Pierre Michel, « Deux articles ignorés de Mirbeau »

DEUX ARTICLES IGNORÉS DE MIRBEAU

En effectuant de nouvelles recherches dans les colonnes du Gaulois des années 1880,
j’ai eu la surprise d’y découvrir deux articles de Mirbeau encore inconnus au bataillon et qui
ont donc échappé à la vigilance de Jean-François Nivet 1 et à la mienne. Nouvel exemple de
cette sérendipité si productive, sans laquelle la connaissance n’aurait pas progressé à pas de
géant… Il est probable que de nouvelles recherches systématiques dans les grands quotidiens
de l’époque permettraient de débusquer d’autres contributions journalistiques tout aussi
ignorées, notamment quand elles ont paru sous pseudonyme ou sont reléguées en page 2 ou 3.
Le premier de ces textes, « Ouverture de la chasse », a paru, sous le pseudonyme de
Gardéniac, à cheval sur les pages 2 et 3 du Gaulois du 31 août 1884, soit deux ans après la
série des Petits poèmes parisiens également signés Gardéniac, mais pour autant il ne s’inscrit
dans aucune série nouvelle. Curieusement, dans le même numéro, mais en première page,
paraît une deuxième contribution de Mirbeau, « Conte polynésien », signée d’un autre
pseudonyme, Henry Lys : faisant feu de tout bois pour assurer sa pitance quotidienne et payer
ses dettes accumulées au cours des trois années de calvaire auprès de Judith Vimmer 2, force
lui est de continuer à se multiplier ! Si le pseudonyme d’Henry Lys constitue de toute
évidence un signe d’allégeance à l’orientation monarchiste qu’Arthur Meyer a imposée au
Gaulois et que le chroniqueur s’engage à respecter, comme son patron le lui rappellera
officiellement le 8 septembre 18843, afin que nul n’en ignore, la réutilisation sans lendemain
de celui de Gardéniac, une semaine plus tôt, semble bien n’avoir d’autre intérêt que de
camoufler le réemploi partiel de textes antérieurs. À cet égard, il est intéressant de noter, tout
d’abord, que, sous le même titre 4, Mirbeau a fait paraître trois ans plus tôt, le 28 août 1881,
une chronique signée Tout-Paris, où il traitait du même sujet et faisait déjà l’éloge du
braconnier, fort incongru dans le quotidien de l’aristocratie. Ensuite, il apparaît que, toujours
soucieux de rentabiliser au mieux sa production, il réutilise ici la première partie d’un texte
antérieur d’un an, « La Chasse », paru dans le n° 6 des Grimaces, le 25 août 1883, et qu’il le
reprendra, pour l’essentiel, dans une des Lettres de ma chaumière de novembre 1885, de
nouveau intitulée « La Chasse », et précédemment parue, sous le même titre, le 20 août 1885
dans La France. Notons enfin que la deuxième partie de cette Lettre de ma chaumière,
rebaptisée « L’Oiseau sacré », sera republiée dans L’Écho de Paris du 1er septembre 1890,
puis insérée, sous le même titre, en janvier 1894, dans un des Contes de la chaumière, mais
qu’en aura alors disparu la première partie des versions antérieures…
Ce réemploi de textes est très fréquent chez Mirbeau à cette époque, alors qu’il doit
chroniquer à tout-va, pour les mêmes raisons évidentes qui ont incité des compositeurs,
comme Vivaldi, Bach, Mozart ou Rossini à se plagier eux-mêmes très largement, mais sans le
proclamer sur les toits. Ce qui est plus intéressant, c’est de relever et d’essayer de comprendre
les changements qu’il a opérés en passant d’un medium à un autre, comme on a pu le voir l’an

1

Jean-François Nivet a consacré sa thèse à Mirbeau journaliste (Université de Lyon, 1987, 706 pages) et
a procédé à une première recension, encore incomplète, des articles de Mirbeau parus dans la presse française de
son vivant.
2
Sur Judith Vimmer, voir l’article d’Owen Morgan, « Judith Vimmer / Juliette Roux », Cahiers Octave
Mirbeau, n° 17, 2010, pp. 173-175.
3
Dans le chapeau précédant le premier article signé Mirbeau après son retour au Gaulois, « Le
Journalisme » (8 septembre 1884), Meyer écrit : « Nous nous garderions bien d'entraver l'indépendance de M.
Octave Mirbeau, et, de son côté, il saura respecter les choses qui nous sont sacrées et les personnes que nous
honorons. »
4
De même il a intitulé « Rose et gris » une « Journée parisienne » de 1880, signée Tout-Paris (Le Gaulois,
14 juin 1880), et un de ses Petits poèmes parisiens de 1882, signés Gardéniac (Le Gaulois, 15 mars 1882).

dernier à propos du « Poème en prose » de 1882, sous-titré « À une femme »5. En
l’occurrence, il est clair que le chroniqueur a dû tenir compte de ses engagements à l’égard de
ses patrons successifs : commanditées par Edmond Joubert, vice-président de la Banque de
Paris et des Pays-Bas, Les Grimaces ont une orientation délibérément antisémite et les
banquiers « israélites », accusés d’être responsables du krach de l’Union Générale, banque
catholique, fin janvier 1882, sont bien évidemment dans le collimateur du journaliste en
service commandé ; en revanche, Le Gaulois, sous la baguette d’Arthur Meyer, pas encore
converti à l’antisémitisme, prône alors la fusion des élites sociales, catholiques et juives, et
peut donc apparaître comme philosémite, comme il ressort des chroniques où Mirbeau a
défendu les positions de son employeur 6. Si donc la dénonciation des banquiers juifs qui
monopolisent les terres pour leurs chasses trouve tout naturellement sa place dans Les
Grimaces, on comprend qu’elle disparaisse dans le texte remanié pour Le Gaulois, avant de se
retrouver dans les Lettres de ma chaumière un an plus tard. À une nuance près, qui n’est pas
négligeable et mérite d’être relevée : les « banquiers juifs » y sont alors englobés dans la
même réprobation que tous les banquiers en général et le nom de Rothschild, qui était
mentionné dans Les Grimaces en tant que propriétaire de l’abbaye des Vaux-de-Cernay, n’est
plus cité : désormais, pour l’écrivain devenu maître de sa plume, l’ennemi n’est plus « la
juiverie », mais la banque et tout ce qu’elle symbolise !
Un autre changement notable concerne la comparaison de la chasse avec la guerre,
« qui fait les muscles forts et l’âme réjouie ». Bien présente en 1883 et en 1884, elle
disparaîtra en 1885. Si Mirbeau se doit de donner des gages de revanchisme à Joubert et à
Meyer, histoire de faire comme tout le monde « sous peine de passer ou pour un fou ou pour
un impoli », comme il l’écrit lui-même – peut-être en guise d’excuse ? –, ce bellicisme
d’opportunité, qui choque sous la plume d’un pacifiste et antimilitariste tel que notre
imprécateur au cœur fidèle, n’est plus de saison en 1885, dans les Lettres de ma chaumière,
où le conteur est seul maître à bord. En revanche, et corollairement, la dénonciation de « ces
tueries que pratiquent les banquiers dans leurs bois et leurs terres transformés en bassescours ou en réunions d’actionnaires », qui figurait dans le texte des Grimaces, a disparu dans
celui du Gaulois, où il convient de ménager la clientèle aristocratique, avant de reprendre
place dans les Lettres de ma chaumière.
Les audaces et aspérités de la critique au vitriol des gros propriétaires et des banquiers
affameurs du peuple sont donc lissées et quelque peu atténuées lors de la reprise partielle du
texte des Grimaces dans Le Gaulois. Ce qu’y critique alors le chroniqueur, c’est avant tout le
snobisme des genreux, c’est le culte de la mode et du paraître, c’est l’imitation de modèles
socialement plus haut placés, c’est la transformation d’un plaisir sain, « simple » et naturel en
« une fête mondaine », artificielle et snobinarde, où il convient de se montrer pour faire bonne
figure dans le high life : autant de cibles que Mirbeau s’est fixées à la même époque dans
Amours cocasses (1885) et surtout Noces parisiennes (1883), deux recueils de contes et
nouvelles parus sous la signature d’Alain Bauquenne7. Ces gens de la haute vivent en
permanence dans l’inauthenticité et sont engoncés dans des rôles de composition qui ne
conviennent pas du tout à leur genre de beauté. Même atténuée, la charge reste rude pour
l’amour-propre des intéressés. Certes, les aristocrates, qui servent de modèles, s’en sortent un
peu moins mal que les bourgeois, qui se contentent de les imiter platement ; mais les pseudochasseurs qu’ils feignent tous d’être se réduisent en fait à de vulgaires « fusils » qui sèment la
mort : ils perdent donc également leur humanité. Quant à l’inattendu éloge final du
5

Voir notre article « Un poème en prose inédit de Mirbeau », Cahiers Octave Mirbeau, n° 19, 2012, pp.
207-213.
6
Voir notre article « Mirbeau philosémite », Cahiers Octave Mirbeau, n° 6, 1999, pp. 207-233.
7
Sur ces deux recueils, voir la très pertinente étude d’Arnaud Vareille, « « Amours cocasses et Noces
parisiennes : la légèreté est-elle soluble dans l’amour ? », Cahiers Octave Mirbeau, n° 11, 2004, pp. 34-52.

braconnier, il est, certes, un peu moins subversif qu’il ne le sera par la suite, car ce que
Mirbeau loue ici chez lui, ce n’est pas encore la révolte du hors-la-loi, mais simplement le
naturel, l’absence de faux-semblant et « les libres allures ». Mais il est néanmoins douteux
que les nantis abonnés au Gaulois l’aient beaucoup apprécié…
Le deuxième texte retrouvé a paru, en première page et sous la signature de Mirbeau
(nous n’avons donc aucune circonstance atténuante pour ne l’avoir point repéré…), dans Le
Gaulois du 18 août 1886, alors que le romancier, qui villégiature à Noirmoutier, est en train
d’en finir avec son premier roman officiel, Le Calvaire, et se débat comme un peau diable
face à la patriotique censure de « la mère Adam8 ». Dans cette chronique intitulée « Rêveries
pédagogiques », il développe, sur l’éducation, des idées déjà exprimées en 1884-1885 dans
ses Chroniques du Diable et qu’il illustrera dans son troisième roman officiel, Sébastien Roch,
qui paraîtra quatre ans plus tard. Mais il ne se contente pas de critiquer et de tourner en
ridicule ce qu’il juge « absurde » dans le fonctionnement de l’école de son temps :
« l'éducation classique », qui « n'est que l'hypocrisie de la routine » ; l’abus du latin et du
grec, dont « l’inutilité pratique [est] flagrante », au détriment de connaissances permettant de
comprendre le monde actuel ; le saucissonnage de l’histoire « en petites nouvelles élégantes »,
au lieu d’une compréhension du passé ; et le salmigondis de disparates connaissances pseudoscientifiques qui « embrouillent l’intelligence » au lieu de l’éveiller et qui dégoûtent de la
science au lieu de susciter la curiosité intellectuelle. C’est déjà beaucoup que de dénoncer
l’inconcevable gâchis de ce qu’on appelle, peut-être par antiphrase, « l’éducation ». Mais
Mirbeau va plus loin encore et développe, plaisamment et pédagogiquement, comme il se doit
dans une chronique destinée au grand public, deux autres idées-forces.
Tout d’abord, en s’appuyant sur les récits d’explorateurs – en l’occurrence Speke et
Humboldt –, il entreprend de gommer l’abîme qui, aux yeux des Européens colonialistes, est
supposé séparer à tout jamais les civilisés et la “race” supérieure des populations dites
« primitives » ou « sauvages ». Certes, les premiers possèdent des techniques et des pouvoirs
sur la nature dont les secondes sont fort dépourvues. Mais, aux yeux du chroniqueur, le fond
d’humanité est bien le même : chez tous les hommes on sacrifie l’utile au « décoratif » et
« l’être » au « paraître ». Ce n’est donc pas la peine de se vanter des progrès de la prétendue
civilisation si, « depuis quatre mille ans », comme disait Victor Hugo, l’humanité n’a pas
encore franchi un seul pas et est restée enfoncée dans la même ignorance et le même égoïsme
aveugle et mortifère : de même que, dans « L’Ouverture de la chasse », les pseudo-chasseurs
bourgeois et aristocrates, « au fond c’est la même chose », de même les Européens et les
Africains ou Indiens d’Amérique des « Rêveries pédagogiques », « c’est la même chose »
aussi. Et, pour tous les hommes, quelle que soit leur prétendue “race”, la culture, au sens
ethnologique du terme comme au sens le plus courant, n’est que mode et « parade », au lieu
de constituer un moyen d’avoir prise sur le monde.
La seconde idée-force est qu’une éducation digne de ce nom devrait se fixer pour
objectif de permettre à chaque enfant d’épanouir librement sa personnalité et ses potentialités.
Mais la société, qui s’arroge tout pouvoir de coercition et de conditionnement sur les
individus, refuse bien évidemment de « laisser librement se développer [leur] individualité »
et les enserre soigneusement dans « les mailles serrées du réseau d'entraves des mille
hiérarchies qui maintiennent l'ordre social ». Parmi ces « mailles » figurent ces hochets que
sont les décorations, sous quelque forme qu’elles soient jalousement recherchées : ces
prétendues décorations renforcent la respectabilité des dominants et contribuent, par voie de
conséquence, à préserver un ordre – ou plutôt un désordre – social totalement inique et que
Mirbeau ne va pas tarder à vouloir abattre. Toutes les sociétés, même celles qui se disent
8

Voir l’article d’Olga Amarie, « Octave Mirbeau et Juliette Adam : Le Calvaire censuré », Cahiers
Octave Mirbeau, n° 17, 2010, pp. 40-50.

« démocratiques », sont et ne peuvent être qu’oppressives et aliénantes pour l’individu, alors
que, pour Mirbeau, elles devraient être à son service et l’aider à s’épanouir. Dès lors, au lieu
de citoyens capables de penser par eux-mêmes, de comprendre le monde dans lequel ils vivent
et d’agir pour l’améliorer dans l’intérêt du plus grand nombre, ce qui est une condition sine
qua non d’une véritable démocratie, on n’aura plus affaire qu’à ce qu’il appellera, dans Dans
le ciel, des « croupissantes larves », corvéables à merci et tout juste bonnes à être expédiées
aux abattoirs de la guerre – ou aux urnes9 !
Ainsi, tout en feignant de se contenter de participer au débat initié naguère par Paul
10
Bert , Mirbeau en est déjà arrivé, dès 1886, à des prises de position clairement anarchistes. Et
il s’offre de surcroît le luxe de les exprimer dans un quotidien monarchiste et mondain, au
risque de froisser bien des préjugés et des susceptibilités. Il a beau dorer la pilule en
l’assaisonnant de références ethnologiques, qui font sérieux, et de cocasseries diverses, qui
font sourire, il est douteux qu’il ait convaincu grand monde dans le lectorat conservateur du
Gaulois. Il est même assez probable que ce soit cette chronique qui, arrivant après celles
consacrées à Tolstoï (« Un fou », le 2 juillet) et à Boulanger (le 18 juillet), ait motivé
l’admonestation adressée par Arthur Meyer à son chroniqueur favori, telle du moins que
Mirbeau la rapporte à son confident Paul Hervieu quelques jours plus tard : « Qu’est donc
devenu le brillant chroniqueur Mirbeau. Allez-vous être pris comme About et Tolstoï du
besoin de moraliser, de socialiser ? […] Je vois avec peine que vous semblez vous confiner
dans le genre ennuyeux. Envoyez-moi donc une chronique gaie, parisienne, bon enfant, en ce
moment surtout où tout le monde aspire à la détente11. » Mais de chroniques « parisiennes » et
« bon enfant » destinées à détendre les nantis, à faciliter leurs digestions et à conforter leur
inaltérable bonne conscience, Meyer n’en recevra plus de son ancien secrétaire, lequel
continuera, pendant encore un quart de siècle, de s’évertuer à « moraliser » et « socialiser »,
dans le vague et frêle espoir d’éveiller, chez quelques « âmes naïves », une étincelle de
conscience.
Pierre MICHEL

1.
Ouverture de la chasse
Voilà encore un plaisir qui bientôt disparaîtra, un plaisir, du moins, comme je l’aime et
le pratique, comme je le pratiquais, hélas ! car ne faut-il pas faire comme tout le monde, sous
peine de passer ou pour un fou12, ou pour un impoli13.
*

9

*

*

Voir « La Grève des électeurs », le texte le plus célèbre de Mirbeau, qui a paru pour la première fois
dans Le Figaro du 28 novembre 1888, qui a été traduit dans quantité de langues et tiré à des centaines de milliers
d’exemplaires.
10
Lequel était partisan des thèses racistes que Mirbeau tourne à sa façon en dérision…
11
Octave Mirbeau, Correspondance générale, t. I, p. 579.
12
Mirbeau intitulera précisément « Un fou » l’article qu’il consacrera à Tolstoï dans Le Gaulois du 2
juillet 1886 : « […] toutes les idées nouvelles nous déroutent, tous les progrès sociaux nous épouvantent, et nous
envisageons, avec terreur ou pitié, à travers la lunette de la guillotine ou par le cabanon de la maison de fous,
les hommes de science et de foi qui nous les apportent. »
13
Dilemme formulé à peu près de la même façon dans un des tout premiers contes signés Mirbeau, « Un
raté » (Paris-Journal, 19 juin 1882) : « Je voudrais crier : “Mais ces vers sont à moi ; ce roman publié sous le
nom de X... est à moi ; cette comédie est à moi.” On m’accuserait d’être fou ou un voleur. » Ce paragraphe
d’introduction, absent du texte des Grimaces, disparaîtra dans celui de 1885.

Solidement guêtré, les reins bien sanglés par la cartouchière, le fusil au bras, le corps
souple et dispos, je partais. L’aube à peine rougissait à l’horizon une mince bande de ciel, et
des vapeurs, que le soleil allait tout à l’heure pomper, noyait les prairies encore baignées de
crépuscule. Près de moi, dans mes jambes, le chien bondissait, le nez humide, le fouet joyeux,
l’œil impatient… Et je marchais sur le sol dur, humant à pleins poumons la fraîche haleine de
la terre reposée14.
Je ne sais rien de bon et rien de sain comme la chasse, qui fait, ainsi que la guerre 15, les
muscles forts et l’âme réjouie. Perdu dans le sainfoin et les luzernes, où les perdreaux sont
blottis, glissant le long des haies touffues où se tapissent les lièvres, arpentant les guérets nus
et les chaumes encore ça et là jonchés de javelles et où se hâtent les derniers moissonneurs,
comme on se sent enveloppé, étourdi, ravi, – et délicieusement – par ce calme silence des
choses, si plein de voix et de murmures pourtant, par cette tranquillité robuste, où pourtant
fermentent tous les germes de l’universelle fécondation ! Nul bruit discordant, nulle agitation
stérile. C’est la nature16 qui poursuit l’œuvre de vie, jamais interrompue. Comme on est loin
de tout ce qui blesse, de tout ce qui ment, de tout ce qui désespère ! Et comme on oublie, sous
les cieux égayés de clairs soleils17, la vie maudite des villes, la vie de proie18 !
Et les haltes paresseuses, à l’ombre d’un vieux arbre, dans l’herbe, près d’un ruisseau
où l’on s’est désaltéré, tandis que le chien se couche en rampant, les pattes allongées, les
flancs haletants ! Et les bonnes fatigues du retour, quand tombe le soir et qu’on n’entend plus
qu’un coup de fusil retardataire et les rappels lointains des perdrix, qui, tout à l’heure, vont se
retrouver et compter leurs morts19 !
*

*

*

Aujourd’hui on va à la chasse comme on va au bal, à une fête mondaine. Il faut, à ces
plaisirs des robustes, les costumes élégants et les accessoires de luxe. Tout y est réglé
d’avance, comme aux comédies de salon. L’on vous poste le long d’une allée ratissée et l’on
vous oblige à tirer sur de pauvres faisans à peine farouches, qui s’envolent sous les pieds des
rabatteurs et qui passent, effarés, avec leurs grandes queues bêtes, constamment au-dessus de
votre tête20. Il ne vous est pas permis, sous peine de grossièreté, de déchirer votre blouse aux
ronces des halliers et, si vos bottines gardent la poussière des champs ou la boue des fossés,
14

Tout ce paragraphe, emprunté à l’article des Grimaces « La Chasse », sera repris presque tel quel dans
les Lettres de ma chaumière. Seuls seront rétablis quelques points de suspension, si caractéristiques de l’écriture
mirbellienne, qui figuraient déjà dans Les Grimaces.
15
Ces quatre mots, qui figuraient déjà dans le texte des Grimaces, seront supprimés dans les Lettres de
ma chaumière : devenu maître de sa plume, Mirbeau n’aura plus alors à flatter le revanchisme de ses employeurs
et de son lectorat.
16
Variante 1883 et 1885 : « la nature apaisée ».
17
Variante 1883 et 1885 : « et dans les champs solitaires ».
18
Sic ! Variante 1883 et 1885 : « qui allume les colères, arme les vengeances, fait se ruer les uns contre
les autres les ambitions impitoyables et les appétits farouches ! » Sans cette relative, la phrase s’interrompt
brusquement et prend une tournure quelque peu énigmatique.
19
Variante 1883 et 1885 : « les rappels lointains des perdrix dispersées dans les sillons, et les mille
bruissements de la nature qui s’endort. »
20
Variante 1883 et 1885 : « Si j’aime la chasse qui égare l’homme rêveur, son fusil sur l’épaule, à travers
la campagne, je déteste la chasse où l’on va comme à un bal, comme à une fête mondaine, la chasse où il faut
des costumes élégants et des accessoires de luxe, où tout est réglé d’avance comme les comédies de salon, où
l’on vous poste le long d’une allée ratissée, où l’on vous oblige à tirer sur de pauvres faisans à peine farouches,
qui s’envolent sous les pieds des rabatteurs et qui passent, effarés, constamment, au-dessus de votre tête. » A été
supprimée la phrase finale du paragraphe de 1883, qui sera rétablie dans les Lettres de ma chaumière : « Je
déteste ces tueries que pratiquent les banquiers dans leurs bois et leurs terres transformés en basses-cours ou en
réunions d’actionnaires. » Visiblement, Mirbeau ne peut se permettre, dans les colonnes du Gaulois d’Arthur
Meyer, de mettre en cause « les banquiers » et « les israélites » comme il le faisait dans Les Grimaces.

c’en est assez pour vous faire manquer un mariage. C’est curieux vraiment qu’on ne puisse
plus avoir un plaisir simple, une distraction forte, et qu’il est [sic] indispensable que le chic
correct et obligatoire vienne s’y mêler pour glacer les joies, étouffer les expansions, gourmer
les libres allures.
La contagion de l’exemple est si puissante que la mode a passé des tirés des grands
seigneurs aux chasses bourgeoises, aussi tyranniques. Il y a moins de gibier et l’on y est
moins bien vêtu ; mais, au fond, c’est la même chose et la même recherche de l’étiquette. Là,
aussi, on n’est plus un chasseur, on est un fusil.
Il n’y a plus qu’un chasseur, un vrai chasseur, un chasseur que j’envie, un chasseur
qui a gardé les vraies, les seules traditions de la vraie chasse, un chasseur que je salue : le
braconnier21.
Gardéniac
Le Gaulois, 31 août 1884
2.

Rêveries pédagogiques
Herbert Spencer22 a remarqué, avec beaucoup de justesse, que, dans le cours des
temps, la décoration précède le vêtement. Chacun était décoré, mais tout le monde allait nu :
cela devait être un beau spectacle. Aujourd'hui encore, malgré nos admirables progrès
d'expansion coloniale si fort chantés par les vieilles barbes et par les jeunes bardes de
l'opportunisme23, les tribus sauvages aiment mieux se piquer une plume de paon dans le nez et
ceindre leurs reins d'un chapelet de petites boules en verre colorié, plutôt que de se couvrir de
cotonnade et de gros drap. Le capitaine Speke 24 raconte, très gaiement que les Africains de sa
suite se pavanaient avec fierté dans leur manteau de peau de chèvre, quand il faisait beau ;
mais, dès que le ciel s'embrumait, dès qu'une goutte d'eau tombait des nuages, vite ils
l'enlevaient, le repliaient avec soin, et ils restaient à grelotter, tout nus, sous la pluie, en se
plaignant de la mauvaise saison, en nègre, bien entendu. Enfin, M. de Humboldt 25 nous
21

Mirbeau confirmera souvent son affection pour le braconnier, prototype du marginal libre et fier, de
l’homme resté proche de la nature, du hors-la-loi en révolte contre une société injuste, notamment à travers le
personnage de Victor Flamant, dans Un gentilhomme et Dingo. Dans Le Gaulois du 28 août 1881, dans une
chronique également intitulée « Ouverture de la chasse », mais signée Tout-Paris, il écrivait déjà : « Je les aime,
moi, ces braconniers. […] Ils sont discrets, sobres, silencieux. Ils n’encombrent point les chemins de fer des
fourreaux de leurs carabines, de la fumée de leurs cigares, des hoquets de leur déjeuner » et du tapage de leurs
propos. » Mais cet éloge du braconnier se limite ici, dans un journal mondain, à un aspect superficiel de ce qui
l’oppose à ceux qui se contentent de suivre une mode et qui n’ont que le paraître du chasseur sans en être pour
autant.
22
Sur les étonnantes convergences entre Mirbeau et Herbert Spencer (1820-1903), voir la communication
de Reginald Carr, « Octave Mirbeau et Herbert Spencer : affinités et influences », dans les Actes du colloque de
Strasbourg, L'Europe en automobile – Octave Mirbeau écrivain voyageur, Presses de l'Université de Strasbourg,
2009, pp. 271-285.
23
Les opportunistes sont les héritiers de Gambetta, c’est-à-dire des républicains très modérés, socialement
conservateurs, qui vont être régulièrement la cible des flèches de Mirbeau. Jules Ferry, qui fait partie des
« vieilles barbes » de l’opportunisme, est le chantre attitré des expéditions coloniales.
24
John Speke (1827-1864), officier britannique, a exploré l’Afrique de l’Est, à la recherche de la source
du Nil, en compagnie de Richard Burton, et a découvert le lac Victoria. Il s’est tué accidentellement à la veille
d’un grand débat qui devait l’opposer à Burton sur les sources du Nil. En 1860, il a publié My Second Expedition
to Eastern Intertropical Africa et, en 1863, Journal of the Discovery of the Nile Sources.
25
Alexander von Humboldt (1769-1859), naturaliste et explorateur allemand, a surtout exploré
l’Amérique du Sud, où il a notamment confirmé l’existence controversée du Casiquiare, canal naturel qui relie
l’Orénoque et l’Amazone. Il a rédigé, en français et en trente volumes, le récit de son Voyage aux régions
equinoxiales du Nouveau Continent (1807-1834).

apprend qu'un Indien Orénoque qui se respecte ne consentirait jamais à sortir de sa hutte s'il
ne s'est, préalablement, limé les dents, teint les ongles de rouge, barbouillé le corps de
peintures effrénées et bizarres. Ce n'est point qu'il trouve une utilité quelconque a ces
badigeonnages, au contraire, mais, par un sentiment de coquetterie que devront comprendre
les baigneurs élégants de Trouville, il aurait honte de se montrer autrement que dans la beauté
de son tatouage. Tous ces détails de la vie primitive et sauvage indiquent que le vêtement s'est
formé de la décoration, et, si nous possédons des habits aujourd'hui, ce n'est peut-être que
pour permettre aux décorations de briller à nos boutonnières26. Aussi le célèbre philosophe
anglais, en son livre De l’éducation27, a d'autant plus raison d'insister sur cette origine que,
même parmi nous, décadents et Latins, qui ne possédons point un angle facial de cinquante
degrés, et qui passons pour les plus civilisés d'entre les hommes, la plupart des gens
s'inquiètent davantage du luxe que du confort, de la tournure élégante que leur font leurs
habits, bien plus que des services qu'ils leur rendent.
*

*

*

Au moment où l'on discute, dans tous les journaux et dans toutes les conversations, la
question des réformes universitaires, peut-être est-il intéressant de constater l'existence de la
même corrélation dans le domaine de l'intelligence. Pour l'esprit, comme pour le corps, nous
nous obstinons opiniâtrement dans le Décoratif, et nous barrons la route, de toutes nos forces,
à l'Utile. Nous nous plaignons d'avoir froid et voilà que, semblables aux Africains du capitaine
Speke, nous enlevons nos vêtements et que nous nous contentons, comme l'Indien de M. de
Humboldt, d'un joli tatouage sur la peau. On parle de donner moins d'importance au latin et au
grec, dans notre éducation ; de nous apprendre, non plus les frasques érotiques et scandaleuses
des dieux de l'Olympe – ces intrépides vide-bouteilles de la mythologie –, mais
le mécanisme des peuples, l'enchaînement philosophique de leur évolution, l'histoire de leurs
mœurs, de leurs relations politiques et commerciales, les affinités de leur race... C'est donc
qu'on va nous arracher nos colifichets et nos plumes de paon et nous laisser, nus, sur la terre,
sans même un serpent peint sur le bras ! D'aucuns voudraient qu'on révélât aux enfants qu'il
existe des chemins de fer, des lignes de paquebots, des télégraphes, des câbles sous-marins,
des comptoirs et des banques, qu'on ne fait plus 1a guerre avec des chars armés de faux, qu'on
n'assiège plus les villes au moyen de chevaux de bois, de béliers et de catapultes, que la mode
est passée de fouiller les entrailles des phénicoptères 28 sacrifiés, pour y rechercher le sort des
armées et l'avenir des empires, et que, au lieu d'éventrer les poulets, sur les autels des
temples, en l'honneur des vieux dieux, on les met simplement à la broche, en l'honneur des
tables bourgeoises... Et à cette abominable et révolutionnaire idée que des jeunes gens
pourront apprendre qu'on ne porte plus de toges, de chlamydes et de péplums 29, mais bien des
jaquettes, des gilets et des pantalons, nous poussons des cris d'indignation, comme si c'en était
26

Ironie de Mirbeau, qui s’est toujours moqué des « honneurs qui déshonorent » et, tout particulièrement,
de la Légion dite « d’Honneur », attribuée majoritairement à des médiocres et des rampants, quand elle n’est pas
carrément vendue à l’encan dans le bureau de Daniel Wilson à l’Élysée. Voir la notice « Décorations » dans le
Dictionnaire Octave Mirbeau (L’Age d’Homme – Société Octave Mirbeau, 2011, p. 739).
27
De l'éducation intellectuelle, morale et physique a paru en français en 1861, et en anglais la même
année.
28
Ce mot désigne en principe les flamants.
29
Mirbeau reproche, entre autres choses, à la peinture académique de ressusciter artificiellement
l’antiquité, sans le moindre rapport avec la réalité de la vie moderne. Ainsi, pour Gustave Boulanger, « peindre
des hommes avec leurs vêtements modernes […], n’est-ce point le dernier mot de l’impuissance, de
l’impertinence et du mauvais goût ? […] M. Boulanger n’a jamais rencontré dans la nature que des Romaines
et des Grecques en carton et en péplum, debout sur des péristyles de temple […] » (« La Tristesse de M.
Boulanger », La France, 13 avril 1885).

fini de la jeunesse, du génie français, et que nous allions assister à un nouveau massacre des
innocents.
*

*

*

Qu'on parle l'anglais, l'allemand, le russe, l'italien et même l'espagnol autour de nous,
cela importe peu vraiment. Il nous faut continuer d'abrutir les enfants de latin – bien qu'on ne
se serve plus de cette langue fumée30 –, parce qu'il est admis que le latin est le signe d'une
certaine situation sociale qui commande le respect, et qu'un homme du monde doit y avoir mis
le nez fortement, sous peine de passer pour un imbécile. Pourvu qu'il sache par cœur le nom
de toutes les nymphes, dryades, hamadryades, de tous les satyres, faunes, centaures et
sylvains, il a parfaitement le droit de ne rien comprendre au fonctionnement d'un État, et de
toujours ignorer par quelles lois économiques et fiscales il est régi. Avec cela il est solidement
armé pour l'existence !
Que diriez-vous d'un pédagogue qui forcerait ses élèves à n'étudier que l'art
héraldique, sous prétexte de leur faire recueillir des notions plus complètes sur les mœurs et
coutumes d'autrefois ; d'un autre qui les obligerait à collectionner tous les commérages d'un
département, afin de leur apprendre comment se transmettent les traditions ; d'un autre encore
qui leur commanderait de déterminer, un mètre à la main, les distances qui séparent toutes les
villes de la France, afin que, plus tard, ils puissent tirer parti de leurs connaissances
kilométriques, pour des voyages d'agrément ? Évidemment, vous penseriez que ce système est
absurde et qu'il manque d'utilité. Eh bien ! le système du grec et du latin appliqué à l'initiation
d'un enfant dans la vie est encore plus. absurde et son inutilité pratique apparaît plus flagrante
encore, dans toutes les carrières modernes. Dans sa boutique, dans son bureau, dans son usine,
en gérant sa propriété, en remplissant ses fonctions de directeur d'une banque ou d'un chemin
de fer, l'homme ne reçoit aucun profit d'une étude qu'il a mis tant d'années à acquérir.
D'ailleurs, à peine sorti du collège, il a bien vite fait d'oublier tout ce dont on lui a bourré sa
pauvre tête dolente31. Et si, par la suite, un jour, il risque une citation latine, la plupart du
temps estropiée, ou une allusion surannée et gaillarde à quelqu'un des personnages de la
mythologie grecque, ce n'est jamais pour élucider une question, mais bien pour faire un vain
étalage de son érudition – toujours la plume de paon. Tout le monde est d'accord là-dessus, et
ce qu'il y a de très curieux, c'est que tout le monde est d'accord aussi qu'il faut conserver le
latin parce qu'il est inutile, décoratif et plus ancien que le français, par conséquent plus
respectable32.
*

*

*

En résumé, l'éducation classique n'est que l'hypocrisie de la routine 33, une flatterie
ridicule à l'opinion publique34, la plus bête de toutes les opinions. Les hommes façonnent
l'esprit de leurs enfants, comme ils habillent leur corps, suivant la mode qui domine. Dans les
écoles grecques, on apprenait la musique, la poésie, la rhétorique, une philosophie timide qui
30

Littré signale le sens populaire de cet adjectif : « perdu ».
La critique est double : d’une part, l’ingurgitation de connaissances inutiles ou barbares est une source
de souffrance pour l’élève (voir l’exemple de Sébastien Roch dans le roman homonyme de 1890) et, d’autre part,
elle constitue un énorme gâchis, puisqu’il n’en reste quasiment rien.
32
Mirbeau développera, notamment dans La 628-E8 (1907) cette critique du faux respect accordé à tout
ce qui est vieux et qui constitue le principe de tous les académismes mortifères pour l’art.
33
Quelques mois auparavant, Mirbeau a tourné la routine académique en dérision dans « Sa majesté
Routine » (Le Matin, 15 janvier 1886).
34
Dans Le Figaro du 8 mars 1891, Mirbeau fera paraître un article intitulé « L’Opinion publique », où il
ironisera sur la façon dont on fabrique la prétendue “opinion publique” afin de mieux manipuler les masses
censées s’exprimer à travers elle.
31

n'eut, jusqu'à l'enseignement de Socrate, que peu d'influence sur les actions des hommes.
Nous en sommes encombrés aujourd'hui, ou à peu près. Nous y avons joint l'histoire, il est
vrai. Et quelle histoire ! Des dates de batailles, de naissances, de morts et de mariages
royaux ! L'histoire enfin découpée, hachée, en petites nouvelles élégantes, comme si elle était
destinée à paraître dans les journaux mondains. Nous y avons joint aussi l'étude des
littératures anciennes en sautant brusquement de Cicéron à Boileau ! Nous y avons joint enfin,
sans discernement, des raccourcis de toutes les sciences, un méli-mélo 35 d'arithmétique,
d'algèbre, de géométrie, de cosmographie, de physique et de chimie, lesquelles dansent une
sarabande infernale dans ces jeunes cerveaux, embrouillent l'intelligence, la surmènent quand
elles ne la détraquent pas. Ce qui donne presque raison aux détracteurs de l'éducation
scientifique, sans faire triompher pour cela les partisans de l'éducation classique.
En réalité, ce problème terrible de l'éducation de l'homme est insoluble et l'on
ne peut espérer y rencontrer jamais la perfection. La raison, Herbert Spencer nous la donne.
Elle tient à l'essence même de la fatalité humaine. Depuis les temps les plus anciens jusqu'à
aujourd'hui, les besoins sociaux ont dominé les nécessités individuelles, et le principal besoin
social a été la domination de la société sur l'individu 36. On s'imagine généralement à tort qu'il
n'y a pas d'autre souverainetés accréditées que celles des rois, des parlements, des autorités
constituées. Les gouvernements reconnus ont pour compléments d'autres souverainetés
anonymes ; celles-ci se développent dans toutes les petites sphères, dans lesquelles hommes
ou femmes s'efforcent d'exercer une domination quelconque. Dominer, s'attirer des
hommages, se rendre favorables ceux qui sont au-dessus de nous, c'est la lutte universelle
dans laquelle se dépense le meilleur des forces vitales37. Chacun s'acharne à subjuguer les
autres par sa richesse, sa manière de vivre, la magnificence de ses vêtements, ou bien par la
parade de sa conscience ou de son intelligence ; ainsi se trouvent formées les mailles serrées
du réseau d'entraves des mille hiérarchies qui maintiennent l'ordre social 38. Le grand chef
sauvage n'est pas le seul qui cherche à frapper ses inférieurs de terreur à l'aide de ses
formidables tatouages de guerre et des chevelures pendues à sa ceinture. La beauté mondaine
n'est pas seule à rêver conquêtes, grâce à une toilette savante, à d'innombrables agréments. Le
savant, l'historien, le philosophe emploient leurs connaissances à la même fin. Aucun de nous
ne saurait se contenter de laisser librement se développer son individualité 39. Il y a en nous un
besoin invincible de s'imposer aux autres. C'est là ce qui détermine, en réalité, le caractère
particulier de notre éducation. On ne s'inquiète pas de la valeur intrinsèque du savoir, mais
bien de ce qui rapportera le plus de succès, d'honneur, de respect 40, de ce qui, en un mot,
35

Ce que met en cause Mirbeau, ce n’est évidemment pas le contenu scientifique de l’enseignement, mais
son caractère routinier, disparate et autoritaire, qui contribue à dégoûter les « pauvres potaches » plutôt qu’à
éveiller leur curiosité.
36
C’est cette oppression de l’individu par la société que Mirbeau ne cessera plus de stigmatiser et qui
explique son ralliement à un anarchisme d’inspiration individualiste.
37
Pour la même raison, Mirbeau dénonçait l’effet néfaste du baccalauréat « meurtrier », au moment « où
l’esprit de l’enfant commence à se développer et à s’ouvrir des avenues sur toutes choses ». Certes, le
baccalauréat « n’a jamais créé de toutes pièces un imbécile », mais du moins il « en a développé et amené à une
parfaite maturité » (« Baccalauréats », L’Événement, 1er décembre 1884 ; recueilli dans Chroniques du Diable,
Annales littéraires de Besançon, 1995, p. 79).
38
Pour les lecteurs du Gaulois, il est clair que ces « hiérarchies » sont précisément utiles parce qu’elles
préservent leur « ordre social ». Mais, pour Mirbeau, elles sont bien évidemment contestables, tant dans leur
principe (elles sont injustes et injustifiables) que dans leurs conséquences (elles entretiennent la survivance d’une
organisation sociale oppressive, qu’il souhaiterait abattre).
39
Tel devrait être, pour Mirbeau, le but de toute éducation digne de ce nom. Il écrivait déjà, dans
« Baccalauréats » (article signé Montrevêche) : « Ce que je te demande, c’est de grandir tout simplement, de
t’étendre et de t’amplifier dans le vrai et le bon par ton esprit, comme dans l’espace par ton corps. Cela suffit
parfaitement jusqu’au terme naturel de la croissance. Et rien qui contrarie cet accroissement en le hâtant, rien
qui le congestionne ou l’ankylose » (op. cit., p. 84).

imposera davantage au prochain. Ainsi, dans tout le cours de la vie, l'important n'est pas
d'être, mais de paraître.
Octave Mirbeau
Le Gaulois, 18 août 1886

40

C’est précisément ce « respect », indu et mystificateur que Mirbeau va s’employer à ruiner dans la tête
de ses lecteurs, car, en en « impos[ant] au prochain », il entraîne l’aliénation et la soumission de la masse des
pauvres et des sans-voix. Voir la notice « Respectabilité », dans le Dictionnaire Octave Mirbeau (op. cit., p.
1015).

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