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M.

Antoine Gavoille

La philosophie du paysage en Espagne, naissance d'une
tradition contemporaine
In: Mélanges de la Casa de Velázquez. Tome 30-3, 1994. pp. 173-220.

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Gavoille Antoine. La philosophie du paysage en Espagne, naissance d'une tradition contemporaine. In: Mélanges de la Casa de
Velázquez. Tome 30-3, 1994. pp. 173-220.
doi : 10.3406/casa.1994.2717
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/casa_0076-230X_1994_num_30_3_2717

LA PHILOSOPHIE DU PAYSAGE EN ESPAGNE
NAISSANCE D'UNE TRADITION CONTEMPORAINE

Antoine GAVOILLE
Membre de l'École des hautes études hispaniques
INTRODUCTION
1. La géographie philosophante
Loin d'être une réalité physique préexistant à l'histoire, le paysage est bien
plutôt le produit d'une interaction entre, d'une part, le travail humain et, d'autre
part, les déterminations naturelles : telle est la position adoptée actuellement par
un certain nombre de géographes. En effet, l'homme façonne la nature et y inscrit
la marque de son comportement ; mais celui-ci dépend à son tour de son
environnement objectif. Par conséquent, le paysage est à la fois esprit et nature et,
en même temps; n'est aucun des deux : pour comprendre son essence, il convient
de dépasser ces deux principes et de recourir à un concept capable d'exprimer une
réalité qui surmonte leur opposition. C'est ce troisième principe que tentent de
penser et de formuler certains géographes comme Augustin Berque, qui le nomme
« médiance » ou « trajection »1, ou certains sociologues comme Michel Maffesoli,
qui préfère le terme de « prégnance »2. Tant il est vrai que nous découvrons ici une
réalité qui appartient aussi bien à une géographie attentive à l'humain qu'à une
sociologie soucieuse d'expliquer les phénomènes locaux. Genius loci, le génie du
Augustin Berque, Médiance de milieux en paysage, Montpellier, GIP Reclus, 1990, passim.
A. Berque fait l'effort de définir ces termes : le « milieu », comme « relation d'une société à
l'espace et à la nature », donnant lieu à l'adjectif « médial » ; la « médiance », comme « sens
d'un milieu ; à la fois tendance objective, sensation/perception et signification de cette relation
médiale » ; cela doit nous permettre de comprendre la définition de la « trajection » comme
« combinaison médiale et historique du subjectif et de l'objectif, du physique et du phénoménal,
de l'écologique et du symbolique, produisant une médiance », op. cit., p. 48. Ce vocabulaire sent
l'aventure, avec tous ses mérites et tous ses risques. L'auteur, faut-il le dire, en est parfaitement
conscient. •
M. Maffesoli, Le temps des tribus, (Livre de Poche), Paris, 1 988, p. 1 83-224.
Mélanges de la Casa de Velàzquez (MCV), 1994, t. XXX (3), p. 173-220.

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ANTOINE GAVOILLE

3.

Ibid.,p. 193 sq.

'

lieu : cette expression ancienne est parfois ressuscitée pour nommer ce principe
qui agit sur toute chose en un lieu donné3, ce principe qui fait que la nature,
l'architecture, les activités, la psychologie des habitants obéissent à une même loi
et, partant, révèlent une « personnalité » dépassant les frontières du psychologique
et du physique, puisque ces deux domaines y sont soumis comme à une instance
englobante.
Du point de vue des disciplines institutionnelles, on cherche ainsi à dépasser
le clivage qui existe traditionnellement entre « géographie physique » - que
d'aucuns assimilent purement et simplement à la géologie - et la « géographie
humaine » - que les mêmes, ou d'autres, qui sont leurs alliés dans la critique de
cette discipline, réduisent à l'économie et à l'histoire contemporaine. On voit bien
l'intérêt qu'auraient les géographes à approfondir cette nouvelle vision des
choses : en débarrassant la notion de paysage de toutes les ambiguïtés dont elle est
chargée, en la définissant avec précision, ils donneraient à leur objet une
authenticité qui le rendrait irréductible tant à la science du sol qu'aux sciences de
l'homme traditionnelles.
Soucieux de redéfinir clairement leur objet et renvoyés, pour ce faire, à
l'analyse des relations entre l'homme et la nature, certains géographes sentent
donc la nécessité de se tourner vers la philosophie. Les philosophes, à leur tour, ne
peuvent que leur donner raison. En effet, la réflexion que mène une science sur ses
propres principes relève traditionnellement de la philosophie ; compte tenu du fait
que le principe en question n'est rien moins que l'idée de nature, c'est même la
métaphysique et son histoire qui sont sollicitées ; en outre,, commccette réflexion
conduit, à une remise en cause méthodologique, on entre dans le domaine de
l'épistémologie ; enfin, le géographe est amené ici à analyser des idéologies et des
préjugés, concernant les relations entre l'homme et la nature:. or, traquer les
préjugés et réfléchir sur les fins sont les actes philosophiques par excellence.
Essayer de concevoir le paysage comme une réalité à la fois naturelle et culturelle,
c'est s'opposer du même coup à bon nombre de théories sur la Terre et la Nature,
particulièrement en vogue dans les milieux écologistes. Et comme penser la Terre,
où la Nature; c'est aussi penser l'Homme, on ne s'étonnera pas de se trouver ici au
carrefour de la science, de la métaphysique et de l'éthique.
Or, une des premières choses qu'enseigne la philosophie, c'est que son
histoire est déjà longue et qu'une réflexion, si neuve soit-elle, ne sort pas du néant.
Il faut, en effet, relativiser le caractère de découverte absolue que certains penseurs
actuels. donnent à leurs théories sur le paysage. Il est curieux de voir un géographe
comme A.' Berque critiquer le dualisme de Descartes, jugé coupable d'avoir
habitue Foccident à séparer le sujet et l'objet, l'esprit et la nature, le phénoménal
et le causal, en s'appuyant surdes, notions tirées de la langue japonaise, comme si
Hegel n'avait jamais existé ! D'un point de vue strictement philosophique,
l'analyse de ces réalités qui dépassent l'opposition entre l'humain et le naturel, le
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LA PHILOSOPHIE DU PAYSAGE EN ESPAGNE

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2. La naissance de la philosophie du paysage en Espagne

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sujet et l'objet, qui sont donc, si l'on veut, des réalités dialectiques, se poursuit
depuis déjà presque deux siècles. Et, du propre point de vue de la géographie, la
constitution de cette discipline, puis sa résistance en face de celles qui prétendent
actuellement se partager son domaine, semble bien montrer que, en dehors des
intérêts purement institutionnels, les géographes ont toujours été conscients de
travailler sur une réalité particulière. Le paysage est une notion géographique déjà
ancienne. Tout cela relève davantage de l'approfondissement que de l'innovation.

Certes, la réflexion explicite sur le paysage n'est pas chose coutumière à la
philosophie classique. Tout au plus trouve-t-on, chez Hegel, un développement sur
le rapport existant entre l'esprit d'un peuple et la géographie du territoire où il
s'installe, passage remarqué et commenté par Ortega y Gasset4. Or, s'il faut
attendre qu'un philosophe espagnol relise Hegel pour y découvrir les linéaments
d'une théorie du paysage, ce n'est pas le fruit du hasard. En effet, c'est la
philosophie espagnole, qui donne le jour à cette théorie. Une véritable tradition
s'instaure en Espagne, à partir de la fin du XIXe siècle jusqu'à nos jours, qui fait
du paysage un objet particulier de description littéraire, de méditation historique,
ou de théorie géographique. Le terme même de paisaje devient la dénomination
d'un genre : tout commence en 1886, lorsque Francisco Giner de los Rios publie
un article intitulé Paisaje5. Unamuno écrit Paisajes en 19026, Paisajes del alma

5.

6.

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G. W. F. Hegel, Leçons sur la philosophie de l'histoire, Introduction, « Le fondement géogra
phique de l'Histoire universelle », trad. J. Gibelin, Paris, Vrin, 1979, p. 66 et ss. Le passage
particulièrement remarqué par Ortega est le suivant : « Le principe particulier que tout peuple
porte en lui-même, il le comprend aussi en soi comme détermination naturelle. L'esprit qui revêt
ainsi la nature, sépare ses formes particulières, car la séparation constitue la forme de la nature.
Ces différences naturelles doivent être considérées d'abord aussi comme des possibilités parti
culières où l'esprit s'extériorise et elles fournissent ainsi le fondement géographique. Il nous
importe peu de connaître le sol comme localité extérieure mais bien le type naturel de la localité
qui est en rapport précis avec le type et le caractère du peuple qui est le fils de ce sql », {op. cit.,
p. 67). Ortega commente ce texte, en insistant particulièrement sur la notion de « rapport » ou
« correspondance » entre esprit et nature, dans El Espectador VII, « Hegel y America », Obras
Complétas, vol. II, Madrid, Alianza Editorial, 1983, p. 563-576 et dans En el centenario de
Hegel, O. G, V, p. 413-429. Le philosophe espagnol y voit les prémisses d'une théorie du
paysage, « una teoria general nunca expuesta por Hegel, pero fâcilmente destilable del
contexto » (O. G, II, p. 574). Dans la suite de cet article, nous renverrons toujours à l'édition cidessus mentionnée des Obras Complétas d'Ortega y Gasset, en utilisant l'abréviation O. G,
suivie du numéro du volume concerné.
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Francisco Giner de los Rios, « Paisaje », article d'abord publié dans la ttustraciôn Artistica de
Barcelona en 1886, repris dans la Revista Pehalara en 1915, puis dans le Boletin de la Institu
tionLibre de Ensenanza en 1916. On le trouve parmi les Ensayos y Cartas publics en 1965,
Mexico ; il peut également être consulté dans la Revista de Estudios Turistico, n°83, otono 1984,
« Turismo y cultura, homenaje a la Instituciôn Libre de Ensenanza », édition à laquelle nous
nous référerons dans la suite de cet article.
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Unamuno, Obras Complétas, Madrid, Escelicer, 1966, vol. I, p. 55,à 82. Sauf exception, dans la
suite de cet article, nous renverrons toujours à cette édition des Obras Complétas d'Unamuno,
en utilisant l'abréviation O. G, suivie du numéro du volume concerné» rs-.t. >
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4.

écho signalant une succession d'analyses qui se répondent l'une à l'autre. Ce problème. p. C. la réalité géographique se présente en Espagne comme un problème. Roma récupéra los trabajos de Cartago en las huertas levantinas ampliândolos a la Bética y el valle del Ebro. L'« aridité ». Il n'est que de citer les historiens les plus récents : 9. ■ 7. Garcia Blanco. la troisième. enpleno siglo XIX. y. p. las del Ebro y el Guadalquivir. p. historique. c'est l'« aridité » dont parlent tous les auteurs. littéraire. on peut se demander pourquoi l'Espagne est le berceau de cette littérature particulière. y de su impetu disfruta el Islam. 635. O. aunque tampoco faltaran iniciativas en la Meseta. Certes. au moment de rassembler les textes unamuniens traitant de o ce sujet. Ortega y Gasset parle de l'ensemble des écrits où il développe ce thème en employant l'expression : estudios de paisajes9. con el ensanche de ciudades. qui concerne presque la totalité du territoire.176 ANTOINE GAVOILLE en 1918 et son éditeur. historique ou philosophique. Andalucia y Levante. Une géographie qui donne à penser ' II semble indéniable que. dans M.. Por ello. Ces titres font retentir le mot comme un. Certes.de Unamuno. Lafalta de agua se agrava. la seconde. . Quizâs el mayor obstâculo al desarollo agrario de los dos ûltimos milenios hayan sido las escasas lluvias recibidas en muchas de las regiones espanolas del interior. promesas ». emploie l'expression générique et fort significative de libros de paisajes . . paradôjicamente. augmentant peu à peu un trésor de réflexion dont on ne trouve l'équivalent dans aucun autre pays. l'autre étant la deforestation. Obras complétas. plus que dans les autres pays européens. II. a. 1951. Ni siquiera el trabajo regu- . Afrodisio Aguado. Trois raisons apparaissent : la première est géographique. . Ibid. El Espectador. 503 à 505. . que leur point de vue sur le paysage soit géographique. que consumen agua a manos llenas sin reparar en su coste. en 1951. est l'une des deux calamités consubstantielles à toute l'histoire de l'Espagne. que mejora las expectativas con nuevas técnicas orientales y mâs acequias. 823. Madrid. sobre todo en areas con recursos hidrâulicos. mais les penseurs n'y ont pas senti la nécessité historique de la décrire ou de la théoriser jusqu'à lui donner le statut d'un problème : c'est la conjonction des deux explications que nous avons annoncées qui permet de comprendre que l'Espagne fût le creuset de cette réflexion. v. Los reinos cristianos sepreocupan del agua desde la baja Edad Media pero la politico hidrâulica no adquiere vigor renovado hasta el siglo XVIII con los monarcas ilustrados : el regadio constituia el eje primordial de su proyecto de modernizaciôn de la agricultura espanola al igual que para Prietoy la Segunda Repûblica. introduction à « Paisajes del alma ». los devastadores efectos de las aguas torrenciales en las zonas mediterrrâneas. institutionnelle. autrement dit le problème de l'eau. Ortega y Gasset. la industrializaciôn y la agricultura especializada. 8. d'autres pays méditerranéens connaissent cette réalité. la lucha contra la sequia es tarea tenaz de los habitantes de la peninsula. « La pampa. Unamuno.

C'est pourquoi il ne peut jamais se contenter de subir les phénomènes objectifs de sa répartition sans réagir. puisqu'elle dépend aussi de la « ténacité » de l'homme. les installations hydrauliques -. de manière visible. 12-13. 10. Cela nous conduit à énoncer dès maintenant deux principes directeurs de la théorie du paysage. Ce dernier point nous conduit au deuxième principe directeur de la théorie du paysage. Le premier geste est de recueillir l'eau. est une réalité relative. Ce texte méritait d'être cité. nos historiens. de vigueur. • . dans le texte cité. l'hydrographie et l'érosion.LA PHILOSOPHIE DU PAYSAGE EN ESPAGNE 1 77 lador de las cuencas con los pantanos de Primo de Rivera y Franco permitiô atajar elmal10. Brève historia de Espana. pose que le paysage n'est pas seulement un phénomène naturel mais aussi un phénomène culturel. que les faits naturels bruts. digues. puisqu'au contraire leur action est relative à la manière dont l'homme réagit en face de ces données. . non seulement parce que. ainsi que de leur volonté politique. Il fait apparaître. surtout dans les pays méditerranéens. De la géographie on tombe immédiatement dans l'histoire. n'ont aucune valeur absolue. peuvent être réunis en un seul : le paysage n'est pas une réalité objective. car il présente tous les points d'appui empiriques de la problématique espagnole du paysage. n'hésitent pas à parler de ténacité. qui à leur tour produisent aussitôt des paysages : réservoirs. il présente des produits de l'activité humaine . à leur tour. canaux. si par naturel on entend ce qui exclut toute intervention de l'homme. ce qui revient à dire que la géographie ne peut pas être interprétée selon le principe de la fatalité. mais selon le principe d'une liberté bien pensée . Sa distribution sur la planète est également un phénomène naturel. pour faire • Fernando Garcia de Côrtazar et José Manuel Gonzalez Vesga. p. Le débit des cours d'eau n'est qu'un exemple parmi d'autres de cette nécessité naturelle. . qui pourrait a priori se produire en l'absence de l'homme. d'ordre épistémologique.ici les canaux. l'Islam. Le problème de l'eau est sans doute celui qui inspire le plus directement cette théorie du paysage. moulins et. Ces deux principes. de la canaliser. en effet. car elle génère nécessairement des comportements et des créations. qui est d'ordre éthique : le paysage doit être pensé comme un rapport entre des données naturelles et la volonté humaine. barrages. Le premier. L'eau est une réalité où la nature et la culture entrent immédiatement en rapport. de projet. Madrid. mais le produit d'un rapport entre objectivité et subjectivité. les Lumières -. 1994. Le second. par son action. en fait toujours partie. L'aridité. autrement dit la traduction de ces phénomènes objectifs en termes de paysage. où les torrents peuvent changer de débit en quelques instants. Alianza Editorial. Mais l'eau est également une des premières nécessités naturelles de l'homme. car celui-ci. Le cycle de l'eau n'est donc jamais un phénomène « naturel ». . l'irrigation. particulièrement remarquable dans les pays méditerranéens. mais parce qu'il dépend de la culture et de la science des peuples -Rome. L'eau est un élément naturel.

20. inversement. op. nous confie qu'il a eu la révélation de son essence en contemplant.p. Dans ce dernier texte. la ville s'y entre-composent. Pour sortir de la décadence. La régénération par le paysage L'intérêt des penseurs et écrivains espagnols du XXe siècle pour le paysage s'explique également. qui donna naissance au régénérationisme. « système à la fois naturel et artificiel ». On sait que se conjuguent. la campagne. le sentiment d'une décadence historique de l'Espagne confirmée par la perte progressive de son domaine colonial ainsi que par le retard matériel de la Péninsule par rapport à l'Europe et. au Japon. élaboré peu à peu au cours des siècles. mettent ou non les canaux en communication avec le fleu ve. 1. Cf. avec les 500 km de digues. Tous ces termes conduisent à l'édification du principe épistémologique de la lecture d'un paysage. la naissance de cette tradition coïncide avec le grand émoi des intellectuels espagnols de la fin du XIXe siècle. Telles sont aussi les causes historiques qui expliquent l'apparition. n.. l'industrie humaine avec le volontarisme destructeur. qui fonctionne ainsi dans la plaine du Kantô. supra.178 ANTOINE GAVOILLE face à l'érosion. ainsi qu'au mouvement culturel baptisé ensuite la « génération de 98 ». : . \ . l'irrigation etc. nous l'avons dit. p. plantations etc. dans l'horizon intellectuel des . 13. le cours de la Toné-gawa : Avec les multiples barrages d'amont (bâtis pour l'hydroélectricité.). ni. sur lequel nous aurons à revenir. 11. c'est un système à la fois naturel et artificiel. les bassins d'écrêtement des crues. En effet. qu'il est urgent d'analyser avec de nouvelles méthodes. l. que cet auteur tente de formuler par le terme de « médiance ». compagnon d'Unamuno lors d'une excursion à Las Hurdes. réfutant l'idée d'une Espagne aride par fatalité. I. O. 1' « héroïsme » du paysan espagnol13. puisqu'on peut ainsi montrer qu'il ne faut pas confondre le respect des équilibres avec le fatalisme devant les données naturelles. Il est tout à fait remarquable qu'un géographe contemporain. d'autre part. Tels sont les mots d'ordre du régénérationisme. Unamuno. terrasses. suivant le niveau de l'eau. 12. murs. Pour mettre un terme à l'artifice politique. et célébrant. dans certains cas. s'y entre-édifient11. théoricien aigu du paysage. le barrage d'aval. l'idée est exprimée par Maurice Legendre. cit. Augustin Berque. b. il faut redéfinir un destin historique à la lumière du passé. L'Espagne est alors vécue et pensée comme un « problème ».. 408. Ce sys tème lie intimement l'existence de Tokyo à celle de la Toné.. il faut renouer avec le « pays réel ». p. un sentiment d'impuissance devant le système hypocrite et sclérosé de la Restauration. Le fleuve. 80 à 82 et p. Ce type d'analyse n'est pas sans conséquence pour la réflexion éthique. C. les écluses et les pompes qui. d'une part. par l'histoire. Nous verrons qu'Unamuno et Ortega y Gasset ont conduit une réflexion identique.

Notas de trabajo. à cause des traces qu'il en conserve. qui est le paysage en acte. creado por el aima contemplativa vive y iiembla un ensueno de vida humana . Ce paradoxe rejoint l'assertion actuelle des géographes : le paysage n'est pas un pur produit de la nature. Le paysage est d'abord une expérience de l'Espagne authentique. 54. 14. Ortega lui-même. un facteur de ressourcement spirituel et moral. (col. Revista de Occidente.LA PHILOSOPHIE DU PAYSAGE EN ESPAGNE 1 79 vingt dernières années du XIXe siècle. Madrid. > . p. Un degré supérieur d'achèvement du paysage est. ou « paysage naturel ». Sans nier ce danger. Il n'en reste pas moins que cette conceptualisation de l'essence du paysage fut en grande partie provoquée par le rôle régénérateur qu'on lui attribuait. représenté par le paysage médité : ce n'est donc que dans l'esprit que le paysage devient une réalité. au début de sa carrière. n°132. en outre. qu'à l'actualité du « pays réel ». on analyse l'habitat rural. renvoie aussi bien à l'histoire. 19. Austral). On médite sur la signification des châteaux. on pourrait craindre que la préoccupation historique ne soit un obstacle sur le chemin d'une véritable analyse du paysage . Espasa-Calpe. enfin. ou paysage humanisé. s'éveillent des sentiments d'exaltation qui conduisent à forger en idée le futur de la nation. Dans le paysage s'inscrivent les signes de la grande aventure des ancêtres. qui n'est qu'un paysage en puissance. mai 1992. Le « paysage sans histoire ». s'attache plus à la valeur propédeutique du paysage qu'au • 15. d'un objet privilégié de description et d'analyse : le paysage. Celui-ci. est opposé à ce que nous pourrions appeler le paysage historique. en effet. se manifestent les vertus et les vices actuels de l'Espagne profonde et. nous croyons cependant que la manière dont cette génération a abordé le paysage lui a permis de saisir son essence authentique et d'anticiper ainsi sur des analyses plus récentes. le vrai paysage. La maturation de la réflexion sur le paysage a donné ainsi tous ses fruits dans la pensée d' Ortega y Gasset. qui note explicitement : Unpaisaje sin historia apenas es unpaisaje. una idea de la historia quefué. 1983. Ortega y Gasset. La generation del Noventa y ocho. . un instrument pédagogique. unproyecto de la historia quepodriaser^. Comme le dit Lain Entralgo en parlant du regard de la génération de 98 sur le paysage castillan : Entre el ojo y la tierra. Certes. Pedro Lain Entralgo. éditées par José Luis Molinuevo. Para que lo sea plenamente es necesario que sobre elpaisaje natural haya tendido su abono la historia y sobre esta capa que humaniza elpaisaje hayan caido como un cultivo nuestras meditaciones . p. mais aussi une œuvre de la culture. celui-ci ne serait en somme que le prétexte matériel d'une méditation patriotique. on définit l'Espagne authentique en contemplant une géographie unique en Europe.

O. au cours desquelles le « Socrate espagnol »17 mettait ses élèves en contact direct avec la réalité géographique. dont l'objet est aussi bien le développement de la raison individuelle que l'exercice du corps. 196. 1977. (AAVV). Lapedagogia del paisage. p. à l'activité de Giner de los Rios. Cette thèse est développée dans l'article « La juventud y el movimiento social ». Conformément à sa doctrine. il faut brièvement rappeler ses principaux fondements. en son vocabulaire. 19. cf. dont la finalité aurait été le délassement. Madrid. au contraire. C. 1 07. p. C. la régénération politique et sociale de l'Espagne ne peut passer que par la régénération des hommes. Unamuno et Ortega. Or. F. « El Instituto-Escuela y sus relaciones con la junta para Ampliaciôn de Estudios y la Instituciôn de Libre Ensenanza ». la culture de la sensibilité. « Former des hommes ». l'étude des paysages est un élément important de la pédagogie de Y Instituciôn dont la conception. de se gouverner elles-mêmes et de favoriser le développement de toutes leurs facultés. en son sein.1 3 1 . 17. « Recuerdo de Don Francisco Giner ». Pour Giner. La Instituciôn de Libre Ensenanza et la pédagogie du paysage En effet.1 936. intellectuelles. cette étude s'effectuait à travers des « excursions ». III. titre révélateur qui indique. Cette 16. . elles avaient lieu. I. 18. Loin d'être des divertissements extraordinaires.. écrit en 1870 . vol. cette importance donnée à la contemplation de la nature dans l'éducation de l'individu et cette élévation de la notion de paysage au rang de catégorie fondamentale de la culture. révolutionnaire pour l'Espagne de la fin du siècle dernier. si caractéristiques de toute la pensée espagnole du XXe siècle. sur ce point. telle est la mission d'un enseignement conçu comme éducation intégrale. p. Espasa Calpe. 180 ANTOINE GAVOILLE problème de sa définition16. il s'agit d'une définition de l'éducation. O. c'est de l'absence d' « hommes » que souffre l'Espagne. avec la plus grande régularité et constituaient l'un des piliers du programme d'éducation propre à la Instituciôn . l'apprentissage de l'hygiène. Manuel de Terân. morales. sont dues à la Instituciôn de Libre Ensenanza et. cf. qui rejetait la culture livresque et l'enseignement purement théorique. Le premier est lié au régénérationisme dont nous avons parlé préc édemment . il faut forger des hommes soumis à la constante exigence d'un rapport transparent à soi-même et guidés par un goût inaliénable pour le « fondamental ». Plus exactement. des règles de santé et même de la conduite en société. En el centenario de la Instituciôn de Libre Ensenanza. c'est-à-dire de personnes capables de concevoir un idéal. 53-57. Madrid. VII. 1 178. Ils sont au nombre de trois. l'appar tenance d'Ortega à la tradition ginériennne. que les philosophes postérieurs. Obras Complétas. L'expression est d'Unamuno. Pour comprendre le sens de cette expérience. Giner de los Rios. p. La clef de voûte de ce système est le principe d'authenticité : à l'opposé des mauvaises habitudes d'hypocrisie et de mensonges forgées par un régime politique ou tout n'est qu'apparences et jeux trompeurs. est essentiellement due à Giner de los Rios. ont reprise à leur compte. sensibles et physiques. 1 9 1 6. c.

Nous verrons par la suite les résultats ambigus de ce monisme dans la théorie du paysage. la santé. le développement de sensations particulières. V. le paysage acquiert une valeur pédagogique fondamentale. 1. sa recherche de l'Être et son sens de la Beauté. il s'agit de penser la réalité comme un tout. l'élévation morale. leçon de philosophie. le système philosophique de Giner devrait être appelé krauso-positivisme20. . il s'ingéniaient à penser des relations profondes entre l'être humain et son environnement. la réflexion anthropologique et historique. puisqu'il rejette la rigidité abstraite d'une doctrine purement intellectuelle et admet la nécessité de s'appuyer sur la science expérimentale pour penser la réalité21. cet état est autant physique que spirituel. Il n'en reste pas moins que le monisme inhérent au krausisme habite entièrement la conception ginérienne du paysage et donne un contenu à la fois esthétique et moral à ses excursions. 74. le bien-être physique. 1. dans Historia critica del pensamiento espanol. Nicolas Ortega Cantero. Le deuxième domaine de référence permettant de comprendre le sens des excursions organisées par Giner est le krausisme. l'attention portée au paysage au sein de l' Institution est due également à l'influence des grands géographes du siècle dernier qui. enracinés eux-mêmes dans une tradition romantique. cit. Une fois de plus. p 1 15. vol. Plus exactement. En effet. p. À la recherche d'analogies universelles. Bien que plus éloignés du krausisme. la connaissance de la patrie. Pestalozzi et Frôbel. Pour l'instant. Expression dont le bien-fondé est défendu par José Luis Abellân. mais aussi à Elisée Reclus ou à Paul Vidal de la Blache. Les excursions de Giner avaient donc des buts multiples. p. il nous importe de noter que la contemplation de celui-ci produit aussi bien une jouissance esthétique qu'une élévation morale. enfin la communion avec la Nature. Il est à la fois leçon de morale. par l'intermédiaire de sa contemplation. la bonté et la beauté. le lieu ou se fondent en une seule unité la vérité. leçon d'histoire. cherchèrent à penser la nature comme un tout qui comprenait l'homme lui-même comme l'un de ses éléments. surtout par l'intermédiaire de Rafael Torres Campos . Idem. L'individu peut parvenir. selon le krausisme. mais engendre aussi une volonté de comprendre la relation qui peut unir un paysage à un type d'humanité. On sait aujourd'hui que leurs œuvres pénétrèrent le milieu de Y Institution. 79-85. 21. On pense essentiellement à Alexander von Humboldt et Cari Ritter. op. Contribuant de manière essentielle à l'éducation intégrale de l'individu. Loin d'être purement intellectuel. Enfin. la nature est. à un état d'harmonie absolue où sont également satisfaits son aspiration au Bien.LA PHILOSOPHIE DU PAYSAGEEN ESPAGNE 18 1 théorie de l'éducation plonge explicitement ses racines dans les œuvres de Platon. Unamuno et Ortega ont continué d'attribuer cette double fonction au paysage. ce qui ouvre la porte au mysticisme. Rousseau. 20. 22. qui tous découlent des trois fondements précédents : l'activité musculaire..

24. Taurus. Azorin. d'instrument propédeutique. dans l'Espagne de la première moitié du siècle. Castillo en Azorin. cf. Ortega a même poursuivi l'œuvre pédagogique de Giner en organisant des excursions pour ses élèves et disciples23. Ortega et bien d'autres n'ont cessé de voyager. * * * Nous allons donc exposer ici les jalons de cette théorisation. mais aussi des romanciers et des poètes. nous tenons à faire deux remarques sur l'objet et la méthode de cette étude. : ■„■ Sur ces écrivains. Sur Pio Baroja. . . Auparavant. est devenu objet de définition. d' 'Azorin ou d'Antonio Machado. p. cette institution de l'excursion a perduré bien après Giner. Alianza. seuls ou en groupe. ici. précédemment décrit.1 82 ANTOINE GAVOILLE Or. on peut consulter les analyses complémentaires de José Antonio de Zulueta Artaloytia dans son article « Vocaciôn viajera y entendimiento del paisaje en la generaciôn del 98 » (Josefîna Gômez Mendoza etalii. nous ferons essentiellement état du travail de la pensée analytique. de ce point de vue. Madrid. on pourra se reporter aux analyses de Pedro Lain Entralgo dans le premier chapitre de La generaciôn del Noventa y ocho. au détriment des œuvres littéraires. _•. Par conséquent. la thèse de Marguerite C. L'aspect pédagogique et moral. Comme nous l'avons déjà indiqué. p. sinon incidemment. 1 5-29. ils font indéniablement partie de cette constellation d'esprits qui ont fait du paysage un thème. est de montrer comment. Madrid. Sur Azorin. non seulement des penseurs et des philosophes. dans Con Ortega y otros escritos. îes souvenirs de Antonio Rodriguez Huescar. nous voyons dans cet aspect des choses ce qui a stimulé et favorisé l'éclosion de théories du paysage qui. Le paysage occupe une place considérable dans l'œuvre de Pio Baroja. 89-106). fait partie du contexte de la théorie. p. Même si les théories ont évolué d'un penseur à l'autre. Viajeros y paisajes. Notre but. pour ne citer que les plus grands24 . Nous n'allons étudier ici le paysage qu'en tant qu'objet de définition et élément de la théorie des rapports entre l'homme et la nature. 1964. intitulé « Un paisaje y sus inventores ». même si les systèmes philosophiques postérieurs dépassent l'horizon intellectuel de Giner. un exposé général sur la question requerrait l'étude. des philosophes ont réussi à penser le paysage d'une manière qui anticipe sur les travaux plus récents des spécialistes. Madrid. sur son statut pédagogique ou moral. Rand. à travers l'Espagne pour découvrir sa géographie physique et humaine. de sorte que le travail des tempéraments plus enclins à 23. Cela veut dire que nous ne reviendrons pas. 22. Quant au contenu pédagogique et moral du paysage. pour prendre place dans des systèmes anthropologiques et sociologiques. 1988. Revista de Occidente. Cf. 1956. En effet. Unamuno. il apparaît clairement que le paysage est devenu institution culturelle et pédagogique grâce à la Instituciôn de Libre Ensenanza et que cette donnée demeure la base de toutes les recherches postérieures sur la question. il reste la base des théories les plus élaborées.

lui permet d'élaborer la formulation suivante : « elpaisaje es la perspectiva de una comarca natural». . l'absence totale de vie animale et végétale n'est pas incompatible avec la notion : le désert est un paysage. est essentiellement théorique : il s'agit d'analyser le progrès de la définition du paysage chez les philosophes. à propos d'Unamuno et p. Pour ce faire. Lain Entralgo donne quelques échantillons de ce genre d'analyse. Cf. 3. Giner pose le problème de la définition du paysage. « donde la vida del animal y de la planta preponderan sobre la del hombre »28. . 28. D'une part. -r . ..„. 109.LA PHILOSOPHIE DU PAYSAGE EN ESPAGNE 1 83 l'abstraction conceptuelle plonge ses racines dans cet environnement . Il montre qu'il ne s'agit là que d'un paysage particulier et que l'extension du concept. D'autre part... intitulé Paisaje26. élevant le terme au niveau du concept : « jQué concepto mâs complejo encierra esta palabra! »27. ici. déjà citée.. Giner commence par éliminer la définition naïve qui assimile le paysage à la campagne classique... C'est pourquoi nous ne nous intéresserons ici qu'au paysage en tant qu'objet d'analyse et non en tant que thème romanesque ou poétique. Voyons d'abord comment il y parvient. ou riche de pensée implicite quand elle n'est que descriptive... La définition du paysage Francisco Giner de los Rios inaugure magistralement cette ligne de réflexion propre à l'Espagne par un article paru en 1 886. c'est « a condiciôn de avenirse a no representar mâs que uno de tantos accidentes. GINER DE LOS RÎOS 1. 1984. cit. I.. • 27. dans l'extension du concept de paysage. Car notre visée. qui révèle une indiscutable rigueur dialectique alliée à une profonde expérience. il met en lumière les deux espèces extrêmes. ainsi que son insertion dans leurs systèmes. . Nous n'emprunterons donc pas le chemin de l'analyse littéraire des textes : nous resterons. en effet.. 20. D'emblée.. apropos d'Azorin. c'est-à-dire la totalité des espèces qu'il subsume. ou campo. «por grandes que seari >>... nous n'ignorons pas que l'étude des modes d'écriture propre à la littérature paysagère est capitale . Son analyse. Toutefois. Ibid.p. dans les limites de la pensée philosophique. en bon dialecticien. même massive. p. . . de subordinarse a la naturalezà . il faut remarquer que Giner n'entend pas définir ici ce que nous appelons le « paysage urbain ». Enfin. l'approche de ces écrivains peut être occasionnellement reflexive. Toutes les références à cet article seront désormais données selon la pagina tion de la revue Estudios Turisticos. .■::••. 21-22. ■. n'est pas non plus contradictoire avec l'idée de paysage : une ville peut constituer un paysage. montrant combien sont liées la grammaire et l'idéologie dans la description des paysages : op. :. en outre.. car s'il inclut les villes.■•■ 25. . la présence de la vie humaine.n"$'i. '. Ibid. .. ■ 26. mais nous ne pouvons nous livrer à l'analyse particulière de chaque écrivain . sauf exception.. supra n. 5. p. est beaucoup plus étendue.

qui inscrit souvent dans la représentation de la nature une ou plusieurs figures humaines. anticipant avec vingt ans d'avance sur les analyses d'Ortega y Gasset33. seule pointe de couleur vive dans la palette crépusculaire de ses visions. c'est celui d'une « vie déterminée ». Sous des apparences bénignes. mais sa propre présence. caminantes... En fait. pastores. Apparaît clairement un principe organisateur du paysage qui s'impose non seulement aux réalités matérielles mais aussi aux êtres humains. de l'énoncé des éléments constituant son essence. de una clase. « una nota de claroscuro o de color » : on songe aux personnages des paysages de Corot et à leur petite coiffe rouge. 31. p. cazadores. Celui-ci n'est donc pas réductible à la nature.1 84 ANTOINE GAVOILLE — por decirlo asi — deshabitada. ou qu'elle soit définie comme monde précédant l'apparition de l'homme. La ville est paysage quand elle est vue comme un élément parmi d'autres à l'intérieur d'une structure dont le principe architectonique reste la nature. p. à savoir les produits spontanés de la nature. la géologie. Giner affirme que le paysage est tout autre chose que la nature comprise comme monde de la vie animale et végétale excluant toute présence humaine. Ce qui. Giner argumente en mentionnant la peinture de paysage. Ibid. nous le verrons. il ne s'agit plus de l'extension du concept. 110. qu'il faut comprendre comme un « organisme »31. de un género de vida determinado.. Ibid. c'est-à-dire de sa définition. . Toutefois. v. Giner voit la ville de loin. et l'homme lui-même. gr.. 32. Il reconnaît que la présence humaine dans ce type de peinture n'est souvent qu'un accessoire. Nous verrons un peu plus loin qu' Ortega a construit sa théorie du paysage à partir des matériaux que lui fournissaient aussi bien Giner qu'Unamuno. Après avoir éliminé ces fausses opinions et déterminé les trois éléments fondamentaux de sa structure. Ibid. Ici. veut dire que celui-ci doit beaucoup à celui-là. L'essentiel est bien plutôt de réintégrer l'homme et ses œuvres dans le paysage. cette proposition est d'une grande profondeur. que celle-ci soit naïvement assimilée à la campagne. il ajoute une remarque fondamentale pour la compréhension de sa théorie du paysage : [.: aldeanos. La notion de perspective implique que le paysage est indissociable du regard. merezca o no el nombre de campo ». Ibid. 33.. en d'autres termes.] aunque [la figura humana en lapintura] siempre ofrezca a nuestros ojos cierto valor ideal de un tipo. Ce principe. c'est-à-dire de toutes les espèces de paysage possibles. Giner peut donc proposer la définition suivante : « el paisaje es la perspectiva de una comarca natural »32. les produits de l'activité humaine. Font en effet partie du paysage non seulement les œuvres de l'homme. le paysage résulte de la combinaison de trois éléments : le spontané. c'est-à-dire. Le paysage 29. mais de sa compréhension. les produits artificiels de l'homme et l'homme lui-même. 109. artistas . . dans son contexte géographique. dont le paysage est la manifestation totale. 30.

en effet. le « pays » dans l'acception vieillie et affective du terme sont les mots qui pourraient traduire la comarca espagnole : le village ou la ville.] las riberas del Saja o del Nalôn. au problème de la mesure du paysage. ». la montagne. c'est une relation . La suite de l'article met en lumière de manière explicite les principes fondamentaux de cette philosophie du paysage proposée par Giner. p. Encore une fois c'est le champ visuel qui détermine ici le paysage. La contrée. d'abord en tant que telle. la méditation sur le paysage conduit les espagnols à faire de la phénoménologie sans le dire : loin d'être une réalité en soi. car peu d'auteurs se donnent la peine de définir le paysage.. deuxième élément de la définition de Giner. Giner donne des exemples de comarcas : « [. doit également retenir notre attention. mais également comme producteur et créateur. ce qui se voit à la ronde. Ce terme introduit donc à son tour l'affectivité et le regard comme facteurs constitutifs du paysage. la campagne environnante. rien de plus. 2. car il fait apparaître le paysage comme la résultante de facteurs à la fois subjectifs et objectifs.] las rias bajas de Pontevedra.] nuestras comarcas del Nortey el Noroeste [. la ria. C'est ce que nous appellerons désormais la nature phénoménologique du paysage. Toutefois. les alentours. Un peu plus loin.. [. ce n'est pas un être.. ensuite par son contenu. La définition de Giner nous paraît donc de grande valeur. qui englobe aussi bien les réalités matérielles et les êtres vivants que l'homme lui-même. Giner introduit aussi un facteur objectif en précisant qu'il s'agit d'une comarca natural. enfin parce qu'elle conduit à assimiler le paysage à une réalité locale complète. La nature est à son tour un élément de définition du paysage. en effet. conçue comme une totalité organique dont tous les éléments sont régis par une même loi. Ainsi. la vallée34. le principe d'une Nature créatrice. correspond aux unités géographiques élémentaires : ce sont la plaine. objective. Le texte suivant est très clair sur ce point : 34.. mais une réalité pour un sujet. comme on peut s'en rendre compte à travers les exemples proposé par Giner.. La mesure de la région naturelle.] las encantadoras orillas del Mino o [. L'homme et la nature : mysticisme ou science nouvelle ? Il pose. en tant qu'elle détermine les données géologiques permettant de fixer ses limites géographiques. Il a trait. est une expérience des sens et de l'imagination. . Autrement dit. la culture elle-même est comprise dans le processus général du déploiement de la nature.. considéré à son tour non seulement comme être vivant.. Le terme de comarca renferme une notion de proximité . il détermine l'espace qui est vécu par l'individu comme étant le théâtre de son existence.. la rive d'un fleuve.l 10.LA PHILOSOPHIE DU PAYSAGEEN ESPAGNE 1 85 n'est pas une chose en soi. Le paysage. en effet.. ce n'est pas une réalité objective. le paysage est une unité de sens qui ne peut se constituer que dans une conscience. nous l'avons vu. c'est un phénomène . Le concept de comarca natural. Ibid.

ya menos. trad. 37. les développements de VEsthétique de Vischer consacrés à la beauté naturelle40. elle. Auparavant. représente le principe créateur universel. ce qui le conduit même à forger l'expression de estética geolôgica . le bien-être général. p. entrent aussi dans cette expérience totale les sensations musculaires. Cet état du sujet provoqué par le plaisir des sens. contribuye a producir en nosotros ese estado y a preparar el segundo momento ideal de las representaciones libres que extiende nuestro goce mâs alla del horizonte del sentido^. comme le paysage est la résultante de tous les produits de la Nature. par l'emploi de la majuscule ou de la minuscule.J35. ya mâs. le bien-être. sa contemplation devient communion avec ce principe universel . 61. el hombre con sus obras...1 86 ANTOINE GAVOILLE [. La position de ce principe entraîne deux conséquences dans la pensée de Giner : l'une. La Naturaleza. La notion de « représentations libres » fait référence à la théorie kantienne de la jouissance esthétique comme « libre jeu des facultés »39 . 39. de caractère panthéiste. Giner avait déjà affirmé qu'ils faisaient partie du « cuadro entero de la Naturaleza »36. mais une expérience totale mobilisant toutes les facultés du corps et de l'esprit. los ruidos del agua las hojas y los pâjaros »37 . 36. 40. de caractère épistémologique. p.] tanto como fuerzas. entre l'atmosphère et les animaux. naïvement assimilée aux paysages sans habitat. car il faut inclure dans le paysage « la temperatura del ambiente. 109. par exemple. en outre. Kant. La deuxième étape est celle de l'imagination : Todo. F. En effet. Giner de los Rios. Il faut remarquer. lapresiôn del aura primaveral sobre el rostro. qu'il distingue entre deux notions possibles de la nature. etc. mais l'autre. 1979. Ibid. l'homme et ses œuvres se trouvent délibérément noyés. 35. p. qui concerne les cinq sens. el olor de las plantas y flores. Quand il parle. le paysage appartient à l'ordre de la beauté.. si on ajoute que pour Giner. el mundo vegetal con sus tipos. On le voit. 38. Paris. pour Giner.. la contemplation d'un paysage n'est pas un acte exclusivement visuel. Ibid. de la naturaleza deshabitada.. on comprend aisément qu'elle débouche sur une effusion mystique. On peut distinguer trois étapes dans ce processus : d'abord celle de la perception. Critique de la faculté déjuger. Vrin.. la atmôsfera con sus celajes. il utilise le mot dans son sens populaire : la nature par opposition à l'homme. la liberté de l'imagination. op. seres y productos despliega la Naturaleza ante nuestros ojos: la tierra y el agua en sus formas. il cite. los animales y hasta el cielo f. dans le courant total de la production naturelle. 109. Ibid. Philonenko. Ibid. A. figuras y co lores. . cit. pour les critiquer. peut nous paraître trop liée à son contexte krausiste . est du plus haut intérêt pour notre réflexion. en outre.

el beduino. las habitaciones. Giner en donne un exemple à la fin de son article : Jamàs podré olvidar unapuesta de sol. que alla en el ultimo otono. la tienda. l'anthropologie et la sociologie. le principe holistique adopté par Giner le conduit à orienter ses recherches sur le paysage à la lumière du concept d'« organisme ». autrement dit à découvrir une unité imposant sa loi à tous les éléments. en su desgracia. se advierte por extremo en la region que se despliega sobre lafalda sur de este tramo central de los montes carpetanos. réduisant au minimum la traduction des émotions. a carecer de esta close de goces. condenada por la miseria. unjuristapor cierto. el modo de vivir. . dont la gamme de couleurs varie en fonction de la situation géographique. las ciudades. cela revient à unifier en un système la géologie. detrâs de Siete Picos. mâs verdaderamente religiosa. a la obra y modo entero de la vida. en effet. alors qu'Ortega y Gasset a privilégié l'analyse rationnelle. cuya masa fundida por igual con la de los cerros de Riofrio en el mâs puro tono violeta. enfonces. Ibid. ha dicho : «El desierto. de que. forman un todo indivisible». bajo una delicada veladura blanquecina. Castillo la Nueva nos aparecia de color de rosa. dejaba en sombra el valle de Segovia. Giner conclut : 41. En effet. vi con mis companeros y alumnos de la Instituciôn Libre desde cerca de las Guarramillas. Il est nécessaire de citer ce texte décisif : Un escritor. No recuerdo haber sentido nunca una impresiôn de recogimiento mâs profunda. d'ordre rationnel celle-là. hâbitos. de la matière jusqu'à l'homme. enteramente piano.. el carâcter. el camello. 110. 42. lapalma. sobrecogidos de emociôn. el relieve del suelo. relaciôn que se imprime en la constituciôn de nuestro cuerpo como en la de nuestra misma fantasia. sans hésiter. Mysticisme et préoccupation régénérationiste se combinent ici devant le paysage : nous verrons tout à l'heure qu'Unamuno a repris ce ton et cette double thématique. de purpura. como si todavia lo banase el lago que lo cubriera en época lejana. mâs grande. la biologie.LA PHILOSOPHIE DU PAYSAGE EN ESPAGNE 1 87 permet aisément le passage à une troisième étape de la contemplation du paysage que nous pouvons. mâs solemne. pensâbamos todos en la masa énorme de nuestra gente urbana. La raza. en suma. tirer une autre conséquence. la cortedad y el exclusivismo de nuestra detestable educaciôn nacional. el sol. p. D'un point de vue épistémologique. de donde trasciende a nuestros gustos. Y. la géographie. el medio natural. amoratado. se corresponden en unidadperfecta42. Et après avoir donné l'exemple des costumes régionaux. qualifier de mystique. y el hombre. Ibid. hasta quizâs murmura . artes. Carlos Salomon Zacharia. On peut également. Esta relaciôn entre la constituciôn geolôgica. de cette conception de la Nature : il s'agit alors d'ouvrir la voie à un nouveau type d'investigation. el clima.

a toutes les allures d'un mystère qui ne se livre qu'à l'intuition. . 192. déniée. car il peut bien exister une relation profonde entre la recherche d'une réalité holistique qui dépasse les clivages épistémologiques habituels et la mystique. Dans la 43.p. IL UNAMUNO On peut classer les textes d'Unamuno consacrés au thème du paysage en cinq grandes catégories. Il faut examiner. Certes. « trajection ». l'œuvre de ses successeurs. op. du holisme sociologique »44. Toute la question est de savoir si cette combinaison représente un progrès ou un recul de la connaissance. Pour caractériser la relation entre tous les éléments constitutifs du paysage. malgré la prépondérance qu'il accorde à l'élément géologique. cette réalité qui unit en un tout la nature et la culture. 32) s'inscrit tout à fait dans la tradition oubliée. de nouvelles perspectives épistémologiques côtoient l'émotion. « prégnance » ou « proxémie ». après avoir séparé ces deux conséquences pour les besoins de l'analyse. de manière significative. Maffesoli. Ces auteurs audacieux sont en réalité très conscients de leur audace : « La liaison du spatial. d'organisme. Chez Giner.1 88 ANTOINE GAVOILLE iHay mayor prueba del organismo de la vida? Il est remarquable que Giner.n. il préfère parler d'unité. letn. En effet. entre une nouvelle rationalité et l'irrationalité. des concepts étranges dont la définition n'est pas toujours claire : « médiance ». du global et de " l'intuitivo-émotionnel " (p. 44. il n'est pas hors de propos de les rapprocher dans un second temps. on peut ranger tous les passages où il exalte le plaisir des sens et la régénerescence corporelle que procurent les excursions .. p. Toutefois. C'est souvent la faiblesse de ce type d'hypothèse. L'article de Giner est trop court pour en juger. Cf. élevée au rang de faculté d'intuition. Le temps des tribus. évite soigneusement tous les termes qui pourraient trahir un pur et simple déterminisme : l'homme n'apparaît pas comme un effet du sol et du climat. Les trois premières correspondent assez exactement aux trois étapes psychologiques définies par Giner de los Rios. il ne va pas jusqu'à aborder de front cette question.2. la géologie et le costume régional. On peut ne pas voir de différence. comme chez Giner. un siècle avant ces auteurs récents. comme l'a fait ensuite Ortega y Gasset. de correspondance. en effet. Mais il est indéniable qu'il ouvre la voie à une conception des relations entre géographie et anthropologie qui dépasse le déterminisme unilatéral d'un Montesquieu ou d'un Taine. Dans la première. cit. M. pour ce faire. décriée. ces passages contiennent généralement une critique de la vie exclusivement citadine. Il anticipe sur les recherches les plus récentes qui tentent de définir le paysage comme une réalité qui dépasse l'opposition entre nature et culture. 173. qui fait fleurir.

soit sur la situation contemporaine. la sociologie. Il en est d'ailleurs très conscient : il se définit comme « un curioso excursionista. 281. p. Miguel de Unamuno. la morale. ou bien il glisse vers l'hygiène. À ces trois catégories qui s'inscrivent dans le droit fil de la pensée régénérationiste. p. il en faut ajouter une quatrième : on y situerait les textes où. On ne peut pas être plus lucide. O. En réalité. « En la Pena de Francia ». . à partir d'un paysage. uno de los mejores medios de cobrar amory apego a la patria. hygiéniste. au détriment de l'analyse du paysage en tant que tel. chez Unamuno. un champ de bataille ou un texte ancien écrit dans ces lieux. Dans la troisième enfin. tal vez algo arbitrarias »46. los clubs alpinosytoda asociaciôn anâloga45. vagabundear con el espiritupor los campos de lo indefinido [. « Las Hurdes ». G. Le paysage est fait pour méditer . I. 416.. Por tierras de Portugaly Espana. Le texte suivant montre très bien comment il glisse de la thématique de Giner à celle de la génération de 98 : Estas excursiones no son solo un consuelo. I de l'édition Escelicer : nous ne l'indiquerons plus dans la suite.. le paysage est une école de savoir . On pourrait donc penser que. correspondant fort bien au processus de l'imagination libre défini par son devancier. Celui-ci ne semble souvent qu'un prétexte. Por razones de patriotismo deberian fomentarse yfavorecerse las sociedades de excursionistas. Unamuno définit la méditation d'une manière qui rappelle tout à fait l'étape des « représentations libres » définie par Giner : « Meditar. une cinquième et dernière catégorie de textes s'impose.] »47. qui réunit les passages où apparaît une véritable théorie du paysage. Unamuno. lié au problème du destin de l'Espagne. fondée sur une conception originale des rapports entre l'homme et la terre. Tous les textes d'Unamuno consacrés au paysage sont réunis dans le vol. 47. esto es. p.. un descanso y una ensenanza . les textes mystiques : la contemplation du paysage renvoie à Dieu. qu'il parle toujours d'autre chose : devant le spectacle sensible il fait un poème. 405. soit sur le passé espagnol. Car. I. C. mais il donne à ce savoir un contenu délibérément historique. l'histoire ou Dieu lui-même.LA PHILOSOPHIE DU PAYSAGEEN ESPAGNE 1 89 deuxième. Ce serait injuste. O. son ademàs. « Excursion ». suggéré par un monument. le paysage devient littérature sans donner lieu à aucune analyse intellectuelle. tous les textes qui sont de véritables morceaux de prose poétique. Unamuno élabore un discours historique. Andanzasy visiones espanolas. 45. que toma lo que vey observa al azar de sus correrias como punto de partida para sus reflexiones. 46. ce qui conduit à des analyses sociologiques ou morales. esthétique et mystique de Giner. à lire un texte d'Unamuno sur un paysage. pour Unamuno comme pour Giner. or. Ibid. y acaso sobre todo. On a donc très souvent l'impression.

tandis que la patrie sentimentale n'a qu'une âme. . p. En effet. Ibid. a une âme et un corps. le paysage implique une proximité qui réduit nécessairement ses dimensions aux alentours de l'habitat. En outre. . Cf. car elle comprend un élément de variabilité. Dans un premier temps. lapatria. 49. Unamuno appartient donc à cette ligne de pensée que nous avons appelé la phénoménologie du paysage. 48. en el sentido mâs concreto de esta palabra. c'est elle qui se traduit par un paysage : Para mi lapatria. la patria sensitiva -por oposiciôn a la intelectiva. qu'on parcourt. p. qui n'est pas autre chose que ce que ce que la vue « embrasse ». 86. qui représente un mythe ou un idéal. qu'on « touche ». la de campanario. l'amour qu'on porte aux deux entités est différent : celui qui a pour objet la patrie sensitive s'exprime par le verbe querer . SI . Il s'inscrit dans les limites de ce qu'Unamuno appelle la « patrie sensitive ». comopuedo abarcar a Bilbao todo desde muchas de las alturas que le circundan. tiene valor . La définition du paysage Unamuno définit à son tour le paysage en corrélation avec son spectateur : il est toujours cette patrie. il faut utiliser amar.. constante de la pensée espagnole dans ce domaine. « En la Pena de Francia ».] » . « quepodemos abarcar de una mirada ». y solo en cuanto me evoca la ninez y me hace vivir en ella y banarme en sus recuerdos. une totalité circonscrite par le regard. Abarcar est le verbe qu'Unamuno emploie systématiquement quand il évoque le premier rapport avec un paysage . y aun mâs que sentimental.1 90 ANTOINE GAVOILLE 1. pour l'enfant. la quepodemos abarcar de una mirada. également. Mais la définition d'Unamuno est un peu plus complexe. « Coimbra ». pour ainsi dire : ainsi se justifie la distinction entre des deux amours.. le Pays Basque en l'occurrence : [. ville ou village. dans l'essence du paysage entre la composante affective que Giner suggérait très bien par le terme de comarca.. la sentimental. no ya chica. Bilbao et ses environs dans le cas d'Unamuno enfant . imaginativa. « Prôlogo del autor ». Andanzasy visiones espanolas. certes. p. La patrie sensitive. par opposition à la « patrie sentimentale ou imaginaire » : la première est celle qu'on voit. 50.. « Prôlogo del autor ». De mi Pais.. Unamuno montre que le rapport au paysage est charnel : il se voit et se touche. aquella Euscalerria o Vasconia que me habian ensehado a amar mis lecturas de los escritores delà tierra51. 51. o aun sentimental-. La deuxième est celle qui n'a qu'une existence spirituelle ou rhétorique. sino menos que chica. 427 : « elpaisaje que de allise abarca [. p. esa patria es el âmbito de la ninez. 86. pour la patrie sentimentale. p. 418 : « los pueblos que sepueden abarcar [.] ».] mi patria chica. De mi Pais.

86. en parte. Bilbao se voit « desde muchas de las alturas que le circundan » . subrayândolo. plus tard c'est le Pays Basque en son entier qui peut prendre sa place : il suffit de sortir du cocon originel et de voyager. hombres del pais. « Pais. 53. que sepueden abarcar asi desde lo alto. « del paisaje y del pais de esta mano de tierra que es Espana » {Espana. « En la Pena de Francia ». Et même lorsqu'il imagine une vue aérienne. ne réduit pas le paysage à une quantité d'espace quelconque. y hecho sensitivo lo que era sentimental2. de même. Cette mesure n'est pas tant déterminée par la structure naturelle du sol. 55. 707). corrélat du regard qui a désormais les moyens. rendu particulièrement sensible lors d'une ascension en montagne. ce dernier texte jouant sur le caractère relatif de tous ces termes. de la patria que en el paisaje se révéla y simboliza ». insistant sur ce point de vue idéal pour contempler les villages. « estos pueblos. il est relatif au point de vue . 432 : « es sumergirse en el paisaje lo que nos hace recobrarfe en un dichose porvenir de la Patria ». entraînée par la variabilité des hauteurs du point de vue. pour les mêmes raisons. un village ou une région déterminée. porque a esepais vasco lo amaba enfonces. par conséquent. p. il regarde d'en haut la Alberca.LA PHILOSOPHIE DU PAYSAGE EN ESPAGNE 191 Or. grâce à l'avion. De manière parfaitement rigoureuse. paisaje. p. 52. espor haberlo recorrido. y que se diria cabe cojerlos en unpuno »54. 54. ce pourquoi ils ne portent pas la majuscule . Unamuno tire toutes les conséquences de cette définition phénomén ologique et affective du paysage. sans aucun autre critère de définition que la distance de la terre au spectateur. p. mais lie cette quantité à des déterminations d'ordre qualitatif. Unamuno lie toujours un paysage à une ville. que par des valeurs affectives et sociales. Andanzas y visiones espanolas. paisaje. p. Unamuno. y si hoy quiero. « Pais. mientras que a Bilbao le queria. correspondant exactement au Pais56. en una ojeada. C'est toujours d'une hauteur qu'Unamuno cerne un paysage . on passe alors de la patrie sensitive ou sentimentale à la Patrie avec une majuscule. Andanzas y visiones espanolas. p. haberlo visto y tocado. ses dimensions peuvent varier en fonction du point de vue. Toutefois. Unamuno note souvent ce caractère relatif des dimensions du paysage. En réalité. Si Bilbao est la patrie sensitive de l'enfance. también en parte. C'est ainsi qu'on peut aller jusqu'à parler du paysage national. Ibid. 56. paisaje. des notions relatives : Ydigo amar. ésos ne serân nunca paisanos. Ibid. il s'agit aussi bien du village que de l'Espagne. p. C'est ainsi que le concept même de « patrie sensitive » est relatif. qui comptait dans la définition de Giner. « Pais. Amar y querer sont. pourrait appauvrir sa définition en le réduisant à la seule quantité d'espace saisie par le regard : car cette quantité pourrait varier à l'infini.. cette variabilité des dimensions du paysage. a aquél. 706 : « No. paisanaje ». qui permettent d'en donner la véritable mesure. indifférente au contenu concret du paysage. . paisanaje ». del pago. 705. 4 1 8. Si celui-ci dépend du regard. d'étendre ses limites55. paisanaje ». « Frente a los negrillos ». Espana. dans la Pena de Francia. ou Espana.

« Pais. ces paysages sont détachés de toute contingence sociale. Espaha. ni la relation inverse. Il faut mettre à part ce qu'on pourrait appeler les « paysages infinis » d'Unamuno. 418. il distingue deux relations entre la nature et l'homme : l'une s'établit entre les composantes matérielles de la nature et le corps de l'homme. 58. Cette relation fonctionnelle qui unit les concepts de paysage et de patrie dans la pensée d'Unamuno nous renvoie donc à une théorie des rapports entre l'homme et la terre. C'est la combinaison de ces deux déterminations. D'une part. qui n'est ni la relation matérielle correspondant à la détermination physique de l'homme par le milieu. p. Muy cierto que la comarca hace a la cas ta. entrândonos por los sen57. como nuestra tierra nos moldeayhiere el aima. qui permet de mesurer et de définir un paysage59. spatiale et sociale. c'est pourquoi ils manifestent la « patrie éternelle » et non plus une patrie particulière. y como de tierra a cuerpo . c'est-à-dire à un réseau affectif et communautaire déterminé. Comme nous venons de le signaler. c'est-à-dire aux principes fondamentaux de toute sa littérature paysagère. 409. paisanaje ». que ce soit celle de l'enfance. l'homme est fils de la terre. qui contient non seulement les fondements d'une réflexion sur les rapports entre l'homme et la nature. quantitative et qualitative. et l'âme . 705. objet du regard. ypor su geayclimayfaunayflora. 58-59. correspondant à la détermination du milieu par le travail de l'homme. sino como vision. une région particulière ou la nation elle même. mais il en fait aussi un usage critique. Andanzasy visiones espaholas.todo barro —. incommensurables . D'autre part. « Las Hurdes ». 60. p. « En la Pefia de Francia ». l'autre entre le paysage proprement dit. de vision a espiritu todo barro. la renversant ou contestant certaines de ses interprétations possibles . ils sont immenses au sens littéral du terme. Comme Giner. objets de descriptions grandioses qui s'achèvent en apothéoses. sans toutefois l'exclure complètement. el paisaje -y el celaje con él.al paisanaje .1 92 ANTOINE GAVOILLE c'est de l'Espagne entière qu'il s'agit57. Paisajes. p. et la file . . cette dernière est d'ordre spirituel. Quiero decir que no es solo como alimento de estômago. Unamuno apprécie cette métaphore. Unamuno se sépare d'une interprétation matérialiste des rapports entre l'homme et son milieu naturel. En fait. sino ademâs y acaso muy principalmente. mais aussi une analyse très profonde de l'essence du paysage. Le paysage est la quantité d'espace visible correspondant à un « monde »58. material. « La Flécha ». Qu'on nous permette de citer le texte suivant. évoquent Dieu et non plus l'homme. especultivoy espiritual. pero no tan solo en un sentido terreno y corporeo. Car le paysage représente l'un des rapports possibles entre l'homme et la nature. paisaje. L'homme et la nature : un déterminisme spirituel Certes. 59. 2. en otro sen tido mâs intimo. le paysage est toujours fonction d'une « patrie ». mais également matérielle. p. et Andanzas y visiones espaholas. Le paysage est une modalité spirituelle des relations entre l'homme et la nature.

p. Cela veut dire que le paysage est le mode fondamental de la relation à la nature. la relation essentielle entre l'homme et la nature est d'ordre spirituel. la conscience d'une union positive et le sentiment esthétique vont de pair : « hasta tanto no llegarâ a verpor completo el campo con ojos de aima que bebe su reposo y en su sosiego se mete. la nature regardée ne peut être qu'une nature déjà humanisée. Le premier rapport qui existe entre l'homme et la nature est celui du travail. « Las Hurdes ». Paisajes. ce n'est pas pour faire de l'homme un pur esprit sans relation avec la nature qui l'entoure. paradoxalement. qui exclut que celle-ci apparaisse comme une mère aux yeux de celui-là. puisqu'il détermine le mode de pensée des hommes et fonde ainsi l'unité de leur communauté. « Frente a los negrillos ». Analysons de plus près cette dialectique. Or. no la llegarâ a ver como madré »62. Si Unamuno prend ses distances avec la théorie des climats. c'est alors que l'homme peut enfin regarder la nature et éprouver pour elle un sentiment filial . mais pour substituer à un déterminisme matériel une relation plus complexe : la nature forge l'esprit humain en tant qu'elle est regardée. autrement dit en tant que paysage. 409. avant d'être un rapport esthétique. de manière nietzschéenne. à savoir quand il parvient au stade où l'agriculture est devenue « libre industrie » .LA PHILOSOPHIE DU PAYSAGE EN ESPAGNE 1 93 tidos. Andanzas y visiones espanolas. En effet. Celui-ci apparaît seulement quand les obstacles naturels sont surmontés. 58. en rappelant qu'avant d'inspirer des sentiments. 64. p. substitue la généalogie à l'analytique : La belleza es ahorro de utitlidad. parce qu'elle passe par le regard. Mais Unamuno n'établit pas une coupure radicale entre la relation de travail et la relation esthétique. 62. Ibid. . Si varios hombres persisten viendo mucho tiempo la misma vis ta acabarànpor acordary aunar mucho de su ideaciôn. Bien au contraire. Unamuno rejette donc toute interprétation naïve du sentiment de la nature et toute vision ingénue du paysan. beaucoup plus efficace que les déterminations géologiques. Andanzas y visiones espanolas. 63. l'homme est plutôt son « esclave »63 que son fils. Rien de kantien dans cette esthétique qui définit la beauté comme « économie d'utilité » et dont la méthode. estribàndola en el espectâculo aquel61. Il n'y a donc originellement pas de place pour un rapport spirituel. la nature exige une activité pénible. tant qu'il travaille la terre. le souvenir du labeur. à moins de considérer que c'est plutôt la terre qui est fille de l'homme64. p. Le rapport immédiat avec la nature est un rapport pratique et négatif. climatiques ou autres. « La Flécha ». y el deleite con que la campina nos regala no es debido en la ultima inquisiciôn a otra cosa mâs que a la oscura reminiscencia sub- 61. 432. Pour Unamuno. le sentiment d'avoir surmonté l'obstacle sont des ingrédients de la contemplation de la beauté naturelle.

Dans le sentiment de la beauté de la nature réside toujours la réminiscence d'un effort physique surmonté. 59. ha ido acercândole a ella mâs y mâs. Nous voyons déjà apparaître ici un principe fondamental de la philosophie unamunienne du paysage. autrement dit se « naturaliser ». autrement dit s'il l'a « humanisée » : Poco a poco ha ido el hombre convirtiendo a la Naturaleza en habitation suya. qui forment le préalable indispensable à la manifestation de la nature comme paysage. grâce au développement de sa compréhension scientifique qui permet peu à peu. « La Flécha ». puisqu'elle contient implicitement la critique d'une approche abstraite du paysage qui l'assimilerait à un simple tableau. p. que s'il a dépassé la relation originelle de lutte et de travail. La dialectique unamunienne comporte un résultat fort différent : l'esclave de la terre se libère également par le travail. mais pour redécouvrir cette même terre sous la forme du paysage. humanizândola. Tel est le sens de la dialectique du maître et de l'esclave chez Hegel : l'esclave finit par devenir plus libre que le maître. En effet. naturalizândole enfin66. ensenândole a mirarla con amor. Paisajes. ni le domination de la nature. la regarder comme telle et se nourrir spirituellement de sa contemplation. su trato con ella. d'un besoin et de son soulagement. l'homme ne peut se sentir proche de la nature. La finalité du procesus n'est pas ici la science. Ibid.194 ANTOINE GAVOILLE conciente del alivio que en sus necesidades le debieron nuestros remotos padres y los padres de ellos en rosario de innûmeras generacionei . qui le définit comme réalité vécue et non pas seulement vue. mais la découverte de la beauté et l'ouverture de l'esprit à la nature. haciéndola màs humana. Cette analyse est fort utile à notre propos. . el continuo roce. et c'est là le renversement dialectique. . Cette dialectique. est fort éloignée de celle de Hegel ou de Marx . sa domination complète et la libération spirituelle de l'homme.. par la possession des lois de l'action concrète sur la nature. 58. 66. Il ne s'agit pas ici de rompre la relation entre la nature et l'esprit pour libérer celuici. mais la finalité du processus dialectique est chez eux complètement différente. malgré les apparences. Y a la par. car par naturalisation de l'homme ils entendent une soumission progressive aux lois de la nature. s'il a transformé cette nature hostile. Le paysage n'est donc pas un objet purement esthétique dans le sens où sa perception authentique n'est pas détachée de toute relation avec la physiologie. les deux philosophes allemands ont également montré comment la naturalisation de l'homme et l'humanisation de la nature s'impliquent mutuellement. p. Cette critique d'une esthétique pure du paysage débouche sur une dialectique de la naturalisation de l'homme et de l'humanisation de la nature. mais au contraire de libérer l'homme d'une relation négative avec la nature de 65.

paisanaje ». Unamuno propose ici une théorie du paysage qui est du plus haut intérêt. l'âme correspond à une position de la subjectivité qui précède la séparation du Je et du monde. car en accord avec les recherches contemporaines. la réalité première de toute vie spirituelle. Le paysage n'apparaît à la conscience de l'homme que lorsque celui-ci s'est libéré des nécessités naturelles . ou qu'il se fait âme : « sûbeseme [elpaisaje] al aima y se me hace aima »68. est néanmoins. le paysage est précisément ce qui donne une âme à l'individu et la structure. la conscience correspond à une position de la subjectivité hors du monde. le jour de la mort. L'âme. or. p. c'est donc une réalité spirituelle. En effet. Loin d'être une réalité primitive. entre la nature agisssant sur le corps et la nature pénétrant dans l'esprit par le regard. 705. Du point de vue d'Unamuno. Par opposition. Reprenant les vieux mots grecs. qui divise à son tour le monde spirituel : âme et esprit ne doivent pas être confondus. mais qui. psiquey nopneuma . en devenant son « âme » sous la forme d'un paysage. Mais il nous reste à analyser la thèse d'Unamuno selon laquelle le paysage. les critères d'extériorité ou d'intériorité n'ont pas de sens. loin d'être de la « littérature ». à la distinction générale entre le matériel et le spirituel. subsister ailleurs. Ibid. Le paysage n'est pas la manifestation naturelle de la nature. Mieux encore. Le pneuma est ce souffle qui. La première consiste à dire que le paysage est âme. paisaje. Le sujet vit dans l'objet et l'objet est dans le sujet. séparation du sujet et de l'objet et instrument d'analyse. 68. s'échappe du corps pour. il est clair que le pneuma est cette partie abstraite de l'esprit qui est separable de l'environnement. Unamuno en ajoute une autre. Or. aima animal. et non pas matérielle. saisi comme objet posé en face d'elle. anima »67. le rapport primitif à la nature est d'ordre pratique : la lutte contre ces obstacles. en tant que nature intériorisée. Lapsuchê est la partie de l'esprit qui subit toutes les influences de la nature. Essayons de comprendre ces paradoxes. ou encore : « Siento 67.LA PHILOSOPHIE DU PAYSAGE EN ESPAGNE 1 95 façon à ce que celle-ci fournisse le socle de sa vie spirituelle. s'il n'est pas la réalité naturelle primitive. Ici. bien que la première soit la condition de possibilité du second. ces derniers termes étant eux-mêmes inadéquats. Espana. Le mode de relation entre l'âme et le paysage n'est donc pas celui de la perception caractéristique de la conscience. selon Unamuno. . déroutantes au premier abord. et celle-ci est paysage. ni la perception de celui-ci l'attitude spontanée de l'homme. selon les versions. « Pais. le paysage n'apparaît qu'à la suite d'un premier processus de culture. C'est pourquoi Unamuno préfère employer des formules. Unamuno donne comme équivalent de l'opposition entre aima et espiritu l'opposition entre psuchê etpneuma : «Aima y no espiritu. représente un niveau de la vie spirituelle qui précède l'apparition de la conscience. à savoir la position extérieure d'un objet. sont en parfait accord avec sa pensée. le paysage est en luimême âme. La nature à l'état brut est un ensemble d'obstacles. correspondant au terme moderne de conscience. Unamuno a toujours critiqué l'esprit sans âme .

et même. iPues a que hemos venido? .. non perçue. Parlant du paysan. « Puesta del sol ». mais un élément constituif de la personnalité. 72. que es a su vez aima..iPara que? jTû estas malol. . Ibid. el campo. constitutive de la personnalité profonde de l'individu.le contesté —. Le paysage n'est donc pas objet de perception distante. Ibid. il apporte à l'esprit ses fondations. 74. el pâjaro que vuela. conservant un esprit sans assise. liant les deux expressions paradoxales de sa pensée : « Su aima es lo que tienen delante»12. insiste Unamuno. 70. la realidad concreta y présente. Dans ce cas. Unamuno ajoute.. el buey que pasta. [.. 69. p. citons encore ce dialogue avec un compagnon d'excursion. me coge el anima ». »71..jEa. 73.. « Brianzuelo de la Sierra ». 706. . Unamuno dit que « ante toi espectâculo se echaron los cimientos de su aima ». songent la terre. 71. p. qui ne comprend pas l'attitude paradoxale du philosophe : . arriba! Vamos a ver el pueblo. Ibid. Ibid. mais sentie. mais est une réalité vécue. qui en outre tend à refouler et supprimer la « fantaisie »74 originelle. Ibid. autrement dit leur perception s'effectue sur le mode du rêve : « — iY que suenan ? — iQuè ? Lo que tienen delante de los ojos. ils rêvent ce qu'ils ont devant les yeux. analytique et reflexive. 7 1 .. lorque se forme la «raison». 80. « humble héros de la terre ». l'homme perd son âme. caractéristique de l'origine de l'humanité ou de l'enfance.. anima .. « Humilde heroismo ». cuando bajo el silencioso salmo de las esferas estelares tomaban igual cuerpo para el humano espiritu las vaporosas campinas de las nubesy las petrificadas nubes de los campos13.] cuando el sueho y la vigilia se compenetraban sin fronterizas marcas. Ibid.jA soharlo! Déjame que me le figure a mi antojo.196 ANTOINE GAVOILLE que ese paisaje. Paisajes. si le paysage est constitutif de l'âme. 75.. 74... L'âme correspond à un mode d'être au monde antérieur au mode d'être de la conscience séparatrice à la fois du sujet et de l'objet et des choses entre elles. La seconde de ces formules déconcertantes est la suivante : les hommes « suenan la tierra »70. -Lo mismo podias habertelefigurado en la ciudad. psique.no espiritu -. p. il préfère même ne pas le voir immédiatement . .lA ver el pueblo? . non un objet extérieur. p. mais une chose vécue. En effet. Quand il visite un village. Séparation du sujet et de l'objet et faculté analytique surviennent plus tard. Le paysage n'est donc pas une chose vue. perezoso... C'est pourquoi Unamuno est si critique avec la vision touristique des paysages.. £ Ypara que? .

« Brianzuelo de la sierra ». paisaje et paisanaje17. devraient mener à une autre conception du « pays ». C'est ainsi qu'il critique les nationalismes régionaux. Paisajes. la biografiayla biologia de la mano espanola. afin de retrouver le mode de présence du paysage pour l'esprit local. où se combineraient dialectiquement l'unité et la pluralité : Yalgunos de estospobres hombres pobres no son capaces de imaginar la geografia y la geologia. qui fait apparaître l'Espagne comme une main. Ibid. sinfe. en dénonçant la fausse culture qui étaye leur idéologie. On voit se dessiner le profil inter disciplinaire. « Pais. heureux de pouvoir s'appuyer sur la racine commune des mots pais. con una sociologia sin alma ni espiritu.No. mais ouverte et généreuse. on voit que tous les mots appartiennent au système de pensée propre à Unamuno. lo mismo no... p. Espana. 68. tenjuicio y levântate16. Aqui estoy en él. y que esta noche. iQuieres que no salgamos de este cuarto. 705. il faut vivre ce qu'on va voir pour comprendre comment les gens du lieu vivent ce qu'il voient continuellement depuis l'enfance. p. main aux cinq doigts. 77. sin razon y sin arte .Vamos. 3.. Il faut vivre le village avant de le voir. no seas loco. que no la imagination. en effet. mais pour réfuter toute sociologie qui ignorerait ce qui est. le fondement du procesus de socialisation. paisanaje ». objectif et analytique du « jugement ». qu'il appelle paisanaje. biologie. Mais Unamuno. Quand on est de passage. On retrouve ici le programme de recherche et les directions épistémologiques définis par Giner en 1886. Le rapport authentique avec un lieu est obscur. la géographie et même l'esthétique. géographie. à ses yeux. perçoit la portée éthique et politique que pourrait avoir 76. car il appartient à l'âme et non pas au monde lumineux. consiste à attribuer au paysage le rôle de fondement de la communauté humaine. paisaje. S'il se moque si souvent de la sociologie dans les textes précisément consacrés au paysage. aqui respiro con su aire de effluvios espirituales. et ce dialogue n'est pas un divertissement littéraire . a oscuras. aqui oigo el rumor de sus gentes. . 706. en outre. La géologie. p.LA PHILOSOPHIE DU PAYSAGE EN ESPAGNE 1 97 . précisément parce qu'elle ignore complètement la fonction et la valeur du paysage. ce n'est pas pour nier la valeur de toute sociologie. Il ne s'agit pas d'un caprice. Y se les ha atiborrado el magin. anthropologie et sociologie. nocturne. Science du particulier et critique du particularisme Un des principes de la sociologie d'Unamuno. 78. prosigamos nuestra excursion? . unissant géologie. y la conciencia de estar en él vivifica mi imagi nation. dont l'ingrédient principal est une « sociologie sans âme et sans esprit ».

tandis qu'Unamuno lui donne ici une autre fonction. qu'Unamuno distinguait entre patrie sensitive et patrie sentimentale. De toute façon. s'il ne l'inaugure. C'est ainsi. Ici. bien qu'il ne soit pas vu en même temps.1 98 ANTOINE GAVOILLE cette recherche sur le paysage. tout paysage manifeste ainsi sa qualité de partie . aujourd'hui. Cette notion de paysage imaginaire. Unamuno tient donc à distinguer soigneusement entre ce qu'on appelle parfois. Son image géographique. Il est toujours englobé dans un paysage plus vaste qu'on sait être là. nous pouvons dire qu'Unamuno distingue entre le paysage visible et le paysage imaginé. qu'elle est relative au même titre que les limites spatiales du paysage lui-même. alors que le souci du pays doit être constant. Il s'agit en réalité d'un travail sérieux de l'imagination. aux dimensions nationales. nous l'avons vu. il voit qu'elle permettrait de mettre en garde contre certaines idéologies qui prônent un retour à la nature sans avoir auparavant défini sérieusement l'essence des relations qui unissent celle-ci à l'homme. . sociale et politique : celle de reconstiuer l'unité espagnole. une 79. Si nous reprenons l'ensemble de ces considérations. dirait la phénoménologie. mais qu'on ne voit pas. Il est présent. aux yeux d'Unamuno. C'est pourquoi l'usage du terme « imagination ». accompagnée de toute sa signification historique. comme nous l'avons vu. « rastrear en la geografîa la historia ». En « imaginant » l'Espagne vue d'avion. à les étudier enfin en se munissant des concepts adéquats : chaque écrit unamunien placé sous la catégorie de Paysage participe en réalité de cette attitude théorique. puisqu'il le renferme. à reconnaître qu'elles jouent un rôle essentiel dans la formation de chaque individu et dans la constitution du groupe. Ibid. Celleci avait une finalité esthétique et poétique. Tout paysage suppose l'existence d'un paysage plus vaste . à moins qu'on ait la chance de monter en avion. Le régionalisme est chose très différente : c'est une attitude politique manifestant. ou même de « foi ». Ce second paysage est aussi réel que le premier. le « localisme » et le régionalisme séparatiste. ne doit pas nous égarer. afin de retrouver le sens de l'unité nationale. doit donc être continuellement présente aux esprits : voilà pourquoi Unamuno peut dire qu'il faut imaginer la géographie. Unamuno veut montrer que l'unité régionale. Exactement comme les chercheurs actuels. Le localisme est une attitude théorique consistant à admettre l'existence des réalités locales. ce qui ne veut pas dire imaginaire. qui a pour but de retrouver dans la géographie les traces de l'histoire. on ne vit pas en avion. il ne s'agit pas de l'imagination libre dont parlait Giner. vient donc compléter la phénoménologie du paysage dont nous suivons l'élaboration depuis Giner. tout paysage est donc une leçon d'unité. certes fondée sur la nature. autrement dit en rapiéçant tous les paysages qu'il a contemplés lors de ses excursions. bien que non vu : « coprésent». Un paysage n'est jamais seul. n'est cependant pas la seule. Le paysage national ne peut que s'imaginer. sans parler pour autant d'une géographie imaginaire et fantaisiste.

selon Unamuno. Ces deux aspects ne sont pas étrangers l'un à l'autre : c'est parce qu'il possède une structure intelligible que le paysage est capable d'éveiller l'intelligence. Nous voyons donc que la distance entre la science du particulier et le particularisme politique est parfaitement maintenue par Unamuno. Atlânticoy Cantâbrico. 81. et de la réalité géographique. « Frente a los negrillos ». une communauté économique . que no aldeanos. los de la diferanciaciôn. Il est donc à la fois objet et origine de l'activité théorique. suelen sersenoritos de aldea. Ibid. par conséquent su paisanaje du pays entier : La primera lecciôn de patriotismo se recibe cuando se logra cobrar conciencia clara y arraigada delpaisaje de la Patria. On comprendra que. car tout paysage fonde un paisanaje particulier. p. que le linguiste de Salamanque souligne avec ironie : Conocia mâs de uno que en sufalta de conocimiento de la lengua diferencial del pais nativo estropeaba adrede la lengua integral del pais histôrico. l'histoire et l'économie réfutent par elles-mêmes les velléités idéologiques. une communauté de destin. donne donc à celui qui le contemple une double leçon d'unité : une leçon de sociologie. de lapatria comûn. en outre. une unité sociale. il devient l'objet d'une réflexion théorique rigoureuse qui s'éloigne radicalement de la description littéraire. dans les 80. y es senoritos rabaleros de gran urbe »80. Le paysage. después de haberlo hecho estado de conciencia. a todos los espanoles^. il forme la conscience morale. ORTEGA Y GASSET Ortega y Gasset élève réellement le paysage au rang d'objet philosophique. de esta mano que nos sustenta. Tous les concepts employés ici montrent clairement quelle était l'attitude d'Unamuno vis-à-vis du séparatisme : la linguistique. il prend une valeur pédagogique : comme chez les devanciers d'Ortega. il apparaît comme le lieu d'apprentissage de la philosophie ellemême. reflexionar sobre este y elevarlo a idea .LA PHILOSOPHIE DU PAYSAGE EN ESPAGNE 1 99 absence de culture : « Esos. 432. Le mythe de la petite région auto-suffisante est un produit abstrait de l'imaginaire dégradé des citadins. à ce manque de culture universelle s'ajoute paradoxalement l'absence d'une réelle culture du particulier. . cuando no algopeor. Ibid. il développe le sens historique. allant jusqu'à servir de modèle théorique à la métaphysique ortéguienne. au mépris de la réalité historique. D'une part. effet d'une unité spirituelle résultant elle-même de l'unité géomorphique . une leçon de patriotisme. D'autre part. III. car tout paysage renvoie au paysage national. Mais le rôle qu'il joue dans son œuvre est double. entre mediterrâneo. 82. mais. Andanzas y visiones espanolas.

87. il est nécessaire d'analyser le rôle de paradigme que joue le paysage dans la métaphysique d' Ortega. rendent tout aussi nécessaire et réelle la multiplicité des manières dont elle se donne à voir aux sujets doués du pouvoir de représentation. 86. le sujet la saisit dans une perspective.. Madrid. . c'est-à-dire autre chose qu'une représentation mentale. et le rationalisme. Otra cosa es un artificio »85. p. en guise de prologue à El Espectador. en effet. Nums 21/24. 18. p. Il y a ici un cercle.. VI. cette extériorité et cette unité. pour mieux comprendre comment cette métaphysique lui donne ensuite les moyens de conceptualiser la structure du paysage. Margot Arce. la réalité peut être entièrement absorbée en lui . Ibid. Le paysage : paradigme philosophique et catégorie ontologique a. elle est alors pure . mais il est fécond. Ou bien. 19. p. Parce qu'il entretient avec la réalité un rapport d'extériorité. O. qui se fonde sur l'existence invérifiable d'un point de vue supra-individuel garantissant l'objectivité du savoir. dont le concept central est celui de « perspective »84. La réalité ne peut être objet de représentation qu'en se multipliant en une quantité de points de vue : « La realidad. La notion de perspective permet à Ortega de garantir en même temps la double réalité de l'objet et du sujet. nous privilégions le premier aspect au détriment du second. Ibid. . Thomas Mermall. « Verdad y perspectiva ». ni la réalité. Néanmoins. 15 à 21. El Espectador. 83. ce dernier ayant été traité par ailleurs83. Ortega y Gasset. 1956. Ortega réaffirme à la fois la valeur de la vérité et celle du point de vue individuel : « Elpunto de vista individual me parece el ûnico punto de vis ta desde el cual puede mirarse el mundo en su ver dad. une et indivisible. 1. sans quoi elle ne serait ni la réalité. « La funciôn del paisaje en las Meditaciones del Quijote ». ainsi que la validité de la connaissance. sont deux fictions. precisamente por serlo y hallarsefuera de nuestras mentes individuates. Ortega démontre cette thèse en analysant le concept de réalité . Renvoyant dos à dos le scepticisme. Soutenir que le sujet peut prétendre à une saisie absolue de la réalité revient à échafauder deux hypothèses qui. 1983/84 . car la réalité est nécessairement en dehors de l'esprit individuel de chacun. . 84. Ibid. Le paysage comme perspective En 1 9 1 6. II. Ortega propose une nouvelle théorie de la vérité. Vol. « El paisaje pedagôgico de Ortega y Gassét ». XII. Or. qui sont les caractéristiques nécessaires de la réalité. qui prétend que la saisie de la vérité par le sujet individuel annule toute objectivité. selon Ortega. solo puede llegar a estas multiplicândose en mil caras o haces »87. 85. G. Aporia. Asomante. Celui-ci renferme l'idée d'extériorité.200 ANTOINE GAVOILLE limites d'une étude consacrée à la science du paysage.

C. Ibid. III »P . 89. la subjectivité est nécessairement située hic et nunc et ne peut s'arracher à son historicité. cette montagne offre au spectateur le versant qui descend vers Madrid. 19. repris explicitement sept ans plus tard : « es el caso que la realidad. qui lui fournit le concept métaphysique de perspective. y como no se puede inventar la realidad. 18-19. ce qui pour Ortega est une contradiction in terminis. en effet. 92. et la négation de toute subjectivité réelle. . comme « perspectiva de una comarca natural ». que son article a été 88. 91. como un paisaje. O.LA PHILOSOPHIE DU PAYSAGEEN ESPAGNE 20 1 représentation. note 1. tiene infinitas perspectivas. Ortega fait-il consciemment le rapprochement ? Sachant que Giner occupe une place immense dans l'horizon philosophique espagnol du début du siècle. ne peut être perçu que d'un point de vue et qui. d'une part. ce qui veut dire qu'il se tient à égale distance de l'idéalisme rationaliste et du subjectivisme relativiste : La realidad no puede ser mirada sino desde elpunto de vista que cada cual ocupa. C. Ortega. depuis Ségovie. on voit le versant opposé de la même montagne. III. Penser la réalité en général comme une perspective permet de la comparer à un paysage. dans son esprit. podrian coincidir la pupila del espectador segoviano y la mia »91 . elle est conscience et non plus réalité : première fiction. Ou bien. Mais. en el universo. El tema de nuestro tiempo. par conséquent. Le paysage joue ici le rôle d'un véritable paradigme philosophique. fatalmente. O. car elles prouvent ainsi qu'elles sont visions de quelque chose de réel. Ortega fait ainsi coïncider la grande tradition leibnizienne. et non d'une fiction : de quelque chose qui. par essence. inversement. Ortega allant jusqu'à dire que la garantie de leur vérité réside précisément dans le fait qu'elles sont différentes. En effet. et la définition du paysage proposée par Giner. 90. o una alucinaciôn. Les deux visions sont vraies. cela suppose un point de vue lui-même absolu. todas ellas igualmente veridicas y auténticas»92. Le perspectivisme d' Ortega est donc la conséquence de son réalisme absolu. suscite une multiplicité de perspectives. O. Ortega démontre sa théorie du réel par l'absurde : « Si la sierra materna fuera una fiction o una abstraction.200. d'autre part : deuxième fiction. Aquéllay este son correlativos. C. tampoco puede fingirse elpunto de vista . Cette simple constatation permet à Ortega de passer à une réflexion également simple. El Espectador. II.200. d'une grande portée métaphysique : aucun de ces deux spectateurs ne peut se vanter de posséder la représentation vraie de cette montagne.. El tema de nuestro tiempo. Ibid. mais chargée. S'il conserve l'idée leibnizienne de perspective. autrement dit en supprimant l'idée d'un point de vue absolu qui serait celui de Dieu89. explique sa théorie en prenant l'exemple de la Sierra de Guadarrama. p.. Vue depuis El Escurial. p. P. la réalité absorbe le sujet . c'est en éradiquant de la monadologie tout idéalisme .

années où Ortega écrit ces lignes. La fonction de paradigme inhérente au paysage apparaît clairement : la réalité est analysée en termes de premier et de dernier plans. O. y nuestro corazôn reparte los acentos. la première permet à son tour d'élaborer rigoureusement la seconde. il devient l'une des catégories principales de la philosophie. 253 : « Don Francisco Giner. 175. Le paysage comme circonstance L'élévation de la notion de paysage au rang de catégorie fondamentale de la réalité est confirmée par sa connexion avec la thèse centrale de la philosophie ortéguienne. Mais sa place parmi les objets de la théorie de la perspective est tout aussi claire : en distinguant trois genres de perspective. donde es el individuo solo un interlocutor: 93. 96. solia insistir sobre la superior belleza del paisaje castellano ». p. il est hautement probable qu'il ait connu cette définition. se halla para otro en primer término. la fameuse proposition «yo soyyoy mi circunstancia »97 peut devenir : « yo soyyo y mi paisaje ». pues. O. Cf. El paisaje ordena sus tamahos y sus distancias de acuerdo con nuestra retina. 5. apparaît très bien dans le texte de 1916. métaphysique et théorie du paysage vont coïncider parfaitement. n. l'intellectuelle et la morale. p. par ailleurs. C. para quien solo lo inûtil era necesario. La perspectiva visual y la intelectual se complican con la perspectiva de la valoraciôn . 200. . Ortega fait du paysage l'un des trois genres fondamentaux de la réalité. O. p. à côté du système de ses idées et de la hiérarchie de ses valeurs. Lo que para uno esta en ultimo piano. 94. supra. 95. se ofrece en perspectivas individuates. II. Toujours est-il que chez Ortega. C. Meditaciones del Quijote. 97. El Espectador. « De Madrid a Asturias o los dos paisajes ». sans aller plus loin. Loin d'être un objet annexe de méditation. Ortega ne se prête pas lui-même à ce jeu verbal. Le paysage est l'organisation de la réalité sensible pour un sujet. 322. celui-ci mentionne explicitement la réflexion de Giner sur le paysage94. I. dont il faut citer intégralement ces quelques lignes pour considérer le degré d'intrication de ses deux fonctions : La realidad. C. Cf. El Espectador. 83. n. et que. 19. Cette ambiguïté du statut du paysage par rapport à la métaphysique. particulièrement en 1915 et 1916. mais il l'autorise par la substitution explicite du terme de circonstance par celui de paysage : « Nuestra vida es un diâlogo. En effet. puisqu'il en est à la fois le paradigme et un objet particulier. la visuelle. II. qui se contentent d'analyser les vertus pédagogiques et moralisatrices du paysage ortéguien . supra. au point que si la seconde fournit un paradigme à la première.202 ANTOINE GAVOILLE réédité dans plusieurs revues à plusieurs années de distance93. p. C'est ce que n'ont pas vu les commentateurs. p. b.

Les exemples donnés par Ortega contiennent tous une caractéristique géographique et une indication temporelle. expression également utilisée pour la circonstance. O. « Muerte y Resurrecciôn ».] y cuanto mâs profunda y personal sea en nosotros la actividad que realizamos. Un monde sans sujet est une fiction invérifiable. El Espectador. [. p. On pourrait penser qu'il ne correspond qu'au sens spatial de ce terme. par exemple. C. comme tendraient à le montrer les deux autres termes équivalents employés dans le même texte par Ortega : mundo et medio. mâs exclusivamente se refiere a una parte del mundo.LA PHILOSOPHIE DU PAYSAGE EN ESPAGNE 203 el otro es el paisaje. on le sait. justement. de l'opposition entre le sujet et l'objet. de manière classique. 149. on ne peut s'empêcher de la rapprocher des analyses récentes. pour qu'elle puisse coïncider avec la définition de la circonstance. Il est clair que la notion de paysage. et qui rappelle la portée philosophique de la thèse ortéguienne fondamentale: le redoublement du yo. 102. lo circunstante »98. p. si on considère enfin qu' Ortega affirme que le paysage est «la otra mitad de nuesto ser»lOi. manifeste une redéfinition de la subjectivité. y solo a ella. qui n'est plus.. si on suit attentivement la pensée d'Ortega sur ce point. Le paysage devient ainsi « aquella porciôn del mundo que en cada instante existe para nosotros »100. Augustin Berque. Alors qu'il représentait seulement une espèce de perspective. bajo elfrescor de un alto plàtano » ou de lui-même. 150. II. inclut celui-ci dans son essence. 101. L'identification avec la circonstance est totale. C'est par et dans le monde que se construit la personne concrète. dénonce la chimère « objectivore » et la chimère « subjectivore ». au contraire. horaire : il s'agit de Descartes. La subjectivité concrète n'accède à l'existence que par la participation du monde qu'elle perçoit à son instauration. qui cherchent à définir le paysage au-delà.. 99. dans la proposition «yo soy yo y mi circunstancia ». « una tarde en el cuartoestufa de una casa germànica ». à « El Escorial. entre l'homme et la nature. « en una siesta canicular. Ibid. qui forme ce qu' Ortega appelle ici notre paysage. 100. p. non seulement historique mais. durante una fiesta de Resurrecciôn »". opposée à l'objet.. Un sujet sans monde est une abstraction artificielle. à savoir les deux attitudes erronées mais classiques de la pensée occidentale qui l'ont toujours empêché de penser correctement la relation de 98. al margen del Ilisos.. Or. . Ibid. le paysage est ici l'équivalent exact de la circonstance. est une réalité datée historiquement. Ibid. 149. Ibid. que tenemos delante de nosotros102. doit elle-même être profondément repensée. mais qui. la perspective visuelle. Mais ce serait oublier que le contexte sensible dans lequel nous sommes enfouis depuis la naissance. mais aussi en un sens temporel et historique. Le paysage n'est donc pas seulement la circonstance en un sens spatial et matériel. de Socrate. plus concrètement.

Le nom de cette forme raffinée de rationalité est « Raison » chez Hegel. obéissant aux règles de la pensée logique traditionnelle. 104. en outre. La pensée du concret. op. sino que estas cosas son sus ôrganos y ejercen funciones in transferibles . mais également et essentiellement au sens de cette distribution pour le sujet : le terme de « fonction » renvoie à l'idée que le système des éléments contenus dans un paysage a une fonction vitale pour l'individu. l'homme à la nature103. l'autre fait du sujet un simple élément du monde physique. cesser de décrire des choses pour analyser des relations. ici. No me he contentado con describirlo. su anatomia y sufisiologia. . Les conséquences méthodologiques de la théorie : un exemple d'écriture paysagère . quoique reconnaissant sa dette envers l'hégélianisme. Nous allons voir que ces bouleversements théoriques ont des implications méthodologiques et rhétoriques qui entraînent une redéfinition de la littérature paysagère. Ces généralités masquent. C'est pourquoi une pure description est inadéquate pour saisir l'essence 103. II. c'est l'idéalisme réfuté par Ortega. déjà dénoncée par Hegel comme pensée « d'entendement »... Elle est l'instrument indispensable pour penser cette réalité ambivalente qu'est le paysage : le mérite d'en avoir effectué cette application revient au philosophe espagnol. Berque. il faut rejeter la méthode de la description littéraire au profit de l'analyse fonctionnelle : En mis estudios depaisaje he intentado algo nuevo sin lograrlo tal vez. qui ne peut exclure ni le monde physique. 105. en ce sens que la Raison hégélienne est une système logique fermé sur lui-même. La métaphore de l'organisme. oppose néanmoins radicalement la « raison vitale » à l'idéalisme absolu. puisqu'elle doit. qui prétend épuiser le savoir de la vie.immédiatement des conséquences méthodologiques : la littérature paysagère s'en trouve modifiée. p. promesas ». ne renvoie pas seulement à la distribution des éléments entre le premier et le dernier plan. p. C. . O. selon Ortega.. A. . Porque los paisajes son organismos. ni la subjectivité. alors que la raison vitale contient une clause d'humilité devant l'invention perpétuelle de la vie humaine : le système ortéguien pose a priori le principe du renouvellement indéfini des systèmes de pensée. cit. « La Pampa. No solo hay en ellos cosas. bien entendu. sino que me hepropuesto hacer un anâlisis de su estructura —por decirlo Qsi—. Ortega a le mérite d'expliciter complètement cette conception du paysage et. matérialisme également relativisé par la thèse ortéguienne. Les deux positions ayant en commun leur rationalisme. Ce dernier. 635. El Espectador. 51 à 54. Si le paysage est une structure liée au sujet et non pas un ensemble objectifs de choses. des différences profondes entre Hegel et Ortega. exige l'usage d'une raison qui sache assumer et dépasser les oppositions de la pensée abstraite. d'en tirer. L'une consiste à réduire le monde à un ensemble de représentations subjectives.204 ANTOINE GAVOILLE c. « raison vitale » chez Ortega y Gasset .

mais dans la relation entre l'objet et le sujet. es un ârol que tiene algo de dulce rigidez litûrgica ». il présente les effets physiologiques et psychologiques qu'elles produit dans son corps et dans son esprit. Cf. on peut noter que toute l'attention d'Ortega porte sur la relation qui s'instaure entre le paysage et l'esprit . O. En effet. abandonne très vite ce type d'évocation picturale qui. mais d'analyser le rapport vital liant ces choses à l'humanité dont l'existence s'inscrit en un lieu déterminé. obras. justement en 1916. tônico que acelera la sangre en la venas. 108. : 106. même dans son tout premier texte consacré au paysage de Cordoue. p. Ces affirmations datent de 1929. Le deuxième effet subjectif produit par le paysage cordouan est d'ordre physiologique : El aroma de Càrdoba. balsâmico ypertinaz. la réalité qu'il cherche à saisir n'est pas dans l'objet. p. non pas de décrire des choses. cosas ». Unamuno qui. devant les paysages. G. es aqui mâs intenso. « La Flécha ». Prôlogo. preuve qu'il ne le jugeait pas trop éloigné de ses récentes formulations. despierta las mâs hondas ideas. y plantas bravas le influyen algûn dejo punzante. y no obs tante. El Espectador. « Personas. Le philosophe de vingt ans décrit un ermitage de Cordoue et les émotions qu'il éveille en lui. G. 109. loin de décrire des choses. publié en 1916. Ortega prend soin d'ordonner les différents états d'âme suscités par le spectacle de l'ermitage. cosas. I. cosas ». « tal vez elprimero que he dirigido alpûblico desde unperiôdico notorio ». 419. mais on peut dire qu' Ortega allait dans ce sens dès le début. Dans cet article de 1904. entourées d'arbustes. O. Dès ce premier article consacré au thème du paysage. El Espectador. Une véritable science du paysage doit avoir pour but. unge los nervios de castidady de templanza110. obras. d'ailleurs soumise aux modes : on découvrait en ce début de siècle les primitifs italiens. • ■ 110. il s'agit d'une référence picturale : « En la cima de un monte se hallan las blancas celdad rodeadas de arbustos y ârboles severos y déflores que traen a la memoria la flora extâtica del Beato Angélico »108. sacude al mismo bufôn que vagabundea por el cuerpo del hombre. « Personas. « Las ermitas de Côrdoba ». qui fournissent aux écrivains un arsenal de comparaisons109. I. p. ici la religiosité. Personas. ainsi que les motivations profondes qui ont conduit les ermites à s'installer là . I. « Au sommet de la colline se trouvent les cellules blanches. d'arbres sévères et de fleurs qui ramènent à la mémoire la flore extatique de PAngelico ». Nous verrons qu'Ortega. malgré les fils qui relient le spectacle et la peinture de manière évidente. enérgico. nous dit Ortega106. G. elle ne saisit pas le rapport entre ces choses et la subjectivité. obras. tout orientée vers les choses. Le premier effet de la contemplation est d'ordre culturel . 61. car. . se réfère aux « primitifs » et utilise un langage également religieux : « Porque es elpobre âlamo de las orillas un ârbol queparece encarnar en elpaisaje el espiritu de aquellos primitivos quepintaron la gloria con los matices des alba. O. décrivant un paysage des environs de Salamanque. manque de rigueur analytique et n'a guère d'autre utilité que littéraire. 421. deux ans avant. 107. Paisajes. comprenant des articles écrits entre 1904 et 1912. est intégré dans un ouvrage plus vaste107.LA PHILOSOPHIE DU PAYSAGE EN ESPAGNE 205 d'un paysage.

Ortega nous fait pressentir une manière d'aborder le paysage qui tend à saisir l'intime relation entre un lieu et la psychologie des habitants. On peut. le déclin de l'individualisme dans les sociétés de masse. O.p. deux années plus tard.206 ANTOINE GAVOILLE Le thème du refoulement des instincts et de l'extinction des passions est omniprésent dans ce texte . 112. 114.p. des procédés littéraires qu'il abandonne ensuite au profit de l'analyse. qui a commencé son article par une réflexion sur la solitude. 116. /&rf. dejando que las soledades vayan y vengan al través de su espiritu. 422. par des artifices purement stylistiques. Paris. 193-209. On peut noter en passant l'idée d'ambiance. à Cordoue. o mâs bien como huevos enterrados en cal . . I. déceler ici les prémisses de ce que. 7 et p. «por ultimo se hafijado aqui..vA24. de nos jours fort usitée par les sociologues qui cherchent à penser «le génie du lieu»114. la limite est mince : Estos hombres-islas saben mâsyse estân quedos. au lieu d'être le fruit contingent de la naissance. « Las ermitas de Côrdoba ». llevândose en aluviôn la escoria de las pasiones. 115. jouant volontairement sur les mots afin de nous faire sentir qu'entre paysage et psychologie. porjuzgarla la mâs util para su vida interior»11*. comme chez les paysans décrits par Unamuno. p. celui-ci générant la réflexion et des attitudes spirituelles. G. 1988.424. Ortega appelle «la pédagogie du paysage»116. Ortega. Michel Maffesoli. certes. Ibid. le termine en rappelant le pouvoir des « solitudes » sur les passions. Nous y reviendrons. /W</. estos hombres llegan a tener sus almas tan pulidas como cantos rodados. il ne s'agit pas encore de dégager l'essence du celtibère ni de définir l'Espagne comme entité géographico111. La relation entre l'extérieur et l'intérieur. après avoir vécu dans tous les lieux retirés de la terre et avoir goûté en chacun d'eux « la soledad ambiente ». G. Klincksieck. déjà suggéré conjointement à l'effet physiologique et sur lequel Ortega revient un peu plus loin : « El espiritu queda proyectado hacia las ûltimas preguntas: iQuê es la vida? iQuë es la muerte? iQué es la felicidad? »115. le paysage de l'ermitage produit un troisième effet. I. Ortega expérimente en son propre corps ce que les ermites eux-mêmes cherchent à éprouver dans ce lieu : « enjaulan en una de estas celdillas toda la casa de fieras de sus instintos »ln . Sans expliciter ici une théorie rigoureuse... comme en témoigne l'exemple de cet ermite qui. 53. Nous verrons qu'Ortega envisage de la même manière sa relation avec l'Escurial et la Sierra de Guadarrama. La création de l'expression « hommes-îles » implique aussi la suppression de la frontière entre sujet et objet. O. (Livre de Poche). 113. d'ordre intellectuel celui-là. Enfin. Mais.423. résulte ici d'un choix exprimant une nécessité spirituelle. « La pedagogia del paisaje ». apparaît déjà l'idée que l'individu est en quête du paysage qui convient le mieux à son intériorité. p. Y asl. en réalité. p. En outre. Le temps des tribus.

Le plaisir évident qu'il éprouve à écrire ne doit pas nous tromper : les derniers paragraphes montrent bien qu'il est plus soucieux d'analyser ce que les hommes cherchent dans ce lieu. 117. La perspective paysagère comme organisation vitale Si le paysage est une perspective. Certes. le souci d'Ortega n'est pas de raconter des excursions. 424. montrant par là qu'une même série d'éléments géographiques peut donner lieu à deux réalités vécues Ibid. de la France. La dernière phrase est significative : « Ainsi. non sans accointance avec l'aspiration religieuse des ermites. nous allons tenter de mettre en lumière les principes fondamentaux qui les dirigent. art. Il est vrai que les ermites eux-mêmes « acaso no mediten mucho »117. Sans entrer dans le détail de chacune des analyses de paysages particuliers qu'Ortega nous a laissées. La première apparition du paysage dans les écrits du jeune Ortega n'est donc pas seulement un exercice littéraire. dans les années qui suivent. note 83. T. à la qualité de l'écriture ortéguienne. Toute la question. . mais d'analyser les structures et les relations fonctionnelles qui définissent chacun de ces paysages. Le paysage engendre une attitude métaphysique interrogative. est révélateur des concessions que fait Ortega à l'esthétisme caractéristique de cette période. Théorie des rapports entre l'homme et la nature a.LA PHILOSOPHIE DU PAYSAGEEN ESPAGNE 207 psychologique. Mermall. 423. Mais on le voit également soucieux d'exprimer une relation fonctionnelle entre le paysage et ses habitants qui dépasse déjà une simple évocation « symboliste ». dès le début du texte. d'ailleurs. cette perspective est réversible.. l'effacement du paysage réel. des Alpes ou de la Pampa. comme Unamuno. que de faire une belle description. ce qui n'enlève rien. 118.. Ibid. ou plutôt comme des os enterrés dans le calcaire »118. Analyse psychologique qui découvre combien l'âme peut s'identifier à la terre. C'est pourquoi nous ne sommes pas entièrement d'accord avec le jugement trop rapide de Thomas Mermall. Tout est lié. ce qui revient à définir de plus en plus exactement le paysage. par permutation des premier et dernier plans. 119. p. est d'analyser précisément ce rapport entre l'homme et la terre. des Asturies. C'est là la conclusion d'une analyse psychologique. p. engendreront l'analyse historique. Qu'il s'agisse de la Castille. mais ne provoque pas une véritable réflexion. plutôt que la dernière touche d'un tableau poétique119. cit. derrière les fresques de Fra Angelico. L'analyse anthropologique l'emporte définitivement sur l'exercice littéraire. p. Cette réversibilité marque l'opposition extrême qui peut exister entre deux perspectives. Les paysages de Castille. À cet égard. 1 1 1. . qui range ce texte dans une étape noventaochista qu'Ortega « devait bientôt dépasser ». ces hommes parviennent à polir leurs âmes comme des galets. eux. 2. il est indéniable que l'article de 1904 est tissé en une prose de style moderniste.

ne suivant pas en cela l'idée unamunienne d'un paysage national reconstitué en imagination. subordonné à l'instauration du paysage par le regard : Solo bajo la especie de region influye de un modo vital la tierra sobre el hombre. Ortega. t. J. diâfano opelûcido. concept qu'il emprunte au géographe Dantin Cereceda. en déterminant une région. D'autre part. C. On ne peut donc pas affirmer qu'Ortega se contredit lorsqu'ensuite il critique sévèrement le déterminisme de Taine et de Montesquieu. O. autrement dit. D'une part. Ensayo acerca de las regiones naturales de Espana. y viceversa. Comme Ortega aime à le répéter. déterminer son existence. est explicitement théorisée par Ortega. La dialectique d'une perspective visuelle qui devient une perspective vitale. On rejoint ainsi la définition de Giner. autrement dit un déterminisme préalablement conditionné 1 20. p. 121. Or. mais le matérialisme des penseurs qui subordonnent l'histoire des peuples à la géographie des États. Le paysage n'est donc pas la réalité géologique ni géomorphique de la nature. le sujet saisit du même coup les données qui vont. « De Madrid a Asturias o los dos paisajes ».. p. solo es region. II. 2. De la region podemos tener una imagen visual adecuada. l'introduit ici. 1922. en déterminant par le regard un paysage. Madrid. p. es elgran escultor de la humanidad . La configuraciôn. solo es unidad geogrâfica real aquella parte delplaneta cuyos caractères tipicospueden hallarse présentes en una sola vision . El Espectador. coda una con tan clara y firme unidad. il n'admet un déterminisme que « bajo la especie de region ». mais aussi de l'habitant enraciné dans son lieu. 259-260. J. . d'un produit du regard qui devient producteur d'un type d'existence. y sobre ella el aire hûmedo. 260. seco. à leur tour. eadem sed aliter. ce qui amène Ortega à superposer exactement les limites de celui-ci et de la « région naturelle ». selon la place non seulement du spectateur occasionnel. « Llegaremos siempre a discernir en [una provincia] las varias y distintas comarcas naturales que la integran. Ibid. dans un texte décisif qui montre également la filiation directe de sa pensée avec celles de Giner et d'Unamuno. qui lui-même l'emploie dans le sens de comarca120'. poblada de sus plantas familiares. « les mêmes choses mais autrement » : telle est la structure essentielle d'un paysage. Le paysage ne peut être déterminé que par le regard. Dantin Cereceda. il ne critique pas exactement le déterminisme. que ya por elpropio pueblo y con algûn nombre caracteristico es conocida y designada ». mais l'organisation des éléments naturels en fonction de la situation du sujet concret. Ortega va jusqu'à dire que l'imagination elle-même ne peut dépasser les limites de la vision dans l'expérience du souvenir. hypothèse non scientifique érigée en dogme. 122. 1.208 ANTOINE GAVOILLE complètement différentes. qui pourtant n'accepte pas le déterminisme géographique quand il veut démontrer que la réalité historique est autonome. la escultura del terreno. Cosano.

cela a des conséquences pratiques qui sont parties intégrantes du paysage : on ne peut pas vivre. une réalité subjective. je contemple un paysage . Ibid.. dont chacune modifie sensiblement le paysage. 259 à 262. agent déterminant du mode de vie du sujet. l'autre laisse courir son imagination en suivant du regard le cours lointain du fleuve. mais elles constituent alors un autre paysage. mais deux vécus opposés : si je regarde depuis la vallée les montagnes qui l'entourent. c'està-dire non seulement deux visions. La perspective. . 125. agir de la même manière selon qu'on est soumis à une perspective ou à une autre. . qui commande également deux types de regard. déterminée par le regard du sujet. telle est exactement la thèse commune à Ortega et à Unamuno. capable de susciter deux paysages différents. à l'horizon. Car le regard lui-même. . 259. Un même ensemble de données matérielles peut donc bien donner lieu à deux organisations vitales complètement différentes selon la perspective adoptée. Ortega est. sur ce point. Pour l'habitant de la vallée. Ibid. très proche d'Unamuno. p. le lieu d'où proviennent certaines matières premières. El Espectador. sentir. 124. centre commercial. Le paysage est donc. II. qui définissait un déterminisme spirituel passant par la vision des éléments extérieurs. définie par un certain nombre d'éléments donnés. obéit davantage à une structure tactile. Il s'agit donc d'un mécanisme beaucoup plus complexe que la pure détermination de l'individu par le milieu. Ortega procède à des analyses identiques en comparant cette fois la Castille et la Pampa. qui toujours bute contre la montagne. et donc deux structures anthropologiques différentes125. L'un rêve en regardant vers le haut.LA PHILOSOPHIE DU PAYSAGE EN ESPAGNE 209 par le regard : mon âme n'est déterminée que par ce que je vois. Ortega montre par exemple que le regard de l'asturien n'est pas le même que le regard du castillan. penser. 635 à 643. urbain. nous pouvons en proposer un autre en vue d'illustrer la réversibilité de la perspective. Or. est. C. est à sont tour déterminé par la structure de celui-ci. fort voisin : « la region natural afirma su calidad real de una manera muy sencilla: metiéndosenos por los ojos »123. Dans l'esprit de l'exemple ortéguien. ouvert sur le monde. p. On peut comparer leur langage. amenés à être les facteurs constitutifs de l'âme. en un sens. puisque le milieu est préalablement déterminé par l'individu lui-même. précisément parce qu'ils sont éduqués par une géométrie différente de la réalité sensible124. s'il est déterminant en ce sens qu'il limite le paysage. puisqu'une même réalité géographique. à son tour. si maintenant je contemple la vallée du sommet d'une de ces montagnes. p. peut-être saisie par la vue d'une multiplicité de manières. Ce qui était au premier plan vu d'en bas passe au dernier vu d'en haut et vice versa. tandis que le regard asturien. Pour l'habitant de la montagne. promesas ». O. le lieu étranger est la vallée. « La Pampa. Le castillan porte toujours le regard au loin. celui des deux versants du Guadarrama. je vois les mêmes choses. la montagne est Tailleurs. lieu de refuge ou lieu de menace. En réalité. Ce sont ces deux 123..

un ensemble fonctionnel de relations vitales entre la terre et l'homme. Le passage à une théorie psychologique du paysage marque un approfondissement de cette analyse. Nous allons analyser ces deux paradoxes l'un après l'autre. la plus grande satisfaction vitale : « conduce todo hombre en su dintorno la vaga iniciaciôn de un paisaje donde su vida 1 26. la science fondamentale qui englobe toutes les autres en tant que produits de l'activité humaine. 1 et p. par la simple action du regard . d'autre part. En prenant ce terme au sens proposé par Ortega lui-même dans El tema de nuestro tiempo. Cette thèse est la suivante : chaque individu porte en lui le scheme d'un paysage mental. Ortega propose une autre thèse. il affirme que le paysage est une réalité psychologique et non pas matérielle . 1. n. et à définir celui-ci non seulement par une quantité d'espace mais par des qualités déterminées. b. en faisant du paysage « la moitié de notre être ». permet d'aller plus avant. . le paysage n'est pas une réalité naturelle objective : c'est le regard humain qui le constitue comme tel. qu'il cherche à retrouver ou à réaliser dans le monde extérieur afin d'obtenir.prises dans leur globalité. qui était celle d'Unamuno. il nie que le paysage soit une réalité naturelle pour en faire une réalité historique. de mieux penser les relations entre l'homme et la nature et de mieux définir le paysage. mais bien plutôt une réalité vécue. ouvrant du même coup la possibilité à certains éléments naturels d'exercer un déterminisme indéniable sur la psychologie humaine. C. n. qui a l'avantage de donner un contenu à l'intervention de l'homme dans la structuration du paysage. On voit que parler de phénoménologie du paysage ne revient pas à tomber dans une conception purement esthétique . p. bien au contraire. Ortega procède à deux opérations philosophiques qui bouleversent le sens commun : d'une part. la perspective n'est pas seulement ordonnancement visuel. nous pouvons dire que la phénoménologie du paysage implique une biologie126 du paysage. un tableau. mais implique une organisation de la vie.21 0 ANTOINE GAVOILLE organisations divergentes qui. La théorie de la circonstance. par l'adéquation entre celui-ci et son monde intérieur. 164. un phénomène.. O. III. constituent deux paysages distincts. c'est-à-dire dans le sens de « science de la vie humaine ». d'autre part elle semble réduire le paysage à un espace découpé arbitrairement. semble cependant insuffisante pour deux raisons : d'une part elle définit l'intervention de l'homme de manière purement formelle. 148. Cette thèse. Si l'on tient à distinguer les deux types d'analyse. Il faudrait donc parler d'une phénoménologie pratique. Pour Ortega. assimilée au paysage lui-même. Psychologie et géographie Nous avons déjà vu comment la théorie de la perspective permettait de dépasser les oppositions classiques entre sujet et objet. On retrouve ici la thèse fondamentale qui sous-tend les textes de Giner et d'Unamuno : le paysage n'est pas seulement une réalité qui apparaît.

Introduction a un «Don Juan». restons-en à la psychologie individuelle. Ibid. par anticipation. 128. Toutefois. La nécessité de vivre dans un certain paysage afin de parvenir au sommet de sa vitalité s'est imposée à lui de manière aiguë lors de son séjour en Allemagne. et la seconde rendant 127. cette correspondance intime entre sa sensibilité et les formes extérieures de la vie qui lui permette d'agir . p. II. p. Il comprit alors que l'exil amoindrit considérablement les forces d'un individu. « Verdad y perspectiva ». orientent le désir individuel vers un champ d'objets déterminé . parce qu'il ne trouve pas. O. Ortega fonde sa thèse sur deux choses : d'une part sur la théorie des images matricielles qui. . p. C. Introduction a un «Don Juan». il affirme également de toute unité géographique particulière porte en elle la possibilité d'un certain type de vie humaine. La pedagogia del paisaje.C. La terre a déjà par elle-même un sens psychologique. Pour l'instant. Ortega ne se contente pas d'affirmer que « cada forma tipica de vida humana proyecta ante de si el complemento de un paisaje afin » . nous le verrons. au cours desquelles Ortega affirme que chaque individu porte en lui une esquisse. la première tendant vers un paysage qui ne peut s'accomplir que par la seconde. C.. 128. VI. C'est pourquoi il peut dire que L'Escurial est le lieu « donde he asentado mi aima »132. Ibid.. Cette proposition vaut aussi bien pour un individu que pour un peuple considéré comme personnalité collective : « Cada raza lleva en su aima primitiva un ideal de paisaje que se esfuerza por realizar dentro del marco 1 OS geogrâfwo del contorno ». Cette comparaison renvoie aux analyses de l'amour. en ce sens que le paysage se constitue ici au-delà de la séparation entre psychologie et géographie. C. On ne peut mieux briser les oppositons classiques et montrer que le paysage est cette « trajection » entre l'homme et la nature dont parle Augustin Berque. I. 55. O. 129. Ortega s'appuie sur son expérience personnelle. 132. 134. 131. D'autre part. O. en 1921. 133. pocas cosas declaran màs sutilmente la condiciôn de un pueblo como el paisaje que acepta »129. 373. p. p. 378-379. C. 129. 130. p. p. Es lo que llamo la razôn geogrâfica de cada lugar »134.LA PHILOSOPHIE DU PAYSAGE EN ESPAGNE 21 1 alcanzaria laplenitud ». 129 Tentas de viaje. Cette loi permet ensuite de découvrir dans le paysage la symbolique d'une personnalité : « Dime el paisaje en que vives y te dire quién ères »130. de cada uno de sus puntos se desprenden sutiles alusiones a un cierto tipo de vida que en él séria posible. C'est par ce biais. O. qu'Ortega fait du paysage une réalité historique et non pas naturelle. El Espectador. à l'étranger. On ne peut mieux définir ce qu'on peut aussi appeler le « génie du lieu ». Ortega.. II. 19. un type général de l'objet du désir. VI. Ortega n'hésite pas à comparer le scheme mental de paysage à celui de l'objet amoureux : « como en el individuo es el dato que arroja mas profundas revelaciones cuâl sea la mujer que elige. Ibid. disait déjà : « Debiéramos tener siempre en cuenta que siendo la tierra escenario de la existencia humana. O.

VI. qui. de una identidad de estilo. 136. réclame un genre de connaissance. pour la simple raison qu'il les a expliquées par l'Histoire. p.. 1 1 1 à 120. intuition du singulier. supra. 129. que todos vemos y que nadie explica»^. produisant à la fois la spiritualité de l'homme et son environnement. à l'instar de Giner . Sa conception de la constitution historique des paysages est fondée à la fois sur la biologie. p. Ibid. il est très conscient de la part d'irrationalité que conserveront toujours ces hypothèses pour l'esprit scientifique : « Se trata. 137. 129. 135. La «raison géographique». por tanto. consciente de l'enjeu qu'il comporte d'un point de vue non seulement scientifique. Ortega n'a pas cherché à approfondir une explication de ces correspondances par la Nature. Ortega fait une critique sévère de toute interprétation purement déterministe des rapports entre l'homme et le paysage. mais aussi politique. a un tiempo évidentes y misteriosas.2 12 ANTOINE GAVOILLE possible un paysage qui n'a de sens que pour la première. Cf. Le paysage réel. D'autre part. selon Ortega . se réalise cette unité anthropologique et géographique dont l'Andalousie offre un exemple typique. C'est ce dernier point de la doctrine ortéguienne du paysage qu'il nous faut analyser maintenant. O. qui les arrache à la naturalité d'un déterminisme unilatéral pour les transporter dans l'histoire. 3. Ortega n'a jamais fait la théorie d'une Nature englobante qui fournirait la réponse définitive à ce genre de question. Pourtant. una de esas correspondancias. préjugé que la dose d'intuition qu'elles supposent n'aide pas à dissiper. p. l'idée d'une Nature qui. on le voit tenté de reprendre. C. Les recherches actuelles affrontent ce problème. VI. p. est un produit culturel qui obéit à la logique historique. Teoria de Andalucia. Il en vient alors à chercher un concept qui puisse englober l'homme et la nature dans une même unité . pourrait être le principe de leur correspondance possible : « iQué sécréta unidad de inspiracion guia la mano artifice de la Naturaleza cuando dibuja la fior silvestre y modela el corazôn del indigena? »137. Historicité du paysage et responsabilité humaine Comme Giner. Il propose une théorie dialectique de ces rapports. 138. . comme Unamuno. 186. Introduction a un «Don Juan». ou «raison topographique». qui n'est plus seulement scheme mental ou possibilité physique. car les spéculations sur les réalités locales sont souvent perçues comme des entreprises réactionnaires. mais réalité concrète. C. Quand cette double affinité coïncide effectivement. la psychologie et l'éthique. possède sa certitude tout en échappant aux critères de la raison scientifique. O. et cette constante de la réflexion espagnole sur le paysage est remarquable. D'une part.

145. mais un excitant. no es un efecto ». p. 200. V. il montre qu'il faut interpréter le rapport de celui-ci avec son milieu à l'aide des concepts d'excitation et de réaction. C. Ortega s'appuie sur les progrès de la biologie de son temps. C. Una interpretaciôn de la historia universal. 371 à 373. « Temas de viajes ». entre l'homme et son milieu . p. . esfunciôn de la vidai45. et non en termes de cause et d'effet142. la théorie de la subordination de l'histoire à la géographie140. Cette mutation des concepts permettant d'appréhender la notion de milieu signifie que celui-ci n'est pas une réalité physique. y la técnica. d'autre part. 144. p.LA PHILOSOPHIE DU PAYSAGE EN ESPAGNE 213 a. à la différence de l'effet qui ne fait que répéter la cause sous une autre forme sans pouvoir produire plus de réalité que n'en contient la cause. del estado de la técnica.. On voit que. qu'il fait remonter jusqu'à Montesquieu141. p. 139. tout en lui donnant une rigueur conceptuelle nouvelle : il rejette l'idée d'une relation physique. por tanto. 140. dans ce cas. 372. Considérant que l'homme est un organisme vital comme un autre.. p. 424. mais comme un problème : La tierra actua sobre el hombre. Ortega s'inscrit dans le droit fil de la réflexion unamunienne. nada natural es difwultad ni facilidad por si mismo en historia.. Or. la réaction implique un degré d'autonomie de la réponse . 370. pour réfuter le déterminisme univoque qui fait de l'homme un effet de son milieu. sino indirectamente planteândole problemas . 142. sur ce point. La réponse de l'être vivant n'est pas une effet. 369. a su vez. selon le principe bien connu « causa aequat effectum ». Cf. . il critique. Ibid. Le paysage est un produit de l'histoire Très explicitement. En torno a Toynbee. les effets produits peuvent varier selon le moment ou selon l'individu : « la reacciôn vital es un efecto constantamente desproporcionado a su causa. donc dialectique. Ibid. préexistant à l'homme et dotée d'un certain nombre de qualités invariables et objectives. d'une part. mais un répertoire de caractéristiques dont la constitution est fonction des idéaux et des pouvoirs de l'homme à un moment déterminé de son histoire : Nada material. IX. Ibid. Le milieu ne doit pas être conçu comme une cause. por lo pronto. Ibid. il affirme qu'il s'agit d'une relation spirituelle. 206. O. 143. et en particulier sur les travaux de von Uexkûll. mais une réaction. C. II. sino que todo es facilidad o difficultad enfunciôn. Ibid. p. aussi En el centenario de Hegel. O. El Espectador. p. no directamente causando sus acciones.. 141. O. donc mécanique. Taine et sa théorie du milieu . Le milieu n'est pas une cause.

. del hombre y digo que elproyecto de existencia. Paris. L'être et le néant. Pero hay que anadir que también defacilidad. Ortega peut affirmer que ces relations ne contiennent aucune fatalité. qui pose celle-ci comme un phénomène pour un sujet et non comme une chose en soi. en définissant une relation particulière entre l'homme et la nature. appelait le « coefficient d'adversité » du monde qui. C'est pourquoi sa propre phénoménologie emprunte ses concepts à la biologie. p. sea este comofuere. est fonction d'un projet humain : Toynbee parte de un hecho puramente fisico. 147. est un rapport et non une valeur absolue. 148. Selon le modèle biologique qui l'inspire. mais un fait anthropologique relatif. p. la résistance qu'offre le milieu à la volonté humaine n'est pas un fait matériel absolu. 569. loin d'être une réalité en soi. desde luego. Or. de sa « puissance 146. cinq ans plus tôt. 1943. Les différences profondes entre la philosophie ortéguienne et la phénoménologie de Husserl ou de Sartre n'empêchent pas d'utiliser ce terme dans le cas qui nous occupe. Gallimard. dépassant la formule unamunienne. 206. ne le sera pas pour un autre. Ce qui est obstacle pour moi. Ortega utilise le langage de la phénoménologie et de l'existentialisme pour montrer que la nature d'un milieu. Il n'y a pas d'obstacle absolu. mais l'obstacle révèle son coefficient d'adversité à travers les techniques librement inventées. Yo. Le grand mérite d'Ortega est d'avoir fondé la théorie du paysage sur des principes phénoménologiques148. L'analogie de pensée entre les deux textes précédemment cités et ce passage de L'être et le néant est remarquable : L'homme ne rencontre d'obstacle que dans le champ de sa liberté. après avoir transporté le concept de réaction dans sa théorie des relations entre l'homme et la terre. offre les bases d'une nouvelle réflexion sur l'essence du paysage. parto. On voit que la phénoménologie. l'homme possède une autonomie de réponse devant les difficultés de son milieu : tout dépend. Ibid. en cambio. Ici. cette analyse permet d'instaurer une philosophie de la responsabilité de l'homme dans ses rapports avec la nature. Jean-Paul Sartre. En effet. y crée que por sipuede constituir dificultad para cualquier hombre. Mieux encore : il est impossible de décréter a priori ce qui revient à l'existant brut et à la liberté dans le caractère d'obstacle de tel existant particulier. oprime el contorno y bajo elperfil de esa determinada presiôn es cuando el contorno geogrâfico adquiere también unperfil determinado de dificultad. de un elemento del contorno. Essai d'ontologie phénoménologique. Ortega définit ainsi ce que Sartre. en cada una de sus épocas. en dernier ressort. la pecul iaridea o ideal de vida que lleva un pueblo dentro de si mismo. et à Sartre d'hypostasier la liberté en dehors de la vie. il le révèle aussi en fonction de la valeur de la fin posée par la liberté147. On sait qu'Ortega reproche à Husserl de poser un sujet abstrait. en effet. librement acqui ses . comme son nom l'indique.214 ANTOINE G AVOILLE En effet. .

pues. qu'il s'efforce de réaliser ou de retrouver dans la réalité géographique. plus précisément. « Temas de viajes ». .. C'est la réponse historique de celui-ci à un problème naturel. al rigor de los hechos. . lo que importa comprender es por que un pueblo que se desplaza se detiene de pronto y se adscribe a un paisaje [. puisqu'il dépend de l'homme. y lo resolviô a su manera. 53 El Espectador. il dépasse cette tautologie vitaliste grâce à sa théorie du « paysage psychologique ». La théorie biologique du milieu fonde donc la thèse de l'autonomie de la réalité historique par rapport aux conditions géographiques. O. L'analyse d'un paysage particulier ne relève donc que très partiellement de la géologie et d'une géographie purement physique. ' On voit donc qu' Ortega établit une distinction entre le donné naturel. El resultado de esa soluciôn son los paisajes actuates i 149 . loin d'être une entité géographique. 373.]. ici appelé territorio. Ibid. [. . et le paysage proprement dit qui. En réalité. Ce qui conduit à une définition du paysage comme résultat concret et visible de la solution adoptée : . . souvent nommé tierra. Cada pueblo se encontre con [su problema] planteado por el territorio a que llegara.. unos. II. mal. selon le principe axiologique inhérent à la vie qui veut que tout acte puisse être accompli bien ou mal. p.comme une réalité historique. selon Ortega. dans le sens où la solution apportée par une nation au problème naturel est déjà un acte culturel. Lapedagogia del paisaje. p. Ce n'est donc pas la réalité géographique qui détermine l'histoire. C. O.LA PHILOSOPHIE DU PAYSAGE EN ESPAGNE 21 5 vitale ». on pourrait conclure qu'Ortega se contente de poser que les peuples ont des degrés divers de puissance vitale.. est un produit historique et moral. Si nos atenemos. qui renverse complètement la logique du « matérialisme géographique ». bonne ou mauvaise. porte en lui le scheme mental d'un paysage idéal. 151. Ce qui vaut pour l'individu vaut également pour chaque peuple qui. il y a toujours une bonne et une mauvaise solution. bien. p. I. Hay que acabar por reconocer una afinidad entre el aima de un pueblo y el estilo de su 149. 372. qui permet à son tour de définir le paysage. qu'ils apportent au problème du sol. otros. C. De quoi dépend la réaction de l'homme devant les caractéristiques d'un territoire donné ? Reprenant la théorie biologique du milieu. Les véritables créateurs de paysages étant les peuples. Ortega pose d'abord le principe de la puissance vitale de l'individu : « el ser orgânico reacciona sobre el medio y lo transforma en la medida de su potencia vital» . . Ortega affirmait cela dès 1906 : «Hoy los paisajes no nos ensenan naturaleza propiamente tal. 150.] pero nos ensenan moral e historia »150. . mais le contraire. dont dépend la solution. Ortega donne au milieu le statut de problème à solution multiple .

C. V. puisque rien de ce qu'est un paysage ne peut être déduit des structures naturelles. 212.. sino. En réalité. c'est également une dénonciation qui suppose. pues. 154. Nuestra raza ha aceptado la sequia ambiente por sentirla afin con la estepa interior de su aima »156. O. Cette théorie psychologique du paysage conduit. exactement comme on peut lire une personnalité à travers le paysage qui la constitue154. Ibid. 156. como sintoma y simbolo de este carâcter »153. p. Por eso sefija aquél en este: porque le gusta. En el centenario de Hegel. quand il en arrive à affirmer que « Castilla es tan terriblemente ârida porque es ârido el hombre castellano. Para mi. à lire le paysage concrètement réalisé comme un symbole de l'esprit d'un peuple : « No es aprovechable como causa que explica el carâcter de un pueblo.216 ANTOINE GAVOILLE paisaje. existe una rela tion simbôlica entre nation y territorio152. est très important : l'acceptation n'est pas la contrainte . entre autres choses. Certes. et que toute prise de conscience offre la possibilité d'une modification. 373. sa théorie du paysage psycho logique conduit à modifier considérablement toute analyse géographique. Un exemple de responsabilité historique : la Castille Les textes ortéguiens peuvent paraître ambigus. supra. en effet. Toute la question est de savoir si Ortega ne substitue pas alors un déterminisme à un autre. Mais celui-ci n'est-il pas la conséquence tout aussi nécessaire de la psychologie du peuple installé sur un territoire donné ? Que devient alors la liberté de réponse. de même. sous 152. Pour Ortega. le contraste entre les payages français et espagnols ne s'explique pas seulement par des différences climatiques ou géologiques. p. Ibid. Certes. Le verbe aceptar. justement parce que le monde psychologique renferme. l'aridité de l'âme n'est pas une condition immuable comme l'aridité du sol. la différence axiologique entre les diverses réactions possibles devant les mêmes données ? b. 425. dans la phrase que nous venons de citer. la loi de l'influence du milieu par la loi tout aussi implacable du caractère de la « race ». p. 155. il semble qu'aucune évolution de la situation de la Castille ne soit possible. c'est « la plâstica proyecciôn de dos aimas étnicas que sienten la vida de opuesta manera »155. ce serait oublier qu'un déterminisme psychologique n'est pas de même nature qu'un déterminisme matériel. la conscience de soi-même. al rêvés. 153. mais principalement par deux manières différentes de réagir devant les problèmes naturels . mais il faut toujours tenir compte de leur portée circonstantielle et les colliger soigneusement pour voir apparaître la pensée réelle du philosophe. Ibid. Cf. . La phrase d'Ortega n'est pas seulement une constatation.

C'est en fait un appel à la bonne volonté. l'espoir d'un changement possible. qu'il veut leur insuffler une vertu pratique de transformation. en apparence. en Castille. 372. C. Les analyses psychologiques d'Ortega sont d'autant plus irrévocables. Or Y acceptation caractéristique des castillans supprime la notion même d'effort. le paysage concret. L'état actuel du paysage castillan n'est donc pas une réalité éternelle et nécessaire. O. la deforestation. don Rubin. No obstante. Celles-ci peuvent à leur tour s'expliquer par une interaction entre des déterminations naturelles spécifiques (des micro-climats par exemple) et le comportement des habitants du lieu. H. C'est en effet la volonté qui est ici en question. exactement comme le jardinier est responsable de ses roses. El Espectador. Savoir ce qu'on est ne condamne pas à agir toujours de la même façon . puisque les castillans ont accepté une dégradation du sol. C. convaincu qu'il était de devoir organiser le réveil de la volonté et de l'intelligence parmi les masses. ici. 158. bien entendu. la coïncidence entre paysage intérieur et réalité extérieure rend superflu l'usage de la volonté. Responsabilité qu' Ortega a cru porter lui-même en tant qu'intellectuel. Même l'idée du caractère essentiellement aride de l'âme castillane ne réfute pas la thèse de la responsabilité des hommes. p. I. 159. ici. cela permet de modifier en connaissance de cause son comportement. Ortega voit dans l'état actuel de la Castille le résultat d'une attitude passive en face du phénomène de l'aridité qui. La 157.LA PHILOSOPHIE DU PAYSAGE EN ESPAGNE 217 l'analyse objective. « Tierras de Castilla ». Dans un autre texte consacré à l'aridité du paysage castillan. La position d'Ortega. s'accroît de plus en plus. dans l'énoncé général des rapports entre le paysage psychologique et le paysage réel. Il n'y a aucune fatalité dans l'évolution des paysages : « La tierra ârida que nos rodea no es unafatalidad sobre nosotros. Rodrigâlvarez atribuye la mengua a los hombres: «jCuidado que lo hacemos mal! Porque Espana. Ortega médite sur une phrase prononcée par son guide. « Temas de viajes ». pourrait être différent. si on ne tient pas compte de différences locales. montre clairement que le castillan est responsable de sa terre. Ortega affirme que chaque peuple s 'efforce de réaliser le premier en fonction d'un milieu géographique qui le rend possible. La vida en torno. 48. mais les hommes. es un rosal» . est très proche de celle des géographes actuels. La vraie cause de la misère. On pourrait en outre faire remarquer que la « Castille aride » est un mythe. sino unproblema ante nosotros »159. produit de l'histoire. O. . p. . Ici. Même si les données initiales de cette région rendent possible son aridité158. ne fait que confirmer ces analyses. L'autre grand phénomène caractéristique de l'Espagne. bien au contraire. Et le ton. Ils offrent donc un cas particulier de la théorie. qui semble être le point de départ du renversement théorique qu'il effectue ensuite : De eterno confiesan estas tierras haber sido pobres y se disponen a prolonger otra eternidadsu miseria. ne serait pas la terre. En effet.

quand les temps sont calmes. il termine sa démonstration de la manière suivante : Je juge qu'il peut être vrai que la fortune soit arbitre de la moitié de nos actions. 195. Car la violence soudaine des torrents et l'aridité sont les deux faces d'un même problème naturel. Tels sont les principes éthiques posés par certains philosophes devant le problème de l'eau dans les pays méditerranéens. Las condiciones geogrâficas son unafatalidad solo en el sentido clâsico del fata ducunt. Paris. une méditation fort semblable. mais aussi que l'autre moitié. Ortega ouvre ainsi la porte à une action possible de l'homme sur son environnement. appliquée ici aux rapports entre l'homme et la nature : « No. non trahunt : lafatalidad dirige. 1 62. El Espectador. entraînant la recherche de la beauté plastique dans tous les domaines. il n'en reste pas moins que les hommes. II.. garantie par la biologie contemporaine d'Ortega. Ibid. apporte des fondements scientifiques à l'éthique traditionnelle. Or. arrachent de la terre ici. ni ne serait si dommageable . Prévoyant le développement de l'architecture paysagère. C. ce courant général concerne aussi le paysage : « Yparalelamente se desarrolla una clarisima conciencia para la perfecciôn plâstica del paisaje »162. chacun fuit devant eux. p. la aridez de la Peninsula nojustifica la historia de Espana. autrement dit à la vieille conception des rapports entre fatalité et liberté. de sorte que. sans pouvoir nulle part y faire obstacle. . 604. Le Prince. elle nous la laisse gouverner à nous. lorsqu'ils se courroucent. « Cuaderno de bitâcora ». la déposent ailleurs . ou bien ils s'en iraient par un canal. Il pense que le XXe siècle s'oriente vers un culture du paysage. Yves Levy. chap. venant ensuite à croître. en 1513. renversent les arbres et les édifices. il peut écrire : « Y no es ilusorio esperar que. pour éviter le fatalisme. p. cherche à construire le concept de la liberté concrète. ou à peu près. Et bien qu'ils soient ainsi faits. por vez primera. de même espèce que la culture du corps ou que la culture du vêtement. Il est remarquable de trouver sous la plume de Machiavel.218 ANTOINE GAVOILLE théorie des rapports entre l'être vivant et son milieu. Dès 1927. trad. 161. O. 371. Garnier-Flammarion. XXV. en méditerranéen connaisseur des ravages effectués par les torrents et en politique conscient du rôle des gouvernements dans cette affaire. De la responsabilité historique à l'esthétique paysagère Ortega s'inscrit donc dans la tradition philosophique qui. inondent les plaines. no arrastra ». se crearân paisajes como se crean 160. y peuvent pourvoir et par digues et par levées. c. Pour étayer sa thèse selon laquelle l'homme peut influer sur le cours de l'Histoire. p. tout le monde cède à leur fureur. Et je la compare à un de ces fleuves impétueux qui. il prévoit une extension du sens esthétique à la totalité de la société moderne. qui n'obéisse pas au principe du fatalisme. ou leur fu reur n'aurait pas si grande licence. Machiavel.

: «El alpe y la sierra son dos estilos de montana que reponden a dos estilos de sensibilidad ». verdes y ocres. Ibid. ni en une destruction sauvage du second. Pero he aquique una nueva musa ha pintado sus curvos cuerpos de colores limpios. le sublime est contraire à la beauté plastique. il défie les normes et se cherche dans l'infini : de là le goût romantique pour les Alpes166. à partir de Giner de los 163. . ici. que hubieran aniquilado con sufealdad industrial todo el decoro del verde panorama. 605. qui lui apporte la preuve qu'il est possible d'intégrer le monde industriel de XXe siècle à la nature : Caminando de Cauteret al valle de Luz. 164. le sublime de l'autre. Su altura y secciôn son de tal calibre. analysé en détail. Et il est tout à fait remarquable de constater que l'exemple qu'il donne n'est pas un simulacre de paysage champêtre. montre qu'Ortega ne confond pas l'intégration du monde industriel et son effacement. Le progrès d'une part. mais cela n'est possible que si l'on accepte l'idée que la pure nature est un mythe et qu'un paysage est une création humaine. Or. p. Ibid. Le XXe siècle. au nom de la pureté de la nature originelle. Ce texte. Ortega. Varios énormes tubo disciplinan el descenso de la liquida turbulencia. CONCLUSION La succession de ces trois philosophies du paysage. Car ces deux mythes ne peuvent pas être les idéaux du XXe siècle. 165. découvre conjointement la relativité du progrès humain et le sens de la plasticité. car les équilibres de couleur n'ont pas été rompus. nous propose une manière de concevoir l'intégration de l'industrie à l'environnement qui ne consiste ni en l'effacement de la première. veteando su énorme figura. El salto de agua es conducido desde la cima del cerro alfondopor una ladera empinada. paso junto a una hidroeléctrica. mais celui d'une usine hydroélectrique. pour la bonne raison qu'ils sont nés conjointement au sein de l'ambiance propre au XIXe siècle : révolution industrielle et sentiment romantique de la nature perdue vont de pair. Ibid. mais il n'est pas enlaidi. industrialisé. p. selon Ortega. L'accord entre l'homme et la nature n'est réalisable que si l'on conçoit le paysage comme une œuvre culturelle.. de 1886 à 1955. y hoy constiuyen un elemento imprevisto de aquel paisaje . nous autorise bel et bien à parler de l'invention d'une tradition. 166. sont les thèmes par excellence du siècle précédent165.. Ibid. Les tuyaux de la centrale font désormais partie du paysage de manière « imprévue ». au nom du progrès matériel de l'humanité. 603. ce qui veut dire que leur étrangeté n'est pas annulée par leur adaptation à l'ensemble. Le paysage est bel et bien modifié.LA PHILOSOPHIE DU PAYSAGEEN ESPAGNE 219 cuadros ». Ces deux idéaux nouveaux coïncident dans le programme d'une esthétique paysagère qui cherche à préserver un accord entre l'homme et la nature .

comme celles d'organisme et de perspective. fondée sur une référence originelle constamment remémorée. « Naturaleza y paisaje en la concepciôn geogrâfica de Manuel de Terân ». écrit de beaux textes sur le paysage. particulièrement le chapitre intitulé « Guia plâstica de Castilla ». reconnaissant la grande valeur de ses spéculations à la lumière de leurs propres analyses . Les géographes de la Péninsule conservent ainsi. 171. 1994. Nous ne voulons pas dire. 1988. en Espagne comme en Europe. la notion de paysage et les problèmes qu'elle pose sortent de l'orbite de la philosophie proprement dite. au milieu des échanges internationaux autour d'un thème devenu désormais une préoccupation générale. 1968. como la de region. Madrid. orienté l'esprit vers cette réalité : le romantisme et le naturalisme167. La generaciôn del Noventa y ocho. vol. dignes de former une anthologie thématique170. Barcelone. Castilla. « Socrate espagnol » qui projette dans l'avenir non seulement une pensée. que le paysage devient un thème culturel seulement à partir de celui-ci. Barcelone. p. Nicolas Ortega Cantero et alii. I. pour pouvoir représenter une réelle avancée théorique. V. M. pour sa part. 170. après 1950. Alianza Universidad. . fondant une nouvelle conception de la géographie. C'est Manuel de Terân qui assura l'articulation entre la philosophie ortéguienne du paysage et le monde des géographes. EspasaCalpe. C'est surtout Ortega qu'ils aiment à citer. 64-65. p. Una y diversa Espana. Ortega et bien d'autres ont ensuite répété la démarche et le style de l'« excursion » institués par Giner. José Luis Abellân. Delibes. 172. 1 68. sans réellement faire progresser la théorie. Ortega retourne à cette source pour y recueillir des catégories qu'il adapte ensuite à son propre système. Buenos Aires. Planeta. 79-92. avec l'article de 1886. P. lo castellano y los castellanos.220 ANTOINE GAVOILLE Rios. cit. car les spécialistes n'hésitent pas à s'y référer171. Madrid. 169. au sein du programme pédagogique de la Instituciôn de Libre Ensenanza. à savoir l'activité d'un homme extraordinaire. le sens d'une dette particulière à l'égard des pionniers de la réflexion sur le paysage. EDHASA. por ejemplo ». élève le paysage au rang de catégorie fondamentale de l'éducation et. op. circonscrite au monde des géographes. comme le rappelle l'un d'eux : « Terân veia en Ortega y Gasset "un pensador en cuya obra abunda la intuition geogrâfica " y no dudaba en recoger de él'definiciones propias de nuestra ciencia. dans Josefina Gômez Mendoza. Lain Entralgo. p. En outre. ou trop liées à des situations romanesques. au rang d'objet philosophique. mais il le fait essentiellement pour analyser les auteurs du passé168 ou pour méditer sur la nation espagnole169. C'est bien une tradition qui s'installe. La tradition ginérienne n'est donc pas perdue. tl76176. mais il s'agit de méditations trop personnelles. 140). Cette reprise métamorphosante d'un texte originel est également caractéristique de la constitution d'une tradition. Mais Giner. L'article suivant fait état de cette filiation. ce sont en réalité les géographes qui poursuivent dans la voie tracée par les trois auteurs que nous venons d'étudier. cela va de soi. bien avant lui. (Àngel Cabo Alonso. Lain Entralgo a encore écrit sur le paysage. Un auteur comme Delibes a. Cependant. Viajeros y paisajes. 1988. Après Ortega. Historia critica del pensamiento espanol. mais un modèle : Unamuno. 167. Deux grands courants idéologiques et littéraires avaient.