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M.

Vincent Clément
M. Antoine Gavoille

Gérer la nature ou gérer des paysages: enjeux scientifiques,
politiques et sociaux
In: Mélanges de la Casa de Velázquez. Tome 30-3, 1994. pp. 239-262.

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Clément Vincent, Gavoille Antoine. Gérer la nature ou gérer des paysages: enjeux scientifiques, politiques et sociaux. In:
Mélanges de la Casa de Velázquez. Tome 30-3, 1994. pp. 239-262.
doi : 10.3406/casa.1994.2719
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/casa_0076-230X_1994_num_30_3_2719

GÉRER LA NATURE OU GÉRER DES PAYSAGES :
ENJEUX SCIENTIFIQUES, POLITIQUES ET SOCIAUX

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Vincent CLÉMENT et Antoine GAVOILLE
Membres de l'École des hautes études hispaniques
L'analyse intellectuelle de la notion de paysage, de son histoire et des
problèmes épistémologiques qu'elle pose actuellement au sein de la géographie,
ne saurait suffire : le paysage est également une réalité qui est devenue une affaire
publique, sous l'appellation commune de « problème de l'environnement ». On le
met au nombre des problèmes de société, on crée des ministères pour le régler tant
bien que mal, on sait que les savants ont leur mot à dire sur la question. Ce sont ces
enjeux scientifiques, politiques et sociaux que nous voulons maintenant analyser,
en sachant qu'il nous revient surtout de poser des problèmes, plutôt que d'apporter
des solutions.
'
Jetée dans le domaine public, la notion de paysage provoque inévitablement
la cristallisation d'un certain nombre d'opinions, enracinées aussi bien dans le sens
commun que dans l'esprit de certains savants. Elles portent, essentiellement^ sur
l'idée même de nature et sur deux notions dérivées : celle d'équilibre naturel, et
celle de la transformation dé la nature par l'homme. Ces opinions commandent
non seulement le débat public, mais aussi la recherche scientifique et les choix
politiques. C'est pourquoi nous commencerons par étudier ces points de départs,
qui demeurent généralement des préjugés équivoques.
Nous aborderons ensuite les problèmes proprement scientifiques et
politiques, en réfléchissant au type de relation qu'entretiennent lés savants et les
décideurs dans le domaine de la gestion des paysages. En effet, on pourrait
supposer que les nouvelles orientations des spécialistes de la connaissance des
paysages entraînent des modifications dans les projets politiques concernant
l'environnement. Mais les hommes de pouvoir peuvent-ils fonder leurs décisions
sur une connaissance dont les principes sont en évolution ?
Enfin, il apparaît clairement que, plus qu'une question de politique courante
ou même de programme idéologique, le paysage est un enjeu de société. Gérer les
paysages implique de définir un type de relation entre la société et la nature qui
Mélanges de la Casa de Velazquez (MCV), 1994, t. XXX (3), p. 239-262.

des techniques qui le produis ent. géologues. peuvent être ramené à un seul et unique présupposé. ils négligent le rôle de l'homme.. des budgets. d'un héritage qu'il ne s'agit pas seulement de conserver mais qu'il faut rendre viable ? Peut-on donner un caractère d'obligation à des projets paysagers. tous les préjugés. climatologues. de l'idée qu'il se fait de la nature. qui est le préjugé naturaliste. 1. des décisions. Mais.tel qu'il nous apparaît. En fait. Certes. s'agissant du problème de la gestion des paysages. quelque chose qui justifie cette attention nouvelle au paysage ? DES POINTS DE DÉPART ÉQUIVOQUES L'action de l'homme sur les paysages dépend. en dernière analyse. .. devient le fon dement de toute valeur. Au sens strict. y a-t-il. Nous entendrons ce dernier adjectif en deux sens. Mais si l'économie. bien souvent. car l'idéologie des naturalistes est. il n'en reste pas moins que l'idée de nature détermine des attitudes et des choix. le naturalisme : persuadés de pouvoir épuiser la connaissance du paysage par leurs sciences positives.). partant. Trois questions se posent alors : comment prévoir l'avenir. En effet. que l'essence d'un être particulier . ce qui peut avoir des conséquences morales et polit iques graves. entre l'idéologie et un paysage déterminé s'inscrit la médiation des projets. quelle nature ? La notion de nature est généralement confuse. dans la société actuelle et imminente. il recouvre toute les idéologies posant la nature comme un être originel qui précède et transcende l'homme et qui. La nature. la nature a-t-elle des droits justifiant des devoirs à long terme ? Enfin. en ce domaine. il peut renvoyer aussi bien au résultat de la création divine qu'à l'origine de la production choses. mais représente la première étape de toute réflexion sur la politique de l'environ nement. c'est ainsi qu'il est utilisé particulièrement dans le débat géographique.240 VINCENT CLÉMENT . de man ière également paradoxale. L'examen du concept de nature n'est donc pas simplement un jeu pour tenter de résoudre une querelle de mots. ou l'envisage seulement com meun élément perturbateur. l'élément épistémologiquement gênant devient facilement l'élément moralement condamnable de l'univers. de nouvelles difficultés surgissent. La première difficulté pro vient du mot lui-même. ou l'univers. autrement dit. Il n'est pas impossible de restaurer la cohérence de tous ces sens grâce à un système philosophique. Or. pour les générations futures.ANTOINE GAVOILLE élève celle-ci au rang de patrimoine. dont les significations recouvrent un champ tellement vas tequ'il semble défier la logique. Le terme « nature » peut en effet indiquer aussi bien l'ensemble des êtres. les deux sens sont profondément unis. il représente l'ensemble des scientifiques qui font pro fession d'étudier la nature en elle-même indépendamment de l'existence de l'hom me(botanistes. Au sens large. la politique et la technique sont des causes de l'état actuel de l'environnement.

nous nous contenterons de signaler deux points de son analyse qui remettent en cause ce . au détriment des animaux. les déserts. en effet. le naturel et l'artificiel. car un paysage contemplé n'est déjà plus un morceau de nature vierge. en tant que sujet psychologique. en tant que présence physique qui peut induire des phénomènes nouveaux (marque des pas. C'est ce qui correspond à ce qu'on nomme parfois le « spectacle de la nature ». qui exige une délibération sur les fins et sur les moyens. car tous les grandes oppositions dualistes qui pèsent sur les idéologies naturalistes en dérivent : la spontanéité et la réflexion. Nous retiendrons le plus caractéristique : l'oubli de l'hom me. En effet. parfois réduit à un règne végétal intact. dans ce discours plus qu'ailleurs. depuis des siècles. le discours sur l'environnement fait souvent appel à cette notion sans la définir. sans doute parce que la fixité des plantes les livre plus aisément au « spectacle ». est considérée comme le règne de la spontanéité. On oppose ainsi la production naturelle à la production humaine. oubli du sujet. elle a non seulement des conséquences épistémologiques mais aussi des implications métaphysiques et anthropologiques sur lesquelles il faut nous arrêter plus longuement. celle-ci est assimilée à l'ensemble des choses visibles qui entourent immédiatement l'homme et qu'il n'a pas fabriquées lui-même. d'une part. forge le profil du monde rural. Reste l'idée d'un monde vierge. qui provoque toutes les illusions habituellement liées à la perception quand elle est érigée en moyen de connaissance : séparation entre le sujet et l'objet. cela ne va pas sans conséquences dans le domaine éthique et politique. La réflexion et le savoir humain pouvant être déficients. l'homme s'oublie lui-même en tant qu'observateur. La nature. L'homme est l'être de l'erreur et du vice. c'est-àdire qu'elle comprend la totalité des choses qui se créent et croissent par ellesmêmes. Comme nous ne pouvons pas ici exposer en détail sa réflexion sur l'art et la nature. les hautes montagnes. comporte ment des animaux regardés) et. Com meon parle d'environnement et de paysage.GÉRER LA NATURE OU GÉRER DES PAYSAGES 24 1 En effet. Il est clair que. Quant à la séparation entre le sujet et l'objet. subsiste la notion purement sensible de la nature. mais sur toute l'idéologie des rapports entre l'homme et la nature .qui modifient sa perception.à commencer par l'idée même de virginité . ce qui laisse régner l'équivoque non seulement sur le vocabulaire. la forêt vierge. qui assimile purement et simple mentla nature à la campagne . Él iminons d'emblée la conception la plus inepte. Les défauts de ces produits de l'imagination sont trop évidents pour qu'on les analyse ici en détail. il est trop facile de montrer qu'il s'agit là d'une naïveté de citadin oublieux du labeur quotidien qui. ces préjugés dérivent en fait de la structure perceptive de cette appro che commune de la nature. Cet oubli est l'obstacle epistémologique commun à toutes les sciences : dans sa contemplation naïve de la nature. Aristote a profondément analysé ce préjugé. c'est-à-dire. d'autre part. dans le sens ou l'homme y projette un certain nombre de schémas et d'intentions . la production naturelle est valorisée. De là proviennent des images qu'il faut bien évidemment dépasser. sont les lieux privilégiés de cette imagerie nostalgique. Les îles. le normal et l'anormal.

c'est un état de guerre. II 8. Lois. Or. 6. La nature peut s'opposer à elle-même. Les lois humaines doivent justement corriger cette tendance. 482 e-486 e. Protagoras.ANTOINE GAVOILLE dualisme classique. dans ce cas. 268 e-273 e. un état de paix. Tant que la nature est conçue comme un état antérieur ou supérieur à l'existence 1. . son ouvrage le plus « naturaliste ». Ibid. Politique. Métaphysique.242 VINCENT CLÉMENT. Platon. C'est ici qu'apparaît la deuxième idée d' Aristote que nous voulions mentionner : l'homme. 3. On voit donc que la coupure entre l'art et la nature ne va pas de soi. 4. la (J)i>au (fusis). chez Rousseau. Certes. qui a lui-même proposé plusieurs versions de l'état originel. 199 a 20-30.. le monde animal est un modèle de chasteté. à l'excès. ne réaliset-il pas au mieux ses propres fins quand il agit sans y penser ? Il existe aussi chez l'homme un mode de production à la fois finalisé et spontané qui est peut-être le plus élevé : l'art. Id. mais elle a aussi créé l'homme en en faisant un être soumis à la douleur et au plaisir. 1 99 b 27. 5.. Il y a une tendance naturelle à aller contre la nature .1 3. 1 032 a 1 2. Les maladies. agit comme la nature2. Ibid. on peut faire tout dire à la nature : elle se prête à tous les discours. un achèvement de l'œuvre de la nature. pose le problème avec la plus grande lucidité. D'abord. L'opposition entre le normal et l'anormal n'est pas plus claire. Les premières obéissent à une nécessité interne qui leur fait accomplir leur essence propre. réellement. l'injustice sont à la fois dans la nature des choses et contre-nature. de fidélité4. comme l'agriculture ou la médecine3. 840 d. et celui des choses qui se produisent par hasard . L'idée d'une finalité dans la nature modifie donc considérablement l'idée naïve de spontanéité : d'une part parce qu'elle suppose une intelligence à l'œuvre dans la nature. parce qu'on privilégie toujours l'un ou l'autre de ses aspects. et par surcroît dans les Lois. Gorgias. 906 c. Ce qui est « contre-nature » n'est-il pas produit par la nature ? Même Platon. 2. forment la nature. À cela il faudrait ajouter que l'art n'est souvent qu'un prolongement. Z 7. Platon. à la pléonexie. de l'âge d'or au règne de la loi du plus fort. Aristote critique l'idée de spontanéité en distinguant deux cas : celui des choses qui se produisent par elles-mêmes en fonction d'une finalité.. d'autre part parce qu'elle rapproche la nature de l'art. La nature est souvent un modèle d'ordre. Mais on dira que l'homme ne réalise ses fins que par la médiation de la délibération. On voit donc que l'idée d'« imiter la nature » dans le domaine éthique et social n'a pas de sens. ce sont elles qui. C'est d'ailleurs pourquoi les philosophes ont inventé des « états de nature » si opposés : chez Hobbes. toutes lucidement présentées comme des mythes6. Il y a dans la nature une tendance à errer. fait-il remarquer. En réalité. Physique. Aristote. 320 c-322 d. mais il y a aussi en elle une tendance au désordre. la pourriture. Platon le savait déjà.

Elle a été tributaire de l'alternance de phases de réchauffement ou de refroidissement. Madrid. à une période au cours de laquelle les grands biomes terrestres se mettent en place. La période historique a connu elle aussi des oscillations climatiques : réchauffements à l'époque romaine. l'humanité doit se fixer pour assurer son propre salut. comme dans le cas de l'idée de nature. avant toute intervention humaine. au Bas Moyen Âge et entre le XVIIIe et le XXe siècle. dans les régions proglaciaires. Aux basses latitudes. mais la relation pratique qui. où les oscillations climatiques concernent surtout la pluviométrie. unissant l'homme à la nature. Sur les aspects climatiques à l'époque historique. le phénomèn e de l'avancée ou du recul des glaciers d'inlandsis détruit la végétation et les sols dans le premier cas. à la suite de la glaciation wurmienne (80 000-10 000 BP). « La evoluciôn de los bosques de la Peninsula ibérica: una interpretaciôn basada en datos paleobiogeogrâficos ». Le mythe des équilibres naturels La conservation des équilibres naturels est l'un des objectifs essentiels que. et de phases plus humides ou plus arides. Historia delclima en Espana. il se produit des déplacements latitudinaux et continen taux des biocénoses. une période pendant laquelle les écosystèmes auraient connu une stabilité durable ? À partir de l'Holocène (de 10 000 BP à nos jours). voir Inocencio Font Tullot. elle ne peut être qu'une construction imaginaire (certes nécessaire du point de vue anthropologique. impliquent des réajustements dans la répartition des écosystèmes7. 35-58. la notion d'équilibre naturel ne va pas de soi. et entre les forêts ombrophiles. les forêts tropophiles et les Sur ce point. . À chaque oscillation. Or. les déplacements nord-sud concernent l'écotone forêt de co nifères-forêt de feuillus. Hors série. Les variations du climat. Si l'on admet l'existence d'un état d'équilibre primaire de la nature. s'il est vrai que toute société génère une mythologie de la nature). p. Aux moyennes latitudes. voir la synthèse récente concernant la péninsule Ibérique de Margarita Costa et alii. ou favorise la progression vers les hautes latitudes de l'écotone (groupement d'interface) toundra-forêt de conifères dans le second cas.GÉRER LA NATURE OU GÉRER DES PAYSAGES 243 humaine. qui se sont succédées du Dryas au Subaltlantique. 2. 297 p. refroidissements au Haut Moyen Âge et au Petit Âge Glaciaire (XVIe-XVIIe). Institute Nacional de Meteorologia. Toutefois. il doit être possible de le situer dans le temps. auxquels s'ajoutent des migrations est-ouest entre les fo rêts et les steppes continentales. Ecologia. En schématisant. ou. Leur mutation n'a pas été linéaire. les écosystèmes se sont profondément modifiés sous l'effet du réchauffement postglaciaire. conduisent à redéfinir les termes de la relation. 1990. Il faut donc plutôt essayer de penser non la nature en soi. Peut-on identifier. à l'inverse. 1988. 1. le balancement s'effectue entre les steppes et les déserts. dans l'esprit des naturalistes. deux préjugés concernant cette relation hypothèquent son analyse objective : l'idée d'équilibre naturel et l'image de l'homme destructeur.

les biocénoses et les biotopes. massif ou chaîne de montagnes . Les mers constituent le niveau de base général en fonction duquel s'établit le réseau hydrographique. Le pourtour de la Méditerranée fournit des exemples r emarquables de mouvements néotectoniques de grande amplitude. sont soumises à de cons tantes variations. Ils entretiennent une certaine instabilité des versants. Un abaissement ou un relèvement du niveau de base. les biocénoses qui s'y développent. une adaptation des biotopes. et inversement.ANTOINE GAVOILLE savanes. Les milieux littoraux sont particu lièrement affectés par les mouvements eustatiques. coulées boueuses. Existe-t-il. Leur instabilité est accentuée par leur caractère d'interdépendance. Mais l'instabilité des biotopes est liée à d'autres facteurs.). la configuration des continents. des équilibres naturels ? L'origine de l'intervention décisive des sociétés sur leur mi lieu est souvent placée au Néolithique. Au Wûrm. juste avant l'apparition de . tels que les mouvements eustatiques et ceux d'origine néotectonique. ils déstabi lisentles sols et. érosion régressive) ou la genèse de formes d'accumulation. Un homme aurait pu alors traver ser le canal de la Manche à pied. de l'azote. et sont parfois associés à des phénomènes volcaniques. du carbone) et la pédogenèse. datés du Pliocène. dans le golfe de Corinthe. ont été portés à presque 1 800 m d'altitude. de façon systématique. en faisant rejouer d'ancien nes failles et en déclenchant des mouvements de masse (glissements. orientation nord-sud ou estouest. Est-ce par rapport à l'homme que l'on peut définir. Les variations du climat et le déplacement des biocénoses ont des conséquenc es directes sur les systèmes morphogéniques. Les fluctuations sensibles du niveau des mers ont bouleversé. Les deux composantes es sentiel es des écosystèmes. la transgression flandrienne a envahi une partie des surfaces aujourd'hui émergées. qui à son tour commande la dynamique des bassins versants (sauf dans les régions englacées). .244 VINCENT CLÉMENT . En réalité. Il n'est donc pas possible de déterminer une période pendant laquelle il y aurait existé un état d'équilibre primaire de la nature. Ainsi. l'étagement des biocénoses connaît des évolutions parallèl es. En montagne. . . La notion d'équi librenaturel n'a aucun sens sur ce plan là. de manière relative. ces derniers ont des incidences sur toute la morphogenèse continentale. Les mouvements néotectoniques ont secoué périodiquement la planète tout au long du Quaternaire. le niveau des mers était de 130 m à 150 m plus bas que le niveau actuel. les cycles biogéochimiques (cycles de l'eau. Les mouvements néotectoni ques et les fluctuations du niveau des mers n'ont cessé de se manifester au cours de l'Holocène.). Les effets de ces mouvements sont multiples. favorise respective ment la reprise de l'érosion (encaissement des cours d'eau. . des dépôts sédimentaires deltaïques. indirectement. Par leurs effets morphodynamiques. éboulements. jusqu'à nos jours. Ils peuvent provoquer un renversement du drainage. À l'inverse. mais d'une plus grande complexité en raison des caractères spécifiques de ce milieu (importance du développement altitudinal. Elles sont par définition instables. à plu sieurs reprises. Une mutation des biocénoses engendre.

Les écosystèmes eux-mêmes continuent d'évoluer. atteignent l'Espagne après 6 000 BP. 30. 1991. Jean-Robert Pitte. cette hypothèse est en réalité une fausse piste. 1. En prenant comme repère l'apparition de l'homme agriculteur. Guilaine (dir. Comme l'a affirmé Jean-Robert Pitte. Celui-ci est perçu comme le destructeur de prétendus « équilibres naturels ».GÉRER LA NATURE OU GÉRER DES PAYSAGES 245 l'agriculture. défini comme un ensemble donné de phénomènes régi par des lois constantes. Sur ce point. et non comme un aménageur de la planète.. Cette attitude scientifique se trouve donc facilement en affinité avec les idéologies selon lesquelles l'homme est l'être par qui le malheur arrive dans une nature qui. p. ont commencé d'intervenir sur le milieu (feu. Il commence d'agir sur eux. Tallandier. de façon aussi radicale que les défrichements agricoles des autres. p. sans lui. Paris. et parce qu'il amène à envisager l'homme de façon toujours négative. Il ne peut y avoir de période de référence universelle. il y a plusieurs millénaires d'écart entre les parties orientale et occidentale de la Méditerranée . Il s'agit d'un mythe. provoque des variations incontrôlables. Ce serait par ailleurs sous-estimer les conséquences des activités des peuples de pasteurs du Paléolithique et du Mésolithique. Entre les actions des uns et des autres. voies de passage. l'homme représente un obstacle . dans. Les techniques agricoles connues dans la partie orientale de la Méditerranée avant 8 000 BP. de vastes secteurs ne sont jamais fréquentés par l'homme. 3. « cette conception d'un éden figé que l'humanité serait venue perturber appartient à l'utopie »9.). Colin. l'homme accompagne la formation des écosystèmes au cours de l'Holocène. serait un paradis. 33 et suivantes. Certes. A. Mais cela est aussi vrai au Néolithique. Pour une archéologie agraire. En fait. 1989. avant les agriculteurs du Néolithique. plusieurs difficultés surgissent. Entre la mise entre parenthèse Jean Guilaine. sous l'influence des oscillations climatiques. Histoire du paysage français. sans aucun fondement scientifique. n'y a-t-il pas plutôt une différence de modalité que d'intensité dans la transformation des écosystèmes ? Prendre comme référence la situation antérieure à l'homme agriculteur apparaît totalement arbitraire. L'image de l'homme destructeur de la nature Cette image est très répandue chez les naturalistes. cabanes. . Le pastoralisme des uns a pu modifier le milieu. Les décalages spatio-temporels quant à la naissance de l'agriculture sur la planète sont considérables. au sein des régularités naturelles.. des équilibres naturels ? Sous une formulation en apparence simple. c'est l'élément qui. en même temps que ces derniers se constituent. Ceux-ci. J. Paris. Il constitue un piège dans la mesure où il biaise l'analyse naturaliste. Selon la conception positiviste de l'objet scientifique. « Vers une Préhistoire agraire ».). des mouvements eustatiques et néotectoniques.

de l'eau. Vivant d'abord dans une nature qui lui est entièrement subordonnée. la deuxième annonce un bonheur purement terrestre qui s'oppose.ANTOINE GAVOILLE méthodologique et la condamnation morale. divin ou diabolique. définit du même coup et la transcendance de l'homme. Le récit biblique de La genèse montre très bien que ces deux hypothèses ont le même fondement. par la technique fondée sur la science. La première est celle qui pose l'existence de deux substances distinctes. Or. qu'on enseigne dans les écoles. l'homme peut en effet s'attribuer deux positions : il se sent supérieur ou inférieur à la nature. la meilleure ou la pire. Certes. sixième partie. Il appartient à un autre ordre. l'homme se considère comme un corrupteur. apparemment. le discours rationaliste cartésien. autre socle de notre pensée. il n'y a qu'un pas. . et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». Descartes. par laquelle. entièrement explicable par la 10. aux leçons et aux attentes de l'Église. la substance pensante et la substance étendue. mais il faut remarquer que les énoncés cartésiens que nous venons de citer sont parfaitement compatibles avec une conception de l'homme comme un être situé en dehors de la nature : la distinction entre les deux substances. des astres. Dans le second. Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences. Il a une place à part. On notera la sage réserve introduite par « comme ». Dans le premier cas. La deuxième thèse cartésienne concerne directement le problème qui nous occupe : les hommes. on en peut trouver une toute pratique. nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres. pensante et étendue. reposent sur des principes communs. Sans entrer dans son détail. ces thèses peuvent être interprétées comme des coups portés contre la théologie thomiste aussi bien que contre la religion chrétienne : la première déspiritualise la nature en la réduisant à l'étendue et à ses multiples combinaisons géométriques. l'homme n'est pas défini ici comme un être naturel. et sa souveraineté sur la nature. des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent. Cette interprétation n'est pas absolument fausse. puisque l'homme passe de la première situation à la seconde à cause du péché. Dans les deux cas. Extérieur à la réalité naturelle. l'homme doit ensuite la travailler : péché et production artificielle sont liés. Ce récit commande toute la problématique occidentale du rapport à la nature. ne remet pas en cause cette position transcendante de l'homme par rapport à la nature. on oppose le naturel et l'artificiel : ce dernier est le produit de l'activité humaine. apparemment opposées. Cette culpabilisation de l'homme plonge ses racines dans deux grandes traditions occidentales qui. supérieure ou inférieure à la production naturelle. aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans. En effet.246 VINCENT CLÉMENT . rappelons deux thèses qui touchent de près notre sujet. de l'air. peuvent devenir « comme maîtres et possesseurs de la nature »10. souvent franchi par les naturalistes eux-mêmes. « Au lieu de cette philosophie spéculative. connaissant la force et les actions du feu. la nature est conçue comme un moyen au service de l'homme. Celle-ci.

l'homme. un respect profond à l'égard de celle-ci. entraînant des conséquences que rien n'interdit de modifier. et justifie le progrès technique à tout prix . IV. Part. en ce qui concerne les relations entre l'homme et la nature. Spinoza. En réalité. ils se produisent. faire un mauvais usage de ses pouvoirs. on aperçoit le péril de la destruction sauvage des milieux et des paysages . « Fieri non potest. avec ses pouvoirs spécifiques et ses productions. La pollution et la dégradation des paysages semblent donner raison à l'un des partis. au sens ou l'on tirerait de l'univers non humain les normes de ce qui doit être. et par conséquent de la définir comme la totalité du réel qui. 1990. 10. D'un côté. 12. ut homo non sit Naturœ pars et ut nullas possit pati mutationes. luttant à la fois contre la théologie et le cartésianisme : II est impossible que l'homme ne soit pas une partie de la Nature et ne puisse éprouver d'autres changements que ceux qui se peuvent connaître par sa seule nature et dont il est cause adéquate . reposent sur un principe commun : appelons-le le principe de l'exception humaine. L'homme s'excepte du monde naturel. IV. nécessairement. on pressent un retour à la sauvagerie des origines. On voit que. le discours religieux et le discours rationaliste. l'autre tend à mépriser l'homme. ni mauvais : ils sont . mais la négation du développement de l'homme semble absurde. Le positivisme du XIXe siècle est un prolongement de cet aspect du cartésianisme. de ne plus assimiler la nature au monde non humain. 11. impliquant même un amour. Du même coup. de l'autre. il faut penser autrement la nature pour penser autrement sa transformation par l'homme. Ethica. p. pour conclure : « Ainsi ont eu le champ libre des pratiques guidées par la seule raison instrumentale. Prop.GÉRER LA NATURE OU GÉRER DES PAYSAGES 247 mathématique. C'est pourquoi A. GIP Reclus. on peut très bien concevoir une philosophie de la nature. en outre. Berque remonte « à la dichotomie cartésienne de l'objet et du sujet ». Ce principe est en réalité la racine de deux discours possibles sur l'environnement qui se font entendre encore de nos jours : l'un tend à mépriser la nature en tant que telle. devient gouvernable à merci11. Montpell ier. et justifie la condamnation de la technique ainsi que la soumission de l'homme à de prétendues lois de l'équilibre naturel. . Cela implique. comprend l'homme. ses pouvoirs et ses productions ne peuvent plus tomber sous le coup d'un jugement de valeur et d'une condamnation. donc fondamentalement dépourvues de sens. qui néanmoins ne soit pas un naturalisme. malgré leurs divergences. En effet. et qui de ce fait ont ravagé nos environnements autant que nos paysages ». quarumque adaequata sit causa ». jugé corrupteur de son propre milieu. Spinoza est le philosophe classique qui a formulé parfaitement cette position. Ils ne sont ni bons. Les deux variantes sont loin de s'exclure : l'homme est un petit dieu dans la nature qui peut. soit parce qu'il pense et qu'il est libre. dans Augustin Berque. Médiance de milieux en paysages. soit parce qu'il est image de Dieu. quae per solam suam naturam possint intellegi. jugée digne d'être seulement un moyen au service de l'homme. entre autres choses. nisi.

et l'idée de l'homme destructeur de la nature qui en découle. La nature idéalisée d'avant l'homme est le Saint-Graal des naturalistes. Les approches naturalistes construites sur ces bases ont eu des prolongements idéologiques et politiques ayant pour trait commun le mépris de l'homme. mais aussi les choix des décideurs politiques sur les questions relatives à l'environnement. l'homme n'est qu'un facteur parmi d'autres.248 VINCENT CLÉMENT . Après avoir rappelé le contenu des conceptions naturalistes classiques. L'homme n'est donc ni bon ni mauvais. ces derniers ont été érigés en vérités scientifiques par les naturalistes au cours du XXe siècle. 13. tels que celui de climax et celui d'écosystème. Les milieux « naturels » du globe. d'autres aboutissent à un discours plus extrême et à des prises de positions inquiétantes. à l'instar des phénomènes naturels. l'homme a été marginalisé dans leurs travaux : « pour l'écologiste scientifique. Si certaines idéologies qui défendent ce point de vue peuvent apparaître un peu naïves. mais celle-ci appartient à la Nature. constatant l'inefficacité des politiques de l'environnement établies sur les fondements classiques. Les approches naturalistes classiques Les conceptions naturalistes classiques sont fondées sur l'idée de la préexistence de la nature par rapport à l'homme. 12. Masson. et souvent un facteur fâcheux que l'on évacuerait volontiers de l'écosystème si on le pouvait ». 1. aujourd'hui remises en cause par les nouvelles orientations scientifiques. DE LA SCIENCE AU POLITIQUE Comme nous venons de le démontrer. et c'est en fonction de ce postulat de départ que se construit l'édifice conceptuel et méthodologique de leurs approches. Celui-ci serait le responsable de tous les maux de la planète. Jean Demangeot. p. Ceux-ci. 1984. dont la quête semble conditionner toute démarche scientifique. on peut agir sur eux. Paris. d'équilibre naturel. Une fois qu'on les a analysés. ses actes doivent être compris comme des enchaînements de causes et d'effets. Nous verrons ensuite comment les approches classiques ont déterminé certaines attitudes politiques. Pourtant. Cela se vérifie dans les concepts fondamentaux qu'ils utilisent. écrit Jean Demangeot . de la con sidérer comme un élément perturbateur. La principale conséquence de ces points de départ équivoques est de négliger l'activité humaine dans les études sur le milieu physique et biologique. les notions de nature. Jusqu'au début des années 1980. proposent une évolution des méthodes de recherche vers une meilleure prise en compte de l'action humaine.ANTOINE GAVOILLE L'homme a bien une nature. Ils ont conditionné non seulement la recherche. nous envisagerons de façon plus détaillée les nouvelles approches de certains scientifi ques. sont des préjugés. .

dont para-. qui en dehors de toute intervention anthropique. Paris. d'accorder une place trop grande au macro-climat au détriment des autres facteurs du milieu et d'avoir engendré une multiplication de mots dérivés de « climax ». pédo-. E. Ecologia. Paris. mono-. 1016. 1990. en équilibre avec le climat et le sol » (M. 22. Col. p. 1964). 23.. La plupart des définitions postérieures insistent sur la mise à l'écart de l'homme. 1 8. 203-206. P. même théorique. en l'absence d'intervention de l'homme » (G. Dès son origine. XX. par exemple Salvador Rivas-Martinez et alii. 15. la sous-partie sur «Les aspects contentieux du concept de climax ». P. 17. 1987. proposé en 1935 par Arthur Tansley. topoclimax. Cf. 1 23. 1993. Plaisance. Il apporta un nouvel instrument logique d'analyse : les biocénoses et les biotopes sont mis en relation par des flux de matière et d'énergie. cit. et Juan Ruiz de la Torres.. à la dynamique de la végétation. avait pour objectif de souligner l'interdépendance entre les communautés d'êtres vivants et le milieu physique. 16. Le concept d'écosystème. cit. Hachette. Arnould a dénombré une cinquant aine de termes composés avec la racine climax. op. L'idée d'un « état final » a été vivement critiquée. Clements. qui forment un écheveau d'autant plus difficile à démêler que leur définition peut varier d'un auteur à l'autre17. p. Cf. Hors série 1. On lui reproche en particulier de superposer les différentes échelles spatio-temporelles. Vocabulaire d'écologie. Climax. l'écosystème est défini 14. 57. p. « État naturel théorique de la végétation affranchie de l'influence de l'homme. Paul Arnould propose de proscrire ce terme. Universidad de Alcalâ de Henares. « Climax. F. p. parce que l'idée de fin de l'évolution est contraire à tous les enseignements de la dynamique des individus et des écosystèmes. Carnegie Institution of Washington. cité par Philippe Daget et alii. Histoire de l 'écologie. An analysis of the development of vegetation ». Les définitions plus récentes vont dans le même sens. scientifique à l'origine de la généralisation de l'emploi de ce concept14. dont nous ne reprenons ici que quelques exemples : « Groupement vers lequel tend la végétation d'un lieu dans les conditions naturelles constantes. publication 242. et sont envisagés comme un système . La vegetaciôn de Espana. Aula Abierta. . René Braque. p. PUF.. 1988. un concept à tout faire ? ». . Alcalâ de Henares. il n'y a pas de stade immuable. 57-58. 109 . 1974. Il désigne le terme ultime de l'évolution de la végétation. Pascal Acot. Gordon. Masson. Daget. Biogéographie des continents. Colloques Phytosociologiques. Paris. Juan Ruiz de la Torre va dans le même sens en écrivant qu'il est difficile d'imaginer une fin. et que dans la nature.. 116. 1 988. C'est le sens de la définition que propose Frederic Edward Clements en 1916. BerlinStuttgard. « Plant succession. p. correspond à un état d'équilibre final en liaison avec les conditions mésologiques moyennes et stables. « Distribuciôn y caracteristicas de las masas forestales espanolas ». les définitions regroupées par Ph. p. « The end of the process of stabilization. poly-. p. The consequence is that the effect of stabilization on the habitat is to bring it constantly nearer medium or mesophytic conditions ». plésio-. Ce concept renferme d'autres contradictions. Arnould. Paul Arnould. un concept à tout faire ?. qui contrarie le modèle dynamique naturaliste préétabli15. op.GÉRER LA NATURE OU GÉRER DES PAYSAGES 249 Le concept de climax renvoie à un modèle théorique de la dynamique de la végétation qui ignore totalement le rôle spécifique de l'homme ou plus exactement qui l'exclut. 1959) .

Jean-Marie Géhu. 16 et p. il est une composante importante des écosystèmes21. Berlin-Stuttgart. celui des ères géologiques ou celui de l'his toire des hommes. ou bien. son rôle est sous-estimé. comme les autres espèces vivantes. « Sur la notion de cellules paysagères isofonctionnelles ». Colloques Phytosociolo giques. Ramôn Margalef. saisonniers et annuels. Paris. 22. Il s'agit d'un temps cyclique. « le tapis végétal relève le plus souvent d'un " donné " naturel initial et d'un " façonné " humain ». Le temps n'est pris en compte qu'à travers les cycles biogéochimiques. Géhu. p. une volonté de mieux intégrer l'homme dans l'analyse des paysages. des phytosociologues ont proposé la méthode dite des « cellules paysagères isofonctionnelles » pour appréhender les éléments les plus humanisés des paysages actuels. confond toutes les échelles. p. « Couleurs et formes dans le paysage. De nouvelles orientations de recherche Aujourd'hui. Teoria de los sistemas ecolôgicos. ce qui revient au même. La vision structuraliste et fonctionnaliste de l'écosystème renforce son caractère de nonspatialité . « De l'écosystème à l'écocomplexe ». dans Marcel Jollivet. trouve rarement sa place dans l'approche écosystémique. celui de la garrigue. sa mare constituent une cellule paysagère de bocage. ses haies. 20. L'écologue Ramôn Margalef estime que l'homme entretient des relations d'échange avec la nature depuis très longtemps. une pâture permanente. Au début des années 1980. 270. 249. sans chercher à comprendre les liens existant entre les écosystèmes. dans cette nouvelle approche. Colloques Phytosociologiques. jour naliers. XVII.250 VINCENT CLÉMENT . 1991.ANTOINE GAVOILLE comme non spatial : il ne correspond à aucune échelle en particulier. la plupart des naturalistes reconnaissent l'importance de l'action anthropique. Le point de vue du phytosociologue ». Universitat de Barcelona. Pour le phytosociologue Jean-Marie Géhu. 1 99 1 . n'est qu'un élément parmi d'autres de la biosphère. celui de la prairie ou celui de la forêt. Il y a bien. À titre d'exemple. pris séparément. Sciences de la nature.-M. 337. et conduit à des analyses fragmentaires : on étudie l'écosystème de la rivière. 21 . de l'atome à l'univers. t sciences de la société. Celui-ci. Les nouvelles orientations de recherche essaient de mieux prendre en compte la spécificité de l'action humaine. Blandin. reproductible. Barcelone. 1991. Le qualificatif « isofonctionnel » se réfère à la fonction principale assignée par l'homme à chaque cellule : « on considérera comme « cellule paysagère isofonctionnelle » tout élément évident du paysage caractérisé par une fonction socio-économique principale suffisamment durable et ayant contribué à modeler sa physionomie et sa valeur biologique ». 2. Berlin-Stuttgart. p. Le temps qui passe et ne se reproduit pas. Cette prise de conscience s'est traduite par une évolution des conceptions naturalistes et la formulation de nouvelles orientations. XVIII. 190. CNRS. 19. P. J. et que de ce fait. Quant à l'homme. 1992. . p.

Il désigne une association de plusieurs écosystèmes sur un même territoire. 26. p. comme une « mosaïque d'éco-systèmes ». 79-89. oblige à analyser les phénomènes d'interface qui. Le temps est considéré à de multiples échelles. Margalef. Il y a là plusieurs évolutions majeures qui doivent être soulignées. op. jusqu'à présent. G. Lamotte (dir.-CL. 83.GÉRER LA NATURE OU GÉRER DES PAYSAGES 251 Certains écologues estiment qu'il faut surmonter un obstacle fondamental. elle a eu jusqu'à une date récente peu d'adeptes. Paris. Bamaud et J. de l'hétérogénéité. cit. 25. en passant par le temps de l'histoire humaine... p.). avec ou sans l'homme ? ». Masson. qui résulte d'une histoire locale et particulière24. depuis celui des ères géologiques jusqu'à celui du fonctionnement cyclique biologique. bien que dans son dernier ouvrage il ne fasse pas référence au concept d'écocomplexe. • ' P. dans Jollivet. Margalef. P. dans M. Cette approche qui reconnaît une certaine spécificité. née à la fin des années 1930 en Allemagne (Landschaftsôkologie). R. étaient considérés comme « extérieurs » et donc négligés. Blandin. R. 1985.. s'est surtout développée dans les pays de l'Est et ceux du Nord de l'Europe. op. Lamotte. op. 275. celle qui repose sur le concept d'écocomplexe. L'homme trouve sa place dans cette nouvelle approche : L'important est sans doute de considérer des espaces individualisés par des ensembles originaux d'interactions non seulement entre écosystèmes. et celle de l'écologie du paysage. cit. des changements liés aux activités humaines ». voire une unicité spatio-temporelle à la définition des écocomplexes. p. 139-162. Le postulat de l'homogénéité dans les études écosystémiques est remis en cause : le paysage est considéré comme une structure spatiale et dynamique hétérogène. . Fondements rationnels de l'aménagement du territoire. Teoria de los sistemas ecolôgicos. en raison de l'ambiguïté du mot paysage qui recouvre des faits objectifs 23. celui d'admettre « que la nature est en grande partie un " artifice " » et que les questions relatives à l'aménagement du territoire « impliquent la prise en compte de l'espace. cit. Lefeuvre. En France et en Espagne. Blandin et M. mais aussi entre les popul ations humaines et les écosystèmes : c'est du même coup admettre que ces interac tionssont au moins en partie déterminées par l'organisation spatiale des hommes et des milieux et qu'en retour elles entretiennent ou modifient cette organisation? . Sciences de la nature. qui est mieux réalisée par l'école espagnole de l'écologie du paysage. De l'écosystème à l'écocomplexe. Deux orientations nouvelles tentent d'envisager les écosystèmes comme le produit des relations homme-milieu. considère que les écosystèmes sont des complexes spatio-temporels26. p. Mais il reste un peu en retrait quant à la prise en compte de l'homme. L'écologie du paysage. 24. « Écologie des systèmes et aménagement : fondements théoriques et principes méthodologiques ». Le concept d'écocomplexe a été proposé par Patrick Blandin et Maxime Lamotte en 1985. sciences de la société. « L'écologie.

Les grandes civilisations du passée. Jean Dorst le compare à un vers dans un fruit. sociaux et historiques30. l'abandon des aménagements hydrauliques et des systèmes de 27. Jean-Paul Deléage. en parlant de phytosociologie paysagère. culturels. et par ce biais. Elle est le résultat de l'action séculaire de l'homme. on se la procure dans une autre partie de l'empire. 13 J. 255-256. n'en est pas moins condamné d'avance. 29. . en montrant que le paysage peut être un objet de science. L'association des deux mots. telle que la civilisation romaine.ANTOINE GAVOILLE et d'autres subjectifs. Paris. Deléage.. Avant que nature ne meure. p. 1992. Certaines crises écologiques seraient à l'origine du déclin de grandes civilisations du passé. dominent généralement un très vaste empire. en hommage au professeur F. p. Neuchâtel. L'absence d'une bonne gestion du milieu. des relations peu convaincantes sont établies entre la dégradation des écosystèmes et les crises sociales. le n° spécial de la revue Quercus de juin 1993. Cf. écologie et paysage. p. cofondateur de l'école espagnole de l'écologie du paysage. en liaison avec les changements de mise en valeur de l'espace. Ce serait plutôt la chute de l'empire romain qui serait à l'origine d'une crise écologique. Histoire de l'écologie. 252. négligé dans l'analyse. et par conséquent l'homme. Delachaux et Niestlé. C'est même l'un des thèmes majeurs de l'œuvre de Fernando Gonzalez Bernâldez. peut-on lire . Les attitudes politiques Les approches des naturalistes ont profondément influencé les attitudes politiques et les décisions prises en matière de politique de l'environnement. 28. il finit par se détruire lui-même. op. Il s'agit pour eux de dépasser l'approche écosystémique classique et de se placer à une nouvelle échelle de perception globale. qui aurait grignoté et finalement anéanti le paradis terrestre que constituait la nature originelle29. 3. C'est faire peu de cas des facteurs techniques. Elle est aussi la traduction de la dynamique actuelle des paysages. La découverte. Les approches classiques ont eu pour effet de culpabiliser l'homme : « aucune civilisation n'a été écologiquement innocente ».-P. en intégrant l'espace et le temps. L'étude de la perception des paysages n'est pas écartée. celle du paysage. Jean Dorst. 1965. L'hétérogénéité des paysages est considérée comme fondamentale. Gonzalez Bernâldez. dans lequel plusieurs articles sont consacrés à ce thème. suivi sur cette voie par plusieurs de ses collaborateurs27. Pour appuyer cette thèse. cit.252 VINCENT CLÉMENT . a été considérée comme contre-nature. et ne dépendent pas de leur environnement immédiat. Histoire de l'écologie. C'est surtout à partir du début des années 1980 que certains écologues français et espagnols adoptent l'approche de l'écologie du paysage. L'homme. Le raisonnement tenu est le suivant : l'homme détruit la nature. Les phytosociologues. 30. ont contribué à surmonter cette difficulté. Si une ressource vient à manquer près du centre du pouvoir (le bois par exemple).

par Alphonse X (Las Siete Partidas. 34. Or. rédigé en 654. P. « Le milieu méditerranéen ». Les points de vue dogmatiques évoqués. Paris. et sur une explication monocausale32. préface de l'ouvrage de François Ramade. de réglementer leur exploitation. L 'imposture écologiste. mais il faut les vouloir. Dès le IIe siècle de notre ère. de façon globale. 1981. p. À la charnière du Moyen Âge et de l'époque moderne. ont conduit à certaines dérives. Certaines phrases sont des plus inquiétantes. Dans le cas de l'Espagne. méditerranéenne.E. est une contrevérité. 1263) et par Pedro I (Cortes de Valladolid. François Bourlière. La liste pourrait se poursuivre. pourraient expliquer la dégradation de l'environnement constatées au début du Moyen Âge dans les régions auparavant dominées par Rome31. 4 1 -8 1 . p. René Lhénaff. 1993. de façon incontournable. moralisatrice et catastrophiste. Il s'agit là d'une affirmation simpliste. mais nous n'avons pas l'intention de faire ici un historique de la politique de protection des forêts en Espagne. Ce n'est pas un exemple isolé. selon François Bourlière33. Cette opposition débouche pourtant sur une rhétorique de l'urgence. Ainsi. avec des moyens techniques très limités. 1990. celui-ci est le mal. (Dossiers des Images économiques du monde). SEDES. qui ne se fondent sur aucune vérité démontrée. 31. V-VI. Mais il apporte aussi des solutions de remplacement. p. Philippe Pelletier.GÉRER LA NATURE OU GÉRER DES PAYSAGES 253 terrasses. Très tôt. . L 'imposture écologique. notamment lorsqu'il écrit : « des solutions existent. 91. Masson. sans justification. Le progrès technique a indiscutablement engendré des dégradations nouvelles (pollutions). une vision hégémonique de la nature par rapport à l'homme34. sinon elles nous seront violemment imposées de l'extérieur ». 33. Ils participent d'une même réalité. L'irresponsabilité dont on accuse l'homme. Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon incitent aux premières opérations de reboisement. le FueroJuzgo (livre VIII). des moyens pour limiter les effets des activités humaines sur l'environnement. Le discours politique des partisans de l'éco-conservatisme repose sur une théorie manichéenne du bien et du mal. 1351).. cit. La nature est opposée à l'homme : celle-ci est le bien. Écologie des ressources naturelles. Le progrès technique serait la principale cause des dommages affectant la nature. les sociétés humaines ont surexploité certaines ressources. op. il y aurait des « lois inexorables » de la physique et de la biologie qui s'imposent aux hommes et qui doivent. prévoit des amendes pour ceux qui incendient la forêt ou pour ceux qui coupent un arbre. Bien avant la révolution industrielle. guider leur action. GIP Reclus. nous avons déjà exposé que le naturel et l'artificiel ne sont pas antinomiques. Le non respect de ces lois aurait pour conséquence le déclin de notre civilisation. Montpellier. Paris. 32. Ces quelques exemples suffisent à récuser la thèse de l'irresponsabilité de l'homme. l'empereur romain Hadrien prend des mesures pour protéger les cèdres du Liban. 1 88.E. Ces mesures sont reprises et amplifiées par la suite. Il y a bien une lecture naturaliste intégriste du monde. La C. les hommes ont tenté de gérer les ressources naturelles. Pelletier. p.

38. entre autres. . Gaïa. Guy Béney. p. ont été « oubliés » : l'espace. Henri Marchand. difficilement maîtrisable. « La montée des géocrates ». là où il n'y a pas de mesures de protection particulières. Les forêts méditerranéennes. cit. Toute politique de 35. 39. Ils l'expliquent par le fait que trois éléments. « c'est toute la philosophie que nous avons sur l'homme et sur l'homme de demain qui est en jeu dans cette réflexion sur la conservation et la transmission de la nature ». 73-79. 4. Aux réponses catégoriques.. 5. Kalaora (dir. op. Ce zonage de l'espace laisse croire que. La société. Les décideurs savent de moins en moins dans quel sens agir. Jacques Theys et Bernard Kalaora. dont le succès quant à la protection du milieu est plus que mitigé. On crée des parcs et des réserves naturels. Paris. Elle serait un espace sacré à défendre . il est possible de faire ce que l'on veut. 1992. Bulletin d'écologie. p. dans J. La planète est désignée par le nom de la déesse grecque de la terre.). Ils se méfient des experts trop formels. On évite les affirmations simples et trop définitives. Les positions se font plus nuancées. 495. le temps et l'homme36. Autrement. 1991.ANTOINE GAVOILLE On assiste à une véritable sacralisation de la nature. 2). Man and Biosphere) ont été décevants quant à l'analyse écologique des espaces où s'inscrivent les activités humaines. Les experts sont formels !. se substituent des propositions de plusieurs scénarios d'évolution. p. « Écologie du paysage : mythe ou réalité ? ». Blandin. Blandin.254 VINCENT CLÉMENT . Geneviève Barnaud et Jean-Claude Lefeuvre constatent que sur ces bases théoriques et pratiques. pourtant fondamentaux. Bulletin du Conseil Général du GREF. L'évolution des positions des scientifiques a des incidences politiques et sociales complexes. 240-241. UN ENJEU DE SOCIÉTÉ Comme l'a signalé P. 31. p.). La terre outragée. Enjeux et perspectives. Quant aux espaces protégés. 37. Les controverses scientifiques sur l'état de la planète deviennent un enjeu de société. La terre outragée. Les analyses prudentes des autres leur impose d'être mieux informés qu'auparavant pour faire des choix et arrêter des décisions. les résultats obtenus dans le cadre des programmes de recherche internationaux (Programme Biologique International. dans J. Theys et B. Economica. Les experts ne sont pas à l'abri des critiques. ils souffrent très souvent d'une surfréquentation touristique. « Quand la science réinvente l'environnement ». Kalaora (dir. On dénonce de plus en plus leur pouvoir. (Les fascicules du Plan Bleu. Paris. 1988. 36. 1990. Jean-Claude Lefeuvre et Geneviève Bamaud. « Écologie et évolution. est gagnée par le doute38. Cela implique. Theys et B. comme dans le cas des forêts méditerranéennes et de leur devenir37. Les nouvelles approches naturalistes remettent en cause la vision dogmatique de l'homme destructeur des écosystèmes. P. La responsabilité des hommes ». p. 16-17. qui produit des effets contraires à l'objectif premier de la conservation. qui attend de la science des réponses nettes à ses interrogations. la création de sanctuaires.

Ce que l'on veut conserver et transmettre. de buen sabor. Fernando Gonzalez Bernâldez. 40.] ». han de ser cogidas con sazôn. L'homme a façonné les paysages en fonction d'objectifs de production main tenus sur la longue durée. Le patrimoine naturel s'apparente au patrimoine artistique et culturel : nous l'avons reçu en héritage. 139. Actes du colloquefranco-espagnol sur les Espaces Ruraux. dulces. 1598. 41 . Celui-ci est ident ifié par des jugements subjectifs portés sur la nature. l'établissement de règles éthiques régissant les relations homme-milieu. Le legs aux générations futures L'idée de legs aux générations futures se fonde sur une lecture patrimoniale de la nature. On identifie des espèces rares. Les paysages de forêt-parc de type dehesa. « Las bellotas para poner. Gonzalez Bernâldez constate que « la comparaison des écotypes de " dehesa " avec ceux des maquis spontanés de chênes verts indique une sélection dans le sens d'un meilleur équilibre »41. des paysages remarquables. F. 1. témoignant des relations passées entre l'homme et le milieu. Alfonso de Herrera. Il a amélioré le patrimoine génétique des chênes verts des dehesas. Au-delà de sa limpidité apparente. y tenganlas a que se enxugen a la sombra. majestueuse. des milieux exceptionnels. las pueden sembrar [. Casa de Velâzquez. C'est l'homme. Toute la nature ne fait pas partie du patrimoine naturel. y despues que se paren algo enxutas. nous tenterons de définir les fondements sur les quels doit s'appuyer la construction d'un projet social pour l'environnement. bien curadas y gordas. L'objectif que la société se fixe est de transmettre un patrimoine naturel aux générations futures. ce n'est pas une nature vierge. cet objectif est très difficile à appréhender. Madrid.. sont un exemple particulièrement démonstratif. mais des paysages humanisés par des siècles d'interventions de l'homme sur le mil ieu. très répandus dans le quart sudouest de la péninsule Ibérique. feuillet 133. contraste vivement avec celle des chênes chétifs des halliers (chaparrales. p. Ce sont les hommes qui disent le droit. qui est le créateur d'un équilibre dynamique. Après avoir abordé ces questions. Madrid. Les chênes verts qui les composent sont des écotypes issus d'une sélection volontaire et pluriséculaire des meilleurs glands. « La preservation del paisaje rural en Espana: a la bûsquedad de una racionalidad ». parce que le droit n'existe pas dans la nature. .. nous devons à notre tour le transmettre à nos des cendants.GÉRER LA NATURE OU GÉRER DES PAYSAGES 255 l'environnement relève avant tout d'un choix de société. Les paysages du présent sont en grande partie des paysages-mémoires. 1983. Libro de agricultura. comme l'explique au XVIe siècle Alfonso de Herrera dans son Libro de agricultural. Comment déterminer le patrimoine naturel à conserver et à transmettre ? Comment être sûr de répondre aux attentes des générations futures ? Les règles éthiques à suivre dépendent d'une question essentielle : la nature a-telle des droits ? Cette interrogation apparaît d'emblée comme un paradoxe. ici. dont l'allure. et la construction d'un projet social pour l'environnement. Ce choix s'articule autour de trois aspects principaux : la définition d'un objectif.

il faut établir des critères à suivre42. que lors qu'ils auront souffert une importante dégradation et qu'alors seulement. Celles-ci auront des goûts. Mais dans ce cas. Dans la nature. Jean-Jacques Rousseau. ce qui conduit Rousseau. cit. comment justifier alors la conser vation d'un patrimoine. la conception moderne du droit l'enracine dans la volonté libre du sujet. Livre I.ANTOINE GAVOILLE carrascales). La responsabilité des hommes. des connaissances. allant des pay sages ou des espèces courants. IV. celui des droits de la nature. Doit-on préserver ce qui est beau ? Pour ce faire. On voit tout de suite les problèmes que cela soulève. auquel les générations futures n'accorderont peut-être aucune valeur ? Il est difficile de trouver des réponses simples à ces questions. Blandin. La notion de beau est très relative. dans un texte célèbre. d'un groupe social à un autre. autrement dit poser un autre problème. Chap. ■ 42. à ceux qui sont exceptionnels ou en voie de disparition. 6. peu fréquents. Faut-il protéger alors ce qui est rare ? Cela paraît plus facile à mettre en œuv re. on ne rencontre que des situations de fait. La nature a-t-elle des droits ? L'idée que la nature puisse avoir des droits. Pour déterminer les paysages à conserver. des critères d'appréciation différents des nôtres. ne pas faire l'objet de mesures de préservation ? Ne deviendront-ils intéressants. Elle change d'une société à une autre. 43. il est possible de définir des seuils. Le droit est d'origine humaine. qui remontait à l'Antiquité. Il faut préalablement déterminer les règles éthiques régissant les rapports hommemilieu. ou il n'est pas. les paysages ordinaires seraient exclus de la conservation. paysages banaux dans les régions citées. sont en réalité le produit de l'action humaine. Les philosophes grecs avaient cherché à fonder le droit P. Cette dénaturalisation du droit remet en cause la tradition du « droit naturel ». Les paysages de bocage des Asturies ou les gar rigues à thym des plateaux castillans. Le sujet moral se caractérise par son autonomie. op. p. doi vent-ils être négligés. il faudrait définir ce qu'est un beau paysage. . et elle évolue dans le temps. de Rousseau et de Kant. très rares. pour les responsables du patrimoine naturel. En effet. Le patrimoine et les équilibres en apparence naturels que l'on veut transmettre. Peut-on prévoir leurs attentes ? Si l'on répond par la négative à cette interrogation. à montrer que le droit du plus fort est une contradiction dans les termes43. rares. qui refuse d'obéir à toute loi qu'il ne se serait pas imposée à lui-même. Écologie et évolution. si elle est à la mode depuis quelque temps. Du contrat social.256 VINCENT CLÉMENT . Sur des bases statistiques.. des mesur es urgentes s'imposeront pour les sauvegarder ? Le problème est aussi de savoir si les objectifs de conservation répondront aux attentes des générations futures. 2. reste néanmoins un paradoxe pour une conscience moderne. à partir des jurisconsultes du XVIIe siècle.

elle va dans le sens d'un retour de la personnalisation mythique de la Nature et. Le contrat naturel. filià) est d'abord une notion cosmologique . Paris. sinon d'une divinité. que le droit se fonde sur l'auto-nomie du sujet. 507 e-508 b. alors l'idée que la nature a des droits a un sens. puisqu'elle suppose l'union de ce qui est originellement opposé. coll. Paris. Si l'on demeure dans un système de pensée qui oppose l'homme et la nature. Toutefois. parce que. Certes. l'expression de « droits de la nature » suggère davantage qu'une réglementation dérivée du système juridique. Affirmer. de redéfinir les droits régissant les relations entre les hommes.GÉRER LA NATURE OU GÉRER DES PAYSAGES 257 dans la nature. plus que jamais posée en face de l'homme. tout simplement. pour rompre avec l'univers antérieur. Serres. 1990 . puisqu'il ne s'agit pas. dans le but de le sauvegarder. en principe. Toutefois. c'est séparer. M. La coïncidence entre l'apparition du droit et de l'idéalisme modernes a été soulignée par Leo Strauss dans Droit naturel et histoire. c'est sauver une communauté. l'autonomie absolue d'une personne. C'est ainsi que la société humaine doit être fondée sur le même ordre que celui qui œuvre dans la nature : l'amitié ((piMa. dotée de la faculté d'obligation. que la nature serait une personne. capable d'avoir le statut de partie contractante. autrement dit. et qu'un paysage est une organisation vitale. . c'est faire basculer du tout au tout le point de référence juridique. par exemple des lois pour la protection de l'environnement. Bourin-Julliard. si l'on a bien compris ce qu'est un paysage. mais bonne en soi. 1954. bonne par nature. 45. . Il s'agirait plutôt de reconnaître à la nature des droits spécifiques. On n'a d'ailleurs pas hésité à parler récemment d'un « contrat naturel »46. réédité en 1992 chez Flammarion. Paris. 108. prise comme norme de vérité. une 46. Platon. Ces lois fixent les droits et les devoirs des hommes. au contraire. plus particulièrement. autrement dit de réguler les relations entre l'homme et la nature. parler des droits de la nature ne consiste pas à proclamer directement le retour à la position antique. ces conceptions demeurent en effet fort confuses et mythologiques. Une chose ne devait plus être considérée bonne parce qu' ancestrale. haussée au rang de patrie de l'humanité. il s'agit des droits de l'homme. dans le système juridique classique. en effet. (cf>vaei ". Dans ce cas. si l'on a saisi qu'entre un lieu donné et une société donnée existe une relation qui brise l'opposition entre esprit et nature. Sacraliser. Gorgias. Pion. de la Terre. Même si les plus réfléchis mettent en garde contre cette analogie hâtive. Mais peut-on parler des « droits de la nature » ? Cela supposerait. qu'on attribue à celle-ci. 44. Sauver un paysage. et les hommes se réunissent pour voter des lois. On peut même dire qu'elles représentent l'apogée de ce système : la coupure entre l'homme et la nature est telle. qui enracinait l'autorité dans la tradition ancestrale. exactement comme Descartes fait basculer le fondement de la vérité du côté du sujet45. Jusei). L'idée de contrat ne change rien sur ce point. p. on ne sort pas du droit classique : la nature est considérée comme étant le bien commun. Champs.

Plutôt qu'à un retour au naturalisme de l'antiquité. incapable qu'elle est d'avoir des devoirs. dont on peut dériver le respect de ces organismes que sont les paysages. 3. Or on sait que le progrès matériel. patrimoine de l'humanité. en effet. parce que leur préservation s'effectue à l'encontre d'une évolution à la fois histo rique et naturelle. Sur quoi. comporte des risques. commande aussi le respect de ces complexes locaux qui entraînent la formation d'habitus séculaires aussi prégnants que les religions ou les nations. Ce projet est un choix de société. du droit fondamental à la vie. dériver d'un contrat ? Le critère qu'on peut ici proposer est celui du respect des formes de vie. qui commande le respect des races et des religions. lui. Conserver ces paysages.258 VINCENT CLÉMENT . qui dériverait. ingrédient de fait de l'amélioration de l'existence.ANTOINE GAVOILLE psychologie. un mode d'être. Cette façon de penser. sans pour autant bloquer toute évolution et ainsi garantir leur devenir. en elle-même. le temps et les échelles spatiales. du fait de la recolonisation spontanée de la végétation. On sait que la déprise rurale a pour conséquence la fermeture des paysages. Ses possibilités d'atteindre les objectifs fixés sont tributaires de deux facteurs essentiels. Le respect absolu de la vie implique le respect de ses formes. Il faut donc définir les principes permettant de penser une relation entre ces deux droits. néanmoins. Mais on voit que. définie non seulement par le lien social mais aussi par le lien local. Ce principe. ne peut avoir des droits. il vaudrait mieux parler des droits d'une communauté. dans ce cas. Les paysages ruraux faisant l'objet de mesures de conservation. s'il faut respecter les paysages comme des œuvres d'art. on peut également dériver le droit à une vie meilleure. entre sérieusement en conflit avec la conservation des paysages. si l'on veut proposer ici une formule assurant le futur des paysages. Car. en ce sens. Les fondements d'un projet social pour l'environnement Établir les fondements permettant de sauvegarder l'héritage culturel que sont les paysages. La nature. fonder ce droit qui ne saurait. si on ne joue pas sur les termes. implique de situer ces questions dans le cadre plus vaste d'un projet social pour l'environnement. et non pas seulement leur passé. en partie. bref un héritage. ceux justement de toute pensée pieuse : l'archaïsme et le conservatisme. suppose un effort financier important. Prenons l'exemple de la conservation des paysages ruraux. à un retour à la piété archaïque. ne transforme-t-on pas la terre en un vaste musée qui condamnerait l'humanité à un immobilisme incompatible avec le mouvement de l'histoire ? Du droit à la vie. et d'une redéfinition des relations homme-milieu en termes de responsab ilité. La politique de l'environnement engage la société sur le long terme. cette conception d'un droit concernant les paysages correspondrait. . peut avoir valeur de crime. Le détruire.

mais auxquels ils ne se sentent pas partie prenante. La Pléiade. P. Il est nécessaire. Pour reprendre les mots de Pierre Deffontaines. marginalisé dans ce type d'approche. Il faut avoir le « souci de l'échelle ». sans pour autant être certaine de r épondre aux attentes sociales dans cinquante ou cent ans. p. de tenir compte des données culturelles. A. Celui-ci a imprégné les paysages et les lieux de la finalité de sa pensée. op. 885. « Le phénomène humain et ses conséquences géographiques ». parce qu'une telle politique à des répercussions évidentes sur la vie des hommes qui dé cident de rester à la campagne. Géographie générale. Berque. 48. p. Elle a par exemple des consé quences géopolitiques néfastes sur les rapports Nord-Sud. Il n'est pas possible de changer facilement de po litique. Médiance de milieux en paysages. Ils retournent les critiques. Là 47. tout est planétaire. Il oppose au « système-monde » des particularismes. de la particularité des relations à l'espace et au milieu des sociétés humaines. cit. en matériel et en personnel. La société assume cet effort important et durable. Pour endiguer la dynamique spontanée de la végétation. D'autre part. D'une part. Ceci n'est envisa geable que sur une longue période. La globalisation des problèmes. pour leur croissance démographique incontrôlée. Le maintien de populations autochtones. Paris. il faut là aussi des moyens considérables. voire de stopper leur développement. Ils ont la sensation qu'on leur impose un type de développement conçu dans les grands organismes internationaux. Mais aborder la planète comme un vaste écosystème n'a permis de traiter que les aspects relevant des sciences de la nature. nous dit-on.. écrit Augustin Berque48. représente pour la société un coût économique élevé. . « par l'homme. Deffontaines. en détachant le projet pour la planète des hommes qui l'habitent. Les échelles spatiales considérées soulèvent une autre série de problèmes. pour freiner le dépeuplement des campa gneset permettre ainsi l'entretien du paysage. la « pertinence des proportions ». Tout est global. parce qu'il introduit une dimension culturelle très variable à l'échelle de la planète. en rappelant que le dér veloppement des pays riches ne s'est pas fait dans le respect de l'environnement.GÉRER LA NATURE OU GÉRER DES PAYSAGES 259 résultent le plus souvent d'un système économique et social tombé en désuétude. La déshumanisation de l'approche globalisante des questions relatives à l'environnement a entraîné l'échec d'une grande partie des actions mises en œuvre. 149. pour leur essor économique sur des bases anti-écologiques. des faits circonstanciels. 1966. le spirituel a pénétré le matériel ». renforce certains tensions. pour plusieurs raisons. Ceux-ci perçoivent ces critiques comme une volonté de ralentir. un certain bien-être à la société. les moyens financiers et humains engagés ne seront compensés que s'ils apportent. Les variations physionomiques à la surface de la terre s'expliquent surtout par les spécialisations de l'esprit humain47. L'homme s'est trouvé gommé. Les pays en voie de dé velop ement sont critiqués pour leur gaspillage des ressources. à long terme.

158. pour ne citer que quelques exemples.. 565. les éruptions volcaniques celle de 23 000 personnes.260 VINCENT CLÉMENT . eau).. Ibid. Il faut savoir les intégrer au projet social de l'environnement. pour améliorer ses propres conditions de vie. autrement dit. L'homme a la faculté de connaître. de réparer. opérations de reboisement en Allemagne. utilisation de matériaux recyclables. ne s'émancipent pas des risques naturels. en s'appuyant sur un rapport des Nations Unies. Soulignons que dès le XIXe siècle. les cyclones celle de 20 515 personnes. sol. réduction des gaspillages de ressources naturelles. elle détermine ses « motivations paysagères »49. Les pays en voie de développement sont les plus démunis face à de telles menaces. Jean Tricart. la maîtrise de ces risques relève de la responsabilité des hommes. ne pas les cantonner dans une simple fonction de spectateur. les séismes ont provoqué la mort de 137 395 personnes. ses projections futures sur le devenir des paysages qui l'entourent. entre 1960 et 1987. en France. fondamentale ou appliquée. Sur cette période. Les risques naturels qui menacent les hommes sont donc loin d'être anecdotiques50. alors que les catastrophes naturelles devraient être considérées comme « normales » ? Il ne faut plus envisager ces questions en fonction d'une attitude moralisatrice. Les « motivations paysagères » sont tributaires des goûts. « Dangers et risques naturels et technologiques ». Les hommes sont périodiquement affectés par des catastrophes naturelles.). Enfin.p. On ne peut pas promouvoir une politique de l'environnement en allant à contresens des populations et de leurs motivations. 50. J. L'homme doit apprendre à mieux maîtriser le sens de son action sur l'environnement.ANTOINE GAVOILLE pertinence des proportions est celle de l'espace perçu et de l'espace vécu. Annales de Géographie. 271-272. 1 992. 49. En fonction de ces images. et les inondations celle de 2 524 personnes. est consacrée à ces objectifs : prévision des risques technologiques. mais en termes de responsabilité. Cela passe. Tricart. des préoccupations culturelles et religieuses. Présenter la nature comme étant toujours la victime n'est pas conforme à la réalité. et par une meilleure gestion des ressources naturelles. C'est dans le rapport familier aux lieux que la société se forge une perception et une représentation de ces derniers.. certains se sont préoccupés de corriger les dommages causés au milieu par l'activité humaine (restauration des terrains de montagne dans les Alpes du sud. développement des énergies nouvelles. Là encore. a fait un bilan des décès survenus à la suite de catastrophes naturelles dans le monde. en faire des acteurs. pourquoi les conséquences des activités de l'homme seraient-elles négatives. Mais les pays développés. malgré leur plus grande capacité de prévention et d'intervention. de la manière d'appréhender l'avenir. . de prévoir. par une réduction des pollutions (air. Toute une partie de la recherche actuelle. entre autres. p.

Il faut dépasser cette conception manichéenne du bien et du mal. non seulement physiologiques. Cette catas trophe naturelle s'explique par une double circonstance. les inondations de Nîmes. l'activité humaine ne doit pas être jugée comme étant bénéfique ou maléfique. perçue comme une agression continue sur la nature. en y in cluant les hommes. Il faut reconnaître aux hommes le même droit à l'erreur. Celui-ci ne peut pas se limiter à des ob jectifs fixistes. ont entraîné la recherche scientifique concernant la planète et son devenir sur de fausses pistes. tournés vers la préservation d'une succession d'états hérités du passé. Le regard nostalgique porté sur les paysages antérieurs à l'industrialisation est chargé d'ambiguïtés. Le discours moralisateur sur l'action humaine. qui prospèrent ou qui échouent. Mais elle s'est pa ral èlement accompagnée d'un essor considérable du savoir. On ne peut pas imaginer que les activités de transformation et de production n'aient des incidences ne dépassant pas une génér ation. doit être rejeté. La nature elle-même n'est ni bonne ni mauvaise. Pourquoi ces paysages là seraient-ils plus dignes d'être conservés. dommages matériels évalués à 4 milliards de francs). Ils ont débouché sur des prises de position politiques parfois dangereuses. L'homme aménage la planète pour répondre à ses be soins. Le projet social de l'environnement est un choix de société établi sur une .GÉRER LA NATURE OU GÉRER DES PAYSAGES 26 1 CONCLUSION Finalement. permettant aux hommes de corriger les effets négatifs de leurs activités. alors qu'ils sont issus de défrichements effectués au Moyen Âge et à l'Époque moderne ? Il est vrai que la révolution industrielle a amplifié les consé quences négatives des activités humaines sur l'environnement. L'évolution des espèces est là pour nous le rappeler. Les inciden ces de son activité sont durables. S'il faut « corriger ». En fait. La pluie par exemple peut avoir des effets bénéfiques. La rationalisation des débats et des passions suscités par la gestion de l'env ironnement pourrait s'appuyer sur les principes suivants. d'équilibre naturel et l'image de l'homme destructeur de la nature. les points de départ équivoques que constituent les notions de nature. plus aucun patrimoine à gérer. la nature elle-même se corrige sans cesse. ont eu des conséquences désastreuses (9 morts. Il ne faut plus considérer la nature comme l'univers non humain. du 3 octobre 1988. mais aussi et surtout culturels. mais peut aussi être à l'origine de phénomènes catastrophiques. en définis sant un projet social pour l'environnement. on dira que l'on a la preuve que l'homme s'est trompé de voie. Il n'y aurait dans ce cas plus aucun héritage. Elle procède par tentatives multiples. À l'instar de la nature. Ainsi. mais comme la totalité du réel. la présence de cette ville sur le piémont cévenol et un épisode pluvieux exceptionnel. 45 000 sinistrés.

262 VINCENT CLÉMENT . et à l'échelle des sociétés humaines. mais par plus de technique que l'homme peut faire face à ce double engagement. Il fait appel à une plus grande confiance en l'homme : préserver la nature et se préserver de la nature relève de sa responsabilité. ce n'est pas par moins de technique.ANTOINE GAVOILLE perspective à long terme. Or. .