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. Véronique a l'idée d'organiser avec ses camarades un rallye à bicyclette... la sympathie ou l'hostilité se manifester parmi les concurrents.... Et Véronique ellemême n'en sait rien.. 5 . Mais des complications peuvent surgir. lorsque des événements imprévus viendront jeter une lumière nouvelle sur les actions et les sentiments des concurrents. est-il l'ami de Véronique ou non ? Certains détails tendraient à le faire penser.. Un rallye.. jeune étudiant en médecine. à qui son rôle d'organisateur donne de l'importance. La vérité n'éclate qu'à la fin. Renaud. Son père adoptif dressera le plan des épreuves avec l'aide de Renaud. cousin d'une des concurrentes.SUZANNE PAIRAULT LE RALLYE DE VÉRONIQUE Au cours des vacances. c'est très simple en apparence. Qui gagnera le rallye ? Le malentendu entre Véronique et Renaud se dissipera-t-il ? Telles sont les questions qui ne cessent de se poser au cours des trois journées mouvementées qui promènent nos héros à travers la campagne. d'autres au contraire.

SUZANNE PAIRAULT LE RALLYE DE VÉRONIQUE ILLUSTRATIONS D'ALBERT CHAZELLE HACHETTE 128 6 .

Véronique à la barre 1967 Illustrations d'Albert Chazelle.Éd.Série Véronique La Fortune de Véronique 1954 Illustrations de Jeanne Hives. Éd. Éd. Éd. Le Rallye de Véronique 1957 Illustrations d’Albert Chazelle . Véronique en famille 1955 Illustrations d’Albert Chazelle. 7 . Véronique à Paris 1961 Illustrations d’Albert Chazelle. Éd.

Nicole. Nous avons bien le temps avant le goûter. presque chaque jour. avait toute l'ardeur d'une néophyte. je t'assure! 8 . C'était pour elle surtout que sa grand-mère. Aujourd'hui la partie était disputée : d'un côté Nicole avec Paul. que ses douze ans faisaient considérer par les autres comme un gamin. là-bas. ce qui rétablissait l'équilibre. était toujours prête à ce jeu où elle excellait. — Notre revanche. Nicole? supplia Véronique. ont commencé un croquet : ils ne réclameront pas le court de si tôt. chez qui elle passait les vacances. de l'autre Véronique et son cousin Biaise. venaient jouer voisins et amis.I « JEU! ET PARTIK POUR NOUS ! déclara Nicole comme Biaise venait de rater sa dernière balle. le benjamin de la bande. tout de suite! » réclama Véronique qui. jouant au tennis depuis peu. « Pourquoi pas. mais sportifs et pleins d'allant. en général. Les autres. Cependant Nicole hésita. moins entraînés. faisait entretenir avec soin ce court entouré de grands arbres sur lequel.

. Elle était aimée. Vayssière. fille unique. Les deux fillettes avaient le même âge — quatorze ans. __ Avec une moto. « Pas du tout! dit-elle vivement. on ne sait jamais. il m'a fait monter derrière lui. en tout cas. dit le garçonnet. c'est un vrai! répliqua Nicole. oncle et tuteur du jeune garçon. nous allons faire la connaissance de ton cousin! J'espère qu'il est aussi gentil que le mien. Une cachottière! pensait Véronique. Mais Nicole. Vayssière.. toute récente encore. « Nicole ne sait pas... plutôt trop encline à dire tout ce qui lui passait par la tête. » Nicole était toujours ainsi. secrète.. celui-là — qui dirigeait dans le voisinage une des entreprises de M. elle était heureuse. — Mais pourquoi? insista Véronique. » Nicole rougit.. pourquoi Nicole nous quitte. élevée par charité. son petit visage pointu se refermait sur un demi-sourire mystérieux. — Oh! parce que. évasive. dit Véronique.__Je. « Je sais. gâtée par ses parents.. Les mauvais jours étaient finis : Véronique avait un père.... Surtout qu'il conduit vite. Elle éprouvait toujours un peu de peine lorsqu'on lui rappelait cette adoption. sans compter son grand frère — le vrai. s'efforçait d'atténuer. Véronique ne dit rien. ce que c'est que d'être pendant treize ans une orpheline.. le pacifique. }. . C'est à cause de Renaud..... dit Nicole. ajouta-t-elle en regardant Biaise. en voulait un peu à Véronique. sans personne qui vous comprenne et qui vous aime! » Mais cet instant de tristesse ne dura pas.. les vacances.. je crois que je devrais remonter à la maison. dit Paul avec malice. Nicole. de la faveur dont elle jouissait dans la bande : de cette jalousie inavouée et de la spontanéité de Véronique naissaient parfois des heurts que Biaise. ft! ft! ft! c'était épatant! Ce que j'ai hâte d'en avoir une pareille! __ C'est vrai. pensa-t-elle. — Le mien. Nicole avait raison : Biaise n était pas réellement son cousin. les avaient rapprochées. un cousin.. moi. les relations de leurs familles. qu'est-ce que cela peut faire? » protesta Biaise indigné. __ Vrai ou non. D'abord Renaud n arrive pas avant cinq heures. Peut-être même — qui sait? — d'avoir connu 9 . nouvelle venue.. On filait! Brrr. Renaud! L'année dernière. puisqu'elle n'était que la fille adoptive de M.

ils arrivèrent au milieu d'un litige : Armelle affirmait que sa boule avait passé la cloche. — Si tu dis cela d'avance. Je voudrais aussi essayer de les décider pour le rallye. Quelques-uns se montraient enthousiastes : une course de bicyclettes. — Oh ! ton rallye ! » fit Nicole en haussant les épaules. C'était une idée de Véronique. M. dit-elle à Nicole. avec toute la bande de ses amis.. Véronique. Nicole surtout se montrait rétive : à quoi bon aller chercher midi à quatorze heures quand on s'amusait très bien sans cela? « Elle a peur de ne pas gagner.. grâce à des problèmes dont la solution indiquait la route à parcourir. Vayssière avait parlé d'un rallye automobile qui venait d'avoir lieu en Provence. prenaient parti avec âpreté. Jacques et Liliane.. » 10 . Elle avait entrepris de convaincre les autres. l'autre pour la fille. Vincent et Babet défendaient leurs partenaires respectifs. que jusqu'ici elle s'efforçait en vain de faire accepter. ils se passionnaient pour leur jeu avec une ardeur d'enfants. défendait sa camarade. Malgré leur âge raisonnable — la plupart d'entre eux se préparaient à entrer en première à l'automne —.. l'un pour le garçon. les trois autres gagnèrent la pelouse où la partie de croquet battait son plein. loyalement. Un arbitrage n'a de valeur que s'il est sans parti pris. voilà qui changerait des jeux de tous les jours ! D'autres faisaient des objections : Vincent n'avait pas de bicyclette. « Biaise ! Véronique ! venez vite ! Vous voyez bien que la boule n'est pas passée! dit Daniel. Mais l'idée continuait à lui trotter par la tête. Daniel soutenait que non. à bicyclette. Au croquet. tu fausses leur jugement. Comme il fallait s'y attendre. tandis qu'au tennis elle est la plus forte! » avait dit Babet. Armelle craignait de se fatiguer. et il ne se passait pas de jour sans qu'elle reparlât de son rallye.. des problèmes à résoudre.des années douloureuses. Celle-ci. Quelques jours plus tôt. c'est difficile ! ajouta-t-elle en riant. protesta Armelle. avait aussitôt songé à en organiser un. mais d'intelligence. arrêtons si tu veux. il avait expliqué qu'il s'agissait d'une course où les concurrents ne rivalisaient pas seulement de vitesse. jouissait-elle mieux de son bonheur. quoique simples spectateurs.. Tandis que Nicole remontait vers la maison. Je vais aller voir comment marche la partie de croquet et s'ils ne se querellent pas trop. toujours inventive. partisan de l'idée de Véronique. en lisant le journal. «Bon.

. Lui.. — Je le comprends. le teint pâle et les cheveux très blonds. les études de médecine sont très dures. malheureusement : cette année il a travaillé presque tout l'été. — Et il est tellement formidable! Il paraît que l'hiver dernier le grand patron. Babet. où donc est Nicole? demanda-t-elle. Soigner les gens. nous avons encore quinze jours.On discuta un moment. puis Biaise proposa de recommencer le coup : Armelle franchit sa cloche sans difficulté.... — N'exagère pas. dit Vincent.. porta la main à ses cheveux ébouriffés. ceux qui ont quelques années de plus que vous en profitent pour vous traiter de haut. pour l'aider dans une urgence.. Que donnerait Nicole en homme? C'était drôle : on ne pouvait pas l'imaginer. 11 . — Ça. Véronique commençait à avoir hâte. ce Renaud? — Renaud Derrien. Vous l'aimez tous beaucoup. — De toute façon. ce qui arrangea tout.. ajouta Babet dont le père était médecin.. c'est un crack! déclara Vincent avec enthousiasme. les traits fins. — Et Renaud les prend tellement à cœur! Papa dit qu'il sera un jour professeur à la Faculté.. ils vous écrasent de leur grandeur parce qu'ils sont étudiants alors que vous êtes encore au lycée. dont la paresse était légendaire. que la nature avait faite franchement rousse. — Elle est allée se faire belle pour l'arrivée de Renaud! » dit Paul en riant. Ce n'est pas pour longtemps. de rencontrer ce garçon dont tout le monde disait tant de bien. instinctivement. Et nos vacances à nous sont déjà presque finies. En général. Elle se demanda s'il ressemblait à Nicole : de taille moyenne. pas du tout! Il a dix-neuf ans.. « Tiens. dit Véronique songeuse.. dit gentiment Véronique.... s'est adressé à lui plutôt qu'à l'externe.. elle aussi. que Renaud arrive! dit-elle. Véronique. « Quelle chance. c'est bien peu! soupira Armelle. par exemple ! » fit Paul avec respect. il me semble que c'est le plus beau métier du monde. à cause de son externat.... — Plus beau que l'aviation? interrogea Daniel qui se destinait à l'École d'aéronautique. — Ce n'est pas la même chose. n'est-ce pas. — Quinze jours. pourtant... admirait sincèrement les nattes presque argentées de son amie. dit Daniel.

dont elle n'avait pas eu le temps de parler à ses camarades. le suivirent. Puis. — Mais si nous n'y allons pas. « Qui est-ce? se demanda-t-elle.La partie de croquet continuait : Daniel. Nous ne le connaissons pas. Véronique commença à transporter boules et maillets dans une cabane construite à l'extrémité de la pelouse et qui servait à ranger les accessoires de jeu. Et d'où sort-Il? » Comme pour répondre à sa question. aidait de son mieux sa partenaire Babet. jetant leurs maillets. puis à ce Renaud que tout le monde aimait tant. Vêtu d'une chemise ouverte et d'un short. on pensera que nous voulons faire bande à part. je remonterai dans un moment. Tout à coup un bruit de moteur se fit entendre sur la route qui passait derrière les arbres. j'en suis sûr! » Le garçonnet remonta la pelouse en courant. — Crois-tu? dit Véronique. Elle leva la tête et vit devant elle un grand garçon brun et hâlé. elle entreprit d'y passer le rouleau. le jeune homme s'avança d'un pas et sourit. les autres. moi je reste pour tout remettre en place. remarquant que le bas de la pelouse n'avait pas été tondu depuis. en contrebas du tennis. il semblait parfaitement à l'aise et heureux de vivre. » Restée seule. vas-y. Ce faisant. devenu « pirate ». elle songea d'abord à son rallye. Je suis sûr que c'est Renaud! — Comment le sais-tu? demanda Véronique. toi. La cabane était en désordre : Véronique replia quelques fauteuils de toile. les pieds nus dans des espadrilles. 12 . — Eh bien. resterait-il avec les parents ou se joindrait-il à la bande? « Comme vous avez chaud! » dit soudain près d'elle une voix rieuse. je reconnais la sienne.quelques jours. C'est Renaud. « Nous devrions peut-être y aller aussi? dit Biaise. nous aurons l'air de nous jeter à sa tête. « C'est Renaud! s'écria Paul. Il passe souvent des motocyclettes. Y aurait-il moyen d'organiser quelque chose maintenant qu'il serait là? Il avait plusieurs années de plus qu'eux tous. elle fait le bruit d'un moteur d'aviation. Véronique et Biaise restèrent seuls au milieu des arceaux abandonnés. qui la regardait avec sympathie. — Non. non. accrocha aux patères des chapeaux de paille qui traînaient.

vous devez être encore plus fatigué que moi.. Véronique avait lâché la tondeuse et le regardait à travers ses cheveux roux emmêlés. j'espère que nous serons bons amis.. et je vous ai reconnue à la couleur de vos cheveux. Véronique Vayssière. vous avez sûrement assez travaillé. Vous êtes toute rouge. comment se fait-il qu'ils ne soient pas avec vous? __Je suis entré par la petite porte. dit-elle en rougissant (heureusement la chaleur pouvait en être responsable!) — En ce cas.. pour commencer. Attendez. le cousin de Nicole ». laissez-moi finir de rouler cette pelouse. que le vent rabattait sur son visage.. au bas du parc.. dit-il. __ Oui. balbutia-t-elle. Et les autres vous attendent là-haut.. Elle ne trouvait rien à dire : peut-être aurait-elle dû se nommer aussi? << Je n'aurais jamais cru. j'ai tout de suite deviné qui vous étiez. n'est-ce pas? J'ai entendu parler de vous.. A propos. vous ne lui ressemblez pas du tout.. C'est tellement plus amusant de surprendre tout le monde! J'avais dit 13 . __ Mais si vous venez de Paris par la route.. dit-il. je suis Véronique.« Je suis Renaud. __ Eh bien... moi.. Vous.. Véronique..

n'est-ce pas? demanda-t-il. Mais elle n'osait pas. — Je crois que oui. — Vous appelez cela flâner! dit Véronique en riant. je suis en avance. malgré sa gentillesse il l'intimidait un peu.. 14 .. — Il ne faut pas me juger d'après mon métier. Pourquoi cela? — Parce que je vais vous en confier un. asseyez-vous. « Sauriez-vous garder un secret? demanda-t-il. puisque vous voulez consacrer toute votre vie à ceux qui souffrent. j'obéis! » dit-elle en s'asseyant sur un tas d'herbe. voir des centaines de choses intéressantes. je ne veux pas en parler avant que ce soit tout à fait sûr. » II s'arrêta. C'était maintenant au tour de Renaud d'avoir chaud. Elle n'arrivait pas à le situer exactement : ni collégien comme les autres. rencontrer toutes sortes de gens. comme vous voyez. j'en profite pour flâner un peu. Seulement. « Vous pensez beaucoup aux autres. après cela il faudra aller retrouver les autres. — Figurez-vous que j'y suis invité : c'est merveilleux. je ne peux pas m'empêcher de faire une ordonnance! — Si c'est le médecin qui parle. par exemple. Ma grand-mère est seule à le savoir. n'est-ce pas? On doit visiter une partie des États-Unis. Le bas de la pelouse fut bientôt tondu. Mais puisque je prends votre place. déclara-t-elle. Elle trouvait Renaud plus sympathique encore que ne le disaient ses amis.. reposez-vous vraiment. il posa le rouleau contre un arbre et se laissa tomber à côté de Véronique. Déformation professionnelle. Je comprends maintenant pourquoi vous étiez couleur de soleil couchant! » ajouta-t-il pour la taquiner. après tout un été passé à Paris! dit Renaud.. • Véronique se mit à rire. sur cette intervention qu'il avait faite avec le grand patron. répondit-elle sérieusement. — Et vous y allez! s'écria joyeusement Véronique. au fond je suis très égoïste. Elle mourait d'envie de l'interroger sur ses études. « Vous avez cinq minutes pour souffler. Il y aura à la fin du mois un grand congrès d'étudiants en Amérique. ni tout à fait grande personne. Mais je ne peux pas penser à autre chose. En ce moment.. enveloppé d'un nuage de poussière verte. » Renaud la regarda. « Ouf! dit-il. — C'est si bon de voir de la verdure. tandis qu'il poussait la tondeuse avec vigueur. — Moins que vous.que j'arriverais à cinq heures.

— Seulement quoi? — Si je vais à ce congrès. Surtout. il est formidable! se disait-elle en grimpant l'allée à son côté.. mon patron appuie ma demande. — Vous n'avez pas encore la réponse? — Non. Véronique! Pensez que le départ a lieu dans moins de deux semaines. qu'il tenait son visage ouvert et ses yeux rieurs. Et maintenant. mes cinq minutes sont plus qu'écoulées. Mais elle lui arrivait à peine à l'épaule et il la souleva dans ses bras comme un enfant.. « Vous voyez. Le cœur de Véronique battait très fort: Renaud venait de se confier à elle! il était son ami! De sa vie elle ne s'était sentie aussi fière et aussi heureuse. mais ne peut pas prendre sur lui de me faire manquer l'examen. et je ne sais même pas si j'aurai cette autorisation. laisse. A leur arrivée. mon chéri. Il faudrait une autorisation spéciale. Laisse-moi te regarder. il le faut! » dit Véronique en joignant les mains. Gomment ! Renaud était là! Mais par où était-il entré? où avait-il laissé sa moto? comment avait-il rencontré Véronique? La grand-mère du jeune homme. — Mais vous me direz quand vous recevrez la lettre? — Bien sûr. que mes préoccupations sont tout à fait personnelles! — Mais une chose comme celle-là. — Oh! vous l'aurez. sortit sur le perron. n'est-ce pas? Cela m'agacerait que tout le monde parle de cette affaire. Renaud poussa un soupir. sans cet examen. remontons.. au moins. C'était d'elle. pas un mot. je ne peux pas entrer en troisième année. auquel je n'ai pas pu me présenter au printemps à cause d'une stupide varicelle. L'administration est une chose terrible. je manque un examen. Les autres ont raison.. Renaud s'élança pour l'embrasser. que j'ai demandée.. le doyen est en vacances. certainement. » Il lui toucha légèrement le bras. ce sera notre secret à tous les deux. Tu as pourtant dû apprendre à la Faculté que les vieux os sont fragiles. Et théoriquement. ils furent accueillis par de grands cris... qui était aussi celle de Nicole. « Laisse. dit-il. Véronique.. après tout cet été de travail? 15 . vous l'aurez.... as-tu bonne mine. « Vous êtes très gentille. tu vas me casser! dit-elle gaiement en se dégageant. c'est une occasion unique! Je voudrais tellement que vous l'obteniez. » Ils remontèrent vers la maison. dit-il..

» La grand-mère posa une question à Renaud. Renaud ne voulait pas. mais celle-ci. dit Renaud... elle voyait Renaud parler amicalement à Nicole.. Elle était mécontente que Renaud eût rencontré Véronique avant elle. — C'est vraiment amusant? demanda Nicole en faisant la moue. n'est-ce pas? — J'ai l'impression que tu la connais déjà très bien! fit Nicole un peu pincée. demanda tout à coup Babet. et les autres ne voulaient pas quitter Renaud. la bande se retrouva sur la terrasse. s'éloigner de sa grand-mère. intervint.. s'y glissa vivement et s'assit sans même attendre les autres. avec ce teint et ces cheveux. qui ne s'arrêtait guère. tu le sais bien ». grand-mère. Tout le monde passa dans la salle à manger.. « Qui parle de rallye? demanda-t-il. Après le goûter. qui s'avança sans empressement. Véronique. — C'est une enfant adoptée. car elle peut aussi être très gaie. où un goûter exceptionnel célébrait l'arrivée du jeune étudiant. voyant Véronique se rapprocher de la place vide de l'autre côté de Renaud. C'était épatant : nous sommes partis le samedi à midi. dut subir les bavardages du garçonnet. placée au bout de la table. avait dit Renaud à sa cousine en regardant la fillette s'éloigner. — En tout cas. — Je sais — pauvre petite! C'est peut-être pour cela qu'elle a par moments un air plus sérieux que son âge. « Cette petite Véronique est charmante. Renaud. tu sais. avec des copains. Il embrassa aussi sa tante.— J'aime mon travail.. mais ils étaient trop loin pour qu'elle pût rien saisir. dit Nicole. entre Biaise et Paul. qui justement s'approchait de leur petit groupe. Par moments seulement. est-ce que tu penses toujours à ton rallye? » A ce mot. « Dis-moi. nous avons couché dans des granges.. parce que nous avions des cours le matin. à moto. J'en ai fait un.. au printemps dernier. puis chercha des yeux Nicole. Véronique. il lui semblait que son amie la privait d'une prérogative à laquelle elle avait droit. elle ne peut pas passer inaperçue. Elle ne se doutait pas qu'ils parlaient d'elle. ce premier jour. et la conversation s'engagea sur une autre piste. 16 . La grand-mère avait installé son petit-fils à sa droite.. elle voulait placer Nicole à sa gauche.

« Ah! M. Mais il faut que chacun reçoive deux enveloppes. ouvrir cette seconde enveloppe fera perdre vingt points. l'autre la solution. le second neuf. De la sorte. le père adoptif de Véronique — un original s'il en fut. Seulement il y a des difficultés. c'était M. on part quelquefois 17 . — Aucune importance! coupa Renaud. Je me demandais justement ce qui arriverait si quelqu'un venait à se perdre. — C'est justement ce qui est drôle! Je peux vous aider à l'organiser. la propriété s'appelle ainsi à cause d'une crête de rochers qui la surplombe). si vous voulez : bien entendu. « Oncle Charles ». — Bravo! dit Véronique. il aura la ressource de chercher la bonne réponse et pourra arriver quand même à l'étape. J'ai mon ancien vélo au grenier. il faisait profession de détester la civilisation et de vouloir ramener la société moderne à la sagesse naturelle des Peaux Rouges. Ayant passé quinze ans de sa vie dans les forêts de l'Amérique du Sud. On se retrouverait à l'étape indiquée par la solution. Vayssière.. — Mais s'il faut coucher en route. Expliquez-nous comment vous voyez ce rallye. je suis sûr qu'il est en parfait état de marche. l'une contenant le problème. ceux qui y prendront part ne doivent pas être dans le secret. ce sera une véritable aventure! dit Armelle effrayée. pour toute la bande.— C'est passionnant! Qui de vous a eu l'idée d'en organiser un? Vous.. — C'est une précaution indispensable. celui qui arriverait le premier marquerait dix points. Vayssière est dans le coup? Alors ce sera mieux encore! dit Renaud. Défense de s'entraider et de se communiquer les résultats obtenus. Véronique. Je connais des problèmes qui vous donneront du fil à retordre! — Oncle Charles veut bien nous aider aussi ». qu'il faudrait résoudre pour connaître la route à suivre. séparément. dit Babet. — Très bien. si quelqu'un se trouve tout à fait égaré. Seulement. la seule valable à son avis. J'irai le voir demain matin avec Vincent. expliqua Véronique.. -— Je pensais qu'on pourrait partir des « Falaises » (c'est là que j'habite. Chacun. recevrait un premier problème. Véronique? Bravo! Et comment voudriez-vous le faire? — A bicyclette. je l'avais graissé avec soin. dit Renaud. d'abord Vincent n'a pas de machine. et ainsi de suite.

» Ils discutaient encore quand M.. — C'est vrai? Ce cher vieux Derrien! Il y a décidément de chic types même en Europe. J'ai beaucoup connu votre père autrefois. dites oncle Charles. Mais ne m'appelez pas monsieur... oncle Charles ! répondit Nicole avec empressement. — Tu as vu? Renaud l'a retournée comme une crêpe! » chuchota Biaise à l'oreille de sa cousine. mes enfants. « Le jeune Derrien. 18 .. Renaud? Veux-tu que nous l'organisions ensemble? Mais d'abord. d'apprendre votre retour. — Vous vous trompez. probablement. Ce fut ainsi que se décida le rallye de Véronique.sur une fausse piste et on peut tourner des heures entières sans découvrir le rendez-vous.. Comment va-t-il? Il ne se souvient pas de moi... qu'il avait promis de ramener en voiture. je vous tutoierai. l'an passé. Quand j'étais petit.. monsieur. je suppose? dit-il en tendant la main à Renaud. comme tout le monde. est-ce que tout le monde est d'accord? — Tout le monde.. Il a été très heureux. Vayssière arriva chercher sa fille et son neveu. je ne veux pas vous interrompre. il me parlait quelquefois de ses amis parti chez les Peaux Rouges. il s'avança vers la bande qui causait avec animation. Moi.. Ce « vous » des civilisés m'écorche toujours la langue. Mon père se souvient parfaitement de vous. dit Renaud. En attendant. — L'idée te plaît. si cela vous est égal. Toujours coiffé de l'immense chapeau indien à fond conique qui ne le quittait jamais.. de quoi parliez-vous? — D'un rallye que nous propose Véronique..

II plus tard. en attendant Renaud qui était allé aux « Falaises » discuter du rallye avec M. on jouait de nouveau au tennis chez Nicole. Les organisateurs prenaient leur rôle très à cœur : ils avaient ensemble de longs conciliabules. faisait également partie du comité : oncle Charles et Renaud avaient recours à ses lumières pour trancher tel ou tel point délicat. elle pouvait cependant donner certains renseignements : elle savait. jeune professeur que M. QUELQUES JOURS 19 . Mme Escande. « Deux fois! s'écria Armelle en apprenant la nouvelle. Vayssière avait invitée à passer l'été aux « Falaises » avec son petit garçon et qui donnait des répétitions aux deux jeunes gens. le fait d'en avoir eu l'idée mettait Véronique au premier rang de la bande. que les épreuves dureraient trois jours et qu'on coucherait deux fois en route. dont Biaise et Véronique étaient impitoyablement exclus. Quoique les délibérations eussent lieu dans le plus grand secret. Vayssière. Maintenant que le rallye s'organisait tout de bon. par exemple.

Mais ce sera terrible de passer deux nuits de suite dans le foin !
— Pourquoi dans le foin? demanda Véronique en riant.
— Renaud l'a dit : quand ses camarades ont organisé un rallye, ils
ont dormi dans des granges....
— Ce n'est pas la même chose; je suis bien sûre que papa s'arrangera
pour que nous ayons des lits. »
Les curieux insistaient. « Vrai, tu ne sais rien d'autre, Véronique?
— Rien, je vous assure. Personne ne doit rien savoir, autrement ce
ne serait pas juste. Ni Biaise ni moi n'entrons plus dans la bibliothèque où
papa garde tous les papiers.
— Vous ne savez même pas ce qu'ils y font?
— Ils calculent, ils regardent des dictionnaires, des cartes de
géographie.
—• J'ai hâte que cela commence! soupira Babet. Pas vous, les
garçons? C'est bien décidé pour dans huit jours, Véronique?
— Oui, nous partirons le lundi matin. »
En fait, personne ne pensait plus à autre chose. Daniel, qui était
studieux, alla à la bibliothèque de la ville voisine chercher une
documentation sur les rallyes; il n'en trouva aucune, heureusement, car les
autres commençaient à se demander s'il était bien juste qu'un des
participants eût cet avantage sur ses concurrents. Armelle déclara qu'elle ne
jouerait pas au tennis de toute la semaine, afin de garder ses forces pour le
rallye. Paul, au contraire, s'astreignait à faire chaque jour deux heures de
bicyclette pour être tout à fait en forme le jour voulu.
« Quand je pense que vous ne vouliez pas en entendre parler! Et
maintenant vous êtes tous aussi excités que moi! disait Véronique.
— Moi j'ai toujours été d'accord, rappelle-toi! répondit Babet.
— Moi aussi, dit Daniel.
— Moi, c'est parce que je n'avais pas de bicyclette, dit Vincent.
— Moi, je pensais que tu ne t'en tirerais pas. Mais puisque Renaud
s'en mêle, c'est différent », dit Nicole.
Depuis leur première rencontre, Véronique pensait beaucoup au
jeune étudiant. Elle se rappelait la confidence qu'il lui avait faite et gardait
avec fierté son grand secret. Elle savait gré à Renaud de s'occuper aussi
activement du rallye alors qu'il avait, lui, des soucis tellement plus graves!
Mais peut-être au fond

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était-ce bon pour lui d'avoir quelque chose qui l'absorbât
entièrement, pour ne pas penser continuellement à cette lettre qu'il
attendait.
« Pourvu qu'il ait une bonne réponse! » se disait Véronique.
Quand elle rencontrait Renaud, elle l'interrogeait du regard; il faisait
« non » de la tête, et elle comprenait qu'il n'avait pas encore reçu
l'autorisation nécessaire à son voyage. Mais, ne s'étant plus retrouvée seule
avec lui, elle respectait la consigne du silence.
Oncle Charles, lui, avait adopté Renaud dès le premier jour. Il lui
avait donné la plus grande marque de confiance en lui montrant ses
collections indiennes et en lui révélant certains secrets médicaux que
possédaient les sorciers de là-bas.
« Quoi que tu fasses, mon garçon, tu ne les vaudras jamais! disait-il
en hochant la tête. J'ai vu ces gens-là ouvrir un ventre — oui, tu m'entends,
ouvrir un ventre sans asepsie, sans anesthésie... et l'opéré se levait trois
jours plus tard pour aller à la chasse !
— Je vois qu'après ma thèse il faudra que j'aille me spécialiser làbas, dit Renaud en riant.
— Tu plaisantes, mais ce serait une idée à cultiver! » dit oncle
Charles.
Ce jour-là, Véronique et Biaise avaient quitté les « Falaises » avant
l'arrivée de l'étudiant. On avait joué au tennis une partie de l'après-midi;
maintenant Daniel et Vincent faisaient des balles, les autres les regardaient
en jugeant les coups. Véronique s'était assise sur le banc, un peu à l'écart;
au bout d'un moment Nicole vint l'y rejoindre. Les deux fillettes n'avaient
jamais eu l'occasion de parler seule à seule depuis l'arrivée de Renaud.
« II me semble que tu n'as pas mis longtemps à faire-la connaissance
de mon cousin ! commença Nicole d'un ton aigre-doux.
— C'est vrai, dit Véronique. Je le trouve très gentil, tu sais, pas du
tout poseur comme le sont tant de grands jeunes gens. Il est arrivé par la
petite porte pendant que je roulais la pelouse. Nous avons tout de suite été
bons amis. »
Nicole eut son petit rire.
« Amis! tu exagères peut-être un peu, fit-elle ironiquement.
D'autant plus que....
— D'autant plus que quoi? demanda Véronique. Nous nous sommes
très bien entendus, je t'assure.
— Oui, mais.... Après tout, j'aime mieux te prévenir : Renaud

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a horreur des roux, et en particulier des filles rousses. Cela doit
s'expliquer, d'ailleurs : il y a beaucoup de gens comme lui.... Tu ne m'en
veux pas de te dire ça, j'espère, Véronique? Moi, ça ne me fait rien du tout,
je ne remarque jamais les couleurs. Mais Renaud est particulièrement
sensible de ce côté.... Pendant le goûter, justement, il me parlait de tes
cheveux....
— De mes cheveux? Ce n'est pas vrai! dit Véronique.
— Puisque je te le dis.
— Jure-le-moi.
— Je te le jure, répondit Nicole sans hésiter. Oh! cela n'a pas
d'importance : Renaud sera très gentil avec toi, il l'est avec tout le monde.
Et surtout il a pitié de toi parce que tu es une enfant adoptive, il me l'a dit
aussi.... Mais tiens, le voici justement, excuse-moi, il va sûrement me
demander d'être sa partenaire. Nous avons tellement l'habitude de jouer
ensemble, tu comprends....
— Je comprends », dit Véronique.
Elle resta seule sur son banc; il lui semblait qu'une boule lui
remontait dans la gorge et l’étouffait. Ainsi Renaud avait dit à Nicole....
C'était vrai que beaucoup de gens avaient horreur des cheveux roux : à
l'orphelinat, jadis, la surveillante qui détestait Véronique lui répétait sans
cesse que « les roux, c'était tout mauvais ». Depuis, Véronique l'avait
oublié : M. Vayssière et Biaise l'aimaient malgré ses cheveux; il leur
arrivait même de lui en faire des compliments, si bien qu'elle finissait par
ne plus en avoir honte. Mais s'ils parlaient ainsi, c'était pour lui faire plaisir
— pour la consoler, peut-être : elle le comprenait bien maintenant....
Renaud, lui, avait tout de suite remarqué sa couleur; il le lui avait dit dès
les premiers mots : « Je vous ai reconnue à cause de vos cheveux.... »
Elle n'était pas seulement vexée; elle avait vraiment de la peine. Si
elle devait subir cette humiliation, fallait-il que ce fût justement de la part
de Renaud, qu'elle admirait plus que personne au monde? Pendant ces
quelques jours, elle avait échafaudé mille projets : elle s'était dit qu'ils
deviendraient de grands amis, que sa première confidence serait suivie de
beaucoup d'autres.... Mais cette confidence, pourquoi la lui avait-il faite,
s'il n'éprouvait pour elle aucune sympathie? Qu'elle était sotte! par pitié,
sans doute! Il l'avait trouvée seule : il avait pensé que les autres l;i tenaient
à l'écart.... Ce qu'elle avait pris pour de l'amitié n'était qu'une charité — la
charité qu'il avait pour ses malades de

22

. — Pas plus d'enthousiasme que cela? Toi qui avais l'air d'y tenir tellement! — Mais je suis très contente. Elle avait beau s'en défendre. dit Véronique avec un peu d'impatience.l'hôpital. la ramenait à Renaud. pour se débarrasser d'une pensée qui vous obsède? La première venue. Vincent arriva en courant. Renaud! » (Surtout. nous sommes imbattables! — Oui.. ton rallye? — Oui. — Renaud joue bien.. je t'assure ». je regarde. « Qu'est-ce que tu fais? demanda Nicole. dit Véronique en s'efforçant de dissimuler le tremblement de sa voix. « Comme il joue bien! » se disait-elle. Le pire. hein. voilà ce qu'elle 23 . je suis très contente. justement. Les larmes montaient aux yeux de Véronique. vous jouez très bien tous les deux »..) Mais elle n'eut pas le courage de se rapprocher du court et regarda la partie de loin. un nouveau set s'engagea aussitôt entre Renaud. s'efforça désespérément de penser à autre chose. « Bonjour. à Biaise. c'était de penser qu'elle avait pu croire à son amitié. cela suffisait à gâter toute sa joie. n'est-ce pas? Quand nous formons équipe. tu boudes? — Bouder. rapportées par Nicole. Daniel. dit Véronique. Est-ce qu'il n'y a pas des moments où l'on se confierait au premier venu. Les autres se rapprochèrent du banc sur lequel Véronique était assise. à son père. maintenant. pour quelques paroles échangées au hasard. Véronique? dit-il gaiement. Mais le rallye. lui pesaient sur le cœur. elle était en très bon état. De loin.. Il venait d'essayer la bicyclette de Renaud. voilà tout. Elle se força à répondre de la même façon : « Bonjour. au rallye. Tu le tiens. le jeune homme agita sa raquette. elle les refoula. pourquoi? Non. La partie finie. qu'il ne se doute de rien! pensait-elle. lui allait parfaitement.. et chaque qualité nouvelle qu'elle découvrait à Renaud était pour elle comme une piqûre de plus. et. Babet et Armelle.. Véronique! » cria-t-il. « Tu es contente... en baissant un peu la selle. Elle ne pouvait pas lui dire combien les paroles de Renaud. parce qu'il était bon et que c'était son métier.

Il fallait seulement éviter d'en faire à Biaise en lui 24 . à l'orphelinat. elle se sentait à l'abri. partons doucement. lorsque devant la surveillante haineuse Véronique affectait un visage serein. ramassa sa raquette. Seule avec Biaise. Nicole avait ajouté que cette impression était compréhensible. Elle se leva. » La grille franchie.avait été pour Renaud. prit sa veste sur le dossier du banc. « Je crois qu'il faut partir. mais déplaisante. que beaucoup de gens l'éprouvaient comme lui. Mais à quoi bon retourner tout cela dans sa tête? La seule chose importante.. — Au contraire. dit-elle. ainsi nous ne les dérangerons pas. — Déjà? dit Biaise. c'était que personne ne s'en aperçût. Papa ne vient pas nous chercher en voiture. Pas antipathique... il l'avait dit.. Comme autrefois. elle éprouva une impression de soulagement. aujourd'hui. C'était aussi Renaud qui avait dit cela : Nicole ne l'avait pas trouvé seule : elle disait d'ailleurs qu'elle-même ne remarquait pas les couleurs. peut-être. Attendons au moins qu'ils aient fini leur partie. Biaise.. sûre que personne ne lui ferait de mal..

s'asseyant près de lui. « Quelle idée. Vayssière se mit à rire. était consacré au travail. On alla se coucher de bonne heure . Déjà. je suppose — parce que vos parents en avaient avant vous. Mme Escande l'interrogea sur son livre : M. C'est drôle de voir comme les gens riches ont parfois du mal à dépenser leur argent. — C'est peut-être pour ça qu'ils sont riches! » dit Mme Escande en riant. au choc de la déception. c'était plus facile: on a tellement de force quand il s'agit de ceux qu'on aime! M.laissant soupçonner ce qu'elle ressentait. A table... — Et vos parents. L'après-midi. Ce jour-là. Mais cela. travaillait avec Mme Escande. heureusement. — Mais enfin. même involontaire. elle s'approcha de son père qui lisait sur la terrasse et. évidemment. dit-il. Pendant qu'elle prenait sa répétition. Véronique était si fatiguée qu'elle s'endormit bientôt malgré son souci. ma petite fille. Mais l'éditeur leur demande un prix fou. Vayssière. cela a bien commencé un jour? — Tu m'en demandes trop. Elle ne bougea pas : elle préférait ne pas le voir. succédait la réaction de la lutte. déjà trempé par les épreuves. demanda-t-elle sans préambule. à son tour. mais il voyait là une preuve que le public s'intéressait à ses chers Peaux Rouges. Cela te tracasse donc tellement? » 25 . car il était totalement dénué de vanité. et ils hésitent. n'était pas de ceux qui se laissent abattre. Véronique! Par hérédité. Quand elle s'éveilla.. Il en était enchanté — non pour lui-même. quelqu'un entra dans la maison : elle pensa que c'était Renaud qui venait voir M. « Les Américains ont fait une demande de traduction. pourquoi a-t-on des cheveux roux? » M. Mais son caractère. le premier souvenir qui lui revint fut celui-là. Vayssière avait écrit un ouvrage sur les Indiens qui remportait un grand succès de librairie. passa un bras autour de son cou. pourquoi les avaient-ils? — Pour la même raison. c'était le meilleur moyen d'empêcher toute indiscrétion. « Papa. comme Biaise. Vayssière avait décidé que pendant cette période de préparation il serait défendu de parler du rallye aux « Falaises ».

Puisque les gens changeaient ainsi.. quand elle y pensait. en somme? De savoir qu'il n'aimait pas les filles rousses? M... Entre elle et Renaud. n'était-ce pas elle qui en avait eu l'idée? Elle n'en voulait pas à Nicole. dans la vie on n'a rien sans effort. elle retourna chez ses amis et discuta du rallye avec la même ardeur qu'auparavant. comme d'autres n'aiment pas le blond ou le brun..Véronique suivait son idée. pouvait jouer en sa faveur. mon petit : elles ont tellement peu d'importance.. elle lui était plutôt reconnaissante de lui avoir ouvert les yeux au sujet de Renaud. il fallait gagner le rallye! 26 . C'est une affaire purement personnelle. plus ancrée que jamais dans son désir de revanche.. on peut changer aussi complètement. au contraire. Qu'est-ce qui l'avait rendue si malheureuse. les choses ne vous tombent pas du ciel. dit-elle. malgré tout. il a fini par s'éprendre d'une jeune fille qui avait de tout petits yeux noirs et ronds. il restait un lien : celui de ce secret qu'ils partageaient et qu'elle garderait comme un trésor... Eh bien. C'était dur de ne plus avoir en lui cette confiance totale qu'elle lui avait donnée. Ensuite de penser que c'était par pitié qu'il s'était montré gentil envers elle? Eh bien. même pour des choses de ce genre! — Surtout pour des choses de ce genre. — Il y a des gens qui n'aiment pas cette couleur. il fallait lui montrer que les rousses étaient bonnes à quelque chose et qu'elle n'avait pas besoin de sa pitié. dit Véronique.. « Ce que je me demande. elle forcerait bien Renaud à changer. pour ce que signifient ces aversions! J'ai connu un garçon en Amérique qui détestait les petits yeux : il disait que cela le faisait penser à des boutons de bottine. Vayssière disait que ces idées-là n'avaient rien de définitif. elle le sentait.. Les derniers jours de la semaine. On n'y pouvait rien. Pour commencer. Et il n'aurait pas fallu lui dire qu'elle n'avait pas les plus beaux yeux du monde! — Comment. au fond! » Véronique le quitta rassérénée. dès leur première rencontre.. Ce rallye. Et d'ailleurs.. justement pareils à des boutons. c'est pourquoi il y a des gens qui ont horreur des cheveux roux. stupidement.

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28

III
DEPUIS LE MATIN,

la salle à manger des « Falaises » retentissait de
bavardages et de rires. Tous les concurrents du rallye — une dizaine en tout
— s'y trouvaient réunis ; au chocolat quotidien s'ajoutait un repas plus
substantiel : œufs, jambon, gâteaux — jugé nécessaire en prévision des
fatigues de l'épreuve. Dix bicyclettes, fourbies, graissées avec soin (les
participants y avaient consacré toute la journée de la veille), rangées devant
la terrasse, attendaient le signal du départ.
Dans le salon, M. Vayssière, Renaud et Mme Escande poursuivaient
un conciliabule mystérieux autour de la table sur laquelle s'empilaient les
enveloppes. Eux aussi, depuis le début de la semaine, avaient beaucoup
travaillé; il s'agissait non seulement de combiner les problèmes, mais de
préparer les étapes, de pourvoir à la nourriture et au coucher, puisque le
rallye devait s'étendre sur trois jours.
Quand la vieille "horloge du vestibule sonna neuf heures, M.
Vayssière pénétra dans la salle à manger.

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dans un rayon de douze kilomètres. Je vais maintenant vous distribuer les enveloppes. Véronique déplia sa carte et chercha fébrilement. » 30 .. Véronique resta interdite. c'est ridicule. quelques-uns. comme il a été convenu.. Véronique. d'après la seconde phrase. se trouva une des dernières servies. En attendant son enveloppe. donnait le nom du village où l'on devait se rendre. invoquez les mânes de Christophe Colomb : il pourra vous donner une idée. Une fois arrivés.. Non. Au premier abord. grand émoi à la ferme! N'oubliez. peut-être? mais un saint ne peut pas non plus entrer dans une pierre. à vous de les comprendre et de ne pas vous tromper de chemin! La seconde.. La plupart semblaient perplexes. ne doit être ouverte que si vous êtes vraiment égaré : celui qui l'ouvre perd vingt points. ce village se trouvait à douze kilomètres. Chacun doit résoudre les problèmes seul et faire la route de son côté. une agglomération dont le nom pût répondre à la définition proposée. la bleue. pas vos chapeaux : en douze kilomètres on peut attraper un bon coup de soleil.. « Villebois? murmura-t-elle. défense de se mettre à deux ou de s'entraider d'aucune manière. Elle en tira une feuille de papier blanc sur laquelle étaient tracés ces mots : Quand mon premier pénètre dans mon second. réfléchissaient profondément.. elle ouvrit l'enveloppe avec difficulté. d'autres dépliaient sur la table les cartes de la région dont M. Elle frémissait d'impatience : c'est que pour elle ce rallye ne représentait pas seulement l'intérêt du jeu. elle regarda ceux qui avaient déjà reçu et ouvert les leurs. tant elle était émue. Lorsque le tour de Véronique arriva. évidemment. Forquigny ne va pas davantage. qui était placée au bout de la table.« Vous êtes bien restaurés? demanda-t-il.. ce n'est pas cela : une ville ne peut pas pénétrer dans un bois. Je peux commencer? Allons-y! » II fit le tour de la salle et remit à chacun deux enveloppes. Saint-Pierre. sourcils froncés. chacun de vous en recevra deux : la première contient les indications de la route. tout cela ne signifiait rien.. mais la première étape d'une revanche ardemment souhaitée. Vayssière leur avait recommandé de se munir. donc compromet sérieusement ses chances de gagner le rallye. La charade. Voyons : il fallait agir comme pour un vrai problème et commencer par le décomposer en ses parties..

elle attaqua courageusement la longue côte qui menait à la gare. Voyons maintenant ce qui vient ensuite. pédalons! » Elle fit plusieurs kilomètres sans autre pensée que celle de rattraper Daniel. A son passage.. grand émoi à la ferme. regarder tous les villages se trouvant à une distance de douze kilomètres ! Mais elle était si heureuse d'avoir trouvé Béthencourt qu'elle n'avait pas cherché plus loin. douze kilomètres. Elle traversa la terrasse en courant. On entendit le gravier de l'allée crisser sous les roues de la bicyclette. La montée était rude. alors? Une bête dans la cour..... se dit-elle. puis plus rien. si faire se pouvait.... puis les recherches avaient repris avec acharnement. Véronique! » jeta Renaud. Ah! voici Mareuil. Béthencourt. « II a trouvé! » pensa Véronique avec envie. elle recommença à ruminer le problème. avant de partir.. 31 . « Bonne chance. mais aujourd'hui elle n'avait pas une minute à perdre. Voyons.. Quel bonheur! Elle se leva précipitamment. son visage exprimait la contrariété.. qui menait à Béthencourt. C'est cela! c'est certainement cela! Je suis la seconde à avoir trouvé! Il ne me reste plus maintenant qu'à gagner Daniel à la course. c'est absurde. Et si un autre nom répondait aussi à la charade? Elle aurait dû... Nicole leva la tête.. Mais une mare dans un œil. Ce qui était irritant. « Elle est furieuse que j'aie trouvé! » se dit Véronique. M.. sur la grand-route. Avec ces grands arbres de chaque côté.. prit sa bicyclette et l'enfourcha. « Et maintenant.. Près de la grille. c'était de n'avoir pas tout son temps pour réfléchir : le rallye était une compétition de vitesse. Puis. Ah! ici je ne comprends plus. qui causaient amicalement.. lui firent un signe amical.. » Tout à coup il lui vint à l'esprit qu'elle pouvait s'être trompée malgré tout.. je l'ai trouvé. sans hésiter elle prit celle de gauche. Au départ de Daniel tous les yeux s'étaient levés. tout en pédalant.Daniel repoussa sa chaise et se leva.... « II va voir ce dont je suis capable! » se promit-elle. généralement Véronique mettait pied à terre avant le sommet. Vayssière et Renaud. « Le village. N'oubliez pas vos chapeaux.. A la sortie des « Falaises ». la route est continuellement à l'ombre. Devant la gare plusieurs routes se croisaient.... jetant un regard de triomphe à tous ceux qui peinaient encore sur leurs papiers.

non. c'est peut-être cela ! Un veau dans le blé. » La fillette était sympathique.... reprenons depuis le début. sauta à terre et appuya sa bicyclette contre le talus.. Mais pour cela je suis obligée de retourner jusqu'à la gare. Tandis qu'elle perdait ainsi son temps sur la route.. mon Dieu! » Elle allait reprendre sa bicyclette. « Ça serait-il que vous êtes perdue? » dit tout à coup une voix à côté d'elle. 32 . __ Quoi c'est-il que vous cherchez sur vot'carte? Je connais le pays. Puis.... mais je n'en ai pas besoin. pensa-t-elle. c'était impossible. — Tu es bien gentille..Plus elle y pensait. cela peut provoquer des ravages! Il faut que j'aille voir si la route de Vauxblé est au soleil. dit Véronique. « Vous voulez que je vous fasse voir où ce que nous sommes? demanda-t-elle aimablement.. la regardait avec des yeux ronds. en d'autres circonstances Véronique se fût volontiers attardée avec elle.. Tenez... elle leva la tête et vit une petite gardeuse d'oies qui. La gardeuse d'oies ne se découragea pas pour si peu. eût causé grand émoi!). Celle-ci. vraiment. lorsqu'elle songea que Vauxblé n'était peut-être pas la seule alternative possible : cette fois elle ne devait pas se lancer avant d'avoir épuisé toutes les chances.. « Non. je te remercie. tirant la carte de sa sacoche. je pourrais vous aider.. écarta la baguette. non. « Et moi qui ai déjà fait au moins cinq ou six kilomètres! » pensa-telle avec désespoir. « Voyons.... en effet. tout en écorçant une baguette. c'est par ici. Mais oui. empêchant Véronique de rien voir. après tout? Il faut regarder de plus près. » Mais elle eut beau faire. je ne suis pas perdue. Elle redéplia la carte et la regarda de nouveau. Tressaillant. d'autres roulaient sans doute dans la bonne direction. Vauxblé?. mais aujourd'hui. Peut-être ai-je eu tort. elle ne put adapter la charade à aucun de ces quatre noms... plus elle était sûre maintenant que la bonne route devait se trouver en plein soleil : c'était là ce que signifiait cette allusion aux chapeaux. le contraire était évidemment impossible. Bellefontaine?.. Elle écarta de même.. moi. non. elle l'étala dans l'herbe et se jeta à plat ventre pour mieux l'examiner. Forquigny.. J'ai déjà éliminé Villebois. Saint-Pierre. Elle ralentit. Que de retard... après réflexion. dit-elle. La Grange-aux-Loups : si un loup pouvait pénétrer dans une grange (ce qui. avec impatience. « Chanlieu?. » Du bout feuillu de sa baguette elle brouilla toute la carte.. Mareuil.

« Éloigne tes oies. dit la gardeuse d'oies. Elle avait déjà roulé un quart d'heure quand elle aperçut 33 .« Tout de même. qui se détourna d'un air offensé. mais je n'ai pas le temps! » lui cria Véronique en s'éloignant. je t'en prie. — Merci beaucoup. je voudrais bien savoir quoi c'est que vous cherchez ». dit Véronique. l'une d'elles fit mine de happer un coin de la carte. « C'est certainement Vauxblé! » se ditelle. Mais elle allongea un coup de baguette sur le cou de l'audacieuse. ou bien elles vont me dévorer. Cette fois elle reprit sa bicyclette et l'enfourcha avec assurance. Véronique ne trouvait rien. Vous ne voulez point une belle pomme rouge? J'en ai une cache derrière le talus. « Hé là! lui cria la gardeuse d'oies. Ses bêtes se rapprochaient. — Pas vous : elles mordent point! » dit la gardeuse en riant.

... cette fois Véronique ne se trompait pas. une épicerie. et Véronique mit longtemps à parcourir les douze kilomètres qui la séparaient de Vauxblé. En ce cas je ne veux pas qu'il me voie : s'il se trompe. Vauxblé se composait surtout d'une grande rue le long de laquelle s'alignaient les rares magasins de l'endroit. Aucune des devantures ne portait le nom du marchand. Quand elle attaqua la route de Vauxblé. elle aperçut une dernière boutique. Tout à coup.. « C'est peut-être un des nôtres. comme elle pensait toujours à Christophe Colomb. En chemin.. elle mit donc pied à terre et prit sa bicyclette à la main.. Au bout d'un moment la bicyclette passa devant elle : elle reconnut Armelle. à présent.. Véronique eut un instant d'hésitation : et si Armelle ne se trompait pas? si c'était véritablement la bonne route? Mais non : la bonne route était certainement au soleil! Elle attendit que l'autre fût passée. une mercerie où l'on vendait aussi des journaux. se répétait-elle. A ce moment. elle s'efforçait d'éclaircir la dernière partie du problème. Mais pourquoi? Est-ce à cause de son nom? Il y a peut-être dans le village quelqu'un qui s'appelle Colomb. pensa-t-elle. Au bout de quelque temps. pédalant à toutes jambes.. elle constata avec satisfaction que la route était en plein soleil... tant mieux pour moi! » Elle enfila un sentier de traverse et se dissimula derrière une haie. un rapprochement se fit dans son esprit : l'œuf de Christophe 34 . de regagner un rang honorable.. Mais quelle avance devaient avoir ceux qui avaient trouvé Vauxblé du premier coup ! Il serait difficile.. « Évoquer les mânes de Christophe Colomb. Oui. « Je ne peux pourtant pas entrer le leur demander! » se dit Véronique. puis. au bout du village. rejoignit la croisée des chemins. elle avait perdu une bonne heure. Il y avait une boucherie... En arrivant dans le village. Ou alors il faut penser à l'Amérique. lui aussi. La campagne était accidentée. au moins pour l'étape de ce matin. devant laquelle se trouvaient des paniers d'œufs. peinant sur son guidon. elle en était sûre.. » Elle décida d'examiner d'abord les noms qui se trouveraient sur les boutiques.dans le lointain une bicyclette qui venait à sa rencontre. une boulangerie.

« Renaud! » s'écria-t-elle en entrant dans la boutique. 35 .

un gros homme moustachu..... je me flattais que sous cet accoutrement personne ne pourrait me reconnaître. — J'espère bien ne pas avoir à le faire! » dit Véronique. » Elle regarda de nouveau à l'intérieur.. » II effectua gravement le contrôle. Attention. Mais cela aussi me fait penser à Christophe Colomb! Cette boutique cache certainement quelque chose.. dit-il. en blouse bleue. J'ai eu assez de mal à coller cette maudite moustache! J'ai fini par être obligé d'employer de la seccotine. partez vite : voici les deux enveloppes.. lui dit Véronique. Peut-être qu'après tout. « Je suis vexé. rangeait des fromages dans un casier. toute réconfortée à l'idée d'être la troisième.. Ça tire! vous n'en avez pas idée! — Est-ce qu'il faut vous rendre l'enveloppe bleue? demanda Véronique. peut-être? Tout à coup elle éclata de rire : malgré le gros ventre et les épaisses moustaches. Qui cela pouvait-il bien être? un fournisseur des Falaises. — Jamais de la vie! Je n'en ai encore vu que deux. Véronique! tu sais qu'il est gentil pour tout le monde! Mais comme il était drôle avec ce ventre et ces grosses moustaches ! 36 .. N'osant pas entrer..... N'oubliez pas qu'en ouvrant la bleue vous perdriez vingt points. Maintenant.... elle venait de reconnaître Renaud! « Renaud! » s'écria-t-elle en entrant dans la boutique. Qui sait? le temps perdu pouvait peut-être se rattraper? Renaud avait été vraiment gentil de le lui dire. tous les autres doivent déjà être passés. non sans regretter un peu au fond de n'être qu'organisateur du rallye au lieu d'y prendre part lui-même.. une blanche et une bleue. — Naturellement : je dois contrôler qu'elle n'a pas été ouverte.. Sa qualité d'étudiant lui valait cet honneur.Colomb! Le nom du navigateur était peut-être simplement destiné à évoquer l'idée des œufs? Elle s'approcha et jeta un coup d'œil à l'intérieur du magasin : le marchand. Elle sortit du magasin. « Caravel. mais tout de même il n'avait que dix-neuf ans ! « J'ai perdu beaucoup de temps. Le jeune homme s'avança en riant. Le marchand ne lui semblait pas inconnu. comme ce matin. je ne vous dis pas lesquels. Véronique examina la devanture : sur la vitre de la porte était tracé à la peinture fraîche le nom de CARAVEL. murmura Véronique.

Je voudrais. Mais attention! si vous voulez qu'il vous accueille gracieusement... La jeune mère sourit : il n'en fallait pas davantage pour rompre la glace... Ma foi. cet éléphant? — Il était. je voudrais savoir s'il y a un cirque dans les environs . seulement.. c'est-à-dire. » La jeune femme ouvrit de grands yeux. ne manquez pas de lui apporter dans votre poche le trésor qu'il exige : un objet très plat. examinant les maisons pour y découvrir l'annonce d'un cirque. peut-être. non. celles-ci auraient certainement été apposées dans la grande rue. Pourtant. pensez-vous. (elle se rendait compte tout à coup de ce que sa demande avait de ridicule). mais elle n'en trouva pas. adorant les enfants. c'est un éléphant. ils ne feraient pas une recette suffisante! Est-ce que vous avez entendu parler d'un cirque? — Oui. une jeune femme vint à sa rencontre. » La mercière se mit à rire... Un pachyderme. lut-elle. Où donc se renseigner? A la papeterie. Le cirque Pinder est venu au mois de juin.. on doit connaître les nouvelles.. résistait difficilement au charme d'un beau poupon..Rendez-vous à un kilomètre. Véronique regardait le papier. il était blanc.. Il serait donc question d'un éléphant blanc? Mais cela ne peut se trouver que dans un cirque! Il faut que je regarde si on annonce la présence d'un cirque dans les environs. — Un renseignement. se disait-elle. qui... enfin quelqu'un m'a dit qu'on avait vu un éléphant. s'il y avait eu des affiches. portant un bébé dans ses bras.. là où vous attend un pachyderme immaculé.. « Un cirque? répéta-t-elle. « Un éléphant! Il faut que la personne qui vous a dit ça ait eu la berlue! Et comment était-il....... mais il ne s'est pas même arrêté à Vauxblé : un village comme nous. sur lequel se trouve un objet volumineux et très pointu. « Oh! qu'il est mignon! » s'écria Véronique. mademoiselle? demanda-t-elle aimablement. s'efforçant de résoudre l'énigme. 37 ... Véronique entra dans la boutique. « Un pachyderme.. « dans le pays.. là où l'on vend des journaux. léger. » Elle revint sur ses pas. dit Véronique. « Vous désirez quelque chose......

Véronique regarda autour d'elle dans la boutique. Véronique allait sortir quand tout à coup elle se souvint du « trésor » : un objet très plat portant un objet pointu. mais ce n'est pas un vrai : il est peint sur l'enseigne de l'auberge. portant l'objet pointu et volumineux! « Oui... à un kilomètre ». dit-elle. n'est-ce pas? dit-elle... ce Cheval Blanc? interrogea-t-elle. Bien sûr. il l'a fait venir du Charolais. Soudain. et dont aucun ne semblait convenir à la description. l'objet très plat. notre église.. Et comment un objet volumineux pourrait-il tenir « dans votre poche ». De loin. « Un objet pointu... en tout cas il fallait aller voir.. sans bien voir. « Ça vous fera oublier le cirque et l'éléphant! » dit-elle en riant. en voilà un! pensa-t-elle. » Une carte postale de l'église! Comment Véronique n'y avait-elle pas songé plus tôt? Le voilà bien..... Il est même tellement mal peint qu'on ne dirait guère un cheval... Qu'est-ce que. il y a le Cheval Blanc. à travers la vitre. mais de là à le prendre pour un éléphant.. Ils disent « Auberge du Cheval-Blanc. mais c'est pour encourager les gens. niais tout compte fait elle donne moins de lait que les nôtres... qui roucoulait de plaisir. » Papa et Renaud auraient-ils fait l'erreur? se demanda Véronique. Dommage que je ne puisse pas le mettre dans ma poche. moi je suis bien sûre qu'il y a au moins deux cents mètres de plus. en s'excusant de n'en avoir pas en réserve.. « Elle est belle.. » Un kilomètre! alors il était possible que ce fût cela.. 38 . très léger. elle aperçut au-dessus d'une maison la flèche de l'église dressée contre le ciel bleu.je ne vois que la vache au père Mathieu. j'aimerais bien en avoir une ».. Véronique remonta à bicyclette et parcourut rapidement les quelques centaines de mètres qui la séparaient de l'auberge du Cheval-Blanc. La jeune femme lui choisit la plus propre. elle aperçut l'enseigne qui se balançait au vent. ainsi que le papier l'indiquait? Tout en caressant le bébé. « II est à quelle distance. à la sortie du village? dit la mercière. » La jeune femme suivait la direction de son regard.. — Vous n'avez pas vu l'écriteau. Si une carte postale peut vous intéresser? J'en ai sur le panneau là-dehors. cela pouvait bien être? Un porte-aiguilles? Mais une aiguille n'est pas un objet volumineux. Ils sont peut-être passés de nuit. puis examina les objets exposés dans la vitrine..

« Ce n'est peut-être pas très artistique, mais c'est bien un cheval!
constata-t-elle désappointée. Personne ne peut le prendre pour un éléphant
avec cette crinière et cette queue.... Décidément il faut que je cherche
ailleurs. »
C'était dommage, car une délicieuse odeur de civet sortait de
l'auberge et chatouillait agréablement les narines de Véronique. Par la porte
entrouverte, on apercevait une longue table mise, des assiettes rouges et
vertes, des bouteilles de cidre alignées.
« J'ai tellement faim! soupira la fillette. Et je risque de chercher
encore longtemps.... Si je leur demandais une tartine de beurre? »
Elle monta timidement les quelques marches de l'auberge et entra
dans la salle, clignant des yeux au sortir du grand soleil.
« Bravo, Véronique! » dit une voix qui la fit sursauter.
Elle se trouva environnée de visages connus : M. Vayssière, d'abord,
puis Daniel et Babet.
« Tu es la troisième, dit le jeune garçon. Aucun des autres n'est
encore arrivé. Moi, je suis le premier, j'ai dix points, Babet en a neuf, toi
huit....

39

— J'espère que tu n'as pas oublié le trésor? » demanda M.
Vayssière.
Véronique exhiba triomphalement la carte postale.
« C'est magnifique, vous avez tous trouvé, dit M. Vayssière. Je vais
finir par croire que les problèmes étaient trop faciles. Est-ce que tu as eu
beaucoup de mal, Véronique?
— J'ai eu du mal à trouver Vauxblé, j'étais d'abord partie vers
Béthencourt. Le nom pouvait aller aussi....
— Je sais : nous avions fait exprès. Qu'est-ce qui t'a montré que tu
n'étais pas sur la bonne voie?
— La route à l'ombre, alors qu'elle aurait dû être au soleil.
— Moi aussi, dit Daniel. Mais j'y ai pensé tout de suite, cette
histoire de chapeau me tracassait. A peine engagé sur la route de
Béthencourt, j'ai soupçonné que je me trompais.
— Et le marchand d'œufs, tu y as aussi pensé tout de suite?
— Oh! non, j'ai joliment cherché! Pour l'objet plat, je me suis douté
immédiatement qu'il devait s'agir d'un papier ou d'un livre.
— Moi aussi, moi aussi! dit Babet.
— Et pour l'éléphant? demanda Véronique.
— L'éléphant? quel éléphant?
— Mais... le pachyderme immaculé.... Entre nous, papa, je trouve
qu'on voit tout de suite que c'est un cheval! ajouta-t-elle.
— Naturellement, puisque c'est le Cheval Blanc! dit M.
Vayssière. Celui-là n'était vraiment pas difficile... il y a un écriteau qui
vous crève les yeux.
— Mais..., balbutia Véronique en rougissant.
— Je comprends, dit son père. Véronique ne se souvient pas que la
classe des pachydermes contient non seulement les éléphants, mais aussi
les porcs, les chevaux....
— Les chevaux! C'est vrai, je l'avais oublié, avoua Véronique.
— Pourquoi es-tu venue ici, en ce cas? demanda Babet.
— Parce qu'on m'avait dit que l'enseigne était mal peinte; j'ai pensé
que papa avait pu prendre le cheval pour un éléphant.... »
Les autres éclatèrent de rire.
« Est-ce que cela compte tout de même? demanda Véronique avec
inquiétude.
— Bien sûr, dit M. Vayssière. Mais tu as eu une fameuse chance ! »

40

A ce moment on entendit une bicyclette sur la route. C'était Paul, qui
arrivait quatrième, marquant ainsi sept points. Nicole le suivait de près.
Elle avait bien pris la route de Vauxblé dès le début, mais Christophe
Colomb lui avait fait perdre beaucoup de temps. S'imaginant que ce nom
devait évoquer l'Amérique, elle avait cherché ce qui pouvait se trouver
d'américain dans le pays. Or, pendant la guerre, il y avait eu un camp
américain à Valfleury, à dix kilomètres de Vauxblé; elle s'y était rendue,
avait exploré l'endroit — sans rien trouver, naturellement.
Un peu plus tard, deux autres concurrents, le frère et la sœur,
arrivèrent presque ensemble. Jacques, lui aussi, avait commencé par aller à
Béthencourt. Quant à Liliane, elle avait crevé en route, c'est ce qui l'avait
retardée. Tous deux avaient eu bien du mal à dénicher Renaud derrière son
comptoir, en revanche ils avaient trouvé le Cheval Blanc sans difficulté,
mais ni l'un ni l'autre n'apportait le trésor.
« C'était la carte postale de l'église, oncle Charles? dit Liliane. Je
l'avais bien deviné, mais il n'en restait plus dans la boutique.
— Comment, il n'en restait plus? dit Véronique. Quand je suis
passée, il y en avait encore au moins une douzaine sur le panneau! Elles
n'étaient pas très propres, mais.... »
Nicole riait sous cape.
« Je comprends, dit Paul, c'est toi qui les as toutes prises, n'est-ce
pas?
— Mais pourquoi? s'étonna Véronique.
— Pour empêcher les autres de les avoir, tiens! Comme cela, tous
ceux qui viendront après Nicole auront cinq points de moins. C'est vrai,
Nicole? »
La fillette avoua. C'était de bonne guerre et il n'y avait rien à dire.
Pourtant Véronique trouvait que ce n'était pas tout à fait juste. Son cousin
Biaise n'était pas encore là et elle commençait à s'inquiéter pour lui.
Il arriva enfin, précédant Vincent de quelques minutes. Tous deux
avaient pensé à la carte postale, et, n'en trouvant plus chez la mercière de
Vauxblé, étaient partis en quête dans le pays. Biaise avait demandé à tous
les villageois si par hasard ils ne possédaient pas de ces cartes; il se
trouvait justement que l'épicière en avait acheté une la veille pour l'envoyer
à sa sœur; après quelques hésitations elle s'était laissé tenter par l'échange
avec une carte du pont, en couleurs et glacée.
Quant à Vincent, il avait pédalé jusqu'au village voisin et

41

Véronique exhiba triomphalement la carte postale. 42 .

arriva à son tour à motocyclette. haleta-t-elle. je t'ai vue. au clocher également pointu. dit Véronique.. mais il fut convenu que la ruse de Nicole. j'ai fait des kilomètres et des kilomètres. Armelle? demanda Daniel. on n'attendait plus qu'Armelle. On déclara que c'était Valable.. Elle était très rouge et paraissait exténuée. Vayssière venait de déclarer qu'on allait commencer sans elle. — Et comment as-tu fait pour t'y retrouver? — J'ai. ayant rempli son rôle jusqu'au bout. Au bout d'un long moment. 43 ... — Je me suis trompée de route. comme M.. « Que s'est-il passé.. — Tu es allée à Béthencourt.rapportait une carte représentant une autre église. avoua-t-elle. j'ai ouvert l'enveloppe bleue. — Je ne sais pas : il me semble que je suis allée partout. ne devait pas se renouveler. et toute la bande se mit joyeusement à table... mais ce n'était plus possible : j'avais trop faim! » A ce moment Renaud. Je sais bien que je perds vingt points. Pour se mettre à table. acceptée pour une fois. là fillette apparut enfin.

repos! Chacun de nous racontera une histoire. oncle Charles? demanda Babet. Jusque-là. nous nous contenterons des transatlantiques du jardin. Mais M. Vayssière déclara qu'on devait se reposer au moins une heure avant de repartir. après cela. 44 . « Regardez les bêtes. — Mais je ne sais pas raconter. A trois heures sonnantes. certainement! Mais. je vous donnerai les enveloppes. Que font-elles quand elles ont mangé? elles dorment! Les Indiens font comme elles : ils ne sont pas abrutis par la civilisation. que tous les civilisés soient dyspeptiques à trente-cinq ans! — Alors vous allez nous mettre tous au lit. — Je le ferais si je le pouvais. les concurrents réclamèrent les nouvelles enveloppes.IV APRÈS LE DÉJEUNER. Étonnez-vous. eux! Il faut vraiment avoir perdu la tête pour se mettre en mouvement au moment où l'estomac travaille. faute de mieux. moi! protesta Armelle. ce sera très amusant. dit-il.

Véronique résolut de procéder par ordre. elle pensa qu'elle était la première. » Elle n'eut pas à essayer... ne voyant personne à l'horizon.. elle découvrit un raccourci qui faisait gagner deux bons kilomètres. en retrouvant la grand-route. elle le connaît depuis toujours. elle peut tout lui dire comme moi je dis tout à Biaise. Le texte était mystérieux. Mais même maintenant il peut vous montrer l'endroit où vous trouverez les prochaines enveloppes. Quatre fois quatre. Une lieue.. Vayssière une question sur les Indiens. seize. ne lui fit pas gagner beaucoup de temps. « Je ne pense pas que ce soit défendu ? se dit-elle. » A trois heures précises.. peut-être : La Fontaine était de Château-Thierry. en regardant la carte avec attention. Van-deuil. car Renaud ayant posé à M.. Stimulée par cet espoir. pensa-t-elle. De son temps.. de manière à ne pas s'embarquer sur une mauvaise route. mais cette fois en examinant à fond toutes les possibilités. qui montait et descendait continuellement. Puis. Saint-Marc-leDétour. mais. c'est vraiment trop tiré par les cheveux! Voici ce qu'il me faut : Héron! Cette fois.. il faut donc trouver un village à seize kilomètres du Cheval Blanc. Et puis elle est sa cousine. « Qu'elle a de la chance! pensait-elle tristement.. En écoutant son père adoptif d'une oreille distraite. En fait. Véronique regardait Nicole et Renaud assis côte à côte. tu essaieras. chacun éprouvait le besoin d'un peu de repos. M. c'est quatre kilomètres. Véronique s'empressa d'ouvrir la sienne et lut : Le bon La Fontaine aurait aimé ce village. « D'abord la distance.. il aurait mis quatre bonnes heures à y parvenir.... Non. D'abord elle n'a pas les cheveux rouges. Et la carte indique justement : seize kilomètres. Après les fatigues de la matinée. l'homme sans tête avait encore un visage.. mais on a le droit de choisir son chemin. celui-ci enfourcha son dada et l'heure passa sans qu'on s'en rendît compte. » Elle prit donc le raccourci. pas de doute. » Elle s'assura qu'aucun autre nom ne pouvait évoquer La Fontaine.— Ça ne fait rien.. Vayssière distribua les enveloppes. elle pédala avec ardeur jusqu'aux premières 45 45 . celui-ci. rien de tout cela ne me fait penser à La Fontaine.. Il faut aller à Héron.. Voyons la carte. flâneur comme il l'était et ne faisant guère plus d'une lieue à l'heure. malgré tout. Châteauneuf.

Une troisième. elle tournait les yeux autour d'elle. le pauvre saint avait sa tête! C'est lui. Un hôtel en occupait le fond. débouchait sur une grande place. une auberge du Bon-Accueil et deux ou trois estaminets sans enseigne. sa main droite. « L'église est magnifique.. De chaque côté de la porte se trouvaient trois grands saints de pierre. Sa main gauche retenait le pan de son manteau. elle ne s'appelait pas 1' « Homme sans Tête » à cette époque. mit pied à terre et commença son inspection. il y avait un hôtel de France.. mais rien de plus. « C'est sans doute une enseigne.. Tout à coup Véronique se mit à rire. De quoi peut-il donc s'agir? » Tout en réfléchissant. » Véronique parvint à l'entrée du pays. Voyons maintenant comment il va m'aider.. Et il ne semble pas y avoir d'autre auberge dans le village. l'un privé d'un pied. à n'en pas douter. ruminant dans son esprit le problème de l'homme sans tête. où se trouvait l'église. Mais peut-il y avoir une auberge qui remonte au temps de La Fontaine? De toute façon. je crois — mais quel superbe portail! » Elle s'approcha pour examiner les sculptures. semblait décapité d'un coup de hache. Celui de droite. chacun dans une attitude différente. puisque le papier dit que l'homme avait un visage. Et comme la Révolution n'était pas encore passée par là.. Le portail était fort endommagé. mais Véronique. » Elle regarda attentivement l'attitude du saint. à l'exception d'une voiture grise arrêtée devant la grille d'une maison. pensait-elle. « Le voilà. Il n'y a pas de flèche comme à Vauxblé. murmura-t-elle désappointée. intact jusqu'au cou. cherchant un signe qui la mît sur la voie. l'homme sans tête! » dit-elle. pensa Véronique. qui ne contenait ni hôtel ni auberge. J'ai entendu parler d'auberges qui s'appelaient ainsi. levée. Une autre rue ne lui donna pas de meilleurs résultats.maisons de Héron. désignait un point de l'espace. c'est une église romane. l'autre d'un bras. « L'église existait sûrement au XVIIe siècle. remarqua-t-elle.. Dans la grande rue. La place était presque déserte. en approchant. Véronique suivit des yeux là direction qu'il 46 . vit qu'il s'appelait Au Lion Rouge. Presque tous les saints avaient perdu une partie de leur corps. « Ce n'est pas cela.

La fillette se dirigea de ce côté. se dit Véronique. et se trouva de nouveau dissimulée. Vayssière ni à personne de la bande. Un éclat de rire retentit. à la place voisine était assise une dame coiffée d'un grand chapeau.. posant sa bicyclette contre le mur. Le journal s'abaissa vivement. Je vais attendre un moment et voir ce qui se passe. ils allaient sortir. Vayssière. Ce détail éveilla ses soupçons : se déguiser ainsi.. Alors. après tout? » Elle posa le doigt sur la sonnette. Véronique frappa à la vitre : la dame ne bougea pas. espérant attirer l'attention de l'inconnue. c'aurait bien été une idée de M. puis hésita. » Comme elle regardait toujours la dame. son mari avait oublié quelque chose. Mais à ce moment celleci. « Je voudrais bien qu'elle regarde de mon côté.. j'ai failli ne pas te reconnaître.. sous les grands bords du chapeau apparurent le visage tanné et les yeux moqueurs de M. l'ouvrit. 47 . elle s'aperçut que celle-ci avait de très grandes mains : on eût plutôt dit des mains d'homme. Si j'essayais de sonner. « Pas de chance! pensa Véronique.. Peut-être est-ce la sienne. je pourrais la questionner. Je pourrais au moins lui demander si cette maison est habitée. Ah! cette fois tu peux dire que tu t'étais bien caché! J'avais beau te regarder. que pourrait-elle dire? Demander de but en blanc les enveloppes du rallye? « Quel dommage que cette dame ne veuille pas lever les yeux ! se dit-elle. prenant son courage à deux mains. Véronique ne la reconnaissait pas : elle n'appartenait ni à M. si elle a l'air gentille. ayant achevé la première page de son journal. Le siège du conducteur était vide.. Décidément. Véronique. Peut-être fallait-il sonner malgré tout? Il fallait aussi examiner la voiture.indiquait : c'était celle de la maison devant laquelle se trouvait la voiture grise. c'était de ce côté qu'il fallait chercher. La grille de la maison était fermée. Vayssière ! Les glaces de la voiture étaient levées : autre point anormal par cette chaleur. qui semblait absorbée dans la lecture du journal. passa entre là voiture et la maison. « Papa! cria Véronique en l'embrassant. les volets clos. Si quelqu'un venait. la fillette saisit la poignée et ouvrit brusquement la portière. » Le chapeau de la dame dissimulait entièrement son visage.

avant de quitter Héron. reprenant sa bicyclette. Voyons. reprenez la route sur laquelle vous aurez trouvé les animaux. Vayssière sourit sans répondre. Quand vous les aurez trouvés. — Un mot seulement. « Que de choses! pensa Véronique. tout d'abord le premier village.. Est-ce que je suis la première? » M.. D'après la carte. serpentant entre des 48 . mais on ne donne ni la direction ni la distance. qui lui sembla meilleur : la laie grogne et la pie vole : oui. prudente. c'était sûrement cela. » Elle étala sa carte et commença ses recherches. Le nom de Perchas attira son attention : un porc grogne. Mais avant d'y arriver il vous faut trouver deux trésors : le premier est un œuf de cane. il vole parfois de la crème. vous avez peu de chances de gagner le rallye. L'enveloppe qu'elle ouvrit à l'abri d'un mur lui fit d'abord froncer les sourcils. il vous indiquera le lieu de l'étape.. supplia Véronique. Le village de Lépy se trouvait à trois kilomètres seulement de Héron. il fallait donc. vous verrez un écriteau qui porte en huit lettres un signe du zodiaque... une douzaine de fourmis. Il n'est pas loin de Héron.. le second. vous devez dessiner la plus ancienne demeure du pays : attention.. Mais après quelques essais infructueux. fit joindre au crayon un taille-crayon en cas d'accident.. se munir du papier et du crayon nécessaires pour faire le dessin demandé.. elle irait à Porchas. elle trouva Lépy. Cherchez d'abord deux animaux dont l'un vole et l'autre grogne : ils ne sont pas loin de vous. Si elle ne trouvait pas mieux.. prends vite tes enveloppes et éloigne-toi : un des autres pourrait arriver. Maintenant. Véronique comprit que ce sourire voulait dire « oui ». Si vous n'apportez pas le premier intact et les secondes vivantes.. c'est certain.. la valeur du dessin sera notée! Ensuite. Vayssière. et. c'était un très petit hameau. quant au chat. et. après avoir parcouru trois fois la dix-millième partie du méridien terrestre. Elle jeta du bout des doigts un dernier baiser à son père. Véronique acheta un album chez le papetier. retourna vers la grande rue.— Je disais bien à Renaud que mon déguisement était meilleur que le sien! dit triomphalement M. disait-elle. et continuez-la. aussi allez-vous avoir beaucoup de besogne. La route de Lépy était pittoresque. L'après-midi est encore long.

« C'est-il que vous cherchez quelque chose? » demanda-t-elle. Elles ont l'air. elle ne pouvait pas l'espérer. » Elle commença son inspection. Une femme qui l'observait derrière un carreau sortit sur le seuil.. Certains des rochers avaient la forme d'énormes bêtes accroupies. Avec la quenouille LE RALLYE DE VÉRONIQUE 49 ..... Véronique regretta de n'avoir pas le temps de descendre de bicyclette pour les admirer. de remonter à Mathusalem! Je vais regarder : il y a peut-être des inscriptions sur les murs. le village de Lépy se composait d'une dizaine de maisons.. un air de joie. parfois abruptes. elle ajoutait : « Et avec Renaud. « Comment trouver la plus ancienne de ces maisons ? se demanda Véronique. Des bleuets et des coquelicots poussaient sur ce chaume. qui tranchaient sur la verdure luxuriante des prés environnants.collines rocheuses. la plupart couvertes de chaume à la mode d'autrefois. Comme elle l'avait prévu. très vétustés. sans exception. Tout au fond d'elle-même. malgré sa pauvreté. Elle avait l'air aussi vétusté que les murs. donnant au village. « II faudra que je revienne ici avec Biaise ». pensa-t-elle. » Mais cela.

c'te maison-là! qu'il y a tout un coin que le chaume laisse passer l'eau comme une écumoire! — Moi je les trouve toutes jolies. eux? — Ça m'étonnerait. C'est eux les plus vieux habitants. bien sûr. mais garda sa réflexion pour elle. alors. Un troisième personnage.. c'est celle-là qu'il a tirée d'abord. il y a trois ans? Tout ça parce qu'ils avaient 50 .. — Vous ne les trouveriez peut-être point si jolies si vous étiez forcée de les habiter ». la mère.. Mais pourquoi donc que vous voulez tant connaître la plus vieille maison du pays? — On y a dit de la dessiner. moi.. — Mais c'est peut-être seulement parce qu'il la trouvait la plus jolie? » hasarda Véronique. Jules. dit le faucheur. c'est celle des Le Franc. dit Véronique. ils ont de drôles d'idées. portant une faux sur l'épaule... dit Véronique.. vos maisons.. ils sont point là... Il faut vous dire que je suis pas de Lépy. « Tu sais-t-il. tout de même! Vous vous rappelez toutes les histoires qu'ils ont fait pour les grottes. laquelle des maisons d'ici qu'est la plus ancienne? » L'homme posa sa faux et se gratta la tête. « La plus ancienne maison? dit-il.qu'elle filait. » Véronique pensa que cela devait déjà être assez reculé.. — Ces gens de la ville. Tu te rappelles. je ne pourrais pas vous dire laquelle c'est. A ce moment.. « Jolie! dit-il. sortant d'une des maisons. dit le faucheur. mais une vieille fée bienveillante. La vieille l'interpella. Est-ce que les Le Franc le sauraient. on l'aurait prise pour une vieille fée. L'homme se mit à rire. « La plus ancienne.. dit-il. Tout cela ne menait à rien. » La bonne femme hocha la tête.. quand il a venu ce photographe de Paris? eh bien.. « La plus ancienne? Ma foi. « Figurez-vous. la pauvre gamine! dit la fileuse avec pitié. ça doit être celle aux Vollard. ils sont tous allés à la foire avec la carriole. De toute façon. et la grand-mère à la grand-mère Le Franc habitait déjà Lépy. j'y suis venue pour mon mariage. un homme apparut. toi. — C'est peut-être cela. dit Véronique. qu'on m'a demandé de dessiner la plus ancienne maison du pays. se mêla à la conversation.

— A deux pas d'ici! vous voyez la colline.. la fillette n'avait pas de temps à perdre. là? l'entrée est au pied. Le problème qui se posait maintenant était d'ordre arithmétique. Cela lui prit une bonne demi-heure. Elle venait d'avoir une idée. mais bien de la plus ancienne demeure. Véronique n'osa pas s'aventurer à l'intérieur : les explorateurs qui avaient découvert la grotte n'avaient pas eu le temps de l'aménager pour le tourisme. qu'ils disaient. Mais elle ne vit personne. » Elle refit le calcul plusieurs fois. Elle reprit donc son album et posa les chiffres par écrit. Multiplié par ... Pas de doute : elle devait faire douze kilomètres sur cette route... dit Véronique. entre deux gros rochers qui. cherchant à rendre de son mieux l'apparence fantastique des rochers. poussant sa bicyclette. pendant laquelle elle ne cessa de tourner la tête vers le village. Le papier du rallye ne parlait pas de la plus ancienne maison. et l'aspect en était assez effrayant. craignant l'arrivée d'un autre concurrent. Elle s'était demandé pourquoi. je vais y aller ». c'est quatre kilomètres. 51 . Si ça vous amuse d'aller les voir? — Oui. et rejoignit la route un peu plus loin. mais bien de ces grottes ! Remerciant les villageois de leur obligeance. Le méridien a quarante millions de mètres. cela en fait douze. Puis elle songea qu'elle pouvait y trouver quelqu'un de la bande et le mettre ainsi sur la voie. pour être sûre de ne pas se tromper. Elle prit son album et commença à dessiner. donc quarante mille kilomètres. Là. La dix millième partie. C'était un grand trou noir.. elle se mit à réfléchir.. murmura-t-elle..trouvé des gribouillages qui ressemblaient à rien.... comme ceux de la route. après quoi elle découvrirait l'étape finale. entre les deux grosses roches. elle le comprenait maintenant! Il ne s'agissait pas d'une maison. « Trois fois la dix millième partie du méridien. Elle contourna donc le hameau à travers champs. des traces de l'âge de bronze. et le calcul n'avait jamais été son fort. De toute façon. — Il y a donc des grottes dans le pays? demanda Véronique avec intérêt. à l'endroit puis à l'envers pour servir de preuve. elle se dirigea vers l'entrée qu'on lui avait indiquée. Quand elle eut fini elle ferma l'album et s'apprêta à retourner à Lépy. affectaient des formes étranges. par conséquent.trois.

« Je n'ai besoin que de la boîte ». expliqua-t-elle.. la Vierge. Au bout de dix kilomètres. Se les rappelant à temps. elle avait presque fait douze kilomètres : le signe cherché ne devait pas être loin. Elle essaya de se remémorer ceux-ci. le Taureau.. « Je les chercherai le plus tard possible. pour ne pas casser l'œuf et pour que les fourmis ne se sauvent pas... « J'espère que les fourmis pourront quand même respirer? » se demanda-t-elle avec inquiétude. Truites. c'est chez Jérôme! » Elle était si contente qu'elle faillit oublier les trésors. » Elle trouva bientôt une agglomération et entra chez le buraliste. en lettres noires sur fond bleu : Domaine des Cascades.. De toute façon. elle acheta donc aussi un rouleau de papier collant qu'elle fourra dans sa poche. il ne lui resterait plus que deux épreuves : l'œuf de cane et la douzaine de fourmis. Et cela s'écrit en huit lettres. justement. elles seront écrasées.. se dit-elle. même à un insecte. « Mais les Poissons sont un signe du zodiaque! se dit la miette enchantée.. une pancarte indiquait une direction qu'elle connaissait bien : celle de l'établissement de pisciculture que dirigeait son frère. Elle n'y était jamais venue par cette route et ne se doutait pas qu'elle s'en trouvait aussi près : trois kilomètres. Ah! une boîte d'allumettes! oui. afin de trouver ceux qui s'écrivaient en huit lettres. c'est une bonne idée! J'en achèterai une au prochain village. C'est là qu'est l'étape. D'après les bornes. Celui-ci éprouva une certaine surprise en la voyant vider la boîte avec soin et jeter les allumettes sur le comptoir. alevins. Le Bélier. mais aucun ne la faisait penser à un signe du zodiaque. Il y en avait à chaque croisée de chemins.. elle commença à examiner les écriteaux avec attention. 52 . le Sagittaire trop long. à trois kilomètres. elle commença par chercher les douze fourmis. Tout à coup elle sourit. « Si c'était là que nous devons aller! » pensa Véronique.. La pancarte portait. poissons de rivière en tous genres. j'aurai du mai! Si je les mets dans mon mouchoir. elle s'aperçut que les bords ne fermaient pas hermétiquement. sur la gauche de la route. étaient trop courts. car elle n'aimait pas faire de mal. mais elle n'arrivait pas à se les rappeler tous. cela. En examinant celle-ci. disait la pancarte. pour les fourmis.A ce moment.

madame. une grosse femme au visage rougeaud. Alexandre! cria-t-elle. Elle ferma ensuite soigneusement les ouvertures avec du papier collant. dit prudemment Véronique. dit le garçon. faudra qu'elle s'en contente. mais on avait décidé le matin qu'il ne serait plus permis à un concurrent de rafler tous les trésors pour faire perdre des points aux autres. l'œuf de cane ! » Un grand toit de tuiles rouges faisait tache dans la verdure. « Qu'est-ce que vous voulez faire avec un seul œuf? » demanda-t-elle. » Le garçon revint. va donc voir si tu trouves quelques œufs de cane pour la demoiselle. La fermière parut mécontente. Elle les aurait pris tous les quatre (des œufs peuvent toujours s'utiliser). répéta-t-elle. « Pourquoi des œufs de cane? demanda la fermière. « Je ne sais pas. — Vous tenez aux œufs de cane? Il y en a peut-être quelques-uns. — Je ne sais pas. Véronique se rendait bien compte qu'il était ridicule d'acheter un œuf unique. malgré tout. « Ce sera vingt francs. Je ne peux pas quitter mon beurre. « Pardon. En général. « Voilà. La fermière. Alexandre. pour qu'elles n'y fussent pas trop dépaysées. c'est une commission qu'on m'a donnée. on m'a demandé un œuf. ils les trouvent trop gras. dit-elle. barattait du beurre dans la laiterie. dit-il. » Le garçon quitta en rechignant le harnais qu'il réparait et se dirigea vers le poulailler. portant avec précaution quatre gros œufs couleur café au lait. qui lui 53 . Véronique. pensant qu'à travers le bois il entrerait certainement assez d'air pour assurer leur vie. qui évidemment ne brillait pas par la courtoisie. voilà tout. c'est tout ce que j'ai trouvé. pour qu'elle ne le casse pas. — Elle n'a qu'à prendre elle-même une feuille dans le champ ». » La fermière haussa les épaules.qu'elle mit dans la boîte avec un peu d'herbe. •— Oh! mais je n'en veux qu'un! » dit Véronique. fut reconnaissante de l'idée. « Maintenant. les gens n'en veulent pas. mais le garçon va aller voir. est-ce que vous n'auriez pas un œuf de cane à me vendre? demanda Véronique. Véronique se dirigea vers la ferme. Enveloppe-le dans une feuille de chou. pensa-t-elle. Sans hésiter.

puis la boîte aux fourmis. Vayssière avec malice. C'était Vincent. Le jury dénombra gravement les bestioles : le compte y était. 54 .permettait d'emporter l'œuf sans encombre. tandis que M. j'espère? » Véronique. cinq pour l'œuf de cane. « Tu t'es arrangée pour qu'elles ne te piquent pas. Vayssière marquait les points : dix pour être arrivée première. Elle arriva bientôt en vue des cascades. ». tira de sa sacoche l'œuf enveloppé de sa feuille de chou. Vayssière est ici avec Mme Escande et Renaud. cinq pour les fourmis. il commença par exhiber le dessin d'une maison. Tu as les trésors. l'accueillit de loin avec de grands gestes amicaux. Véronique s'empressa d'aller les remettre dans l'herbe. debout devant la porte. — Oh! j'étais bien sûr. commença Renaud. Jérôme. Véronique! cria-t-il. « La première.. Elle se précipita à la fenêtre.. « Es-tu bien sûr que ce soit la plus ancienne? lui demanda M. quand on lui demanda ses trésors. dit Jérôme. Véronique n'entendit pas la fin de la phrase : un autre cycliste venait d'entrer dans la cour. en souriant. c'est très bien. M. Viens vite. huit pour le dessin des grottes.

. elle apportait les deux trésors. commença par triompher. — Pardon! dit Vincent. Jérôme dut lui prêter un short pendant qu'on lavait son pantalon. puisqu'il était spécifié que l'œuf devait être intact. Tout le monde avait trouvé Héron et le saint décapité. — Oh! zut! s'écria Vincent. j'aurai gagné! » Les douze fourmis furent retrouvées. il perdit les cinq points. qui avait reçu Véronique avec une amabilité relative. Comme il fallait s'y attendre. si on retrouve mes douze fourmis vivantes. lui aussi. arriva porteur d'une omelette. elle avait dessiné l'entrée des grottes. en même temps que des félicitations pour son stoïcisme. avaient pensé aux grottes. tout le monde avait fini. presque tous les participants s'étaient adressés à la ferme voisine de l'écriteau. je pensais avoir au moins 9! J'ai aussi apporté l'œuf de cane et. tu aurais vu un écriteau : Grotte préhistorique de Lépy. L'œuf de cane. et Vincent obtint ses cinq points. au troisième elle avait déclaré qu'on se moquait d'elle avec cette histoire d'œuf de cane. « Va te déshabiller.. La fermière. dont Nicole. arrivée quatrième. Chaque nouvelle arrivée fut l'occasion de rires et de plaisanteries sans fin. à mettre dans une boîte d'allumettes. avait été la cause de bien des déboires. avant la (in du rallye. le piquant horriblement. mais je ne perdrai pas mes points pour cela! Je demande qu'un des membres du jury m'accompagne pendant que je vais ôter ma culotte. qui avait mis l'œuf dans sa poche. à battre Véronique. J'ai d'ailleurs laissé Paul en train de la dessiner aussi. quatre seulement. les gens du pays me l'ont affirmé.. Mais le problème de la plus ancienne demeure avait embarrassé les concurrents. 55 . tout ne s'était pas passé sans encombre. qu'estce qui m'arrive? » C'étaient les fourmis. vite! conseilla Véronique. Aïe. J'avais tant soigné mon dessin.— Oui. mais sans la fermer hermétiquement. qu'il avait pensé. Les suivants avaient trouvé la barrière close et les chiens lâchés dans la cour. lui aussi. s'était déjà montrée moins gracieuse pour le second client. 500 mètres. Daniel. Nicole. elles s'étaient évadées et se répandaient dans son caleçon. — Tu as eu tort de ne pas pousser jusqu'au bout du pays. Elle espérait se classer suffisamment bien pour arriver. Je souffre le martyre. Même pour ceux qui avaient fini par trouver un œuf. après plus ou moins d'avatars. par arriver à Lépy. Naturellement.

. elles n'aiment pas les rousses! » jeta Nicole en s'éloignant.. viens te mettre à côté de moi. sans malice. Elle sentit des larmes lui monter aux yeux. n'est-ce pas? Ce n'est pas toi qui aurais laissé échapper tes fourmis comme Vincent! Pourtant tu ne risquais pas. Nicole lui jeta un regard furieux. le jeune étudiant avait commencé une phrase. c'était lâche. conformément au règlement. Mais. s'approcha de Nicole. Sûr de quoi? Sûr que les fourmis ne s'attaqueraient pas à elle. — Tu y aurais pensé. Elle avait encore ouvert son enveloppe bleue : sûre de perdre de toute façon. Vayssière d'une voix joyeuse. on s'aperçut que Véronique avait tous les honneurs de la journée. Nicole perdait donc ses cinq points. cela. Ainsi par-devant il lui faisait bon visage.. qui pour sa part.. mais pour la ridiculiser dès qu'elle avait le dos tourné! C'était méchant.. mes enfants. toi. ». ayant manqué les grottes. Tu penses toujours à tout. « A table. d'être piquée. Jérôme la félicitait de ne pas s'être laissé piquer : « Oh! j'étais bien sûr. elle préférait ne pas se donner de mal.. en faisant le total des points de chacun. toi. qu'elle avait placées dans une enveloppe cachetée. Comment! Renaud avait dit cela! Elle se rappela en effet qu'au moment de l'arrivée de Vincent.. Mais tu aurais dû penser à mettre ^dans l'enveloppe un caillou ou un morceau de bois pour l'empêcher de s'aplatir. c'est dur à rattraper! » dit Paul. en perdait dix. Véronique. bonne dernière comme le matin. La bande s'empressait autour d'Armelle. — Mon cousin Renaud le disait tout à l'heure : les fourmis sont comme lui. dont elle n'avait pas entendu la fin.. « Cinq points. six des fourmis étaient écrasées..Elle était très fière de son idée au sujet des fourmis. il faudra que cela change ! » se dit-elle en serrant les poings. sans doute... qui venait d'arriver. bien sûr! fit aigrement Nicole. » La place libre auprès de lui était également voisine de celle 56 . appela M.. Véronique resta interdite. lorsque. Elle fut bien plus ulcérée encore. pour tes fourmis! C'était pourtant une bonne idée. « Demain. Véronique. sûre ainsi que les bestioles ne s'échapperaient pas. « C'est dommage. lui dit-elle.. — Pourquoi cela? demanda Véronique innocemment. avait dit Renaud.. hélas! quand on ouvrit l'enveloppe.

le rattrapa elle-même et le relança dans la direction opposée. « Qu'a-t-elle? se demanda Renaud. « Attends. Ils venaient de regagner le grenier quand un cri perçant les attira tous vers la salle : c'était Liliane qui venait de découvrir une grosse araignée sur le mur. on joua quelque temps à de petits jeux. courageusement. elle devait jeter un mouchoir et danser avec celui qui l'attraperait. » Comme s'il n'était pas naturel de fermer les yeux pour que les autres ne voient pas qu'on va pleurer! Pour donner le change. — C'est vrai. Véronique évitait avec soin de se rapprocher de Renaud. Comme il n'y avait qu'un cabinet de toilette. je l'imagine. Nicole n'est pas encore là. tandis que les garçons s'aspergeaient joyeusement à la pompe de la cour. au-dessus de son lit. Quand ils arrivèrent. — Elle doit se faire des papillotes! dit Babet en riant. mais son cœur était très lourd. — Moi? pas du tout! pourquoi? — Tu ne parles pas. les filles dans la grande salle où des lits de camp avaient été dressés le long du mur. « Tu es fatiguée? lui demanda son cousin. Véronique eut un haut-le-corps : s'asseoir à côté de Renaud.. Véronique. dit Babet. M. on dirait que tes yeux se ferment. Les garçons devaient coucher en dortoir. Véronique. Renaud se précipita et faillit saisir le mouchoir. où elle l'avait laissée choir dans un massif.. » Le signal du coucher fut donné de bonne heure.de Renaud. laissant toute la bande sous la protection de Jérôme — avertit que le lendemain matin le petit déjeuner serait servi à huit heures.. On dirait qu'elle est fâchée... au grenier. s'apprêta à éteindre. que fait-elle donc? Il y a une demi-heure qu'elle est partie faire sa toilette. Babet. Une fois même. Après le dîner. Ce serait dommage : elle est vraiment gentille. les filles s'y rendirent à tour de rôle. dont le lit était placé près du commutateur. ah ! ça non ! Elle feignit de ne pas entendre et prit place au bout de la table avec Biaise. Les garçons remontèrent se coucher.. 57 . l'alerte était déjà calmée. s'étant emparée d'un balai et ayant transporté l'intruse jusqu'à la fenêtre. Véronique fit un effort et essaya de rire avec ses camarades. Vayssière — qui repartait pour les « Falaises ». on distribuerait ensuite les enveloppes et les concurrents pourraient prendre la route aussitôt. il n'y aurait pas de raison. avançant vivement la main. Mais non.

En voyant de la lumière.. arrivait sur la pointe des pieds. 58 . il fait si beau! — En tout cas. maintenant. « Tu es donc allée dehors? — Oh! un petit moment. elle parut un peu décontenancée. ni le bruit. ce n'est pas la peine : la voilà. dont ni la lumière. n'arrivaient à troubler le sommeil. croyant trouver les autres endormies. puis expliqua qu'elle s'était attardée à jouer avec le chien.. couche-toi vite! » Du fond de la salle partait déjà un ronflement léger : celui d'Armelle. en effet.. — Toi? tu aurais bien trop peur de rencontrer une autre araignée dans le couloir! D'ailleurs.— Si j'allais la chercher? proposa Liliane. » Nicole.

. mais elle n'était pas foncièrement malhonnête. Elle commença par chasser cette idée. Et c'était difficile. pendant qu'on jouait aux petits jeux. que dès le départ elle soit aiguillée sur une mauvaise piste! Mais comment arriver à cela? Il aurait fallu ouvrir les enveloppes. personne n'était entré dans le bureau : les enveloppes s'y trouvaient donc encore. « Ce ne serait pas tellement difficile. Celles-ci. à moins. Nicole l'avait remarqué. achevait Nicole à part soi. A moins.. Elle était gâtée. se dit Nicole. c'était presque impossible à rattraper. »... où M.. jalouse. eût été de l'obliger à ouvrir son enveloppe bleue : vingt points d'un coup.. Mais pour cela il eût fallu que Véronique s'égarât complètement. Malgré tout..V PENDANT TOUT LE DÎNER. elle ne 59 . Vayssière les avait déposées avant le dîner. Depuis lors. Nicole n'avait songé qu'au moyen de faire perdre des points à Véronique. à plusieurs reprises. se trouvaient sur la table du bureau de Jérôme. Le mieux.. certainement.

Nicole s'empara de celle de Véronique et l'ouvrit (les enveloppes. On eût dit que le destin lui-même voulait faciliter la ruse de Nicole. vous verrez Margoton à l'ombre de saint Louis. puis se glissa dans le bureau et alluma la lampe.. A ce moment. Vayssière... étaient à peine collées). mais le texte paraissait complet. Qui me dit même qu'il n'a pas combiné les problèmes du rallye de façon à la faire gagner? Je ne vois pas pourquoi elle aurait. roula en boule la bande ôtée et la fourra dans sa poche. Les mains de Nicole tremblaient : elle avait peine à tenir la feuille. la porte de Jérôme hermétiquement close. Trois kilomètres plus loin. Au bout de huit kilomètres vous trouverez un autre carrefour de cinq routes : vous prendrez celle qui mène à l'endroit le plus profond. Nicole n'hésita plus. Gomment hésiter. pensa Nicole.. elle. chacune portant le nom d'un concurrent. « Tu viens me dire bonsoir. heureusement. M. appela Véronique. la phrase : « mais vous prendrez celle qui se trouve exactement à l'opposé » occupait les deux lignes du bas de la première page. Les enveloppes étaient là. On a bien le droit d'empêcher une injustice. au village qui renferme tous les vents.put s'empêcher de penser : « Si j'entrais dans le bureau. elle s'arrangea pour être la dernière. Celle-ci était écrite des deux côtés : recto et verso. sur la table. Là vous aurez un déjeuner original et recevrez des instructions pour l'après-midi. En coupant ces deux lignes. après tout! » S'étant donné ce prétexte.. la fillette coupa les deux lignes. tous les avantages. vous trouverez un grand carrefour et prendrez la route qui commence par du bleu. Les garçons étaient montés au grenier. elle entendit un cri. quand tout s'arrangeait aussi bien? Saisissant des ciseaux qui se trouvaient sur la table. mais vous prendrez celle qui se trouve exactement à l'opposé. Elle tira le papier et lut: Rendez-vous près d'ici. ce dernier vous indiquera une route. Nicole fit couler le robinet du lavabo pour faire croire qu'elle était occupée à se laver. la maison entière plongée dans l'obscurité.. avant de partir avec Mme Escande et Renaud. » Quand on se sépara pour le coucher. son sang se 60 . les indications changeaient complètement de sens : la feuille était un peu plus courte. ma chérie? » « Son père l'adore. Quand les adieux furent terminés et que les filles se rendirent à tour de rôle dans le cabinet de toilette. A cinq kilomètres.

Elle attendit encore quelques instants pour s'assurer que ses mains ne tremblaient plus.. c'était la période la plus curieuse — la plus absorbante aussi pour lui. A neuf heures. présidé par Jérôme. Un grand carrefour. c'est un vent. En sortant de la maison. qui les intéressa beaucoup. expliqua-t-il.. Elle se demanda si ce n'était pas lui qui avait raison. Ah! voici Borré. que chacun ouvrit avec empressement. c'est-à-dire vers Borré.. elle ralluma. La rosé des vents! c'est sûrement cela! » Aucun autre nom ne lui semblant convenir. Nicole entendit qu'il s'agissait d'une araignée. elle ne risquait pas de le manquer — 61 .. il y eut de grands rires. car les alevins frais éclos réclamaient une attention continuelle. Borée. » Biaise.. Cherchons ailleurs : Chaulieu. « Tu n'es pas fatiguée.. ceux qui s'étaient levés de bonne heure eurent le temps de visiter l'établissement de pisciculture. « II faut leur donner le biberon? demanda Paul en riant. Les garçons remontèrent. * * * Le petit déjeuner du lendemain. Jérôme distribua les enveloppes. puis se ravisa : Larose répondait mieux à la donnée du problème.. à deux kilomètres. mais presque : ils sont très difficiles à nourrir. mais pas trop difficile... elle éteignit vivement la lampe. pas les autres. elle se mit à chercher sur sa carte le village qui renfermait tous les vents. mais c'est le vent du nord... Nicole? » lui demanda-t-il. Véronique commença par lire son papier d'un bout à l'autre. Jérôme les invita à revenir au moment de l’éclosion des œufs.. Grenée. il lui sembla un peu long. Une fois le village dépassé. La fillette sursauta. remarqua que Nicole avait une attitude singulière.. elle se dirigea vers Larose. Larose. Revenant en arrière. fut très gai . elle aperçut Vincent qui tournait vers la gauche. puis rentra dans la salle. — Pas tout à fait. qui observait tout sans en avoir l'air. hésita un instant.glaça dans ses veines. Les garçons dégringolèrent du grenier et se précipitèrent dans la salle où étaient les filles . remit la feuille dans l'enveloppe et la cacheta. « Fatiguée! tu vas voir ça! » crâna-t-elle. elle commença à penser au carrefour. « Qu'est-ce que cela peut bien être? se demandait-elle.

Décidément. elle prit le temps d'admirer le paysage. Bah. je ne vois pas. Voyons. Véronique s'engagea résolument sur la route qui tournait à droite. Il se trouvait là plusieurs maisons et un grand poste d'essence. il avait ceci de particulier qu'une de ses maîtresses branches. c'est une source ou une fontaine : avons-nous assez chanté. à gauche s'élevait un bouquet d'arbres que dominait un chêne majestueux. elle mit pied à terre. « Le chêne de Vincennes ! pensa Véronique. Décidément.. elle aperçut une source dans la verdure. elle trouva une croisée de routes. examina la source et ses alentours. je n'y comprends rien! » Elle décida d'examiner avec soin chacune des routes.. je finirai bien par trouver! » Un peu avant les cinq kilomètres. après quoi je chercherai Margoton et saint Louis — drôle d'assemblage! Marge ton. mais à première vue rien de bleu. peut-être? Mais alors la route devrait « finir » et non « commencer » par du bleu. qui devenait de plus en plus accidenté. C'était la preuve que Véronique était sur la bonne route. en effet. Je dois prendre cette route. c'est cela! » Elle découvrit bientôt la fontaine et en profita pour se désaltérer. La première route était celle de Quillebec. un carrefour se présenta en effet. car il commençait à faire chaud. elle allait bien vers la mer. « II doit y avoir quelque chose à deviner. Elle résolut de chercher plus loin.. mais cette façon d'interpréter le problème ne satisfaisait pas Véronique. : Margoton va-t-à l'eau! Quant à saint Louis. peut-être? Au bout de trois kilomètres exactement. S'il y a une fontaine. se dit Véronique. Je dois y faire cinq kilomètres.. que peut représenter le bleu? La direction de la mer. mon bleu! se dit Véronique enchantée. c'est certain.. La seconde était celle sur laquelle se trouvait le poste d'essence : celui-ci portait la marque « Azur ». et ça monte! soupira-t-elle. mais ne vit rien qui la fît penser à saint Louis. pour découvrir un indice qui la mettrait sur la voie. au début de l'été. « Huit kilomètres à faire.. dépassant toutes les autres... semblait un bras immense désignant un point de l'horizon. 62 .. aucun doute. Suivant la direction qu'il indiquait. Puis elle examina le chêne . papa a voulu éprouver nos mollets! » Ne doutant pas d'être sur la bonne voie. « Le voilà.mais que signifiait cette route « qui commençait par du bleu » ? Une maison peinte en bleu.. à une très petite distance. en regardant toutes les fontaines.

Il faut maintenant que je trouve le village dont le nom suggère l'endroit le plus profond. C'était un assez gros village. Un déjeuner 63 . « C'est vraiment une épreuve de résistance! se disait-elle en pédalant. se dit-elle. Véronique attaqua courageusement la route. « C'est cela. en effet. celui de Noirecombe évoquait une idée de profondeur. certainement. elle trouva un carrefour d'où partaient quatre grandes routes et un chemin vicinal conduisant à un groupe de fermes. je commence à avoir faim! » Elle n'hésita pas longtemps : seul de tous les noms portés sur les poteaux indicateurs.Au bout des huit kilomètres. elle mourait de faim. Véronique mit pied à terre à l'entrée et commença à examiner les lieux avec soin. Après quelques centaines de mètres. hélas ! se trouvait à quinze kilomètres ! Sans se douter que chacun de ses tours de roue l'éloignait de l'étape véritable. Elle pensa qu'elle avait mal mesuré ses distances et résolut de continuer. étiré en longueur sur une grande route plantée d'ormes. elle n'avait pas encore trouvé le carrefour des cinq routes. Pourvu que ce ne soit pas trop loin. Comme toujours. Noirecombe. Heureusement que le déjeuner est au bout! » Quand elle arriva à Noirecombe.

violon. Il y avait des hommes et des femmes. Puis. mais ne vit personne. voyant qu'elle ne se décidait pas à les aborder. une violoniste au sourire engageant. disait le papier. Vayssière adorait les artistes et tous les ambulants. intimidée. A côté de chacun se trouvait un instrument de musique. Mes camarades me chargent de vous inviter. » « Le déjeuner original. s'arrêta et rougit. ils envoyèrent au-devant d'elle une des jeunes femmes de la troupe. de l'autre côté de Véronique se trouvait la jeune femme qui l'avait invitée et qui lui semblait très sympathique.. d'ailleurs. on y mange très bien! » Véronique.. Préférezvous des hors-d'œuvre variés ou de l'omelette? on a le choix. puisque vous nous faites le plaisir d'être des nôtres!» La surprise du contrebassiste ne semblait pas jouée. Véronique s'approcha de la porte vitrée et regarda à l'intérieur. aussi gros que la contrebasse sur laquelle il s'appuyait. violoncelle ou saxophone. Devant la seconde. rien d'étonnant qu'il se fût adressé à ceux-ci pour corser son programme. tous bizarrement vêtus de costumes rouges à brandebourgs.. Le gros contrebassiste écarta son instrument pour lui faire place. avaient l'air très gais et gentils : ce serait très amusant de déjeuner en leur compagnie. La première paraissait assez rébarbative. Une salve d'applaudissements accueillit sa réponse. est-ce qu'il ne faut pas attendre les autres? demanda la fillette. sans doute? Venez ici. En apercevant Véronique. Les musiciens. un des musiciens. vous nous ferez plaisir à tous.original. c'est sûrement cela! » se dit Véronique. « Nous allions justement commencer. Véronique supposa que ce jour-là son père avait prévu un déjeuner différent 64 . M. dit-elle en souriant. une dizaine de personnes étaient attablées à la terrasse. — Mais. dit le gros musicien. lui adressaient de grands sourires. s'écria : « Voici une jeune fille qui cherche aussi un restaurant. Acceptez.. en revanche.. je vous en prie. Ces musiciens. «J'accepte. Elle porta donc surtout son attention sur les auberges. — Les autres? quels autres? Nous sommes au complet — et même un peu plus nombreux. et je vous remercie beaucoup ». comme s'ils la connaissaient déjà. « Voulez-vous accepter de déjeuner avec nous? demanda celle-ci à Véronique. mademoiselle.

65 . dit-elle en souriant.« J'accepte. et je vous remercie beaucoup ».

Véronique eut envie de répondre : « Vous le savez aussi bien que moi! » mais elle songea que M. en fait de poissons nous connaissons surtout ce grand requin de Rivière! » Tous se mirent à rire.. les gens répondent toujours « le violon » ou « le violoncelle ». sans doute. Le sien. Naturellement nous ne sommes pas de là-bas du tout. au moins ! En général. elle répondit avec diplomatie : « Je les aime tous : dans un orchestre on ne les distingue pas bien les uns des autres. dont les saillies amusaient prodigieusement Véronique. nous devons être à Quillebec à trois heures. » Le gros contrebassiste demanda à Véronique si elle aimait la musique et quel instrument elle préférait. — De Grandpont. malin comme un singe. en ce cas.. était certainement le plus drôle! Il y avait en particulier un petit flûtiste. est-ce que vous le connaissez? — Oh! nous. maintenant nous allons à Quillebec. ajouta-t-il avec un air suave qui fit rire toute la tablée. et Véronique aussi. — C'est sans doute pour cela que vous êtes habillés en rouge? — Naturellement! En général nous nous changeons pour voyager. — Bravo! s'écria le gros homme. c'est un endroit où on élève des truites. — Qu'est-ce que vous jouez ? — Des airs tziganes. même lorsqu'elle ne les comprenait pas très bien. bien entendu ». dit-elle. moi je suis Parisienne. voilà une fille intelligente. où nous avons joué jusqu'à midi. mais aujourd'hui nous n'avons pas le temps. où nous allons jouer au Casino. surtout : notre orchestre s'appelle le Grand Orchestre de Budapest. 66 ..pour chacun des concurrents du rallye. Ne voulant risquer de blesser personne. quand je pose la question. Venez-vous de loin? » lui demanda sa voisine. « Et vous. quoiqu'elle ne saisît pas l'allusion. d'où venez-vous? demanda-t-elle à la jeune violoniste. « Je viens du moulin des Cascades. dit le flûtiste. comme si les contrebasses n'existaient pas! — Elles sont pourtant visibles à l'œil nu! lança le jeune flûtiste. Je parle de l'instrument. « Vous êtes en promenade. Vayssière n'avait peut-être pas donné aux musiciens tous les détails du rallye. mais ça fait mieux.

« Vous verrez. qu'on avait remisé derrière l'auberge. en voiture! » cria le chef d'orchestre. dit l'aubergiste. en cet endroit. » Le flûtiste arriva en cabriolant. « Vous ne voulez pas venir avec nous à Quillebec? vous feriez la connaissance de Rivière! — Vite.Le repas fut excellent : on servit du poulet sauté. enfin je pensais que... Un énorme car. — Des enveloppes? dit le contrebassiste. le chef d'orchestre donna le signal du départ. « Le papier dit pourtant qu'à ce déjeuner je dois recevoir des instructions! pensait-elle. à deux kilomètres environ. Que je suis bête! rivière. — Laisse couler la rivière.. » Véronique remonta à bicyclette et prit le chemin de la rivière. de la salade. puis s'approchèrent pour lui faire leurs adieux. puis se mirent aux fenêtres pour lui faire des signes amicaux. c'est vrai : peut-être s'agit-il d'instructions orales.. tandis que le car s'éloignait. Véronique ne doutait pas que ce fût son père qui avait arrangé l'aventure. mais la route. c'est très facile.. De quoi parlaient-ils surtout? Ah! d'un certain Rivière. Elle pensait y trouver un indice. Les musiciens installèrent leurs instruments dans le car. mon gros. est-ce que vous ne me donnerez pas mes enveloppes? demanda-t-elle timidement.. Pour un déjeuner original... « Il ne s'agit pas de nous mettre en retard — que dirait Rivière? soupira le contrebassiste. « Mais.. Véronique resta interdite. qui était déjà remonté dans le car.. On lui dit que oui. 67 . elle n'avait qu'à continuer la route par laquelle elle était arrivée. « Ce Rivière joue décidément un grand rôle dans leur existence! » songea Véronique. Pour quoi faire? — Pour. et ne t'en fais pas! » jeta le flûtiste avec une pirouette. puis du fromage blanc à la crème. vint se ranger devant la terrasse... En ce cas j'aurais dû faire plus attention à ce que disaient les musiciens. Il ne mentionne pas les enveloppes. il fallait reconnaître que c'en était un! Le café à peine terminé.. il y a un grand pont. c'est cela : je dois me diriger vers une rivière! » Elle demanda à l'auberge s'il y en avait une dans les environs. Ils s'élancèrent comme une volée d'oiseaux et s'entassèrent sur les banquettes.

pourtant. Moue. Véronique s'approcha et souhaita le bonsoir au bonhomme. Une chose est certaine. » Tout en enfourchant sa bicyclette. la fillette se dirigea vers lui. elle dut abandonner son espoir : c'était bien un vrai paysan. Pour 68 . commença-t-elle aimablement. ce soir ». il lui répondit d'un grognement vague. elle songeait que les épreuves de la journée. — On ne vous a pas dit combien de kilomètres ie devais . il avait dû être posté là exprès pour la renseigner. — Oh! le nord. ça peut vous mener loin. au coin d'un champ un vieux paysan semblait monter la garde.était déserte. répondit-il. Il fait toujours beau quand c't étoile là-haut est ben claire. moue. — Et où c'est-il que vous devez aller? — Vers le nord. — Vous voulez dire l'étoile polaire? — Y a des genss qui l'appellent comme ça. » « Je n'en tirerai rien de plus. que cet homme était là pour lui indiquer sa route! « II fait beau. d'ailleurs : elle n'avait qu'à continuer sa route. C'était évident : il n'y avait personne d'autre au bord de la rivière. qui paraissaient simples au début. C'était simple. il fait beau.. évidemment.. se dit Véronique. en touchant le bord de son chapeau. je dis l'étoile du nord. « Et. Le bonhomme fronça les sourcils. l'endroit se trouve à quelle distance? » demanda-t-elle. comme vous la voyez. En tout cas. étaient en réalité beaucoup plus difficiles que celles de la veille.. Je trouverai sans doute bientôt un indice qui me mettra sur la voie. Elle se demanda comment engager la conversation : elle était sûre. Je sais point. faire? — Pour aller où? — Là où je dois aller. l'indication que Véronique cherchait! Il fallait marcher vers le nord. c'est que je dois aller vers le nord.. « Quoi c'est-il que vous dites? Je vous comprends point. Elle espérait un peu que — comme le marchand d'œufs ou l'automobiliste de la veille — il se transformerait soudain en une personne de connaissance. Mais lorsqu'elle fut à quelques mètres de lui. » L'étoile du nord! La voilà. appuyé sur sa houe. « Ouais. Ce sujet banal sembla éveiller l'intérêt du paysan. Sans hésiter...

ensuite il y a le carrefour des Trois-Étoiles. vous arrivez d'abord à la Conche. je crois que oui. elle n'avait eu aucun mal : les musiciens l'avaient appelés au moment où elle traversait le village. examinant avec soin les rares passants et mettant pied à terre devant tous les écriteaux qui semblaient pouvoir lui donner un indice. Elle pédala courageusement pendant une bonne demi-heure.. Mais les deux buveurs qui se trouvaient là ne s'occupaient pas d'elle. dit-il. mais n'y trouva rien qui pût la renseigner.. elle pensa que c'était peut-être là l'endroit cherché. Mais elle avait bien failli ne pas comprendre ce qu'ils voulaient dire avec leur rivière! Et maintenant ce bonhomme. » 69 . « II doit pourtant y avoir quelque chose! » se disait-elle. Elle entra à l'auberge et demanda un verre de cidre.. Voyons.le déjeuner. « Est-ce que la route continue longtemps droit vers le nord? lui demanda-t-elle. — Ma foi. espérant découvrir le signe qu'elle attendait. En parvenant à une petite agglomération. l'aubergiste. Tout en buvant. elle regardait autour d'elle... évidemment. n'était au courant de rien. en partant d'ici.. puis vous passez à la ferme du Lys. avec son parler normand.

elle imagina les moqueries de ses camarades. Ce qui l'étonnait. Véronique ne le voulait à aucun prix. Ce n'était pas cela qui le ferait changer d'avis sur les filles rousses! Mais après tout. se dit-elle... jusque-là. Je devrais sûrement être à l'étape depuis longtemps. Elle ne pouvait pas avancer plus vite : elle tenait à examiner tous les écriteaux. c'est assez loin : peutêtre bien vingt ou vingt-cinq kilomètres. il nous aurait fait prendre des lanternes ! songea-t-elle. malgré la longueur de la course. Aucun. ce ne serait pas Véronique! 70 . » Véronique n'était pas peureuse. » C'était pourtant cela. si quelqu'un flanchait.. La chose pouvait arriver : c'était pour cela qu'on avait prévu les enveloppes bleues. lui donnerait l'indication cherchée. J'ai fait très exactement tout ce qui m'était indiqué. « Et si j'étais perdue? » se demanda-t-elle tout à coup. Véronique reprit son chemin. Malgré tout. sauf à Noirecombe.Les Trois-Étoiles ! Le vieux paysan avait parlé de 1' « étoile du nord». au bout d'un moment elle s'aperçut que le soleil était très bas sur l'horizon. il y avait là une corrélation possible. « Si la nuit vient. c'était que depuis longtemps elle ne rencontrait plus aucun village. ce carrefour? — Je ne pourrais pas vous dire au juste. pourquoi serait-elle forcément dernière? Tout cela était peut-être calculé : on voulait voir ceux des concurrents qui auraient le courage d'aller jusqu'au bout.. Véronique commençait à ne plus bien distinguer le paysage. oui. Elle se rappelait l'air piteux d'Armelle. lui fit courir un frisson le long du dos.. jamais! «Je n'ai pas pu me tromper. dans une région déserte.. en pleine nuit. « Et c'est loin. sans doute. ne lui suggérait rien. je ne m'y retrouverai plus! » se dit-elle avec inquiétude. dont l'un. Faire cette figure devant Renaud. la perspective de se trouver seule. Le soir tombait rapidement. la veille. je finirai bien par arriver là où il faut. Mais ouvrir la sienne.. cela ne me fera perdre que dix points! » Elle se vit arrivant dernière... En tout cas.. « Si papa avait pensé que nous devions arriver aussi tard.. peut-être.. Je ne me suis pourtant attardée nulle part. et là je ne pouvais pas partir avant que les musiciens aient fini de déjeuner. je n'ai qu'à continuer. l'air railleur de Renaud. Même si je suis bonne dernière.

De la lumière.A présent elle n'y voyait plus rien. on vous attend. La route la conduisit jusqu’à une grande grille. elle pédala plus vite. « Tout droit. « Comment papa a-t-il pu arranger tout cela? se dit-elle. Toutes les fenêtres du rez-de-chaussée étaient illuminées. Réconfortée. avec angoisse. Elle ne distinguait pas très bien s'il s'agissait d'un village ou d'une simple ferme. une femme s'avança vers elle. Mais regarder les écriteaux. comme pour l'encourager à entrer. heureusement la route blanche se distinguait encore dans les ténèbres. elle se dirigea vers le château. mais les lumières suffisaient à la rassurer. ces messieurs et dames sont là-haut. Tout à coup elle poussa un soupir de soulagement. Devant elle. un peu sur la droite. mademoiselle. C'est merveilleux ! » Poussant sa bicyclette avec énergie. dominant une pelouse en pente douce. si elle pourrait reconnaître le carrefour des Trois-Étoiles. lui dit-elle. des lumières apparaissaient derrière un bouquet d'arbres. La grille était ouverte. comme pour la convier à avancer. Des gens étrangement habillés allaient et venaient sur la terrasse. derrière laquelle s'amorçait une large allée sablée. 71 . qui s'incurvait et contournait un bouquet d'arbres. de la chaleur.. Soudain elle s'arrêta.. » Véronique prit l'allée sablée. il n'y fallait plus songer : Véronique se demandait même. Il ne devait pas être loin. éblouie. cela signifie toujours un être humain. de la vie. En face d'elle se dressait un château imposant. il y avait aussi des lanternes vénitiennes accrochées ça et là dans les massifs.. les sons d'un orchestre arrivaient jusqu'aux oreilles de la fillette. elle avait sûrement fait plus de vingt kilomètres. D'une petite loge construite sur le côté.

prenant au sérieux son rôle d'aîné. les filles. en l'honneur de qui la fête était donnée.A ce point de vue. Maintenant. là. je trouve qu'elles font très bien. tu es encore pire que nous! » répliqua Yvonne. Caroline? Oui. « J'ai envie de mettre deux lanternes vénitiennes à l'entrée de la tonnelle. dépêchez-vous de vous habiller : telles que je vous connais. inspectait les lieux d'un air grave de maître de maison. vous en avez pour deux bonnes heures. « Je crois que nous aurons un temps merveilleux ! dit Caroline. qui ne se laissait pas attaquer sans riposter. Regardez le ciel : la nuit n'est pas tombée. Eric. Eric d'Arguel et ses deux sœurs mettaient la dernière main aux préparatifs de leur soirée.VI UNE HEURE PLUS TÔT. qu'en penses-tu. sur la terrasse. si j'ai un conseil à vous donner. 72 . . la cadette. en sautant de joie. et on voit déjà des étoiles! — Oh! ce sera magnifique! » dit Yvonne.

tu espères. mes enfants. Cela lui fit penser qu'il avait oublié de mettre le sien. Eric. dit Yvonne.. les parents sortirent sur la terrasse. Ensuite. trois hommes et une femme. 73 . d'Arguel.. déjà! Mais c'était seulement le chauffeur d'Arguel qui ramenait les musiciens de Quillebec. Il avait bien fait de descendre. Caroline et Yvonne descendirent à leur tour.. souviens-toi des conditions auxquelles nous avons autorisé cette soirée.. naturellement. Inquiet. une autre voiture arriva.Comme les jeunes gens achevaient leurs préparatifs. Eric se pencha à sa fenêtre : des invités. nous descendrons rétablir l'ordre.. Ils étaient quatre. que le Prince Charmant trouvera ta pantoufle. mais tout à l'heure ce serait différent. Ils achevaient de s'habiller quand une voiture franchit la grille et monta vers le château. comme toujours. Une grosse voiture déversa sur le perron un Méphisto et deux Japonaises. Presque aussitôt. mais si nous entendons trop de bruit. Mais quand on chausse du 39. — Toi. leur frère était habillé en troubadour. le directeur du casino. On avait eu de la chance : Rivière... dit M.. ce petit coup-là n'a guère de chances de réussir! » Caroline offensée haussa les épaules et monta s'habiller. Les deux fillettes avaient des costumes Louis XV. bien meilleurs que tout ceux qu'on aurait pu trouver dans le pays. avait pu fournir quatre musiciens d'un orchestre de passage. empêtrées dans leurs énormes jupons. ta mère et moi resterons dans notre chambre. « La fête sera très réussie! » pensa Eric avec fierté. Sa femme hocha la tête. qu' Éric hésita à reconnaître sous leurs masques. « Bravo. tout le monde rentre chez soi! — Comme dans Cendrillon! C'est très pittoresque! dit Caroline. car déjà les premiers invités arrivaient. pour les premiers. — En tout cas. avec des chausses collantes et une toque surmontée d'un plumet. à minuit sonnant. « Je me demande si ce n'est pas de la folie. un bal costumé pour un anniversaire de quinze ans! Nous avons cédé.. c'est très joli! » dit M. resplendissants dans leur costume rouge de tziganes. cela n'avait pas d'importance : de toute façon ils se seraient doutés que ce personnage solitaire était le maître de maison. d'Arguel. Eric descendit les installer sur l'estrade qu'on avait dressée à une extrémité du salon. D'abord.

» Elle le suivit sans hésiter : elle était tellement sûre que cette soirée faisait partie du programme établi par M. en s'accoudant à la balustrade tandis que les autres dansaient à l'intérieur du salon. un Chinois à longue queue. Mais elle lui paraissait charmante.. «J'ai eu du mal à arriver! dit-elle. dit-il... Et il en arrivait toujours! Tout à coup. « Mais je ne savais pas. Mais pourquoi n'est-elle pas costumée? » II descendit les marches du perron et s'avança vers la nouvelle venue.. vous savez. L'orchestre attaqua une rumba et tout le monde se mit à danser. quand la bicyclette approcha. monta un petit escalier et entra dans une chambre où des vêtements épars jonchaient les meubles et le tapis. ne fûtce que pour mystifier ses sœurs. s'efforçant en vain de mettre des noms sur ces museaux aux oreilles pointues. je me rappelle. 74 .. » La fillette parut décontenancée. sur les épaules de laquelle tombaient de magnifiques cheveux roux. qui est-ce? Une amie de mes sœurs.apportant toute une nichée de Mickeys que les autres entourèrent aussitôt.. votre costume est là-haut. certainement : il y aura encore d'autres personnes. « C'est vrai. Vayssière! A la suite du jeune garçon. pensa-t-il. moi ! dit-elle. Cela ne m'étonnerait pas : elles ne me présentent jamais à celles qui m'intéresseraient. Il y avait deux Russes et un Lapon. «Je ne la connais pas. Un fournisseur.. Est-ce que je suis la dernière? — La dernière? Non. il vit en pleine lumière celle qui la conduisait : une grande fillette élancée. Mais où donc est votre costume? On n'a pas le droit de venir sans être costumé. Bientôt une dizaine de couples se trouvèrent réunis. Eric avait raison : la fête était très réussie. venez avec moi. Le papier ne parlait pas de costume. ils étaient donc au courant? » Eric comprit qu'il y avait là quelque mystère : évidemment ce n'était pas à leur bal que se rendait l'inconnue. il songea que ce serait une excellente idée de l'introduire parmi eux. un toréador et Une Napolitaine. épars sur la terrasse. plusieurs dominos. « Qu'est-ce donc? se demanda-t-il. Et tous les autres. probablement. qui lui sourit.. elle pénétra dans le château. sans doute? » Mais. formaient un ensemble charmant. Tous ces costumes brillants. Eric aperçut une bicyclette qui débouchait du bosquet et gravissait l'allée du château..

Dépêchezvous de le mettre. à propos? Sans doute le fils de la maison. il y avait deux mois que les petites d'Arguel y pensaient. et au premier rang sa voisine de table. mais je ne me rendrai pas ridicule. dit-il avec aplomb. à ce bal : Caroline suppliait ses parents de le donner pour ses quinze ans. à en juger par l'aisance avec laquelle il circulait partout. dit-il. ses cheveux! Elle aurait voulu que Renaud pût entendre le troubadour. évidemment.. Puis soudain elle reconnut sur l'estrade les musiciens avec lesquels elle avait déjeuné. il y avait des gens qui ne les trouvaient pas horribles. « Les musiciens! dit-elle en riant. Vous êtes prête? dépêchonsnous.. — Cela ne m'étonne pas. eux trouvaient qu'elle était encore trop jeune. Véronique était déjà prête. c'est-à-dire. car les lumières l'éblouissaient. » Véronique rougit de plaisir. Mais cela n'avait pas d'importance. » Suivant toujours Eric. Ainsi. allons danser. M. dit Véronique : un bal improvisé à la dernière minute! » En fait de « dernière minute ». on ne les cache pas.. que depuis le début des vacances nous ayons souvent dansé entre nous! Je ne suis pas sensationnelle. Tout d'abord elle cligna des yeux. la jeune violoniste. — Jamais de la vie ! dit Eric. pensa Véronique. qu'il tendit à Véronique. enfin.» Heureusement. je vais chercher votre masque qui est dans ma chambre.. « C'est un costume de bohémienne. » « Quelle chance. L'inconnue parlait d'autre chose.. Tout est un peu en désordre.. Qui était celui-ci. « Vous connaissez Renaud Derrien? » demanda-t-elle. Les invitations avaient été lancées depuis près de trois semaines... Eric entendait ce nom pour la première fois. Eric découvrit une grande jupe rouge et un châle. comme vous voyez. il me faudrait aussi quelque chose à mettre sur mes cheveux.. bohémienne ou non. Quand il revint avec le masque. — Vous les connaissez? demanda Eric. En fourrageant dans les armoires de ses sœurs. il en avait un de rechange. Vayssière ou Renaud devaient connaître ses parents : c'était ainsi que la chose s'était organisée.. Quand on a des cheveux comme les vôtres. « Mais si je suis en bohémienne. dit Eric. 75 . « Oui. dit-elle.. elle dégringola les escaliers et pénétra dans la salle de bal.« Attendez.. il faut que je cherche ce costume.

76 .Avec lui. Véronique se sentait des ailes.

Je n'ai rien mangé depuis le déjeuner — et songez à tous les kilomètres que j'ai faits ! » ajouta-t-elle en riant. « Je ne peux pas vous le dire ». « Excusez-moi.— Oui. « Est-ce que tous les autres sont là? » demanda-t-elle tout à coup. Eric était maintenant habitué aux questions sibyllines de sa danseuse. Il avait remarqué qu'en lui répondant de façon également mystérieuse. mais je dois vous avouer que je suis surtout morte de faim. Au bout d'un moment.. « II verrait que tout le monde n'a pas honte de moi! » se disait-elle. elle interrogea encore : « Mon père va venir. fit-il en se penchant d'un air de conspirateur. il ne risquait rien : elle semblait satisfaite et ne poussait pas ses investigations plus loin. on se demandait qui était cette mystérieuse bohémienne. « Voulez-vous danser cette valse ? » demanda-t-il. Elle pensait évidemment que son compagnon était au courant du mystère. mais je ne sais pas à quelle heure. « Voulez-vous un verre d'orangeade? lui demanda-t-il. je ne les avais jamais vus. — Je veux bien. — Ce sont donc de vos amis? — Non. En effet. Eric conduisit sa danseuse au buffet. dit-il. Mais cela lui était égal : il ne voulait que garder Véronique et intriguer les autres invités. dit Eric avec aplomb. on pouvait lui dire n'importe quoi! Et déjà il obtenait le résultat souhaité. »_ Quand la valse fut terminée. Très bien : il ne fallait pas la détromper.. . » De nouveau elle sembla tranquillisée : c'était merveilleux. Elle le chercha des yeux dans l'assistance. elle ne parvint pas à le découvrir parmi la foule des masques qui se pressaient autour d'eux.. mais elle eut beau faire. n'est-ce pas? — Certainement. de toutes parts les têtes se tournaient vers eux. Il dansait admirablement : avec lui Véronique se sentait des ailes. pensa-t-il. Elle aurait voulu que Renaud fût présent. je suis impardonnable de ne pas y avoir pensé tout de suite. je les ai trouvés à Noirecombe. Est-ce que des sandwiches vous suffiront? 77 . j'ai déjeuné avec eux ce matin. » Eric n'y comprenait rien. pourtant. Véronique parut se contenter de cette réponse.

— C'est vrai. Caroline fit signe à son frère. prenez donc des sandwiches à la tomate : ils sont excellents. les sandwiches seront très bien. » Véronique ne se fit pas prier. Ma sœur m'appelle. Vayssière! Elle ne doutait pas qu'à la fin du bal. « Vous m'excusez un instant? dit Eric à Véronique. s'amusait à la prolonger. Peut-être coucherait-on au château? Elle mourait d'envie de poser des questions à Eric. son père et Renaud n'apparussent comme par enchantement. je m'appelle Eric — et vous? — Moi. je m'appelle Véronique.je peux aller dire à la cuisine qu'on vous fasse une omelette? — Non. — Ah! la bohémienne! » Eric. Mais j'ai peur d'y faire une fameuse brèche! — Cela ne fait rien : il y en a des masses. mais l'attitude de celui-ci semblait indiquer qu'il avait reçu la consigne de ne rien dire. Quelle admirable idée avait eue là M. — Ne dis pas de bêtises : le masque ne cache pas ses cheveux! Ni Yvonne ni moi ne la connaissons. Caroline et Yvonne d'Arguel partageaient la curiosité de leurs invités à l'égard de la nouvelle venue. « Je ne sais pas qui c'est. « J'aimerais tout de même bien savoir votre nom! dit-elle tout à coup. — Ne sois pas insupportable. toute la fatigue de sa journée s'était évanouie. — Qui donc? fit Eric en feignant l'étonnement. jouissant de l'impatience de sa sœur. je la retiens! » Traversant le salon. c'est ma fête. — Un joli nom! Tenez. et tu ne l'as pas quittée depuis qu'elle est arrivée. De loin. « Qui est-ce? demanda celle-ci sans préambule. cette bohémienne qui intrigue tout le monde. Sa faim apaisée. » 78 . Je parle de ta danseuse. Véronique commença à bavarder avec le jeune garçon. non. dit-il d'un air détaché. mais n'accordez la prochaine danse à personne. il alla rejoindre Caroline. tu vois bien qu'elle a un masque. » Tout en se restaurant. tu ne dois pas me taquiner. bien entendu. elle se sentait parfaitement heureuse. Dans l'excitation du bal.

. Je sais que. Comme elle est très gentille. je m'arrangerai. moi? — Ce n'est pas la même chose. n'aie pas peur! » Caroline entrait dans le jeu : c'était parfait. Tu ne dois la présenter à personne d'autre. — C'est déjà fait : tous les invités me demandent qui elle est. Mais pour les autres. toi aussi. c'est aussi le mien? — Oui. » Eric se trouvait très embarrassé. tu aimes les aventures et j'ai pensé que celle-ci t'amuserait. Mieux valait les mettre dans la confidence. je n'en sais pas davantage. il est entendu qu'on ne nomme personne. 79 . c'est différent. — Parce qu'il est sous-entendu que les maîtres de maison connaissent tout le monde. dit-il. il était bien sûr que celles-ci. Je me suis rappelé que tu avais une jupe rouge. je ne la connais pas plus que toi. découvriraient bientôt la vérité et la raconteraient à tout le monde.Eric sourit. mais maintenant que je suis au courant. « Tu ferais peut-être bien de tout dire aussi à Yvonne. Et le châle. — Il me semblait bien que je connaissais cette jupe! dit Caroline. tu invites une jeune fille ici sans que je le sache! — Dis donc. est-ce que je connais toutes tes amies. c'est le tien. — Comment. J'étais très embarrassée pour répondre. Cette jeune fille. je trouverais cela tout naturel — mais une fille! Et puis je te ferai remarquer que je te présente à toutes mes amies quand je les amène à la maison. une jeune fille que vous ne connaissez pas encore. « Écoute. j'ai pensé que ce serait amusant de ne pas la détromper et de lui prêter un costume. Elle avait rendez-vous avec des amis et elle s'imagine que c'est ici qu'elle va les retrouver. commença-t-il. s'il s'agissait d'un de tes camarades de collège. c'était le seul moyen d'obtenir qu'elles gardent le secret. Caroline.. curieuses et bavardes comme elles l'étaient. je vais tout te dire. S'il ne présentait pas Véronique à Caroline et à Yvonne. — A un bal masqué. elle est venue ici par hasard : je suppose qu'elle a dû se tromper de route. suggéra Eric. mais à moi. n'est-ce pas? — Compte sur moi! Mais présente-moi tout de même la jeune fille sans en avoir l'air.. Tu sais son nom. C'est très grossier d'introduire une inconnue à mon bal sans même me la nommer. motus. au moins? — Elle s'appelle Véronique. « C'est une invitée à moi. Je suis sûr que cette petite va intriguer tout le monde.

Je serais bien bête de m'occuper de lui. il faut que 80 . « Dis donc. — Avec les musiciens! Tu es sûr que ce n'est pas une vraie bohémienne? — Pas du tout. car je vous préviens que vous ne manquerez pas une seule danse! — J'étais fatiguée tout à l'heure. on la retenait plusieurs danses à l'avance. elle se demanda quel serait son rang: pourvu qu'elle n'eût pas perdu trop de points depuis la veille! Elle s'était tellement promis de gagner. je grille de faire sa connaissance. Tout cela était trop beau. dit-elle en riant. Dis donc.. moi aussi. on scrute les yeux. pourtant. «J'ai un droit de priorité! A partir de maintenant. tu la cloîtres. — La prochaine danse. « Tu as raison. un toréador l'arrêta. Comme il revenait vers le buffet. » Une présentation à un bal masqué.— C'est bien suffisant. quand il parle de moi comme il le fait! S'il vient ce soir. On essaie de deviner une physionomie sous le masque. revenu l'inviter. elle a l'air d'avoir un fameux appétit. trop amusant : un véritable conte de fées. on est frappé par le ton d'une voix. elle est très bien ». Elle en oubliait le rallye! Un instant. ta protégée! — Elle n'a pas mangé depuis ce matin. Sans cela. déclara Caroline à son frère en quittant Véronique. — Je sais : tu es bien trop snob pour inviter n'importe qui. lui dit-il. tu peux être sûre que je ne l'aurais pas invitée. mais maintenant je ne le suis plus ». les oreilles. Eric. C'était vrai : elle se sentait légère comme une plume. on tente d'apercevoir le cou.. J'espère que votre journée à bicyclette ne vous a pas trop fatiguée. « Vous êtes la grande triomphatrice du bal. c'est toujours amusant. Elle a déjeuné je ne sais où avec les musiciens de l'orchestre. ne put obtenir que la troisième valse : il protesta. « Mais pourquoi penser toujours à Renaud? se demanda-t-elle. la bohémienne! Je voudrais bien danser avec elle. à cause de Renaud. il verra que tout le monde n'est pas de son avis! » La bohémienne avait un succès fou. » II alla retrouver Véronique et l'entraîna. mon vieux. elle est très bien élevée. pour celle-ci elle est retenue. Allons vite..

C'est bien. « Daniel. A onze heures on passa des coupes de Champagne — les Ârguel avaient eu la précaution de n'en faire donner qu'à la fin. » De nouveau un rire étouffé. Un des dominos. vint l'inviter. Eric et ses sœurs pouvaient se féliciter : leur bal était vraiment très réussi.. Personne ne vous voit. justement. «S 81 . Il s'inclina devant elle. ne vous trompez pas. voyons! Si tu savais quelles aventures j'ai eues aujourd'hui. Daniel. vous. parmi les couples qui tournaient... « Déjà! » fut le cri unanime. sans dire un mot. voyons? Ce n'est pas de jeu! Tu ne veux pas me répondre? » Le domino secoua la tête avec énergie. peut-être. l'orchestre s'arrêta net. Vous êtes Daniel.. « Écoute. Ils devaient être tous là. je vous reconnais quand même. je t'en prie! dit Véronique.vous me réserviez une danse sur trois... dit Véronique. Figure-toi que j'ai déjeuné avec les musiciens de l'orchestre. comme il avait la carrure de Daniel. « Ce n'est pas juste. qu'elle n'avait pu approcher de près. je ne danserai plus avec toi.... il y en avait cinq ou six. dis-moi quelque chose! Puisque je te reconnais. de retrouver les autres concurrents du rallye. » Le masque tourna la tête vers l'estrade... Minuit sonna : comme il avait été convenu. Je sais bien que c'est toi. « Vous avez peur que j'entende votre voix. « Idiot! dit Véronique. maintenant : comment se faisait-il qu'elle n'en eût encore reconnu aucun? Une bergère Watteau. ou encore les Mickeys. » Le domino fit entendre un petit rire. sans paroles. dit-elle comme ils commençaient à tourner. lui rappelait Babet — mais les autres? Les dominos. et moi tout le monde me reconnaît à mes cheveux. mais ne répondit pas. Véronique commença à s'irriter. mais resta silencieux.. même si tu m'invites! » Le masque ne revint pas. je ne suis pas très forte en maths! » dit Véronique. elle pensa que c'était lui qui s'amusait à l'intriguer.. mais cela ne sert à rien. pour éviter qu'on en bût trop — et l'animation de la soirée augmenta encore. Tout en dansant elle s'efforçait. je les compterai ! — Je m'embrouillerai peut-être dans les comptes. et Véronique n'eut pas le temps d'y penser.

Mais on avait promis : à minuit tout devait s'arrêter.. expliqua Eric.. Nous sommes très heureux que vous y ayez assisté. C'est une bonne surprise que vous nous avez faite. — Nous ne comprenons pas non plus. Qui êtes-vous? comment êtes-vous venue à Arguel? — Mais.. Le salon se vida rapidement. Des fous rires fusèrent : certains des invités étaient si bien déguisés qu'on ne les avait pas reconnus de toute la soirée. ce bal n'a donc pas été organisé par mon père. « Comment. balbutia-t-elle. voilà tout. La bergère Watteau n'était pas Babet. 82 . Eric et ses sœurs reconduisirent les derniers invités jusqu'à la terrasse. ou alors. par M. Les adieux commencèrent.. s'avança vers eux.. Vayssière? demanda Véronique.. « Je ne comprends pas. » Véronique avait l'impression de vivre un cauchemar.. avant de partir..... qui avait.. ôté son masque. Elle se blottit dans l'embrasure de la porte et observa ce qui se passait. « Mais où donc sont les autres? » se demandait-elle. elle vit apparaître un visage inconnu. « Et moi qui l'ai appelé idiot! » pensa-t-elle... les musiciens étaient descendus. Véronique. et c'est le moment de nous expliquer.. le Méphisto. chacun enleva son masque.. A la grande surprise de celle-ci. des jeunes gens. lorsqu'il ôta son masque.. Des voitures venaient se ranger devant le perron. et des jeunes filles qu'elle ne connaissait pas échangeaient des adieux et des embrassades. Elle commença à s'inquiéter : le bal n'avait pourtant pas été organisé pour elle seule! tous ses camarades devaient y être aussi. dit gentiment Caroline.. en voyant Véronique bouleversée. elle aussi. aucun de ceux qui défilaient devant elle n'appartenait à la bande du rallye.. c'était Albert! J'aurais juré que c'était Denis! — Le domino jaune. « Alors je me suis donc perdue? Mais Noirecombe? les musiciens? » Elle se tourna vers l'estrade. — C'est le bal d'anniversaire de ma sœur. » Le domino jaune. ajouta-t-il précipitamment. — Vous ne connaissiez pas mon père? Vous ne m'attendiez pas? — Pas le moins du monde.. je veux voir qui est le domino jaune. Quand ils furent seuls.. c'était celui avec qui avait dansé Véronique.

83 .« Et moi qui l'ai appelé idiot ! » pensa-t-elle.

dit-elle. Eric hocha la tête... — Oui. dit-il. et bien jeune pour déjeuner seule. Eric et Yvonne s'efforcèrent de calmer Véronique. 84 . Vous aviez l'air de m'attendre. dit Eric. — Bien sûr. — Nous vous avons vue passer sur la route. Ils ne sont pas encore partis : la voiture est au garage. vous m'avez donné un costume. « Vous vous êtes sûrement trompée de route. — Comment? vous ne m'attendiez pas? personne ne vous avait dit de m'inviter? — Personne. Derrien? » La jeune femme secoua la tête. n'est-ce pas? Ou alors M. Justement les voici ». « Pourquoi ne m'avez-vous rien dit quand je suis arrivée? reprochait celle-ci au jeune garçon.. vous étiez sympathique. vous sembliez chercher un restaurant.. -— Mais alors pourquoi m'avez-vous donné à déjeuner? demanda Véronique. le visage de Véronique s'éclaira.. M. Vayssière. mais tout va s'arranger. Je n'ai pas pensé que cela pourrait avoir des inconvénients pour vous. vous avez déjeuné avec nous ce matin. Expliquez-moi comment vous êtes arrivée ici. avoua Eric confus. » Tandis que Caroline courait chercher les musiciens.. « Ni l'un ni l'autre. — Mais où? Et comment le retrouver? Mon papier n'indiquait rien au-delà de Noirecombe! -— Les musiciens vont vous mettre sur la voie. Vous m'avez même dit que mon père viendrait plus tard ! — J'avais envie que vous restiez au bal... — Et vous connaissez mon père. J'ai eu tort. Rien d'étonnant à ce que nous parlions beaucoup de lui : il joue un grand rôle dans notre vie. Véronique le mit au courant de l'aventure.« Voudriez-vous les voir? demanda Caroline. cela ne signifiait rien? — Rivière est le directeur du casino de Quillebec. j'en suis sûr. » En quelques mots. « Ah! celle-ci va sûrement tout m'expliquer! Vous me reconnaissez? demanda-t-elle. c'est lui qui organise toutes les tournées de la région. — Et ce mot de « rivière » que vous répétiez toujours.. je vous en prie : eux pourront peut-être m'expliquer. En voyant la jeune violoniste.

— Mais que faire maintenant? dit Véronique. que vous n'ayez fait aucune sottise! » dit M. et cette étape. mais on ne pouvait pas la laisser seule.— Alors je suis perdue depuis ce matin! s'écria Véronique désolée. en tout cas. Mais mon père n'y est pas : il est à l'étape du rallye. Véronique lui refit le récit de l'aventure. d'Arguel. Nous avons des chambres d'amis. Il fallait. Il me faudra des heures pour retourner à Valcreux. Et là. Vos effets sont dans ma chambre. — C'est impossible! il faut que je parte ce soir! » s'écria Véronique. retenant ses larmes avec peine. Mon Dieu! papa et Biaise doivent être si inquiets! — Il faut retourner sur vos pas et faire tout le chemin à rebours. en effet.. mais à Valcreux. — C'est aux « Falaises » qu'il faut aller. « II semble. heureusement.. en pleine nuit. dans la campagne déserte qui entourait Arguel. vous n'allez pas partir dans ce costume. « En tout cas. dit Caroline. ma pauvre enfant. je ne la connais pas! dit Véronique. S'inquiétant à votre sujet. Où habite votre famille? — Aux « Falaises ». d'Arguel. — Il ne faut pas retourner à Valcreux. c'était moins le rallye perdu que la pensée de l'inquiétude dans laquelle devait se trouver son père. que toute une série de circonstances aient concordé pour vous induire en erreur. que seul M. près de Méran. Eric lui conta rapidement l'histoire. d'Arguel pouvait donner. Ce qu'il avait fait en gardant Véronique lui paraissait maintenant plus grave qu'il ne l'avait cru. insista Caroline. venez vous déshabiller. c'était là qu'avait lieu le rendez-vous de midi. Elle venait d'ouvrir son enveloppe bleue et savait maintenant qu'elle n'aurait pas dû aller à Noirecombe.. ne dormait pas. Eric se décida à aller frapper à la porte de ses parents.. Ce qui la tourmentait. Eric était allé mettre les musiciens en voiture. Mais le chauffeur ne repartirait pas sans un ordre.. d'Arguel. Ce serait trop beau. je crois? » Pendant que Véronique se rhabillait. je vais vous en préparer une. Elle voulait repartir. dit M. Mais je pense que vous feriez mieux de coucher ici : vous ne pouvez pas vous en aller en pleine nuit sur les routes. 85 . « Je m'habille et je descends. certainement.. je ne trouverai plus personne. lui donner la voiture. Son père. dit M.

86 . La soirée qu'elle venait de passer valait tous les rallyes du monde. Évidemment. ne détestait pas les filles rousses. Ne la quitte pas jusqu'à ce qu'elle ait retrouvé son père ou soit entrée en communication avec lui. papa! dit Eric. elle perdrait le rallye. ce serait plus correct... En tout cas. dit M. soulagée. tant pis pour lui! Eric allait la reconduire — et Eric.. qui sauraient où le rejoindre. mais j'ai un lumbago qui m'empêche de monter en voiture. elle y trouverait Mme Escande ou la cuisinière. Oui. attendez tranquillement que la voiture vous emmène. mais à présent cela lui était égal. essuya ses yeux et sourit à ses nouveaux amis. — Tu as raison : tu es en grande partie responsable de l'embarras de Véronique. lui. Si Renaud continuait à la mépriser. En retournant aux « Falaises ». Je voudrais vous reconduire moi-même. Je vous y ferai conduire dès que le chauffeur sera revenu de Quillebec. « Ne vous tourmentez pas. » Véronique.votre père pensera certainement à y revenir ou à y téléphoner. d'Arguel avec bonté. tout allait bientôt s'arranger. — J'irai avec le chauffeur. » Aux « Falaises! » Véronique n'y avait pas pensé. son père aurait sûrement l'idée de téléphoner aux « Falaises ».

que diable ! Non. on s'était étonné du retard de Véronique. le retardataire arrive toujours. tout le monde était présent.VII AVALCREUX.. cela se répare. devant une table formée par une épaisseur de briques. Vayssière. Le « déjeuner original » prévu par le programme était organisé sous une tente. Sa bicyclette a pu crever. Lorsqu'on se met à table. sauf Véronique.. A midi et demi. avait pensé que les coussins permettraient une sieste en plein air avant de reprendre la route. on se demanda s'il fallait commencer sans elle. ce retard n'est pas normal. au bord d'un étang : l'originalité consistait dans le fait que les convives étaient assis par terre.. « Certainement! dit M. M. où avait lieu la véritable étape.. mais une crevaison. » 87 . mais on voyait bien qu'il était inquiet.. sur des coussins. « Véronique qui est toujours dans les premiers ! se disait-il. vraiment. Vayssière. qui tenait au repos après le déjeuner.. » II feignait de prendre la chose en riant. qui voyait bien que tous les convives mouraient de faim.

— Tiens! c'est ce que j'ai fait aussi! dit Biaise. mais. c'est assez clair. » Nicole ne disait rien : elle savait bien. elle avait hâte maintenant que Véronique arrivât. 88 . lui. — A moins qu'elle ne se soit embarquée pour Puiseux. mais ne commençait pas par là. — Puiseux. La veille au soir. Moi j'ai d'abord cru qu'il s'agissait de la mer et je suis parti vers Quillebec. en rentrant. en prenant l'inverse. comme le spécifiait le papier. « Elle n'a peut-être pas compris saint Louis et Margoton. la date du départ des étudiants était avancée : ils devaient prendre le bateau de Southampton qui faisait escale au Havre dans la nuit du jeudi au vendredi. — Je ne dis pas cela.Renaud. dit Daniel. — Et si elle s'était trompée dès le début. suggéra Babet. elle. tout en déjeunant. malgré tout elle ne se sentait pas tranquille. Les autres. ce n'est pas puits! De toute façon un puits est moins profond qu'un val. — Je ne vois pas comment on pourrait manquer Valcreux.... qui était arrivé premier. on ne pouvait pas faire d'erreur.. Et. c'est-à-dire trois jours plus tard. par exemple. « Mon autorisation sera-t-elle arrivée d'ici là? » se demandait-il avec angoisse. « Un endroit profond ».. — Véronique! c'est impossible! — Pas du tout. moi j'ai cherché longtemps. au chêne de saint Louis.. Elle s'était placée très loin de Biaise. qui plus est. — Cela paraît difficile : la branche du chêne indiquait nettement la route du nord. craignant les yeux observateurs du jeune garçon. Véronique s'est peut-être trompée plus tôt. pourquoi Véronique était absente. dit Armelle. — Dis tout de suite que je suis une imbécile! protesta Babet. était soucieux pour d'autres raisons.. dernière! Ça ne s'est jamais vu! Qu'est-ce qu'elle a bien pu faire? dit Paul. à la route bleue? interrompit Vincent.. Puis en chemin j'ai réfléchi que la route menait vers du bleu. « Elle. il avait trouvé une lettre de son professeur : l'autorisation qu'il attendait n'était pas encore obtenue. moi j'ai hésité. peut-être. — Toi. mais pas Véronique! fit Paul avec force.. commentaient l'absence de Véronique. en pensant à un puits.

répliqua Paul. ce que cela pouvait être.. Pendant que les concurrents se reposaient... — C'est vrai. puisque tu dois seulement te trouver à Doisy à quatre heures et demie avec les dernières enveloppes. — Elle va arriver d'une minute à l'autre.. mais si elle ne l'était pas encore. dit Vincent.. J'aimerais mieux qu'elle fût ici. j'y ai laissé Mme Escande ce matin en lui promettant de venir la rejoindre. Vayssière. que devons-nous faire? demanda-t-il. Je dois aller préparer l'étape de ce soir. la maison n'est pas prête. » Renaud ne se joignait pas à la conversation générale. A mesure que l'heure avançait. Armelle. à sa propre inquiétude se joignait celle qu'il commençait à éprouver pour Véronique. comment lui remettre les indications pour participer à la course de l'après-midi? 89 . — Rien pour le moment. — Quant à Margoton. oncle Charles. sans quoi il ne lui restera plus rien. D'ici là Véronique sera certainement arrivée. Tu n'es pas pressé. ce sont ce saint Louis et cette Margoton qui m'ont le plus embarrassé. et tout à coup je me suis souvenu de la chanson.. Véronique a faim comme tout le monde. A l'heure qu'il est. continua Paul imperturbable. Toi. pas du tout. je ne voyais pas. — Alors comment as-tu trouvé? — J'ai fait les cinq kilomètres et j'ai regardé autour de moi.. elle doit avoir l'estomac dans les talons. Saint Louis me faisait penser aux croisades. c'était beaucoup moins difficile qu'hier. tu le sais. mais là. — Somme toute. J'ai vu le grand chêne — il est impossible de ne pas le voir! — et j'ai pensé à saint Louis à Vincennes. Quand elle verra que l'heure avance. ne mange pas tout le jambon. il se retira à l'écart avec M. alors je cherchais un croisement. c'est ce qui s'appelle chercher midi à quatorze heures! fit Daniel en riant. je l'avoue.. « A votre avis. mais il n'y a probablement rien de grave.. — Véronique! tu ne la connais pas! elle aimerait mieux mourir ! — Vous êtes extraordinaire ! dit Armelle. — Ça. elle ouvrira son enveloppe bleue. Ensuite j'ai regardé autour. Comment se fait-il que Véronique. mon garçon. — Je l'espère. distribue les papiers et surveille le départ de nos cyclistes.— Moi. interrompit Armelle. dit Paul.

« Et j'ai pensé à saint Louis à Vincennes. 90 .

mon garçon. j'attends. s'arrangerait pour rattraper le temps perdu. depuis le matin Mme Escande. comme M. Vayssière. — Elle avait assez d'argent pour cela. aidée par la gardienne. » Biaise obéit sans enthousiasme. Ils se mirent à la fenêtre et commencèrent à guetter les cyclistes. Vayssière examinait les « trésors » de la journée. j'espère? — Est-ce qu'elle est là? questionna Biaise sans répondre. niais son inquiétude pour Véronique l'avait talonné tout le long du chemin. mais au fond ils n'étaient pas tranquilles. bravo! dit Mme Escande. Mais. c'est que Renaud ne soit pas encore arrivé de Doisy. Mme Escande fut contrariée d'apprendre que Véronique n'était pas arrivée. mais je serais bien étonnée qu'elle perde du temps à manger quand il s'agit de rattraper le rallye! » Tous deux s'efforçaient de plaisanter. » M. il doit y avoir longtemps qu'il a distribué toutes ses enveloppes. En d'autres circonstances. Mais à quatre heures elle sera sûrement là. oncle Charles? demanda-t-il anxieusement tandis que M. Biaise. Vayssière avait décidé d'organiser l'étape du second soir dans une maison qu'il venait d'acheter près du village de Lantel et dont Véronique et Biaise eux-mêmes ignoraient encore l'existence. mais Véronique n'était pas là! « Que crois-tu. L'aménagement fut prêt à la tombée de la nuit. il eût été fier d'arriver le premier. Vous avez les trésors. Venez au salon faire contrôler vos trésors et établir le compte de vos points. 91 . Vayssière. retardée par un incident quelconque. travaillait à y organiser une installation pour la nuit. La gardienne avait préparé le dîner : l'étape de l'après-midi était longue et les concurrents auraient bon appétit. ou alors.. en général il n'était pas le plus rapide. — Pas encore... « J'espère au moins que cette pauvre Véronique a déjeuné! dit M. La propriété. elle pensa que la fillette. — Je ne crois rien. comme il l'avait dit à Renaud. n'était pas encore aménagée. Ce qui m'étonne aussi. Le premier qui arriva fut Biaise. « Numéro i. mais elle avait du retard et il ne faut pas nous inquiéter. « Cela ne m'étonnerait pas qu'en fin de compte elle achève le rallye la première! » dit-elle en riant.— Ne démonte pas la tente et laisse les enveloppes bien en vue sur une table.

Vayssière. nous verrons bien. Quand j'ai eu fini — excusez-moi si j'ai eu tort. Enfin on entendit le bruit d'une moto. répondit l'étudiant. pendant ce temps. — Est-ce que je ne peux pas aller téléphoner avec toi. le pauvre garçon ne pouvait avaler une bouchée. Vayssière appela Biaise. Daniel arriva.. se reprit le premier : Véronique avait dans sa sacoche l'adresse des « Falaises » : s'il était arrivé un accident. — Non. — Elle n'est pas passée à Valcreux. Même Paul ne bavardait pas comme de coutume. Tous commencèrent par demander si Véronique était retrouvée. A présent que la nuit venait. Grâce à Dieu. et c'était Nicole. en voulant empêcher Véronique de gagner le rallye. » Au bout d'un quart d'heure. avec son énergie coutumière. Le bureau de poste est tout près. lui dit-il. Ensuite je suis allé à Doisy. Vayssière sentait croître son angoisse. M. on aurait prévenu Clémence. fais ce que je te dis : le plus important est de maintenir l'ordre. quelques instants plus tard Renaud gravissait le perron. elle commençait à mesurer les conséquences possibles de son acte. mon garçon. elle était tombée dans un précipice? 92 . elle avait mis sa vie en danger? si Véronique s'était perdue tout de bon? si. « Je vais téléphoner aux « Falaises ». mais les convives ne pensaient qu'à Véronique. » Biaise obéit. J'en suis parti à quatre heures et quart. « Eh bien? demanda M. déjà. oncle Charles? supplia Biaise. et tout le monde se mit à table. suivi de près par Babet et Vincent. j'y ai attendu les autres et leur ai remis leurs instructions. mais non l'égarer complètement. en laissant les enveloppes sur la table comme vous me l'aviez dit.. Toi. l'absence de Véronique au déjeuner lui avait causé un malaise : elle voulait la mettre en retard. Vayssière. le téléphone était installé au château depuis un mois ! M. Les enveloppes étaient encore sur la table. M. mais je suis retourné à Valcreux. en roulant la nuit. aide Mme Escande et Renaud à faire dîner toute la bande. quant à Biaise. » Tous deux échangèrent un regard angoissé. il ne ferme pas avant huit heures.—Je pense bien! moi j'y suis passé à quatre heures trente-cinq! — Attendons. Il y avait une autre personne qui ne mangeait pas. Et si.. Malgré tous ses efforts pour se raisonner. Le matin.

Une voix intérieure. Nicole s'était retirée un peu à l'écart. il n'en sourit même pas : tout ce qu'elle lui disait là. Le dîner s'acheva. mon petit agneau? demanda-t-elle avec surprise. Il n'y avait rien à faire qu'à rester en contact avec les « Falaises ». M. De tous ceux qui étaient là. Deux longues heures s'écoulèrent. Pour lui. Alors Renaud. voilà tout. il prendrait la voiture et partirait à la recherche de Véronique.. mais si vous le voulez bien. monsieur. Vayssière essaya de les faire coucher. Vayssière connaissait le franc parler de Clémence. — Mais il fait noir comme chez le diable! Et cette petite toute seule sur les routes! Tenez. Vayssière avait obtenu sa communication avec les « Falaises ».Tandis que le dîner se poursuivait. puisque l'on ne savait pas à quel moment Véronique avait quitté la bonne route. au lieu d'aller coucher je ne sais où! Il y a des moments où je me demande vraiment si vous n'auriez pas mieux fait de rester chez vos sauvages! » M. au cas où Clémence appellerait : la postière consentait à laisser le bureau ouvert. son cousin? Oh! non. elle était la seule à pouvoir donner un indice qui permettrait de retrouver Véronique. Elle n'est donc pas avec vous. mais tous déclarèrent qu'ils aimaient mieux rester et attendre. vous êtes tous fous avec vos amusements! Comme si cette pauvre enfant ne pouvait pas jouer tranquillement dans le parc avec Biaise. qui lui répondit. ne savait rien de Véronique. M. « Et pourquoi donc qu'elle m'aurait appelée. « Mais où irez-vous? » demanda Renaud. restez près du téléphone jusqu'à ce que nous rentrions. C'était vrai : on ne pouvait aller nulle part. puis trois. Oui. Mme Escande ou moi.. mais vers le sud. Mais ce soir. Il demanda à Renaud de venir le remplacer à l'appareil. c'était exactement ce qu'il se disait à lui-même. Mais Clémence. Ne vous affolez pas. monsieur? — Elle est un peu en retard. parler. lui disait qu'elle devait parler. une sourde angoisse planait sur la maison. les jeunes gens s'éparpillèrent par petits groupes devant la maison. mais à qui? Oncle Charles lui faisait trop peur. Personne n'avait envie de dormir. Clémence. Elle savait ce qu'il fallait faire : repartir du chêne en marchant non pas vers le nord. pas Renaud! elle tenait trop 97 93 . n'ayant pas le courage d'organiser des jeux comme la veille. impérieuse et torturante.

quelque chose d'important. Biaise. » Dans sa vie.à son estime! Biaise... Chaque tintement de l'horloge semblait un reproche adressé à Nicole. comment retrouverait-on Véronique? Plus elle y pensait... balbutia 94 . peut-être... oui. elle se troubla. « Je ne peux pas.. chuchota-t-elle. que probablement.. « J'ai quelque chose à te dire. Je pensais.. en lui demandant sa parole de ne rien dire. dit tristement Biaise. Un moment plus tard. Peut-être que si elle trouvait la force une bonne fois. oui.. Mais s'il ne disait rien. elle s'approcha de Biaise. — Il n'y a rien d'important en dehors de Véronique.... Minuit sonnèrent... puis elle en avait honte. plus elle se rendait compte qu'il était impossible de dire ce qu'elle savait sans s'accuser elle-même.. plutôt... Et cela.. murmura-t-elle.. c'était toujours ainsi : elle faisait le mal.. — Tu pensais quoi? — Que peut-être. — Justement. » Biaise la regarda d'un air singulier.. elle n'en trouvait pas le courage. je ne peux pas. c'est à propos d'elle.

. pas Clémence.. mais elle avait déclaré qu'elle était en voiture et venait les rejoindre. papa. On l'invita à partager le vin chaud.. Son père lui avait dit de se coucher. » Eric. je suis allée au bal. M. Vayssière n'y comprenait rien. mon cher professeur.. Dieu soit loué! elle n'avait pas parlé! On fit chauffer le vin avec de la cannelle. mais Véronique elle-même. Eric. on entendit le bruit de la grille.. « Oh! papa. A la surprise de tous. qui courut en gambadant sur le perron. A propos. « Que t'est-il donc arrivé? demandaient les autres avec curiosité... non seulement Véronique. Mme Escande. très à l'aise. Eric d'Arguel. mes enfants.. qui venait d'y arriver. Les préparatifs s'achevaient quand un bruit de moteur se fit entendre sur la route.. de préparer un vin chaud pour l'accueillir. quelle soirée tu as dû passer! Penser que tu étais si inquiet alors que moi je m'amusais comme une reine! Je. — Bravo! » s'écrièrent les garçons. On se demandait comment elle s'était trompée.. excusez-moi. mes enfants! elle est retrouvée! » C'était M. Nicole avait l'impression qu'on venait d'ôter un poids énorme qui lui écrasait la poitrine. j'oubliais de vous présenter. mon cousin Biaise. quand elle expliqua quelle route elle avait prise au carrefour. baisa la main de Mme Escande et serra celle de ses contemporains. les lampes de la salle à manger.. mais Véronique était là : cela lui suffisait. « La voilà ! » cria Paul. A ce moment. mon père. — Moi? j'ai passé une soirée merveilleuse. Biaise s'écria : 95 . conduite par on ne savait qui. Véronique racontait son histoire à bâtons rompus. après les émotions de la journée.. Renaud Derrien. nous en avons tous besoin. Véronique se jeta d'abord dans les bras de son père. tous mes amis... « Elle est retrouvée! quel bonheur! — Et elle arrive! dit Mme Escande.quelques mots sans suite. Vayssière. Pendant ce temps. mais un grand jeune homme blond et élancé qui l'escortait. croyais que c'était toi qui avais tout organisé. puis un cri dans la nuit : « Elle est retrouvée. on en vit descendre.. comprends-tu? » M. Je vous propose. on ralluma. On avait téléphoné des « Falaises » — non.. M. Une grosse voiture grise s'arrêta devant la porte.

J1 aurait aimé parler à la fillette.... à ses remords de l'heure précédente succédait un renouveau de jalousie. je l'ai jeté après avoir trouvé les musiciens... dit Babet. et tu ne t'en es pas aperçue.. mes enfants. en serait pour ses frais. ce papier? — Je dois l'avoir. » Nicole poussa un soupir de soulagement. » Tous furent d'accord pour annuler la journée. l'inverse? Pas du tout.. c'est étrange ». Sans bien s'expliquer ce qui s'était passé. En voyant sa ruse de la veille s'achever en triomphe pour Véronique. se demandaient-ils. ils soupçonnaient un mauvais tour joué à Véronique.. Qu'en dites-vous. c'est vrai. — Je n'avais pas cela! dit Véronique. Ah! non.. quel qu'il fût. — Il n'était ni replié. dit Véronique en fouillant dans ses poches.. J'en suis sûre ! absolument sûre ! — C'est curieux. Je ne comprends pas. — Le bas de la page était peut-être replié. je me rappelle.« Mais tu es partie à rebours! Le papier disait pourtant qu'il fallait faire l'inverse de ce qu'indiquait saint Louis. dit Daniel. — Ou bien tu l'as déchiré en ouvrant l'enveloppe. — Comment.. je vous assure. Nicole fit chorus avec les autres. en effet : il suffit de couper la feuille après ces mots pour changer entièrement le sens de la phrase. lui aussi.. je pensais que je n'en avais plus besoin. — C'est trop fort! Tu l'as encore. Oh! pourquoi n'ai-je pas gardé ce papier! La page s'arrêtait là : ce dernier vous indiquera une route. lui dire — puisqu'elle avait 96 . se sentait un peu lésé. mais au fond elle enrageait. moi! dit Babet. Regardez.. ni déchiré.. suggéra Vincent. je propose une chose.. Il y eut un instant de malaise : tous avaient eu la même pensée. Mais depuis qu'il n'était plus inquiet pour elle. Ainsi le tricheur.... dit Renaud. dit Armelle.. oncle Charles? — C'est à vous de décider. « En tout cas. annulons tout simplement les épreuves de la journée. en bas de la page : mais vous prendrez celle qui se trouve exactement à l'opposé. Il était profondément heureux du retour de Véronique.... ses propres soucis l'assiégeaient de nouveau.. « Mais j'ai le mien. Elle aurait souhaité maintenant que Véronique ne se fût jamais retrouvée! Renaud. Mais qui?. Puisque le papier de Véronique n'était pas comme les nôtres. — Oui.

été la confidente de ses espoirs — les menaces que la lettre reçue la veille au soir faisaient planer sur son voyage.. préparerons pour jeudi une nouvelle épreuve qui remplacera celle que vous venez d'annuler et sera la finale de notre rallye. qui ne lui inspiraient aucune confiance. Et maintenant tout va de travers. c'était magnifique ! 97 .. supplia Véronique.. M. « Après cette journée agitée. Si Eric — je vous appelle Eric. dis-je. Mais ce dont il était sûr. elle revenait flanquée de cet inconnu. avec grand plaisir. dit-il. il repartira sans moi et dira à mes parents de ne pas m'attendre. qu'elle dévorait des yeux parce qu'ils avaient dansé ensemble! Eric d'Arguel ne plaisait pas à Renaud : c'était un de ces garçons poseurs. » Eric n'en était pas bien sûr. — Si vous pensez qu'ils ne seront pas mécontents. les organisateurs. je n'y peux rien. — J'ai encore quelque chose à ajouter. « Le rallye avait si bien commencé! pensait Renaud.. — Oh! je suis capable de prendre mes responsabilités! fit Eric en se redressant.. superficiels. veut bien rester avec nous et participer à cette dernière épreuve. — Dites oui. Puisque le chauffeur est ici (je vous remercie. les yeux brillants. et demain je vous tutoierai probablement.. fit observer Mme Escande. Vayssière faisait une nouvelle proposition. de lui avoir fait porter du vin). pendant ce temps nous. c'était que Caroline et Yvonne crèveraient de jalousie — et cela. Si encore j'étais sûr de pouvoir partir! » A l'autre bout de la salle. dit-il. je pense qu'il serait sage de vous reposer tous ici demain. en passant. — Il faudrait peut-être d'abord consulter vos parents. Le jeune garçon ne se fit pas prier. « J'accepte. Au lieu de cela. Eric ». je suis l'oncle de toute la bande — si Eric.. D'accord? — D'accord! d'accord! dirent toutes les voix...

n'ayant jamais été pensionnaire. Vays-sière et Mme Escande arrivèrent des « Falaises » vers dix heures. — Ici. elles en auraient entendu de belles! Mais ici c'était différent. « Où dois-je me mettre? demanda-til.VIII ON S'ÉVEILLA TARD le lendemain matin. il n'était pas blasé sur les joies du dortoir. dit Nicole. Eric venait de se lever. il descendit dans la salle où plusieurs jeunes gens se trouvaient déjà réunis. il y a une place à côté de moi. La vue de Véronique dormant à poings fermés avait encore aggravé sa mauvaise 98 . Après une toilette sommaire. tenez. Quand M. elle. avait passé une mauvaise nuit. les autres — parmi lesquels Véronique — dormaient encore d'un profond sommeil. » Nicole. Paul l'avait éveillé en lui chatouillant le nez avec une brindille. Il avait trouvé fort amusante cette nuit passée avec les autres garçons. une partie des concurrents étaient en train de déjeuner. Le matin. si Caroline ou Yvonne s'étaient permis pareille plaisanterie.

Comme vous êtes gentil! Je trouve que vos sœurs ont bien de la chance! — Oh! vous savez. — Mais il a été très réussi. J'étais fatigué. Ce petit jeu-là. je crois que Véronique l'admire beaucoup. Malheureusement ce n'est pas réciproque. Eric s'assit près d'elle et attaqua de bon appétit le déjeuner qu'apportait la gardienne. n'est-ce pas? — Comment? est-ce qu'elle n'est pas la fille de M. vous? — Non. — C'est incroyable! elle a tant de distinction! » Nicole s'empressait auprès du nouveau venu. vous savez : depuis le matin mes sœurs et moi étions sur les dents pour organiser notre bal.. les sœurs. Vayssière? — Sa fille adoptive seulement. « Bien sûr. n'est-ce pas? — Magnifique! surtout grâce à Véronique. — Bien sûr.. Il pensait que c'étaient là les coutumes du monde et s'y prêtait avec une bonne grâce condescendante. dans des conditions sordides. « Vous avez bien dormi? demanda Nicole.. Je suis si contente que Véronique se soit bien amusée! Elle a eu une vie tellement triste. Daniel! passe le miel pour Eric! — Mais vous aussi. Toutes les amies de ses sœurs affectionnaient ces manières... — Très bien. Renaud. « Ce sont toujours les mêmes qui ont de la chance! » pensait-elle. Nicole triomphait. Entre nous.. il est étudiant en médecine. dit le jeune garçon. elle faisait un effet! On se battait pour danser avec elle. Elle vous a dit qu'elle était une enfant trouvée.. lui passait le beurre.. « Voulez-vous que je vous prépare une tartine? » demanda-t-il. seulement un cousin. Eric le connaissait bien. Je l'avais costumée en bohémienne : avec ses beaux cheveux sur les épaules.. Vous avez des frères. « Aimez-vous le miel? il y en a d'excellent. — Vous étiez masqués. j'espère que vous allez en prendre.. la pauvre. si vous m'en offrez! » fit-elle avec une mine coquette..... n'est-ce pas? — Naturellement! Pourquoi? — Oh! pour rien. la confiture. Elle a passé toute son enfance à l'orphelinat. 99 .humeur..

Il paraît que les ruisseaux de la ferme en sont pleins. en dormant jusqu'à dix heures! marmonna Nicole. c'est dommage de ne pas profiter du grand air ! dit Mme Escande. Vayssière. ils dorment parfois jusqu'à vingt-quatre heures de suite. puis dormir indéfiniment. — Ils ont raison! déclara M. sous prétexte d'attendre les retardataires. L'arrivée de M. « J'ai pensé que vous pourriez aller pêcher des écrevisses. était prêt à approuver n'importe quoi. Fraîche. on se demanda comment organiser la journée. Vayssière. Et malheur à la squaw qui laisserait piailler le moutard pendant ce temps! » Comme si Véronique avait senti la présence de son père. Les Indiens n'agissent pas autrement. » Habitué aux coquetteries féminines. on peut en fabriquer d'autres avec du fil de fer et du filet. les derniers dormeurs étaient descendus. lorsqu'ils reviennent de la chasse. qui. Le déjeuner traînait en longueur. — La matinée est déjà avancée. ce matin il travaille son anatomie. tout le monde à la maison! Avec ce beau temps. — Mais comment saurons-nous? demanda Paul. elle faisait plaisir à voir. qui avait pour ce brillant aîné une admiration sans bornes. « Comment. — Eh bien. reposée. mais jusqu'à midi vous pouvez préparer vos balances. Tout en déjeunant. Aller jusqu'à la limite de ses forces. — Bonne idée! dirent plusieurs voix.— Alors il n'a pas de goût : à Arguel tous nos invités la trouvaient charmante. elle ne tarda pas à faire son apparition. ne suis-je pas là pour vous le montrer? 100 . dit M. ma petite fille! dit M. c'est la loi de la nature. Ce n'est pas en organisant des rallyes qu'on devient docteur en médecine! » dit M. Avec Véronique. — Et Renaud? il n'est pas avec vous? demanda Paul. « Tu as une mine splendide. — Renaud viendra cet après-midi. J'en ai trouvé quelques-unes sous le hangar. toute à la joie de son aventure. Vayssière amena une diversion. Eric devinait la jalousie de Nicole et s'en amusait. Vayssière. chacun reprenait du chocolat et des tartines. dans sa joie d'avoir retrouvé Véronique. — C'est facile d'avoir bonne mine. qui devait être une journée de repos. Vayssière en l'embrassant.

. « Vous avez raison. » Le jeune garçon se leva paresseusement. avez-vous pensé à téléphoner à vos parents? — J'avoue que j'ai oublié. Mais ils ne s'inquiètent pas. Vous vous y prenez si bien! Vous êtes vraiment très habile. je ne m'en sors pas! 101 . D'autant plus que je dois demander qu'on m'apporte ma bicyclette. » Eric lui jeta un sourire de connivence et s'éloigna. — Malgré tout. dit négligemment Eric.. elle ne pouvait s'empêcher de penser à Renaud. puisque le chauffeur leur a dit où j'étais. ce serait plus courtois de leur téléphoner vousmême. Il serait heureux de faire la connaissance de M. Sa mère. Eric sourit complaisamment. — Vraiment? Vous êtes formidable! » susurra Nicole d'un ton admiratif. « Eric! appela tout à coup Nicole. feignant de ne pas la voir. je vous en prie. — Quel ennui! lui chuchota Nicole. qu'il avait eue au bout du fil.. Faites-le. — Vous trouvez? » disait Eric flatté. mais.. Vayssière. Elle est assommante. il s'approcha de M. mais son lumbago le faisait encore souffrir. On dirait que vous n'êtes pas capable de vous diriger tout seul. Quand on commença à fabriquer les balances. si vous voulez. Je vous aiderai. Véronique était enchantée de voir son père causer avec son nouvel ami. elle aurait voulu qu'il fût présent pour constater qu'elle n'était pas indifférente à tout le monde.. mais comme toujours il s'était arrangé pour obtenir ce qu'il voulait. madame. cette femme. Tout à coup Mme Escande interpella celui-ci. « Eric. Nicole s'écarta pour lui rendre sa place.. M.. d'Argué! regrettait de ne pouvoir venir lui-même. se trouvait placée à côté du jeune d'Arguel. Pourtant. au fond d'elle-même.. comme par hasard.. elle se penchait vers lui. dit Eric. si je veux participer aux épreuves de demain. Eric! venez m'aider. dont il n'ignorait pas la renommée d'explorateur et d'écrivain. Vayssière.— Je sais aussi faire des balances. Véronique s'installa près de son père. De temps à autre. avait commencé par lui faire des reproches. « Laissez-moi vous regarder travailler. Nicole. Eric. Lorsqu'il revint au bout d'un moment. qui montrait à Véronique la manière de serrer les nœuds du filet. Le chauffeur lui apporterait sa bicyclette dans l'après-midi.

— Jusqu'à plus soif! » répondit Renaud. mais très mortifiée au fond. — Mon homme les prend avec des morceaux de poisson. s'il travaillait ainsi. je suppose. c'était surtout pour échapper à sa préoccupation principale : toujours pas d'autorisation •— et plus que trente-six heures avant le départ du bateau! 102 . elle avait besoin d'être tranquille! On s'installa donc de nouveau dans la cour et on acheva les préparatifs de la pêche. je n'arrive pas à le fixer sur le cercle. qui s'indigna : est-ce que monsieur se figurait qu'elle avait de la viande pourrie dans sa cuisine? « Vous pourriez en garder pour les écrevisses.. — Pas de chance. » Mais M. monsieur. Vayssière disait que la viande pourrie était ce qu'il y avait de mieux. mais mit tout le monde à la porte de sa cuisine. — J'ai dû couper mon filet trop court. on s'occupa de trouver des appâts. Il fallut se rabattre sur le poisson de la gardienne. ma pauvre vieille! chuchota Paul à Nicole. Pendant ce temps Renaud arriva : Paul se précipita à sa rencontre. — Eh bien. — Oh! je n'ai pas besoin de lui! » dit la fillette en haussant les épaules. ». On alla jusqu'au village voir si le boucher n'en avait pas. dit M. ou prenez un fil de fer plus court. vous n'y pensez pas! Pour empester toute ma boutique! — Que faites-vous donc de la viande quand elle s'abîme? Cela doit arriver quelquefois. coupez-en un autre. « De la viande pourrie! Mais. je peux vous en donner. d'ailleurs. justement. « Alors? bien bûché? demanda-t-il. Vayssière. Vayssière tenait à sa viande. jura ses grands dieux que c'était le mets préféré des écrevisses. Vayssière en se retirant. s'efforçant de prendre lui-même un air dégagé d'étudiant. si vous voulez. grommela M. pour préparer un déjeuner de quinze personnes. M. Celle-ci. Lorsque les balances furent prêtes. Elle en donna sans se faire prier. monsieur! — Ces inventions de civilisés. Ça. — Pas depuis que j'ai un Frigidaire..— Qu'y a-t-il donc? demanda celui-ci sans se déranger. il alla en demander à la gardienne. Il n'ajouta pas que.

Nicole. Elle avait espéré. — Mais si on raconte ce qu'on n'a pas vu. le matin. Le pire. tandis qu'Yvonne. qui lui en avait placé une grosse sur l'épaule. Nicole haussa les épaules. Eric raconta une pêche aux écrevisses qu'il avait faite l'été précédent avec ses sœurs. elle voyait maintenant que c'était difficile. « II est amusant. semblait justement s'intéresser à celui-là. dit Vincent à Nicole. qui manœuvrait déjà pour s'asseoir à côté de lui. La conversation roula d'abord sur la pêche. la regardait tranquillement progresser vers son cou. Il lui était désagréable de voir le 103 . on risque de dire des bêtises ». rétorqua Vincent. Eric se plaça à côté de Véronique. qui jusqu'ici ne faisait guère attention aux garçons.A déjeuner. ce garçon. c'était que Véronique. dut se rabattre sur Vincent. s'approprier le nouveau venu. Il décrivit Caroline appelant tout le monde au secours pour prendre ses écrevisses. — Ce n'est pas difficile d'être amusant quand on raconte ce qu'on a vu! fit celle-ci avec dédain.

Jure-moi que tu ne le répéteras pas? Eh bien.. M. depuis la veille du rallye. mais dépêchons-nous. comment le sais-tu? » balbutia Véronique. elle aussi. — Bien sûr que non ». « Tu sais ce qui arrive à Renaud? demanda-t-elle. « Je ne sais pas si je devrais te le dire. » Nicole pouvait être satisfaite : sa nouvelle semblait produire l'effet de surprise qu'elle escomptait. c'eût été renoncer au beau rôle. « Tu as promis. pour avoir malgré tout le temps de pêcher un peu avant le dîner. En fait. Elle possédait pourtant. dit Véronique. qu'il se moquait d'elle par-derrière — mais un secret que l'on confie. Elle préféra adopter une version qui nattait davantage son amour-propre.. c'est sacré! En le confiant à une tierce personne. Elle savait déjà qu'elle ne pouvait pas compter sur son amitié. Malheureusement elle ne pouvait pas l'annoncer en public. Mais raconter la chose ainsi.centre de l'attention converger sur Eric.. quoi donc? » Nicole prit un air de mystère. Vayssière aurait bien voulu pêcher aussi. car il s'agissait d'un secret.. Véronique comprit tout ce que représentait pour elle la confidence de Renaud. mais Mme Escande et Renaud lui rappelèrent qu'il fallait organiser la finale du rallye. n'est-ce pas? » A la peine qu'elle éprouvait. « Bon. on se mit en route pour les prairies où se trouvaient les ruisseaux. fit Véronique du bout des lèvres... Renaud a une chance extraordinaire : il est invité à un grand congrès en Amérique. — Non. dit-il à regret. entre sa grand-mère et son cousin. mais elle comptait marquer un point en la révélant à Véronique. Renaud la blessait au plus profond d'elle-même. Il m'a bien recommandé de ne pas le répéter.. une nouvelle qui aurait pu faire sensation. une conversation qui l'avait mise au courant de l'affaire. dans la région où l'on place ce que l'on a de plus précieux et de plus cher. affirma-t-elle d'un air faussement détaché. tu ne le diras pas? répétait Nicole. » Tandis que Véronique les regardait s'éloigner. « Comment. c'est autre chose. (Si Nicole avait su depuis combien de jours elle le gardait. Nicole se rapprocha d'elle.. Après le repos obligatoire. Pas un mot à personne. par conséquent sur Véronique. Nicole avait surpris. naturellement. ce secret!) 104 ... « C'est lui qui me l'a dit.

. Tout cela était la faute de Véronique. dit Paul... Veux-tu prendre un bord. je le fais bien. comme cela aucune écrevisse ne pourra s'échapper. n'est-ce pas? Un congrès où il y a des gens de tous les pays du monde ! Il ne veut pas en parler avant que ce soit sûr. » Véronique ne l'écoutait plus. vous tous? Il faut pêcher à l'ombre. « Alors. quoi qu'il arrive. les relevèrent bientôt garnies. Nicole? je prendrai l'autre. dit Babet. Il l'emmena vers le bas du pré. parce qu'elle avait découvert cet Eric. Vayssière. Mais non sans peine! 105 . dit Armelle.« Ne fais donc pas tant d'histoires! lui dit Nicole avec irritation. s'arrogeait le droit de le monopoliser. mais courut montrer ses écrevisses à tous ses camarades. Paul ne répondit pas. — Mais sous les ormes il n'y a pas d'eau! dit Daniel en riant. M. La pêche. je veux en prendre. Elle sentait que jamais. En ce moment je pêche des écrevisses. — Je crois qu'il ne faut pas rester au même endroit. Elle s'éloigna avec Paul. qui arrivait à sa recherche avec les balances. » Nicole accepta sans enthousiasme. Vincent? Je crois que là-bas il y a un coin idéal. c'est fini? demanda Véronique.« Mais c'est passionnant. était fructueuse. Vers la fin de l'aprèsmidi. qui étaient retournés à la maison. où un ruisseau coulait le long de la haie : les écrevisses aiment l'ombre. qui. j'ai envie d'aller voir sous les ormes. « Vous entendez. Paul manifesta bruyamment sa satisfaction. c'est fini. — Je me demande si tu appliques tes belles théories au collège! » fit Nicole ironiquement.. — Oui. la compagnie de Paul — un gamin ! — lui semblait bien peu attrayante.. mais remonter tout doucement le ruisseau. dans l'ensemble. — Moi. Tu viens avec moi. . affirma-t-il. mais c'est pour bientôt. On dirait que tu as conquis le monde — pour quelques malheureuses écrevisses ! — Quand je fais quelque chose.. elle ne pourrait pardonner cette trahison à Renaud. La pêche ne l'amusait pas . ils posèrent leurs balances. l'endroit étant bon. Elle quitta Nicole et se retourna vers Eric. « Tu ferais mieux de réappâter tes balances ! » lui cria Nicole. répliqua Paul avec dignité. et. vinrent retrouver les pêcheurs. Mme Escande et Renaud.

papa? demanda-t-elle. Un moment plus tard. les écrevisses filent comme des anguilles. 106 . Eric ». — Je vais essayer de soulever les pierres et de prendre les écrevisses à la main. « Fâchée? dit-elle. Vayssière commença à poser des balances. elle lui répondit sèchement de la mettre dans son filet. Véronique. — Eric! » répéta Renaud en haussant les épaules. — Je veux bien. je crois que je vais vous imiter. un bain de pieds doit être plutôt agréable. dit Renaud. Par cette chaleur. revint sur ses pas. « Qu'avez-vous. Son intention de planter là Renaud était visible. « Eh bien. — Je ne sais pas si vous réussirez. — Vous croyez donc que j'attache une telle importance à ce que vous faites? dit-elle avec colère. Vayssière en relevant son pantalon. moi je vais rejoindre Eric. « Vous vous trompez.— Vous nous avez trouvé de beaux problèmes pour demain? — Tellement difficiles. J'en serais désolé. et pourquoi donc? — Je ne sais pas. Est-ce que vous êtes fâchée? » Véronique se raidit. en fait. on fâche parfois les gens sans le vouloir. Eric? proposa Véronique. dit Véronique en entraînant le jeune garçon. Vous dites cela comme si vous ne l'aimiez pas. — C'est ce que nous verrons! dit M. oui. concéda-t-il. Quand elles sont dans l'eau. je me moque de vos actes comme de vos opinions! Mettez vos écrevisses dans mon filet si vous voulez. dit Eric.. « Qu'est-ce que tu fais. — Mais. comme celui-ci s'approchait d'elle pour lui montrer une écrevisse qu'il venait de prendre.. — Ma foi. qui était sur le bord. Eric! fit-elle. Mais au bout d'un moment Véronique le vit avec surprise ôter ses souliers et entrer dans le ruisseau. — Venez. Véronique? demanda Renaud surpris de cette brusquerie. croyez-moi. » Renaud semblait décontenancé. que vous serez tous obligés d'ouvrir votre enveloppe bleue! » M. il ne comprenait rien à l'attitude de la fillette. — Vous ne voulez pas en faire autant. continua celle-ci avec hauteur. Véronique. qui avait déjà tourné les talons. Ce doit être encore plus amusant. monsieur..

je ne le trouve ni très intelligent ni très gentil.— Je croyais que mes opinions ne comptaient pas pour vous. Mais je trouve. Pourquoi vous plaît-il. moi. c'est vrai. qu'il n'aurait pas dû le faire. moi. — Eh bien. — Je défends mes amis. — Vous ne le connaissez pas beaucoup non plus. il voyait bien que vous vous étiez trompée. Eric ne vous plaît pas. voilà tout. à vous? — Parce que je le trouve intelligent et gentil. — Eh bien. non. Qu'avez-vous à reprocher à Eric? — Moi? rien. il risquait de vous mettre dans une situation vraiment désagréable. c'est évident. — Ne dites pas « rien » quand je vois bien qu'il y a quelque chose. il ne me plaît pas. » 107 . — Et pourquoi cela? — On a de la sympathie ou on n'en a pas. Vous vous emballez pour lui parce qu'il vous a invitée à ce bal. — Pourquoi dites-vous cela? vous ne le connaissez pas. c'est naturel.

— Écoute quoi? Tu vas peut-être me dire que tu n'aimes pas Eric.. il a trouvé moyen de me dire du mal d'Eric.. ce dernier jour...Véronique ricana. ce Renaud. ne l'oublie pas. — Écoute.. puis reprirent le chemin de la maison. Que veux-tu? il a des choses qui me choquent. L'étape. » II pécha encore un moment. La paille et la poutre... 108 .. Le soir tombait rapidement. en somme! — Mais. mais il ne restait plus que la journée du lendemain. les pêcheurs rassemblèrent les écrevisses. « Que peut-elle bien avoir? se demandait-il. Eric a seize ans.. Véronique.. Véronique... Tout à l'heure. encore. Me serais-je trompé? Les filles sont vraiment des êtres extraordinaires... toi non plus? — Pas beaucoup. devait être moins longue : tout se terminerait à midi par un grand déjeuner qui laisserait le temps aux concurrents de connaître le résultat final du rallye et de recevoir leurs prix. à ce que je vois. puisque le bateau passait au Havre à minuit.. quand il ne voulait pas téléphoner à ses parents! — Parce qu'il pensait que le chauffeur les avait prévenus. qui formaient un ensemble imposant. puis de rentrer chez eux avant la nuit. laissant le jeune étudiant stupéfait. Elle m'avait fait l'effet d'une chic fille. — Ce n'est pas la même chose : tu as entendu ce que disait Mme Escande. Y trouverait-il enfin la nouvelle espérée? Son professeur lui avait promis de lui télégraphier aussitôt que l'autorisation serait obtenue.. Ce matin. « Je me demande si Renaud sera déjà parti.. la tête haute. je. puis remonta à la maison où il acheva de préparer les enveloppes pour le lendemain. pas pimbêche — beaucoup moins que ma cousine Nicole. — Mme Escande croit toujours avoir affaire à des enfants. par exemple.. Renaud avait hâte d'achever sa tâche et de rentrer chez lui.. » Elle était déjà loin. avoua Biaise.. — Cela ne fait que deux ans de plus que nous. Il devient insupportable. « Vous êtes bien sévère pour les autres. dit-il tout à coup. Il m'a prévenu qu'il ne dînerait pas avec nous ce soir. — Tant mieux! dit Véronique. Biaise marchait à côté de Véronique. par exemple..

Mais Biaise ne pouvait pas se rendre compte que ses critiques. Ils allaient voir. Le jeune garçon lui raconta des farces de collège. venant après celles de Renaud..— Eh bien. elle affectait d'en rire très haut pour bien montrer qu'elle s'amusait. tous. toi et Renaud. je ne te comprends pas — ou plutôt je vous comprends. deux ans. Biaise. S'ils se figuraient. Par bravade. vous êtes tous les deux jaloux du succès d'Eric. Biaise et Renaud. — Jaloux! oh! Véronique! » Elle le laissa ulcéré — et il est vrai que jamais reproche n'avait été plus injuste. cela compte! Écoute. ce dont elle était capable! d'abord elle gagnerait ce rallye. celle-ci se rapprocha d'Éric et marcha à côté de lui jusqu'à la maison.. qu'elle se laisserait mener par eux! 109 . faisaient déborder la coupe d'amertume de la pauvre Véronique. et ensuite..

cependant. mais vous en mordre. plus le premier chiffre décimal du nombre rc. 110 . Véronique était plus émue encore que le premier jour : elle tenait à gagner maintenant. sans quoi vous n'obtiendrez rien. mais pour conquérir l'admiration d'Eric. ne vous présentez pas devant lui sans apporter deux balles de ping-pong. non vous en cuire. Cependant tous ne sont pas méchants : c'est l'un d'entre eux qui vous donnera les indications pour la seconde moitié de la matinée. Debout près de sa bicyclette (le gardien les avait toutes sorties du hangar et rangées devant la maison).IX EN OUVRANT SON ENVELOPPE.Ne suivez pas le conseil que vous donnera ce village : il pourrait.. non seulement pour prendre une revanche sur Renaud. Attention. le lendemain. elle étudia posément le problème qu'on lui proposait : Faites autant de kilomètres que Beethoven a écrit de symphonies.

» Elle dégagea la chaîne. Pourvu maintenant qu'elle ne me laisse pas en route! » Elle serait bien descendue pour examiner cette chaîne. sur la carte. Cela allait très bien : si on heurte un loup.. j'irai chez un garagiste.Véronique sortit la carte de sa sacoche et l'étala sur la balustrade. elle poussa un 111 . « J'ai de la chance tout de même! se dit Véronique. Afin de ne risquer aucune erreur. c'était encore. une enseigne. Par conséquent.. il peut vous mordre. on a attaché ma bicyclette sur la voiture : quelque chose a pu se fausser. mais j'étais trop occupée. Au bout d'un moment elle s'aperçut que sa bicyclette marchait mal : on entendait un cliquetis bizarre du côté de la chaîne. Mais alors.. je ne l'ai pas fait. pensa-t-elle. probablement. le bruit de la chaîne augmenta. je dois chercher un village à dix kilomètres.. Quant à celui qui n'était pas méchant.. n'avançait pas vite. « Bah ! je verrai bien. et les dents sont faites pour mordre. Enfin Véronique aperçut un village dans le lointain. « Voyons. Heurteloup valait mieux. Heureusement. Si je peux arriver jusqu'à Heurteloup. » Elle pédala de plus belle. Véronique. Tout à coup la chaîne cassa et la bicyclette s'arrêta net.. Ah! non. la mit dans la sacoche et poursuivit sa route à pied. Le seul qui pût la faire hésiter était le bourg de Mesdan : mets dents. Encouragée. malgré ses efforts. poussant la bicyclette. mais roulait toujours. Pourvu que ce village soit Heurteloup! Il ne doit pas être à plus d'un kilomètre. il y a : le premier chiffre décimal. elle pédala encore plus fort. elle regarda cependant. la route montait et la fillette. je sais que Beethoven a écrit neuf symphonies — cela fait donc neuf kilomètres. La bicyclette cliquetait.. tous les villages situés à dix kilomètres. « C'est ma faute. c'est aussi un impératif. c'est donc i qu'il faut ajouter. 12. que signifiait la suite : tous ne sont pas méchants? Tous quoi? Non. c'est 3 : 9 et 3. grinçait. pour revenir d'Arguel. appuyait de toutes ses forces. » Le premier sur lequel elle tomba était le village de Heurte-loup.. Le premier chiffre du nombre TT. décidément. sentant une résistance. Véronique prit la route de Heurteloup. mais elle ne voulait pas perdre l'avance de son départ. Avant-hier soir. manquant de la projeter par-dessus le guidon. En apercevant le panonceau de Heurteloup. Biaise m'a bien dit de la regarder. se dit-elle.

il va peut-être falloir changer une pièce. Le petit homme noir s'adoucit. « Je ne refuse pas de vous rendre service.soupir de soulagement. à l'autre bout du village : s'ils ont une chaîne... » Véronique avait envie de lui demander s'il y avait dans le village une enseigne portant le nom ou l'image d'un loup. dit Véronique.. peu nombreuses heureusement. faites-la voir. dit Véronique sur un ton suppliant.. et je n'en ai pas. J'ai cette grosse voiture. Elle n'osa pas. 112 .. ne lui donnèrent pas davantage satisfaction. « Pardon. mais pas de loup. dit Véronique. il y avait bien un Lion d'Or.. ça n'irait pas plus vite ? — Bien sûr que si. vous pourriez peut-être me renseigner.. craignant qu'il trouvât la question ridicule. Je ne vais pas la laisser de côté pour une bicyclette.. Les rues de traverse. qu'on vient reprendre à midi.... qui venait de sortir devant l'auberge pour afficher son menu du jour. « La chaîne de ma bicyclette est cassée. Voyons.. Oh! là. Dans combien de temps? — Oh! une heure à peu près. c'est loin. là. là. » Tout à coup elle aperçut le patron du Lion d'Or. Elle commença à chercher l'enseigne. Par bonheur. Pourriez-vous me la réparer tout de suite? — Tout de suite. il y avait un garage à l'entrée du village. c'est que je suis très pressée ». mais il faudrait avoir une chaîne. Maintenant cela m'ennuie de retourner jusqu'au garage. Est-ce qu'il y a dans le pays un établissement qui porte le nom d'un loup? » L'aubergiste ouvrit des yeux ronds. ça! — Et en changeant la chaîne entière. je vais envoyer le petit voir chez Dupré. ça prend du temps.. Dans la grande rue.. « J'aurais dû demander au garagiste pendant que j'avais affaire à lui.. monsieur. pensa-t-elle. De toute façon. Elle s'approcha timidement de lui. Elle y entra : un petit homme noir et maigriot vint à sa rencontre. — Mais... votre bicyclette. C'est la chaîne. cela ne devait pas être difficile à trouver. Voulez-vous attendre ici ou avez-vous quelque chose d'autre à faire? — Je reviendrai. je vous ferai ça tout de suite. dit le petit homme. sûrement pas. Attendez.

.Vous mettez bien un lion! » dit Véronique. 113 .

je n'y avais pas pensé! dit Véronique. c'est autre chose : c'est un calembour. des livres de piété et des journaux. peut-être? Elle commença par s'adresser à la mercière.. ça. des truites. mais... ça ferait sauver la clientèle. Tout à coup elle aperçut de loin. lui aussi! Mais la vue d'un concurrent stimula Véronique : il fallait trouver. Alors il n'y a pas de loup? — Sûrement pas. c'est une mauvaise bête. Il n'y a guère que là où je puisse espérer trouver des images d'animaux.« D'un loup? ma foi. dans la grande rue. non! On ne met pas un loup sur une enseigne. Presque aussitôt. car elle n'avait pas encore faim. Elle s'éloigna désappointée. moi : des écrevisses. « Ah! vous voulez dire un masque! J'en avais bien au temps du Carnaval. du poulet rôti. vous n'aviez pas compris? C'est une bonne plaisanterie. « Ce n'est donc pas une enseigne! pensait-elle.. Ah! si : il me reste un groin de cochon. mais d'un loup en velours.. mais sans trouver de loup. qu'on lui indiqua. Une autre « librairie ». et trouver vite. ça n'attirerait pas les clients. en carton. mais je crois qu'il n'en reste plus. hein? — Oui. maintenant? — C'est vrai. vue de plus près. Celle-ci ne comprit pas d'abord ce qu'on lui demandait. Soudain elle poussa une exclamation... dit poliment Véronique sans en être autrement impressionnée. Véronique les examina toutes. Alors ce loup doit se trouver dans un magasin : une librairie. Dans quelle boutique pouvait-on trouver des accessoires de ce genre? un magasin de nouveautés. Est-ce que vous le voulez? 114 . Ainsi il tâtonnait. » En parcourant le village. C'est un menu. était plutôt une mercerie. ce doit être très bon ». probablement.. Je sais bien qu'on dit « manger comme un loup ». « Au lit « on dort ». — Ah! ça. Un loup. — Vous mettez bien un lion! dit Véronique en désignant le fauve qui se balançait au-dessus de la porte. un autre cycliste qui semblait chercher comme elle. mais ça ne veut pas dire qu'on mange bien! Regardez ce que je donne. pourtant : « au lion-d'or » ! Vous voyez. elle avait remarqué une librairie-papeterie.. il y avait pourtant devant la porte un tourniquet de cartes postales. comme celui qu'Eric lui avait prêté pour le bal costumé? Qu'elle était sotte! c'était certainement cela. la vitrine ne contenait que des cartes de la région. elle reconnut Daniel. Et s'il ne s'agissait pas d'un loup à quatre pattes.

c'est le jour! Il y a un jeune homme qui sort d'ici et qui m'a aussi demandé un loup. » Véronique sortit.. « II n'est pas plus avancé que moi! pensa-t-elle avec satisfaction.. C'était un ancien marin. — Je sais. elle vit Daniel entrer dans la mercerie. dit Véronique en riant malgré elle.— Non. le jeune homme m'a expliqué. Mais pourquoi donc est-ce que vous voulez tous de ces masques? Vous allez vous déguiser? — Oui. c'est une espèce de masque. à en juger par son visage hâlé. regardant de droite et de gauche. Lorsqu'elle demanda un loup au commis qui se présenta. Demandez plutôt voir chez la mercière : elle en fait toujours venir pour Carnaval. Est-ce que vous en avez? — Ma foi non. ce qu'on appelle un loup. Elle se mit à rire. Comme elle approchait. son jersey rayé blanc et bleu. Elle avait déjà remarqué le marin.. allez donc voir. 115 . « Un vrai loup de mer! » pensa Véronique en l'apercevant de nouveau.. dans le village. Cela se trouvait au bazar. Pensez-vous que d'autres magasins. Voilà donc pourquoi il la regardait avec cet air moqueur! Elle allait se diriger vers lui. sa casquette qui portait encore un reste de galon terni par l'âge et les intempéries. — Non. tiendraient des articles de ce genre? — Le bazar. elle avait même eu l'impression qu'il la suivait des yeux d'un air ironique. le loup qui n'était pas méchant. mais le mot « loup de mer » lui venait pour la première fois à l'esprit. dit le commis. quand elle se rappela qu'elle devait d'abord se procurer deux balles de ping-pong. c'est quelque chose de manqué. « Décidément. elle vit à une fenêtre un vieil homme qui fumait sa pipe. merci. qui pourrait lui donner les indications à suivre. Mais où donc pourrais-je trouver ce loup? » Comme elle errait dans les rues. certainement. dit Véronique. En traversant la rue. dit Véronique pour se débarrasser de lui. Il feignit de ne pas la voir.. peut-être. alors. Le voilà donc. elle rencontra Daniel qui en sortait. Elle se hâta d'y retourner. ce qui était l'attitude convenue en cas de rencontre. celui-ci se mit à rire. Elle l'avait déjà croisé plusieurs fois. » Véronique se rendit au bazar.. Nous.

— Ça. il voulait aussi des balles de ping-pong! — Et vous lui en avez vendu? — Non.. qu'estce que vous voulez? — Des balles de ping-pong. — J'aurais dû m'en douter! fit-il en riant. je l'ai trouvé dans la rue. — A Vendeuil.« Vous avez trouvé votre loup? demanda le commis. vous pensez bien qu'on ne va pas tenir des balles exprès pour lui! — Alors vous ne voyez pas où je pourrais trouver ces balles? demanda Véronique.. peut-être : c'est plus important qu'ici. — Chez la mercière? — Non. par exemple! fit le commis incrédule. comme vous dites — eh bien. Il n'y a que le Lion d'Or qui ait un ping-pong. — Oui. dit Véronique. — C'est loin? — A six kilomètres. Le jeune homme qui est venu avant vous — celui qui cherchait un loup. Et maintenant. je n'en ai pas. » 116 . Ce n'est pas une marchandise qu'on trouverait à écouler dans la région. merci.

«Je suis hôtelier. sinon à Vendeuil. dit Véronique.. dit le bonhomme. il fallait essayer. si vous en avez.. mais c'est impossible..... Mais consentirait-on à lui vendre deux balles. même si on en avait en réserve? De toute façon. voilà tout. un point c'est tout. Je regrette.. Le patron du Lion-d'Or avait quitté sa porte pour ses fourneaux. dit Véronique en s'éloignant désappointée. vous direz que vous n'avez pas trouvé. « Bon. — Je ne veux pas jouer. je ne suis pas marchand de balles. j'ai un ping-pong. je vous remercie ». — Écoutez. Il se montra assez mécontent d'être dérangé dans ses opérations culinaires. dit le patron. du moins à Rouvre. Gomment. c'est encore vous? Puisque je vous ai dit non! Vous êtes décidément enragée ! 117 .. — Eh bien. On n'a pas tellement besoin de balles de ping-pong! Vous en trouverez sûrement. J'ai besoin des miennes s'il y a des clients qui veulent jouer. « Qu'est-ce que c'est? Oui. je suppose? -— Non. sans compter qu'on n'était pas sûr d'y trouver les balles.Six kilomètres! Et la bicyclette qui ne serait prête que dans une demiheure! Le temps d'aller à Vendeuil.. » II rentra dans sa cuisine et ferma la porte. — Mais ma bicyclette est démontée — le garagiste est en train de la réparer — et c'est une commission qu'on m'a donnée. vous consentiriez peut-être à m'en vendre deux. — Pourquoi ça? — Parce que. monsieur! — Qu'y a-t-il? gronda l'aubergiste. Tout à coup Véronique s'avisa d'un détail : le papier ne spécifiait pas que les balles devaient être neuves.. n'insistez pas. Elle rouvrit la porte et appela doucement : « Monsieur. mais pour les clients de l'hôtel seulement. » Le patron du Lion d'Or haussa les épaules.. Vos parents ne vous battront pas pour ça.. moi. Il lui restait une chance : le Lion-d'Or. Je n'ai pas de balles à vendre.. d'en revenir. •— Mais pour me rendre service — un grand service? — N'exagérez pas. Je voudrais savoir seulement si vous auriez quelques balles en réserve. seulement.

son visage était barbouillé d'ocré rougeâtre. un collier de barbe collé autour de son menton. prête à la riposte.. IMPOSSIBLE JOINDRE DOYEN. 118 . de la ferraille. dit le marin. sa pipe à la bouche. monta l'escalier et pénétra dans la salle du premier étage. j'ai une caisse pleine de vieilles affaires. monsieur! répéta-t-elle. — Oh ! merci. DÉSOLÉ. » II lui tendit un télégramme. Véronique rechercha la maison du marin. Vous en avez peut-être qui ne peuvent plus servir du tout. elle découvrit deux vieilles balles de ping-pong. elle ne l'avait pas reconnu — mais la voix était celle de Renaud. « Elles ne sont pas belles. monsieur ! » dit Véronique enchantée. dit-elle. Tenez. — Elles feront l'affaire. — J'ai reçu ceci ce matin.. Elle se redressait. elle vint les montrer à l'aubergiste. Mais sous le faux haie il avait une expression de tristesse qui la frappa. vous serez peut-être contente d'apprendre que je ne pars pas pour l'Amérique. Elle trouva la caisse. Elle le voyait maintenant en pleine lumière . abîmées. Au bout d'un moment. continua-t-il. « Merci beaucoup. — Oh! pourquoi? fit-elle avec un haut-le-corps. A contre-jour. DUMAS. Véronique? » demanda-t-il... Ça me serait égal que les balles soient vieilles.. Mais je n'ai pas le temps.. j'ai quelque chose à vous donner. Moi aussi. » Sa voix fit sursauter Véronique.. allez-y vous-même si le cœur vous en dit. Le marin se retourna : elle lui tendit les balles de ping-pong. « Êtes-vous toujours fâchée. « Renaud! » s'écria-t-elle. — Il n'y a vraiment pas de quoi! » grommela celui-ci. Munie de ses balles. Triomphante.. « Si vous êtes fâchée. mais c'est tout ce que j'ai trouvé. il faudrait aller voir sous le hangar. oubliant ses griefs dans la surprise du moment. dans laquelle il y avait de tout : des morceaux de bois. le dos tourné à la fenêtre. Elle entra hardiment. des chiffons.. — De vieilles balles de ping-pong? Qu'est-ce que vous voulez faire avec ça? D'abord je ne sais même pas si j'en ai. voici vos deux enveloppes.— C'est que j'ai pensé. Il était toujours à la fenêtre. DÉPART EXCLU.

Si encore elle avait pu faire quelque chose! Mais comment? Il l'avait dit.. — Pourquoi pas? Mais c'est dur! » dit-il en poussant un soupir. Véronique prit ses enveloppes et recula lentement vers la porte.. » Véronique était sincèrement désolée. Ponthieu. Véronique.. si le bateau partait ce soir? Elle regarda sa montre : dix heures.. mais celui-ci.. De toute façon je n'aurais pas le temps : le bateau que je devais prendre part du Havre cette nuit! — Cette nuit! Alors il n'y a rien à faire? — Absolument rien. En l'absence du doyen il faudrait une autorisation supérieure. dit Renaud. le ministre. je ne vois pas qui.. — Ce soir! dit Véronique dont les yeux se remplirent de 119 .. le seul qui aurait pu agir était le ministre. mais je n'ai pas le temps avant ce soir. Il faudra que je forge un chaînon. j'en suis sûr. Il a fait ce qu'il a pu. espérant trouver sa bicyclette réparée. M. oui... « Et vous venez quand même jouer votre rôle dans le rallye! dit-elle. Elle savait où il se trouvait : il devait voir le gardien de Lantel à dix heures.. peut-être. Véronique devait donc aller à Lantel. sans attendre le rendez-vous de midi. elle ne pensait qu'à l'immense désappointement que représentait pour lui le renoncement à ce voyage. je ne sais pas. il n'y avait pas de chaîne dans le pays. Seulement aurait-il le temps.. Vayssière! Elle se rappelait avoir entendu son père parler de lui. Le petit homme noir l'accueillit de loin avec de grands gestes. Ponthieu.. ce Ponthieu. ce.. mais c'était un ami de M. Oubliant tout le reste. Cela signifiait qu'elle renonçait à gagner cette dernière journée. mais le voyage de Renaud était tellement. « Je suis désolé. La peine de Renaud la bouleversait. tellement plus important que le rallye! Elle courut jusqu'au garage.« C'est mon patron.. Mon patron connaissait le prédécesseur du ministre actuel. je n'ai pas pu arranger votre machine. — Et vous ne pouvez pas l'avoir? —'Je ne crois pas.. Vayssière ne refuserait pas de l'aider. le ministre. Tout à coup elle se souvint.. Ponthieu. Pas une minute à perdre : il fallait parler à son père immédiatement. elle en était sûre. c'était cela.

faites quelque chose ! » 120 .« Oh ! monsieur.

dit le conducteur. cette bicyclette? » A ce moment.larmes. Véronique. Véronique s'élança. faites quelque chose! » Le petit homme se gratta la tête. M. Dix kilomètres... — Gardez-la. Tu es tout essoufflée. ma petite fille? demanda M. s'il vous plaît? — Je vais au Havre. Vayssière en se levant avec inquiétude.. une voiture venant du village s'arrêta pour prendre de l'essence. 121 . — Ah! si c'est ça.. vite. mais en voiture c'est l'affaire de quelques minutes. vite. Où est-elle. dit-il. il faut que tu téléphones au ministre. papa. monsieur... Le conducteur s'arrêta à l'entrée du chemin que lui indiquait Véronique. que Renaud ne m'en ait pas parlé plus tôt! Je voudrais bien l'aider. le bateau part cette nuit. ditil.. d'Amérique.. si vous pouvez emmener la petite demoiselle. — Papa... saurez-vous monter dessus? — Bien sûr! s'écria Véronique. vous n'allez pas à Lantel. C'était une aubaine inespérée. — A Lantel? je croyais que vous alliez de l'autre côté! — Oui. Renaud va en Amérique. « Et la bicyclette. je vais revenir! » cria-t-elle comme la voiture démarrait. qu'est-ce que j'en fais? demanda celui-ci. de Renaud? » Haletante d'émotion.. Vayssière fronça les sourcils. mais tout est changé. Plus prompte que le garagiste.. Véronique pouvait à peine attendre qu'il eût fini de faire le plein et de payer le garagiste... Ma foi. mon enfant. Et pourquoi reviens-tu ici? Qu'est-ce que cette histoire de ministre.. « Si vous êtes tellement pressée. Mais il me la faut tout de suite! Absolument! Je dois aller à Lantel le plus vite possible. « Monsieur. C'est une bicyclette d'homme. Véronique raconta l'histoire. vous passez par Lantel. elle le remercia hâtivement. tu as couru. dit le garagiste. « Quel dommage. je pourrais vous prêter la bicyclette de mon garçon. Vayssière interloqué.. elle a l'air d'en avoir tellement envie. c'est terriblement important! Oh! monsieur. vous me la ramènerez en venant chercher la vôtre. sauta à terre et se précipita dans la maison où son père parlait au gardien.. — Eh bien. mais il reste si peu de temps! Laisse-moi réfléchir un instant. à bicyclette cela semble long. montez près de moi ». — Que dis-tu? fit M. « Qu'est-ce qui se passe.

Où est-elle? — Ici. était toujours dans sa poche.. Alors. je pourrai peut-être quand même me classer pour le rallye.. Si ma bicyclette est réparée. — Que lui dire. Je verrai Ponthieu moi-même. je t'en supplie! » dit-elle. mon pauvre petit. heureusement. derrière la porte. dit Véronique. l'enveloppe! » Celle-ci. pensa-t-elle.. alors? — Tout simplement que tu dois partir pour Paris. tout à coup. Ainsi je ne lui donnerai pas de faux espoir. Comme l'avait dit son père. — C'est vrai. Vayssière en riant D'abord je crois que je vais emmener Mme Escande : je lui avais promis de la conduire à Paris cette semaine. Partons immédiatement. que tu es gentil! Tu pars tout de suite. — Au fait. n'est-ce pas? — Accorde-moi quelques minutes. vous la voulez toujours? — Bien sûr! dit Véronique. Le petit homme noir parut surpris en la revoyant aussi tôt. au cas où je ne trouverais pas Ponthieu. Selon la difficulté de l'étape suivante. Bientôt le visage de M. Mais attendez que je vous donne un coup de pompe.— Pas trop longtemps. Vayssière s'éclaira. dit M. — Dix fois. Vayssière les détails qui lui manquaient. — En ce cas emmène-moi. « Déjà! fit-il. cela vaut peut-être mieux. papa. Vayssière. cette fois. tout de même! » Véronique trépignait d'impatience.. Je ne serai pas là pour le déjeuner final du rallye. Il laissa Véronique devant le garage. Véronique donna à M. dit M. déclara-t-il. frappée par une idée subite : « Ne dis pas à Renaud que c'est moi qui t'ai prévenu ! supplia-t-elle. mais je crois que ceci doit passer d'abord. je dois donc passer à Heurteloup. — Mais tu penses le trouver. tu n'auras guère perdu plus d'une demi-heure. -.. Ce que vous êtes pressée.. cette machine. ne contenait que cinq lignes : 122 . Vayssière. elle pouvait donc encore espérer regagner un rang ou deux. qu'il finisse le rallye à ta place. n'est-ce pas? — Je ferai mon possible. Puis. Le papier. Et puis il faut prévenir Renaud. cent fois d'abord! s'écria Véronique. » En chemin. elle n'avait guère plus d'une demi-heure de retard. » promit M. je ne pensais plus à toi. vous n'allez pas partir à moitié gonflée. « Au fait. je pars pour Paris. Oh! papa. « II n'y a qu'une chose à faire.

je vous conseille d'aller au Grandon. elle se retourna et reconnut Eric. Comme le garagiste achevait de regonfler la bicyclette. Ils ont des champs de rosés magnifiques et des serres pour toutes sortes de fleurs. Là. — Ma bicyclette s'est cassée. — Les enfants sont tous les mêmes : on voit bien que ce n'est pas eux qui gagnent l'argent! » dit le petit homme noir sur un ton de reproche. — Ce n'est pas l'argent! dit Véronique.. j'ai de l'argent dans mes poches.. — Oh! cela ne fait rien! dit Véronique sans préciser qu'elle ne voulait pas en acheter. — Alors. moi aussi. « Ah! si c'est des fleurs que vous cherchez. je vais vous proposer quelque chose. calculez la hauteur de la maison blanche. dit-il. « Véronique! fit-il joyeusement.. Ne vous inquiétez pas. charger les deux bicyclettes dessus.Rendez-vous à rendrait le plus fleuri dans un rayon de dix kilomètres.. A ce moment. je vous rejoins dans cinq minutes. 123 . je croyais que vous aviez beaucoup plus d'avance... je sais où il y a une voiture à louer. mais. au bout de quelques centaines de mètres Véronique dut mettre pied à terre. « Dites-moi. puisque je n'y suis entré qu'à la fin : j'aurais seulement la satisfaction de ne pas être dans les derniers. un autre cycliste la rejoignit. — Mais c'est défendu! On doit faire tout le trajet à bicyclette.. Attendez-moi ici. La route de Grandon montait rudement. C'est un peu cher. ne voulant pas avouer la véritable raison de son retard...... Véronique lui demanda s'il connaissait dans les environs un endroit où il y avait beaucoup de fleurs. puis allez vers l'est et faites exactement mille fois cette hauteur. quoi? Je ne risque pas de gagner le rallye avant vous. On pourrait prendre une voiture. c'est à huit kilomètres sur cette route qui s'amorce là. Vous êtes en retard. dit-elle. heureusement! » Eric se rapprocha.. Un éçriteau vous désignera un lieu abrupt : c'est là que vous attend le déjeuner final du rallye. Un garagiste très gentil m'en a prêté une autre.. Je ne pensais pas que c'était vous. Cela n'avait pas l'air trop difficile.

Je ne suis donc pas tellement en retard! » « Et vous avez pu lui donner la hauteur de la maison? demanda-t-elle au fleuriste. comme on dit... » « Deux seulement! pensa Véronique. Ah! voici un carrefour! Aux angles des routes. 200. « Bon.— Je vous garantis que personne ne s'en doutera! Nous laisserons la voiture en cours de route. d'abord.. 124 . Alors. Sept kilomètres. quand je lui demanderai la hauteur de sa maison! » Le fleuriste. bon.. Malgré tout. c'est fort! dit-il. puis de commencer à regarder les écriteaux. comme vous voudrez! — D'ailleurs. Au revoir. elle conservait une bonne moyenne. Elle admira les champs de rosés et regretta de ne pouvoir mettre pied à terre pour examiner les serres de plus près. non! comment la saurais-je? Nous avons regardé ça à vue de nez. deux fois même elle dut de nouveau mettre pied à terre et pousser sa machine jusqu'au sommet de la montée. on me l'a déjà demandée deux fois ce matin : un jeune homme. ajouta-t-elle.. Véronique les déchiffra avec attention : Valcourt. pensa-t-elle. Véronique remonta à bicyclette et ne tarda pas à le distancer. Véronique peinait durement. Mais elle avait hâte de trouver la maison blanche : elle y réussit aisément : c'était là qu'habitait le fleuriste. bonne chance!» Tout en parlant ils avaient atteint le haut de la côte.. j'y vais? — Ce ne serait pas honnête »> dit Véronique. « II va me prendre pour une folle. c'est-à-dire sept kilomètres.. elle a entre sept et huit mètres.. était d'excellente humeur. Une demi-heure plus tard.. et puis une jeune fille comme vous. je n'aurais même pas dû vous répondre. — Ma foi... elle trouverait l'indication de l'étape. avait-elle besoin de connaître exactement la hauteur de la maison? Il lui suffisait de faire sur la route mille fois sept mètres. En somme. il n'est pas permis de se parler en chemin. « Ah! ça. sept kilomètre 100. trois panonceaux indiquaient des villages différents. elle arrivait à Grandon. si le fleuriste ne se trompait pas. elle m'a dit que c'était pour un concours. Entre le septième et le huitième kilomètre. dit-il. Eric prit un air excédé. La bicyclette était mauvaise : à chaque côte. heureusement. » Véronique réfléchit rapidement..

en même temps... craignant qu'un autre la rattrapât. régulièrement.... Elle s'était probablement trompée — ou alors il fallait aller plus loin et chercher un autre carrefour. les Vavres. presque à ras de terre.Denoisy. hésita d'abord à s'en approcher : ce genre d'écriteaux-là porte généralement l'inscription « Défense d'entrer » ou une indication aussi peu intéressante. Plusieurs personnes s'y trouvaient réunies : elle reconnut Renaud. sa maison! Oui. Vincent et Babet. « Quatrième! sept points pour Véronique! » annonça Renaud. en effet. Tout à coup elle aperçut un tout petit écriteau planté en bordure d'un champ. Elle franchit la grille sans s'arrêter.. Elle atteignit enfin les « Falaises ». Et. De temps en temps elle tournait la tête. 125 . 5 kilomètres. rien de tout cela ne désignait un lieu abrupt.. mais elle ne vit personne. posa sa bicyclette contre le mur et entra dans le salon d'où partaient des voix. s'efforçant d'utiliser au mieux le vieux clou du garagiste. que le rallye se terminât aux « Falaises »! Maintenant Véronique n'avait plus qu'à donner son maximum de vitesse. c'était normal.. elle ne voulut négliger aucune chance et sauta le fossé : l'écriteau. Elle.. Daniel. portait ces mots : Les Falaises. Les « Falaises » : un lieu abrupt. peint à la main. Elle pédalait énergiquement.. Malgré tout.

toi.) « Moi aussi. elle. elle se joignit à la conversation des premiers arrivants qui se racontaient les péripéties de la matinée. elle est montée me chercher mes deux balles. je suis allé à Vendeuil. dit Vincent. 126 . dit Babet.X ETRE QUATRIÈME. Daniel? demanda-t-elle. — Je suis allé jusqu'à Vendeuil. je serais donc arrivée avant lui! ne put-elle s'empêcher de penser. du moins. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur. ce n'était pas très glorieux — cependant Véronique ne regrettait rien. avait fait ce qu'elle avait pu. elle éprouvait la satisfaction intime d'avoir rendu le bien pour le mal. — Moi. Si Renaud ne méritait pas qu'elle s'occupât de lui. j'ai réussi à apitoyer une vieille dame qui s'est rappelé qu'elle avait un ping-pong dans son grenier. là j'en ai trouvé dans un bazar. » (Si je n'étais pas retournée sur mes pas. « Comment as-tu fait pour les balles.

Véronique le poussa du coude. c'est que tout le monde a fini par trouver le loup. vous l'avez trouvé facilement? — Jamais de la vie! J'ai mis un temps fou à y penser. » commença Biaise. Vayssière. Ils se montrèrent assez surpris de la brusque absence de M. Quelques-uns étaient partis vers Mesdan.. Pourquoi donc celui-ci était-il ainsi parti subitement? « D'après ce que j'ai compris. comme avait failli le faire Véronique. aidé par les parents de Nicole que M. — Pas exactement.— Et pour le loup. chuchota-t-elle. Peut-être s'arrangerait-il pour le voir ce jour-là. Je dois vous dire. mais il leur fallait encore trouver les balles de pingpong! » Peu à peu. Véronique. il s'agissait de son livre. demanda Vincent. je t'expliquerai. la traduction. j'ai donc donné mon déguisement au commis du libraire et je suis venu aux « Falaises ». c'est qu'il a distribué toutes ses enveloppes. — Ce qui est certain. à cette heure-là? — Ils étaient tous arrivés à Heurteloup. « Mais il me semblait que. c'est son costume : il était trop réussi pour être vrai ! — Et toi. Vayssière avait invités au déjeuner et qui devaient maintenant le présider à sa place. » Véronique sourit sous cape. » Renaud commençait à faire le compte total des points de chacun. cependant. j'en suis sûr. D'autres avaient mis longtemps à 127 . les concurrents se contaient mutuellement leurs aventures. dit le jeune homme. Pendant ce temps. afin de rendre son absence vraiment plausible. Véronique. que votre père a été obligé de partir ce matin pour Paris avec Mme Escande. « Comme c'est dommage! sans cela tu aurais probablement été première! dit Babet. Un peu après onze heures. — Et tous les concurrents n'étaient pas passés. Puisque Renaud est ici. Il devait rencontrer à Paris un éditeur américain qui en demandait. dit Renaud. il est venu me le dire à Heurteloup et m'a demandé de le remplacer ici pour vous accueillir. Son père n'avait pas menti : il devait en effet rencontrer prochainement cet éditeur.. que t'est-il arrivé? » Elle raconta la mésaventure survenue à sa bicyclette. Ce qui m'a mise sur la voie. les derniers cyclistes arrivaient. il y en a même qui m'ont reconnu. « Tais-toi. dit Daniel.

Personne n'a eu l'air d'y faire attention. ou étaient allés chercher les balles de ping-pong dans un bourg éloigné de dix kilomètres. — Je n'insinue rien : je n'ai pas l'habitude d'accuser sans preuves. lorsque Biaise. elle sentit qu'elle ne serait pas la plus forte. qui l'avait suivie. lui dit-il sèchement. — Le papier? Quel papier? — Celui auquel il manquait une ligne. dit vivement Nicole. — Cela n'avait jamais été spécifié. en fait. dit-elle à Biaise. — Et pourquoi cela? demanda Nicole. Et si tu ouvres la bouche. Eric était arrivé avant-dernier. « Je te conseille de te taire. moi — non pas pour moi. Elle raconta de nouveau la rupture de sa chaîne. — Que veux-tu insinuer? demanda Nicole très rouge. 128 . je demanderai. qu'on éclaircisse l'histoire de cette bicyclette. Je pense que nous avons le devoir d'empêcher les injustices. Véronique y vit la preuve qu'il n'avait pas réalisé la petite tricherie dont il parlait le matin. » Elle se dirigeait vers le jury. n'était pour rien dans l'incident de la chaîne. mais pour le papier du premier jour. — Mais je l'ai raconté en arrivant! dit Véronique. je demanderai qu'on fasse des recherches. précédant de peu Armelle. » Nicole. Je vais le faire remarquer. moi. — Parce que si tu dis un mot. Véronique doit signaler qu'elle a changé de bicyclette en route. — Eh bien. Mais il ne le disait sûrement pas sérieusement ! pensa-t-elle. dit Vincent. moi. Je te conseille de te taire. voilà tout. Elle ravala son humiliation et se tut. je ne trouve pas. mais pour tous les autres. mais l'idée que Biaise la soupçonnait depuis le premier jour l'effraya. — C'est qu'on n'a pas compris que cela représentait un avantage. non seulement pour la bicyclette. l'attira dans un coin.découvrir le loup. — Il n'y a rien à éclaircir : la chaîne a dû se fausser quand on a transporté la bicyclette d'Arguel sur le toit de la voiture. J'ai eu bien de la chance que le garagiste m'en prête une! — Ce n'est pas juste : chacun devait faire la course avec sa propre bicyclette. dit Biaise. — C'est encore à prouver. Je trouve la course de Véronique parfaitement valable. « J'aurais dû la vérifier hier.

. je ne veux pas. une magnifique sacoche en peau de porc. au classement général elle était première ex aequo avec Daniel. je me le demande? » II exhiba le prix que personne n'avait encore vu.. je le sais. ». dit Renaud au milieu des applaudissements. Elle passa de main en main. « Écoutez. que de mourir d'envie d'un objet que l'on n'aura pas. c'est que M. Malgré ceux que Véronique avait perdus le matin. «Je t'assure que cela me fait autant de plaisir que de l'avoir! » dit-elle avec conviction. ce n'est pas très commode à partager! dit Babet en riant. dit-elle.. protesta Daniel. à l'orphelinat. Mais Véronique lui prit la sacoche des mains et la remit au jeune garçon.. Elle disait vrai : la joie évidente de Daniel lui était plus agréable que la sienne propre. on pourrait la couper en deux — mais une sacoche! — Je cède mes droits à Véronique.. mais plus du tout! envie de la sacoche.. En l'apercevant. » Elle savait ce que c'était... « Évidemment.. il s'était vu déjà la montrant à ses camarades de collège. elle avait regardé avec des yeux agrandis par la convoitise les jouets des enfants qu'elle voyait passer dans la rue! Ce n'était pas la même chose : Daniel n'était pas malheureux. « Eh bien.. Mais elle voyait bien que Daniel lui faisait là un rude sacrifice. — Pas du tout.. Vayssière n'avait prévu qu'un premier prix : les autres reçoivent seulement un sac de bonbons. tu es contente? » chuchota Biaise à Nicole. Elle s'aperçut soudain qu'elle n'avait plus du tout. « Ce qui m'ennuie. Renaud hésitait... elle. disant négligemment : « Ma sacoche? c'était le premier prix de notre rallye. J'ai changé de bicyclette en chemin : ce n'était pas défendu. chacun admirant sa beauté. d'ailleurs... Comment allons-nous faire.. Ses parents n'étaient pas riches et ne pourraient peut-être jamais lui offrir une sacoche comme celle-là.. Renaud appela les concurrents : le compte des points était terminé. 129 .A ce moment. Les dames d'abord— je pense que tout le monde est de mon avis? » Véronique eut un mouvement de joie. cependant il était moins gâté qu'elle. mais c'était un peu irrégulier. S'il s'agissait d'une couverture de voyage. je trouve qu'en réalité Daniel y a plus de droits que moi. Donnez la sacoche à Daniel : j'aurai la conscience plus tranquille. dit Daniel. Que de fois.

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c'est trop pour une seule personne.Nicole ne répondit pas. M.. se disait-il. Mais elle n'en éprouva aucun plaisir : le succès de son amie empoisonnait sa journée. elle avait honte de sa jalousie et s'efforçait de la justifier à ses propres yeux en se persuadant qu'on avait commis une injustice. Eric. Ah! ce sont sans doute les amis à qui j'avais donné rendez-vous pour ce soir. « Elle n'aime sans doute pas la peau de porc! » dit-elle à mi-voix. elle se détestait elle-même. on venait d'achever de magnifiques beignets. il avait recommandé à la vieille cuisinière de ne pas l'oublier. Le déjeuner dura longtemps. elle détestait le monde entier. alla prendre place près de Nicole. triomphateurs du rallye. Appuyée au chambranle de la porte.. 132 .. « Ce n'est pas parce que j'ai une déception que je dois gâter leur plaisir ». lui. Elle pensait que son père. « C'est trop fort! pensait-elle en se rappelant les menaces de Biaise : Véronique a été favorisée une fois de plus ! » Comme tous les jaloux. Daniel et Véronique. Véronique ne pouvait s'empêcher de jeter de temps à autre un coup d'œil de son côté. faisait de son mieux pour participer à la joie générale. comme le roi et la reine de la journée.. — Pour moi? fit le jeune étudiant surpris. Les bouchons sautèrent joyeusement. Elle pensait que Véronique trouvait toujours le moyen de s'arranger pour avoir le beau rôle. lorsque le téléphone sonna. « Monsieur Dumont! disait celui-ci.. elle ne perdait pas une expression du visage de Renaud. Vayssière eût réussi ! Par moments elle avait presque peur : il lui semblait qu'elle eût préféré perdre le rallye : deux bonheurs en un jour. Pour ce dernier déjeuner. Véronique se précipita dans le vestibule. qui se levait pour répondre. Elle détestait Véronique. « C'est pour vous. Pourvu que M. à présent. Renaud. Clémence vint prévenir que l'on pouvait passer à table. » Véronique savait bien qu'on ne doit pas écouter une personne qui téléphone.. mais cette fois elle ne pouvait pas s'en empêcher : c'était plus fort qu'elle. dit-elle d'un air faussement dégagé... Vayssière avait décidé d'offrir du champagne : avant de partir. Derrien. avait vu le ministre : le sort de Renaud était donc déjà décidé. étaient assis au haut bout de la table. Oui. Renaud. c'est moi. Devançant Biaise. privé de Véronique.. spécialité de Clémence. Ils auront appelé la maison et on leur a dit que j'étais ici.

Naturellement. c'est de la sorcellerie. Figurezvous que je pars cette nuit pour New York! — Pour New York! — Cette nuit! — Et tu n'en avais rien dit! » Des exclamations de surprise fusaient de toutes les bouches. On m'avait dit que c'était impossible... Au revoir. dit-il.. dit le jeune homme. « Ce que je ne peux pas comprendre. Elle était heureuse que son père eût réussi.. c'est comment cette autorisation est arrivée. bien sûr. se sentait triste.. je savais bien que tu réussirais! » pensait-elle. que leur neveu n'avait pas mis au courant de ses projets. non ! mais il n'y a pourtant pas pensé tout seul ! Qui vous a prévenu? l'organisateur du congrès? Et il vous a dit de m'appeler ici. on ne parlait que du départ de Renaud : le rallye en était presque oublié. Cette intervention du ministre dont tout le monde s'émerveillait. sans bien savoir pourquoi. monsieur.Comment? que dites-vous? Non. Renaud? Ne pensant pas partir. » Le déjeuner étant fini. oui.. tu n'as sans doute pas fait tes bagages.. Les parents de Nicole. J'ai tout le temps de faire ma valise.. je ne sais plus ce que je dis. on passa au salon pour le café... papa. en même temps elle éprouvait l'impression singulière de se trouver en dehors de la vie. Bien sûr. au moins. au revoir! » Renaud rentra dans la salle à manger : son visage rayonnait. Renaud leur raconta l'affaire. elle 133 .. je vous le promets. Excusez-moi. — Je crois pourtant qu'il ne faudra pas nous attarder. ce n'est pas possible! je ne peux pas le croire! Le ministre? mais alors vous lui avez parlé? Comment. « Mais es-tu prêt... — Ne t'affole pas. « J'ai une grande nouvelle à vous annoncer! déclara-t-il. et voici qu'à la dernière minute on m'avertit que je peux partir ! Mon patron ne comprend pas ce qui s'est passé : il paraît que le ministre lui-même serait intervenu en ma faveur! » Véronique souriait sans mot dire. que ce n'est pas une plaisanterie?... tante Marthe. à ce numéro? Je n'y comprends rien. n'étaient pas les moins stupéfaits.. La mère de Nicole s'inquiéta. Véronique.. Il faut retourner à la maison immédiatement. j'irai dîner avec mes amis comme c'était entendu et je partirai à moto pour Le Havre. Oui. monsieur. le bateau part dans la nuit! Vous êtes sûr. En quelques mots. « Oh! papa. j'ai le temps : il est trois heures.

ce n'est pas possible ! » 134 .« Comment? que dites-vous? Mon.

était la seule à savoir que c'était son œuvre. nous t'aurions tous encouragée dès le début. Elle avait félicité Renaud comme les autres — pas plus que les autres. jouant avec des épluchures 135 . les parents de Nicole donnèrent le signal du départ. aussitôt. Vayssière de ne rien dire — et pourtant elle en avait de la peine. la fillette se sentit plus triste encore. — Je vais finir Rob Roy. Tout cela lui faisait mal. sachele. prit la mouche. c'était tout. Biaise haussa les épaules. « Qu'est-ce que tu vas faire? demanda-t-elle à Biaise. La bande commença à se disperser.. elle était persuadée que le jeune homme avait confié son projet à sa cousine en même temps qu'il lui demandait le secret à elle. « Et toi.. Je vais aller voir Lilou. puisque c'était elle qui avait demandé à M. je n'en ai pas. et à part toi tout le monde le trouve sympathique. Il avait demandé à son père de l'envoyer chercher en voiture pour ne pas se fatiguer inutilement. à moins que tu n'aies une autre idée. Comme Véronique s'y attendait. « Toujours prêt à se faire servir. — Renaud se mêle de ce qui ne le regarde pas ! s'écria Véronique en rougissant jusqu'aux oreilles. dit-elle. ce rallye! déclara Vincent. comme lorsqu'on s'est blessé et que le moindre mouvement vous le rappelle. » Lilou était le fils de Mme Escande. lui affirmant qu'ils ne s'étaient jamais autant amusés. — Pas tout le monde : Renaud est de mon avis. Véronique. elle se souvenait des insinuations perfides de Nicole. toujours prêt à le critiquer! Eric est mon ami. » Eric fut le dernier à partir. celui-là! » murmura-t-il. elle le trouva blotti au pied de la cuisinière. Vayssière. — Si nous avions su. dit Armelle. Au bout d'un moment. Eric vaut mieux que lui. Maintenant que Véronique avait obtenu pour Renaud ce qu'il souhaitait. Quand il fut parti. Véronique. « C'était une idée magnifique. il lui avait répondu amicalement. Tous remercièrent Véronique.. mais il y a des choses dont je préfère ne pas parler. A l'impression de vide que laisse toujours la fin d'un plaisir s'ajoutait l'absence de M. et je pourrais t'en donner la preuve. un bambin de deux ans que Clémence adorait. » Seule avec Biaise. — Non. Elle aurait dû trouver la chose naturelle.

Biaise. S'il devait dîner seul. — Alors voulez-vous venir danser à Quillebec avec moi? Je passe vous prendre dans une heure. ce ne serait pas si terrible. — A Quillebec? — Oui... Ils ont à faire là-bas toute la soirée. — Cela ne me fait rien du tout. donnait des formes d'animaux. d'accord? — Mais je. je ne leur dis rien. non.. ce soir? — Moi? rien.. bien sûr! — Alors préparez-vous.. c'était Eric.. — Et vos sœurs? — Mes sœurs. parce que cela l'ennuyait de quitter Biaise. Mais elle n'arrivait pas à se concentrer sur son livre.. se réfugia dans la bibliothèque et essaya de lire.. Oh! oui. elle. elle courut à l'appareil et entendit la voix d'Eric. n'est-ce pas? De toute façon tu avais envie de lire. Lilou raffolait de Véronique et l'accueillit avec enthousiasme.. Biaise. au casino. Elle avait hésité un instant. « C'était oncle Charles? demanda-t-il. d'échapper à cette humeur sombre qui tombait sur elle comme un brouillard.. mon petit agneau. mais au bout d'un moment il retourna à ses épluchures. — Non. elles trouveraient le moyen de me mettre des bâtons dans les roues. Tout à coup le téléphone sonna. pour une fois.de pomme auxquelles Clémence. c'est le soir de congé du chauffeur. si tu t'amuses. Mais après tout il ne s'occupait pas d'elle : il était parfaitement heureux dans sa chambre avec son Rob Roy.. rien du tout. répondit-il placidement. je n'ai qu'à prendre la voiture.. Une tristesse qu'elle ne s'expliquait pas l'envahissait de plus en plus. cela ne te fait rien.. posant son livre... Vous n'avez qu'à dire chez vous que vous êtes invitée à Arguel. » Véronique raccrocha. Vous n'êtes pas fatiguée? — Bien sûr que non ! Est-ce que vous y allez avec votre famille? — Non. j'arrive.. — Pas avant demain. adroitement. on danse toujours de six à huit. Véronique? Qu'est-ce que vous faites. descendait. « Papa vous a-t-il dit à quelle heure il rentrerait? demanda Véronique à Clémence. « Allô. Je vais te laisser seul. » Véronique poussa un soupir. Et elle avait tellement besoin. je ne sais pas. Est-ce que tu es invitée à Arguel? 136 . justement. Alors. mes parents sont sortis avec des amis...

« Tu penses peut-être que j'ai besoin d'une nourrice? — Ce n'est pas cela. Biaise. et pourtant.. lui fît la leçon.— Écoute. sur la route de Heurte-loup. mais ce n'est pas vrai. — Je t'assure. Les parents d'Eric sont absents : il m'emmène danser à Quillebec.. » C'était le nom qu'il ne fallait pas prononcer.. — Tu es d'une injustice.. qu'il te conseillait de me dire un mensonge. Elle avait pensé qu'il ne parlait pas sérieusement. Eric voulait que je te le dise. cela? » Véronique rougit. Elle venait de se rappeler la tricherie que lui avait proposée Eric. je n'ai pas confiance en cet Eric. mais que veux-tu. Véronique s'irrita de plus en plus... « Tu es ridicule. Véronique. Est-ce que c'est honnête. au casino. — Au casino! Tous les deux seuls? » Véronique s'impatienta. Biaise! — Tu me disais toi-même. le matin même. qui avait quelques mois de moins qu'elle. 137 . Mais elle ne voulait pas admettre que Biaise. il y a un instant. que Renaud. Biaise! déclara-t-elle.

dit Biaise... où donc est votre chauffeur? — Le chauffeur n'est pas là. » 138 . ne pensant plus qu'à s'habiller.. ajouta-til en regardant la voiture grise arrêtée sur la route. Véronique... Mais ne m'attends pas pour dîner. Eric conduit parfaitement. on ne demande pas les permis à tous les coins de route! — Ne sois pas stupide.. intervint Véronique. un pas sur le gravier — Eric ! Véronique s'empressa de descendre pour éviter le tête-à-tête entre les deux garçons. — Alors c'est vous qui conduisez? Mais vous avez seize ans. — Ah! la voici! dit Eric. on n'a le droit de rien du tout. c'est son soir de sortie. Quel dommage qu'elle soit ouverte en carré : Nicole disait que cela faisait « petite fille ».. — Qu'est-ce que tu sais? On n'a pas le droit d'accuser les gens sans donner de preuves.. promets-moi que tu seras ici avant neuf heures. Mais.. vous ne pouvez pas avoir de permis? — Heureusement.. Vous êtes prête? Allons-y! — Je vous accompagne jusqu'à la grille. « Je ne sais pas si je devrais vous laisser partir. Que mettait-on pour aller au casino? ce qu'on avait de mieux. Un bruit de moteur sur la route.. par conséquent sa robe de twill bleue.« Laisse-moi tranquille avec ton Renaud! Si tu savais ce que je sais de lui. — Dis-moi au moins à quelle heure tu rentreras. Il faut que j'aille m'habiller. Il fallait aussi mettre les souliers bleus assortis à la robe. — Pas tard. certainement. je ne suis pas sûr qu'oncle Charles autoriserait cette sortie. Peut-être aurait-elle dû prendre ses gants? mais elle les portait si rarement qu'elle n'arrivait pas à les retrouver dans ses tiroirs. je n'ai pas de temps à perdre. Mais Biaise.. là. — Je te le promets. déjà... Biaise. soyez raisonnables : Véronique m'a promis d'être rentrée à neuf heures. puis le grincement de la grille. es-tu content? » Elle courut dans sa chambre. dit Eric en riant. Je m'excuse. En tout cas. Vous êtes charmante avec cette robe. tu le sais bien.. faisait des recommandations à Eric. tu sais que Clémence aime se coucher tôt. — Avec toi. mais j'ai laissé la voiture dehors pour ne pas alerter votre Clémence.. — En tout cas. sois tranquille..

— Et tu ne me l'as pas dit! Tu savais que je chercherais à t'empêcher de partir. Le jeune garçon. mais l'enchantement était le même. Le conte de fées commencé à Arguel continuait : elle n'avait plus de costume. « Allons. Jusqu'au ciel qui semblait vouloir se mettre à l'unisson. demanda-t-il. Véronique ». dit-il. et la pensée qu'elle allait s'amuser ne suffisait pas à lui rendre la paix.. C'était lui maintenant qui était triste. fit le tour de la voiture pour refermer la portière. Ne t'inquiète pas : je rentrerai tôt comme je te l'ai promis. Véronique! » Elle redressa la tête. — Au revoir. si nous tardons encore nous serons obligés d'aller à la « Langouste ». Eric se mit à rire.Biaise semblait bouleversé. au revoir. dit Véronique. Oh! ce n'est pas bien. c'était toujours Véronique qui commandait. cérémonieusement. dit Biaise. qu'Eric n'avait pas son chauffeur? — Bien sûr. ^ Biaise ne savait que répondre. elle se sentait vraiment très grande personne : une jeune fille qui sort avec son cavalier. où on danse toute la nuit ! » Véronique s'installa sur le siège. « Je me demande comment tu aurais fait pour m'arrêter! » dit-elle d'un air de défi. Biaise.. Elle le remercia d'un sourire. « ^Dépêchons-nous. Entre eux deux. « Tu savais.. dit-elle avec condescendance. 139 . avec ce magnifique soleil qui descendait majestueusement derrière les arbres. Amuse-toi bien avec Rob Roy.

moi aussi! — Votre père ne veut pas que vous appreniez? — Il dit que j'ai bien le temps. pourtant? __ Parce qu'il ne peut pas faire autrement.. pour lui. Oh! comme j'aimerais conduire. « Vous conduisez admirablement. Eric conduisait avec une aisance que lui eussent enviée bien des chauffeurs plus chevronnés. — Il conduit lui-même. pour lui montrer son adresse. 140 . mon père n'a pas beaucoup d'enthousiasme pour tout ce qui touche aux machines. La civilisation. mais l'auto.. Véronique lui en fit la remarque. Vous savez. « Bravo! dit Véronique. Il dit qu'en auto il ne se sent pas assez près de la nature.. dépassa une grosse voiture qui se trouvait devant eux.. Il est enchanté que je monte à cheval. et. Mais pour lui ce n'est jamais un plaisir..XI C'ÉTAIT UN DÉLICE que de rouler en voiture par cette splendide fin d'après-midi. c'est le diable.. Eric ! » II sourit.

... — Il est orphelin.. elles ne seront pas contentes. — Votre amie Nicole me l'a dit. Naturellement. — Je ne leur ai pas dit où j'allais. réussir dans ses études. « A quoi pensez-vous. Il est tellement raisonnable.. il ne peut pas emmener toute la maison. puis un jour on se marie. il ne l'est jamais. j'ai tellement l'impression que papa est vraiment mon père. Comme tout cela était passionnant! plus encore que le rallye! C'est ainsi que se passe la vie quand on grandit : on est invité par des jeunes gens. vous pourrez dire à votre cousin que je ne suis pas le novice qu'il imagine.. Devant les magasins circulaient des femmes en robe 141 . la petite station balnéaire était encore très animée. — Ah! c'est Nicole! » fit Véronique. ses parents sont morts tous deux lorsqu'il était tout petit. Quand un jeune homme sort avec une jeune fille. » Un jeune homme. — Je ne voulais pas m'encombrer d'elles.. — Raisonnable au point d'en être ennuyeux... « Ennuyeux. alors. C'est un garçon très intelligent... je suis bien. En tout cas.. Il y eut un silence.. « Vos sœurs n'ont pas été fâchées de penser que vous alliez danser sans elles? demanda Véronique. — Pauvre Biaise! dit Véronique en riant. dit Eric. expliqua Eric. je crois? — Oui.. Je n'en parle jamais. Biaise ne pouvait pas comprendre tout cela.— Chacun ses goûts. Vayssière vous ait adoptée au lieu d'adopter son neveu. Véronique? . non. les perspectives de la vie étaient encore celles d'un enfant : passer des examens. que M. Les garçons mûrissent plus tard que les filles. — Vous savez donc? dit Véronique un peu tristement. — C'est drôle. — Mais quand elles le sauront. on danse. une jeune fille. Ah! voici Quillebec! » En cette fin de saison.. — Tant mieux. papa le dit toujours. — A rien. pour lui.. il ne les a jamais connus.. n'est-ce pas?» Un sentiment de loyauté envers Biaise poussa Véronique à le défendre. je suis heureuse. on s'amuse. Ils bifurquèrent sur la route de Quillebec.. c'était plus sûr...

.. ils étaient happés par le tourbillon... autour d'eux. cette griserie légère qui transfigurait pour un moment la vie entière. Eric.. puis entraîna la fillette vers les salons où jouait une musique de jazz endiablée. puisque cela lui était désagréable? De toute façon. mais je ne suis jamais entrée au casino. il était parti. Véronique retrouvait les délices du bal d'Arguel. d'ici une heure. Eric prit deux billets au guichet... nous partirons aussitôt après le dîner. en lui tenant le bras. — Comment! nous dînerons ici! Mais j'ai promis à Biaise de rentrer tôt. Un portier galonné les salua. elle ne le reverrait jamais. » Véronique avait dit à Biaise : neuf heures. emmener danser une jeune fille? « Quant à Renaud. elle pensa seulement : « Qu'il est sot! » Saurait-il jamais.. En dînant à Quillebec. — Alors c'est moi qui vous en ferai les honneurs. il serait impossible d'être aux « Falaises » avant neuf heures et demie. nous dînerons. Quelques instants plus tard. c'était l'heure où le casino battait son plein. La foule. merci. Mais pourquoi penser à Renaud. La cuisine du restaurant est excellente. ».claire. — Nous avons visité Quillebec en nous promenant.. quand son âge le lui permettrait. se dit-elle soudain. faisait à la perfection ce qu'il fallait faire.. où elle prit une orangeade. Au bout d'un moment. « Vous êtes déjà venue ici. — Eh bien. il emmena Véronique au buffet. devenait de plus en plus dense. Véronique? demanda le jeune garçon. » Toujours parfaitement à l'aise. des hommes en pantalon blanc. jusqu'à la façade illuminée. — Non.. 142 . lui. Bah! Biaise pouvait bien attendre une heure ! Ils recommencèrent à tourner. je n'ai pas faim. Eric fit descendre Véronique de la voiture et la guida. Elle songea à Biaise. Tout ava :* un air de fête qui enchantait Véronique. mais sans remords. lui. — D'ailleurs. peut-être dix. Eric évolua avec dextérité parmi les voitures innombrables qui encombraient la chaussée. Ils atteignirent la mer et stoppèrent devant le casino. « Vous ne voulez pas quelque chose à manger? demanda-t-il.

qui n'avait pas bougé. consentit-elle à contrecœur. Renaud lui demanda si M. certes. Renaud avait déjà compris. C'était bien Renaud. «J'espère que ce n'est pas lui! » pensa-t-elle. pensait-elle . Elle se souvint que le jeune homme avait parlé de dîner avec des amis avant d'aller prendre son bateau... « Ah! ils ne sont pas. et. Est-ce que vous dansez cette rumba? — Si vous voulez ». alors qu'elle avait tant... comme Biaise. dans un groupe. 143 . Mais votre cousin Biaise est ici. — Je ne pensais pas vous trouver ici.« Comme c'est joli! que j'aime cette musique! » disait Véronique. Il fronça les sourcils : que faisait-elle ici. Tout à coup. l'attendait.. mais. « II me traite en petite fille. Véronique! dit-il. — Oh! bonsoir. alors qu'elle espérait garder sa petite escapade secrète? Comme si j'étais homme à faire des commérages! D'autant que je la trouve vraiment gentille.. lui. il se méfiait d'Eric. s'il savait que c'est grâce à moi qu'il peut partir ! » Sitôt la rumba finie. Il profita d'un moment où l'orchestre s'arrêtait... où Eric. Renaud la reconduisit à sa place. Il vit alors qu'elle dansait avec le jeune d'Arguel : sans doute avaitelle été invitée par la famille. pourtant. Vayssière pour organiser cette sortie. alors que son père se trouvait à Paris? Il quitta son groupe... Il n'y avait pas grand mal à cela. traversant les salons. Elle éprouvait une sorte de plaisir amer à feindre une politesse indifférente. et Mme d'Arguel se trouvaient dans la salle. « Comme elle est étrange! se disait le jeune étudiant. « Bonsoir. à l'autre bout des salons. tant souhaité que ce projet réussît. moi. je pense? — C'est un interrogatoire? » demanda Véronique avec hauteur. Eric et Véronique avaient profité de l'absence de M.. Renaud! dit-elle d'un air dégagé. Elle répondit que non. En dansant. que ses amis avaient entraîné au casino afin de fêter son départ. il détourna la conversation et parla de son voyage. se rapprocha de la fillette. On croirait vraiment qu'elle m'en veut. il lui sembla reconnaître Renaud. Un moment plus tard il aperçut Véronique à son tour. Mais peut-être est-elle seulement contrariée de me rencontrer ici. Pour ne pas fâcher Véronique..

mais. « Mon Dieu. Je le déteste ! » Eric.. une jeune fille au restaurant. la posa sur la desserte. — Ce n'est pas vrai! riposta vivement Véronique. dès qu'il dit un mot. Inutile de vous dire que je ne l'ai pas écouté. à condition que ce ne soit pas trop long à préparer. » Toute sa joie du début de la soirée était tombée. D'accord? — Oui. elle se rendait bien compte que c'était la faute de Renaud. ce sont les spécialités de la maison. » Mais c'était faux : la rencontre de Renaud avait changé quelque chose pour elle.. que nous conseillez-vous? — Puisque monsieur me demande mon avis. « Du homard.. vous le suivez comme un toutou.. « Voyons. discutait avec le sommelier. venez : il est sept heures et demie. pour la première fois de sa vie. « C'est ce toubib de malheur qui vous a mis cela dans la tête ! Vous dites que vous ne l'écoutez pas.» Très fier d'emmener.Eric reprenait possession de sa danseuse... dit-elle tout à coup. demanda-t-il. pendant ce temps. et. je crois qu'il vaudrait mieux que nous partions. il vous a fait de la morale? — Presque! répondit Véronique. ayant montré l'autre à Eric. nous n'allons jamais boire tout 144 . et. un châteauneuf-du-pape avec les côtelettes. vous aimez ça? Homard et côtelette Soubise.. » Le sommelier apporta une bouteille dans un seau de glace. J'avais promis à Biaise de rentrer avant neuf heures. gravement. — Bon.. Je vais demander au maître d'hôtel de nous réserver une bonne table. dit Véronique. prenant place en face d'elle. « Je le déteste ! se dit-elle. Elle avait beau essayer de se persuader le contraire. — En ce cas. je conseillerais un vin d'Alsace avec le homard. « Eric. » Le jeune garçon protesta. je me fie à vous. lui tendit le menu. refusant les premières qu'on lui proposa pour bien montrer qu'il avait l'habitude. Il lui semblait maintenant qu'elle ne s'amusait pas autant qu'elle l'avait cru : elle aurait préféré être aux « Falaises ». avec Biaise. Il choisit la table avec soin.. nous pouvons aller dîner. et. Eric ne se serait privé de ce plaisir pour rien au monde. « Alors. Puis. il tint la chaise de Véronique pendant qu'elle s'asseyait.

Eric ne se doutait pas qu'à l'autre bout de la salle. le maître d'hôtel réprimandait le sommelier. » Elle dut avouer cependant que le vin d'Alsace accompagnait admirablement le homard. dès que je prends deux verres. dit Eric. « Mademoiselle désire un peu de salade? » demanda le maître 145 . Eric ne protesta pas. la tête me tourne. « Tu n'es pas fou. de donner deux bouteilles à ces gamins! — Je n'avais pas remarqué qu'il était si jeune. Comment faire? C'est ennuyeux de refuser à des clients.. Eric! Moi. en laissant le sommelier remplir son propre verre. Quand on apporta les côtelettes Soubise. je vous ai dit que je n'en voulais pas plus. •— Comme vous voudrez ». — Non. dit Eric.. je vous en prie.. » Ainsi dit.cela! Vous n'y pensez pas. « Laissez-moi vous en donner encore. non... la bouteille de vin blanc était déjà aux trois quarts vide.. ainsi fait. ils n'oseront rien dire. — Je vais toujours ôter le blanc avant qu'ils le finissent.

Comme c'était amusant d'être ainsi traitée en dame! Aux « Falaises ». elle allait devenir encore plus insupportable. comme s'il ne la voyait pas bien. « Cela suffit. la vieille Clémence appelait Véronique « son petit agneau ». » Véronique. de les exciter l'une contre l'autre! dit Véronique. c'était d'exciter Caroline contre Yvonne : pendant qu'elles se querellaient toutes les deux.. de même. pensa la fillette. « Elles ont au moins dix-huit ou vingt ans. probablement. était décidément très drôle! « Tenez. Ils étaient six : trois jeunes gens et trois jeunes filles. Cette pauvre Caroline aurait voulu faire marcher toute la maison! Maintenant qu'elle avait quinze ans. qui sont à la Faculté avec Renaud.. Ce n'est pas raisonnable. à l'entendre. « Pas raisonnable! répéta-t-il avec ironie. dit-elle d'une voix mal assurée. Véronique s'aperçut que les yeux du jeune garçon avaient un regard singulier — trouble.. dit-il. elles sont toujours comme chien et chat.. De toute façon. vit Renaud et son groupe qui entraient dans la salle à manger.. de temps en temps. était tranquille. elle avança le bras et retint la main du jeune garçon qui s'apprêtait à se servir encore. Eric.. comme c'était la mode cet été-là... c'est agréable de ne pas être considérée comme un bébé. un peu vague.. se retournant... » Eric se mit à rire. Mais tout. — Il faut bien que je me défende. quand il le voulait. c'était gentil.d'hôtel à Véronique en remplissant une petite assiette placée à côté de la grande. Des étudiantes. vous n'allez pas les regarder toute la soirée!» Se retournant vers lui. il avait toujours le beau rôle. Le bon moyen.... protesta Eric.. Eric bavardait avec animation.. je vous assure. » « Ah! non.. voici votre cher toubib qui vient dîner aussi. ces dernières portant de larges jupes fleuries.. évidemment : Clémence était une vieille adorable. « Mais c'est très mal. Il racontait à Véronique ses démêlés avec Caroline et Yvonne — démêlés dans lesquels. lui. Eric. Prise de peur. elles n'ont qu'un terrain d'entente : c'est de dire du mal de moi! » Véronique riait : Eric. Il me semble que j'entends Biaise — ou Renaud!» 146 .

Naturellement Caroline a fait une scène : elle aurait voulu que je l'emmène. dans la grande salle à manger qui.. C'est là que se trouve la « Langouste ». incapable de s'intéresser à rien tant que Véronique ne serait pas de retour. le regardait avec pitié. La fillette. il était allé faire un tour dans le parc et donner du sucre aux chevaux. obligée de prendre l'initiative et d'emmener Eric presque malgré lui? Que Renaud. paraissait immense. Il avait dîné seul.. il vida encore son verre. elle lui adressa un signe de tête distant. Il n'aimait pas que la famille se séparât : pour lui le bonheur consistait à être tous ensemble. Appelez le maître d'hôtel. Eric. nous allons passer par les hauts : c'est un peu plus long... malgré les seize ans dont il était si fier. Maintenant il rôdait comme une âme en peine. mais tellement plus agréable. se conduisait avec sa correction habituelle : il était seulement très gai et plus bavard que de coutume... qu'il ne soupçonne pas la honte de Véronique! En passant devant lui... « Cette fois c'est sérieux. dit Véronique. Elle se rendait compte que sous son air d'assurance Eric était en réalité un faible — un enfant. mais partons »... au moins. à présent.. — Passez par où vous voudrez. mais il paraît qu'il y a des attractions très drôles. Véronique. * * * « Quelle heure est-il.... Je ne prends pas la route directe. n'est-ce pas. oui. il fait frais. Biaise et Renaud.. Eric. déserte. Après dîner. tristement. 147 .. Je veux partir. où j'étais sorti avec des amis.. si je pouvais vous décider à y entrer un moment! Je n'y suis jamais allé moi-même. Clémence? » demanda Biaise pour la troisième fois. dans la chaude atmosphère de tous les jours. d'ailleurs. » Par bravade.. Biaise et Renaud avaient raison : on ne pouvait pas compter sur lui. ne s'en doute pas.. c'est délicieux! Cela me rappelle un soir du printemps dernier.. « Ah! dit-il. c'était seulement de quitter Quillebec. du salon à la cuisine. L'important. tout de suite! — Mais nous n'avons pas pris de dessert. et partons..Elle ne releva pas la moquerie. Que diraient-ils s'ils la voyaient maintenant. — Je n'en veux pas.... un enfant. elle ne pensait qu'à une chose : franchir la porte le plus tôt possible. réunis autour de la table ronde.

Ne vous tourmentez donc pas comme ça. voyons! » Pour ne pas inquiéter la vieille femme. se trouve encore à Quillebec. Ils savent bien que monsieur n'est pas là. Biaise. Biaise. — Je peux envoyer voir dans la salle de danse. Encore du temps perdu. avec un jeune monsieur... 148 . comme un incapable. Elle porte une robe bleue. qu'il aurait dû tenir bon. Biaise ne s'en avisa qu'au bout d'un moment. Charles non plus. mais quoi? Téléphoner au casino. il alla voir l'heure dans le vestibule : l'horloge marquait dix heures moins dix. monsieur. Il se répétait qu'il était responsable de l'escapade de Véronique. un moment plus tard la vieille femme vint l'y trouver.. sinon protester faiblement. Que désirezvous. » Clémence disparue. ni M. — J'aime mieux attendre Véronique. mon pauvre Biaise! Elle va rentrer. Il fallait faire quelque chose. se trouvait dans le département voisin. ne pas la laisser partir. ici le portier.« II est neuf heures moins le quart. Il n'avait rien fait. Ne pouvant rester en place. sans être très éloigné. pourtant! Vos parents n'auraient pas fait ça.. La demoiselle est partie un peu avant neuf heures. « Je vais me coucher. « Le casino de Quillebec? Oui. fit-elle en hochant la tête. « Tout de même.. mais nous sommes inquiets.. mes parents et moi.. c'était vraiment inquiétant. Presque une heure de retard ! Cette fois. dans une voiture décapotable grise. c'est drôle qu'ils ne vous aient pas invité. Nous voudrions savoir si ma sœur. Si j'ai un conseil à vous donner.. » Biaise retourna dans la bibliothèque. C'est que Quillebec. c'est d'en faire autant.. il se sentit plus seul encore. qui est allée danser au casino avant le dîner. Comment s'appelle cette demoiselle? — Véronique Vayssière. elle a de longs cheveux roux. dit Clémence. peut-être? Il chercha le numéro dans l'annuaire.. Mais il y a des gens qui habitent des châteaux et qui seraient plus à leur place dans une écurie. comme un lâche. monsieur? — Je voudrais savoir. Biaise lui avait laissé croire que Véronique dînait à Arguel. Enfin une voix masculine se fit entendre. invitée par les parents d'Eric. il n'arrivait pas à le trouver.. monsieur.. — Ah! en ce cas je peux vous renseigner. Excusez-moi. vous aussi.

.. comment donc? La « Langouste »? oui. J'ai remarqué la demoiselle à cause de ses grands cheveux. Je vous remercie.. pas cela.. le portier de jour part à huit heures. Une panne — ou un accident. ils avaient décidé d'aller là? L'endroit avait un nom bizarre.. il était probablement plus près de huit heures et demie! Je venais de prendre mon service. Biaise feuilleta fiévreusement l'annuaire. peut-être? Non. Et il était maintenant plus de dix heures ! II prit sa tête entre ses mains. en quittant le casino.. » Biaise était de plus en plus inquiet. Pour qu'ils ne fussent pas là. disait le portier... monsieur. La 149 . la « Langouste »! De nouveau. — Bon.— C'est bien cela! Et vous dites qu'ils sont partis avant neuf heures? — Oh! oui. Qu'avait dit Eric. ce serait trop affreux! Et pourtant. cherchant à rassembler logiquement ses idées. au moment de partir? Quel était cet endroit où on dansait toute la nuit? Et si. il fallait qu'ils aient eu une panne en route. Huit heures et demie.

Christine. « Qu'est-ce que c'est? demanda une voix de femme. Il frappa plus fort : toujours rien. avec sa moto.. tirant sur sa chaîne. — Ah! merci. au moins? —• J'aurais eu besoin d'Anselme pour aller chercher Véronique à Quillebec. lequel avait une voiture et pouvait être alerté rapidement? Un nom vint aussitôt à l'esprit de Biaise : Renaud! Renaud.. chez son père. Et le temps passait : des minutes peut-être précieuses.. Personne ne répondit. avait l'habitude de se coucher tôt. — C'est qu'Anselme n'est pas là. Renaud partait à minuit. Dans l'écurie un cheval s'agita. traversa la pelouse et se dirigea vers les écuries... le palefrenier qui servait de chauffeur à l'occasion. il le fallait absolument! Pour cela il n'y avait qu'un moyen : aller à Quillebec. il songea que ce qu'il faisait là était fou : on ne dérange pas les gens à cette heure. Donc.. Anselme. Charles était parti. valait toutes les voitures du monde. éveiller Anselme. monsieur Biaise. il reconnut la voix de Nicole.« Langouste » n'avait pas le téléphone.. Quelqu'un s'avança derrière la persienne. Toutes les fenêtres étaient obscures : Anselme. Biaise sortit de la maison. Cette fois il y eut du bruit au premier étage.. Et Renaud. pardon de vous avoir éveillée. Parmi leurs amis. Mais si Véronique était en danger? Au bout du fil. Il ne rentrera que demain matin... ne refuserait pas de l'aider! Biaise demanda le numéro de la grand-mère de Nicole. « Mon Dieu. — C'est moi. » Une lumière s'alluma : la silhouette de la femme d'Anselme apparut à contre-jour. chez qui habitait le jeune étudiant. « Anselme! » appela Biaise de toutes ses forces. qui se levait à cinq heures. En attendant la communication.. Biaise. qu'est-ce qu'il y a? Il n'est rien arrivé. certainement. monsieur Biaise. occupait avec sa famille un logement au-dessus de l'ancienne remise. mais il n'était pas encore minuit.. Voyant que M. Pourtant il fallait savoir si Véronique était là. » Rien à faire de ce côté. Biaise frappa à la porte de l'escalier. il a pensé qu'on n'aurait pas besoin de lui et il est allé au bourg. prendre la vieille voiture qui était au garage.. Je voudrais parler à Anselme.. 150 .

— Mais quoi? Dis-le-moi. — Renaud n'est pas ici. « Mais que se passe-t-il.. Biaise? que se passe-t-il? — Pardon. je ne dormais pas. il murmura : « Véronique. » Elle remonta dans sa chambre et commença à guetter Renaud derrière le volet.. il est sorti avec des amis..« Quoi? qu'est-ce qu'il y a? qui est à l'appareil? C'est toi.. c'est un bar où l'on danse.. Le coup de téléphone de Biaise éveillait en elle 151 . — Mais peut-être qu'à ce moment-là il sera trop tard : Renaud sera obligé de partir immédiatement. Nicole. je t'ai éveillée. qui dort.. Véronique n'est pas rentrée. Bien sûr.. au nom du Ciel? Tu as l'air affolé. j'ai peur. — Véronique? Où était-elle donc? ----A Quillebec.. en tout cas. à son tour. Tu crois vraiment qu'ils seraient allés à la « Langouste »? Quelle aventure! — Tâche au moins de ne pas t'endormir avant que Renaud rentre. —. ils en sont partis à huit heures et demie. J'ai téléphoné au casino. — Ne crains rien. — Oh! mon Dieu! » murmura Biaise. — Écoute. ils t'auraient téléphoné du premier village. Mais qu'arrive-t-il? que veux-tu? — Nicole....S'ils avaient eu une panne.. mais.. est-ce que je pourrais parler à Renaud? C'est très urgent. Biaise.. Il y a quelqu'un de malade chez vous? — Non. tu sais! — Je ne crois rien. je suis seule avec grandmère. avec Eric.. Biaise. Biaise : Renaud rentrera d'un moment à l'autre : il doit passer prendre sa valise avant de partir pour Le Havre. Biaise! » Avec peine.. ils ont pu avoir une panne. Tu sais ce que c'est? /— Oui. Mes parents sont sortis aussi.. pas de malade. s'inquiéta... — Non.. Je voulais demander à Renaud de m'emmener jusqu'à Quillebec à moto.. balbutia Biaise. elle devait rentrer avant neuf heures.. je crois. j'ai besoin de lui. Eric conduisait lui-même. Tu crois qu'ils seraient allés là? Ce n'est pas un endroit bien. — Je le lui dirai. — Ils ont pu aussi aller dans un autre endroit. Nicole. je n'ai pas sommeil. excuse-moi. je ne sais même pas où il est.... dont Eric avait parlé : la « Langouste ». supplia Biaise. pour savoir.

Pas plus qu'Eric.. Mais cela pouvait-il entrer en ligne de compte quand il s'agissait de protéger Véronique? Il appela Clémence. il y avait bien une voiture dans le garage. c'est que je parte à sa recherche avec la vieille voiture. — Anselme n'est pas là.. Véronique à Quillebec. à présent? — Il n'y a qu'une chose à faire.. descendit toute tremblante. elle n'y est pas? Sainte Mère de Dieu! où est-elle? Qu'est-ce que nous allons faire. Dans des endroits de ce genre il y a de mauvais sujets. se retrouvait seul en face de son problème. traînant des savates. Mon petit agneau sur les routes. la tête enveloppée d'un fichu. 152 ... naturellement.. « Qu'est-ce que vous dites? mon petit agneau n'est pas rentré? Eh bien.. — Seigneur Dieu! mais est-ce que vous saurez? — J'ai déjà conduit plusieurs fois à côté d'Anselme ou d'oncle Charles. c'est cela : sortez la voiture.. il n'avait de permis. pendant ce temps. alors qu'elle. avec Eric. c'étaient des inventions du diable ! » Quelques instants plus tard. qui avait réussi à mettre la voiture en marche. oui. franchissait la grille des « Falaises ». Comment. Nicole.moins d'inquiétude que d'envie. maintenant qu'il savait que « ce n'était pas un endroit bien ». je vais appeler Anselme. qui. comme une grande jeune fille. parfois des rixes. La pensée que Véronique était peut-être à la « Langouste » l'avait d'abord tranquillisé. il fallait aller à sa recherche. Biaise. il faut que j'y aille seul. on la laissait à la maison! Biaise. mais personne pour la conduire — sauf lui-même. — Oui. avec cet Eric de malheur ! Je disais bien que vos rallyes.. son angoisse prenait une autre forme. coûte que coûte ! Or. Eric saurait-il défendre Véronique en cas de besoin? De toute façon. Clémence. éveillée dans son premier sommeil. il faut téléphoner à Arguel. — Je ne sais plus ce que je fais ! gémit Clémence.

Celle-ci étant toute droite jusqu'à Quille-bec — trente-huit kilomètres. s'ils étaient déjà en chemin. Biaise avait l'impression que les autres voitures lui faisaient des signes avec leurs lumières. à droite de la route. Il croisa plusieurs voitures. une maison éclairée. les gens regagnaient leurs domiciles. disaient les poteaux indicateurs —. mais aucune n'était la leur. A cette heure. étant voisin de la raffinerie où l'on 153 . quelques gros camions commençaient leur travail de nuit. Les phares étaient bons : il distinguait nettement tous les détails de la route. mais il ne comprenait pas ce qu'on lui voulait. Les conducteurs qu'il éblouissait sans le savoir essayaient de le rappeler à l'ordre. construit de planches disjointes et de torchis. il ne pouvait manquer de rencontrer ceux qu'il cherchait. Biaise se sentit plus assuré. Tout à coup il aperçut. c'est que dans son désarroi il oubliait de baisser ses phares.XII UNE FOIS PARTI. C'était un cabaret assez misérable.

. dit le gendarme. peut-être? Lui seul utilisait parfois la vieille voiture. vous leur envoyez vos phares en pleine figure. dit Biaise. gamin? — Je ne viens pas de Quillebec. » Biaise n'acheva pas. Après un instant d'espoir — il avait pensé à Renaud — le jeune garçon reconnut l'uniforme de la gendarmerie. « L'explication est bien simple! fit-il en riant. peut-être? Mais au fait. Biaise baissa la tête... Vous n'avez pas de codes à votre voiture. « Vous ne savez pas qu'il est interdit de circuler en voiture sans papiers? Et le permis? vous ne l'avez pas non plus. donnez-moi vos papiers. — Je pensais que peut-être... c'est comme ça qu'on observe le code de la route? On vous suit depuis un bon moment. Y eût-il pensé qu'il ne savait pas où ils se trouvaient : chez Anselme. La carte grise... « Alors. c'était donc cela ! pensa-t-il.. venant de Quillebec? Il y avait dedans deux personnes : un jeune homme et une jeune fille avec de longs cheveux roux. balbutia Biaise... affectait une jovialité ironique. 154 . s'il vous plaît. » Un autre gendarme était venu rejoindre le premier. plus jeune.) — Allons. » Les papiers de la voiture! Biaise n'avait même pas pensé à les prendre. Un motocycliste. quel âge avez-vous? » demanda-t-il en regardant Biaise de plus près. les autres ont beau vous faire des signaux. monsieur. « J'ai quatorze ans..travaillait toute la nuit. Entendant une voiture s'arrêter. « C'est que. j'y vais! dit Biaise. non? — C'est vrai. « Excusez-moi. (Les signes. freina brusquement et vint stopper à côté de lui. Mais je vais vous expliquer. On a pris la voiture de papa — ou peut-être celle d'un voisin — et on est allé faire le jeune homme à Quillebec. — S'il fallait se rappeler toutes les voitures qu'on voit passer! fit l'homme en haussant les épaules.. Le gendarme prit un air sévère. lancé à toute allure. Ce n'est pas vrai. jeune homme.. mais n'auriez-vous pas vu une voiture décapotable grise. il restait ouvert jusqu'au remplacement de la dernière équipe. Celui-là... le patron sortit sur le seuil.... je ne les ai pas sur moi ».... avoua-t-il piteusement. d'abord. dit-il.. dit le motocycliste. je.

— Tu veux dire que tu avais l'intention d'y aller. supplia-t-il Je n ai pas volé la voiture. il y mira moins d histoires. ça ne sort pas de la famille. — On va prévenir le propriétaire que sa voiture est retrouvée — et son fils aussi.. — Où est-elle. ce M. il ne pou v. ta cousine? — A Quillebec. C'est ton père. — Oui... c'est parce qu'il fallait que j aille chercher ma cousine. je vous en prie. i i i pas abandonner Véronique. j'aime mieux ça... Vayssière? — C'est mon oncle. Heureusement..i voiture. — Bon. nous sommes là! Regarde donc s'il y a un nom clans l.. «Laissez-moi tout vous expliquer.... il y a Vqyssière. dit Biaise. dit le gendarme à son collègue. 155 ... Ce n'était pas possible. si je l'ai prise. au casino. Les Falaises.. » Demain matin ! pensa Biaise.. On l'appellera de la gendarmerie demain malin — a moins qu'il nous appelle le premier. — Et pourquoi n'est-ce pas ton oncle qui va chercher sa fille? — Mon oncle est parti pour Paris ce matin..

.. Pour le moment. attirés par la salle de danse ou par le jeu. « J'ai vu une belle auto sur la route du haut ! cria le charretier en approchant. quand les filles sont au bal! fit le second gendarme en clignant de l'œil.. ouste! » Biaise. se tordait les mains. Les garçons. maintenant! Ne continue pas. D'abord c'est votre devoir. vous. dit le gendarme. de rechercher les personnes perdues! Mais cela vous est bien égal. Le cabaretier reconnut Clairon.. qui travaillait dans une ferme voisine. finies les sottises ! » Le cabaretier. Il allait rentrer raconter l'aventure à sa femme quand on le héla d'un chemin de traverse : une charrette de paysan dévalait la côte à toute allure.. regarda la voiture s'éloigner dans la nuit. au désespoir. délinquant mineur sans permis.. absence de papiers. à ce que je vois. — En somme. un simple d'esprit. Eric d'Arguel. pressés d'en finir. « Insultes à la gendarmerie. personne n'est là. — On connaît ça. déjà la plupart des dîneurs avaient quitté leurs tables. Une belle auto grise! » * * * Au casino de Quillebec... je suis inquiet. sans quoi il pourrait t'en cuire. — Vous n'avez pas le droit! cria Biaise hors de lui. qui nous dit que cette histoire est vraie? Le gamin l'invente pour se disculper.. Un des derniers 156 . allons... mais il n'est pas là non plus. plus vite que ça! Et maintenant c'est moi qui conduis. J'embarque la voiture et le garçon. ça se voit bien.. débarrassaient en hâte les tables abandonnées.. la salle à manger se vidait peu à peu. debout sur le seuil. Eh bien.— Elle est seule là-bas. elle est avec un ami. Remonte dans ta bagnole. on s'expliquera quand tout le monde sera revenu. — Et il n'y a personne d'autre qui puisse conduire ta voiture? — Il y a Anselme. un point c'est tout. reprit le premier.. Mais ils ne sont pas rentrés. à vous. ta cousine? — Non. Moi je ne connais qu'une chose : infraction au code de la route. « Mais vous ne comprenez donc pas? il est peut-être arrivé un accident! Ma cousine avait dit qu'elle rentrerait à neuf heures.. » Le plus âgé des deux gendarmes ricana. — D'ailleurs. gamin.

Biaise. 157 . se tordait les mains. au désespoir.

prévoir la possibilité d'une crevaison ! Au revoir.. Renaud? » supplia une des jeunes filles.. et bon voyage! » Le jeune étudiant reprit joyeusement sa moto devant la porte. après quoi j'aurai tout juste le temps de filer sur Le Havre pour y être une heure avant le passage du bateau. tout serait fichu! — C'est vrai. répondit-il... laissons-le partir. A son arrivée. ce qui ne gâtait rien! Il avait espéré qu'ils seraient bons amis : elle était. Quel miracle que cette intervention du ministre! Il fallait que quelqu'un lui eût parlé — mais qui? Le patron affirmait qu'il n'en savait rien. intelligente —jolie. tu as une route directe? — Non. « Impossible. son attitude courageuse devant les difficultés — cadrait mal avec l'humeur capricieuse qu'elle lui montrait depuis quelques jours. tellement plus mûre que son âge! Dès le premier abord il avait eu confiance en elle... Il faut toujours. Véronique le lui dirait à son retour de Paris. De toute façon Renaud partait! là-dessus pas le moindre doute! Il regrettait un peu de n'avoir pu annoncer son départ à M. qu'il admirait profondément. — Tu aurais pu y aller d'ici.. Il se mit à penser à Véronique. je reviens à la raffinerie et je tourne immédiatement vers Tancarville : c'est le plus court pour aller au Havre. malgré tout. Je n'ai pas besoin d'arriver à l'avance : le bateau vient de Southampton et ne stoppe en rade qu'un quart d'heure. « Tu es sûr que tu ne peux pas faire encore un tour de danse. mais ce ne serait pas la même chose. Il faut que je passe à la maison me changer et prendre ma valise. La perspective du départ l'enchantait. Bien sûr. — Je n'aurais pas gagné beaucoup de temps : de toute façon il faut que je passe par la raffinerie : de là chez grand-mère il n'y a qu'une dizaine de kilomètres. Renaud. Vayssière. dit la jeune fille.. à l bien des points de vue. 158 .groupes se leva enfin : une bande animée d'étudiants. il ne pouvait encore croire à son bonheur.. il l'avait trouvée charmante : vive. Tout ce qu'on lui avait raconté d'elle — son enfance malheureuse. — Et après. qui célébraient le départ de l'un d'entre eux. dit un autre. L'interpellé consulta sa montre. Mais si je manquais la vedette. au point de lui dire ce qu'il ne voulait encore révéler à personne : ce voyage qui lui tenait si fort au cœur.

la porte du vestibule s'ouvrit brusquement.. Nicole se précipita au-devant de son cousin... lui laissaient faire tout ce qu'il voulait : avait-on idée de faire conduire en voiture au casino un gamin de cet âge! Car c'était le chauffeur d'Arguel qui les avait amenés. » Renaud connaissait l'endroit : un cabaret de rouliers. « J'espère bien que grand-mère n'a pas voulu veiller pour m'attendre! se dit-il.. ce qui n'arrivait pas souvent.. Renaud bifurqua sur la gauche et ralentit. mais qui restait douteux et que la police surveillait de près.C'était dommage. veux-tu? et préviens-moi dès 159 . Véronique est perdue. Au bruit de la moto. Mais ils en sont partis à huit heures et demie. Biaise a téléphoné. — Je sais. Nicole? Véronique perdue! Mais je l'ai vue il n'y a pas deux heures! Biaise ne savait donc pas où elle était? — Si. » II n'eut pas même le temps d'arriver au perron. il y a une demi-heure à peine. je les ai vus partir.... à la dure. c'était évident. « Que dis-tu. dis-tu? — Non. A quelle heure Biaise t'a-t-il téléphoné? — A dix heures et demie. » Le jeune homme stupéfait essaya de la calmer. avec des garçons de son âge.. Biaise pensait qu'ils étaient peut-être à la « Langouste.. dit-il en fronçant les sourcils. si peu égoïste (elle l'avait prouvé en abandonnant le prix du rallye à Daniel!) semblait s'être entichée de cet Eric qui ne pensait qu'à lui. on ne sait jamais. En approchant de chez lui. Une voiture était arrêtée devant la porte.... — Rappelle les « Falaises ». ils n'avaient pas fait la route à bicyclette ! Ridicule. Et elle n'est pas rentrée. Eric aurait eu plutôt besoin d'aller camper. Elle.. au casino..... je te guette depuis une demi-heure. car le chemin devenait mauvais..... il s'étonna de voir encore de la lumière au rez-de-chaussée. elle était avec Eric. « Renaud. Elle m'avait bien promis de se coucher. Mais avec un garçon comme Eric.. Il passa devant la raffinerie : le cabaret du coin se détachait en sombre sur le fond éclairé de l'usine. Renaud en était sûr.. bien dommage. « Cela m'étonnerait. tout cela. Les parents d'Eric... comme le faisait Renaud toutes les fois qu'il en avait l'occasion. oui.. que quelques snobs avaient mis à la mode.

elle n'est pas rentrée. dit Nicole.. et puis il y a différentes choses que je n ai pas pu faire tenir dans la valise : ma trousse par exemple : je peux en avoir besoin là-bas si on fait des travaux a 1 hôpital. monsieur Renaud.. il est parti seul.que tu les auras. mais je dois me changer. 160 . — Oui... alors? .. » Quelques minutes plus tard. qui est parti. Anselme n'était pas là.. Je n'aurais peut-être pas dû le laisser faire. « Ah! monsieur Renaud.... — Comment. Et Biaise..Non.. — Ta valise est prête. quel bonheur! Vous savez ce qui se passe.. Biaise aussi? Où cela? — Chercher Véronique. il avait Clémence au bout du ni.. et qui ne rentré pas lui non plus. avec la vieille voiture. Quand il m'a dit qu'elle était avec Eric. je n'ai pas beaucoup de temps a perdre. — Avec Anselme. mais j'étais tellement inquiète pour Véronique.. Moi je vais me préparer. monsieur Renaud? Véronique est sortie avec Eric.. Je n'ai pas confiance en Eric.

La valise est fermée : n'oublie pas la courroie pour l'attacher sur ta moto.. elle ne t'a rien dit de particulier? — Non. monsieur Renaud.. je les renverrai chez eux... » Renaud prit la trousse et la fourra dans sa poche... je me demande pourquoi.. Tiens. ce n'est pas comme le train. Clémence. Oh! mon Dieu. quelle idée! » Renaud la prit par le bras. Que pouvait-faire? il n'avait plus beaucoup d'avance.. n'est-ce pas? — Je ne crois pas... prends ta trousse.... c'est évident! — Eh bien. « Je crois que je vais quand même passer par Quillebec et aller jusqu'à la « Langouste ». Tu es là à tourner en rond. dit-il. De toute façon ils ne sont pas perdus..... probablement : la voiture avait eu une panne et Eric était incapable de la réparer... on pouvait parier qu'il ne savait même pas changer une roue! « Qu'est-ce que tu fais? dit Nicole..... Mais à vrai dire j'en suis moins sûr que toi.. Cet idiot-là. Elle a l'air fâchée contre moi. que faut-il faire? Et M. Charles qui n'est pas là! — Ne vous inquiétez pas... « Tu souris! tu penses à quelque chose que tu ne me dis pas.. — Quand tu l'as vue au casino. Une moto. nous nous sommes à peine parlé. Sans cela. Eric était seul. Cela m'étonnerait de Véronique.. que veux-tu..... Il n'allait tout de même pas manquer son bateau pour deux petits imbéciles qui s'amusaient à courir la campagne! D'autant plus qu'il n'y avait rien de grave. que diable! » II voulait tranquilliser la vieille femme. elle est sur la commode. « — Et manquer ton bateau! s'écria Nicole. Nicole? — Moi? je ne souris pas. Tu es fou! — Je ne le manquerai pas.... je ferai un peu plus de vitesse. je sens que je ne partirai pas tranquille... voilà tout. — Mais c'est ridicule! Ils sont à la « Langouste ».. En somme il suffit que j'arrive pour monter à bord.. on peut toujours avoir un incident en route. Mais le chauffeur était avec eux.. Qu'est-ce que tu as à sourire.. Clémence.— Moi non plus. les formalités peuvent se faire en quelques minutes. Cela ne m'étonnerait pas que tu aies encore fait une rosserie! Tu as dit quelque chose à Véronique? » 161 . après avoir dit à Eric ce que je pense de lui. mais malgré tout lui-même était préoccupé.

Les cheveux. ou tu vas manquer ton bateau. maintenant! De mieux en mieux! — Non.. M.... Je t'avais entendu le dire à grand-mère. Il comprenait maintenant l'attitude de Véronique à son égard. tu me fais mal! Pars vite... Renaud. Je lui ai dit aussi — mais cela n'a rien à voir..... mais cela pouvait lui rappeler les douloureuses scènes de son enfance.. — Dis-le-moi quand même. » II la lâcha avec violence. qu'il lui avait confiée comme un secret! Elle avait pu croire qu'il se moquait d'elle avec Nicole.. « Laisse-moi. — Eh bien... Et l'histoire de son voyage.. Renaud. alors. je le veux ! — Je lui ai dit que tu m'avais parlé de ton voyage. je t'assure. que tu les avais en horreur. Vayssière avait dit à Renaud qu'à l'orphelinat on la tourmentait à cause de ses cheveux roux.. je n'écoutais pas vraiment. '' — Tu écoutes aux portes.. — Pas avant que tu m'avoues ce que tu as dit à Véronique... je lui ai dit que tu n'aimais pas les rousses.. une méchanceté gratuite de Nicole. d'abord. 162 ..Nicole se mit à pleurnicher. ce n'était rien..

pourvu que. descendit de moto et s'approcha du cabaret.. je t'en prie. il vit qu'il y avait du monde devant le cabaret.. Il se voyait déjà entrant à la « Langouste ». disait celle-ci. Pourvu au moins qu'ils fussent vraiment là-bas. « Que se passe-t-il? demanda-t-il à l'ouvrier le plus proche.. « Si je pouvais la revoir avant de partir! se dit-il. Elle avait vraiment des raisons de lui en vouloir. même en donnant son maximum de vitesse.. debout près de son cheval.. le valet des Fontaines.. Véronique vaut mille fois mieux que toi. il posa sa moto contre le mur et s'avança vers le charretier.. En approchant de la raffinerie. Il ne faudrait pas croire. Sur le moment il éprouvait un soulagement extraordinaire à penser que l'humeur de Véronique n'était pas un caprice comme il l'avait cru.« Renaud... remettant les deux coupables sur le chemin des « Falaises ». on entourait un charretier qui. Vous avez vu une voiture grise? Où cela? » 163 .. Pour aller au Havre. morigénant Eric comme il le méritait. répondit l'homme. On ne le comprend pas bien : il parle d'une voiture. si vite ! Et je m'embarquerais tellement plus heureux ! » Il accéléra : la moto bondissait sur les ornières. Et le bateau partait à une heure quinze ! Rapidement. » Une voiture grise! Le sang de Renaud se glaça dans ses veines. enfourcha sa moto et prit la route. où la route devenait meilleure. J'ai voulu taquiner Véronique. Saisi d'un pressentiment. mais. Qui est cet homme avec son cheval? — C'est Clairon.. — Tu es une menteuse et une méchante! jeta-t-il. Renaud stoppa. d'une voiture grise. Tout s'arrangerait si bien. « Que dites-vous? lui demanda-t-il.. et c'est pour cela que tu en es jalouse ! » Il sortit sans se retourner. était arrêté devant la maison. Bientôt il arriverait à la raffinerie. Cependant le groupe massé devant la porte semblait plus animé que de coutume. pauvre petite! Il ne s'était pas trompé en lui accordant d'emblée son amitié. Cela n'avait rien d'extraordinaire : c'était l'heure de la dernière relève à l'usine.. il lui fallait une bonne heure et demie. Il jeta un coup d'œil à sa montre : onze heures vingt...

164 .« Véronique! » cria-t-il presque malgré lui.

— Oui. dit Clairon. Soudain il eut l'impression de recevoir un coup dans la poitrine.. tu vas venir te promener avec moi sur la moto — tu veux bien. — Bon. « C'est loin? demanda-t-il en tournant la tête. « Là.. Le phare faisait sortir de la nuit un objet insolite : une masse sombre sur le bord de la route : une voiture 165 . dit-il. Renaud s'aperçut qu'il avait affaire à un de ces « innocents » qui sont capables d'un travail routinier. mais le cheval? — On va s'en occuper. « Raconte-nous cela. une belle voiture grise.. Ils avancèrent : Renaud. écarta le groupe. — Là. dit Renaud en mettant les guides dans la main d'un des ouvriers. mais rassemblent difficilement deux idées. lui dit-il avec le ton que le patron employait pour ses malades en psychiatrie... là! Une voiture grise. qui. Tout à coup. on va chez le concierge de l'usine. pour ne pas l'effrayer.. je veux bien.. n'est-ce pas? — Oui. — Ah! c'est sur les hauts — par là? interrogea Renaud en désignant la colline. dit-il à Clairon. non. ici ça ne servirait pas à grand-chose..L'homme ne semblait pas comprendre. répéta Clairon. — Ma foi. « Vous avez le téléphone? demanda-t-il au cabaretier. l'innocent se mit à rire plus fort. j'espère que non. mon petit. viens! » La tentation de monter sur la moto emporta la résistance de l'innocent. oui. » Une voiture grise! la voiture d'Eric! « Et où cela? demanda Renaud. Clairon en croupe.. là. monsieur. et le regarda bien en face. Allons.. Tu as vu une voiture? — Une voiture. Il le prit doucement par le bras. une belle voiture grise... riait tout seul du plaisir de la promenade. alors en cas de besoin vous pouvez téléphoner à Quillebec. — Toi. la belle voiture grise! » Renaud ralentit. — Il venait de la route des hauts. Quand on en a besoin. de son phare. — Vous pensez que c'est un accident? demanda le cabaretier. avec autorité. — Je n'en sais rien. là. Renaud prit la route par laquelle le charretier était arrivé. fouillait la route. expliqua le cabaretier. par là ». » Renaud. serrant Renaud à pleins bras.

tâtonnant dans l'obscurité. Renaud appuya sa moto contre un arbre.... craignant de trouver un corps déjà froid. Renaud sortit un carnet de sa poche. tu ne comprends pas! fit-il avec désespoir.. en laissant tourner le moteur de façon que le phare pût l'éclairer. répéta-t-il.. Le cœur étreint par l'angoisse.. l'instinct professionnel recommençait à fonctionner. « Véronique! » cria-t-il presque malgré lui.. Celle-ci résista. s'approchant.. « Au secours. Alors ils seront forcés de me rendre mon cheval! Et le fermier ne dira rien! Je vais courir. « Va vite.. ton cheval! Tu sais où il est.. mon Dieu! qu'elle ne soit pas morte! La voiture était renversée sur le côté. — Oui... cours. De l'intérieur sortait un gémissement plaintif : « Au secours. Une décapotable grise.. Renaud. Il avait tout oublié : Le Havre. lui dit-il.. Renaud. » II s'éloigna dans la nuit.. puis.. Il téléphonera pour avoir une ambulance. Il faut que je reprenne mon cheval. courir vite. donne ceci au cabaretier. Ses beaux cheveux roux! pensa-t-il avec un sanglot. les bras ballants. rencontra une masse de cheveux.. » C'était la voix d'Eric. retournant à la voiture.. griffonna quelques mots et lui tendit le papier. par la méchanceté de Nicole.renversée. très vite. l'avant écrasé contre un arbre.. Il lui semblait atroce qu'elle eût ^souffert à cause de lui. Puis soudain l'étau se desserra : Dieu soit loué. Clairon. « Mon cheval. qui. il se trouva près de la voiture. C'est vrai. dit-il. « Je donnerai le papier. ». Il osait à peine avancer la main. sans quoi on ne te rendra pas ton cheval. En quelques instants. le congrès.. au secours. Renaud allait se glisser dans la voiture quand il aperçut l'innocent. mon cheval. surtout. répéta Eric en gémissant.. Clairon prit le papier et le serra très fort dans sa main. Ton cheval.. mais la glace était brisée en mille morceaux. la chair de la fillette avait encore la chaleur de la vie. il le faut! dit Renaud avec force. Le fermier ne sera pas content.. Il est à la raffinerie.. Et donne le papier. Il ne songeait qu'à une chose : qu'elle ne soit pas morte.. tenta d'ouvrir la portière. Véronique ne donnait pas signe de vie... son bateau. réussit à se glisser par la glace brisée et chercha à tâtons les deux formes emmêlées... regardait la scène avec un sourire béast... Va vite. la voiture d'Arguel. 166 .. n'est-ce pas? » Une lueur passa dans les yeux du charretier. Tu as compris?» Dans la cervelle obtuse.

pensa Renaud. « Le rythme de la syncope ». mais de toute façon il fallait agir. En retirant sa main. Avec des précautions infinies. très lent. se rappelant ce qu'avait dit le patron : hémorragie grave. cherchèrent le cœur pour s'assurer qu'il battait encore.. En l'examinant. où un objet tranchant — le frein. pensa Renaud. peut-être? — avait fait une profonde entaille.. tant son souffle était faible. Il frémit. s'il 167 .Les doigts du jeune étudiant glissèrent le long de l'épaule. « L'artère fémorale.. Un instant d'angoisse. puis la déposa sur le talus.. Il ne savait pas encore si c'était celui de Véronique ou celui d'Eric. il chargea la fillette sur son épaule et la hissa par la glace brisée. Renaud s'aperçut qu'elle saignait abondamment : le sang provenait de l'aine. puis un battement faible. Le seul moyen de sauver le blessé. ». dans la lumière du phare. On avait l'impression qu'elle ne respirait plus. il s'aperçut qu'elle était couverte de sang.. souvent mortelle. Impossible de ligaturer.

cela pouvait servir. Il faut aller à l'hôpital et faire une transfusion immédiatement. Le jeune garçon gémissait toujours. dit Renaud.. Là. raconta ce qu'il avait fait « La fémorale! dit le médecin. un sentiment de calme fierté l'envahit. Il ne pensait même plus à regarder l'heure . il ne pensait qu'à une chose : survivrait-elle à cette hémorragie? A l'hôpital. La première chose à faire était de trouver un donneur... dit le jeune étudiant. fractures. Sang examiné à Paris.. « Je suis là.. — Je vous suis avec ma moto ». mais cela lui était égal. Tout en accomplissant. c'est une question de minutes. il éprouva une impression de bonheur que jusqu'alors il n'avait jamais ressentie. Une pince à cran. Tandis que Renaud. commotions. Mais comme il aurait voulu. La grandeur du métier qu'il avait choisi l'exalta. J'espère que vous l'avez fermée à temps. le gémissement se changea en un cri : « Mon bras! ne me touchez pas! — Du courage. faisait le nécessaire. Le dommage s'arrêtait à l'artère. Rien à faire qu'à les immobiliser en attendant l'arrivée des secours. Devant l'état de Véronique.. pas de maladies. mais elle avait perdu beaucoup de sang.. le médecin s'occupait de Véronique. donneur universel. mon vieux! ». Il se souvint de la trousse qu'il avait glissée dans sa poche au moment de quitter la maison. Dès que Renaud essaya de le soulever. avec des moyens de fortune. Renaud songea à Eric et retourna à la voiture. les gestes qu'il avait vu faire à ses aînés. dit le jeune étudiant. oui.en était encore temps. » 168 . à la douleur et à la mort qui menaçaient son semblable. il put constater la présence de plusieurs fractures au bras et à la jambe droite. était de fermer l'artère elle-même. comme mû par une volonté plus forte que la sienne. Il tira le jeune garçon de la voiture et le déposa à côté de Véronique.. il savait qu'il avait manqué son bateau. être déjà vraiment médecin! Quand le sang s'arrêta... avec un médecin et deux infirmiers. Une lumière vive apparut sur la route : c'était l'ambulance de Quillebec. en ce moment.. Renaud se remémorait tout ce qu'il savait des suites d'accident : écrasements internes. Pour la première fois il faisait vraiment œuvre de médecin : il s'opposait.. Renaud. en quelques mots. Véronique ne semblait pas présenter d'autre blessure que celle qu'il voyait. seul. tandis qu'un chirurgien réduisait les fractures de Renaud...

. mon petit. dormez bien. 169 .. murmura-t-il.Dormez. ».

.. — Je vous expliquerai.. ne parlez pas.. murmura-t-elle dans un souffle. — Seulement un moment. Renaud. je vous ai dit de ne pas parler. Vayssière! A la prière de Véronique. Renaud eut un haut-le-corps..On pratiqua la transfusion de bras à bras.. « Nous avons eu un accident. » Elle faisait un effort pour rassembler ses idées.... Je reviendrai. Je voulais rentrer. « Dormez. qu'est-ce que c'est? — Ce ne sera rien. J'ai mal à la jambe. au contraire! » 170 . Vous savez bien qu'il faut toujours obéir au médecin.. pour aider à soigner Eric. » Elle passa la nain sur son front. Véronique.. » Il ajouta. j'avais promis à Biaise. Enfin Véronique ouvrit les yeux.. ».. — Chut. puisqu'elle était seule à savoir de qui dépendait son départ.. le jeune homme guettait sur le petit visage livide le retour de la vie.. n'est-ce pas? Oui. — Oh! vous vous en allez! gémit Véronique. Pendant que le sang coulait de sa veine dans celle de Véronique.. — Papa avait pourtant vu le ministre. murmura-t-il.. je me rappelle.. sans doute. dormez bien. nous allions très vite. qu'il faisait fi de son amitié! Il se pencha vers elle.. « Renaud! comment êtes-vous ici? demanda-t-elle. Et elle avait fait cela alors qu'elle croyait qu'il se moquait d'elle. c'était donc M. Celui qui était intervenu.. je vous le promets. chut. je n'avais rien dit à Nicole. si vous êtes sage. contre son oreille : « Vous savez. vous n'êtes donc pas parti? demanda-t-elle.. mon petit. Et je ne déteste pas les cheveux roux. « Mais.

dit-il. Vayssière et sa compagne de voyage menaient bon train. il avait exigé. de peur que le traducteur ne rendît pas assez justice aux Indiens. « J'espère. » Ils parlèrent un moment des enfants. SUR LA ROUTE 171 . dit l'institutrice. Oncle Charles était d'excellente humeur : d'abord il avait vu Ponthieu : l'affaire du jeune Derrien était arrangée. — Il le faut bien! pourquoi l'aurais-je adoptée. sinon pour cela? Reconnaissez qu'elle en vaut la peine. nous serons aux « Falaises » pour dîner. de contrôler la traduction. puis se turent. je les adore tous les deux. — Oui. Biaise aussi. — Vous la gâtez! reprocha Mme Escande.XIII de Paris. admirant les teintes d'automne du paysage. quant à lui. Puis son éditeur avait obtenu de l'agent américain les conditions qu'il désirait. « Nous faisons une bonne moyenne. que Véronique sera contente du cadeau que je lui rapporte. naturellement. M. dit Mme Escande. — Biaise aussi.

les gendarmes avaient téléphoné le matin pour dire qu'il était arrêté. Mais Renaud n'est donc pas parti? Au nom du Ciel. 172 . monsieur! Mais il paraît que c'était grave : heureusement M. « Elle est encore très faible. Clémence raconta toute l'histoire... quelle journée! quelle nuit surtout! J'ai eu tellement peur que j'en ai encore les sangs tournés. j'aurai le temps de faire un tour à cheval avec les enfants pour me reposer de cette machine. la fillette lui tendit les deux bras. Véronique et Eric étaient à l'hôpital de Quillebec. — C'était amusant. « Vous dites que Véronique est hors de danger? demanda M. — Vous n'aimerez donc jamais l'auto? — J'aimerai une voiture quand je pourrai l'appeler par son nom et lui apporter du sucre.— Peut-être même avant. le rallye. quant à Biaise. Vayssière. « Oh! monsieur. après ce rallye. dit M... Vayssière avec inquiétude. — Il n'y avait plus de place au Martial. A l'hôpital. » Le médecin de l'hôpital était au chevet de Véronique.. dit Mme Escande.. où vous descendez toujours à Paris. — Ils se sont reposés. Renaud est arrivé tout de suite après l'accident. Vayssière. « Je me demande ce que les enfants ont fait depuis vingt-quatre heures. beaucoup mieux.. » Oncle Charles et Mme Escande prirent aussitôt le chemin de Quillebec... » Mais ils avaient à peine franchi la grille que Clémence.. monsieur. une infirmière les rassura aussitôt. Renaud de vous prévenir à l'hôtel Martial.. échevelée. — Monsieur ne sait donc pas? J'avais dit à M. ils en avaient besoin. je suis allé dans un autre hôtel. » Les « Falaises » apparurent dans le lointain. n'est-ce pas? Il faudra recommencer.. — Ils me l'ont bien juré. Et ce pauvre Biaise qui est en prison! — En prison! Et pourquoi Véronique va-t-elle mieux? Elle a donc été malade? demanda M. que se passe-til?» À mots entrecoupés.. nous inventerons d'autres problèmes. se précipitait au-devant de la voiture. à cause du sang qu'elle a perdu.. Est-ce que vous avez vu Véronique? On vient de téléphoner qu'elle allait beaucoup. En apercevant son père. mais tout va bien. j'espère..

Vayssière.. ne vous agitez pas. Il a manqué son bateau. — Vous êtes sûr que tout danger est écarté. à cause de nous. — Oui.. » Les yeux de Véronique se remplirent de larmes. lui qui ne commet jamais une incorrection! dit Véronique en souriant à travers ses larmes. dit-il. Être emmené par les gendarmes. j'y pense. il est heureux que ce jeune étudiant soit arrivé à temps! Sa présence d'esprit et son habileté ont sauvé la vie de votre fille. « Là. mais la blessure était grave. — Et puis il y a Biaise. Vayssière.. 173 .. — Lui qui tenait tellement à ce congrès! dit M. Mais. docteur? demanda anxieusement M.« Papa! je suis si contente de te revoir! » Elle se mit à pleurer.. « C'est ce qui me fait le plus de peine. ce pauvre Biaise... Le médecin lui tapota la joue. papa. — Où est-il. là. Vayssière. dit-elle. il devait s'embarquer cette nuit. que je le remercie? s'écria M. Il faut vous reposer si vous voulez guérir vite. c'est fini..

Vayssière. les gendarmes. M. tandis que M. Vois-tu. — Heureusement tout s'est arrangé! dit gaiement M. dit M.. Il vient de téléphoner que tout était arrangé. tu as donc passé la nuit au poste! dit M. Vayssière se trouva seul avec Véronique. elle eût été parfaitement heureuse.. Véronique n'a plus qu'à se reposer.. —. Renaud y est parti aussitôt que je me suis endormie. je me suis sentie toute triste.Je sais. Biaise se précipita au chevet de Véronique... reprendre possession de sa voiture. en venant me chercher.. qui se trouvait dans un service de chirurgie. Vayssière. Vayssière. Je me demande comment j'ai pu la faire. Vayssière n'aurait plus qu'à aller. j'avais besoin de me distraire à tout prix. M. Elle voulait prendre des nouvelles d'Eric. « Mon pauvre garçon. mais je me tourmentais tellement pour Véronique! Renaud. la main dans celle de son père. papa. ma chérie. » A quoi bon? tout cela était effacé... ce pauvre Biaise! Il faut que j'aille immédiatement le délivrer. Puis elle sommeilla.— C'est vrai. — Ce n'est pas la peine. Elle se reposa longuement. avaient consenti à relâcher le jeune garçon. m'a raconté. avec ses fractures — et Renaud qui a manqué son bateau! » Le ton guilleret sur lequel son père parlait du bateau manqué choqua Véronique.. allait au bureau donner des coups de téléphone mystérieux. papa? demanda timidement la fillette... bouleversant toutes les consignes de l'hôpital.. C'était Renaud qui ramenait Biaise.. ils seront ici d'un moment à l'autre. sa mère était venue s'installer à son chevet. « Tu ne m'en veux pas trop. sur son témoignage. dit Biaise. — Cela n'aurait rien été.. « On dirait qu'il ne se rend pas compte! pensa-t-elle. si elle n'avait pas éprouvé tant de remords au sujet de Renaud. hier. Des exclamations de joie la réveillèrent. Vayssière en riant. » Elle n'ajouta pas : «Je pensais à ce que m'avait dit Nicole.. Ce 174 ... — Je ne peux jamais t'en vouloir. Désormais les seules victimes de l'accident sont Eric. Mais tu as fait une grosse bêtise. avec les papiers. après la fin du rallye. » Mme Escande accompagna le médecin sur le palier.

qui. monsieur Vayssière? questionna-t-elle. regardait les prescriptions du médecin. moi. il ne pouvait s'empêcher de penser à ses camarades. Pour oublier ses regrets. il allait d'un malade à l'autre. Tout cela ne sert à rien : reste tranquille! » C'est facile à dire! pensait Renaud.. « Vous aviez demandé la communication avec Paris. « Ne t'agite pas tant. oui. j'y vais! —. Maintenant que Véronique était sauvée. L'administration de l'hôpital. proposait d'aller faire des courses en ville.congrès. Une infirmière entra dans la chambre.. mon garçon! lui dit M. 175 . pour Renaud. Vayssière. — Ah! diable. un peu surpris. de la légèreté d'oncle Charles.. à cette heure.Mais c'est défendu. lui aussi. c'est très important! Attendez. il ne parvenait pas à cacher entièrement sa déception d'avoir manqué le voyage. c'était tellement important! Je préférerais. protesta l'infirmière. On n'a pas le droit d'appeler hors des limites du département. avoir les deux jambes cassées et penser qu'il a pu partir! » Renaud avait beau se dominer. voguaient joyeusement vers l'Amérique.

Tu arriveras à New York en temps voulu. nous avions des conditions spéciales.— Dites à votre administration d'aller faire un tour chez les Indiens : c’est le meilleur moyen d'apprendre à vivre! » lui jeta M. il se frottait les mains d'un air radieux. « Vous avez l'air bien content. — C'est à cause de toi que je suis content. Ma place était payée sur le bateau. tu seras à New York exactement trois heures avant tes camarades. dit-il. Je ne peux pas demander à mes parents. « Ce n'est pas possible. Vayssière en s'emparant de l'appareil. mais il y a des avions sapristi! En partant jejudi (il y a des places. — Tu as manqué ton bateau.. oncle Charles! dit Renaud avec un peu d'amertume.Il ne s'agit pas de tes parents : c'est moi que cela regarde. » Tous les yeux se tournèrent vers lui.. et même un peu en avance.. c'est entendu. « Que voulez-vous dire? murmura Renaud. Quand il rentra dans la chambre de Véronique. » Renaud secoua la tête. . 176 . je m'en suis assure).

J'ai l'impression que vous vous agitez déjà beaucoup trop.. balbutia Renaud. N'aie aucun scrupule. — Mais. oncle Charles.. j'ai touché beaucoup plus d'argent que n'en coûte ton billet. murmura-t-il. « Mais un instant seulement! dit l'infirmière. faiblesse inexcusable chez un futur médecin. et je ne pourrais pas faire cela pour toi! Ce seront tes premiers honoraires... c'est faux : ce n'est pas moi. « Je savais déjà que c'était vous. monsieur.. elle embrassa son père en murmurant : « Merci! merci ! » L'infirmière entra de nouveau. qui demandait à voir la blessée. » Renaud ne trouvait pas de mots pour lui répondre.. » Renaud lui serra la main à la briser. pour le ministre. Il ne craignait qu'une chose : c'était qu'on s'aperçût qu'il avait les larmes aux yeux. je ne te demande pas ton avis. Elle venait annoncer une visite : celle de Nicole.. 177 . D'ailleurs. c'est Véronique. Quant à Véronique...— Papa! s'écria Véronique qui commençait à comprendre.. je viens de retenir ta place à Air France. mais. — Tu sauves ma fille. — Comment savais-tu? D'ailleurs. je viens de conclure une excellente affaire.

— Tu ferais peut-être mieux de ne pas la voir du tout, dit M. Vayssière.
— Oh! je ne voudrais pas qu'elle soit venue pour rien! » dit
Véronique, trop heureuse pour ne pas désirer que tout le monde le fût.
Nicole apportait une grande brassée de glaïeuls, qu'elle
arrangea dans un vase. Comme il y en avait trop, elle déclara qu'elle allait
en porter une partie à Eric. « C'est une bonne idée », dit Véronique.
Un moment plus tard, Renaud, passant la tête par la porte
entrebâillée d'Eric, vit Nicole installée au chevet du jeune garçon. Il le
raconta à Véronique en venant lui faire ses adieux.
« C'est parfait, dit celle-ci; je suis sûre qu'Eric et Nicole sont faits
pour s'entendre.
— Vous n'êtes pas jalouse? » demanda malicieusement le jeune
étudiant.
Véronique lui sourit sans répondre, pâle encore mais radieuse, en
caressant du bout des doigts ses cheveux roux.

178

Biographie
Née en 1897 à Paris, Suzanne Pairault est la fille du peintre Jean Rémond (mort en
1913). Elle obtient une licence de Lettres à la Sorbonne et part étudier la sociologie
en Angleterre pendant deux ans. Vers la fin de la Première Guerre mondiale, elle sert un
temps comme infirmière de la Croix-Rouge dans un hôpital anglais. Elle effectue de
nombreux voyages à l’étranger (Amérique du Sud, Proche-Orient). Mariée en 1929, elle
devient veuve en 1934. Durant la Deuxième Guerre mondiale, elle entre dans la résistance et
obtient la Croix de guerre 1939-1945.
Elle publie d’abord des livres pour adultes et traduit des œuvres anglaises en français.
À partir de 1950, elle publie des romans pour la jeunesse tout en continuant son travail de
traducteur.
Elle est surtout connue pour avoir écrit les séries Jeunes Filles en blanc, des histoires
d'infirmières destinées aux adolescentes, et Domino, qui raconte les aventures d'un garçon de
douze ans. Les deux séries ont paru aux éditions Hachette respectivement dans la
collection Bibliothèque verte et Bibliothèque rose. « Près de deux millions d’exemplaires de
la série Jeunes filles en blanc ont été vendus à ce jour dans le monde. »
Elle reçoit le Prix de la Joie en 1958 pour Le Rallye de Véronique. Beaucoup de ses
œuvres ont été régulièrement rééditées et ont été traduites à l’étranger. Suzanne Pairault
décède en juillet 1985.

Bibliographie
Liste non exhaustive. La première date est celle de la première édition française.

Romans
1931 : La Traversée du boulevard (sous le nom de Suzanne Rémond). Éd. Plon.
1947 : Le Sang de bou-okba - Éd. Les deux sirènes.
1951 : Le Livre du zoo - Éd. de Varenne. Réédition en 1951 (Larousse).
1954 : Mon ami Rocco - Illustrations de Pierre Leroy. Collection Bibliothèque rose illustrée.
1960 : Vellana, Jeune Gauloise - Illustrations d’Albert Chazelle. Collection IdéalBibliothèque no 196.
1963 : Un ami imprévu - Illustrations d’Albert Chazelle. Collection IdéalBibliothèque no 255.

179

1964 : Liselotte et le secret de l'armoire - Illustrations de Jacques Poirier. Collection IdéalBibliothèque.
1965 : La Course au brigand - Illustrations de Bernard Ducourant. Éd. Hachette, Collection
Nouvelle Bibliothèque rose no 195.
1965 : Arthur et l'enchanteur Merlin - Éd. Hachette, Collection Idéal-Bibliothèque no 278.
Illustrations de J.-P. Ariel.
1972 : Les Deux Ennemis - Éd. OCDL. Couverture de Jean-Jacques Vayssières.

Série Jeunes Filles en blanc
Article détaillé : Jeunes Filles en blanc.
Cette série de vingt-trois romans est parue en France aux éditions Hachette dans la
collection Bibliothèque verte. L'illustrateur en titre est Philippe Daure.
1968 : Catherine infirmière (no 367)
1969 : La Revanche de Marianne (réédition en 1978 et 1983)
1970 : Infirmière à bord (réédition en 1982, 1987)
1971 : Mission vers l´inconnu (réédition en 1984)
1973 : L'Inconnu du Caire
1973 : Le Secret de l'ambulance (réédition en 1983, 1990)
1973 : Sylvie et l'homme de l'ombre
1974 : Le lit n°13
1974 : Dora garde un secret (réédition en 1983 et 1986)
1975 : Le Malade autoritaire (réédition en 1984)
1976 : Le Poids d'un secret (réédition en 1984)
1976 : Salle des urgences (réédition en 1984)
1977 : La Fille d'un grand patron (réédition en 1983, 1988)
1978 : L'Infirmière mène l’enquête (réédition en 1984)
1979 : Intrigues dans la brousse (réédition en 1986)
1979 : La Promesse de Francine (réédition en 1983)
1980 : Le Fantôme de Ligeac (réédition en 1988)
1981 : Florence fait un diagnostic (réédition en 1993)
1981 : Florence et l'étrange épidémie
1982 : Florence et l'infirmière sans passé (réédition en 1988, 1990)
1983 : Florence s'en va et revient (réédition en 1983, 1989, 1992)
1984 : Florence et les frères ennemis
1985 : La Grande Épreuve de Florence (réédition en 1992)

Série Domino
Cette série a été éditée (et rééditée) en France aux éditions Hachette dans la collection
Nouvelle Bibliothèque rose puis Bibliothèque rose.
1968 : Domino et les quatre éléphants - (no 273). Illustrations de Jacques Poirier.
1968 : Domino et le grand signal - (no 275). Illustrations de Jacques Poirier.
1968 : Domino marque un but - (no 282). Illustrations de Jacques Poirier.
1970 : Domino journaliste - (no 360). Illustrations de Jacques Pecnard.
1971 : La Double Enquête de Domino - Illustrations de Jacques Pecnard.
1972 : Domino au bal des voleurs - Illustrations de Jacques Pecnard.
1974 : Un mustang pour Domino - Illustrations de Jacques Pecnard.
1973 : Domino photographe - Illustrations de Jacques Pecnard.
1975 : Domino sur la piste - Illustrations de François Batet.
1976 : Domino, l’Étoile et les Rubis - Illustrations de François Batet.
1977 : Domino fait coup double - Illustrations de François Batet.
180

1979 : Domino dans le souterrain . Éd. Coll. Idéal-Bibliothèque. Coll. Hachette. IdéalBibliothèque no 205. 1961 : Véronique à Paris . Coll. Coll.Illustrations de François Batet. 1972 : Lassie et les lingots d'or . Hachette. Idéal-Bibliothèque.Illustrations de François Batet. Illustrations de Françoise Boudignon . 1967 : Lassie donne l’alarme .Réédition en 1974 (IdéalBibliothèque). Hachette. 1967 : Véronique à la barre . Éd. G.Éd. Éd. IdéalBibliothèque 1957 : Le Rallye de Véronique . Illustrations de Françoise Boudignon . Série Lassie 1956 : Lassie et Joe . IdéalBibliothèque 1955 : Véronique en famille .Illustrations d’Albert Chazelle. . Collection IdéalBibliothèque n°101. IdéalBibliothèque . IdéalBibliothèque no 43.Adapté du roman de Doris Schroeder.Adapté du roman de Dorothea J. Éditions Hachette. Idéal-Bibliothèque . Éd. Coll. Collection .Illustrations d’Albert Chazelle. Bibliothèque rose. Coll. 1980 : Domino et son double . IdéalBibliothèque no 128.Illustrations de François Batet. 1971 : Lassie dans la tourmente . Éd.Adapté du roman de Steve Frazee. 181 .Éd.no 160. 1978 : Domino et le Japonais .Illustrations d’Albert Chazelle . 1977 : Lassie dans le désert. Hachette. Idéal-Bibliothèque).Illustrations d'Albert Chazelle. Snow.Illustrations de Agnès Molnar. Hachette. 1958 : Lassie dans la vallée perdue . Idéal-Bibliothèque). Hachette. Coll. Série Robin des Bois ] 1953 : Robin des Bois . . Hachette. Idéal-Bibliothèque. Réédition en 1957 (coll.Éd. Bibliothèque rose.Adapté du roman de I. coll.Illustrations de Jeanne Hives. 1978 : Lassie chez les bêtes sauvages .Réédition en 1978 (Bibliothèque rose). Coll. Éd.Illustrations de Françoise Boudignon.Adapté du roman de Steve Frazee. 1976 : La Récompense de Lassie . Coll.Illustrations de François Batet.Illustrations de François Batet.Illustrations d’Albert Chazelle. Éd. Hachette. Hachette. 1958 : La Revanche de Robin des Bois . Illustrations d'Annie Beynel. Illustrations de Françoise Boudignon . Éd. Hachette. Réédition en 1974 (coll. Hachette.Éd. Idéal-Bibliothèque . Coll. 1958 : Lassie et Priscilla . Éd. Coll.1977 : La Grande Croisière de Domino . IdéalBibliothèque no 377. Illustrations de Françoise Boudignon. Illustrations d'Annie Beynel . Illustrations d'Albert Chazelle. Hachette. Hachette. Hachette. Idéal-Bibliothèque no 154. Coll.Éd. Hachette. Éd. Coll. Edmonds. Série Véronique 1954 : La Fortune de Véronique . Réédition en 1979 (Idéal-Bibliothèque).

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