OCTAVE MIRBEAU ET LES FRANCS-MAÇONS

La franc-maçonnerie n’est-elle pas toujours de saison ? Elle l’était assurément à la fin
du XIXe siècle et au début du XXe, qui furent le théâtre d’un essor sans précédent. Cette
maçonnerie-là va dès lors représenter l’un des remparts, principaux et organisés, un recours
pour ainsi dire, contre ce cléricalisme qui triomphe depuis la Restauration et s’appuis sur un
impérialisme culturel (le divorce a été supprimé dès le mois de mai 1816 et ne sera rétabli
qu’avec la loi Naquet du 27 juillet 1884). Un cléricalisme qui a fait main basse sur l’école
avec une cléricature congréganiste et un clergé séculier qui partout relève la tête. La politique
ultra réactionnaire de Charles X à partir de 1824 fera le reste.
Chacun sait, sans doute, que la maçonnerie moderne remonte au début du XVIII e
siècle [Les constitutions du pasteur Anderson ne datent que de l’année 1717, mais elles ne
font que codifier une pratique qui existait déjà dès le milieu du XVII e siècle]. Elle nous vient
d’Angleterre et s’est répandue en France dès la fin du XVIIe siècle, sous l’influence des
Stuart. Cette nouveauté venue d’outre Manche séduira très rapidement la société distinguée du
siècle et l’on sait, par exemple, que Montesquieu sera reçu franc-maçon à Londres en 1730.
Mozart, lui, attendra l’année 1784 pour devenir apprenti 1. Il est de notoriété publique que
certains des philosophes des Lumières, et les Français notamment, pratiquèrent l’Art royal,
ces derniers au sein de la célèbre Loge des Neuf Sœurs : Condorcet (peut-être ?), Helvétius,
Voltaire (sur le tard et à peine trois mois avant sa mort, survenue le 30 mai 1778), mais aussi
le Divin Marquis, et combien d’autres… « Attitude critique et sceptique à l’égard de la
religion, voilà qui tient à l’essence même de la philosophie des Lumières », pour reprendre
l’excellente formule d’Ernst Cassirer, qui la dédiait plus précisément aux Français2.
Cette proximité des philosophes des Lumières et de la franc-maçonnerie déplut fort à
la Sainte Église et au pape, qui s’en alarma. Irrité par cette « nouveauté » pas catholique du
tout, cette diablerie de la perfide Albion, importée en France et dans le reste de l’Europe,
l’évêque de Rome engagea très tôt le fer contre la maçonnerie : dès 1738, et au terme de sa
célèbre bulle In eminenti, Clément XII interdira la franc-maçonnerie en excommuniant les
francs-maçons, interdiction réitérée jusqu’à aujourd’hui par tous ses successeurs 3. Cet
antimaçonnisme primaire4 fut partagé par les régimes tsariste, puis bolchevik, en Russie, par
les nazis en Allemagne, par le régime de Vichy, pendant toute la guerre et l’Occupation, en
France, par Franco et Salazar en Espagne et au Portugal, ces deux pays (avec la Pologne) où
la maçonnerie était arrivée dans les bagages, pour ainsi dire, de l’Armée de Napoléon…
Quelques dates peuvent être retenues :
- 13 septembre 1877, date importante qui voit le Grand Orient De France abandonner
l’invocation, la référence au GADLU (Grand Architecte de l’Univers), chaque maçon étant
désormais libre de croire en un Dieu révélé, ou de ne pas y croire. Cette décision
fondamentale provoquera une scission, pour donner naissance, à partir de 1913, à une
obédience concurrente, la Grande Loge Nationale Française, qui postule encore aujourd’hui
l’existence de Dieu et impose à chacun de ses impétrants une reconnaissance écrite de sa
croyance en Dieu.
1

L’on attribue parfois l’origine de la maçonnerie anglaise à Olivier Cromwell (1599-1658), encore que
des « ateliers » existassent déjà au début du XVII e siècle en Écosse. Ce qui est en revanche avéré, c’est que la
période républicaine (Commonwealth 1649-1661), avec Cromwell, fut passablement troublée et il est hautement
probable que certains personnages de qualité aient voulu se rencontrer « à couvert » sans risquer de se retrouver
le soir à la Tour de Londres et le lendemain la tête sur le billot sous l’accusation de complot .
2
Ernst Cassirer, La Philosophie des Lumières, Fayard, pp. 154 sq.
3
Curieusement le rugby, de même origine, connut à ses débuts de semblables tracas et déboires
vaticanesques.
4
Pendant très longtemps francs-maçons et juifs partagèrent les mêmes persécutions de ces régimes qui
agitèrent le thème du complot judéo-maçonnique,

- 7 juillet 1904 : Loi Combes sur les Congrégations interdites d’enseignement (Émile
Combes était lui-même franc-maçon et Mirbeau lui vouait une réelle admiration).
- 9 décembre 1905 : Loi de séparation des Églises et de l’État.
Ces trois dates donnent à elles seules une idée de l’influence que la maçonnerie, et le
GODF en particulier, pouvaient exercer à l’époque sur la politique en France. Il était connu
qu’un bon radical-socialiste ne sortait jamais le soir sans ses « décors », c'est-à-dire son
tablier et ses gants blancs. Mais un simple retour en arrière de quelques années nous
rappellera la Commune de Paris en mars 1871, où l’on a vu les maçons versaillais de
Monsieur Thiers tirer sur leurs frères communards… et vice-versa5.
C’est surtout avec l’affaire Dreyfus, qui commence fin 1894, que la franc-maçonnerie
française va être mise à l’épreuve. L’antisémitisme et l’antidreyfusisme étaient partout, et
jusque dans certaines loges maçonniques où ils sévissaient aussi, à telle enseigne que le Grand
Orient, lors de l’inauguration de son Convent6 de 1898, crut devoir faire la proclamation
suivante :
Fidèles aux traditions qui sont l’orgueil de la franc-maçonnerie ; fidèles aux principes
de la Révolution qui a proclamé l’égalité des hommes devant la Loi, quelle que soit leur
race, quelles que soient leur philosophie et leurs croyances, et promis à tous les garanties
d’une égale justice ; passionnés par la grandeur de la patrie française, en ce que ces
principes se sont incarnés, et pour le bon renom de son armée nationale qui doit être la
gardienne de la justice et la sauvegarde du droit humain ; ils proclament, comme leurs
prédécesseurs, que toute violation du droit est une diminution de la patrie. Ils dénoncent
comme criminelle et honteuse pour le pays de la Déclaration des Droits de l’Homme la
campagne trop longtemps tolérée qu’un parti de malfaiteurs ne craint pas de poursuivre,
sous prétexte de race ou de confession, contre une catégorie de citoyens. 7[7]

Un marronnier de plus ?
S’il est bien un sujet de réflexion passionnant, pour qui veut avancer un peu plus loin
dans l’œuvre du Grand Imprécateur, c’est d’observer ce singulier tropisme qu’il manifesta
vers la franc-maçonnerie et les maçons, sujet que j’ai tenté d’explorer depuis quelque temps
déjà, dans la mesure où il semble bien qu’il n’ait pas encore été traité8.
Alors, un marronnier de plus, et jusque chez Mirbeau ? Peut-être… Néanmoins, je
prends le risque. Je n’imagine d’ailleurs pas que Mirbeau ait été si peu que ce soit initié à la
pratique de l’Art Royal et qu’il figurât – mais, après tout, pourquoi pas ? – dans les listes de
telle ou telle loge. Las ! il n’est à ce jour aucune des trois obédiences de l’époque, à savoir le
G.O.D.F. (Grand Orient de France), la plus importante, la G.L. (Grande Loge de France) et
D.H. (Droit Humain) qui le revendique pour avoir été l’un de ses membres. Cela étant, et
même s’il « est toujours hasardeux d’associer un homme à une institution9 », le moins que
l’on puisse dire, c’est qu’il flirta allégrement avec la Veuve (si elle veut bien me permettre
5

Et dans cet ordre d’idées peut-être n’est-il pas inutile de rappeler l’épisode de la Guerre du Mexique, où
l’on verra un maçon, Benito Juarez envoyer au poteau d’exécution, le 19 juin 1867, un autre maçon, Maximilien
d’Autriche, qui pensait bien échapper au châtiment, du fait de sa qualité maçonnique. Mais en vain.
6
Convent : assemblée générale annuelle d’une obédience, qui fonctionne habituellement sur le mode
associatif de la loi de 1901, si ce n’est que seuls les maçons ayant atteint le grade de maître (à la différence des
apprentis et des compagnons) peuvent y participer.
7
Voir l’article de Lucien Sabah, « La Franc-maçonnerie et l’antisémitisme », dans la Revue des études
juives, 1996.
8
Excepté, bien entendu, pour Louis-Amable Mirbeau senior, avec le très intéressant article de Max
Coiffait.
9
Cf. Jean-Pierre Lassalle in « André Breton et la franc-maçonnerie », Histoires littéraires, n° 1, 2000,
pp. 84-90.

cette expression un peu leste) et que certains de ses fils lui furent tout à fait familiers, voire
très proches.
Les références de Mirbeau à la franc-maçonnerie
Elles sont suffisamment voyantes et diverses pour être remarquées et certains éléments
de caractère historique peuvent expliquer ces références, parfois imprévues, souvent cocasses.
Certaines sont tout à fait explicites (a). D’autres, au contraire, ne seront qu’implicites ou
codées, mais déchiffrables cependant, grâce, notamment, à la compétence et à l’érudition de
l’annotateur (b).
a) Les références explicites
C’est principalement dans le cadre de l’affaire Dreyfus que nous observons un contact
direct, non équivoque, de Mirbeau avec la franc-maçonnerie, puisque se trouve mentionnée
sa participation, un 3 décembre 1898, à une conférence au siège du G.O.D.F., 16, rue Cadet, à
un meeting avec Duclaux comme président et lui-même comme assesseur. Il est également
précisé qu’il n’y prit pas la parole, mais qu’importe, il occupa ce soir-là une position à tout le
moins significative10…
Mais un seul élément au dossier ne suffit pas à établir une preuve, celle d’une
proximité supposée de Mirbeau avec la maçonnerie.
La meilleure méthode, propre à établir ce faisceau de présomptions susceptible
d’emporter la convictionr va donc consister à peser au trébuchet les différentes occurrences
où il fut question de maçonnerie et de francs-maçons dans l’œuvre de Mirbeau, aussi bien
dans ses romans que dans ses articles ou sa correspondance, sans que l’on puisse, à ce stade,
espérer une quelconque exhaustivité. Ainsi verrons-nous apparaître sur la scène de cette sorte
de tragi-comédie :
- Le franc-maçon comme épouvantail de la grande bourgeoisie, ou de
l’aristocratie, mais aussi du petit peuple qui fréquentait les églises et les curés :
Dans son article sur l’Enquête sur la question sociale de Jules Huret (Le Journal, 20
décembre 1896), c’est le duc de Doudeauville (Sosthène de la Rochefoucauld, 1825-1908)
qui, par le truchement de Mirbeau, s’exprime en ces termes : « Je ne crois pas au
mouvement ouvrier. Je ne crois pas au socialisme… Je ne crois qu’aux francs-maçons… Les
francs-maçons, monsieur, voilà le mal contemporain !... Et où nous mènent-ils, ces genslà ?... Ah ! je voudrais bien le savoir… Quant à votre prétendu mouvement ouvrier, à votre
prétendu socialisme… à votre prétendu ceci ou cela… laissez-moi vous dire que ce sont des
crises momentanées, inconsistantes et qui passent !... » Telle est donc l’opinion supposée du
4e duc de Doudeauville sous la plume de Mirbeau en 1896… Venant de lui, la facétie est
particulièrement savoureuse : elle renvoie à la célèbre réplique de Toinette à Argan dans Le
Malade Imaginaire : le poumon ! Pour Sosthène, l’origine du mal n’est certes pas le
poumon, non, ce sont les francs-maçons !... Ainsi, avec une économie de moyens tout à fait
remarquable, Mirbeau s’est-il servi de la maçonnerie pour mettre les rieurs de son côté, ce qui
est bien, de mon point de vue, le comble de la subversion… Quant à la question « Et où nous
mènent –ils ces gens-là ? Ah ! Je voudrais bien le savoir… », n’est-il pas résumé là tout le
poids du secret maçonnique qui se fait sentir et qui faisait tellement fantasmer le profane duc
de Doudeauville ? Il ne faut, quoi qu’il en soit, manquer sous aucun prétexte cette Enquête
sur la question sociale qui constitue, sous la plume de Mirbeau, une charge féroce contre les
capitalistes, hommes d’affaires et autres économistes dont il exhibe, avec une certaine
délectation, le total, l’indécent mépris à l’égard de la classe laborieuse.
10

p. 177.

Voir Octave Mirbeau, L’Affaire Dreyfus, édition de Pierre Michel et J.-F. Nivet, Librairie Séguier, 1991,

- Le franc-maçon comme archétype de l’anticlérical : c’est dans Dingo, avec la
description qui nous est faite de Piscot le jardinier :
Journalier de son état, Piscot va là où il y a de l’ouvrage – du gros ouvrage, s’entend –
car il le reconnaît avec bonne grâce, pour les travaux qui demandent de la finesse, il n’y
a pas la main. Quinze jours chez l’un, huit jours chez l’autre, il attrape tout ce qu’il peut.
Les opinions politiques et religieuses ne lui en imposent pas. Il les a toutes et
successivement, selon les personnes qui l’emploient… Un jour, clérical, et, le lendemain,
franc-maçon, cela ne l’embarrasse pas…

Là encore le procédé comique est contenu et irrésistible à la fois, sobre et cocasse : la pointe
d’ironie administrée pour relever le plat juste ce qu’il faut : le terme de franc-maçon est
tellement plus évocateur – avec tout le secret et tout le folklore qui l’entourent – qu’un mot
comme « anticlérical » ou « libre-penseur ». C’est bien la pointe de soufre qui fait tout,
n’est-ce pas ? Au demeurant, en fait de versatilité idéologique, le grand écrivain savait
évidemment de quoi il parlait, si l’on veut bien se référer à la préface de Pierre Michel à ses
Premières chroniques esthétiques, où, en page 7, se trouve évoqué son double en quelque
sorte, le héros du roman Un gentilhomme, qui se voit amené à « prostituer sa plume » au plus
offrant : « Il sert donc des maîtres aux orientations politiques et religieuses les plus
diverses » ; mais, précise-t-il, « mécaniquement, sans jamais se laisser contaminer par leurs
idées, qui sont le plus souvent contraires aux siennes. » N’est-ce pas là, une manière de
message codé, ou d’aveu implicite ?
Dans un registre assez proche, nous remarquerons, au chapitre VI des 21 jours d’un
neurasthénique, les propos prêtés par Mirbeau à M. Georges Leygues, beau spécimen de
politicien professionnel, ministre pour ainsi dire incontournable, voire inamovible, quelle que
soit la couleur politique de la Chambre. Lui arrive-t-il d’hésiter devant l’imprévu, lui aurait
demandé Mirbeau :
– Manière ironique de parler, cher Monsieur… En réalité, je n’admets pas qu’une telle
circonstance puisse arriver…Tenez ! Ce qui peut arriver, c’est un ministère clérical… Eh
bien, mais… je suis l’homme indispensable de cette combinaison nouvelle…J’ai tout prêt
dans un tiroir de mon bureau, un projet de réforme sur l’enseignement… Il est admirable.
– Je n’en doute pas
– Il est admirable en ceci que je donne aux jésuites le monopole exclusif de
l’enseignement à tous les degrés… J’en ai d’ailleurs un autre par quoi, en vue d’une
victoire républicaine, ce monopole exclusif… je le donne aux francs-maçons… car je
suis persuadé qu’il existe aussi des francs-maçons… Alors, quoi ? Vous voyez bien que
la circonstance dont vous parlez est parfaitement inadmissible…

Et l’on voit Mirbeau se livrer à une manière d’antonymie et désigner, par le truchement du
ministre, la franc-maçonnerie comme le contraire absolu de la Compagnie de Jésus, l’antidote,
usant du même procédé que dans Dingo lorsqu’il évoque les facultés d’adaptation du
journalier Piscot. Et il amène sa victime, l’ineffable Georges Leygues, à surenchérir : « –
Car je suis persuadé qu’il existe aussi des francs-maçons… » Observons au passage que la
formulation adoptée par le Maître, comme d’ailleurs tout ce qu’il écrit, d’une remarquable
précision, est a priori loin d’être fortuite. Ainsi, le « je suis persuadé… » ne signifie
évidemment pas « je sais… », mais plutôt quelque chose comme « J’imagine… », ou bien
encore : « je me doute… mais je n’en suis pas certain. Ils sont tellement secrets, ces gens-là,
que l’on ne peut être sûr de rien… » Cette sorte de chose… Et, pourquoi pas ? cette formule
du ministre peut-elle tout aussi bien être interprétée sous la forme suivante : « Je suis
persuadé… parce que j’ai de bonnes raisons de le penser… » Et pourquoi ai-je « de bonnes
raisons de le penser » ? Peut-être bien, tout simplement, parce que je le suis moi-même,
franc-maçon… Le seul ennui, c’est que personne ne sait aujourd’hui si Georges Leygues

passa un jour avec succès la formalité du bandeau11 » et s’il fut initié. Les spécialistes
continuent de spéculer sur cette importante question. Néanmoins ne serait-ce pas là le
message subliminal que Mirbeau, habituellement bien renseigné, s’est plu à faire passer, mine
de rien, à ses lecteurs ?
Quoi qu’il en soit, c’est là une manière infiniment subtile de sous-entendre qu’un tel
« en est bien… de la franc-maçonnerie », et ce, sans avoir à le « dévoiler » officiellement
comme cela se fait très souvent aujourd’hui dans la presse au hasard de l’un ou l’autre de ces
marronniers précités12. Mais surtout, n’était-ce pas une façon particulièrement habile de
mettre le doigt, là où ça fait mal, c'est-à-dire sur la honteuse collusion du ministre Leygues
avec la faction cléricale au détriment de l’école publique au cours des années 1890 ? Il faudra
attendre patiemment les lois de 1904 et surtout celle de 1905, pour que soit consacré le
principe quasi constitutionnel de la laïcité, loi qui ne fut remise en cause qu’une fois, avec le
régime de Vichy dès 194013.
- Le franc-maçon comme « raton-laveur » d’Octave Mirbeau ?
Bien avant Jacques Prévert, Mirbeau usait parfois du procédé de l’énumération, de la
série où défilaient, comme dans « l’Inventaire » du poète, les items les plus hétéroclites, les
personnages les plus disparates, ou improbables, et aussi les plus cocasses. Au milieu de tout
cela : le franc-maçon, tel le célèbre raton-laveur ! Pierre Michel lui-même, d’ailleurs, se plaît
à évoquer, dans sa préface à La 628-E8, « les énumérations où se glisse un intrus14… » Et,
selon C. Herzfeld (in Le Monde Imaginaire d’Octave Mirbeau, p. 61), « Mirbeau place sur le
même plan des éléments discordants, dans une énumération la présence d’un intrus nous
amuse, puis, à la réflexion, nous nous prenons à penser que cet intrus est peut-être à sa place
ici… »
Ainsi, la première fois qu’il me fut donné de contempler le phénomène, ce fut dans
Le Journal d’une femme de chambre, au chapitre VI, où Célestine est supposée nous brosser,
en quelques traits de plume, le portrait de Joseph, le jardinier-cocher : « rasé, sec, nerveux,
avec un mauvais rictus sur les lèvres qui lui fendent le visage d’une oreille à l’autre, et une
allure tortueuse, des mouvements sournois de sacristain… » Voilà pour le physique : peut-être
Mirbeau (ou Célestine) était-il un adepte de la science de Lavater 15. Au moral, ce n’est pas
mieux, c’est même pire, si c’est possible : Joseph est en effet un lecteur assidu de La Libre
parole de Drumont, dont il fréquente les séides, les hommes de main, les coupe-jarrets. Le
propos, la conversation de Joseph s’en ressentent, naturellement :
– Tant qu’il restera un juif en France…il n’y a rien de fait…
Et il ajoute :
– Ah, si j’étais à Paris, bon Dieu !… J’en tuerais…j’en brûlerais… j’en étriperais de
ces maudits youpins !... il n’y a pas de danger, les traîtres qu’ils soient venus s’établir à
Mesnil-Roy. Ils savent bien ce qu’ils font, allez, les vendus !...

11

Bandeau : formalité de passage où l’impétrant a les yeux bandés et est invité, dans le temple, à
répondre aux questions des membres de la Loge sur lui-même, ses croyances éventuelles, sa vision de la vie, etc.,
avant qu’ils ne votent son intégration par boules noires ou blanches (d’où l’origine du mot « blackbouler »).
12
Dans son article du 12 janvier 1902 intitulé « Les Académies », paru dans Le Journal, Mirbeau se livre
à ce qui pourrait apparaître comme une confidence à propos d’un certain W. G. dont il n’a pas voulu dévoiler
l’identité : « Je me suis contenté d’inscrire ses initiales, ne voulant pas livrer le nom complet de ce phénomène à
la malignité des hommes d’esprit… »
13
Cf. Pierre Michel, « Octave Mirbeau et l’école – De la chronique au roman », in Vallès-Mirbeau Journalisme et littérature, Autour de Vallès, n° 31, décembre 2001, pp. 157-180.
14
La 628-E8, Éditions du Boucher, 2003, préface, p. 23.
15
Johann Kaspar Lavater (1741-1801) se fit connaître par son ouvrage L’Art de connaître les hommes par
la physionomie (1775-1778), “science” qui existe au moins depuis l’antiquité, mais à laquelle il sut donner un
regain d’intérêt.

Il englobe, dans une même haine, protestants, francs-maçons, libres penseurs, tous les
brigands qui ne mettent jamais le pied à l’église et qui ne sont d’ailleurs que des Juifs
déguisés, mais il n’est pas clérical, il est pour la religion, voilà tout…

Sans doute ce premier inventaire est-il modeste. Quoi que, protestants, francs-maçons,
libres penseurs, mais aussi tous les brigands (ceux qui ne mettent jamais le pied à l’église),
cela fait tout de même du monde, sans parler des Juifs déguisés, ce qui nous ramène au cœur
du complot judéo-maçonnique évoqué plus haut, tel que le fantasment Joseph et tous les
lecteurs de La Libre parole. Au surplus, les francs-maçons cités ici n’ont pas, de mon point de
vue, à se plaindre du voisinage : qui y a-t-il de plus aimable que les protestants, les libres
penseurs, les Juifs, et mêmes ces brigands qui négligent d’aller à l’église ? Ce faisant, et par
le biais de cet amusant artifice, ce sous-entendu téléphoné, Mirbeau leur décerne, à ces
francs-maçons, ironiquement sans doute, un authentique certificat d’honorabilité : quelle plus
belle consécration, en effet, qu’être l’objet du ressentiment, la cible de la haine du jardiniercocher Joseph, lecteur assidu de La Libre parole ? Ce qui fait qu’ils ne peuvent être,
décidément… tout à fait mauvais. Mais, au fait, que vient faire ici le petit ursidé du poète
Prévert : y a-t-il vraiment sa place ? Pourquoi pas, puisque Mirbeau aurait aussi bien pu citer,
à la place des francs-maçons, et avec autant de pertinence, les agnostiques et les athées, les
anarchistes et les dreyfusards (le roman paraît en 1900 et l’Affaire bat son plein). Le message
aurait été assurément identique en ce sens qu’anarchistes et dreyfusards étaient bel et bien les
ennemis à abattre pour un croisé comme Joseph. Et l’on peut se demander si, effectivement,
les francs-maçons n’étaient pas là uniquement pour le pittoresque au milieu de l’inventaire…
CQFD.
Une autre énumération, beaucoup plus fournie celle-là, se retrouve dans une lettre de
Mirbeau à son ami Paul Hervieu, en juillet 1885, où il fait l’éloge de Tolstoï et de son roman
La Guerre et la paix, commentée par Pierre Michel dans sa préface « Du prolétaire au
Gentilhomme » : « Avez-vous lu La Guerre et la paix de Tolstoï ? Quel admirable livre et quel
génie que ce Russe ! J’en suis tout émerveillé. Figurez-vous la vie russe, toute la vie russe,
vie civile au pays, vie militaire dans les camps pendant les campagnes de Napoléon 1 er. Les
empereurs, les maréchaux, les ministres, les prêtres, les grands seigneurs, les gommeux, les
jeunes filles, les femmes, les soldats, les officiers, les usuriers, les paysans, les originaux, les
francs-maçons, les bourgeois, les fous, les domestiques, les mendiants, les criminels, chaque
personnage, si peu important qu’il soit, est vu, rendu avec une netteté, une vérité, une
intelligence, une grandeur véritablement inoubliables… » Ne sommes-nous pas devant un
authentique inventaire à la Prévert ? Est-il besoin de souligner la jubilation de l’épistolier
pour ce grandiose roman, l’un des plus beaux qui aient jamais été écrits par ce Russe de
génie ? Mais là, il sera malaisé de juger artificielle la présence des francs-maçons dans cette
liste si haute en couleur : qui a lu, en effet, cet extraordinaire roman, sait naturellement que,
dès la seconde partie du livre II, Pierre Bézoukov découvre la franc-maçonnerie, son
humanisme, sa tolérance, son esprit de fraternité, ses idées généreuses, et que, ayant essayé de
les mettre en application, il s’apercevra de leur caractère gentiment utopique : son idée de
libérer les serfs de son domaine tourne court. Autrement dit, et à la différence de l’exemple
précédent, l’hypothèse de l’intrus ne se justifie pas et les francs-maçons se trouvent
parfaitement à leur place au milieu des usuriers, des paysans, des originaux et des
bourgeois…
- Le franc-maçon comme « juron de secours » pour le capitaine Haddock
Tous ceux de 7 à 77 ans se souviennent naturellement des enfilades de jurons du
capitaine, le plus souvent aux prises avec l’adversité : d’une richesse extraordinaire ces
jurons, avec les « mille millions de mille sabords ! », les « tonnerre de Brest ! », les
« anacoluthes ! », les « ornithorynques ! », etc., et sans doute le génial concepteur de
l’étonnant personnage aurait-il pu y ajouter un ultime juron, celui – tout le monde l’aura

deviné - de franc-maçon ! Pourquoi pas ?... C’est en effet l’un des joyaux de la tirade que
Mirbeau prête au colonel baron de Présalé dans Les 21 jours (chap. IX, L’Arbre Vengeur, p.
104) :
Le brave colonel allait et venait dans la pièce, en, mâchonnant son cigare dont il ne
tirait que de vagues bouffées de fumée… Et il répétait entre chaque bouffée :
– La France est foutue, nom de Dieu !... La France est dans les griffes des
cosmopolites…
– Vous avez toujours à la bouche ce mot de cosmopolites… Serait-il indiscret de vous
demander ce que vous entendez exactement par là ?...
– Les cosmopolites ?
– Je vous en prie, colonel…
– Est-ce que je sais, moi ?... De sales bêtes… de sacrés sales cochons de traîtres et de
sans-patrie…
– Sans doute… mais encore ?
– Des vendus… des francs-maçons… des mouches à viande… des pékins, quoi !
– Précisez, colonel.
– De la fripouille, nom de Dieu ! »
Et le colonel rallumait son cigare, qui s’était complètement éteint sous l’averse
furieuse de ses explications philologiques…

La première observation qui vient à l’esprit s’attache à la différence d’environnement
dans lequel les francs-maçons se trouvent placés chez Joseph, le jardinier-cocher, ou chez le
baron de Présalé, avec cette étonnante gradation dans l’invective. C’est une chose en effet de
cohabiter avec les protestants et autres libres penseurs de Joseph ; et c’en est une autre que
d’être apparentés, assimilés aux « vendus, aux mouches à viande, aux pékins et aux
fripouilles… », n’est-il pas vrai ? Il en vient naturellement une seconde, c’est l’illustration par
Mirbeau de cette haine qui existait dans l’armée pour tout ce qui touchait de près ou de loin
aux droits de l’homme et tout ce qui s’y rattachait peu ou prou : la maçonnerie par exemple –
encore qu’il existât bel et bien et dès l’origine une maçonnerie aux armées. L’épisode se
termine sur les vociférations du colonel-baron contre Dreyfus et les Juifs et, finalement, ses
cris de « Mort aux Juifs ! », tandis que le la seconde partie du chapitre est consacrée à son
supérieur dans cette hiérarchie de l’ignominie : un certain général Archinard, lequel est censé
faire admirer à Mirbeau son salon tapissé de peaux de nègres… Une troisième observation
conduira à situer ce texte : il est sorti chez Fasquelle en 1901, c'est-à-dire à une époque toute
proche d’une autre affaire connue sous le nom de « l’affaire des fiches », dans laquelle la
maçonnerie allait se trouver chargée d’espionner l’armée. Et de ce point de vue la présence
des francs-maçons dans la tirade du colonel-baron et sous la plume de Mirbeau, n’est peutêtre pas fortuite, ni si innocente que cela…
- La franc-maçonnerie comme mètre-étalon de la drôlerie
C’est en effet ce qui semble ressortir de cet article sur le Prix de Rome, paru dans La
France du 3 novembre 1885 : « J’admire beaucoup l’institution du Prix de Rome, sinon dans
ses résultats, du moins dans son esprit. On n’a rien trouvé de plus drôle jusqu’ici et la francmaçonnerie me paraît très inférieure en comique. Au moins celle-ci fait des maçons, tandis
que celui-là défait des artistes. » Et le journaliste Mirbeau d’évoquer ce jeune homme
enfermé huit jours dans une cave, hermétiquement close, pour rendre son chef-d’œuvre, d’où
il ressort jauni par l’obscurité comme un pissenlit, avec un Thémistocle quelconque,
effroyablement barbouillé. Cet article est indiscutablement amusant et voir Mirbeau brocarder
ces deux nobles institutions est un pur régal, même si, au passage, la comparaison entre les
deux pouvait paraître saugrenue à certains zélateurs de l’une ou de l’autre, voire des deux à la
fois. Encore que l’Art royal et l’Art avec majuscule, tel qu’il est honoré et célébré Villa
Médicis, ne soient assurément pas dépourvus, tant s’en faut, d’affinités et de concordances. Et

Mirbeau qui semble bien avoir été « affranchi » sur certains rituels, fin connaisseur, à ce qu’il
semble, des « Mystères » d’Eleusis16, ne se prive pas de poursuivre la comparaison et les
allusions maçonniques avec l’enfermement supposé du jeune homme, sorte de figure du tarot
de Marseille, dans la cave, autrement dit les entrailles de la terre17[17], jusqu’à la reddition de
son chef-d’œuvre, le fameux Thémistocle barbouillé. Si cela ne sent pas la démarche
initiatique et la maçonnerie, je consens à être condamné au séjour à la cave, au risque d’en
ressortir avec le teint du pissenlit.
Mais ce qui surprend et réjouit à la fois, c’est cette référence à la franc-maçonnerie
comme mètre-étalon de la drôlerie. De toute évidence Mirbeau voyait celle-ci comme
agrémentée d’un ressort comique : comique du discours, de la gestuelle ou de l’accoutrement.
Sans doute ne saura-t-on jamais lequel des trois l’amusait le plus. Peut-être les trois
d’ailleurs…Il est vrai que le port du tablier, des insignes, des bijoux, de l’épée et du baudrier
(le cordon), la gestuelle, les invocations, tout cela pouvait (et peut encore) sembler ridicule,
dérisoire, théâtral, clownesque. D’ailleurs Laurel et Hardy, Pierre Dac,(et combien d’autres
acteurs !) n’étaient-ils pas francs-maçons ? Mirbeau a donc eu la dent un peu dure à l’égard de
cette institution du Prix de Rome, supposée dès lors plus ridicule encore, plus dérisoire, plus
théâtrale, plus clownesque. Telle est du moins la logique du « poulet » paru un 3 novembre
1885 dans La France. Je n’imagine pas en revanche que la franc-maçonnerie et les francsmaçons aient pu se formaliser de cette petite chiquenaude à leur amour-propre, D’abord, parce
que, comparé à certains, le trait de Mirbeau n’avait rien d’assassin. Ensuite et surtout parce
que, de toute évidence, celui-ci n’entendait pas ridiculiser la franc-maçonnerie et faire ainsi le
jeu des Drumont et de tous les lecteurs de La Libre parole, en bref de tous les Joseph et tous
ceux de la France ultra-réactionnaire.
b) Les références implicites ou codées
Il en est une que nous trouvons par exemple dans cet article de Mirbeau au Gaulois du
15 décembre 1879, signé Tout-Paris, dans la rubrique « La Journée parisienne », sous le titre
« Dans les brouillards ». Celui-ci y brocarde allégrement les politiques : « M. Gambetta
embrassait tendrement M. Grévy, M. Ferry tordait Jules Simon dans une étreinte amoureuse
et fraternelle ; M. Naquet fondait avec le père Didon une association d’assurance contre les
accidents du mariage : la Corne de félicité… Ah ! le brouillard a du bon ! » Tout le monde
aura noté naturellement l’étreinte fraternelle du franc-maçon Jules Ferry et l’on me
pardonnera de n’avoir pas résisté à l’évocation de la symbolique de la corne destinée à
prévenir… les accidents de mariage ! Ne dit-on pas, d’ailleurs, qu’en franc-maçonnerie,
« tout est symbole » ?
- Le franc-maçon du complot
Nous découvrons dans un article de Pierre Michel, « Octave Mirbeau philosémite »,
que Mirbeau, secrétaire particulier d’Arthur Meyer, patron du Gaulois, commettait, pour le
compte et sous le nom de celui-ci, un certain nombre d’articles à la pige. C’est dans un
éditorial du 6 décembre 1880, signé Meyer, mais de la main du nègre Mirbeau, que nous
découvrons ce titre : « Un crime et une faute ».
Le crime en question a été perpétré par un quotidien monarchiste, Le Triboulet, dans
lequel un article signé du pseudonyme de Dundery, « Juifs et francs-maçons », tente de
réactiver l’anti-judaïsme chrétien et de mobiliser son lectorat contre le danger
représenté par les Juifs alliés aux francs-maçons. Sans craindre d’être taxé
d’incohérence, le pseudo-Dundery présente les Juifs comme une « race sans feu ni
lieu », qui s’est « donné la mission de chercher ou de drainer l’or » et qui « s’abat sur un
16

Cf. La Maréchale (Éd. du Boucher, 2003, p. 53).
Les entrailles de la terre auxquelles renvoie le roman de Jules Verne sont également symbolisées par le
« Cabinet de réflexion » où attend et médite l’impétrant avant son initiation.
17

pays » comme une « nuée de sauterelles », ruinant « paysans et ouvriers », mais qui par
haine pour les peuples catholiques et pour l’Église romaine, a passé alliance avec les
francs-maçons, fondateurs de la République honnie et « avec les révolutionnaires par
passion confessionnelle » [sic]…

Suit la réponse d’Arthur Meyer (sous la plume de Mirbeau) : mais à aucun endroit le terme de
franc-maçon ne s’y trouve écrit. Seule demeure l’allusion : « On nous dit qu’il y a eu des Juifs
dans la Commune : il n’y avait dans le parti de la Commune, ni Juifs ni catholiques, ni
protestants, ni libres penseurs : il y avait des égarés et des scélérats de toutes les nations et
des renégats de toutes les Églises. »
Ainsi Mirbeau-Meyer s’est-il limité au mode allusif, au moyen de cette équation
commode de l’époque et qui n’est plus exacte aujourd’hui – si tant est qu’elle l’ait jamais été
– à savoir : « franc-maçon = libre penseur » (ou athée). Autrement dit, il est des circonstances
où Mirbeau a recours à la métonymie qui lui permet, non pas d’esquiver, mais d’ignorer
superbement la polémique détestable engagée par le « torchon » d’en face, notamment celle
du complot judéo-maçonnique. Peut-être est-il intéressant, au passage, de faire observer que
cette théorie du complot, Mirbeau la connaissait bien pour en avoir un peu usé lui-même, en
direction… des Jésuites, naturellement. Pierre Michel souligne en page 48 de la
Correspondance générale (note n° 3) l’usage par Mirbeau de cette formule qui résume tout :
« L’affaire Dreyfus est un crime exclusivement jésuite ».
- Un simulacre de tenue maçonnique
C’est en effet ce que nous découvrons dans le Frontispice du Jardin des supplices, où
Samuel Lair (in « Éros victorieux »…) voit « l’évocation d’une divertissante et misogyne
franc-maçonnerie virile ». De fait, en examinant ce texte quelque peu surprenant, la
comparaison avec la fraternité maçonnique est loin d’être abusive, fraternité en misogynie
notamment… Mais ce qui pourra surprendre le plus, c’est de constater que cette fraternité-là
s’est perpétuée depuis Mirbeau et que certaines obédiences masculines, comme la Grande
Loge de France ou la Grande Loge Nationale Française, se complaisent encore de nos jours
dans cette misogynie : fermées aux « sœurs », elles vouent, pour d’obscures raisons, la mixité
aux pires gémonies…
- Octave Mirbeau et ses amis francs-maçons
Reportons-nous à la préface que Mirbeau consacra au livre de son ami Jean Grave,
(lui-même franc-maçon et anarchiste), intitulé : La Société mourante et l’anarchie : « Mon
ami a lu les admirables livres de Kropotkine, les élégantes, ferventes protestations d’Élysée
Reclus contre l’impiété des gouvernements et des sociétés basées sur le crime, de Bakounine,
il connaît ce que les journaux anarchistes, ça et là, en ont publié. Il a travaillé l’inégal
Proudhon et l’autocratique Spencer. Enfin, récemment les déclarations d’Etiévent l’ont
ému. »
Pourquoi cette citation ? Tout d’abord parce que, dans cette énumération (encore
une !) se trouve la fine fleur de la maçonnerie anarchiste : Kropotkine, Élysée Reclus (avec
son frère Élie), Bakounine (une loge porte son nom au GODF), mais aussi P. J. Proudhon,
même si ce dernier est mort trop tôt (en 1865) pour que Mirbeau ait pu, plausiblement, le
fréquenter à cette époque-là. En second lieu, pour souligner qu’anarchie et franc-maçonnerie
n’ont jamais été incompatibles, le mouvement libertaire y étant représenté et actif, comme en
témoigne cette loge du G.O.D.F. au nom révélateur de « Ni Maître ni Dieu »… Jean Grave
lui-même en était (il n’est plus besoin de le présenter, puisqu’il a été l’objet de nombreuses et
intéressantes études18[18]), et aussi cet autre prestigieux anarchiste, Francisco Ferrer, dont une
18

Jean Grave (1854-1939), cordonnier autodidacte, théoricien et activiste anarchiste, fondateur de La
Révolte, hebdomadaire libertaire (1887-1894), puis des Temps nouveaux (1895-1914) Il est notamment l’auteur
de La Société mourante et l’anarchie (1893), préfacé par Mirbeau, qui ira témoigner pour lui au Procès des
Trente (où il fut acquitté) et qui lui portera secours lorsqu’il fut emprisonné pour délits de presse.

loge de la GLF porte le nom : Mirbeau et Francisco Ferrer partageaient cette préoccupation
passionnée de l’enseignement à la jeunesse qu’il fallait à tout prix soustraire à l’attraction
malfaisante de l’Église, de toutes les Églises, thèmes que nous retrouvons dans Sébastien
Roch et d’aucuns se sont interrogés sur les contacts que ces deux anarchistes avaient pu avoir,
les idées qu’ils avaient pu échanger, peut-être même partager : « Que Mirbeau et Ferrer aient
échangé leurs vues, me semble évident. Tous deux étaient d’accord avec Bakounine, qui
demande que l’éducation soit fondée entièrement sur le développement scientifique de la
raison et non sur la foi ; sur le développement de la dignité personnelle et de l’indépendance,
non sur la piété et l’obéissance ; sur le culte de la vérité et de la justice à tout prix ; et surtout
sur le respect de l’humanité qui doit remplacer en toutes choses le culte divin 19. » Francisco
Ferrer (1859-1909) sera arrêté par le régime espagnol du roi Alphonse XIII à la suite des
émeutes madrilènes de juillet 1909, comparaîtra le 9 octobre suivant devant un tribunal
militaire, puis sera jugé, condamné à mort et exécuté le 13 octobre. Il est tombé sous les balles
en criant « Vive l’école ! » L’émotion fut immense en Europe et notamment en France.
Francisco Ferrer demeure aujourd’hui une figure emblématique, la plus belle sans doute, et de
l’école et de la maçonnerie.
Évoquons aussi Jean Joseph-Renaud, à la fois, critique littéraire, et maître d’escrime
quand il ne siégeait pas à « La Perfection écossaise », cet atelier du G.O.D.F. qu’il créa. L’on
sait cependant qu’il prit fait et cause, dans ses articles publiés dans L’Action de mai et juin
1908 pour l’auteur du Foyer et contre Jules Claretie, l’indéboulonnable administrateur de la
Comédie-Française et son propre « frère sur les colonnes ». Ce dernier reçut du « frère » Jean
Joseph-Renaud une volée de bois vert pour avoir tenté de saboter la pièce de Mirbeau jugée
scandaleuse, mais que, par extraordinaire, un jugement du tribunal de Paris du 14 mai 1908
finit par sauver20. Quoi qu’il en soit, cet épisode ne démontre-t-il pas que l’amitié, la vraie,
pouvait aller au-delà, bien au-delà d’une « fraternité » proclamée et pour ainsi dire, statutaire,
sinon de façade ? Sans doute en est-il de même aujourd’hui…
Et aussi Catulle Mendès (1841-1909), décrit par Pierre Michel comme un « écrivain
polyvalent et forçat de la plume ». Ils se fréquentèrent jusqu’à ce qu’un article de Mirbeau,
assassin, injuste et totalement exagéré, ne les conduise tous les deux avec leurs témoins, un
29 décembre 1884, par un petit matin blême… sur le pré. Ils se réconcilièrent, une lettre de
Mirbeau du 6 avril 1887 en atteste, l’un étant d’un naturel doux et affable, l’autre
probablement sanguin et emporté, mais sachant reconnaître ses erreurs, publiquement, comme
il le démontra par ailleurs quand il fut question d’antisémitisme à l’époque des Grimaces.
Catulle Mendès était franc-maçon, passablement prosélyte, amateur d’ésotérisme,
d’occultisme et admirateur d’Eliphas Lévi (Alphonse-Louis-Constant à l’état civil, 18101875). C’est à lui que Maupassant écrira en 1876 pour décliner son offre de devenir francmaçon, lui administrant au passage cet argument inattendu mais péremptoire : « J’aime mieux
payer mon bottier qu’être son égal ». Dès 1886, Mendès, sans doute peu rancunier de nature,
ira au-delà du simple pacte de non agression et publiera plusieurs contes de Mirbeau dans La
Vie populaire et, en 1890, Sébastien Roch, en feuilleton dans L’Écho de Paris. Il formulera en
outre d’élogieuses critiques pour ses deux pièces : Les Mauvais Bergers et Les affaires sont
les affaires.
La liste pourrait encore s’allonger avec les Claretie, les Tailhade et les autres… au
risque de tomber dans l’ennuyeux, le répétitif, le fastidieux. Aussi bien pouvons-nous retenir
que Mirbeau fut, au cours de sa vie littéraire et journalistique, entouré par la francmaçonnerie au travers de ses amis proches, ou lointains, ou épisodiques. D’aucuns
19

Martin Schwarz, « Les idées anarchiques de Mirbeau et l’Amérique », in Actes du colloque Octave
Mirbeau d’Angers, Presses de l’Université d’Angers, 1992.
20
Cf. Gilles Picq, « Un gendelettre oublié : Jean-Joseph-Renaud à la rescousse d’Octave Mirbeau »,
Cahiers Octave Mirbeau, n° 13, 2006.

pourraient s’interroger sur le fait qu’il n’ait jamais été, à ce qu’il semble, tenté lui-même de
pénétrer plus avant les arcanes de cette société secrète
Octave Mirbeau, un maçon sans tablier ?
Il est remarquable en effet que malgré un atavisme certain et reconnu (Louis-Amable
Mirbeau son grand père21), malgré le nombre de ses amis membres de cette honorable société,
les probables invitations, voire les « pressions amicales » (comme chez Maupassant) d’un
Catulle Mendès, Octave Mirbeau ne se soit pas senti l’envie de « frapper à la porte du
Temple ». Mais est-ce si extraordinaire que cela ? Le caractère que nous lui connaissons étaitil en effet vraiment compatible avec les obligations maçonniques, et notamment celles
imposées au néophyte, à l’apprenti-maçon qu’il aurait été ? Je ne le crois pas une seconde et
l’obligation de silence, par exemple, imposée à ce premier grade, en aurait probablement fait
un furieux, lui, l’atrabilaire qu’un rien suffisait parfois à faire exploser.
Mais à côté de ces explications que l’on pourrait qualifier de conjecturales, il en est
une autre, objective celle-là, qui intéresse singulièrement aussi bien la franc-maçonnerie dans
ses principes fondamentaux, que l’attitude révélée et manifestée par Mirbeau tout au long de
son œuvre et de sa vie. Soulignons en effet que, selon ses propres statuts et, mutatis mutandis,
selon l’obédience, la franc-maçonnerie se dit « une institution essentiellement
philanthropique, philosophique et progressive ; elle a pour objet la recherche de la vérité,
l’étude de la morale et la pratique de la solidarité ; elle travaille à l’amélioration matérielle
et morale, au perfectionnement intellectuel et social de l’humanité… » Rien que cela,
pourrait-on dire !… Et le profane qui le voit écrit dans les traités de maçonnerie, les
encyclopédies et autres dictionnaires offerts au public, de s’interroger (comme l’aurait fait
Pierre Bézoukhov lorsqu’il découvrit la franc-maçonnerie dans Guerre et paix) et d’y déceler
sans nul doute une part non négligeable d’idéalisme, voire d’utopie : travailler au
perfectionnement intellectuel et social de l’humanité, vaste programme … et quel optimisme !
D’autres pourraient même dire : quelle prétention !
Mais Mirbeau dans tout cela ? « Dans toute son œuvre, Octave Mirbeau a fait preuve
d’une lucidité qui nous autorise à voir en lui le prototype du matérialiste moderne cher au
cœur de Comte-Sponville », nous révèle Pierre Michel in Lucidité, désespoir et écriture
(Presses de l’Université d’Angers, 2001) : « Pour Mirbeau, l’univers est un vaste abattoir, un
immense et inexorable jardin des supplices où, tous les jours, d’innocentes créatures sont
mises à mort au terme d’atroces tortures… » Pierre Michel écrit encore dans sa préface à La
628-E8 (p. 22 sq.) : « Cette démystification systématique et émancipatrice est en effet
imprégnée d’une pensée lucide et radicalement pessimiste » : « Mirbeau n’a de foi ni en
l’homme, ni en l’organisation sociale, ni en l’action politique… » Le grand spécialiste de
Mirbeau souligne aussi « ce pessimisme foncier qui confine au nihilisme ». Autrement dit, il
faut bien admettre qu’un pessimiste au bord du nihilisme comme Octave Mirbeau, qui
d’ailleurs n’a jamais adhéré à quelque groupe libertaire que ce soit n’avait rien à faire dans la
franc-maçonnerie, qui postule dans ses textes fondateurs, comme on le sait, le progrès de
l’Humanité. Pessimisme qui confine au cynisme, celui de Diogène…
Pour résumer cette question du pessimisme foncier de Mirbeau à l’égard de l’homme
et de la société, peut-être serait-il pertinent, après tout, de rappeler cette sorte d’épitaphe qui
clôt son dernier roman, Dingo, lorsqu’il voit son chien mort et que son journalier-braconnier
Flamant va bientôt enterrer sous un chêne : « … Il tuait les poules… Mais il m’aimait et je
l’aimais… sa tendresse valait mieux que celle d’un homme… il m’aimait pour m’aimer. »
Même si l’on sait que Léon Werth mit la main à la terminaison de Dingo, je suis persuadé,
moi, que ce texte est bien de Mirbeau. Mirbeau, foncièrement pessimiste, lucide et sceptique
21

Cf. Yannick Lemarié et Pierre Michel, Dictionnaire Octave Mirbeau, L’Age d’Homme, 2011, p. 210.

sur les chances d’améliorer la société ? Certes. Et il n’est que de relire Le Jardin des supplices
ou Le Journal d’une femme de chambre. Mais cela ne l’empêchait cependant pas de
promouvoir le perfectionnement intellectuel de la société :
* Par ses chroniques esthétiques et l’aide qu’il apporta à ses contemporains en les
délivrant de l’académisme ambiant (cf. supra son article sur le Prix de Rome) et en les
initiant au contraire à cette modernité que constituait à l’époque l’impressionnisme : Monet,
Van Gogh, entre autres… À propos de ce dernier, il est justement relevé : « Mirbeau est un
des rares à réaliser l’ampleur des découvertes du peintre et à tenter de les déchiffrer. Le
public habitué à voir dans la peinture un objet en soi ne comprend pas ce que l’artiste lui
offre. Le critique va donc essayer de le familiariser en éduquant son œil et en lui en révélant
le sens22. »
* Dans le domaine littéraire, faut-il rappeler combien de découvertes ou de
consécrations suscita sa plume de journaliste : les Maeterlinck, les Remy de Gourmont qu’il
défendit après son article « Le Joujou patriotisme », les Léon Hennique, les Jules Renard, et
combien d’autres…
Et surtout de pratiquer l’entraide et la solidarité : il était extrêmement dévoué à ses
amis, Jean Grave, Tailhade23, mais aussi Gauguin, pour qui il fit passer la sébile auprès de ses
amis afin de financer son voyage à Tahiti. Et aussi Zola, dont il paya la lourde amende comme
dommage collatéral de la Justice française consécutif à son « J’accuse ». Rappelons aussi son
aide à Félix Fénéon, qu’il contribua à faire acquitter lors du « Procès des Trente », et encore à
Alfred Jarry et à Paul Léautaud, qu’il secourut activement, sans parler des femmes, en dépit
de sa gynécophobie : je ne crois pas qu’il les considérât toutes comme des mantes religieuses.
Et je pense évidemment à Marguerite Audoux. La liste pourrait s’allonger, Mais le propos est
moins de verser dans le panégyrique (ou l’hagiographie) que de souligner combien Mirbeau
n’avait nul besoin de porter le tablier pour pratiquer la solidarité, l’entraide amicale et
vraiment fraternelle.
Et s’il fallait un mot de la fin, il consisterait à prévenir ceux ou celles qui pourraient se
méprendre sur l’expression « maçon sans tablier » et y voir une tentative de récupération
post mortem de « l’imprécateur au cœur fidèle », laquelle serait naturellement hors de
propos. Il est en effet une chose de dire et souligner que Mirbeau pratiquait certaines valeurs
dont se réclame la franc-maçonnerie, ce qui est difficilement discutable. Il en est une autre de
sous-entendre, de laisser croire, d’insinuer qu’Octave Mirbeau “en serait peut-être bien” ou
qu’il était tout simplement un franc-maçon sans le savoir. Mirbeau était simplement un
profane curieux de tout, même de la maçonnerie, et bien peu, sans doute, lui importaient les
décors, le tablier et les gants blancs.
Jean-Pierre BREHIER

22
23

Cf. Pierre Michel, Les Combats d’Octave Mirbeau, Annales littéraires de Besançon, 1995, p. 114.
Voir Gilles Picq, « Mirbeau – Tailhade : un malentendu », Cahiers Octave Mirbeau, n° 10, 2003.