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Simone Van Riet

Joie et bonheur dans le traité d'al-Kindi sur l'art de combattre la
tristesse
In: Revue Philosophique de Louvain. Troisième série, Tome 61, N°69, 1963. pp. 13-23.

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Van Riet Simone. Joie et bonheur dans le traité d'al-Kindi sur l'art de combattre la tristesse. In: Revue Philosophique de
Louvain. Troisième série, Tome 61, N°69, 1963. pp. 13-23.
doi : 10.3406/phlou.1963.5192
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/phlou_0035-3841_1963_num_61_69_5192

I. 1857. ili cite celle de Pohlenz dans son ouvrage Greek into Arabie. manuscrit qui contenait une trentaine d'opuscules d'al-Kindi. Ce traité a été édité en 1938 par MM.. p. n° 191 . 31. parmi les œuvres d'al-Kindi. n° 4. 165. 2. dans Memorie dell' Accademia dei Lincei. intorno all'arte di allontanare le tristezze ». dans Gôttingische Gelehrte Anzeigen. M. Rome. 182191. 110-125. un court traité de morale populaire qui enseigne un savoir-faire particulier : l'art de combattre la tristesse (1). fî '1-hîlati lidaf°i '1-ahzân ». L.Joie dans sur l'art le et bonheur traité d'al-Kindi de combattre la tristesse r> II est. fasc. Walzer en a fait <*' Texte d'une communication présentée à Bagdad. la lettre h correspond aux lettres arabes hâ.. Ritter et R. dans Al-Kindi genannt der Philosoph der Araber. titre traduit en italien par < Epistula. 1938. la lettre t à ta et ta. pp. Leipzig. la lettre s à sin et sâd. 409416. (Pour des raisons typographiques. n° I. 3. Die Araber und die griechische Kultur. WALZER. 1962. 1950. le 6 décembre 1962. vol. la lettre d correspond à dal et dâd.. n° 191. 2-62. réimpression New. à l'occasion du millénaire de Bagdad et d'al-Kindi. par « Abhandlung ûber die Entfernung der Traurigkeit ». WALZER signale les deux recensions dans Oriens. t. Ritter en avait découvert le texte dans un manuscrit de la Bibliothèque de Sainte-Sophie à Constantinople. The First Arabie Philosopher. . IX. M. R. p. Oxford. vol. FluEGEL. t. Une autre édition a été publiée par M. dans notre transcription de l'arabe. G. Publi cations of al-Maarif Library. p. pp. fasc. Kaohim al TURAIHI. 1-2. spirante laryngale sourde et hâ. Une recension de l'édition RlTTER et PRELLER a été faite en 1938 par M. pp. pp. I.York I960. Bagdad. RlTTER et R. (1> Dans l 'Histoire de la médecine arabe. 200. Dans l'édition de H. p. 1938. p. 31. vol. 1962. 1940. 47. cite le traité dans la liste des œuvres politiques d'al-Kindi d'après Ibn Nadim. H. il en traduit le titre. M. Paris 1876. VIII.. une autre par Fr. LECLERC cite le traité dans la liste des œuvres de médecine d'al-Kindi d'après Ibn Abi Ossaïbiah. spirante sonore. ROSENTHAL dans Orientalia. PoHLENZ. Walzer (2>. série VI. et en traduit le titre par « Moyens de comb attre la tristesse ».) <a> Uno acritto morale inedito di al-Kindi. dans Al-Kindi. le texte arabe porte comme titre « risfila.

182. p. s'opposent l'une à l'autre et ne demeurent pas ensemble dans l'âme : si on est triste. en de nombreux points. Cicéron. puis la thérapeutique du mal quest la tristesse (4). on n'est pas triste » (5>. Le traité s'inscrit dans la tradition grecque par le genre littéraire de la « consolatio » auquel il appartient. 5. voir aussi Fr. cit.. il y étudie à la fois les imitations arabes du traité d'al-Kindi et ses sources gréco-latines (3). de façon explicite ou implic ite. cit. a souligné les prémisses platoniciennes du traité et sa conformité. M. et si on est joyeux. avec la doctrine académico-péripatéticienne. et en même temps son caractère composite. trop entremêlés par les diverses écoles philosophiques. on n'est pas joyeux. ce n'est pas pour entreprendre une nouvelle enquête sur ses sources pos sibles. op. 416. ne permettent cependant pas de déterminer avec précision la source du traité d'al-Kindi : il s'agit de matériaux trop employés.. Pohlenz. Rosenthal. même objet. dass sie ebensowenig ' platonisch-peripatetisch ' wie stoisch ist. VàXunia. accompagner inévitabl ement le thème de la tristesse et inspirer. Les nombreuses citations d'auteurs grecs et latins — Platon. Der philosophische Synkretismus ist viel alter als der religiose ». relie Athènes à Bagdad. cit. p. <s> II. De son côté. 410. « Das Charakteristische der Schrift ist gerade. Elles ne sont pas deux passions qui pourraient exister <*> R. par son plan qui établit d'abord le diagnostic. Aristote. Galien — auxquelles le texte arabe fait écho. fût-ce pour mieux la combattre. op. Walzer. Le thème de la joie et du bonheur doit. les conseils que l'on peut donner sur l'art de la combattre. Pohlenz a signalé la présence de nombreux thèmes stoïciens dans le traité d'al-Kindi. cit. Notre propos se rattache plus directement à une atmosphère de fête : nous chercherons à dégager du traité ce qu'il nous dit de la joie et du bonheur. Plutarque. Si nous évoquons ici le traité d'al-Kindi sur la tristesse. pour qu'ils puissent servir de repères sur la route qui.. semble-t-il. reçoivent par là. p. DÉFINITION DE LA JOIE PAR LA TRISTESSE « Tristesse et joie. Ce n'est pas non plus pour apprendre d'al-Kindi ce qu'est la tristesse. à travers les siècles. Philon.14 Simone Van Riet une traduction italienne. joie et tristesse. op.. même nature. avec introduction et commentaire . op. <4> Cf. étant le contraire l'une de l'autre. . Sénèque. par le thème qu'il traite. dit le traité. M.

Or. La joie. souroûr. cit. 2. Les causes de tristesse sont extérieures à nous.Joie et bonheur chez al-Kindi 15 simultanément. un autre choix nous est possible. an naj°ala anfousanâ bi 'l-câdati *l-jamîlati râdiatan bi koulli hâlin li-nakoûna masroûrîna abadan ». elle comporte <•> I. <•> XII. est l'absence de tristesse. car il n'est personne qui obtienne tout ce qu'il désire ou évite la perte de tout ce qu'il aime : « dans le monde du devenir et du provisoire où nous sommes. et dont on pourrait analyser de façon distincte les effets. Elle se choisit.. o I. 49. op. La joie. et non pas en nous (8>. où les causes de tristesse ne peuvent exister. ou de la perte de ce que nous aimons et que nous rendions nos âmes. . an là nakhtâra dawâm al-houzn cala dawâm as-souroûr». Cette traduction semble rattacher « radiât {in) » à « bil-cfidati '1-jamîlati » : (une habitude belle. pourraient être physiques et psychiques. satisfaites de toute condition. ■« II faut. devant les causes de tristesse. habitude du contentement Deux éléments apparaissent dans la précision que al-Kindi vient de donner sur la joie : elle s'obtient par l'habitude. la tristesse ne l'est pas : c'est nous qui l'introduisons en nous sans nécessité <9). 2.. •e rattache à « anfousanâ » : c il faut que nous rendions nos âmes satisfaites ». 7. afin que nous soyons toujours joyeux » (U). La tristesse n'est donc pas inéluctable. effets qui à leur tour. la joie.. 5: « yanbaghî. Personne n'échappe aux causes de tristesse. or grammaticalement le mot radiât (an) qui n'a pas d'article.. ou l'absence de ce que nous désirons » (6>. une autre attitude volontaire. 2. <1S> II. houzn. La traduction italienne de R. 4: «yanbaghî. qu'est la tristesse ? Elle est « une souffrance de l'âme pro voquée par la perte de ce que nous aimons. satisfaite.. '•' IX. stabilité et durée n'existent pas » (7). Walzer pour ce passage est la suivante : « e si deve assumere un' abitudine bella.. soddisfatta di qualunque condizione. par une belle habitude. (ll) II. Mais si les causes de tristesse sont inévitables. per essere sempre lieti »..). elle est volontaire.. « II faut que nous ne soyons pas tristes de ce qui nous manque. que nous ne préférions pas la durée de la tristesse à la durée de la joie » (10>. Les causes de tristesse se situent donc dans le monde de l'i nstable et du provisoire appelé plusieurs fois globalement « le monde sensible » . Dès lors. à ce monde s'oppose « le monde intelligible ». p..

non par nature » (1S). Cette habi tude est pour l'âme le seul remède. IV. dit le traité. . cette habi tude de joie peut. consentement qui la rend satisfaite. à partir de choses faciles et graduellement plus difficiles . celle du brigand. l'art de se consoler dans ce qu'on perd <16). U-yatiba lani 'I-°ayshou ayyama mud<Jatinâ ».. « afin que toute notre vie soit agréable » <13). c'est l'habitude. « si nous aimons ou détestons une chose appartenant au monde sensible. La leçon que le traité d'al-Kindi dégage de ces exemples est celle-ci : il y a une route facile qui conduit à l'exercice de la joie en tout ce qui se présente à nous. 3. Il s'agit de préciser maintenant le contenu de cette habitude. devenir une habitude inhérente à nous. elle est le but : c'est afin d'être toujours joyeux. mais de nos habitudes et de la répétition » (I2). chacun d'eux se déclare triste ou joyeux d'après la perte ou la possession d'objets très différents (14). elle s'acquiert de façon progressive. La diversité même et le caractère contradictoire de ce qui est recherché ou haï indiquent que la tristesse et la joie qui en dé coulent ne sont pas liées à la nature des choses. 2-5. celle du joueur amateur de jeu de hasard. A quelles attitudes intérieures s'agit-il de s'habituer ? Puisque la joie constante est au terme de l'effort. 5: « Innamft '1-houznou wad°oun là tab°oun ». que l'habitude est proposée comme moyen. câda lâzima. reflet en ce monde d'un peu de la stabilité de l'autre . elle rend aisée Tendurance dans les privations. indiqueront quelles sont. <"> <") <u> '"» <") III. les composantes de la joie. Et alors que ni tristesse ni joie ne sont inhérentes aux objets sensibles. notre amour ou notre haine ne résulte pas de la nature de cet objet. La joie s'obtient par l'habitude. afin que toute notre vie soit agréable.. La joie doit être constante. 6.16 Simone Van Riet un consentement de l'âme à toute circonstance. Les hommes peuvent « placer » leur affection en des objets très différents. elle. que l'habitude en est le moyen. celle de l'efféminé . les attitudes qui constituent l'habitude en question. et seule une forte décision peut la lui imposer . contente. VI. En effet. attaché aux plaisirs de la table. III. « elle est par convention. de l'amour. III. 7 « . La tristesse appartient à la catégorie grecque ftéaei et non çûaet. Preuve : les attitudes du bon vivant. pour al-Kindi. du vêtement.

L'endurance s'exerce sur ce qui nous manque. sabr. il y a possibilité de jouir de tout ce qui se présente. Celui qui nous les a prêtées a le droit de les reprendre quand il lui plaît. regrette . « de plein gré et avec joie » '1>>. C'est. qui en cadrent l'attitude de contentement et d'acceptation. 3.Joie et bonheur chez al-Kindi 17 L'habitude qui combat la tristesse consiste d'abord dans le fait que l'âme trouve en toute circonstance son contentement. « Les rois pleins de majesté. sabr. est positif. . salwa. <"> VIII. à vouloir ce qui est. opposée à l'attitude vulgaire de la tri stesse. et l'art de se consoler. elle n'est plus seulement tournée vers nous pour rendre plus agréable le cours de notre vie. celui qui accompagne. La joie. la possi bilité de jouir du moment présent lui échappe. Dans le comporte ment que loue notre traité. 3: « maea ttbati iurfsin w« bahjin ». L'habitude qui s'offre comme le seul remède à la tristesse rend facile l'endurance. dit al-Kindi. est encadrée de deux autres. il y a refus de la tristesse qui pourrait résulter de la privation et de la perte. Elle n'est plus définie seulement par rapport à la tristesse. la consolation sur ce que nous perdons. et portent sur le double aspect de ce qui peut provoquer la tristesse : perte de ce qu'on aime. et consiste à accepter ce qui est. Et ce refus entraîne les attitudes d'endurance. mais ils jouissent de tout ce qui se présente à eux » (17). consolation. au préalable. Toutes les choses que nous possédons. par l'exemple de la majesté royale que al-Kindi illustre les trois attitudes qui font échec à la tristesse. privation de ce qu'on désire. parce que. Cette attitude. dit-il. forme de reconnaissance II est une forme de joie que le traité présente de façon parti culière. Or. à limiter au possible l'objet des affections et des désirs. désire . Le contentement. saliva. rida. rida. ne nous sont que prêtées. Ces deux dernières attitudes sont définies de façon négative. le minimum de gratitude qui est due par celui qui a reçu un prêt. en effet. Endurance. au contraire. On reconnaît le symbole : celui qui va au devant de. et n'accompagnent pas celui qui s'en va. est de le restituer quand le prêteur le veut. ne vont pas à la rencontre de celui qui arrive. et de consolation. réunis et mis en pratique conduisent à l'attitude royale de la joie. elle est présentée comme un devoir de justice. <"> II. contentement.

<"> XI. vu que notre joie est une forme de gratitude et de reconnaissance pour l'amour de celui qui nous a prêté toutes choses. Joie et repos Un long chapitre <21) du traité sur la tristesse trace une allégorie. <") VIII. soit parce qu'il y est revenu le premier. d'objets venant du lieu de l'escale. soit parce qu'il n'a pas. l'allégorie note une hiérarchie.. les passagers descendent. nos âmes » (20). non la joie. Dans le vocabulaire de l'allégorie. mais nous réjouir. D'autres s'attardent à goûter les plaisirs des prés. n'a pas seulement pour objet la gratitude pour ce qui a été prêté. mais le repos. D'autres finalement trouvent à l'escale tant de causes de distraction qu'ils n'entendent pas le signal de départ du capitaine. Ils sont donc cause de tristesse. puisqu'il nous a laissé la meilleure et la plus importante. . et serait un comportement injuste <19). ou avant d'autres. 4. « nous devons. ces objets. Au moment d'une escale. Or. des fleurs. et non seulement leur place est plus restreinte. ils désignent des biens sensibles dont la garde inflige aux passagers inquiétude et fatigue. c'est. et sont laissés pour compte. malgré le retrait de certains biens prêtés. des fruits. De nombreux passagers se trouvent sur un navire qui fait voile vers leur patrie. mais surtout pour ce qui nous est laissé. D'ailleurs. Aussi. D'autres reviennent au navire. 6. Entre ces différents groupes. non nous attrister. et occupent des places moins spacieuses. Les uns retournent sans délai au navire et y occupent la place la plus spacieuse.18 Simone Van Riet Les mots employés ici pour désigner la joie expriment la séré nité. et se conduisent de façon très diverse. forme de reconnaissance. la gaîté épanouie d'un cœur bien né.. lorsque ce qui nous a été prêté nous est réclamé. et cette hiérarchie s'établit d'après le caractère spacieux du lieu que chacun occupe sur le navire. mais cette place même est rendue plus exiguë par les objets qu'ont rapportés les passagers. <aD> VIII. l'allégorie les commente en des termes qui ne laissent aucun doute . la joie. ce que ces causes de tristesse entravent. encombrés d'objets qu'ils veulent emporter. ou peu. Eprouver de la tristesse au moment de rendre un prêt serait faire preuve de peu de recon naissance.

complémentaire de l'art d'être content de ce qui est. est le monde intelligible. Le monde vrai. opposées l'une à l'autre. en dehors de la vie périssable. 3. — perte ou privation — « nous devons avoir la vision du monde intelligible. Bonheur et sécurité A côté de la joie. s'est mis à rechercher une série de plaisirs inutiles « qui le distraient de ses intérêts véritables et le font sortir de son repos en ce monde » (24>. et faire dériver de lui nos affections. 2.. Les passagers du navire. 8. dit al-Kindi. 10. Cette patrie. mais elles se limitent à la durée de notre traversée. 4 I. Si nous voulons éviter toute cause de tristesse. librement choisies et développées par les passagers du navire qu'est notre monde du sensible et du provisoire. et de l'habitude du contentement : c'est la capacité. Alors que les animaux se contentent de pourvoir à leurs besoins et vivent exempts de préoccupations. où il n'y a ni pertes ni afflictions. X. et qu'on n'y veut rien qu'il ne faille désirer » (2S). nos possessions et nos volontés » <27). <"> <"> «M» <M> <■•> <1T> XI. le monde de cette vie durable. joie ou repos. Chacun de nous doit mener. l'homme. Une formule nouvelle. et qui diffère de l'endurance dans la privation. se propose au terme de l'allégorie : « ceux qui sont retournés au navire sans se laisser distraire par ce qui est tombé sous leurs sens. XI. sont en route vers leur patrie. 4. et atteignent leur patrie dans le repos — mustarîhan » (Z3). La forme de joie qu'est le repos implique une nuance qui n'a pas encore pris place dans les composantes de la joie. doté de discernement. de la capacité de se consoler des pertes subies.Joie et bonheur chez al-Kindi 19 râha ("'.. une vie durable (26). Là seulement existent la stabilité et la durée. Tristesse. située dans le monde du provisoire. arrivent les premiers à la place la plus spacieuse et la plus commode. il la décrit comme le monde vrai. sont donc des conditions diffé rentes. parallèle à celles qui ont été ren contrées déjà. de protéger un certain repos intérieur contre les préoccupations inutiles. X. XI. al-Kindi décrit un certain bonheur stable. parce que « en ce monde-là il n'y a rien qui ne soit vrai. .

6. mais liée au monde sensible et à la traversée vers la patrie. et que nous nous gardions d'être malheureux » (30). c'est la sécurité : si nous faisons cela — contempler ce monde. dans le monde du sensible et du pro<"> <»•> <••> ("> I. une certaine plénitude dont ce monde serait la patrie. qui veut les posséder et en faire l'objet de son amour. Ce contexte est parallèle à celui qui décrit la « tristesse » : désirer les choses provisoires. sacîd » (29). uminnâ. et celui dont la volonté s'accomplit est heureux. « Celui dont la recherche est vaine. librement choisies. II. qui n'est rien d'autre que le cont raire de la tristesse. non liées à la nature des biens ou des désirs qui en sont la cause. Il faut pour cela que nous limitions notre volonté et notre amour à ce qui est possible (31). « 11 faut que nous aspirions à être heureux. al-Kindi situe d'un mot un certain bonheur. que personne ne nous ravira nos possessions et que nous ne serons pas privés de ce que nous aimons » <28>. est l'une des composantes de la joie. est malheureux. II. ne permet pas de dire qu'ils introduisent dans le traité une description du bonheur en tant que possession stable d'une plé nitude. I. Le seul résultat promis à ceux qui s'orientent tout entiers vers le monde intelligible. et qui serait d'un autre ordre que la joie. après de* telles précisions sur le monde intelligible. sont les causes mêmes de la tristesse . « nous sommes sûrs. condition optimale certes. Puisque la tristesse et la joie sont présentées comme des attitudes volontaires. shaqî . limiter ses désirs à ce qui est possible. 1 et VI. C'est donc ailleurs que dans les mots « heureux » et « mal heureux ». 8. faire dériver de lui toutes nos affections — . vouloir les posséder. donc celui qui désire les choses provisoires. 1.20 Simone Van Riet On s'attendrait à ce que. On rencontre pourtant dans le texte du traité les mots « heu reux » et « malheureux ». qu'il faut chercher si le traité d'al-Kindi affirme l'existence de biens dont la possession entraîne nécessairement plénitude. Le contexte où se trouvent les mots « heureux » et « mal heureux ». est malheureux. et s'exerçant de façon exclusive dans le domaine de la vie périssable. . Or rien de tel n'apparaît dans le traité qui nous occupe. après une telle invitation à orienter vers lui le regard et l'amour. 3.

toute tristesse qui serait déclarée légitime. intérieure. bonheur et plénitude. Une autre indication nous est donnée dans le même sens. le monde de l'intelligence. puisqu'il dépend. nous devons le faire parce que nous sommes séparés de notre vraie demeure. les biens de l'âme. Joie et bonheur Au terme de notre analyse. de la possession de <M» VII. min al-kjnayrât an-nafsâniyya. Enfin. al-Kindi affirme l'existence d'un monde dont la possession entraîne de soi.Joie et bonheur chez al-Kindi 21 visoire. monde où existent stabilité et durée. dont la privation doit produire la tristesse : il situe explicitement parmi les biens de cette nature. . fait de la joie une attitude subjective. I. Les choses qui nous sont propres. sans séparation et sans perte possible » (S3>. <M» XI. au moment de terminer l'allégorie des passagers embarqués sur le navire et faisant voile vers la patrie. de ce qui nous est laissé. justifiée en raison du caractère précieux des biens mis en cause. mais à propos de la joie conçue comme forme de reconnaissance : si. Dans cette demeure véritable. « ce qu'il faut désirer se trouve là. dans sa plénitude. que personne ne peut posséder à notre place. l'âme. !Q. à propos du thème de la joie et du bonheur. en même temps que celui qui désire. le texte pré cise : « si nous nous attristons. naja. nécessairement. « ces choses qui sont une possession de nos âmes. anfus. nous indiquerait du même coup quels biens sont source de bonheur. La description de la joie comme attitude volontaire. Or il y a dans le traité des indications de ce genre. il y a pour nous cependant un devoir de reconnaissance. c'est en raison du caractère précieux. notre âme. une certaine ambiguïté apparaît dans le traité d'al-Kindi. mahallounâ 'l-haqq » et que nous nous trouvons dans une région qui nous écarte de notre vraie patrie. aux quelles personne ne peut porter la main. voilà les biens dont la perte peut entraîner pour nous une tristesse légitime » (32). qui nous rend contents de ce que le monde changeant nous offre. appartenant à la catégorie des biens de l'âme. que personne ne partage avec nous. semble objectif. au moment où nous éprouvons certaines pertes. Le bonheur. Par l'ensemble de ces textes. au contraire.

op. 7.. correspondrait assez bien à certaines doct rines stoïciennes (34). Augustin (35) compare notre vie à celle de voyageurs qui ne peuvent être heureux que dans la patrie. mais il faut tendre toutes tes pensées vers le navire. ainsi dans la vie. aisé ». note 15. Le traité entrelace les deux valeurs de bonheur et de joie. en particulier pour les attitudes d'en durance et d'acceptation. . cit. détails qui se retrouvent sous une autre forme dans l'allégorie d' al-Kindi. voir G. te retourner sans cesse pour voir si le pilote ne t'appelle pas. Encheiridion. al-Kindi décrit une joie qui. 4. Pour le commentaire de la formule grecque. mais l'attitude même du passager. sans te re tourner » <36). cf.22 Simone Van Riet biens spirituels qui. XXXIV. lorsque le navire fait escale.. ramasser un coquillage ou un oignon. sans chercher à éliminer l'ambiguïté que nous signalons. reste dans la ligne de la doctrine platonicienne. III. de peur d'être jeté à bord. signifiant c pour que le cours de notre vie soit agréable. op. de leur patrie. l'important n'est pas la desti nation finale du navire. en passant. si tu le quittes pour faire de l'eau. (••) EpictÈTE. et à manquer l'appel du pilote. l'autre stoïcien. tu peux. (•*) Voir. il faut laisser tout là. cit. Kleanthe$ pan Atao. Il faut donc user de ce monde terrestre et non en jouir. l'un platonicien. s'ils prennent trop de goût aux plaisirs du voyage et au mouvement du véhicule qui les porte. ne situant le bonheur que dans la patrie. 63.. L'allégorie du navire. <"> S. 7. I. sont stables. texte cité par R. par exemple. Bruxelles. enchaîné comme du bétail. Pohlenz. Dans ce texte stoïcien. L. p. chez ce dernier. Walzer. cours vers le navire et quitte tout. et s'il t'appelle. H y a donc. si le pilote t'appelle. 414. Augustin. pp. la formule d'al-Kindi. VERBEKE. A côté d'un bonheur de type platonicien. p. ils risquent d'être privés de la patrie. Mais la même allégorie apparaît dans un texte d'Epictète : « De même que. qui n'est pas sans affinité avec Je contenu de la formule stoïcienne sQpOta $lo\i. juxtaposition d'éléments platoniciens et stoïciens.. Une telle description de la vie terrestre. P. Un texte de S. De Doctrina Christiana. cité par M. nous le montre. juxtapose les deux thèmes : une brève comparaison entre le texte d' al-Kindi et deux autres textes. le danger qu'il y aurait à s'attarder à l'escale. 1949. Ces voyageurs sont bien obligés d'employer des moyens de transport . au cours d'un voyage en mer. par exemple. eux. 213-214. Al-Kindi déclare lui aussi que le navire conduit les voyageurs au lieu de leur vraie résidence.

A quelle école ou quel auteur elles remontent.Joie et bonheur chez al-Kindi 23 L'ambiguïté qui en résulte dans la description de la joie et du bonheur se rattache ainsi au problème de la structure même du traité. Louvain. R.. . 25.. Pohlenz. et c'est ce message qu'il importait de faire partiellement revivre aujourd'hui. Walzer et M. les remarques générales faites déjà par R. 'Pohlenz sur l'absence d'unité de la composition et la différence de ton qui existe entre certaines parties (37). Simone Van RlET. op. Walzer. cit. D'antiques leçons de sagesse grecque ont sans doute servi de base à cet enseignement. 4M. op. '"> Cf. et confirme par une application particulière. Notre essai ne peut dépasser les limites des matériaux que four nitun petit traité de philosophie populaire. al-Kindi trace. p. Sans vouloir y donner d'autre enseignement que celui qui permet d'éloigner la tristesse. Mais elles nous par viennent en un message lui-même plus que millénaire. p. comme en filigrane. on peut en discuter. cit. l'esquisse d'un enseignement sur la joie et le bonheur. et M.