitrine de Knut : « Pourquoi les maltraites-tu ainsi ? — Que dis-tu ? Je crois que tu me demandes des comptes ! Eloignetoi d'ici et promptement. car la colère m'étouffe ! » Il secoua violemment Sven qui faillit tomber et. tu es si maigre ! Allez ! Rentre chez toi. de celles qui léchaient les doigts du malade ? « Sven et moi sommes les seuls à pouvoir les approcher de cette manière. Tes bêtes ne sont pas assez nourries. Peu après. 93 . Marche devant ! » Sven obéit tandis que Knut éclatait d'un rire odieux et décrochait le fouet pendu au mur. n'osant intervenir. Est-ce que je suis aussi un peu fou. S'agissait-il des mêmes bêtes que tout à l'heure. Ah ! si je pouvais!. c'était Lars que le maître appréhendait. Christian. qui en reculant.

De nouveau. voilà pour ton hélas ! » s'écria Knut en cinglant le visage de Lars d'un coup de fouet. se dépêcha de chercher Martha. vite. » Léger et rapide comme un nain des bois. » Il se baissa vers le lit. Ce sont des égratignures. Je déteste tes manières hypocrites. — Tiens. maître. Elle vous soignera. l'affreux rire s'éleva et le maître de Nordfjord sortit de la chambre avec fracas. maître. — Tais-toi. le miracle ! Tu souffres ? — Un peu. répondit-elle en courbant le "dos. Christian se pencha encore. Le plus triste à voir était non la blessure. revint avec elle. Il baisa doucement le front et les mains de Lars. dame Martha. Tout. Je sais que tu aimes le fou plus que moi et que tu regrettes l'époque où c'était lui qui commandait ici. — Oui. 94 . Le malheureux poussa un cri de douleur.. il s'enfuit. le cœur. je veux être grand. Lars s'était levé pendant son absence et lavait la blessure dont le sang coulait. Il faut que je le devienne vite... Un jour viendra où tout changera. — Bien profondes ! — Je vous le répète. Une grande balafre sanglante coupait le front de Lars. mais les grosses larmes qui coulaient sur les joues du pauvre homme.. lui. « Oh ! mon Dieu. — Ne prends pas cette attitude servile. Je ne peux pas accepter les souffrances de Sven. pas plus que-je n'ai pu supporter celles de Selma là-bas et celles-ci maintenant. Dieu ne permettra pas que cela dure. Le cœur espère. « Ecoutez. nous partons demain.. gémit Christian qui avait tout entendu et qui s'approchait.. Ne bougez pas. Je veux les chiens les plus résistants. je cours chez dame Martha. elles ne font de mal qu'à la chair. « Que t'a-t-il fait de nouveau ? Ah ! que nous sommes malheureux ! Quand donc tout cela finira-t-il ? » Lars essaya de sourire : « Bah ! Il ne peut atteindre que l'écorce.. — Oui.. Tu nous accompagneras. Il ne faut pas. ne varie pas ! Nous continuerons d'attendre le miracle qui nous rendra Sven Dagmour semblable à celui d'autrefois. Ce temps est bien fini ! —• Hélas ! ne put s'empêcher de murmurer Lars.— Pourtant.

il y avait eu le sourire d'Ingrid réconfortant. il l'a cachée sous son grand manteau noir. Le vent rôde et le diable l'écoute. tue... Oui. Il éteint le flambeau. il n'était qu'un garçon comme tant d'autres ! Il aspira l'air quand il se trouva dehors avec un plaisir extrême. il entendait quelque chose. Le fou pleurait.— Saviez-vous.. Il y avait une lumière encore allumée. il s'arrêta pour écouter.. je le savais. Il tendit l'oreille. elle le regardait d'une façon nouvelle. Le violon ne chantait pas là-haut.. des sanglots.. : « Il ne faut pas pleurer. N'était-ce pas merveilleux ? Les chiens qui l'adoptaient.. mon enfant ! Je rêvais tout haut.. ainsi que celui d'un très vieux frère aîné compréhensif. Les yeux emplis d'une tristesse infinie et de larmes se tournèrent vers Christian. cingle. » Il n'acheva pas. avait une autre valeur que tous les autres ! Depuis plusieurs jours déjà. — A moins que quoi ? — Rien.... Martha reprit la parole : « Ils reconnaissent l'innocence de ces deux êtres à moins que?. tout lumineux et chaud. Christian s'élança. Toute la méchanceté du monde entre lui et moi. Et maintenant celui de la vieille Martha. il broie. Toutefois. que le fou peut venir tout près des chiens et qu'ils ne le mordent pas ? — Oui. — N'est-ce pas extraordinaire ? — Si. Je suis là ! » Le malheureux redressa lentement le front. grimpa les escaliers quatre à quatre. Mais ce qui l'est encore davantage.. Retors qui léchait ses mains chaque fois qu'il le visitait. O Sven.. puis il frappa et entra... » Elle adressa un regard affectueux à Christian. Selma qui l'aimait avec la foi pathétique d'un être simple. la tête sur ses bras repliés appuyés sur la table.. Et celui-là. Face à la tour. La mer mugit et les vagues se brisent contre les récifs. Lars. A partir du moment où il était arrivé ici. écrase du pied la fleur. il le sentait. une toute petite clarté qui venait du ciel.. pis encore.. un soupir ou bien. c'est qu'à toi non plus?. « Il est méchant. Le garçon le toucha doucement de la main. comme s'il était d'une essence supérieure à elle. Pourtant. il hésita. étouffe. Cela m'arrive parfois. Sven sanglotait. où l'affection se devinait. Il s'en émerveilla. Devant une porte. si maternel ! Puis celui de Lars.. enfant. Pas de 95 . C'est d'autant plus triste ensuite de se réveiller et de trouver tout pareil encore.

Il tomba dans une rêverie mélancolique. les traces s'effaceront. Vous êtes jeune. l'usurpateur ! Réveillezvous. Secouez-le loin de vous ! — Le seigneur de Nordfjord. Pas encore Osia. la glace. vous pouvez vivre sans elle. Ne pensez pas à mon âge. « Alors j'irai sur les sommets et je crierai aux aigles : « Rendez-lamoi ! » — Ils ne peuvent vous répondre. Je suis prêt à tout pour vous. — Osia ne peut plus être là ». mais moi je ne peux pas l'éviter. il faut la cacher pour qu'il ne la dérobe pas. Il y a assez longtemps que vous dormez ! Vous avez fait un mauvais songe. « Non. ainsi réfléchissait Christian qui. La prison blanche ! Les loups hurleront. Elle est bleue comme les yeux d'Osia. Ce n'est pas 96 .. une fleur minuscule.. Sven.. Il faut qu'il sache qu'Osia est perdue pour lui ». J'entends les pas de l'ours sur la neige. ahuri. il y croit.. comme le ciel. fermer la route. Il continua à haute voix : « Malgré son départ pour toujours. désemparé. le bonheur peut refleurir pour vous.. Je vois le chemin qu'a pris la sauterelle pour éviter le torrent. C'est vous le maître et non lui. dans les contrées lointaines. tout le monde lui dit qu'elle sera de nouveau là un jour.phare. Partout la nuit qui colle son masque hideux aux fenêtres. la neige s'accumule.. redit encore Christian farouchement décidé à chasser les brumes du cerveau du fou. Je veux être votre ami. Oh ! Ecoutez-moi. ce n'est pas Osia. il veille. Mais vous êtes un homme. Peut-être qu'il y a une fleur sous la glace. Ne regardez pas ma taille.... Elle viendra jusqu'ici fermer le toit.. Martha. pas d'étoile. Vous devez vivre ! — Osia ne reviendra plus ? » Il eut l'air perdu. le cri de l'aigle sur les cimes.. le menton de Christian de ses doigts à la peau tendue. Là-bas. comme un chirurgien. il se consume en une attente inutile. Vous êtes le seigneur de Nordfjord. Moi ! — Calmez-vous. le nez. vous. Sven. « Ingrid. savait que certaines opérations sont indispensables pour sauver le malade. Que faut-il faire pour vous délivrer du mal et vous guérir ? Pour que votre esprit retrouve sa lucidité ? Où s'en est-il allé ? Sur quels chemins s'égare-t-il encore ? » Sven Dagmour effleura le front. Pour toujours. déclara le garçon avec fermeté. — Osia ne reviendra plus. eux non plus. Sven Dagmour.. Redressez-vous. Celui-ci parut frappé.

« Je n'ai plus rien. mais Sven se détourna. Je serai avec vous.. — Les mains d'un homme (il insista sur ce dernier mot).sur les montagnes que vous devez vivre. revint au coffre sculpté sur lequel il s'assit pesamment. ? La fauvette chantait. Que savait-il ? » 97 . Qui le boutera hors du pays ? Qui le rejettera dans l'ombre d'où il est sorti ? — Vous ! répliqua Christian énergiquement... une question le tracassait : «Pourquoi m'a-t-il dit tout à coup si étrangement « Je sais » ?. » Les yeux de Sven s'illuminèrent. Elles sont fortes et capables. Puis vous n'êtes pas seul. Mais ici même... celui dont ce n'est pas la place. toujours.. tantôt de l'avenir qu'il voyait se dresser devant lui en vision irréelle. maître de Nordfjord ! » Le fou caressa les cheveux de Christian avec une grande douceur. » Il recommença à contempler ses mains curieusement : « II existait un nid douillet avec des œufs rosés. « Je sais. — Moi ? » Une sorte d'égarement succéda à la lumière. si vous le voulez. « Ce temps reviendra. — Toi ? Qui es-tu ? Je ne t'ai jamais rencontré et pourtant je te connais. ô Sven. moi aussi ! » Christian ne se rendait pas compte que le fou parlait tantôt d'un passé qu'il avait vécu. ne sont jamais fragiles.. rien que mes mains nues et fragiles. En redescendant les marches de la tour. Il faut chasser l'intrus. » Sa voix parut soudain si changée que le garçon releva brusquement la tête. Qui l'a arraché et l'a emporté loin de la branche pour les noyer. partout. Christian sortit sans faire de bruit. — Sûrement aussi les vôtres.. une expression joyeuse y remplaça la tristesse : « Celui qui prend le titre d'un autre est un voleur. — Les miennes aussi ? demanda le fou en les tournant et les retournant..

Sans bouger. commandait aux chiens. La fougère sèche où marchaient les hommes craqua. ses ailes à plumes blanches. Peut-être avait-elle une autre raison.. le jeune garçon attendit. les deux bêtes prirent leur vol en battant rapidement de 98 . car là gîtent les coqs de bruyère friands de myrtilles et d'aiguilles de conifères. portait le gibier. il était inutile. Christian n'aimait pas non plus la chasse. obéissant. Avec sa poitrine rousse et son ventre neigeux. L'automne approchait. que le maître se souvînt de ses traits lorsqu'il serait en colère. Christian venait d'en voir un de grande taille avec son bec arqué d'un blanc jaune.. La tête grise avait des reflets bleuâtres presque verts. mais c'était toujours le cœur lourd qu'il accompagnait les chasseurs. de noir et de blanc.XIII LA CHASSE ! La chasse ! Mot détesté par Selma qui voyait son frère partir avec les hommes et les chiens pour des journées et des nuits. Aussitôt. survint la femelle au plumage tacheté de roux. La forêt de sapins et de pins était le but choisi. Martha l'habillait de vêtements solides.. Alors. disait-elle. elle lui parut plus belle que le mâle. la nuit tombait vite et souvent les surprenait loin du château dans les bois bruissants. Il faisait déjà plus frais. Il suivait pourtant. lui enfonçait un bonnet de fourrure sur la tête en lui recommandant de se cacher aussi un peu le visage.

10. il chante ! Avec leurs torches allumées. Les hommes avançaient. A coups de bâton. Quelle ruée alors ! Hommes et chiens se jetèrent sur la dépouille d'où coulait le sang en abondance. Puis. elles rejoignirent en ligne droite la cime dégarnie d'un pin. claquaient du gosier et criaient. le soleil ne s'était pas encore levé. les hommes épouvantèrent les oiseaux qui. Christian courait à côté 99 . les chiens aboyant sur sa trace. Un peu plus loin. 5. avec leurs jolis yeux vifs surmontés d'un demi-cercle rouge. ne s'enfuirent pas.l'aile. un coup de fusil fut tiré dès que les chiens eurent été rappelés. 7. Les chiens l'attaquèrent avec une violence inouïe. mais non à cette mort brûlante qui les faisait tomber les unes après les autres aux pieds mêmes des chasseurs. les imprudentes compagnes inséparables des coqs. Une fermière du village les avait surpris buvant le lait versé dans les seaux au milieu de la cour. L'ours se dressa sur ses pattes de derrière comme pour embrasser un des chasseurs trop avancés. sifflaient. On avait vu une paire de plantigrades dans la région tout récemment en train de se régaler de poires. excités par les cris des chasseurs. Ces oiseaux-là ne seraient pas pour Knut Brakfer aujourd'hui ! Il était tôt. vers le soir. étalaient leur queue en forme de roue.. semant la panique parmi les petites et moyennes bêtes de la forêt. L'ours battit l'air comme s'il voulait griffer le vide. 4. poussaient Une longue note qui se prolongeait. puis s'écroula. Ses coups de patte firent fuir la plupart des chiens pourtant harcelés par la voix hurlante de Knut Brakfer qui jouissait de tels spectacles. d'autres coqs gonflaient leur plumage. ce fut la rencontre avec l'énorme bête assise sur son arrière-train. on les tua. On chargea l'ours sur la schlitte que traînaient les chiens. ce serait le tour des gelinottes. Un second suivit. Il oublie ses ennemis naturels : le lynx.. Heureusement que les vaches étaient enfermées dans l'étable ! Mais l'ours ne se découvrit pas et la journée se passa à pourchasser un animal invisible. qu'ils volaient jusque dans les jardins. étourdis. Pesantes chutes dans les feuilles! Le cœur de Christian se serrait. Tout à l'heure.. Enlacements qui pouvaient coûter cher ! Le jeu ayant suffisamment amusé les hommes. L'ours se défendit âprement. Elles échappaient au renard. Christian marchait derrière eux avec les chiens réservés pour la chasse à l'ours. le renard. le coq est vulnérable. Le moment était favorable : à l'heure où il chante. Sa fourrure brune la couvrait d'un manteau royal. le putois et la martre.

Elle a accepté cette idée.. — Vraiment ? fit le garçon ouvrant les yeux.de l'attelage. Mais il n'eut même pas faim. Ingrid veillait. au contraire. car la lanière du fouet volait sur leurs dos.. ne pouvait s'endormir. Les fantômes l'habitent... « Plus jamais! » Est-ce toi qui le lui a appris ou Knut? — C'est moi.. à ton égard. — Oui. Et ceci. puis y rentraient tout aussi vite. les oiseaux meurent « et personne n'entend leur cri. Pour l'obliger à se nourrir et rester éveiller. croyant que notre mère allait rentrer dans la chambre. Selma languissait. Knut les fustigeait de belle manière. une curiosité. Les torches éclairaient la forêt de lueurs sanglantes. Lars trébuchait. — Tu parles comme un vieux sage. Le retour fut long et pénible. les « fleurs y poussent et personne ne les voit. Peut-être que Christian aurait besoin d'elle à son retour. le nez piquant dans l'assiette. perdus dans son immensité pro-« fonde. s'il se décidait à les rejeter.. je lui ai toujours répondu qu'elle était partie pour un long voyage. Au château. un intérêt.. Il regardait comme toujours par la fenêtre vers la forêt. » II a dit que : « Osia non plus ne reviendrait plus. les arbres sortaient de l'ombre. lui aussi. Près de lui. Je ne croyais pas faire mal. écoutait les bruits. Il monologuait à peu près ainsi : « La forêt est vaste. elle me demandait où était maman.. je me demande si tu as bien fait. insuffisamment remis de sa maladie. Il y a des hommes qu« l'on « ne revoit plus jamais. cela m'a même étonnée. Eh bien. J'avais pensé que pour Sven Dagrnour ce serait la même chose. retrouverait-il le chemin de la raison. je lui ai expliqué comme j'ai pu que maman était morte et que nous ne la reverrions plus sur la terre. — Pourquoi as-tu détruit sa croyance ? — Ai-je vraiment détruit quelque chose? demanda Christian alarmé. — Qu'est-il arrivé ensuite ? — Selma n'a plus passé son temps à guetter. balayés de reflets d'incendie. Sven a manifesté quelque chose... 100 . — Avait-il l'air tellement abattu ? — Non. Quand Selma était petite. Peut-être. Les chiens filaient. La forêt allait dormir.. A vrai dire.. Ingrid lui parla : « Aujourd'hui. qu'il fallait l'attendre. Il paraissait réfléchir à un problème difficile. Elle a vécu avec moi sans se perdre dans des rêves et des désirs irréalisables. Il tombait de sommeil. Voyant cela.

. I! s'égarait à la poursuite d'une Osia insaisissable. souhaita une bonne nuit aux deux femmes..— Peut-être parviendra-t-il à le résoudre. — Eh bien. l'aîné. Elle était jeune. » Christian se leva. Martha lui tapota la joue amicalement.. Va au lit. — Comme vous alors ? » Ingrid rougit : « On disait que je lui ressemblais.. mourut aussi. belle. — Qu'arriva-t-il ? — Elle mourut.. tu es bien fatigué ! Vois ! comme il a les yeux profondément cernés. je crois que tu bavardes beaucoup ce soir ! interrompit Martha d'une voix aigre qui les fit sursauter tous deux. Ingrid demanda alors à sa grand-mère : « Pourquoi m'as-tu empêchée de continuer tout à l'heure? — Parce qu'il y a des choses qui doivent rester secrètes. elle était mille fois plus jolie que moi ! — Ils étaient très heureux ? — Oui. aimable. car ils ne l'avaient pas entendue entrer. Il l'aimait énormément... mon enfant. il dormait.. Peu après.. Sans doute valait-il mieux écouter ses conseils !. comme il bâille ! Rien d'étonnant après de telles journées de chasse... 101 . Mais ce n'est pas vrai.. il eut bien d'autres malheurs'. l'aider à voir clair en lui. eh bien. oh ! non. Il faut le mettre sur la voie. ma fille. L'autre. Le temps n'est pas encore venu.. l'enfant qui venait de naître. gracieuse.. Qui était-elle ? — Sa femme. Sa grand-mère était une femme sage et prudente. » La jeune fille n'insista pas. — C'est alors qu'il devint fou ? — Non.

Très riche.XIV avait épousé. une femme beaucoup plus jeune que lui : Serinda. il y avait une quinzaine d'années. Sa liberté était peut-être trop grande pour une enfant de son âge. lui apporta heureusement un peu de joie pendant quelques mois. des biens considérables. Elina. s'attendant à être servie sur l'heure. Elevée par son père. on peut dire qu'elle ne le fut pas du tout ! Grâce à Ingrid qui tenta de faire fructifier en elle les bons sentiments que lui avait légués sa mère. Mais ce bonheur ne dura guère ! La pauvre femme disparut un jour. elle devait lui apporter. Son père. Mais il n'en fut rien. Pas un mot de tendresse. elle prit l'habitude de commander. KNUT BEAKPER 102 . On raconta qu'elle était allée se promener dans la forêt. elle n'en revint jamais. les avait tous dilapidés. Le bébé qu'elle avait eu. grande fut la déception et amer le réveil quand Knut s'aperçut qu'il avait fait un mariage « stupide ». Personne ne sut ce qui lui était arrivé. disait-on. homme léger et imprévoyant. Il ne le pardonna jamais à sa femme. pas un geste affectueux ! lien que des paroles blessantes qui amenaient des larmes de honte dans les yeux de la jeune femme. Quelle avait été sa 'fin ? Bien osé celui qui tenterait de l'apprendre ! La petite fille resta seule. elle ne devint pas semblable à lui : sauvage et méchante. une belle petite fille solide et potelée. Aussi.

Je crois qu'il préfère ne pas nous rencontrer. mieux cela vaudrait ! « Tu as du nerf. dirigea son regard profond vers la fillette. lui pardonnait aisément ses saillies impétueuses. il la grondait alors sans raison. qu'elle avait un caractère en accord avec le sien et. Evidemment. Ho ! Ho ! Seigneur Dagmour. ses réponses dénuées de sagesse. Ce matin-là. désordonné comme un rosier non taillé redevient un églantier. sans doute parce qu'elle était assez jolie. Allait-il de nouveau se livrer à quelque violence devant elle ? Knut ricana : « II nous a vus. en dehors d'elle. en de telles conditions. père. Il est plus peureux qu'un lièvre. tu n'es pas une poule mouillée comme Sven au moins ! — A-t-il donc toujours été comme cela ? — Que t'importe ! Descends de cheval. » En effet. ici. monta une flamme.Son père. sa vilaine expression sournoise s'effaçait. » Une fantaisie de maître que l'achat de ce poulain ! Mais ne pouvait-il pas tout se payer maintenant ? Quand il posait les yeux sur Elina. elles flagellaient leurs visages. il en était fier. où cours-tu d'un air si pressé ? Tu as ton violon ? Qui veux-tu charmer ? Les loups de la forêt. « Donne un peu d'élan. comme une véritable amazone. se moquait d'elle avec une férocité narquoise qui la faisait pleurer. voilà.. Sans doute admirait-il d'elle ce qui lui ressemblait. il y avait Sven ! Mais un tel neveu n'est pas fait pour flatter l'orgueil de son oncle : un fou ! Le plus tôt qu'il mourrait. puis vers son père. — Faut-il que nous ayons toujours ce misérable sur notre chemin ? » Elina se tourna vers son père avec crainte. Comment. il ne possédait plus de famille. les branches sont trop basses. aurait-elle pu se développer harmonieusement ? Tout en elle était épineux. Il y en a qui te guettent ! » Sven releva la tête.. Il hésite. elle seule opérait ce miracle. « Ne le voilà-t-il pas justement ? Regarde. Il la cacha en abaissant ses cils : 103 . il avance vers nous. Dans ses yeux. que. Parfois. la repoussait brutalement. elle l'irritait quand il décelait une similitude de traits avec sa mère. elle se tenait très bien en selle. Knut Brakfer regardait sa fille caracoler sur son petit cheval noir. nous ne pourrons plus passer. cet homme dur.

. voici déjà l'aurore ! » Elina.... Il s'y engagea. marchant à grands pas.. Il l'apostropha violemment : « As-tu fini de claquer des dents ? Que peut te faire le fou quand je suis là ? Mais prends garde à lui quand tu seras seule ! » Sven se détourna. fortement impressionnée — ne venait-il pas de parler de sa mère disparue —. — Non. loin d'ici se lève le matin.. La fillette continuait de trembler. il eut un rire désolé qui grelotta dans le silence du sous-bois : « La forêt garde ses secrets comme la mer blanche d'écume. ni ne le doit ! — Comment ? — Rien. prétextant une sortie urgente.. puis. bientôt il se trouva sur le chemin qui aboutissait à la mer. celui qu'avait 104 . il revint sur ses pas.. scanda ses paroles comme s'il récitait des vers : « Là-bas est partie Serinda. ne le quittait pas des yeux. Loin.. se mit à courir. » Puis.. — Tiens ? Il a entendu ? Il s'humanise ! Il a même l'air de comprendre ce qu'on lui dit. il s'assit tout au bort II ne pensait pas à jouer du violon.« Les loups.. Knut Brakfer accompagna sa fille jusqu'aux approches du château. Lorsqu'il parvint aux falaises qui surplombaient les flots. il ne fallait pas que le fou redevînt raisonnable... oui.. Non. Les arbres se balancent et se les racontent. Je lui en ferai passer toute envie !» Sven mordit ses lèvres nerveusement. « Oh ! comme j'ai peur ! Pourquoi prononce-t-il le nom de maman ? — Tu vois bien qu'il divague.. Il 'montra la forêt.. tu as raison. Ah ! ça. il ne va tout de même pas avoir l'infernale idée de guérir ? — Guérir ? Tu disais qu'il ne le pourrait plus jamais. oui. le vent les soupire. » Un sourire sinistre glissa sur la face de Knut. qui l'a vue mourir? Qui l'a entendu gémir toute la nuit et appeler à son secours? Qui sait comment elle a supplié. petite sotte ! Il dit des mots sans suite entre eux.. Viens ! — Oui. sans transition. oui. On saurait l'en empêcher. Il ne le peut. il y a tout au bout de la route ce que vous ne savez pas.. non. retrouva le sentier qui quittait la forêt. allez ! murmura Svan Dagmour.

ou la mer. j'attends quelqu'un. Elle ne pensait qu'à Sven qu'elle cherchait partout depuis une heure. Ah ! oui. Par deux fois. — Ingrid. devinant le but de promenade de son neveu. Knut Brakfer recula insensiblement. est-ce vraiment toi ? — Je vous soigne. — Osia est ailleurs.. Si quelque main poussait le fou en bas. — Ingrid. en vingt-quatre heures. je vous reconduirai à la maison..» Ingrid serra contre elle le bras de Sven. Sven ne bougeait pas. je m'occupe de vous depuis le jour où le malheur est entré au château. « Vous m'avez effrayée ! Où étiez-vous parti. s'aplatit dans les bruyères. se glissa jusqu'aux premiers arbres. car c'était elle. Il se laissa conduire. il disait ces mots mystérieux. une voix féminine s'éleva : « Enfin ! Je vous retrouve 1 » Ingrid... Une fois. Oui. je vous garderai. il affirmait qu' « il savait ». « Qui es-tu ? prononça-t-il avec lenteur.. si longtemps ? — Les loups sont à l'affût.. je sens leur présence partout autour de moi. l'attirant loin de cette place dangereuse où le moindre faux-pas pouvait le faire glisser jusque dans l'eau. Il 105 . Où faut-il fuir pour ne plus craindre leur ruse ? Où est celui qui a promis d'être mon ami ? » Ingrid qui n'écoutait pas ce qu'il disait. si loin.emprunté Sven et. ne parlait plus. qui le saurait ? On ne retrouverait même jamais son corps ! La tentation prenait vie. se fit petit. Tout à coup. il vit Sven qui lui tournait le dos. accourut vers Sven. par deux fois. Christian éprouvait une grande joie. Un méchant rictus déforma sa bouche... il s'arrêta net. très profonde à cet endroit. il écoutait le bruit du ressac contre les rochers et la voix des vagues qui s'enflaient vers le soir. Elle ne l'avait pas vu. Les voiles de brouillard se déchiraient-ils enfin ? Pendant ce temps. se dirigea vers la mer. je n'étais alors qu'une petite fille ! — Je sais ! » fit-il sourdement. je ne sais qui. lui suggéra : « Donnez-moi la main. il s'approcha encore. Là-bas.. De loin. Pourtant. darda sur Ingrid le regard de ses yeux qui avaient l'air de chercher. il avait les yeux grands ouverts et la tête imperceptiblement tournée vers l'arrière. II ne faut plus penser à son retour. Pourtant. de chercher désespérément une vérité cachée. le vent l'apportera peut-être.

» Il le quitta... le vrai. mais il n'osa pas toucher les petits. la noblesse de son front. couchée sur le côté. le contempla avec une passion égarée : « Ce n'est pas le nom.... — J'ai vu qu'il te parlait. En passant. tu es aussi fou que lui! — Merci ! — Mon père dit que cela vaudrait mieux pour lui et pour nous qu'il mourût bientôt. tant de pensées. mais il l'a annoncé à Lars.. le porter. elle nourrissait ses enfants. Elina surgit derrière lui : « Qu'est-ce que tu fais là ? Pourquoi regardes-tu le fou avec ces yeux-là ? — Je le regarde avec les yeux que j'ai. pour toi! — Comme tu te passionnes ! Il t'intéresse tant que ça ? — Pourquoi pas ? Je le trouve si beau ! As-tu remarqué son regard profond et si doux par instants ? Ses cheveux ondulant sur les tempes. La patte cassée était guérie. les acceptant en souveraine habituée aux hommages. L'es-tu 106 . —.. alors pourquoi réponds-tu : rien ? — Je veux dire : rien d'important. Il félicita la mère en termes chaleureux. toujours aussi agité... vint à Christian.. Ingrid croit que tu parles comme ça parce que tu es très intelligent. Celui-ci s'immobilisa.. le tâter. la finesse de ses mains ? — Il a le même regard que toi. J'ai tellement mal à la tête. — Quel nom ? Que voulez-vous dire ? — Je ne sais plus. Il rêvait depuis si longtemps de posséder un chien qui ne serait qu'à lui. L'un d'eux serait le chien du garçon. La chienne lui permit d'approcher. Tant de choses. il pourrait en soulever un. — Ainsi que les chiens qui le privent de sommeil ! — Il t'en a prévenu ? — Non. Bientôt.Qu'est-ce qu'il t'a dit ? — Rien. il rencontra Ingrid et Sven qui revenaient de la mer. En sortant de la cour. Quand il la quitta. puis il s'échappa du bras qui le retenait. sa musique empêche mon père de dormir.l'avait bien méritée. Il est gênant. Et Lars n'oublie jamais les choses qu'on lui a dites d'une certaine manière! — Je ne comprends pas tes allusions et tes sous-entendus. mais la mémoire du chien avait enregistré pour sa vie entière ce que le jeune garçon avait fait pour lui.. elle eut l'air d'apprécier les compliments à leur juste valeur. Souplesse venait d'avoir deux chiots rondelets. il flatta de la main Retors qui méritait maintenant un autre nom.. le caresser.

puisqu'il est le maître. des tapisseries de laine. Elle me payait en leçons ! — Tu n'as jamais été riche alors ? — Non. sont des sentiments qu'on ne commande pas. — Ce. pensa Christian sans s'émouvoir. — Tu crois ? Oh ! tu sais. qui te l'a appris ? — Une vieille femme du village pour laquelle je fendais le bois. cela m'est égal. » Elle ' était devenue cramoisie. si j'étais Elina. Pour quoi faire ? — Papa veut que je le sois. — Mais tu l'es. — Et toi. — Fais comme Ingrid : des broderies de soie. — Souvent beaucoup plus attachantes que les gens ! — Je souhaite qu'elles te mordent. rétorqua Christian qui s'amusait. si près qu'Elina 107 . elle reprit : — Oui. moi ! Je t'y obligerai. — Bon. oui. Véhémente. ses yeux lançaient des éclairs. il te chassera. mais. » Elle prit son air renfrogné : « Tu m'agaces! Tu admires toujours Ingrid!» Christian se mit à rire joyeusement : « Tu ne peux en supporter l'idée ? — Je veux qu'on m'admire. tu le sais ? — Oui. Je m'ennuie quand même ! — Travaille ! — Quoi donc ? Tout m'assomme.vraiment ? — On ne me l'a jamais dit ! — Pourtant tu sais lire et écrire. Tu m'entends ? Qu'elles te mordent partout ! — Quant à ça. « Le père en plus jeune ». — Tu n'es qu'un valet de chenil ! — A en croire les apparences. je ne m'aventurerais pas trop près de ces bêtes-là ! — Pourquoi me feraient-elles du mal à moi et pas à toi ? — Parce que tu ne connais pas leur langage. je ne crains rien. — Non ! » fit une voix nette tout près deux. je dirai à papa que tu es un sorcier et qu'il faut te chasser. cela se pourrait ! — Un vulgaire garçon qui passe sa vie avec les bêtes.

. cela peut me suffire. Elle ne s'occupe de moi que parce que c'est son devoir. Elle oubliait vite heureusement les impressions reçues. très droit.. Je la forcerai à m'aimer plus tard ! Quand je désire quelque chose !. Elina.. Sven Dagmour se tenait là. Jamais ! — Par exemple ! » bégaya Elina. Le beau regard s'attarda sur Christian avec une chaleur que l'attitude réservée semblait démentir. Mon père ne l'a acheté que pour moi. « On n'a jamais chassé quelqu'un de Nordfjord. Elle demanda avec désinvolture. c'est tout ce qu'elle sait faire. dans la lande.. sautant à un sujet moins brûlant : « As-tu vu mon cheval ? » Allons. Elle paraissait ébranlée : « Tu as vu ? Tu es fixé ? Il est affreusement fou. — Que fais-tu. Je ne te choisirai jamais pour ami. — J'ai Ingrid et Selma heureusement. s'éloigna sans bruit.. Elle est en admiration devait toi. éberluée.... — Tu y rencontreras l'ours affamé. en sourdine : « Non. Tu peu2 tout obtenir d'elle. tant mieux.sauta en arrière avec effroi. d'autres moments où. — Où iras-tu avec lui ? — Dans la forêt. — Je suis sûre que tu es jaloux.. » II hocha la tête. Mais jamais il n'avouerait de telles idées à quiconque et surtout pas à Elina. » Christian ne répondit rien. veux-tu vraiment me faire chasser ? — J'ai dit ça ? » Elle passa une main énervée dans ses cheveux embroussaillés : « Je ne sais plus. elle pensait déjà à autre chose ! « Oui.. je te le défendrais. comme pour lui. rie pouvait croire à ce qui venait de se passer. c'est entendu ! Ainsi. Christian garda son calme. Sven dit encore. Tu en aimerais un semblable ! Si tu voulais le monter. — Et Ingrid ? La trouves-tu aussi très bête ? — Je crois qu'elle t'aime autant que Sven. ah ! tellement !.. Elina ? Avec qui parles-tu ? Rentre ! 108 . — Tu l'obtiens. il pensait justement le contraire. Il y a des moments où je te déteste.. ce n'est pas le vrai nom. une curieuse lumière sur son visage émacié. — Selma est une sotte.. c'est une belle bête qu'il faudra bien traiter. Prends garde ! — Tais-toi ! Tu es tellement orgueilleux. pâlissant maintenant de peur.

Je parlais avec l'aide de Lars. la lanière ne le toucha qu'au bras.. je le connais! » Non. aux menaces de la fillette ? Il ne s'endormit que très tard. Ingrid se fâcha quand il refusa de lui montrer la marque d'affection laissée par Knut. Christian ne demande pas à être plaint. il y vit un bourrelet de chair gonflée. Christian se baissa. Il fallut s'exécuter. je viens. Le maître rentra avec sa fille dans la grande salle déjà illuminée par les flambeaux. cria-t-elle. 109 . oui. il est donc craintif ? » Et il balaya l'air de son fouet. Les joues de la jeune fille s'empourprèrent lorsqu'elle releva la manche et découvrit la trace du coup.. — Où est-il ? Je ne le vois pas. Christian ne songeait pas à gémir. Quand il regarda son bras à la cuisine. « Lui faut-il donc toujours des victimes ? Je suis révoltée ! — A quoi cela sert-il ? grommela la vieille Martha. Soigne le petit. poursuivi par le regard de Sven. Il avait trop de préoccupations en tête ! Que signifiait la lueur lucide dans les yeux de Sven ? Pourquoi avait-il dit « je sais » ? Avait-il donc compris le sens des paroles d'Elina puisqu'il était apparu tout à coup opposant un veto énergique. » Christian s'était en effet reculé dans l'ombre qui s'épaississait autour d'eux. Le garçon en profita pour disparaître. « II est parti aussitôt qu'il t'a entendu. Ne sens-tu pas que le fruit n'est pas encore mûr ? Mais le jour approche. Oui. — Oh ! oh ! s'esclaffa Knut Brakfer. là où le fouet l'avait atteint.. comme un homme ordinaire.— Mon père! balbutia Elina.

rétorqua Martha. suggéra Ingrid. Le garçon lui-même. Je ne sais pas pourquoi. « Est-ce vrai. Au contraire.XV se taisait. Il perdit la raison à la suite d'une maladie semblable à celle-ci. hélas ! — Je ne dis pas hélas ! moi. Seulement. — Quelle chose bizarre ! — Mais non. ne devines-tu pas que cet enfant possède le don de comprendre l'insaisissable ? Il faut qu'il soit « celui qui doit venir ». On racontait tout bas au château que Sven Dagmour était bien malade. Christian n'est pas un de ceux qui peuvent être nuisibles à Sven. poursuivit Christian avec simplicité. Ingrid contempla sa grand-mère. Ingrid. Qu'il se cache en se rendant à la tour. je lui recommande de ne pas se faire remarquer par Knut. — Il vaudrait mieux ne pas t'y risquer. Ingrid ? — Oui. la bouche entrouverte. Une grande paix émane de cet enfant. le pressentiment qu'il valait mieux me dissimuler à sa vue le plus possible. depuis le début. — Aujourd'hui. — J'ai eu. je ne suis décidément pas de ton avis. peut-être lui sera-t-elle salutaire ! — Puis-je aller le voir ? demanda le garçon. bouleversé par les paroles LE VIOLON 110 . les yeux ronds. ma fille.

sibyllines de la vieille femme, la regardait, les sourcils rapprochés, le
regard grave.
« N'attendez pas de moi d'autres explications, mes enfants. Je ne sais
qu'une chose : des légendes deviennent réalité. C'est tout. Je ne cherche pas
à percer les mystères qui sont entrés dans la maison avec les enfants.
— Avec eux ?
— Mais oui, ma fille. Leur arrivée a coïncidé avec un bouleversement que rien ne laissait prévoir auparavant. Personne ne peut dire
quand et comment il s'achèvera. Ne sentez-vous pas qu'un souffle venu de
la mer a réveillé le passé, a fait osciller la flamme ? La vérité renversera les
faux piédestals. »
Telle une pythonisse rendant un oracle, ainsi leur apparut Martha
revêtue d'une souveraine majesté.
Elle n'était plus la vieille servante un peu bougon et sévère, mais une
grande dame qui prédisait l'avenir comme une prophétesse.
Elle se retira après avoir dit ces mots sans adresser aucun salut à
Ingrid médusée. Elle s'arrêta à la porté pour caresser les boucles de Selma,
petit oiseau effarouché que tout faisait trembler.
« Celle-là, fit-elle à voix basse, n'est vraiment qu'innocence. Il
l'entraînera dans son sillage, car son rôle à elle est de le suivre. »
Puis elle sortit. Ingrid secoua la tête d'un air navré.
« Si je ne savais que la folie n'est pas communicative, je me
demanderais si grand-mère n'en est pas atteinte à son tour.
— Oh ! non, s'écria Christian vivement. Elle voit au-delà des
frontières visibles.
— Elle sait toujours tout : elle m'avait dit qu'elle était sûre que toi
seul, comme Sven, pourrais t'approcher des chiens sans danger. Elle a peur
pour toi quand elle songe à Knut. Méfie-toi de lui toujours, en quelque lieu
que tu te trouves.
— Je serai prudent. »
Le lendemain, dans le courant de l'après-midi, Christian et Selma se
promenèrent derrière le château. Ils cueillirent des mûres qu'ils déposèrent
dans une petite corbeille de jonc, tressée par le garçon.
« Nous allons monter à la tour, nous apporterons ces fruits au
malade.
— Je puis aussi y joindre quelques fleurs.
— Bonne idée, Selma. Cela réjouira sa vue. »
A leur retour, ils tenaient précieusement leur petit panier de mûres et
un gros bouquet de couleurs vives. Ils s'engagèrent

111

dans l'escalier, tendant l'oreille. Aucun bruit suspect ! Ils ne feraient
point de mauvaise rencontre.
Ils frappèrent doucement. Personne ne leur répondit. Ils entrèrent.
Pour la première fois, Selma pénétrait dans la vaste chambre dont l'aspect
seigneurial était rehaussé de sculptures, tapisseries, fourrures, chandeliers
d'argent et de tant de riches beautés qu'elle fut remplie d'un respect
admiratif, elle s'arrêta sur le seuil, intimidée.
« Viens ! Offre tes fleurettes ! »
Sven Dagmour, étendu sur d'épaisses couvertures de mouton, avait
les joues écarlates, le feu de son regard sombre s'était accentué.
Il tendit les mains vers le bouquet, y enfouit son visage pour en sentir
la fraîcheur parfumée, caressa avec tendresse les pétales veloutés, les
aigrettes élégantes. Il souriait.
Christian lui présenta ensuite les mûres dans leur lit coquet. Sven en
goûta quelques-unes avec un plaisir évident. Il avait l'air si content que
Selma n'avait plus peur du tout. Il s'empara d'une main de Christian, la
retourna, la plaça à côté des siennes, paraissant les comparer, prit aussi
celles de Selma, mais les lâcha bientôt.
« Qui me dira ? Qui me le dira ? gémit-il à voix haute. Ta. main est
semblable à la mienne. »
II se rejeta en arrière, ferma les yeux. Ils l'entendirent reprendre son
monologue.
« Je t'ai demandé ton nom. Tu m'as répondu Christian. Ce n'est pas
possible !
— Si, c'est vrai ! répliqua Selma de sa voix claire et faisant un pas
en avant. On ne l'a jamais appelé autrement, c'est mon frère.
— C'est peut-être le nom de « ton » frère, mais pas le sien ! » Sven
le fou soupira profondément.
« II y a un labyrinthe où je me perds sans fin, sans fin, je
recommence à errer. Qui me délivrera de ce tourment ? Avant.... Oh !
avant, je cherchais Osia, mais je sais maintenant que je ne la retrouverai
plus. Elle est vraiment partie. C'est quelqu'un d'autre qui doit venir à sa
place.
— Je voudrais tant vous aider !
— Alors, écoute ! »
II repoussa les peaux qui le couvraient, se leva en titubant. Christian
le suivit jusqu'auprès de la haute fenêtre, prêt à le soutenir s'il le fallait. Il
vit Sven tourner la clef de la serrure travaillée du coffre, soulever le
couvercle, retirer du fond une boîte ornée de mosaïque en bois de
différentes teintes.
112

« Regarde ! »
Il en sortit un carré de soie où étaient dessinés les traits d'un tout petit
enfant.
« Ne l'as-tu jamais vu ?
— Non.
— Ne le reconnais-tu pas ?
— Non.
— Evidemment, c'est impossible. »
Sven se frappa le front de son poing fermé. Christian songea alors au
morceau de parchemin qui ne l'avait jamais quitté. Il le montra à Sven qui
poussa une exclamation.
« Qui te l'a donné ?
— Je l'ai trouvé dans un livre.
— C'est moi aussi qui ai fait cela. Tu n'as jamais entendu parler
d'Olaf?
— Non.
— Comment pourrait-il en être autrement ? » Sven posa sa main
fiévreuse sur celle de Christian. « Te souviens-tu de ta mère ?
— Très bien, oui.
— Ah! »
II parut accablé, fortement désappointé par cette réponse.
« Selma lui ressemble beaucoup », ajouta l'enfant.
Sven observa la petite avec attention, il hocha la tête. Ce teint très
blanc, ces cheveux aux reflets cuivrés, ces yeux pâles, ne lui rappelaient
rien. Il hésita avant de demander :
« Ton père... vit-il encore ?
— Oui.
— Ah ! répéta-t-il avec un soupir. Ta mère est morte, ton père est
vivant, pourquoi te trouves-tu ici alors ? »
A ce moment, la porte s'ouvrit sous une poussée violente.
Knut Brakfer entra. Il vit d'un coup d'œil Sven debout, le coffre
béant, les deux enfants étrangers.
Il secoua brutalement Selma :
« Vermine de rat ! Sorcière rouge ! Hors d'ici ! Que je ne te revoie
plus jamais dans ce coin. Tu entends ? Tu comprends ? Tu n'es pas
sourde?»
A chaque question correspondait une secousse. Selma se courbait
sous l'étreinte des doigts d'acier. Christian brûlait du désir de repousser
l'homme qui faisait mal à sa sœur, mais les recommandations de Martha
sonnaient encore à ses oreilles. Il resta là où il s'était réfugié à l'entrée du
113

114 .Knut Brakfer entra.

Knut marchait à grands pas furieux. elle est comme du feu.. Ils t'ont apporté des fleurs ? Stupidités ! » Christian devina qu'il jetait rageusement le bouquet à terre. demandant à voix basse : « Tu ne viens pas ? — Va ! Je te rejoindrai plus tard.' avec la ferveur d'une prière. Il grondait : « D'abord. ses yeux se plissèrent comme ceux d'une bête à l'affût: 115 .. tant mieux ! Donne ta main ! Oui. Couche-toi. » Il écoutait les bruits de la chambre.maître. » Christian en avait entendu assez. Sven récita docilement comme s'il avait entendu le vœu de l'enfant : « Des fleurs sur les flots qui vont danser dans le soleil. ouvrit la porte. mais je l'aurai. l'éleveur de chiens.. comme autrefois. Knut. c'est-à-dire caché par une lourde tenture pendue près du lit et qui interceptait la lumière. ô Sven. Tu as de la fièvre. — Oui. Tu es trop malade. Christian se précipita. m'a dit Martha. « Et toi. la referma sur eux. qui est ce garçon assez effronté pou: monter chez toi? Il fait tout pour m'échapper. répondez.... il n'y a que la mort.. c'est ici que tu fais ta besogne? Approche ! » Il n'en fit rien.. Tes yeux sont plus hagards que jamais. il poussa Selma qui tomba en avant.. je vous en supplie ». Christian avait peur qu'il le découvrît. oui. cria Knut. ne mettait pas de sourdine à sa voix : « Je n'autorise pas les visites. Des fleurs sur la glace de la fenêtre. marmottait le garçon. je lui infligerai une punition dont il se souviendra. Qu'arriverait-il si le maître s'apercevait que son neveu parlait raisonnablement ? Sans savoir au juste pourquoi. Entends-tu ? Alors.. heureusement. sur sa face. Elle se retourna à mi-chemin. Je te défends d'ouvrir la porte à ces mendiants. tais tes bêtises. tout cela en une minute. Tait mieux encore ! Il n'y a pas de médecine contre ton mal. ça va. Il souhaitait ardemment protéger Sven. alors. « Sven. courut un sourire.. La petite commença à descendre le plus vite qu'elle put. » Hideusement. Il dégringola les marches à la suite de sa sœur qui s'étonna de lui voir un air satisfait. aida sa sœur à se relever. « Faut-il que j'aille te chercher? Race de lapins peureux! Filez tous les deux ! » D'une bourrade.

elle se rappellera que ce soir-là Sven avait eu pour la première fois l'air de la regarder comme une personne vivante!. Sven se couvrit le visage de s «s deux mains. il ne refusa ni l'un. de l'air bien frais pour te guérir. la sueur ruisselait entre ses deux épaules. Je suis fou! » 116 . imbécile ! •» II sortit en sifflant allègrement. Mais c'est impossible.. Ingrid fut presque effrayée quand elle sentit le regard pénétrant posé sur elle. Dès qu'il fut seul. faudra-t-il supporter cette voix de la haine ? » Les tempes lui battaient.. se couvrant soigneusement.... caressant machinalement du doigt le parchemin que Christian lui avait laissé.. il se leva doucement. ramassa les fleurs qu'il déposa avec précaution sur son lit et se recoucha. encore un peu de patience et elle viendra te chercher... ni l'autre.. oui. « Combien de temps encore. Seigneur. Dans quelque temps. Quand Sven ne perçut plus les pas lourds sur les pierres. Olaf. Bientôt après.« Allons. alla refermer fenêtre et coffre. Knut ouvrit la fenêtre toute grande : « Voilà de l'air... toi aussi. il resta plongé dans la contemplation des fleurs. Contrairement à son habitude. Ingrid lui apporta son dîner et une tisane contre la fièvre. Comme les autres! Elle t'emportera cornue eux !» Il ricana avec férocité. Il répétait : « Olaf.

XVI
descendit tout droit chez la vieille Martha. Quand
Ingrid le vit, elle pâlit. « Où est ta grand-mère ? — La voici ! fit la femme
apparaissant sur le seuil,
— Je voudrais te parler.
— J'écoute ! »
Elle s'assit avec lenteur sur une chaise où elle se tint toute droite, le
regard fixe et dur. « D'où sort ce garçon ?
— Quel garçon ?
— Ne fais pas l'étonnée, celui qui aide Lars.
— Je n'en sais, ma foi, pas grand-chose. Depuis qu'il a perdu sa
mère, il lui faut gagner sa vie, il cherchait du travail lorsqu'il est arrivé ici.»
« Ce n'est pas tout à fait ça, se disait Ingrid interloquée, grand-mère
se trompe, il y a longtemps que sa mère est morte! » « Le nom de cette
femme ?
— Catharina.
— Et encore ?
— Oh! un nom difficile à prononcer, je ne m'en souviens même
plus!
— Est-il travailleur ?
— Oui, très laborieux et tranquille.
— C'est curieux....
— Quoi donc ?
— Son air, sa façon de regarder. Je vais le chasser.
KNUT BRAKFER

117

— Bien.
— Deux bouches à nourrir en trop ici !
— Sa sœur mange peu.
— Et lui ?
— Comme un enfant de son âge.
— Il y a quelque chose en lui qui échauffe ma bile.
— Bien.
— Et toi aussi, tu m'exaspères avec tes « Bien ! » Lars fera son travail
lui-même.
— II devient vieux.
— Chez moi, on fait sa tâche jusqu'au bout, vieux ou non !
— Je sais.
— J'ai été bien bon de (les tolérer jusqu'à présent.
— Bien bon, en effet. »
Ingrid tremblait à l'idée que sa grand-mère allait mettre le maître hors
de lui, mais la vieille femme ne paraissait nullement s'en soucier. Elle le
narguait avec calme. Il continua :
« Les chiens sont mal soignés, ils deviennent féroces.
— On dit : « Tels maîtres, telles bêtes ! »
— Vas-tu te taire, insupportable bavarde ! Ingrid, apporte à boire. »
Il but aussitôt à grand bruit, humant la boisson en longues lampées
gourmandes.
« Qui a soigné le chien à la patte cassée ? Le gamin ?
— Oui.
— Combien de morsures as-tu été obligée de soigner ensuite ?
— Aucune ! répliqua Martha sèchement. Veux-tu un avis, Knut
Brakfer ? demanda-t-elle en le regardant bizarrement. Si j'étais à ta place, je
ne toucherais pas à cet enfant. »
La voix de la vieille femme sonna dans la cuisine avec une force
menaçante. Knut haussa les épaules.
« Je vois qu'il vous a à tous fait boire un philtre. Mais moi, je ne le
boirai pas. Je vais mettre dehors celui qui trouble l'ordre et la paix de
Nordfjord.
— Ainsi soit-il ! » acheva Martha en sifflant entre ses dents. C'était
plus qu'il ne pouvait en supporter, il se leva, renversa
son siège, claqua la porte de bois.
« Oh ! grand-mère, j'ai peur 1 Tu l'as poussé à bout, il est capable de
tout !
— Oui, car c'est un lâche, mais je veille! »
Le maître de Nordfjord, abreuvé de fiel, sortit de l'enceinte pour calmer
son esprit. Quelque chose avait été ébranlé en lui, il lui fallait retrouver son
assurance.
118

La première personne qu'il vit venir 'à lui fut Christian qui était allé
pêcher pour le repas quelques poissons que Sven aimait. Il chantonnait. A son
épaule pendait un sac grossier, dont l'apparence ventrue dévoilait le résultat
d'une bonne prise.
Knut l'observait sans faire un mouvement. Il ne l'avait jamais aussi bien
vu que maintenant. Les' rayons du soleil éclairaient 'la jeune silhouette et le
fier visage de l'adolescent.
L'effarement s'empara de Knut. Il pressa sa main contre son front. «
Voyons... », grommela-t-il.
Alors Christian l'aperçut aussi.
Il fit halte, hésitant, puis il reprit sa marche. Il chercha à distinguer de
loin si le maître ne cachait pas quelque giossière courroie de cuir pour le
frapper à son passage.
Mais, contrairement à sa défiance, il ne se passa rien. Christian salua
poliment. Le maître le dévorait toujours des yeux avec ahurissement, comme
un halluciné.
« II a bu », se dit Christian, qui s'obligea à conserver la même allure
pour ne pas dévoiler sa crainte au rustre.
Il rentra au château, rapporta le poisson, alla rejoindre Lars au chenil.
Ils s'activèrent tous deux, nettoyant les différentes niches, libérant tantôt l'un,
tantôt l'autre des chiens. Maintenant, Souplesse, très fière, sortait avec ses
enfants bien gros et gras qui roulaient plus qu'ils ne marchaient sur les dalles
de pierre.
Lars s'arrêtait de travailler pour rire de bon cœur en les voyant tituber
sur leurs courtes pattes.
Ce jour-là, -il ne rit pas longtemps, car à l'entrée de la cour intérieure
venait de paraître le maître. A cette heure, il ne se montrait jamais. Que
voulait-il ?
Lars, apeuré, tendait déjà le dos, vieille habitude qui le marquait depuis
des années.
Christian tenait à ce moment un des petits dans ses bras et lui racontait
à l'oreille un tas de gentillesses sans doute, car le chiot, très intéressé, ne
bougeait pas du tout.
« Regardez, Lars, il a déjà des dents de loup, comme des.,. »
II leva la tête, aussitôt sa phrase resta en suspens.
Knut Brakfer s'avançait vers lui, les mains enfoncées dans ses poches.
Il le fouillait de son regard effrayant. Toutes les menaces allaient se réaliser
en cet instant, l'enfant se redressa, prêt à braver.
« Qui es-tu ? »

119

son courage indomptable. idiot. Depuis combien de temps rôdais-tu autour de Nordfjord ? Quand y es-tu déjà venu ? — Jamais. tu es Christian ? Depuis quand ? Est-ce vrai que ta mère vient de mourir. Pourrais-tu me dire si tu as déjà vu ce garçon ? — Jamais.Quoi ? Encore ! toujours la même question ? Mais qu'avaient-ils tous à le tourmenter ? « C'est Christian ! répondit Lars à sa place.. Connaissais-tu Sven Dagmour avant ton arrivée ? — Je n'avais même pas entendu ce nom une seule fois dans ma vie. Y avait-il dans tout son aspect une particularité qui forçât 120 . bien proportionné et. Celui qu'ils détestaient était là! « Lars ! cria-t-il hors de lui. Knut les entendit. » II se tut parce que le soleil tout à coup venait de toucher le front de l'enfant... un regard sombre magnifique. Il jeta un coup d'œil effrayé à Knut... — Quel est ton âge ? — Je viens d'avoir quatorze ans. je n'en ai jamais eu d'autre. au-delà de ces apparences. comme le dit Martha ? Selma est ta sœur ? Ta vraie sœur ? — Selma est bien ma sœur... sa fierté aussi. — Ou bien tout ce que tu dis est un tissu de mensonges. — T'ai-je demandé de te mêler à la conversation ? Ainsi. jamais ! — Mais regarde-le donc. avant de parler ! » Lars ouvrit de gros yeux que la clarté faisait cligner. Le garçon offrait à la vue des deux hommes un visage aux traits réguliers. puis le reporta sur Christian qui tenait toujours contre lui la petite bête confiante. un corps élancé. — Tu mens ! redit-il encore avec un calme terrible qui contrastait avec l'agitation de ses mains. sa rage augmenta : « Fais-les taire ! » Mais ils n'obéissaient pas aujourd'hui. sa loyauté déjà virile. non. — Tu mens ! C'est seize ans que tu as. secoua sa tignasse toujours en désordre. Cela se voit tout de suite.. quelque chose d'imperceptible qui révélait son énergie farouche. mon maître. » Les chiens grondaient avec fureur. ou bien... une bouche ferme. « Non...

121 .Christian tenait toujours contre lui la petite bête confiante.

blême. laissait peser sur lui un regard chargé d'un mystérieux pouvoir. Il susurra. la vieille Martha fit retentir sa voix métallique derrière eux : « N'épargneras-tu pas.. Knut Brakfer ? » II fit un brusque demi-tour sur lui-même. M'entends-tu ? » Pour Christian. Christian croyait rêver.. mais il ne détourna par le regard. Je ne veux plus te voir.. La lourde poigne de l'homme écrasa l'épaule de l'enfant. Demain. Le tout s'était déroulé en quelques secondes. un bredouillement lamentable: « Tu partiras d'ici. » 122 . Partir ? Maintenant ? Où aller ? Il serra encore plus fort le chiot contre lui. Tu as menti.. Le maître avait fui devant Martha. pareil à un ours énorme qui va étouffer sa victime.. Lars s'épongeait le front de son grand mouchoir en soupirant. Knut marcha vers lui. ainsi qu'un justicier. Le garçon se jeta vers Martha dont le visage lui parut empreint d'une beauté surnaturelle. Il fuyait encore. tu reprendras le chemin par où tu es venu. celui-là.l'attention ? On aurait pu le croire quand on observait Lars et surtout le maître. au moins. il se glissa devant la vieille femme qui. Tête basse. le coup fut rude. A ce moment précis. dans un murmure. Les cils de Christian battirent sur ses joues pâlies. Elle lui ouvrit les bras : « Tu es celui qui devait venir et tu n'es pas Christian.. il recula comme s'il venait de voir une apparition d'épouvanté.

Mais je ne voulais pas m'en aller loin d'ici sans vous avoir revu. Beaucoup plus vite qu'Ingrid ne le pensait. il l'appela : « Est-ce que les anges viennent toujours deux par deux. l'accorda. fit-elle à regret.. Les yeux du garçon étaient gonflés par les larmes. Le lendemain. se tenant par la main. car elle chantait mal... traversent-ils le désert et la mer ? Pourrais-tu chanter la légende d'Osia ? — Non ». elle l'avait trouvé debout... « Ouvre ! commanda-t-il. ô Sven. à ce moment. la vivacité de ses mouvements l'étonna tout autant. car il redemanda à l'enfant : « Connais-tu la légende d'Osia ? J'aimerais l'entendre ! » Christian se recueillit une seconde. on frappa.. Il ne lui dit pas un mot pendant qu'elle fit le nettoyage de sa chambre.XVII S YEN s'était remis de sa maladie. Si sa maigreur la frappa.. mais au moment où elle allait sortir. Sven était toujours fou! 123 . mettant de l'ordre dans son coffre. Il s'avança : « Knut Brakfer m'a chassé. si triste.. » Est-ce que Sven comprenait ? Il ne le semblait pas. Ce sont eux ! » Christian et Selma entrèrent. Il n'avait guère envie de s'exécuter et sa déconvenue était grande. Il faut partir.. Il chercha son violon. je suis si triste.

« Je ne connais pas Olaf. injures. Leur stupéfaction fut grande.. déjà. fussent atteints d'aliénation mentale? Etait-il. Ingrid voulut l'aider à se lever. cette brute que j'ai appris à . Excusez-moi... c'est mon frère.. Cet instant est trop important pour moi.. je dirai tout. » Et. est bûcheron de son état. Je n'ai connu auprès de lui que coups.. Hier. » Elles le regardèrent sans trouver de paroles pour exprimer ce qu'elles ressentaient. » Sven l'interrompit : « J'ai cru entendre le timbre clair d'Osia... Il boit volontiers plus que de raison. Je n'ai pas voulu raconter qui m'avait fait cette vilaine blessure dont la guéri son ne fait que commencer. Ingrid ? Et toi. lui seul. Parlemoi de ton père. « Non. car il m'est pénible de devoir dire que mon père est l'être le plus abject que j'aie rencontré.. c'est maintenant que je deviens fou.. famine. es-tu sûr que tu ne sois pas Olaf ? » Cette fois. la vieille Martha avait parlé d'une manière si étrange. Il continuait encore que depuis longtemps le violon s'était tu. Sa voix était celle d'un jeune garçon. Martha ? » Car la vieille femme était venue les rejoindre. Mon père ? Cet homme sans cœur. — Pauvre enfant ! Naturellement.. rectifia Sven avec fermeté.. J'ai besoin de tout mon calme. Je suis certain de me trouver en face d'Olaf. Christian ! — Je n'ai jamais évoqué son souvenir ici. au château. sans pitié. mauvais traitements. Elle montait si haut qu'elle devait toucher la voûte des nuages et. Olaf ?. mon enfant. qui paraissait perplexe. Se trouvaient-elles en présence d'un dément ? Est-ce que le Sven d'antan ne venait pas de ressusciter ? Ingrid répondit : « II m'a semblé que c'était la voix d'un ange. se le demandait aussi. méchanceté. Il s'appelle Karl Armsen. mais aujourd'hui.. tous. J'ai toujours eu l'impression qu'il me détestait d'une haine tenace et incompréhensible. — Non ! Non ! cria Selma outrée.. jeune fille. comment le connaîtrais-tu ? Ah ! mes amis. s'adressant au garçon médusé : « Christian. « Quelle intonation a cet enfant ! L'as-tu bien écouté. grâce à vous..II ne se fit pourtant pas prier. Se pouvait-il que. laisse-moi. celui-ci se troubla tout à fait. sain d'esprit? Selma. Ingrid. — Ce n'est plus ton frère. elle pouvait atteindre des tons subaigus.. Ne me faites pas prononcer des paroles 124 .

moi ! » « Bonne petite sœur ! » murmura Christian essuyant ses joues. s'il voulait le faire mourir. affolé de tristesse parce qu'il avait perdu sa femme bien-aimée. ajouta Selma avec décision. il nous vint une petite fille pâle et délicate.que l'on doit taire. se couvrant le visage et éclatant en sanglots. a erré jours et nuits sans trouver le sommeil sur la lande et dans les bois. Martha.. taciturne. — Alors. » Sven effleura la joue du garçon.. Sven aussi avait les yeux humides. ma bonne Martha. il souriait si délicieusement dans son berceau que nos jours se passaient à l'admirer dans le ravissement le plus complet. il ne s'y prendrait pas autrement. Un peu plus tard. Est-ce assez clair ? Pourquoi la vue de l'enfant le bouleverse-t-elle ? — Parce que son crime enfoui dans les années passées a maintenant pris un visage.. il m'a frappé souvent. j'avais une femme aimée : Osia. les chiens du château sont mieux traités que nous l'étions ! Voilà ce que j'avais à dire. Nous avons eu un fils. le regarda avec une grande tendresse: « Tu vas avoir toutes les explications nécessaires. les adjurant : « Dites-moi. Il s'enfermait dans sa douleur. « qu'il n'en peut plus. Je ne comprends plus rien. — Notre père est un méchant. Sven Dagmour. Sa nervosité avait fait place à une tranquillité surprenante : « Regarde-le. Il ne mangeait plus. le dragon avoue. Il devint sombre. voilà : j'ai été un homme heureux. le maître de Nordfjord. Il était beau. Les voisines disaient que. qui est Olaf. Or l'enfant est là. ouvre les yeux ! — Il y a longtemps que je l'ai reconnu. qu'il ne veut plus le « voir ». ce fut la terrible 125 . s'exclama le brave garçon. mais il était moins dur avec moi qu'avec Christian. Et puis un jour. lui. ne parlait à personne. je vous en supplie. Osia mourut en lui donnant le jour. le seul vrai. La prédiction se réalise : l'enfant des lieux devait revenir pour tuer le dragon. Ma tête éclate. un bébé merveilleux que nous aimions follement. refusant de voir ses anciens amis. fut la réponse ahurissante de Martha. ne ressemble-t-il pas à un certain garçon que tu as dorloté quand il était tout petit ? Allons. Même son fils au roucoulement de pigeon ne pouvait plus le consoler. Nous lui avions donné pour nom Olaf. Il fallut de nouveau creuser la terre derrière le château. Je me demande si je suis encore éveillé. » Christian tendit ses mains vers Sven et Martha. La petite fille ne résista pas plus de deux semaines à la mort qui la guettait. Raconte la suite. Il ne nous a jamais donné un morceau de pain sans nous le reprocher.

un éclair de connaissance lui faisait retrouver son malheur. demandait son fils à tous les échos. Il a déposé l'enfant dans une ville ou un village. Parfois. défait. Il venait de conclure une bonne affaire. La mer était trop éloignée du château pour songer à un accident.aventure : son fils avait disparu. « Pardon ! Pardon ». il devint le maître de toutes les richesses et du château de Nordfjord. Avant sa mort. L'enfant resta introuvable. — Voulez-vous dire que Knut Brakfer a fait disparaître l'enfant ? demanda Christian dont les pommettes se coloraient de feux ardents. il a reculé devant ce crime. tous furent interrogés. sanglotait. mais impuissante contre la violence de son mari. il fit reconnaître la folie de Sven. — En quoi et pourquoi une mère a-t-elle besoin du pardon de son enfant ? Cette femme était bourrelée de remords sans doute.. Quand il revint. Plus personne sur son chemin pour le gêner désormais. lamentable épave. Il a eu peur de cela. loin.. gémissait-elle. Alors. — Les deux solutions sont valables. Je ne comprenais pas. son excitation était à son comble : 126 . On le vit. pâle.. je le revois encore. Il appelait.. comptant sur la générosité d'une femme ou bien il.? s'enquit Ingrid suspendue aux lèvres de sa grand-mère. tâche de te rappeler comment était ta mère à ton égard ? Aussi méchante que ton père ? — Elle était bonne. Quelque nomade était-il passé sans qu'on l'eût remarqué. quant à Christian. Sven perdit la raison.. — Je ne veux pas dire autre chose. — Il l'a vendu contre argent à un homme cupide. ayant tout oublié. il est utile pour tous d'apprendre la suite des événements. Oh ! mon enfant. avait-il volé l'enfant ? Au village. L'enfant commençait tout juste à marcher seul.... qui ira le chercher ? Il fut absent du château environ trois semaines à ce moment-là. Plus d'autre successeur à l'immense fortune des Dagmour que lui et Elina. La forêt fut visitée en tous sens.. — Etes-vous sûre qu'il ne l'a pas fait tuer ou tué lui-même ? — Oui.. elle m'a supplié de lui pardonner. — II. On ne trouva nulle trace. il ne pouvait aller bien loin. » Le jeune garçon se leva avec précipitation. continue. On n'avait vu aucun bohémien dans la contrée depuis des mois.. il avait l'air satisfait.... rôder dans le château. Martha. Nul ne savait ce qui était arrivé. — Knut le Mauvais se montra. — Continue. l'y a perdu volontairement. Sel ma est la fille du bûcheron Armsen. Mais un enfant que l'on transporte loin. amaigri. Je me souviens. comme tous les assistants.

— Silence ! commanda soudain Martha. L'air effronté de l'aîné m'est insupportable. Je les ai assez vus ! — Comment un homme comme Knut Brakfer s'embarrasse-t-il de deux petits innocents ! — Innocents ou non. Le temps de leur préparer un petit sac pour la route. ici.. Il souriait malicieusement : « J'ai rencontré le vieux loup dans l'escalier. on l'entendit siffloter ensuite. »... son sourire s'éteignit. mais je n'ai pas le droit d'en accepter l'idée. — Quand partiront-ils ? — Demain ou après-demain. savez-vous. mais. « je 127 . l'ouvrit toute grande et cria : « Passe-moi les autres coussins. toute la clarté. Je me demande bien ce que mijote ce lynx maudit. cette fois. elle poussa les deux enfants vigoureusement derrière les rideaux du lit. non. avant d'avoir fait la clarté. Un peu plus tard. « Comment va le malade ? — Oh ! répondit la vieille femme le regardant au fond des yeux. ils n'ont rien à faire ici. obligea par un geste énergique Sven à se recoucher. mais un bruit les fit redevenir immobiles. Sven. Alors. les rideaux bougèrent doucement. hâte-toi. Quelqu'un monte l'escalier! » Et avec une vélocité dont on ne l'aurait plus crue capable. ah ! ah ! tant pis pour toi ! » Toujours s'esclaffant et riant. la porte livra passage à un homme. « II revient ! Ne vous montrez pas ! » De nouveau. dit-il en se retournant vers son neveu. — Je le sais..« II n'y a pas au monde un homme que je vénère et que j'aime plus que Sven Dagmour. comment aimeriez-vous qu'il allât ? — J'avais cru entendre la voix des enfants. il ne m'a pas vu. Ingrid ! » Elles étaient en pleine action ménagère quand la porte s'entrouvrit... il s'agissait de Lars. je me suis collé contre la muraille. Je les ai chassés. ce serait merveilleux pour moi d'être son fils. tu ne vivras plus guère ! On dit que le lit affaiblit ! Ah ! ah ! tonna-t-il. courut à la fenêtre. Il fit le tour de la pièce d'un coup d'œil soupçonneux. toujours couché ? A ce régime-là. Et. — Bien. Il avait l'air content. Ce n'était pas la façon de Knut d'écarter les battants si discrètement et pourtant c'était lui. il ressortit de la chambre...

venais vous avertir de vous tenir sur vos gardes. Il est prêt à faire du mal au
garçon. Figurez-vous qu'il m'a obligé de l'observer, sous prétexte que je ne
l'avais pas bien regardé et qu'il y avait quelque chose de spécial à voir sur
sa figure. Je crois qu'il a reconnu le fantôme d'un disparu....
— Je le crois aussi ! affirma Sven en s'asseyant sur le bord du lit.
— Seigneur ! s'écria le valet avec un sursaut d'effroi. Le maître qui
parle !
— Eh bien, pensais-tu qu'il était muet ? ironisa la vieille Martha.
— Mais... il parle comme avant !
— Surtout pas un mot, mon brave Lars. Ce secret doit rester entre
nous. Notre maître est redevenu celui d'antan. Dieu a exaucé nos prières. Il
ne faut pas que d'autres personnes que nous au château le sachent. Il s'agit
d'une question de vie ou de mort. Sven le fou est toujours fou pour tous...
jusqu'à nouvel ordre. Compris ?
— Je comprends ! répondit Lars dont les yeux s'étaient mis à briller
de joie.
— Je vais avoir besoin de toi, Lars. Ecoute, approche-toi. Tu vois
dans ce coin les deux pauvres enfants effrayés?
— Mais oui que je les vois ! Ils sont donc aussi dans le secret ? Le
maître a dit qu'il a besoin de moi, je suis prêt.
— J'ai un cher projet à exécuter. Il me faut un homme comme toi,
fidèle et silencieux. Ma petite Ingrid, va un peu tendre l'oreille derrière la
porte. N'y,a-t-il personne ?
— Non, assura-t-elle un moment après, en revenait parmi eux.
— Surveille, ma fille. Fais attention. Ce que je veux vous apprendre
est grave pour nous tous.
— Calmez-vous, ô. Sven, la tâche sera lourde pour TOUS.
— Je le sais, Martha. Ne sens-tu pas combien cela presse ? Que je
ne peux plus attendre ?
— Nous sommes impatients comme vous.
— Nous partirons donc, Lars, Christian et moi. Nous irons loin d'ici
rechercher le bûcheron Armsen. Ce sera la première étape.
— Qui est Armsen ? demanda Lars.
— Un homme qui prétend être le père de Christian, je veux le
confondre.
— Le chemin sera dur à parcourir, vous relevez de maladie, voici
l'hiver, savez-vous que la première neige est tombée cette nuit ?

128

— Que m'importe tout cela ? Je veux savoir... savoir enfin si, de tous
mes bien-aimés, je n'en ai pas au moins retrouvé un ! Nous prendrons les
meilleurs chiens, les traîneaux.
— Il faudrait plus de neige.
— Nous attendrons quelques jours.
—- Mais Christian doit quitter le château.
— Il ira jusqu'au village, je prierai Meta de le garder, lui et sa sœur,
pendant le temps qu'il faudra, déclara Martha avec son clair esprit de
décision habituel.
— Peut-on avoir confiance en Meta ?
— Oui, Lars ! Meta aimait trop dame Osia pour ne pas m'écouter
aveuglément si je lui demande de le faire pour Osia, comme si elle vivait
encore.
— Nous préparerons tout dans le mystère. J'en ressens une fièvre
joyeuse.
— Vous vous agitez beaucoup, maître. A trop vouloir
presser, vous serez plus long à vous remettre.
— Quelle épaisseur de neige y a-t-il ?
— Une couche de trois pouces à peine.
— Comment est le ciel ?
— Gris. Le vent souffle. Il amène la neige.
— Bon. D'après toi, combien de jours faudra-t-il pour que la terre
soit recouverte de neuf pouces au moins ?
— Tout dépend du froid, maître. L'hiver dernier, il fallut quelques
semaines tant était doux le vent.
— Le nom de ton village, Christian ?
— Pierres Noires, près de Ramsoë. » Lars se gratta la tête :
« C'est loin ! » Sven expliqua :
« Je connais la région. Un peu isolée, mais accessible. Comment
avez-vous fait ce trajet seuls?
— Selma et moi avons marché deux jours et deux nuits, puis la mer
nous a déposés sur le rivage, grâce à une solide barque.
— A voile blanche ! précisa Martha.
— Ainsi, vous avez accosté ici par hasard ?
— Oui.
— C'est miraculeux ! »
Sven Dagmour s'exclama avec chaleur :
« Ah ! mes amis, je brûle d'impatience ! J'ai tellement peur de m'être
trompé maintenant. S'il était tout de même le fils du bûcheron !
— Il ne l'est pas ! » affirma Martha.
129

« Karl Armsen est-il mon- père ? se demanda Christian avec terreur
le soir dans son lit. Cela ressemble à un cauchemar. Tandis que si Sven
Dagmour l'était.... Oh ! quel bonheur serait le mien! »
Il rêva que le bûcheron l'arrachait des bras de Sven qui le retenait le
plus qu'il pouvait. Il cria dans la nuit. Ingrid se releva, le recouvrit
tendrement.
« Non..., non..., pas lui ! » marmottait-il, se débattant contre un être
invisible à gros yeux fulgurants.

130

sans rancune ! » Elle bredouilla très vite. « Eh bien. Et toi. rouge de confusion : « Est-ce que tu crois que c'est moi qui suis cause de ton 131 . sous le regard goguenard de Knut Brakfer : « Bon voyage ! leur cria-t-il.XVIII INGRID conduisit les deux enfants au village. à part elle. Elina. chez Meta. Elina les guettait à la sortie de la cour principale : « Alors. — Tu as peur qu'ils s'égarent ? La mauvaise race ne se perd jamais ! — Je l'espère bien ». lui sourit gentiment : « Au revoir. vous partez ? Vous ne reviendrez plus ? » Christian ne put s'empêcher de rétorquer : « Sait-on jamais ? » Selma lui tendit la main. c'est vrai. — Les accompagner quelque peu. soupira Ingrid. elle aurait voulu dire quelque chose de particulier à Christian. Il lui serra la main vigoureusement. tu sais ! » Elle avait un petit sourire crispé au coin de la bouche. où vas-tu ? demanda-t-il à la jeune fille. adieu. amuse-toi bien ! — Toute seule ? Ce ne sera pas très drôle. Elina. tout doucement. mais le regard ombrageux et fier de l'adolescent l'en empêchait.

Selma.. Il est entendu que son frère est parti chercher du travail et qu'il viendra la reprendre quand il en aura trouvé. lui glissa-t-elle à l'oreille et à bientôt ! » Elle reprit le chemin de Nordfjord en faisant un détour. » Ingrid fit avancer les enfants. Et pourtant ! C'est impossible ! Il ressemble. et vous aussi.. non. je ne veux savoir qu'une chose : la vie de ce garçon est-elle en danger si on le sait chez moi? — Oui ! fit la jeune fille en inclinant la tête simplement.. elle souriait d'une manière affable. Quand Meta vint leur ouvrir.. prise de peur.. il portait un balluchon épais que Martha avait bien empli. il y a des années. Elina. quand on lui demande quelque chose au nom de dame Osia. Il y a toujours de la place chez Meta. enfants. mais bien gonflé également. à l'idée de prononcer certain nom. ce que grand-mère attend de toi. Tu peux compter sur moi.. Meta. puis referma la porte : « Tu sais. caché aux yeux de tous.. Je m'en souviendrai ! » ils s'éloignèrent d'un pas vif. « Entre.. il me semble que je le connais. Elle se glissa dans la cuisine où sa grand-mère l'attendait. — A qui ? — Elle n'a pas osé le dire. » 132 . — Tu vois bien ! Il y a un secret merveilleux qui nous a été à demi dévoilé.... Christian va demeurer deux ou trois jours.. pour ne pas attirer l'attention sur elle..départ ? Je n'ai rien dit à mon père. Christian. Je ne voulais pas que tu t'en ailles. elle a trouvé que l'enfant ressemblait. Que penserais-tu de moi si je te les communiquais ! Dis-moi. Que personne du village ne se doute de sa présence en ta maison ! Selma restera plus longtemps chez toi et il ne sera pas nécessaire de l'enfermer. peut-être davantage. « Bon courage... Ingrid. ici même.. je me tais. » Ingrid laissa ensuite les enfants sous sa bonne garde après les avoir tendrement embrassés.. Ingrid.. — C'est très gentil de ta part. — J'ai compris. un sac de moindre importance.. mes idées sont trop incohérentes. » La femme qui les regardait avec attention posa plus longuement son regard sur Christian : « J'ai déjà vu ce visage. « Eh bien? — Ils sont chez Meta qui a promis d'en prendre soin. reculant... je ne sais où.

Knut l'y suivit. non. Christian... j'ai un fils! 133 . un courant d'air froid fit trembler les flammes des chandeliers. « Ingrid ! Ah ! te voilà ! Va un peu voir ce que fait le fou. passe dans la cour. Veut-il se laisser mourir de froid ? ricana Knut. » Dans la chambre.La porte claqua violemment. calmez-vous. La neige tombait. Enfin. car si ce temps dure.. Son regard étincelait de malice joyeuse. les loups vont sortir des forêts.. le tremble n'est plus revêtu de pourpre. — Vois comme la neige tombe ! Quel bonheur ! Je voudrais rester jour et nuit à la fenêtre pour la voir descendre ainsi en masse compacte. « Allons. cria Knut derrière elle. hélas ! tout est perdu ! » Mais il lui lança un tel coup d'œil qu'elle comprit sa ruse. Le ciel chargé de nuages ne formait plus qu'une immense nappe grise au-dessus des toits. Mon oncle. Sven se promenait en chantant très fort des mots sans suite. Elle sait qu'il faut le protéger des yeux indiscrets. Sais-tu qu'il souhaite ma mort plus sûrement que dix ennemis attachés à ma perte? Ah ! quand je pourrais lui dire : « Voici. je suis tellement désireux de savoir comment mon Ola. approche le jour de la révélation. rentre ton mouton à la bergerie... — Oh ! qu'il me hâte de partir.. Alors. oui. il se tourna avec une pétulance toute juvénile vers la jeune fille : « II fallait bien que j'attire ton attention. Sven cessa de chanter. si soucieux de ma santé. — Je me le demande ! » Elle courut vers la cour intérieure. la neige les orne mieux que des feuilles d'or et de rouille. serrée et drue... le prit par le bras. En effet. venez! — Oui.. Une pensée atroce venait de la traverser : « La folie a repris l'esprit de Sven entre ses griffes. je saurai.. Il gèle ! Entends les murs craquer ! Le bouleau ne jaunit plus. Ingrid se précipita vers lui. de trouver la réponse à ce qui me déchire le cœur ! Est-il mon fils ? Ne l'est-il pas ? As-tu préparé les provisions ? Est-ce que Lars nourrit les chiens de façon suffisante ? A-t-il mis en réserve de la viande séchée et fumée pour le voyage ? Ta grandmère pense-t-elle à tout ce qu'il nous faudra pour la longue route ? N'avezvous pas oublié les torches de résine ? — Tout est prêt. a été accueilli par Meta ? — D'une façon parfaite. Il est en train de hurler tête nue sous la neige. allons. Il -est à l'abri chez elle.

Sven était redevenu l'être viril et entreprenant que ses gens adoraient.. Je vous en supplie ! Vous êtes rouge.. le dos ne se voûtait plus sous le poids d'une malédiction tenace.. — Neige-t-il encore ? — De plus en plus. « Knut Brakfer vient de m'annoncer une grande chasse pour demain devant durer plusieurs jours. Si vous alliez retomber malade ! — Non. ma chère Ingrid.. comme celui qui peut et sait commander. — Parfait ! Ainsi la neige fraîche effacera nos traces. Puis il s'inclina respectueusement. commença-t-il tout essoufflé. Il prendra chiens et traîneaux. la tête droite.. il neigeait toujours. « Alors. maître. Et voilà que devant lui se dressait l'homme qui autrefois dirigeait tout le domaine avec fermeté : Sven. — Demain ? » Un instant. Il ne pouvait oublier les tristes apparitions de Sven quand il venait voir les chiens. Mais elle se ralluma avec une lueur de défi. « Qu'y a-t-il ? » Lars fut troublé. calmez-vous. Nous attendons depuis si longtemps que le vrai maître de Nordfjord reprenne sa place volée. » Crois-tu que cela arrivera? Je ne me leurre pas ? N'est-ce pas maintenant que je deviens véritablement fou ? — O maître.. car. Lars s'inclina encore plus bas. — Oui. — Va avertir Ingrid et Martha. » II tint le menton d'Ingrid entre ses doigts nerveux : « Oui. il ne le faut pas.« Le reconnais-tu?. maître. Il faut qu'à l'aube prochaine nous soyons hors d'atteinte. son allure timide. la main droite posée sur sa poitrine sans rien ajouter. la flamme dans les yeux de Sven vacilla.. je ne lui ferai plus jamais cette joie-là ! — Non. L'affaissement de la silhouette n'existait plus. nous partirons cette nuit. Va ! » 134 . à son âge. je sais combien vous avez été tous fidèles et loyaux. Revenez avec Christian dès qu'il fera assez sombre pour ne plus être vus. Lars entra sans frapper dans la chambre de Sven : « Maître »... son œil plein d'égarement. agité. les cheveux ne rappelaient plus une forêt inculte. » Deux jours après. — Bien.. il ne grimpait plus sans mal les hautes marches de pierre de la tour. le regardait de la même manière que dans • le passé..

Si le vent aigre piqua son visage lorsqu'il sortit au-dehors pour avertir les deux femmes. pourvu que nous restions ensemble. sans toi ? — Il ne pourra rien contre moi. qui ne possédait qu'une chemise et quelques habits usés. qui a l'habitude de ployer les épaules. tout misérable qu'il fut. si je suis le fils de Sven. et qui l'eût vu à ce moment aurait été étonné de le voir courir comme un jeune homme. Je serais content de te faire partager ma vie heureuse. murmura-t-il tout bas. servir à son maître bien-aimé ! Y aurait-il un sort plus désirable que le sien ? Il ne le pensait pas. tant mieux pour nous deux ! — Non. retourner au village des Pierres Noires. Il était prêt à mourir s'il le fallait pour Sven qui ne lui avait jamais dit une parole rude. décida-t-elle tout à coup. nous irons où tu voudras.. Pourquoi restes-tu ainsi triste et rêveuse ? — Je songe à tout ce qui va peut-être nous séparer. » Selma le fixait de ses yeux d'enfant trop souvent battue. car tu seras perdu pour moi. « Si tu ne l'es pas. lui. toute seule. il n'y aura rien de changé entre nous. par exemple. Quand Selma apprit que son frère allait partir.Lars sortit hâtivement. toujours.. vous vous attaquez aux innocents et aux faibles ! Prenez garde que le destin ne vous frappe à votre tour. Ainsi. Tu seras toujours ma chère et précieuse petite sœur. un silencieux sourire sur ses grosses lèvres. Si la neige entra dans le col de sa veste mal fermée. « Ah ! Knut Brakfer. Rien ! Peut-on effacer nos années de misère vécues ensemble ? Peut-on oublier notre entente passée et présente ? Tu me fais de la peine en croyant le contraire. Une sourde joie gonflait sa vieille poitrine. Tu es le fils de Sven Dagmour ! Je le sens. Que je me nomme Christian ou Olaf n'a aucune importance. Il passa la main sur son front qu'une saillie de chair inégale sillonnait. ne serais-je plus ton frère ? Tu ne m'aimerais plus ? — Oh ! moi. — Quelle idée ! Si toi. — Si cela est. il pouvait. tu étais la fille d'Ingrid. le pauvre Lars. partout ! 135 . mon affection pour toi ne variera jamais. alors nous partirons. lui. je t'aimerai toujours ! — Si je ne suis pas le fils du bûcheron Armsen. il aurait part à la reconquête du bonheur de Sven Dagmour. Sven et Lars seront là. ». il ne le remarqua même pas. tout m'est égal. il ne le sentit pas. elle s'effraya : « Que va dire le père quand il te reverra ? S'il voulait de nouveau te garder auprès de lui ? Que deviendrais-je ici.

136 . Selma ! » II lui sourit tendrement. et elle put aussi lui sourire avec confiance.— C'est promis. alors le cœur de Selma s'apaisa.

Une ondulation parcourut les échines des bêtes. le nez dans leur queue.XIX était prêt. car ils venaient de sentir le jeune maître qui leur avait manqué depuis plusieurs jours. Les oreilles se dressèrent. La nuit totale régnait sur Nordfjord et la mer. les yeux se mirent à briller dans l'obscurité. il n'y avait plus que les tonalités de gris depuis que quatre heures avaient sonné au vieux clocher du village. vite arrêtés par TOUT 137 . Ils se levaient. Retors lança un aboi bref. Les chiens se précipitèrent dehors. mais aussitôt Christian commanda : « Chut ! » Et le silence ne fut plus troublé que par le frottement des épaisses fourrures contre le fer. Christian et Lars entrèrent au chenil. Il y eut quelques coups de dent intempestifs d'une bête à l'autre. Les grilles furent ouvertes. On entendait à peine le lent ressac des vagues car la neige ouatait les bruits. La joie les visita. Aussitôt. les queues se balancèrent. pressaient leur pelage d'hiver contre les barreaux au lieu de dormir couchés en rond. Le vent giflait la surface de la neige qui s'accumulait sur les champs. Les couleurs n'existaient plus. Les chiens s'agitaient dans leurs niches comme s'ils pressentaient par quelque sens mystérieux qu'un événement important se préparait.

138 . qui était venu le premier au rendez-vous. la sangle bien tendue sous le poitrail. Lars dans le second. Christian tira sur la première courroie. plus en forme que jamais. assez fort maintenant. La vitesse. Elle ne répondit que par ces quelques mots prononcés avec ferveur: « Que Dieu protège Olaf ! » Puis. Hors du château. puis une seconde. celle de Martha. les deux femmes rentrèrent dans leur maisonnette. les en empêchaient. le vent. serra très fort Christian contre elle et l'embrassa avec émotion : « Reviens vite ! Prends bien soin de toi et de Sven! » La serrure énorme fut refermée. guidant les chiens dans leur marche. Christian lui dit au revoir à voix basse. des silhouettes s'affairaient. De temps à autre. La voix claire de Christian lança l'ordre : « En avant ! » Ce fut d'abord une véritable griserie de vitesse. Lars venait derrière fermant prudemment toutes les issues après leur passage. le vent. Les harnais de gros cuir préparés à l'avance par Lars furent attachés solidement. il s'en servait. la neige. Retors. avait encore les honneurs du commandement ainsi que Souplesse. il vivait le moment présent exaltant et enivrant. les chiens bien reposés volaient sur la neige. Ils traversèrent une cour. uniquement pour rappeler à l'ordre un des chiens trop nerveux. Christian tenait les rênes. tout naturellement. Pour l'instant. Pendant une heure. l'allure se maintint. Les deux petits qui avaient considérablement grossi. ni Christian ne parlaient. Deux traîneaux chargés de couvertures de fourrures et de victuailles attendaient les chiens qu'on attela. mais sans violence. lentement. ni à la raison qui les obligeait à fuir si vite dans la nuit glaciale. Ni Sven. s'installa avec Christian dans celui de tête. la porte tourna sur ses gonds. pelotonnés dans leur niche et dormant « à poings fermés » (si on ose s'exprimer ainsi dans leur cas !) ne bougèrent que pour se serrer plus près l'un de l'autre.un ordre sec de Christian. Ils restaient au logis ainsi que plusieurs chiens dont on n'avait pas besoin. Sven avait à la main un long fouet en boyau de renne. malgré sa patte plus raide depuis la fracture. A la grande porte se tenait une ombre. Martha devait s'en occuper. Ingrid accourut. elle se ralentit un peu. le gardon ne pensait même pas au but poursuivi. Quelques minutes plus tard. Sven. mêlait sa voix à celle de la houle. puis.

je connais le chemin. toujours. Cette contrée qu'ils traversaient. Eux-mêmes prirent un peu de thé chaud que le vieux serviteur leur prépara avec une habileté toute féminine. la neige était si dense que les yeux brouillés de Lars ne distinguaient plus la piste laissée devant lui par le premier traîneau. Ils firent halte plus longuement pour donner à manger aux chiens et vérifier l'état de leurs pattes. On fit reposer deux heures l'attelage. A longue distance. Il se rappela qu'ils longeaient la mer et qu'ils ne s'étaient pas encore enfoncés dans l'intérieur du pays. L'un d'eux y avait déjà des coupures saignantes. on ne voyait que l'étendue blanche bordée de forêts qui devenaient de plus en plus compactes et resserrées. On lui enfila des sortes de bottes de peau qu'il accepta philosophiquement. Ils s'enveloppèrent de nouveau dans les fourrures et la course nocturne reprit. — Parce qu'on s'y trouve comme prisonniers. Sven avertit Lars qu'il fallait s'arrêter. Il gelait à pierre fendre vers le matin. des poursuivants pourraient nous y surprendre aisément. je ne me sens pas tranquille. mais. 139 . déclara Lars qui se brûlait en buvant trop vite. molle et froide. comme s'ils étaient ailés. cria Sven. » La neige tombait toujours. lui revint soudain en mémoire. » Toujours. Avec un signal de torche. Cela permit aux bêtes de souffler. les chiens couraient. Le souvenir du col escaladé par lui et Selma. La neige cessa de tomber et un jour blême se leva sur la campagne livide.« Inutile de forcer. les chiens éprouvèrent des difficultés quand ils sentirent sous leurs pattes une neige plus résistante et même dure par endroits. — Pourquoi ? demanda le garçon qui ne comprenait pas. ordonna Sven. — Eh bien ! repartons ». Par moments. depuis un moment. était inconnue à l'enfant. assez plate et peu accidentée. il se pencha vers Sven : « II y a une montagne haute et rocailleuse. « Je n'aime pas ce défilé. nous avons déjà une bonne avance. Le froid augmenta durant la nuit. Christian leur donna à boire. Comment passerons-nous? — Nous la contournerons. — Crois-tu que l'on nous donne la chasse ? — Je voudrais me tromper. préparé une soupe chaude ainsi que réchauffé des morceaux de viande déjà cuite par Martha. Les montagnes commençaient à surplomber le chemin et à le rendre plus étroit. La journée s'annonçait morne. cependant que Lars avait allumé un feu. Elle recouvrait toute la campagne.

il se fit un grand silence.— Au château. Les compagnons de Knut 140 . après le départ furtif des deux hommes et du garçon.

Je n'aime pas ce défilé ». déclara Lan 141 .

pas. éprouvant.. s'amusant à les barbouiller tous les deux de froide crème blanche ! Les coups que reçut le valet le firent se dépêtrer enfin de cet emmêlement de membres... il tremblait des pieds à la tête. Knut. il courut jusqu'au chenil tout d'une traite comme s'il avait le diable en personne à ses trousses. et les chiens sont partis ! — Quoi ? » rugit le féroce Knut en s'élançant à la suite du jeune garçon.. quand Knut s'éveilla... Il courut tellement vite qu'il s'étala de tout son long dans la neige. si effrayé qu'il se cassa le nez à la même place que précédemment. Quand il se présenta devant Knut. Lars.. les imprécations pleuvaient. se secoua et reprit sa course. convoqua tous les serviteurs d'une voix tonitruante qui s'étranglait dans la colère. Il revint à la salle. Lars.. retournes-y ! » Le « butor » ne se le fit pas dire deux fois. Au matin... « Que celui qui me cache quelque chose sache qu'il aura les oreilles coupées ! hurla-t-il incapable de se dominer. Il bouscula serviteurs et servantes.. Où sont les chiens et Lars ? » Tous parlèrent à la fois après une seconde d'hésitant silence. Peu après.. Lui-même ne s'était couché que fort tard. commanda d'appeler Lars. De peur. qui le suivait de près. vous mentez ! Qu'on me cherche Martha et sa gredine d'Ingrid ! » Les servantes se regardèrent avec effroi. tomba pardessus lui. pas.. vu. Ils ne savaient rien.Brakfer qui avaient tous bu gaillardement de la forte bière brune dormaient lourdement.. ce soir-là. alors qu'il faisait encore très sombre. s'attendaient 142 .. Les meilleurs chiens manquaient ! « Qu'est-ce. ni entendu quoi que ce fit.. il bégayait lorsqu'il expliqua : « Je. Il vociféra : « Naturellement.. fit réveiller les chasseurs.. une espèce de malaise indéfinissable et pesant. n'ai. butor. un jeune valet revint tout effaré déclarer : « Lars n'est pas là. il se sentit de méchante humeur.. pendant un moment il fut difficile de démêler à qui appartenaient ces jambes gigotant en l'air. le cœur battant. tas de lâches. cette coquine. les jurons se succédaient. je. apporter un déjeuner copieux. n'avaient ni vu. Quel tableau ! Et la neige. se releva poudré de blanc. n'ai. L'une d'elles courut appeler les deux femmes qui. qu'est-ce que ? » bougonna Knut Brakfer que la fureur et la surprise faillirent étouffer.. — Il est au chenil.

» Des voix s'élevèrent. Elle put répondre avec flegme : « Je l'ignore. un autre valet entra. « Allons! le moment est venu. balbutia Ingrid. saintes innocences ! Approchez ! Racontez-nous où se cache cet imbécile de Lars. maudite vieille ! Et toi. la face bouleversée : « Deux traîneaux rapides ne sont plus à leur place habituelle. relève la tête ! » Elles se présentèrent au maître fou de colère. Elle personnifiait la culpabilité.. — C'est exact ! gronda Knut Brakfer sourdement. L'attitude d'Ingrid la trahissait... Et maintenant.. vous l'oubliez ? Vous croyez qu'on l'a volé pardessus le marché ? » Un des hommes prit la parole : « Les chiens n'ont pas aboyé. Rappelle-toi la légende d'Osia : « Les anges tuèrent le dragon à « jamais. — Je ne savais pas qu'il se cachait ! fut la prompte riposte de la vieille femme dont le regard dur ne s'abaissait pas. j'imagine? — Il a fallu sans doute qu'une main ouvrît les grilles ! confirma la vieille femme avec le même imperturbable aplomb.. ma fille.à cette demande. « Ah ! vous voilà.. — Pas de phrases inutiles ! Il est parti avec les chiens. je me demande. parle ! — Je n'ai rien à dire. mon enfant. sur lesquelles les cils s'abaissaient. tout en elle disait : « Je suis coupable ! » Mais heureusement pour elle. Les bêtes ne se sont pas envolées toutes seules. graine du mal. Tout pour eux ! Aie du courage.. — As-tu donc partie liée avec ce fourbe ? Je lui ai dit qu'aujourd'hui je voulais chasser. le chenil est à peu près désert. — Tais-toi. Où ? Où ?» Martha ne se doutait pas du nom du village où les fugitifs se rendaient. » A cet instant. on les aurait entendus. empourprée.. Ses joues cramoisies. — H y a un mystère là-dessous. Donc. A jamais ». Je t'ai toujours défendu de taire ou de farder la vérité. On entendit : « Un vol sûrement ? Mais quels audacieux ont osé ? » Knut arrêta le flot des suppositions : « Et Lars. à l'heure du départ. ils 143 . Je crois qu'aujourd'hui il nous sera pardonné si nous ne la disons pas. ce fut surtout Martha qui eut à subir les assauts du furieux. car elles avaient surpris le va-et-vient matinal. ses mains qui froissaient nerveusement le tissu de la lourde robe.. N'oublie pas qu'il s'agit de Sven et d'Olaf.

. qu'on y attelle les chiens qui restent. Un fou. vint voir ce qui se passait. Elina. dites-le-moi ! Filer ainsi ! » II éclata d'un rire atroce. S'ils mettent de la mauvaise volonté à courir.. répétait-elle. Il hurla un ordre : « Qu'on monte chez le fou. Quand elle sut par des servantes ce qui avait été décidé.. plus vite ! Ah ! si le cheval d'Hina n'était pas blessé!. mais pas à ce point. j'ai peur. « J'ai peur. vieille. le suppliant de ne pas partir. il releva la tête. elle se précipita vers son père. qu'on le réveille.. Ah ! lequel est le plus dément des deux. Ses jambes tremblaient sous elle comme si elle allait s'écrouler devant tous.connaissaient celui qui les a fait sortir.. » Ce fut un délire de fureur qui s'empara de Knut : « Le fou n'y est pas. « Vite ! Vite ! qu'on prépare les autres traîneaux. ». ton préféré se souviendra de ma colère.. ils se décidèrent à s'éloigner à leur tour. on les forcera. sans cela il t'en. ils lui ont obéi. Les hommes qui étaient montés à la tour revinrent quelques minutes après. » Soudain. qui avait été réveillée en sursaut par les cris paternels. Mais nous rattraperons les beaux fuyards. Allez ! Courez ! Des vivres! des couvertures ! Vite. » Ingrid sentait un froid terrible l'envahir.. ma belle. Martha le foudroya du regard. Et voici pour toi. la repoussa si violemment 144 . pour commencer! » Disant ces mots.. « Ne touchez plus à Ingrid ou bien je vous maudis ! — Ne te mêle pas de mes affaires.. s'y accroupit. cuira ! » Une demi-heure plus tard. On ne me brave pas en vain. maître.. Elle se rapprocha tout doucement du feu... — Lars savait s'en faire écouter.. nous les calmerons si bien que l'envie de reprendre la liberté leur passera. alors ?. rugit de nouveau : « Ingrid.. Le lit n'est pas défait. est-ce possible? Que s'est-il passé ? » II resta songeur une seconde... Ingrid s'affola.. lui allongea deux gifles retentissantes. « La chambre est vide. l'ont suivi.. tout étant prêt. Sven le fou ne s'y trouve plus.. qu'on le traîne ici ! Il aura peut-être quelque chose à nous apprendre.. il se baissa rapidement.. mais c'est une fuite. la mine déconfite. Sur son visage méchant passa un reflet de haine si puissant que les assistants tressaillirent.. — Oui. Il se dégagea avec brutalité.

Martha. murmura à Ingrid : « Ils ont choisi le bon chemin. les attelages disparurent dans la bourrasque. avait piteuse mine. Knut jura en la voyant si réduite. privée de ses meilleurs chiens. Rappelle-toi la voile blanche ! » 145 . mais ils n'atteindront pas Sven et Olaf. Son fouet cingla le dos des bêtes qui grondèrent. La meute. ne l'aida pas à se relever.. sotte !.. C'était bien « lui ! » — Qui « lui » ? Mais il ne l'entendait plus. Il sortit. se cognant la tête au sol.qu'elle tomba en arrière. qui regardait la direction prise. il grommelait une phrase au sens redoutable : « Laisse-moi. rejoignit les hommes. Il ne s'occupa plus d'elle.

Etait-il bien nécessaire de forcer ainsi l'allure ? Le ciel était clair. Chaque bête avait ses paires de boites aux pattes. aspect de sauvage grandeur. Un aigle plana au-dessus d'eux pendant une demi-heure. La pauvre bête s'écroula sous son poids. Un soleil pâle éclairait le paysage. L'énorme rapace fonça vers les occupants du premier traîneau. Christian en avait pitié. Des paquets de glaçons pendaient aux poils de leur ventre. arrêtés au moment du repas qui se composait de viande fumée. les chiens avaient beaucoup de peine à avancer. Il trompetait de son cri éclatant. aussitôt» Sven découvrit la carabine. ce qui ralentissait la marche. la hauteur de la couche 4e neige étant impressionnante.XX LES chiens haletaient. Sa blessure le rendait furieux. il ne neigeait plus. se rapprocha des attelages. 146 . accentuant son. « Baisse-toi ! » cria Sven à Christian passionnément intéressé par l'animal majestueux. puis descendit des altitudes. ajusta et tira. Dans les gorges entre les montagnes et les torrents. De leurs gueules ouvertes s'échappait une vapeur. Il allait attaquer. peu atteinte. L'aigle blessé à l'aile lâcha sa proie qui. les trois voyageurs s'aperçurent qu'il piquait brusquement vers eux et à leur grande surprise fondit sur un chevreuil qui venait de déboucler de la forêt. s'enfuit vers les sapelots chargés de neige.

gravement touché. « Aurait-il pu se jeter sur les chiens ? demanda-t-il. des gelinottes s'élevaient. Il riait. L'air devenait de plus en plus coupant. Sven serra autour de lui son manteau en peau de loup et fit signe à Christian de l'imiter. presque noires. tout lui est bon. les ongles noirs et acérés. s'abattit sur la neige. Ils virent aussi des coqs de bruyère engourdis par le froid. Lars courut en avant. — Eh bien. — Oui. Un bruit semblable à un grondement de tonnerre les fit s'arrêter assez brusquement. même les cadavres quand il est en période de famine. maître. elles étaient d'un brun roux. — Un rocher qui se fend. morts de froid. « Qu'est-ce que c'est ? s'enquit Christian. elles aussi. Christian toucha avec respect le bec bordé de jaune. perchés. — Chut ! fit Lars pointant son doigt vers des oreilles qui se montraient soudain. — Un lynx ! » Ils entendirent avec déplaisir le hurlement affreux de la bête qui passa non loin d'eux poursuivant un renard. On peut continuer. « Un beau coup. Il ne fallait pas sous-estimer le danger du vent. Cette fois. les plumes de la queue grises. De temps en temps. des petits oiseaux fragiles tombaient. avec la neige grâce à leur parure hivernale. elles se confondaient. Vue de près. Il éclaboussait sa petite poitrine blanche d'eau glacée et sautillait parmi les cristaux brillants comme un enfant heureux de vivre. « Celui-là est condamné.Un nouveau coup partit. » Par-ci. Ils longèrent une rivière qui charriait des glaçons. Ses ailes que Lars étendit à terre mesuraient au moins neuf pieds. — En voilà un qui ne volera plus nos agneaux et nos chèvres ! » répliqua Sven satisfait. sur des branches basses. partons ! l'endroit devient un peu trop fréquenté ! » fit Sven avec un sourire à l'adresse de Christian qui était à moitié enseveli sous les couvertures et les peaux de mouton. Rien d'inquiétant. l'aigle. Ils rencontrèrent plusieurs lièvres à fourrure blanche se confondant avec les sapins dont les branches s'alourdissaient de neige. la bête était immense. 147 . les plumes hérissées. Un merle d'eau chantait de tout son cœur malgré la température polaire qui régnait dans cette contrée située très haut dans le nord du pays. par-là.

Sven. Parfois. un danger subtil que Christian ne savait nommer. Les chiens s'affalèrent devant les flammes. près d'un* hutte de branchages qu'ils venaient de découvrir et qui leur permettrait de passer la nuit à l'abri. Retors semblait particulièrement épuisé. La neige couvrait la hutte dont ils déblayèrent l'entrée. Au milieu du lac. infatigable. puis un groupe d'élans qui fuyaient aussi quelque chose. Christian le vit se mordre les lèvres. n'aie pas peur ! » avertit Sven en souriant tendrement à Christian. « Alors. Les bêtes s'enlevèrent dans un élan. La nuit allait être particulièrement froide. continuons ! » N'était-ce vraiment rien ? Cela ressemblait au martèlement du sol par une troupe dt bêtes lancées au galop. à l'aide de ses bottes. c'est entendu. ils campèrent autour d'un feu. debout sur le traîneau. Christian souffrait de ne pouvoir faire reposer les bêtes. Sven fronça les sourcils. Lars nettoya le sol. Réveille-moi sans crainte. Vers le soir. la nourriture leur fut servie abondamment Lars.Puisqu'ils contournaient la montagne. Sven et Christian s'enroulèrent tout près l'un de l'autre. tourna la tête vers l'arrière. Parfois un chien trébuchait. vérifia les blessures des pattes. desserra les sangles. « La couche de glace nous portera tous. On entendait un bruit curieux. 148 . ce sera moi. tua deux coqs de bruyère qu'il embrocha et fit rôtir avec l'adresse d'une vraie cuisinière. Pour ne pas effrayer le garçon. Lars fit siffler le fouet. Ils écoutèrent tous trois avec attention. tu t'occupes du feu pendant la première partie de la nuit. Il fit signe a Lars de stopper. Puis. Christian flatta de la main chaque chien. Le souper fut succulent. Mais leur vie même ne dépendait-elle pas de la rapidité avec laquelle ils s'éloignaient de Nordf jord ? Ils croisèrent un troupeau de rennes. j'ai besoin de peu de sommeil. Les arbres craquaient sous l'effet du gel. Il défendit mal sa part à un chien glouton qui venait happer près de lui un morceau de viande Puis il se ranima et ses coups de dent redevinrent menaçants. ils voyaient dans la forêt aux sapins à stalactites. Lars. y étendit les couvertures et les four rares. Sven déclara : « Ce n'est rien. ils purent y pénétrer ensuite Des ossements gisaient sur la terre durcie. il leur fallut traverser dans toute sa longueur un lac gelé qui s'étendait devant eux. Etait-ce des poursuivants ? Les traîneaux filaient sur la glace. passer un renard bleu.

Sven se rendit bientôt compte de l'agitation de Lars. car. Les chiens se creusèrent un gîte dans la neige. presque s'éteindre. Lars veillait. il s'était levé et regardait.— Oui. les alluma. mais personne ne songeait à s'en réjouir. puis rosit à l'horizon.. bien décidé pourtant à n'en faire qu'à sa vieille tête et à laisser dormir Sven jusqu'à l'aube.. Il ne fallut pas longtemps à Christian pour s'endormir.. les attisa. Le bois se raréfiait. Le feu ne brûlait plus. Et puis. Par-ci.. par-là. Les yeux flamboyants dans l'ombre étaient une suffisante explication. emplir peu à peu tout le ciel.. jeta sur la première flamme des morceaux d'écorce. répondit-il docilement. Sven le contempla encore avec une grande expression d'amour et d'inquiétude avant d'éteindre la torche et de se glisser à son tour dans les couvertures. Le vent s'était mis à siffler plus rude. crépitait. Un frisson le parcourut. maître ». mais quand il se réveilla. Le feu peignait de rouge la hutte et les arbres. les faisait fumer.. Ils poussèrent un long soupir de soulagement quand ils virent la lueur grandir.. Il avait oublié qu'il n'était plus jeune du tout ! Combien de temps dormit-il ? Il n'en sut jamais rien. Il se pencha sur les braises encore chaudes. La nuit s'argenta. il se leva promptement. 149 . dégageant une odeur délicieuse. il eut tout de suite l'impression qu'un danger les menaçait. le poil hérissé. debout. Les chiens grondaient. en arracha des branches. Aucune autre parole ne fut échangée. Les chiens se groupèrent autour de Lars en grognant. « Les loups ! » murmura Christian impressionné. se précipita vers la hutte. il arriva que Lars ferma un œil. Christian et Sven détachaient avec hâte des langues d'écorce. brillaient des yeux semblables à des petites lampes accrochées à quelque fil invisible. prit des tons d'opale.. Le feu se ranima. « Qu'y a-t-il ? » demanda-t-il en s'approchant de l'ouverture de la cabane. la résine flambait. plus mordant que dans le jour. La présence insolite des loups apportait un élément nouveau. à son tour. Des étincelles jaillirent. Mais il n'eut pas besoin de réponse. entassa fébrilement auprès de lui le bois ramassé la veille. à côté de Sven. Une haute flamme monta dans l'air glacé. Lars regarda autour de lui avec appréhension. la bise sifflante soufflait sur les branchages. La fatigue fut plus forte que sa volonté. L'autre suivit. Parfois.

De temps en temps. Lars avait été obligé de leur frapper la face pour les faire reculer. la horde des loups se reforma autour d'eux. c'est ce qu'il faut faire ! » Lars et Sven empoignèrent les carabines de chasse. le fouet cingla l'air.. Les loups leur faisaient cortège. Un nouvel animal avait été touché. Enfin. Il y eut une débandade parmi les bêtes acharnées. Allez! Allez! Fuyez! Plus vite.. Il fallut s'arrêter encore une fois.. « Nous verrons plus tard ce qu'ils ont. toujours assis comme des geôliers patients. Lars ou Sven courait près d'un traîneau. les loups passaient leur langue rouge entre leurs babines. chien de tête. Beaucoup plus loin. Sven se demanda aïec angoisse s'ils échapperaient à cette troupe avide. » 150 . Il s'écroula. s'effondra tout à coup ainsi qu'un autre chien. Alors. Il en venait de tous les coins.. Christian épaula et tira. Il y a^ait si longtemps qu'il n'avait plus vécu comme les autres nommes qu'il ne savait quelle décision prendre. Sven se détourna une seconde. encore! Les dangers vous pressent. eut un sourire content : « Allons ! L'enfant devient un homme ! C'est bien ainsi. Derrière eux. accouraient d'autres chiens aux pattes ensanglantées. halait l'attelage avec une fougue renouvelée.. pauvres bêtes fourbues dont deux déjà avaient été abattues et jetées aux bêtes sauvages affamées. On eût dit que Souplesse le sentait. suivaient les loups. tout près. Les traîneaux prirent de l'avance. elle tirait. plus vite. en tuer au moins quelques-uns ? — Oui. Les chiens tremblaient.. C'était la première fois de sa vie..Car.. Quand tout fut prêt.. les chiens s'élancèrent. » Retors.. . les coucher sous les fourrures et reprendre la route. autour d'eux. un loup fut visé à la tête. ils devenaient hardis. Christian rassembla les couvertures. Ses frères se ruèrent sur lui avec frénésie. les disposa sur les traîneaux. Ce fut Christian qui l'éclaira : « Ne peut-on en tuer. Mais bientôt. Leurs doigts gourds eurent de la peine à les manier. Il y en avait ! Il y en avait ! C'était à croire qu'ils mouraient tous de faim avant d'avoir senti les chiens et les hommes ! Maintenant. ramasser les deux bêtes épuisées. harcelait les bêtes d'un cri d'encouragement... se rapprochaient ! Déjà. ..

aveuglés par la neige. Il ne manqua jamais son but. Les loups seuls étaient visibles. Jamais de ma 151 . de lutter contre les éléments déchaînés. les jeta en une tourmente de neige sur les fugitifs qui furent obligés. il n'en était rien. alors. Ses compagnons virent dans l'obscurité grandissante se dresser devant eux la silhouette de la colline. Il était pourtant tôt encore. D'après Sven. Ils avaient faim et froid. » Retors lécha les gants qui protégeaient les mains du froid ! L'autre chien battit faiblement de la queue. les caressa avec compassion. Ils flairent ce que nous ne sentons pas. car il dirigea son regard vers le lointain et d'un ton rêveur remarqua : « Les proies ne leur manqueront pas. « Où vont-ils ? — Qui le sait ? fit Lars en haussant ses larges épaules. le vent les amoncela. Une autre besogne les attend ailleurs ! » Sven devait avoir la même pensée que son brave serviteur. Déjà. ils aperçurent au travers des arbres des lumières briller. mais la prudence commandait la marche en avant. repartons! Je viens d'entrevoir l'éminence boisée de Ramsoë. mais le soleil s'effaça derrière les nuages qui couraient dans le ciel assombri. visait la bête vorace et tirait. « Les loups nous quittent ! » cria-t-il soudain dans le vent. comme s'ils venaient de changer d'avis. le soir revenait. Quand ils bondissaient trop près d'eux. « Voici Ramsoë ! s'écria Sven tout joyeux. leur tournaient le dos. leur parla tout bas : « Bientôt. je vous soignerai. Mais pourtant aucun d'eux n'ouvrit la bouche pour se plaindre. leur fatigue était extrême. C'était vrai. Christian épaulait.La faim tenaillait les uns et les autres. Sven ne s'était pas trompé. Sven et Lars remontèrent sur les traîneaux. même pas le plus jeune des trois dont le visage tiré disait la grande lassitude. Les loups. Un peu plus tard. » Ces dernières paroles renouvelèrent le courage des deux autres. nous arriverons. D'ailleurs. ils les virent courir sur la piste vers on ne savait quelle proie plus accessible. or. les provisions baissaient. ils auraient déjà dû atteindre les hauteurs avoisinant Ramsoë. Christian se pencha vers les deux bêtes blessées. harcelés par les loups. une nouvelle fois. Quant à nous. nous serons arrivés avant la nuit. ils avançaient difficilement. Giflés du vent.

Christian épaula et tira. LE MAITRE DE NORDFJORD 152 .

— Naturellement ! » acquiesça le domestique. il déclara : « Mon maître attend monsieur ! et il se plia en deux avec respect. Sven retira lies gros vêtements de fourrure et de laine. peut-être. » Le portier revint presque aussitôt. On entendait un orchestre jouer un air joyeux. Ma visite ne sera sans doute pas du goût de tout le monde. mais. Mais cela m'étonnerait ! » Christian et Lars se tenaient à côté de Sven. Elles lui indiquèrent une grande et belle maison dont les fenêtres étaient brillamment éclairées. l'air assez effaré. Sven demanda le chemin à des femmes arrêtées qui bavardaient. je ne me suis senti aussi content et impatient qu'aujourd'hui. je revendique mes droits. Je veux retrouver l'homme de loi qui a permis à Knut Brakfer de me prendre Nordfjord. demain sonnera l'heure de reprendre Olaf. — A tout à l'heure ! » Christian et Lars restés seuls observèrent l'endroit où ils se 153 . — Je désire que mes chiens pénètrent dans la cour et que ces deux personnes puissent m'attendre dans le hall chauffé. plus encore. Il coiffa ses beaux cheveux. » Il s'avança en glissant dans les rues étroites où passaient d'autres skieurs. » Un peu avant d'entrer dans la ville. faisant encore une révérence. — Je regrette. Il me faut le découvrir. — Oui. Dans le vestibule. il me recevra ! Veuillez lui dire que Sven Dagmour de Nordfjord désire lui parler de façon pressante. Puis il posa les mains sur les épaules de Christian : « Aujourd'hui. ils descendirent de traîneau.vie. Moi. Il est malheureusement trop tard pour aller ce soir encore jusqu'à Pierres Noires. il apparut dans un costume d'une sobre élégance comme jamais Christian n'en avait vu. — Je vais le lui demander. « C'est la fête ici ? demanda-t-il au portier qui le dévisageait avec hauteur. argentés sur les tempes. « On danse ! fit Sven avec un sourire légèrement railleur. hébétés par la fatigue. Je ne sais que son nom. On regarda avec un peu de curiosité les deux attelages. et mon maître ne reçoit pas. obséquieux. Sven chaussa une paire de skis étroits et courts en déclarant : « Suivez-moi lentement. émerveillés par l'aspect brillant de la maison.

la main tendue. lacs. car sa main retomba mollement et son sourire se transforma en grimace. monsieur Mangsonn?» 154 . mais il se souvint des chiens. M. Vous étiez si. Des rires fusaient derrière les portes fermées. si. dites le mot. Peu à peu. un homme rond.. château ? — Mais. Or. les chandeliers étaient d'or et d'argent. Sven fut introduit dans un bureau d'aspect sévère.. je viens vous demander des comptes. Des papiers qui sont en votre possession doivent être soumis à l'autorité suprême. — Oui. malade' — Oui. propriétés. Ils étaient de bonne foi. » Sven jeta un coup d'oeil vif autour de lui. De nouveau alerte.. les tapisseries de grande beauté. forêts. il se trouve que ma folie a cessé et que je suis trop jeune pour faire un testament en faveur d'un oncle plus vieux que moi. s'avança vers lui. tout souriant. attaqua aussitôt le châtelain de Nordfjord avec une aisance princière. Retors ne gémissait plus. Mangsonn. « Monsieur.' monsieur. eut un sourire amer : « Combien avez-vous gagné dans cette affaire. il jeta un aboi de joie lorsqu'il sentit la présence de son meilleur ami. Tout était bien ! Encore une caresse à Souplesse et il retourna dans le hall où Lars somnolait. aux manières joviales. le jugement sera cassé. — Des comptes à moi ! bredouilla l'autre affolé. pour la vie. La demeure leur parut luxueuse et riche. Quelque chose dans l'attitude de Sven dut singulièrement refroidir son zèle. ceux de Christian en firent autant. reprit l'homme de loi tout rouge. Il prit enfin le siège désigné. il se redressa aussitôt. les yeux de Lars clignotèrent. — Je sais. coupa Sven durement. s'y assit avec une lenteur étudiée. je l'étais aussi. revint au traîneau où les bêtes dormaient.. à vous ! J'aimerais savoir de quel droit mon oncle Knut Brakfer a pu devenir propriétaire de mes biens. — Deux docteurs avaient signé un rapport relatant votre état de santé et l'impossibilité dans laquelle vous étiez de vous occuper d'aucune de vos affaires. asseyez-vous d'abord. La musique continuait à faire tournoyer des couples quelque part dans la vaste demeure. je vous prie. vous me surprenez. terres. vous pensiez que j'étais fou et ce.trouvaient.

M.. 155 . Mangsonn s'avança vers lui. la main tendue..

— Allons ! Allons ! Faut-il vous rafraîchir la mémoire ? Je suis. il y eut pourtant pour moi des jours de lucidité totale. mais ce que je veux. figurez-vous. » Le saisissement de M. Je désire le rétablissement des droits qui m'ont été soutirés à l'occasion d'une maladie heureusement terminée aujourd'hui. Mangsonn avait fait place à une sourde colère. plus que jamais pour avoir de telles exigences ? » Le rire cassant de Sven le calma aussitôt : « Des exigences! Voilà un mot bien surprenant dans votre bouche. Ma conviction est faite. il reprit de l'assurance.La surprise fit suffoquer l'homme de loi qui passa un doigt épais entré le col et son cou. Veuillez leur dire de ma part que je me trouverai demain 156 . Me direzvous par quels procédés vous l'avez acquise ? Notez que je ne tiens pas à le savoir. c'est que justice me soit rendue. ceci est une autre histoire et je ne suis pas là pour vous la conter. j'ai l'habitude d'aller vite en besogne. Croyez bien. dans un bref délai. Je le répète. Maintenant votre richesse me semble bien établie. Je me souviens fort bien d'une chose : vous étiez pauvre autrefois. demanda : « Quels sont les docteurs qui ont signé ma mise hors la vie ? — Deux hommes éminents.. Leurs noms ? — Trudje et Calminka. La couleur de ses joues passa au rouge violacé. — Parfait. je ne prétends par vous forcer au remboursement des sommes versées par Knut Brakfer à cette époque. monsieur ! » Depuis que l'homme de loi avait entendu Sven Dagmour lui affirmer que l'argent gagné restait en sa possession. C'était une simple question posée en passant ! Mais ce que je désire de vous. « Qui me prouve que vous n'êtes pas encore fou. c'est que vous mettiez tout en œuvre pour. mon oncle d'ailleurs y a sa grande part. darda son regard sur M. monsieur Dagmour de Nordfjord. c'est tout à fait naturel. extrêmement direct. S'il m'est arrivé cet accident qui me priva de raison. — Je n'en doute pas. que si j'avais su toutes ces circonstances. il respirait.. Nous passerons l'éponge là-dessus. monsieur Mangsonn. fort capables. Sven se leva. Son sourire mielleux reparut : « Evidemment. le jugement doit être révisé le plus vite possible.. « De quoi voulez-vous parler ? Je ne comprends pas. que mes biens me soient entièrement restitués. » Il fit un geste vague de la main qui devait signifier beaucoup de choses. Mangsonn qui essuyait la sueur de son front blême.

ils entrèrent dans une salle semblable à celle du château. « Voilà les premières fondations posées. « Viens ! Viens ! sois le bienvenu ! Jamais une heure aussi belle n'a sonné pour mon cœur ! — Avant d'entrer. si pâle que sa robe de laine bleu clair parut sombre à côté de son visage. On se précipita au-devant des arrivants.. Lars sursauta. des chandeliers de bois torsadé éclairaient la grande pièce d'une lumière rosée. ta place est à côté de la mienne ! — Oh ! Sven ! murmura Christian encore craintif et hésitant. les peaux d'ours s'étalaient sur le parquet brillant. Quel bonheur ! Comme tu as bonne mine ! Le cauchemar est donc fini ? » II l'embrassa avec effusion.à cette même heure à la maison de Stefan Manroë. tu as raison. Sven sortit si vite que M. 157 . l'appela. Elle tressaillit violemment quand la porte fut poussée par son père. essuyant ensuite ses joues inondées de pleurs de joie. les tapisseries couvraient les murs. quel ami. « Chérie ! Devine un peu qui je t'amène. Quel revenant. je les y attendrai. il faillit en tomber de surprise : « Sven ! Oh ! Sven ! Est-ce possible ? Enfin. Ici. puis il commanda de s'arrêter devant une demeure de belle apparence. Dans un fauteuil bas lisait une jeune femme. bientôt ils le seront de nouveau. te voilà revenu. Lars et toi. chère tête sage.. ajouta-t-il plus bas. Mangsonn put se demander s'il ne venait pas de vivre en rêve cet étrange entretien. » L'homme de loi s'inclina très bas. aucune excuse non plus à leur éventuelle abstention. laquelle se fit douce. Mon enfant. quel frère ? » Elle se leva toute blanche. Je n'admettrai aucun retard. Allons maintenant nous reposer chez le meilleur des amis. Demain ! C'est si long encore !» Entraînés par l'ami de Sven. Christian. ne vaudrait-il pas mieux attendre à demain ? — Oui. Quand un homme de haute taille eut entendu le nom du visiteur. Christian se réveilla aussitôt lorsque la voix de Sven. ils ont été à la tâche bien durement.. les armes y voisinaient avec les fourrures. » Les chiens furent guidés par Sven dans le dédale de plusieurs rues sombres. accompagnez-moi. veuille donner des ordres pour que mes chiens soient soignés et traités avec beaucoup de douceur. l'accueil fut tout différent.

avec une soudaine affection pour le garçon qui lui en rappelait un autre. Etait-ce bien l'ancien.. ce qu'ils comptaient faire dès le lendemain matin. des parfums de miel. « Qui es-tu ? » lui demanda-t-elle. Sven ! — Mais oui. La soirée se passa ainsi. notre cher Sven que nous croyions perdu pour toujours et qui nous revient après tant d'années ! — Tu n'as pas changé ! fit Sven en serrant la main de Missia. Notre ami Sven est là ! — Eh bien. fit Sven en riant. Combien il souhaitait que tout ceci fût vrai ! Ce cher Sven! Il l'affectionnait tant ! Il était le fils de son meilleur camarade. Christian la trouvait bien belle avec ses tresses brunes et son chaud regard... Elle était chargée d'argenterie qui scintillait doucement à la lueur des chandelles. La chaleur l'enveloppait. Tiens. délicieuse comme un conte de fées. de bois.. se mêlaient. Allez ! Que les plats soient aussi nombreux que choisis. malade 158 . Stefan Manroë l'approuva en tout.. Elle lui sourit quand elle fut redevenue maîtresse d'elle-même. Il ne se lassait pas d'admirer Sven qui lui apparaissait maintenant sous un jour inaccoutumé. Missia. Tu es la même qu'autrefois. ne dirait-on pas que je suis un roi ! » Missia n'avait pas encore prononcé d'autre parole que « Sven ». de cet âge. Jamais Christian ne s'était trouvé à une table aussi richement servie. —N'est-ce pas ? Toujours aussi jeune ! Crois-tu qu'elle n'a jamais voulu se marier sous prétexte que son vieux père a besoin d'elle ! Combien de fois me suis-je fâché en la voyant si têtue refuser d'excellents partis de la ville ! Mais ne parlons pas de nous. Il étudia le visage de l'enfant. le compara à celui de Sven. l'engourdissait. leur espoir. Maintenant. Maria ! Maria ! Préparez un souper de fête. le fit asseoir auprès d'elle avec un mouvement diamant de sa petite tête gracieuse.. Nous sommes trop contents de te revoir ici.« Sven ! prononça-t-elle avec difficulté. comme si elle était le jouet d'un mirage.. qu'elle avait tant aimé!. approche-toi du feu !. il raconta toute la vie passée de Christian. Une bonne odeur se répandait. elle rougissait et pâlissait tour à tour. Sa bouche menue d'un rouge ardent lui parut aussi jolie qu'un fruit.. de résine. Ce fut Sven qui répondit pour lui. Allez ! Allez ! Pressez-vous et ne nous regardez pas avec des yeux ronds comme des assiettes. l'ami d'enfance de sa fille Missia. Sa toilette le remplissait d'admiration ainsi que les fins bijoux d'or qui ornaient sa robe et son poignet.

il était bien le fils de Sven. bien portant... que voulez-vous? Il n'en pouvait plus ! C'était trop de bonheur à la fois ! Cette nuit-là. Il était merveilleusement inespéré ! 159 . serrant ses mains contre sa poitrine. guéri ! A côté de lui. il y avait cet étrange garçon inconnu au même regard charmeur. Ses yeux profonds et rêveurs regardaient Sven sans pouvoir s'en détacher. Il était là.. la fatigue.. les vins doux.. si radieuse ce soir parce qu'elle pensait que ses plus beaux rêves se réalisaient enfin. Le retour de Sven dans sa vie la bouleversait trop. qui avait des reparties spirituelles et dont les yeux étincelaient avec tant de jeunesse ? Peut-être se souvenait-il aussi du temps heureux où Missia et lui jouaient ensemble ? La jeune femme l'écoutait. Oh ! oui. son cœur le lui affirmait. ne ferma pas l'œil une minute. ainsi que le trouble qui s'emparait d'elle chaque fois que son sourire rencontrait le sien ! Lars dodelinait de la tête. Christian dormit dans un lit à duvet où il enfonça avec délices. elle. se penchait. Sa jolie tête auréolée par la lumière se penchait. • Missia.qui parlait avec cette vivacité. Le repas.

le père de Christian... « C'est un grand jour pour nous. Le soleil brillait tel qu'un joyau neuf dans le ciel tout bleu.. Qu'allait-il lui arriver? Si le bûcheron. tirèrent avec rapidité le traîneau sur la route. puis firent stopper les chiens. « N'y pense pas ! lui dit Sven qui devinait ses soucis. Nous démasquerons cet homme. Quelques chiens de Stefan Manroë. Christian étendit le bras et montra la sombre et petite maison du bûcheron : « C'est là ! — Bien ! » Ils glissèrent encore en silence quelques minutes. 160 . Il fut étreint d'émotion anxieuse. de très belles bêtes bien saignées. Ce bonheur serait-il vraiment possible ? Il reconnaissait maintenant les approches du village. ils s'arrêtèrent. un traîneau particulièrement confortable fut mis à la disposition de Sven et de Christian pour qu'ils puissent se rendre à Pierres Noires où demeurait le bûcheron. Christian. Peut-être sera-ce le plus beau de tous ! » Sven souriait et Christian sentait son cœur battre très vite dans sa poitrine.XXI LE LENDEMAIN. Il ne neigeait plus. » A l'entrée du village.

Je vous dirai mon nom tout à l'heure. c'était naturel. Répondez uniquement à ceci : où se trouve Olaf en ce moment ? Vit-il encore ? Parlez ! » Sven n'avait pas haussé le ton.« Ne bauge pas d'ici. vous hésitiez. Je suis venu simplement vous demander ce que vous avez fait d'Olaf. alors l'homme vous a pressé d'accepter son offre et en même temps il a déposé devant vous une somme d'argent si importante que votre résistance a faibli. mon enfant ! — S'il allait vous faire du mal ? — Il n'osera pas.. car moi. l'homme tressaillit. Vous avez dit oui. j'ai très envie de vous en parler ! Je dois connaître le sort que vous avez réservé à Olaf Dagmour de Nordfjord.. je ne connais pas Olaf. — Peut-être « connaissez-vous » mieux Christian ? » 161 . Le blêmissement du teint du bûcheron fut plus qu'un éloquent aveu. — Pourtant. Vous avez d'abord refusé de prendre l'enfant.. Poux le moment. il n'a pas d'importance. ne peux rien vous dire. « Quoi? — Vous avez bien entendu. — Ah ! vous ne le « savez » pas ! Avez-vous donc si mauvaise mémoire ? Pourtant vous devriez vous souvenir. il le faudra bien. Mais je suis bon prince. entra sans attendre de réponse.. — Taisez-vous ! commanda Sven autoritaire. Vous avez apporté le petit garçon à votre femme. je répète ma question : qu'est devenu Olaf ? — Je ne sais ce que vous voulez dire ! parvint à prononcer le bûcheron en se levant brusquement. Karl Armsen. » Sven mit pied à terre.. « Bonjour ! » fit Sven à voix haute. mais sa voix avait pris un accent si tranchant qu'elle parut cinglante. se redressa : « Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? —. « Je. Dois-je vous y aider ? — Non ! aboya l'homme furieux.. Arraché à ses pensées. Karl Armsen était assis devant un cruchon de bière qu'il fixait d'un œil éteint.. » Sven s'était en effet décidé de frapper immédiatement un grand coup. figurez-vous.. Souvenez-vous. —• Qui vous a raconté ces mensonges? Rien n'est vrai de tout cela ! cria le bûcheron avec emportement. toqua à la grosse porte. Il serra le rebord de la table entre ses doigts. Je ne veux rien entendre de ces histoires.

162 .Sven entra sans attendre de réponse.

.. C'est mon fils... Je n'ai eu qu'une fille. articula-t-il avec difficulté... Avec quel argent l'avezvous payée ? Qu'est devenue Selma ? » Cette fois. il a fallu que je lui réclame le reste. — Vous parlez de Knut Brakfer ? — Oui..... de lui. ce n'est pas mon fils. mort! Et combien vous a coûté la grande maison de Salmoë.. car il est mort. paraît-il.. il est venu. les yeux exorbités. — Donnez des détails.. — Je ne puis. Je lui ai dit : « Tiens. oui. je ne voulais pas à cause des ennuis.. le bûcheron s'adossa au mur en poussant un cri étouffé. Un tremblement le saisit. son teint verdit. sarcastique. ça. Sven ouvrit la porte. c'est vrai qu'il m'a donné beaucoup d'argent. je vous le jure. qu'il avait besoin d'être débarrassé de ce garçon. oui. — Un jour..... « Christian.. « Le voici ressuscité.. la jointure de ses doigts craqua. fit un signe à Christian qui n'attendait que cela et qui s'approcha rapidement. — Vous n'avez vraiment pas de chance avec vos enfants ! » affirma Sven... en voilà un... que personne n'en saurait jamais rien. Souhaitez-lui la bienvenue puisqu'il n'est pas mort comme vous l'espériez ! » Mais le bûcheron était incapable de dire un mot.. Knut Brakfer disait que le père de l'enfant était fou.. ce me semble ! fit Sven avec un rire narquois. 163 .. monsieur. Selma. l'homme éprouva une véritable douleur physique. « Selma ! Morte aussi ! parvint-il à peine à prononcer. Karl Armsen. — Votre fils. pourriez-vous l'appeler ici ? Je voudrais le voir et lui parler. voilà votre fils. Karl Armsen ? continua Sven avec âpreté..Les lèvres de l'homme se pincèrent nerveusement. balbutia-t-il... qui n'a quitté il y a plusieurs mois avec Chris... non. soigne-le. Je crois que Selma est tout aussi vivante que lui ! » A la vue de Christian... il m'a apporté le bébé. tous les détails. Avant cela. elle l'a bien soigné ! — Vous avez reçu l'argent promis ? — En deux fois. avoua-t-il enfin. Il ne tenta même plus de se disculper.. » Elle l'a fait. Il s'effondra sur le banc. tant sa terreur était grande. Il chancela. — Si Christian est votre fils.. « Alors... Je le veux ! ordonna Sven penché sur lui.... « Non.. J'ai refusé. ma femme pleurait tout le temps parce qu'on n'avait pas d'enfant à nous. avec Olaf..

Celui-ci l'ouvrit.. Sven. on. « Merci ! » Un long silence s'établit entre les trois personnages.. Mais moi. vous n'aviez pas pensé ! Tôt ou tard. Le bûcheron était accablé. tremblaient. de méchanceté. Sven reprit l'attaque : « Achevons cet interrogatoire.. Il baissait la tête.. chercha dans sa cachette creusée dans le mur.. les mains brutales qui l'avaient tant martyrisé.. Donnez-le-moi ! » Le bûcheron se leva lourdement. que dis-je : l'ordre ? — J'avais cru comprendre.. « Vous avez certainement un signe qui établit d'une façon certaine que Christian et Olaf ne font qu'un. Vous avait-on donné liberté de le faire mourir ? — N. — Ou bien vous avait-on suggéré de le si bien traiter qu'il en mourût? Ce qui expliquerait votre comportement odieux à l'égard d'Olaf ? Car quel homme ayant un minimum de cœur peut froidement frapper un innocent avec autant de rage.. Karl Armsen. se contenant devant cet homme infâme. « On ne doit pas jeter de perles devant les pourceaux ». et Christian vit que ses mains. sa résistance physique et morale l'a sauvé ! Comment avez-vous pu ? demanda encore Sven avec une violence subite qui contrastait avec son calme précédent.— Vous êtes prêt à témoigner devant la loi ? — Que va-t-il m'arriver ? Devant la loi ? gémit l'homme en proie à la plus vive anxiété. — Vous êtes-vous demandé ce qu'il adviendrait du père à qui on volait son enfant ? Sans doute que non. auquel il ne fallait pas livrer une telle merveille. lui. — Il valait mieux !.. Vous étiez chargé de garder cet enfant. est-il écrit. Heureusement pour lui et pour moi. Il vous avait rapporté tant d'argent ! Fallait-il qu'il payât encore le prix du sang ? 164 . » Ecrasé devant l'accusation portée contre lui. il ne pensait même plus à lutter. un petit paquet qu'il tendit sans mot dire à Sven. j'en ai tellement souffert que j'ai perdu la raison pendant des années. ne montrait pas son immense bonheur. inondé de joie. il sentait que maintenant tout était perdu pour lui.. s'il n'en a pas reçu la permission. il faut payer. Ce moment est venu. qu'en réalité. A cela. le bûcheron ne cherchait même plus à se disculper.. il valait mieux que l'enfant ne vécût pas longtemps. Il ne contenait qu'un objet : une plaque d'argent ciselé sur laquelle un artiste avait gravé les noms : « Osia-Olaf ».

. « Ils viennent ! s'écria-t-elle et Sven a l'air illuminé de joie ! » Des heures enchanteresses suivirent. Sven sauta à terre allègrement.. 165 . Missia guettait derrière une fenêtre et sa petite main en frappait nerveusement le bois. Le père en profita pour serrer passionnément son fils contre lui. arrivèrent les deux docteurs comme il était prévu. ou plutôt Olaf. Pendant ce temps. Ce fut une muette étreinte qui signifiait tant de choses qu'Olaf murmura. reconnurent que son état de santé ne causait plus aucune inquiétude et qu'il y avait tout lieu de le considérer comme entièrement guéri. Missia mordillait son mouchoir de toile fine. dernière preuve qui lui donnait le droit d'être « celui qui devait venir ». ses sanglots de bonheur.« Allons. La satisfaction de Lars. il s'accomplissait sous ses yeux. A quatre heures. viens. jamais plus heureuses larmes ne coulèrent sur des visages que ce jour-là. il s'assit de nouveau et continua à boire. mon fils. Le bûcheron les vit monter dans le traîneau qui tourna. extasié : « Alors. Sven et Olaf volaient vers la ville. puisque maintenant c'est bien certain qu'il s'agit du fils de Sven Dagmour.. Parfois le père et le fils se regardaient. sa mimique expressive firent rire le jeune garçon de bon cœur. craignant une influence maléfique qui pourrait détruire cet heureux édifice. nous n'avons plus rien à faire ici ! » Christian. que la mort l'attendait au coin du premier bois. Ils félicitèrent Sven Dagmour de sa belle mine. puis il rentra chez lui. Il suivit son père sans se retourner. Il ne réalisait pas ce qui allait lui arriver. et s'éloigna dans un poudroiement de neige... c'est vrai? Je peux y croire? — Doutes-tu encore ? — Un rêve si merveilleux ! si extraordinaire ! — Tout simplement un miracle. Chacun jouissait du bonheur de Sven et de celui d'O'laf. Ils se déclarèrent prêts à signer les rapports demandés et s'installèrent pour le faire à la grande table de Stefan Manroë. » Leurs amis les attendaient avec grande impatience. il ne fit pas un mouvement. il resta longtemps appuyé à la porte. Leur double regard renfermait la même adoration. Prostré. mon fils. Ses idées s'embrouillaient II pouvait encore fuir. serrait dans sa main fermée la médaille d'argent. En avait-il le temps ? Mais aussitôt Karl Armsen se rappela que l'hiver bloquait les chemins. fataliste. Lorsqu'ils se trouvèrent devant la maison de Stefan Manroë. alors. s'élança. il tendit la main à Olaf qui s'en empara. N'avait-elle pas souhaité toute sa vie cette seule chose : le bonheur de Sven? Et maintenant.

de disputes et la porte s'ouvrit d'un seul coup livrant passage à un homme furieux.Soudain. 166 . on entendit des bruits de cris violents. déchaîné et hurlant.

c'est-àdire mal. cette terrible bataille prit beaucoup de temps. comme les fugitifs. Les hommes furent renversés. les avait abandonnés pour se jeter en arrière vers un autre but. L'un d'eux s'affaissa. les harcelant d'ordres. tenaces. il fouaillait les bêtes de fréquents coups de fouet. les chiens n'en pouvaient plus. Il lui semblait. Les bêtes se défendirent comme elles purent.XXII LES deux traîneaux de Knut Brakfer avançaient avec peine dans les gorges. ne lâchèrent pas prise. Ce fut un beau carnage. que le temps perdu ne se rattrapait pas. Ils s'attaquèrent au dernier traîneau là où les défaillances étaient les plus nombreuses. Une odeur de sang les attirait surtout. les loups. qu'il y en avait de blessés qui n'avançaient qu'avec peine ? Sans doute. brusquement. Quand Knut quitta les 167 . dormir la nuit et faire une halte importante pour reposer hommes et chiens. qu'ils butaient sans cesse. Les loups ne plaisent à personne. La fureur de Knut ne connaissait pas de limites. vint accueillir les traîneaux de Knut à la sortie du défilé étroit. Il leur fallut pourtant. les loups féroces se jetèrent sur les pauvres chiens. trop épuisé pour continuer. Remarquèrent-ils que les chiens étaient trop fatigués. On l'acheva d'un coup de carabine. ils ne furent pas vus d'un meilleur œil par les chasseurs •que par Lars ! Mais cette fois. La horde de loups qui avait si longtemps suivi Sven et les siens et qui. Malgré carabines et haches.

Missia et Olaf. il demanda à entrer chez Stefan Manroë. Je vois que j'arrive à temps. Le bousculant. à Sven et aux deux docteurs en train d'écrire. justement. ces messieurs.. Sven parlait ! Comme jadis ! Sven n'était plus l'homme que l'on montre du doigt avec ironie ! Aucune nouvelle ne pouvait être aussi stupéfiante que celle-là ! « Tu dis que tu es guéri. répliqua Sven avec hauteur. enfin. C'est alors que. Les hommes se souviendraient de cette équipée. D'ailleurs. Quand. La poursuite se continua pourtant... messieurs. « Quelles sont ces manières ? fit Stefan Manroë en s'avançant vers Knut avec une grande fermeté. tandis que Knut commençait son enquête : Avait-on vu deux hommes avec un garçon arriver la veille ? Savaiton où ils étaient allés ? Sans mal. dans un grand fauteuil et lui. les brutalités de Knut Brakfer les avaient tellement lassés qu'à peine arrivés ils décidèrent entre eux de ne plus retourner auprès d'un maître aussi redouté.. Cet homme lui paraissait de mauvaise tenue et son air furieux ne lui disait rien qui vaille. le nouvel arrivant ne pouvait apercevoir le garçon. entre le feu et le siège. les chiens pouvaient à peine tirer les charges. s'étaient précipitamment retirés près de la cheminée.. il pénétra de force dans l'appartement et se trouva ainsi soudain face à Stefan. ils n'étaient pas près de recommencer ! Les contraintes. » La réplique de Sven chassa pendant un moment toute pensée raisonnable de l'esprit de son oncle. ils étaient tous épuisés. — Celles qu'il me plaît d'avoir. il manquait six chiens et deux hommes étaient gravement blessés. établissent.lieux du carnage. Ne savez-vous donc pas que Sven Dagmour est fou et qu'il est dangereux de le laisser errer à sa guise ? — Si j'ai été fou. mais qui nous le prouve ? Voyons.. elle. Il leur apparaissait odieux maintenant. il obtint les renseignements désirés. ils se hâtèrent de s'en éloigner sous le prétexte d'amener leurs camarades blessés à un médecin de la ville qui les soigna aussitôt. à son entrée tempétueuse. tout bouleversé de colère. que vous connaissez sans doute mieux que moi. Mais le serviteur s'y opposa. je ne le suis plus guère à ce qu'il paraît. vous n'allez pas délivrer un papier à mon neveu 168 . le frappant même. ils approchèrent de Ramsoë.. mais dans l'âme de Knut la rage et la haine augmentaient. à terre. un certificat de mon entière guérison.. là.

. la chose est claire. prêt à trépigner de fureur. Le vrai maître de Nordfjord. depuis hier soir. Je pourrais. Hé quoi ! allait-il se laisser dominer par ces esclaves ? « De quel droit prononcez-vous de telles paroles ? Tuer un enfant ! vous en avez de bonnes ! — Du droit de celui qui sait combien la liste de vos forfaits est longue. monsieur.avant de l'avoir suivi pendant des mois. Je gérerai mes biens moi-même.. ajouter d'autres crimes. comme s'il venait d'entendre quelqu'un entrer dans la pièce. monsieur ! — Comment ? Que dit-il ? cria Knut hors de lui. Je tâcherai d'en faire meilleur usage que de payer des hommes pour tuer un enfant ! » Cette dernière phrase avait été prononcée avec tant de sécheresse. Nous ne craignons aucune récidive et nous sommes heureux de vous l'annoncer.. si je n'étais généreux. monsieur. en effet... Ma fortune.. Que savait Sven ? 169 . — Pardon ! fit un des docteurs en levant un doigt grassouillet. moi. — Mais c'est insensé ! Vous laisseriez cet homme en liberté ! S'il en est ainsi. Il peut avoir des rechutes. est tout entière revenue entre mes mains. nous doutant bien que vous êtes le premier à vous en réjouir avec nous ! » Pris au dépourvu. il reprit presque aussitôt avec insolence : « Vous croyez donc qu'il faut se fier aux apparences et que mon neveu est désormais capable de sortir sans compagnie. c'est moi. » Sven eut un sourire froid : « Permettez. d'agir seul ! — Absolument. Je suis si bien guéri d'esprit que j'ai non seulement l'intention de vivre libre. Rien ne nous assure que. Sven Dagmour de Nordfjord nous semble absolument sain d'esprit et entièrement remis. — Je redirai volontiers ce que je viens d'énoncer. mais encore celle de vous jeter hors de mon domaine. M. Il est temps que nous respirions là-bas un air de joie et de paix depuis trop longtemps étouffé sous la crainte. » A ces mots. que Knut tressaillit violemment. il serait un danger et pour lui et pour les autres. Knut contint un rugissement de rage. vous j avez assez semé la terreur et la confusion. je ne le permettrai pas. cher oncle. que je vous interrompe en vous remerciant de votre sollicitude à mon endroit. monsieur : je vous chasse de chez moi. Pourtant. Knut se tourna vivement.

elle obligea Olaf à sortir de sa cachette par un geste de la main... Sven Dagmour est encore fou. Dites4eur de comprendre. Je devine que vous ne me jugez pas mal.. La tête lui tourna. comment ? — Ah! vous vous étonnez de retrouver ici Christian. d'avoir pitié. vous le voyez vousmême. moi. très pâle et qui le regardait avec des yeux pleins de larmes. quoi.. Soudain. Vous êtes trop vil ! » Celui-ci fit un mouvement vers Sven.. sans cela oserait-il me menacer ainsi... mais mon fils.. Vous me permettrez de vous faire encore une meilleure surprise. il tenta la dernière carte. « Un instant ! Qu'avez-vous fait de mon fils ? dit Sven d'un ton altier. — Je ne vous crois pas.... décidé à se défendre jusqu'au bout. regards hostiles. — Etais-je son gardien ? — Répondez. « Que. puis répondit en le montrant : « Pitié. elle poussa Olaf en avant. monsieur ? En avez-vous eu pour celui-ci ? » Et. — Non. une envie de briser quelqu'un. Une impatience de bête prise à un piège s'empara de lui. vite réprimé.. assez parlé inutilement. Il n'y avait là que visages fermés. il aperçut Missia assise. Il s'adressa à la jeune femme d'une voix implorante : « Madame !.. où est Olaf ? » Knut avait cru échapper facilement aux questions posées. allons.. H s'apercevait maintenant qu'elles se resserraient autour de lui ainsi que les mailles d'un filet : Sven n'était plus fou.. mais il ne put en supporter l'éclat. » Missia se redressa très vite..Il tenta de rencontrer le regard de Sven. il voulait savoir ce qu'il était advenu de son fils. monsieur. Knut vit l'enfant détesté se lever devant lui ainsi qu'un spectre abhorré. comme offensée.. mon Olaf que je 'Croyais mort! — Il est mort ! répliqua Knut farouche. Peut-être. son seul parent ? — Vous :ne m'êtes plus rien. j'ai des preuves ! » 170 . son oncle. Hagard.. « Ai-je besoin de générosité ? Etes-vous mes juges ? Allons. avait-elle pris parti pour lui ? Sentant que toute chance de gagner une partie inégale lui avait échappé. vous mentez ! — Je dis vrai : Olaf. car ce n'est pas Christian que vous voyez là. il revendiquait sa fortune et ses biens. se dégageant fermement. il chercha autour de lui d'où pourrait lui venir une aide ou un appui.

je n'ai plus un mot à vous dire. il montra la porte qui s'ouvrait et l'on vit apparaître Karl Armsen entre deux hommes de la police. la tête encore plus penchée. par où fuir ? Il ricana encore : « Je ne suis pas le lièvre attrapé au gîte. l'une d'elles frappa deux coups discrets contre le bois. ce qui la fit rougir davantage. — Vous affirmez que vous avez reçu des instructions qui signifiaient clairement qu'il était préférable que l'enfant n'atteignît jamais l'âge adulte ? — C'est vrai ! fit Karl sourdement. Je me défendrai. A sa vue. — Je refuse d'écouter cet homme ! — Pourtant. Missia était devenue plus rosé depuis qu'elle avait répondu à Knut. Depuis un moment. Quelques personnes parlaient bas. quand Sven répliqua : « J'ai des preuves ». J'ai d'autres comptes à réglai encore : Je vous accuse d'avoir voulu me faire mourir laissant exprès à plusieurs reprises ma fenêtre grande ouverte par un froid glacial et quand j'étais malade.Il y avait longtemps que les deux docteurs avaient déposé leurs plumes d'oie et qu'ils écoutaient avidement. Quant à moi. je vous accuse d'avoir décidé de me jeter à la mer un jour si vous n'en aviez été empêché par l'arrivée d'un tiers. — La justice ! La justice ! » Knut Brakfer jeta un coup d'œil affolé autour de lui. La justice s'occupera de vous. Knut Brakfer. Sven lui avait adressé son beau sourire. offrit une petite fortune il y a douze ans environ pour vous occuper d'un enfant prénommé Olaf ayant pour mère Osia et pour père Sven Dagmour ? — C'est exact ! répondit l'homme. — Il ment ! Il est fou ! — Cela suffit d'un fou dans cette histoire. car. Je vous accuse d'avoir fait disparaître votre femme de j e ne sais quelle manière violente. les yeux à terre. « Vous suffiront-elles ? prononça Sven dédaigneusement. bouleversés par cette scène dramatique. vous y serez obligé ! » Puis s'adressant au nouvel arrivant. lui recommandant de l'être plus encore avec le pauvre petit. pour l'en remercier. Il se tourna peureusement et vit avec effroi un homme vêtu des 171 . Aussi. — Je vous en empêcherai ! » fit une voix métallique derrière lui. Ce n'est pas tout d'ailleurs. Sven demanda : « Vous êtes bien Karl Armsen. le laissant à un homme dur et brutal. ici présent. le bûcheron à qui mon oncle. on entendait un certain remue-ménage derrière une des portes. je vous accuse d'avoir volé mon enfant pour le faire mourir. Knut Brakfer chancela.

Ses dents claquèrent. condamné. Quand ils se relevèrent. en grand uniforme. D'affolantes visions le visitèrent.insignes royaux. 172 . dis répondirent aux silencieuses questions des assistants oppressés : « II est mort. messieurs. Plus d'issue possible. la face contre les peaux d'ours. « Emmenez-moi vite maintenant ! » leur dit-il. Il glissa sur un tapis. Mais son regard tomba sur Olaf. Il se souvenait tout d'un coup de tant de choses enfouies qu'il avait tenté d'oublier.. l'examinèrent avec attention. Il jeta les bras en avant pour essayer de se rattraper à quelque chose de solide. impassibles. il revit le passé. Karl Armsen baissa la tête.. Avec la générosité de l'enfance qui dans un élan du cœur efface le mal. s'écroula.. Les docteurs se penchèrent aussitôt sur lui. Il avait joui de l'impunité pendant des années et. lui aussi. il croyait déjà sentir le froid d'une corde autour du cou. avancer la main vers lui. Des bruissements de sang frappèrent ses tempes. Il eut peur à son tour. La mort subite de Knut Brakfer ébranla fortement le bûcheron dont l'imagination crédule y découvrit un mauvais présage. ne le trouva pas sous ses doigts. la fin de l'entrevue. maintenant. l'enfance malheureuse du* garçon. Il ne percevait plus rien soudain autour de lui. Il se sentit acculé. comme si la pièce où il se trouvait devenait obscure et vide. la gorge serrée. Il tenta. tendit ses poignets aux deux hommes qui attendaient. Le pardon était plus lourd à supporter que la rancune. Il savait qu'il n'en était malheureusement pas digne. Il répondit doucement : « Je te pardonne. Olaf ne se détourna pas. Un voile rouge couvrit ses yeux. — Ainsi périssent les méchants ! » déclara sentencieusement Stefan Manroë. » Alors. alors qu'il enfonçait dans une mer sans fond. il fit table rase des mauvais souvenirs. Je prendrai toujours soin de Selma comme si elle était ma sœur. En un éclair. renonçant à punir. Un tourbillon de pensées se déchaîna en lui. de trouver parmi ceux qui l'entouraient un sentiment de compassion. Il porta la main à son front. Les crimes commis se levaient tous en plein jour pour l'accuser. il ne put que joindre les mains et les tendre vers lui : « Pourras-tu un jour me pardonner ? » supplia-t-il. son odieuse rudesse à son égard. Il fit une brusque volte-face.

« Mon fils ? — Là-bas. — Je ferai ce qu'il plaira à mon père ! fut la réponse. de neige et de lacs. des médecins qui s'en étaient allés après maintes courbettes respectueuses. la belle chambre fut débarrassée du mort. Les fêtes de Noël approchent. » C'était la première fois de sa vie qu'il prononçait ce nom. — Devant un tableau aussi enchanteur. nous voilà seuls ! s'écria Sven avec sa vivacité charmante. Nous venons de voir le dernier acte d'une tragédie. avec ses fjords et la mer qui chante dans le vent ?. Un peu de gaieté n'y fera pas de mal. De plus. tu ne repartiras pas si vite. « Enfin. — Nous n'en sortirons jamais. tes chiens ont besoin de repos. mon bien-aimé. Je suis sûr qu'elle sait une quantité de légendes. Nous viendrons donc avec vous. tout cela est à toi désormais ! » 173 . c'est entendu. elle les racontera à la veillée et nous l'écouterons. fit Sven en riant. c'est mon pays maintenant. elle sera la fée indispensable pendant ces journées de fin d'année.. Le cauchemar est terminé. Missia ne me pardonnerait jamais de t'avoir laissé reprendre la route incertaine sans avoir tout fait pour te retenir. qui résisterait ? s'exclama avec une souriante bonhomie Stefan Manroë. le cœur en joie ! — Non.. Cela nous ferait tellement plaisir ! — C'est mon fils qui en décidera ! fit Sven avec un large sourire tourné vers Olaf qui lui serrait la main avec force. elle osa pourtant insister : « Oui.. vous savez quelle solennité elles revêtent toujours là-bas. Le rideau tombe. — Oui.. petits et grands. mais à une condition ! — Laquelle ? — Vous nous accompagnerez au château.. Sven. Ensuite. Te voilà à peine remis de tes fatigues et émotions.En quelques instants. mon ami.. restez encore. Olaf pressa la main de Sven encore plus violemment : « Mon père.. du bûcheron.. bouche bée. » Missia cacha la rougeur de joie qui envahissait ses joues en se baissant vers les flammes. Missia organisera des jeux. Nous acceptons donc votre invitation.. » Missia se troubla lorsque son père la mit ainsi en cause. mon beau pays de torrents. Nous pouvons maintenant rentrer à Nordfjord. La pièce est finie..

on les remplaça durant le voyage dès qu'elles s'éteignirent. Le paysage dans le soleil était féerique. glissant près des bords où les herbes pétrifiées. passant sous les ponts de glace. aux événements les plus fantastiques ? LE RETOUR 174 . ses branches duvetées de neige. N'était-il pas le plus heureux des serviteurs ? N'avait-il pas assisté. se reposa^ sur les hauts sommets des montagnes. qui était beaucoup tombée les jours précédents. lui seul. Le lac balayé du vent offrait à la vue le spectacle d'un miroir étincelant. Lars avait retrouvé son sifflement joyeux. sous leur revêtement brillant. Chaque arbre de la forêt évoquait un mystère avec ses dents de glace. Des torches de résine furent plantées à l'avant et à l'arrière. ni ces lueurs vives qui faisaient croire que la campagne déserte était habitée de milliers de feux follets. Les loups se tinrent à l'écart n'aimant ni cette musique de cloches. La neige.XXIII ne ressembla en aucune manière au départ furtif et silencieux. Les vieux traîneaux lourds furent remplacés par de maniables traîneaux neufs où tintinnabulaient des dizaines de clochettes au son argentin. Des fleuves de lumière glissaient dans la nuit avec un gai bruit de sonnaille. Le torrent avait l'air de s'amuser à cache-cache. ressemblaient à des fleurs rares.

tiraient avec vigueur. prévenus par elle... Ingrid. reconnaissant le chemin qui les ramenait à la niche chaude et à la bonne soupe grasse qu'ils aimaient. partout brûlaient des torches qui révélaient. Quand son rire se mêlait à celui de ses compagnons.Enfin. savaient que Sven Dagmour rentrait chez lui avec son fils Olaf. on s'étonnait de l'entendre tinter si joyeusement. Les chandeliers d'or. Ingrid tentait de modérer la foi invincible de sa grand-mère. Sven semblait avoir définitivement rejeté loin derrière lui les souvenirs empoisonnés. car Knut le Mauvais n'était pas revenu clamant sa victoire : « J'ai rattrapé Sven! » Parfois. mais celle-ci ne se laissait pas ébranler : « Ce sera comme je te l'ai annoncé : la légende ne peut mentir ! » . il se taisait pour mieux penser à la prodigieuse existence qui commençait pour lui. elles furent récompensées de leur fidèle attente. Les villageois se pressaient dans la cour principale.Il ramenait au château le véritable maître de Nordfjord ! Ses joues étaient élargies par un sourire épanoui qui découvrait ses vieilles dents. Les chiens. les vieilles pièces de la famille Dagmour ajoutaient sur les nappes brillantes leur éclat d'autrefois. aidée des autres servantes. Aux haltes. seule. les visages empreints de joyeuse impatience. Missia redevenait toute jeune. Parfois. avait préparé une table où la blancheur du linge rivalisait avec l'étincellement de l'argenterie. s'échappaient des relents 175 . Sorties des cachettes que. Olaf chantonnait à mi-voix. comme s'ils remarquaient l'ambiance différente et comprenaient l'allégresse de ce retour. elles virent un torrent d'argent au milieu de la plaine. sonnèrent du cor pour avertir tous les habitants du village qui.. Elles se précipitèrent en bas. contre la pierre des murs. Déjà. les torchères de bois sculpté. Elles comprirent alors que le bonheur glissait vers Nordfjord à vive allure. Le temps leur paraissait long. Martha connaissait. pourtant elles ne désespéraient pas. les candélabres d'argent supportaient les hautes bougies rosés et blanches qui jetaient une clarté chaude sur les fourrures qu'elles coloraient délicatement. De la cuisine. . la bonne humeur de Stefan Manroë amenait les rires. Dans la grande salle. le vent apportait le carillon des clochettes jusqu'au château où chacun s'affairait.. La vieille Martha guettait du haut de la tour avec Ingrid le retour de son maître. Un soir.

176 . lui fit une profonde révérence. tremblante d'émoi.Ingrid.

177

exquis et parfumés. Oui, tout était prêt, le maître pouvait venir !
Quand les voyageurs ne furent plus qu'à courte distance du château,
on ouvrit les portes toutes grandes, ce qui permit aux traîneaux de pénétrer
tout de suite dans la grande cour où se serraient tous ceux qui voulaient
souhaiter la bienvenue à Sven.
Des cris retentirent :
« Hourra ! Vive Sven Dagmour ! Vive Olaf ! »
On se bousculait pour mieux les voir, on s'essuyait les joues sur
lesquelles coulaient des larmes d'émotion, on riait, parlait à tue-tête,
recommençait à acclamer les arrivants.
Quelle joie ! Quel enthousiasme !
La vieille Martha ne criait, ni ne pleurait. Elle exultait. Sur son
visage, se lisait l'intense satisfaction de son âme. Elle inclina sa tête
blanche et baisa la main de Sven quand il passa devant elle. Il l'obligea à
relever le front :
« Martha, ma fidèle, redresse-toi, car, sans toi, Nordfjord ne serait
plus le même ! »
La jeune Ingrid, tremblante d'émoi, lui fit une profonde révérence. Il
lui dit gentiment :
« Je te ramène quelqu'un qui t'aime bien fort à ce qu'il m'a semblé ! »
Et, riant, il poussa Olaf près d'elle. Elle n'osa plus l'embrasser.
N'était-il pas maintenant le fils du maître ? Olaf n'en tirait pas un sot
orgueil, il se jeta à son cou avec l'impétuosité de son âge :
« Oh ! Ingrid, que tout est beau, que je suis heureux ! Mais dis-moi
où se cache Selma ? »
Elle s'avança vers lui, lorsqu'il pénétra à la suite de son père dans la
grande salle. Ingrid lui avait fait revêtir un costume très ancien relevé de
broderies de soie rouge et verte sur le corselet et au bas de la jupe, un
collier de perles nacrées tremblait à son cou frêle. Elle s'inclina
gracieusement devant Sven qui lui caressa la joue, mais elle hésita quand
elle vit Olaf. Est-ce que tout n'allait pas changer pour elle désormais ?
Dans son" regard craintif, se devinaient les larmes toutes proches à couler.
Il l'embrassa affectueusement :
« Que tu es belle, ce soir, Selma ! »
Mais elle n'entendait pas les compliments, elle lui murmurait à
l'oreille :
« C'est vrai que tu n'es plus mon frère ? Est-ce que tu vas encore
m'aimer ? »
Olaf la souleva en riant comme si elle ne pesait pas plus qu'un
moineau, il la consola en disant :
178

« Je m'appelle Olaf maintenant, c'est toute la différence; pour toi, je
serai toujours ton frère ! »
Sven regardait avec admiration son fils rayonnant quand soudain il se
rappela la fille de Knut Brakfer. Il se pencha vers Martha :
« Que fait Elina ?
— Elle a été invitée à passer quelque temps chez la sœur de sa mère.
Je lui ai conseillé d'y aller et d'y rester longtemps !
— Quand elle apprendra la mort de son père, elle ne voudra plus
revenir ici. Toutefois, cette maison restera la sienne, si elle le désire. Je ne
vous demande qu'une chose à vous tous qui avez connu cet homme, c'est
de laisser ignorer toujours à cette enfant quel monstre il a été. Que
personne ne lui parle plus jamais de lui. Qu'elle ignore de quelle mort
brutale il a péri. Les enfants ne sont pas responsables des crimes de leurs
parents. »
Maîtres et serviteurs se mirent à table, on servit à tous les habitants
du village mets et boissons dans les autres salles du château. Partout, ce ne
fut que liesse.
« Es-tu heureux, mon fils ? » demandait Sven de temps à autre à Olaf
qui lui faisait face.
Chaque fois, il répondait avec le même émerveillement dans le
regard et dans la voix :
« Je ne puis croire que tout cela est vrai !... »
Selma, qui l'entendait, assise à côté de lui, se réjouissait de son
bonheur et rayonnait ainsi qu'une petite fleur caressée du soleil.
Missia, la timide, pensait aussi que ces journées ressemblaient à une
histoire merveilleuse tissée de fils d'or.
Est-ce que ce rêve allait prendre fin ? N'y aurait-il pas pour elle une
toute petite place au cœur de la joie pour s'y nicher ?
Elle se le demandait avec un peu d'anxiété tandis que le regard de la
vieille Martha pesait sur elle gravement comme pour sonder l'avenir....
Au-dehors, la nuit régnait sur les champs de neige, la lune éclairait la
campagne où la glace paraissait bleue, les étoiles scintillaient très haut dans
le ciel, la mer chantait son éternelle chanson toujours recommencée. Dans
les forêts, dormaient les oiseaux, les biches et les ours. Le vent dansait
autour du château mais il ne pouvait y pénétrer, les portes ainsi que les
fenêtres sur lesquelles le froid avait dessiné des fleurs restaient closes. Il se
glissait jusqu'au chenil où les chiens, heureux à leur façon, lapaient la
soupe chaude que leur apportait Lars.

179

tandis qu'il refermait avec soin la lourde porte de chêne sur le bonheur retrouvé. seuls y peuvent demeurer les âmes candides et les êtres dont les yeux sont brillants d'amour et de loyauté ». au château de Nordfjord. 180 . vent glacé. aujourd'hui. déclara le vieux Lars en pénétrant à son tour dans la grande salle éclairée. il n'y a pas de place pour toi.« Non.

Où vogue-t-elle ? Parfois Olaf se dirige vers le rivage. Sven. IMPRIME EN BELGIQUE par la S.XXIV LA LÉGENDE d'Osia. Et le soir. on aperçoit plus qu'un point dans l'immensité bleue. Dépôt légal n» 1941 4e trimestre 1953.B. Tout est paix alentour... écoutent la voix de Martha conter des légendes du temps passé. recueillis. Où donc commence-t-elle ? Où donc finitelle ? Quelles parts de rêve et de réalité s'y sont mêlées ? La barque n'a plus jamais été revue à Christomoë.E. dans le jeu des flammes qui rosissent leurs visages rapprochés. les lacs dorment sous le ciel pur. mais aucune ne ressemble à celle qui amena les deux enfants au château de Nordfjord. Souvent un aigle plane. Selma et Ingrid.LIEGE 181 . la mer houleuse ou calme porte des embarcations de tous genres.. il regarde au loin. Même les bêtes féroces ne s'aventurent plus dans les bois proches...I. quand les étoiles s'accrochent à la voûte sombre. .C. puis il s'élève très haut.. les torrents bondissent. Le vent chante dans les arbres de la forêt. Olaf.

R.E.Achevé d'imprimer le 30 octobre 1953 sur les presses de la S.I.C. Liège — (Belgique) 182 .

BIOGRAPHIE 1908.1997 183 .

1997 184 .BIOGRAPHIE 1908.

s. (1978) Lili et la guitariste (1979) Lili et la lorgnette de l'empereur (1981) Lili et l'énigme de Rochenoire (1981) Pascal Pascal et le vagabond (1958) Pascal et Pedro (1965) Pascal et le fantôme (1966) Autres publications Le maître de Nordfjord (1953) 185 .Liste des livres parus: Les Lili Lili et son basset (1956) Lili et ses chèvres (1959) Lili et son âne (1961) Lili et son loup (1963) Lili et son portrait (1965) Lili et la sauvageonne (1967) Lili et sa mule (1967) Lili et le testament secret (1968) Lili a disparu (1968) Lili et le guépard (1969) Lili et les mexicos (1969) Lili et la grotte aux améthystes (1970) Lili et le jeune gitan (1971) Lili et le secret de la tour (1971) Lili et le gondolier (1972) Lili et la lettre cachée (1973) Lili et la rose d'or (1973) Lili et le lion (1974) Lili et les skis d'argent (1974) Lili mène la danse (1975) Lili la fine mouche (1975) Lili et la captive de l'île (1976) Lili et la voix mystérieuse (1976) Lili et la jument grise (1977) Lili lance un s.o.

Mirabelle no 162. Hachette) 1979 Romans sentimentaux L'Appel de la montagne (Collection Libellule no 16. Mirabelle no 215. Hachette) Amitia.P. (Rééditions en 1959-59) (Bibl. illustrations de Janfre Moussy. 1948 Du rêve à l'amour (Coll. 1968 Sillons DS Lecture 16 pages (Encart lecture 3260) (Devait se détacher d’une revue) Tous les livres à système de Marguerite Thiébold sont parus aux éditions Lucos. Rose. Éditions Des Remparts). Libellule no 25. illustrations de Janfre Cendrillon. sous le pseudonyme de M. Romanesque.) Le Cygne de Solveig (1956) (Bibl.) (Bibl. Rose. Daniel et ses amis. Verte.) Contes d'Alsace : récits du folklore alsacien (Coll.A. Rose..C. Rêves Bleus no 20. Éditions du Dauphin). Éditions La Colombe). 1954 La Dame du lac (Coll. Rouge & Or Dauphine. au cours des années 1950. illustrations de Grolleron Attention!. Morgane. Dangers!. Rouge & Or Souveraine.1965 La Statue vivante (Coll. illustrations de Jo Zagula 186 . Hachette) La fleur de glace (1952)(Coll. 1947 Suzanne aux cheveux d'or (Coll..E.I. en relief. S. Hachette) La fille du potier (1959) (Ed. Éditions Des Remparts). illustrations de Jo Zagula A.. Jeunesse du Monde.La fleur du Mékong (1961) Deux garçons de nulle part (1962) Le traîneau de Manuela (1964) Le château dans la forêt (1951) (Bibl.B.. Éditions Des Remparts). 1962 L'Inconnue de la crique (Coll..). Fama no 60. 1964 La Robe écarlate (Coll.P.). Mulhouse. G. Vermeille. réedité en 1957 sous le titre d'Angelica. Hachette. G. fille du lac (1955) (Ed.P. Hachette) Le collier de rubis (1956 réédité en 1959. Éditions La Colombe).

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