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À PROPOS DU CALVAIRE

MIRBEAU, GEFFROY, SUTTER-LAUMANN
ET LE MYSTÈRE D’UNE LETTRE INÉDITE
On sait les liens d’amitié réciproque qui unirent Geffroy et Mirbeau jusqu’à la mort de
ce dernier en 19171. Or voici qu’une manifestation supplémentaire de cette communauté
d’idées nous est révélée sous la forme d’un compte rendu inconnu du Calvaire de Mirbeau,
signé Geffroy et paru dans La Justice, le 11 janvier 1887. L’étude montre une belle pertinence
dans l’analyse littéraire, et s’inscrit délibérément dans le cadre polémique de la levée de
boucliers qui accompagna la sortie du roman de Mirbeau, fin novembre 1886, après une
prépublication tronquée dans La Nouvelle Revue de Juliette Adam. Gustave Geffroy, prend le
taureau par les cornes et proclame la valeur littéraire d’une œuvre discréditée par la critique,
au nom de l’argument patriotique ; le chapitre II, jugé attentatoire à la vérité historique et à
l’image d’Épinal de deux nations résolument ancrées dans une hostilité définitive, cristallise
toutes les passions aux dépens de l’exigence d’art, principale préoccupation d’Octave
Mirbeau. L’argumentaire de Geffroy a le mérite de la clarté : le souci de vraisemblance
poursuivi par l’écrivain – Geffroy souligne la vocation du récit à être « l’étude d’une passion
et d’un milieu » – rendait nécessaire l’examen par le menu du parcours psychologique
chaotique du personnage de Mintié, et le baiser au Prussien figure l’une des pièces du puzzle
qui dessine le caractère fragmenté, instable et douloureux du protagoniste. Faisant retour sur
les caractéristiques du récit, Geffroy esquisse les grandes lignes d’une analyse des influences
familiales sur le tempérament de Mintié, en dégageant la haute aspiration esthétique du
styliste Mirbeau, la profonde humanité qui colore le récit, et la manière de fatalité moderne
qui condamne Mintié à errer dans la misère d’un rapport amoureux fait d’autorité et de
relations de force. L’un des aspects de l’originalité de la prise de position de Geffroy réside
dans son effort à souligner, non pas la seule puissance de l’instinct, qui attire et précipite les
corps l’un contre l’autre, mais aussi l’influence des aspirations intellectuelles de Mintié, de
ses lectures, bref l’impact de la rencontre du réel sur une sensibilité portée au bovarysme.
C’est là inscrire le roman de Mirbeau dans une incontestable modernité littéraire, puisque
l’homme fait ici les frais de son impuissance à embrasser l’âpreté du monde réel, qui
s’incarne davantage dans la figure féminine.
N’était la portée critique de l’observation in fine formulée par Geffroy, sous la forme
de la mise en garde, à l’endroit de Mirbeau, de ne pas se laisser dépasser par le décalage entre
les déconvenues vécues par Mintié, et les formes de son apostolat à venir (La Rédemption
était d’ores et déjà annoncée à grands renforts de publicité dans la presse), le compte rendu
exprime une complète et profonde compréhension de l’intention d’art qui anime Mirbeau et
irrigue la composition de ce récit.
Et c’est bien animé par la reconnaissance, due aux qualités d’intelligence et de
sensibilité développées par le critique Geffroy, que Mirbeau prend la plume à son tour, dans le
cadre confidentiel de la correspondance privée. Pierre Michel a en effet découvert, il y a
quelques mois, une lettre d’Octave, datable de la mi-janvier 1887, sans indication explicite du
nom du destinataire. Le ton est celui de la cordiale familiarité, fait de spontanéité franche et
sans retenue, et tout fait croire à l’identité d’un destinataire ami, à qui l’on ne cache rien de
ses satisfactions ni de ses petites peines. L’intuition se confirme, quand Mirbeau formule les
1 Voir notre article « Quelques observations sur les rapports entre Octave Mirbeau et Gustave Geffroy à
travers leur correspondance », Cahiers Mirbeau n° 16, 2009, pp. 90-98.

remerciements qu’il convient d’adresser à l’auteur d’un compte rendu « si charmant » du
Calvaire, en pleine tourmente suscitée par une critique rétive à l’idée de considérer le roman
comme une œuvre d’art à part entière : ce destinataire, ce ne peut être, semble-t-il, que
Gustave Geffroy, puisque seul l’article signé de son nom rendra compte du récit de Mirbeau
dans le journal de Clemenceau.
Or le troisième paragraphe de la lettre de Mirbeau complique la donne, puisqu’il y
félicite en termes chaleureux son destinataire, auteur d’un recueil poétique, qui fait ses
délices, Par les routes. Or on ne saurait attribuer la paternité de cette pièce poétique à Geffroy,
avant tout prosateur : elle est en effet de Charles Sutter-Laumann, journaliste de La Justice
proche de Geffroy, et auteur dont la prolificité paraît avoir été à l’inverse mesure de sa courte
existence (il naît en 1852, et meurt en 1892). Outre Par les routes, paru chez Lemerre, en
1886, on lui doit un autre recueil poétique, Les Meurt-de-faim, paru en 1880 chez
Kistemaeckers, des récits, Au val d’Andorre. Les Écréhou (1888), et surtout L’Histoire d’un
trente sous, sur laquelle nous reviendrons. On l’aura compris à la seule lecture des titres,
l’inspiration sociale irrigue la sensibilité de cet écrivain, né à Paris, et l’on n’a aucune peine à
envisager le type d’affinité qui le lia à Geffroy.
Charles Sutter-Laumann, un méconnu
L’étude de l’iconographie de l’époque est toujours éclairante, quand il s’agit de mieux
comprendre les réseaux de relations entre les hommes. La toile de Jean-François Raffaëlli,
Clemenceau prononçant un discours dans une réunion électorale, en 1885, aujourd’hui au
musée Clemenceau, réunit les principaux noms des collaborateurs de La Justice autour du
ténor, alors directeur politique du journal de la rue du Faubourg-Montmartre. Le visage
studieux de Sutter-Laumann, pris en pleine rédaction, se voit sur la droite de la toile (à la
gauche de Clemenceau), tandis que Geffroy, près de la rampe, sur la gauche, écoute l’orateur.
Sutter-Laumann fait en effet partie du groupe des premiers rédacteurs de La Justice, auquel on
doit agréger les Stephen Pichon, Louis Mullem, Charles Monselet, Gustave Geffroy, bien sûr,
et plus étonnamment, Aurélien Scholl, l’ennemi de la Commune. Dans sa biographie de
Clemenceau, Geffroy reviendra lui-même longuement sur ces séances au Cirque Fernando
pour évoquer la force suggestive paradoxale du tribun2.

2 Gustave Geffroy, Clemenceau, Crès, 1919, pp. 121-133.

Jean-François Raffaëlli, Clemenceau prononçant un discours dans une réunion électorale

Il est vrai qu’aux côtés de Clemenceau, Sutter-Laumann, Pelletan, Ranc, Geffroy,
n’ont eu de cesse de déployer leur talent de plume au sein de La Justice. On trouve le nom de
Sutter au bas d’articles consacrés à l’éducation et à nombre de sujets de société, même si
Philippe Erlanger, dans sa biographie du Tigre, ne le mentionne pas dans sa liste, pourtant
nombreuse, des fidèles collaborateurs de La Justice3. Georges Lecomte, en 1918, ne le cite
pas davantage dans son étude sur Clemenceau. Mais en 1919, la biographie de Clemenceau
par Geffroy ne l’oublie pas, dernier des quinze noms cités comme constituant le petit noyau
de fervents qui gravitent autour du brillant directeur politique, que Geffroy avait rencontré
pour la première fois le 14 janvier 1880.
En dehors de ce voisinage avec “Clem”, le souvenir de Sutter-Laumann dans l’œuvre
de Geffroy est, hélas ! distribué au compte-gouttes. Tout juste dans la biographie de Monet le
journaliste mentionne-t-il son nom dans la liste disparate des souscripteurs de L’Olympia de
Manet, offert à l’État. En octobre 1903, le journaliste est plus prolixe. Il conte, sur un ton où
la mélancolie le dispute à l’amusement, une anecdote survenue en Bretagne, les mettant en
scène, lui et son ami. Pris à parti à Roscanvel, près de Camaret, par une bande de Bretons
ivres, Geffroy ne tarde pas à identifier le véritable motif de la rixe qui s’annonce et dont ils
pourraient bien être les involontaires victimes : « Mon camarade, grand, à moustaches
blondes, et qui était Alsacien, pouvait, à la rigueur, être pris pour un Allemand. »
Renseignement pris, c’est bien plutôt l’animosité envers la perfide Albion qui aiguillonne
l’irritabilité des Bretons : « Mais non : les chuchotements, que nous finîmes par entendre, le
désignaient comme un Anglais […]4. » L’incident connaîtra heureusement une issue pacifiée,
et les deux hommes en sont quittes pour une légère réévaluation de l’image des Bretons. Mais
3 Philippe Erlanger, Clemenceau, Grasset/Paris-Match, 1968, pp. 132-133.
4 Gustave Geffroy, « La Bretagne du Centre », dans Le Tour du monde, Hachette, juillet 1903, p. 521.

quand il écrit ses souvenirs, Geffroy a perdu son ami depuis plus de dix ans : « Il fait bon,
cette fois, aller à Camaret, et je regrette que mon ancien compagnon de route n’ait pas eu
cette revanche. » Il semble que la brièveté de l’existence de ce bon camarade, ait eu pour
contrecoup chez Geffroy, lui-même mystique de l’amitié, la solidité de l’enracinement des
liens affectifs tissés entre les deux hommes. Le 2 novembre 1886, toujours dans La Justice,
Geffroy a rendu compte de la parution de Par les routes, pièce de vers unique, « livre
charmant […] fait de sincérités cérébrales et d’intimités de sentiments ».
Histoire d’un trente sous (1891)
On le voit, il nous reste peu d’éléments pour juger de la place que prit, dans le milieu
de l’art et le microcosme de la presse sociale, la figure de Sutter-Laumann. L’Anthologie des
poètes du XIXe, dont le tome IV paraît chez Lemerre en 1888, fait néanmoins de lui l’« auteur
de nouvelles et de romans fort remarqués ». À défaut de témoignages, son œuvre propre
constitue un effort d’analyse historique précieux, qu’il est souvent possible de mettre en
perspective avec certaines thématiques familières du lecteur de Mirbeau. Histoire d’un trente
sous (1870-1871), consultable sur le site de la BnF, Gallica, se présente ainsi comme un récit
autobiographique paru chez Albert Savine, et dédié à la mémoire du père de l’auteur, en 1891.
L’ouvrage vaut le détour, aux côtés des meilleures relations des épisodes de la guerre de 1870,
où figure Le Calvaire. Lecteur des Châtiments, esprit réfractaire à qui ne devait pas déplaire la
personnalité de Mirbeau, Sutter-Laumann s’y montre un auteur affectivement et socialement
proche des plus humbles, voire de sensibilité révolutionnaire, à qui répugne sincèrement les
innombrables dysfonctionnements des institutions. Plus : dans cette dénonciation de la guerre,
lorsqu’il s’agira d’évoquer la « douloureuse barbarie atroce » – suivie des spasmes d’espoir
–, le jeune narrateur ira chercher ses rares consolations dans le sentiment esthétique qui naît
au plus profond de sa sensibilité stimulée par les beautés du paysage de la vallée de la Seine.
Et ses élans de béatitude face à la beauté des choses ne sont pas sans rappeler les émois du
jeune Mintié. On trouve, dans Histoire d’un trente sous, pêle-mêle, la haine des foules
moutonnières, rarement au rendez-vous de l’Histoire, qui sert d’aliment à l’individualisme du
jeune narrateur, mais aussi la compassion sincère à l’endroit des manifestations populaires
émanant d’une masse « à la fois ridicule et sublime », « que l’on retourne comme un gant »,
en une sorte de syncrétisme entre le respect des masses professé par Geffroy et le scepticisme
du libertaire Mirbeau. Dans la droite ligne de l’auteur du Calvaire, en revanche, se trouve
l’inscription de l’idéalisme amoureux au nombre des douloureuses illusions qui piègent
l’homme. La guerre, dans son cortège de débandades lâches, d’attitudes absurdes, de
mensonges assassins et de mesquineries exaltées, y apparaît sous toutes les formes de la
petitesse humaine : la mise à sac organisée des champs et des cultures, par un peuple affamé
et sans scrupules, n’eût pas déplu à Mirbeau ; le contrôle médical des conscrits renvoie
quelque écho avec les drames narrés dans Le Calvaire. En émule de Geffroy, Sutter-Laumann
s’étend longuement sur les aberrations qui marquèrent la Commune, les décalages entre la
garde nationale et la troupe dont le solde ne s’élève qu’à trente sous, l’élection malvenue des
plus médiocres et des ambitieux d’un jour, l’envie ardente d’en découdre quand bien même
l’on ne nourrit plus grand espoir, la couardise des supérieurs et le courage des déserteurs. La
superposition de la scène de curée du cheval mort et de la découverte du corps du maréchal
des logis, scène horrifique prolongée par le repas familial autour d’une tête de cheval mal
cuite, renseigne sur l’angoisse illimitée et le dégoût qui se saisissent du jeune narrateur ; dans
l’intensité du traumatisme, elle est proche de l’épisode du Prussien abattu, puis embrassé par
Mintié ; les deux narrateurs-personnages sont profondément choqués par cette stupeur
qu’engendre le spectacle d’une armée triomphante en déroute devant un adversaire longtemps
invisible. Du reste, la panique de la sentinelle en faction, perdue dans l’immensité nocturne

est une expérience partagée par les narrateurs des deux œuvres, tout comme la faim, la
fatigue, le sommeil ou le froid, l’abrutissement, mais non la haine. Le texte de SutterLaumann partage ce scepticisme profond devant l’idée d’une exécration spontanée et légitime
du soldat français face à l’Allemand. Les scènes existent, dans Histoire d’un trente sous, d’un
tacite refus de faire parler les armes dès que la chose est possible, et d’une volonté de s’en
tenir à la tactique de la plus petite virulence, de part et d’autre. Le texte de Mirbeau avait déjà
risqué, en 1886, cette thèse subversive de la pacification en laquelle il convient encore de
croire. La surprise est à cet égard de voir le contraste avec le doux Geffroy, qui, en d’autres
temps, entonnera assez volontiers la trompette du bellicisme à tous crins, avec une rare
violence de pensée à l’endroit de l’ennemi.
Mais s’il fallait pointer un autre type d’affinité parlante entre l’écriture de Mirbeau et
celle de Sutter-Laumann, peut-être serait-elle d’ordre romanesque, dans ce texte baroque qui
ouvre le narratif aux longues digressions à vocation philosophique ou humaine. La tranche de
vie n’apparaît que comme point d’impulsion aux réflexions plus vastes, où viennent
s’accrocher les rudiments de pensée politique, précisément anarchiste. Le lecteur du Calvaire
et de Histoire d’un trente sous suit le progressif aguerrissement du jeune narrateur qui,
cependant qu’il subit son baptême du feu, développe et ouvre sa sensibilité au monde,
jusqu’au « développement d’une conception de l’univers », selon les termes de Geffroy dans
son compte rendu du Calvaire. Il n’y a pas jusqu’à l’emploi des points de suspension à la fois
délimitatifs et ouvrant à l’imaginaire, qui ne soient une marque commune à Sutter et à
Mirbeau. En revanche, la figure du père du narrateur d’Histoire d’un trente sous apparaît bien
entendu comme infiniment plus valorisée que celle du père de Mintié. Autre écart, le
comportement du narrateur de Sutter est intégralement exempt de la conduite quasi
pathologique qu’accuse Mintié et qu’il va développer au contact de Juliette. Car, en matière
d’amour, force est de reconnaître la grande sagesse du narrateur, chez Sutter-Laumann, qui se
traduit par d’éloquents non-dits et de singuliers silences sur le terrain de l’amour.
Le mystère de la lettre inédite de Mirbeau à Sutter-Laumann
Mais revenons aux faits, et à la lettre de Mirbeau. Nous en sommes réduits à quelques
hypothèses, pour tâcher de rendre compte de cette superposition des noms ou des fonctions au
sein de La Justice : excluons d’entrée de jeu une confusion de la part de Mirbeau entre les
deux chroniqueurs, l’écrivain étant à même d’identifier sans faute l’auteur du compte rendu
de sa première œuvre d’importance, car signée de son nom5. Par surcroît, même si la première
lettre de Mirbeau à Geffroy repérée n’apparaît, dans la Correspondance générale de Mirbeau,
qu’à la date tardive du 18 février 1888, rien n’interdit de concevoir l’existence de liens entre
les deux hommes antérieurs à cette date, d’autant que la profession d’amitié envers le
destinataire, s’il s’agit de Sutter-Laumann – « cette âme que vous m’avez si bien laissé
deviner, lorsque je vous vis pour la première fois, et qui m’a fait vous aimer tout de suite,
comme un frère de ma race » – paraît bien prématurée, si ce n’est excessive, dans la mesure
où aucune autre trace n’existe qui attesterait la poursuite de relations de Mirbeau avec l’auteur
de Par les routes. En outre, cette première lettre connue mentionne elle aussi la personne de
Paul Hervieu, comme fréquentation commune de Mirbeau et de Geffroy : tous trois font alors
partie des Dîners des Bons Cosaques. Le nom de l’auteur de Diogène le chien apparaît aussi
en amorce de la lettre de janvier 1887 comme le trait d’union ponctuel entre Mirbeau et le
destinataire de ladite missive. Et le fait est que la période de janvier 1887 témoigne de la
densité des échanges entre Mirbeau et Hervieu, qui, confident privilégié, pouvait aisément
servir de lien entre Mirbeau et l’environnement littéraire et journalistique. Il paraît par
5 Sauf à considérer que c’est à l’initiative de Geffroy que le volume de Sutter-Laumann lui parvient, créant ainsi
ce ponctuel amalgame dans l’esprit de Mirbeau.

conséquent a priori probable que le destinataire de la lettre soit Geffroy, plutôt que SutterLaumann.
Qu’imaginer, pour expliquer le mystère ? Envisageons trois hypothèses.
1° Mirbeau aurait-il eu vent d'une éventuelle collaboration entre Gustave Geffroy et
Sutter-Laumann, qui auraient pu avoir l'habitude de signer indifféremment leurs chroniques ?
On sait que ce principe de collaboration existait dans la presse, et assurait aux collaborateurs
d’une même revue l’opportunité d’assumer sur la durée la responsabilité d’une chronique dont
d’autres obligations ponctuelles (travaux littéraires, maladie ponctuelle, voyages, comme
celui de Geffroy à Belle-Ile à l’automne 1886, précisément6) les éloignaient, un temps durant.
Nombre d’indices plaident en faveur de l’attribution de cet article à Geffroy, sans hésitation :
par exemple, l’attention sensible, et assez originale par son caractère redondant, à la figure des
parents de Mintié.
2° Autre hypothèse : Geffroy aurait-il pris une part au moins active dans la
composition de l’œuvre Par les routes qui suscite les compliments de Mirbeau ? La chose
semble improbable, dans la mesure où la recension de ce titre par Geffroy, dans La Justice du
2 novembre 1886, s’ouvre sur une déclaration de foi d’impartialité vis-à-vis de l’œuvre d’un
collaborateur et ami, Sutter-Laumann. A fortiori, on l’imagine mal rendant compte d’une
œuvre qu’il aurait lui-même en partie rédigée ! Il est vrai que, si les notations poétiques
consacrées au Sénégal et à Andorre sont, de fait, bien de Sutter, ce dernier aurait pu trouver en
Geffroy un collaborateur capable de l’aider dans la rédaction des aperçus sur la Bretagne…
Mais rappelons rappelons que Geffroy est tout entier orienté vers la prose, comme en
témoigne son inscription au nombre des premiers couverts de l’Académie Goncourt.
3° Peut-on imaginer un arrangement interne entre journalistes ? Par exemple, que
l’article de Sutter auquel Mirbeau fait allusion n’ait pas été publié dans La Justice et qu’il ait
été remplacé, le 11 janvier 1887, par la chronique de Geffroy, mais qu’il l’ait adressé à
Mirbeau sous une forme ou une autre, peut-être manuscrite. Voilà qui serait bien tarabiscoté…
Le mystère reste donc entier. Le fait de devoir se contenter de spéculations assez peu
étayées s’avère, en définitive, assez frustrant. C’est aussi, pour le chercheur, l’indice que se
poursuit, encore et toujours, l’exploration du continent que représente la masse des écrits
d’Octave Mirbeau.
Samuel LAIR
*

*

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Gustave Geffroy
Le Calvaire, par Octave Mirbeau (Ollendorff, éditeur)
Le Calvaire a douze chapitres. Mais ce qu’on appelle encore la critique, par habitude,
n’a voulu voir et discuter qu’un seul de ces chapitres, le deuxième. Il y a là une cinquantaine
de pages qui décrivent un coin des champs de bataille de 1870, et ce sont ces cinquante pages,
âpres et tristes, qui ont été détachées du volume, isolées, prises comme thème des discussions
6 Rappelons que la relation de son séjour à Belle-Ile est menée par Geffroy dans La Justice du 17 octobre
au 3 novembre 1886, sous le titre « À Belle-Ile. Notes de voyage », parues en huit livraisons. Monet débarque au
Palais le 12 septembre 1886, Geffroy le 22 ou le 23 du même mois, en compagnie de Victor Focillon, et la
rencontre entre le journaliste et le peintre se fait début octobre, vraisemblablement le 2 octobre (Geffroy regagne
la côte le 13 octobre 1886). Geffroy fixera durablement ce souvenir dans sa monographie du peintre (Monet,
Macula, réédition 1986, p. 189). Quant à Mirbeau, il séjourne avec Alice à Belle-Ile du 3 novembre (soit le jour
où il a mis le mot fin au bas du Calvaire) au 9 novembre de la même année auprès de Monet, avant que ce
dernier ne rejoigne à son tour le couple Mirbeau à Noirmoutier, du 25 novembre au 2 décembre.

faciles ou consciencieuses, banales ou éloquentes, sur le patriotisme, sur la vérité historique,
sur ce qui doit être dit et sur ce qui doit être tenu caché. Il en est souvent ainsi. Quelques-uns
veulent bien encore donner de leur temps à l’annotation littéraire des pages où il y a une
pensée et un art. Mais ceux-là même se contentent parfois à peu de frais, et estiment
volontiers que leur tâche est remplie quand ils ont parlé des choses par à peu près et fait
l’article à côté. C’est si utile et si amusant, un livre qui ne force pas à la lecture, qui n’exige
pas de réflexion, qui contient le plus mince sujet de bruit et de scandale. Il n’y a même pas
besoin de couper les pages. Un écho paru dans un journal est suffisamment renseignant, et on
peut partir sur quatre lignes de citation. C’est de cette façon que les choses se sont passées
pour le livre de M. Octave Mirbeau, et il n’est ni le premier, ni le dernier auquel pareille
aventure arrive. C’est à se demander si l’existence d’un chapitre comme ce chapitre II du
Calvaire est utile ou nuisible à une œuvre qui veut être, et qui est, une œuvre d’art et de
philosophie. Oui, quelques phrases se répètent partout en écho. Mais ces phrases empêchent
d’entendre les autres, et leur son même, à elles, est grossi, faussé, dénaturé.
Est-ce à dire que les impressions ressenties et notées par Jean Mintié, soldat incorporé
dans l’armée de la Loire, ne devaient pas être examinées, mises à l’essai des jugements et des
opinions ? Évidemment, non. Mais, en toute justice, elles n’auraient pas dû être séparées des
impressions qui les précèdent et de celles qui les suivent. Venant à un certain moment de la
désolée biographie écrite par M. Mirbeau, elles devaient occuper dans les appréciations une
place juste équivalente occupée dans le livre. Il aurait fallu dire, d’abord, qu’il ne s’agissait
pas uniquement, dans ce volume, d’une théorie de la guerre et d’un historique de la campagne
1870-71, que cet historique et cette campagne étaient au contraire fractionnés. Et il pouvait
être ajouté, ensuite, qu’il y avait un accord intime entre les événements racontés et l’état
d’esprit du personnage, qui est à la fois acteur inconscient et spectateur sensitif. Veut-on ne
lire ce réquisitoire contre la guerre qu’après avoir lu les explications qui le précèdent, veut-on
commencer par le commencement ?
Si oui, il faut alors reconnaître que, si le parti pris de l’opinion a servi le polémiste, il
a, par contre, desservi l’homme de lettres. Le premier chapitre, en effet, par la souplesse de la
langue, l’aigu de l’observation, la profondeur et l’amertume de la pensée, était fait bien plus
que tous les autres chapitres du Calvaire, bien plus même que ce si bruyant et si terrible
chapitre deuxième, pour arrêter net le regard et l’esprit de ceux qui cherchent une force dans
le style, une personnalité dans les explications psychologiques. Tout le roman sort
logiquement de ces explications premières, une destinée se prépare dans cet intérieur ouvert
sur un paysage de Normandie, dans cette maison conjugale où deux êtres si différents ont été
rassemblés par le hasard de l’existence.
Jean Mintié est né au Prieuré, vieille maison de Saint-Michel-les-Hêtres, dans l’Orne,
un village bâti entre la rivière d’Huisne et la forêt de Tourouvre. Le père et la mère sont deux
êtres contradictoires, malades d’esprit, fermés l’un à l’autre. L’homme est un notaire de
campagne, désireux des honneurs électifs, borné d’esprit, ordinaire d’habitudes, s’il n’y avait
pas en lui une bizarre férocité puérile, un goût embourgeoisé du meurtre. À toute heure de
jour et de nuit, il songe à tuer. Et il tue, des merles, des chardonnerets, des pinsons, des
bouvreuils, des mésanges, des chats. À chaque instant, il quitte son étude pour tirer un coup
de fusil sur la plus humble bestiole. Il fusillerait des insectes. La femme est une névrosée, une
aristocrate que des intérêts terriens ont forcée à ce mariage non prévu dans ces rêves de jeune
fille. Depuis les épousailles, c’est la passivité, c’est le silence, c’est la morne hébétude
cérébrale dans une chambre aux volets fermés. Les rêves de vie extatique, les aspirations vers
la mort ne cessent qu’à l’époque de la maternité subie d’abord, puis acceptée avec ivresse.
L’enfant sauverait celle qui l’a porté et qui le nourrit, s’il ne présentait bientôt, aux yeux
effrayés de sa mère, les signes certains que l’hérédité de la maladie ne l’a pas épargné. La
mère veut la séparation, l’ordonne comme un sacrifice, laisse vivre son enfant, près d’elle

comme un étranger, dans la crainte de faire naître brusquement le mal par une parole, par un
embrassement. Jean, gauche et taciturne, est l’enfant qui s’ennuie. Il a douze ans quand meurt
sa mère. Il reçoit la fausse éducation d’un précepteur, passe par la ferveur religieuse, erre dans
les solitudes, vient faire son droit à Paris qui le trouble et l’effraye, s’engage quand la guerre
éclate.
Telle est l’entrée dans la vie. Affections manquées, repliements de caractères, un père
maniaque occupé à massacrer tout ce qui vit, tout ce qui marche, tout ce qui chante autour de
lui, une mère incompréhensible qui attire en tremblant d’une main et repousse furieusement
de l’autre, ce sont les souvenirs que le jeune homme retrouvera dans son enfantin passé.
Comprend-on maintenant quelle sensibilité irritable, quelle imagination maladive, il apportera
dans la vie de tous les jours ? Comprend-on aussi quels sentiments opposés naîtront en lui, le
jour où un fusil au poing, dans l’obscurité d’une aurore d’hiver, il se trouvera en face de ce
Prussien dont on a tant blâmé la silhouette grandement dessinée. En même temps que part le
coup de feu, Jean se précipite vers celui qu’il a jeté à terre, le prend dans ses bras, embrasse
son visage barbouillé de sang. Toute l’indication de son caractère est là. Cette description d’un
pays en état de guerre n’a dû être écrite que pour fournir l’occasion d’enregistrer, en trait
individuel, cette révélation d’une nature particulière. Le reste, c’est la mise en scène de la
défaite, et c’est aussi l’envers de la gloire – c’est la vie errante, fatiguée, désespérée, avec de
soudains éveils de la conscience du soldat en marche, mal vêtu, mal nourri, conduit au hasard,
–, c’est le cabaret, le lupanar, la faim, la soif, le vol, le pillage, la haine du chef –, c’est la
lâcheté et c’est le courage –, c’est le meurtre du paysan qui cache ses provisions, c’est
l’abatage des arbres, c’est la mort dans les forêts, la venue des chiens affamés et des oiseaux
de nuit. Il paraît que si cela s’est passé quelquefois, ce n’est pas, du moins, en France. Il paraît
que tout cela doit être tenu secret. Les choses s’arrangent plus facilement de cette façon, on
évite l’ignominieuse réalité de la guerre, on ne laisse pas se poser la question de l’utilité du
carnage.
La suite, c’est l’étude d’une passion et d’un milieu. M. Octave Mirbeau, continuant
son expérience, mettant Jean Mintié en contact avec la vie, après avoir peut-être hésité à en
faire un artiste épris de sa Chimène, l’a jeté en proie à l’amour. Le jeune homme n’entre dans
l’existence avec aucun plan d’avenir, ne manifeste que des ambitions intellectuelles. Il est
destiné à subir la première influence autoritaire qui se trouvera sur son chemin. Lirat, d’abord,
Lirat le peintre, un grand peintre, dédaigneux de l’argent et de la réclame. Puis Juliette, qu’il
rencontre chez Lirat, Juliette Roux, une femme, une femme entretenue, jolie, mais ni plus
intelligente ni plus rouée que beaucoup d’autres, la première venue. Ce qui séduit chez elle,
c’est le sourire, le maintien, la voix, tout ce qu’elle montre naturellement de douceur, de
charme, de dignité triste. Bien vite, les yeux de l’homme volent à travers ces apparences,
découvrent tout le futile et tout le stupide d’une désoeuvrée occupée à de niais bavardages
avec ses amies, sa bonne, sa concierge, son chien. N’importe, l’affection, une affection où il
entre de la rage et de la pitié, est entrée dans le cœur vide de l’homme. Il veut la femme, il
veut le ménage, il les aura.
Alors, recommence le duo d’amants où l’homme jaloux de la créature interlope,
détestant et adorant la prostituée, impuissant à s’en aller et voulant connaître la lie de toutes
les hontes, descend à toutes les complaisances, accepte toutes les bassesses, s’emporte dans
toutes les colères, s’humilie dans toutes les acceptations. C’est la situation de Manon Lescaut,
c’est celle de La Dame aux camélias, c’est celle de Sapho. Il y a des variantes, et il y a des
redites. Mais, que faire contre les fatalités semblables, et contre les influences de lecture qui
entrent pour une si grande part dans la formation du moi de l’homme moderne ? Tant que les
mêmes sentiments existeront, tant que les mêmes tourments s’abattront contre les faibles
cœurs, l’artiste aura le droit de regarder à nouveau et de s’essayer à enfermer les sensations
rééprouvées entre les pages d’un livre d’une écriture spéciale. Cette individualité et ce

langage, on les trouve dans Le Calvaire. Si on a, à différentes reprises, la perception très nette
d’une rencontre, le couple de Juliette et de Jean circule néanmoins entre les lignes avec des
allures particulières. Juliette est bien d’aujourd’hui, sa mentalité est à la même mode que ses
toilettes. Jean est sans cesse, sans une accalmie, sans un démenti, le fils de la névrosée et du
tueur d’oiseaux. La corrélation est absolue entre l’état cérébral et la manière d’agir. Des dettes
sont faites, le patrimoine est vendu, les vieux domestiques jetés à la porte, la prostitution est
acceptée, une louche attitude de souteneur est prise. Et Jean voit nettement ce qu’il fait. Il se
juge au fond de lui-même, et il continue, et il revient de l’exil auquel il s’était condamné, il
revient pour menacer et pour implorer Juliette, il revient pour voir Lirat, le seul être qu’il
respectait, tomber dans la fange où lui, Jean, se complaisait. Mais là, il se raidit subitement, il
refuse d’en voir davantage, il fuit Paris. Le Calvaire, qui est une première partie, est terminé.
Un second volume, annoncé, s’appellera Rédemption.
C’est ici, peut-être, que vient une crainte qui doit être loyalement exprimée. Le livre
est d’une belle tenue, dans son ton frénétique. On passe sur le romanesque de la fuite en
Bretagne, sur le factice du brusque changement d’allures de Lirat, insuffisamment expliqué.
Mais, quelques opinions, quelques mots, notés çà et là, le départ de Mintié s’en allant vêtu
d’habits d’ouvrier, c’est, à ne pas s’y tromper, ou l’apologie du travail manuel prêché par
Tolstoï, ou le retour de l’homme à la vie végétative, la préparation d’un hymne panthéiste.
Rien de plus légitime qu’une exaltation du travail ou le développement d’une conception de
l’univers. M. Mirbeau fera bien, pourtant, de veiller à ce qu’il n’y ait pas de disproportions
entre les déceptions de Mintié et l’apostolat auquel il voudra se livrer. Ce cerveau malade,
incendié par des yeux de femme clairs et vides, n’a pas pu juger l’humanité et la nature. Ce
qui intervient ici, c’est une conception de la pitié que l’on croit vraiment découvrir dans les
romans russes. Comme si, partout et en tous les temps, la littérature ne s’était pas employée à
pleurer sur l’Humanité.
M. Octave Mirbeau met une sensibilité irritée dans les descriptions qu’il fait des
choses : le Prieuré, le divan de Lirat, les volets clos et le pan de mur de la chambre à coucher
de Juliette. Il a, à un haut degré, le goût et le sens de l’hallucination. Il a su créer des êtres, ces
inoubliables parents de Mintié. Il lui faut veiller à ce qu’il n’y ait pas déperdition de ses
qualités personnelles d’observateur et de visionnaire.
Gustave Geffroy
La Justice, 11 janvier 1887
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Lettre inédite de Mirbeau à Sutter-Laumann (ou Gustave Geffroy ?)
[Paris – mi-janvier 1887]
9 rue Lamennais7
Mon cher confrère et ami,
Hervieu me dit que vous n’avez pas encore reçu ma lettre. Comment cela se fait-il ? Je
vous ai écrit, le jour même où j’ai reçu l’article si charmant que vous avez consacré à mon
livre, et qui m’a profondément touché, croyez-le bien. C’est à La Justice que j’ai adressé ma
lettre. Réclamez-la. Voyez. Une lettre ne s’égare pas ainsi, à moins que La Justice ne soit
comme des journaux que je connais, où l’on perd tout, livres, chapeaux, cannes, portemonnaie et correspondance.
Je vous disais, mon cher ami, dans cette vagabonde lettre, combien votre critique du
Calvaire m’avait ému et intéressé ; combien (pour la seconde partie) cela correspondait à mon
7 Il s’agit en fait de l’adresse d’Alice Regnault. L’adresse officielle de Mirbeau est alors au 7 de la même rue,
comme en témoigne son contrat de mariage du 18 mai 1887.

propre sentiment. Je suis le premier à reconnaître et à sentir toutes les faiblesses de mon livre,
et je vous sais gré d’y avoir vu de belles choses. Hélas ! Moi je n’y vois plus rien du tout,
qu’un essai tâtonnant, qui me rend, chaque jour, plus douloureux ce rêve que nous faisons
tous, vers la vérité, et vers l’art, cette sublime folie. Vous m’avez caché, sous des fleurs 8, la
misère de cette seconde partie, et à vous lire, il me semblait revoir s’animer des choses que
j’avais pensé étreindre et qui se sont en allées de dessous ma plume.
Parlons de vous maintenant, car ma lettre contenait aussi quelques mots sur votre livre
dont le titre est si joli, Par les Routes9. D’abord il révèle votre âme, cette âme que vous
m’avez si bien laissé deviner, lorsque je vous vis pour la première fois, et qui m’a fait vous
aimer tout de suite, comme un frère de ma race. Toute votre bonté, tous vos enthousiasmes,
toute votre compréhension généreuse et fière de la Vie y transparaissent à chaque vers. Vous
sentez profondément la nature et, dans vos paysages il y a ce prolongement vers l’infini que
seuls les poètes savent mettre. J’ai noté particulièrement La Nuit des tropiques, où l’intensité
descriptive émeut ; l’Aurore Boréale qui est superbe de couleur, le rendez-vous des chalutiers,
dont le rhytme [sic], joli et très amusant, rappelle celui des meilleures chansons de Richepin.
Ce qui m’a le plus intéressé, c’est le Vieux Bateau, où j’ai retrouvé une sensation qui m’est –
je ne dis pas personnelle – mais fréquente : la mélancolie qu’on éprouve à la vue des vieilles
choses délaissées et ruinées. Vous avez exprimé là tout un ordre d’idées que je sens... Enfin,
mon cher ami, avec vos poèmes de la mer, vous m’avez remis aux narines la bonne odeur
salée des grèves, et du goudron des ports, et dans les yeux, le spectacle toujours magnifique,
changeant et triste, de l’Océan... J’aime beaucoup aussi un poème de désenchantement, Dans
[deux mots illisibles]. J’en passe, et des meilleures.
Seulement – est-ce un goût bien sain ? – je désirerais dans votre vers une complication
plus grande, une forme plus travaillée, plus de recherche dans les rhytmes [sic]. Il me semble
que le vers est une notation musicale et, sans tomber jusqu’aux folies mallarmistes 10, je pense
qu’on doit tirer grand parti de la place des mots et de leur juxtaposition phonétique, même
pour rendre l’idée. Mais, peut-être, ces qualités que je vous demande, bien développées,
enlèveraient-elles au sentiment de sa fraîcheur et de l’imprévu de son parfum.
Vous êtes un poète, vous voyez et vous sentez les choses en poète, je voudrais vous
voir un peu plus symphoniste.
Vous ne m’en voulez pas de vous dire cela. Si Coppée m’envoyait un de ses volumes,
je lui écrirais aussitôt : « Admirable ! Sublime ! ». On est sévère seulement pour ceux qu’on
aime, et dont on aime le talent, et je vous aime bien tous les deux, vous et votre talent.
Affectueusement.
Octave Mirbeau
P. S. Vous serez bien gentil de venir me voir. Je suis chez moi, toujours dans la
journée. J’aurais la plus vive joie à causer avec vous.
Collection Pierre Michel. Extrait dans le catalogue Jean Raux, automne 2011.

8 Et non « sous des pleurs », comme indiqué par erreur dans la notice du catalogue Raux.
9 Par les routes (293 pages) a paru chez Lemerre à l’automne 1886. Sous-titre : « À la mer. Bouquets anciens.
Portraits et paysages. Joies et tristesses ».
10 En dépit de l’admiration qu’il va bientôt vouer à Mallarmé, Mirbeau tient toujours une distance
critique suffisante vis-à-vis des tendances à l’hermétisme dans lequel il lui semble que se complaît l’auteur
d’Igitur.