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avril 2015

Emotion et émission:
Inde, langage et subjectivation
notes autour du séminaire Vâc de F. Zimmermann, EHESS

Le Pr F. Zimmermann considère que le site Philosophindia, qu'il construit et nourrit
autour de ses riches séminaires, est mieux à même de rendre compte de la "structure en
facettes" de la pensée indienne que ne le permettrait le linéaire d'un livre; formons
cependant le voeu qu'il publiera sous forme "papier" partie de cette somme de
réflexions ! Une autre façon, peut-être, pour lui, d'atteindre ce rendez-vous avec luimême, comme il aime à le dire ! Qu'il excuse ces approximations ... écrites autour de
son travail; mais en Inde un texte n'est pas isolable de ses commentaires.

Lorsque je glisse dans la parole, je n'ai plus aucune croyance, je ne "veux" plus rien (...) On croit
toujours que c'est l'émotion qui coupe la parole, mais c'est le contraire: l'émotion n'est-elle pas le coeur
du langage ? Rien d'autre, au fond, ne se dit que le trouble: le langage lui est dévoué.
La parole qui traverse un corps fait de celui-ci le lieu d'une naissance.
Y. Haenel
Je cherche l'Italie, Gallimard, 2015

1

La douleur est un affect composite, issu d'un flux, d'une signalisation nerveuse - propre à
l'espèce - qui parcourt différents cablages neuronaux habituellement dévolus à la
perception mais délivre un message d'alerte désagréable quand le stimulus est excessif1; ce
message est par ailleurs couplé à une sensation, une impression, une aura qui relève sans
doute de règles privées d'associations, qui façonnent l'aspect psychologique de la douleur,
et s'extériorise sous forme d'un comportement douloureux associé, celui-là qui est
accessible à l'empathie des proches2, et s'inscrit dans les relations du groupe social de
proximité. La douleur est ainsi un phénomène bio-psycho-social, qui relève de différentes
catégories de langage, langage de l'espèce, langage privé de l'individu, langage du groupe
social. Dans ses Recherches philosophiques3, où Wittgenstein détoure la sensation et la
teneur de sa connexion au langage, on peut lire: "pourrait-on aussi concevoir un langage
permettant à quelqu'un de noter par écrit ou d'exprimer à voix haute ses expériences
internes - ses sentiments, ses émotions, etc. - pour son propre usage ? (...) Les mots de
ce langage devraient se rapporter à ce qui peut seulement être connu de celui qui le parle, à
ses sensations immédiates, privées. Personne d'autre ne pourrait donc comprendre ce
langage". Wittgenstein centre sa réflexion sur la sensation de douleur (« un enfant s’est
blessé, il crie; et alors les adultes lui parlent, il lui apprennent des exclamations, et plus tard
des phrases. Ils enseignent à l’enfant un nouveau comportement de douleur ») pour
discuter des rapports entre un externe du langage et l'interne de la sensation, et tente
l'analogie avec l'émergence d'une pensée fulgurante, et sa poursuite impossible par le
langage. Ressenti du douloir, externalisation d'un cri; la douleur en bruit de fond du
langage4, mais les autres ne peuvent pas ressentir mes douleurs. Et Wittgenstein de
poursuivre son exploration: exprimer à voix haute des expériences internes est-il, en
réfléchissant depuis ce concept de douleur jusqu'à celui d'autres sensations en partie
internes, voire celui des différents niveaux de la pensée préverbale, possible ?

1 Exceptée la capsaïcine (principe actif du piment) il ne semble pas exister de stimuli neuronaux
intrinséquement nociceptifs.
2 Wittgenstein n'avait pas accès à la théorie des "neurones miroirs", selon laquelle deux individus en face-àface, l'un éprouvant une sensation, l'autre l'observant, activeraient "automatiquement" les mêmes réseaux
neuronaux, en interprétant l'expression faciale. Mais l'empathie, qui est plus ou moins développée chez
les individus, qui est modulable (par exemple en thérapeutique), ne repose pas uniquement sur ce
mécanisme... Le cri (ou le chant) et leur perception médiate y sont sans doute fortement impliqués
également. Et le chat, par exemple, sait très bien induire une sensation "miroir" trompeuse de mal être, de
douleur, pour se faire nourrir ou cajoler... On pourrait tester l'hypothèse "neurones miroirs" un des deux
sujets étant sous psychodysleptiques, pour tenter de valider ce qui relève, dans leur activation, de la
perception ou de la distorsion du "signal empathique"...
3 L. Wittgenstein, Recherches philosophiques, Gallimard 1953, § 244-324
4 Et de la poésie, pour Ch. Baudelaire comme pour M. Houellebecq (Rester vivant et autres textes, Librio
2015, pp 9-12)
2

Questionnements. Dans quelle mesure mes sensations, ces associations internes aux
phénomènes perceptifs biologiques, sont-elles privées ? Comment passer d'un message
continu à un langage symbolique sans perte non seulement d'information, mais de la nature
de cette sensation, dans un message devenu discret ? L'encodage n'est-il pas forcèment
changement qualitatif ?5 Et douter d'avoir mal ne veut rien dire ! Et si la sensation ne relève
pas du codage logique, quelle serait l'image opposée d'une couleur par exemple ? L'accès
au Réel, cet impossible (lacanien) de l'individu, tient-il de la barrière de la logique du
langage6? Trouve-t-on toute prête dans notre environnement ou notre génétique la
technique d'explication privée d'un mot, ou la crée-t-on, et l'emploie-t-on ultérieurement
toujours de la même façon ? Le cerveau est-il un modulateur/démodulateur fiable de la
sensation ? La langue s'est-elle développée par imposition au groupe d'un des langage
privés ? Et dans ce cas, si nous sommes accordés au sein d'un groupe sur un langage, nous
ne le sommes plus forcément sur les sensations7. Retour à la douleur: le clivage ferenczien
peut survenir, quand la douleur est si brutale, impérative, qu'elle dépasse toutes capacités
d'amortissement, que des fragments du Moi s'isolent, que d'autres dans le même (?) temps
se sacrifient et s'exposent en plein, qu'un Moi "ultraprivé" échappe à toute communication,
et que d'un Moi "hyper-exposé" sourd maintenant une plainte folle qui nous saisit tous,
mais que ces deux pôles du langage gravitent sans plus se toucher maintenant8: "ne
pourrais-je pas imaginer que j'ai des douleurs épouvantables et que je me transforme en
pierre pendant tout le temps qu'elles persistent ? Quand je ferme les yeux, comment sais-je
si je ne suis pas transformé en pierre ? Et s'il en est vraiment ainsi, dans quelle mesure
pourra-t-on énoncer pareille chose d'une pierre ? Et d'abord, pourquoi faut-il absolument
que la douleur ait un support ?" L'exemple des ressentis et des modes d'expression de la
douleur nous fait approcher les différences qualitatives de ces ressentis, l'existence d'un
"switch" douloureux en-deça et en-delà duquel les modes d'expression en seront également
radicalement différents, et ne correspondront pas simplement à la traduction plus ou moins
fidèle d'un phénomène qui serait seulement d'intensité croissante9; "la représentation de la
5 L'invariance d'échelle, théorisée par les physiciens du chaos, ne concerne que les données continues; et
l'incomplétude de tout langage codé, de tout système logique, n'est pas aléatoire.
6 "Ce masculin qui voudrait contrôler l'incontrôlable " (J. Binoche); et la dépression serait la sensation
consciente de perte de cette perception du continu de notre réalité privée, débouchant sur l'inaction
externe, quand on ne pense ne plus pouvoir toucher à l'objet; la douleur est imposition de limites, quand
le bonheur est quête du support unique.
7 Une population restée totalement empathique, elle, utiliserait mille langages privés...
8 E. Ledru, Exil et traumatisme, la douleur sur le ruban de Moebius du Moi, Editions Universitaires
Européennes, 2010
9 Un patient douloureux sous antalgiques forts et/ou neuroleptiques aura un ressenti (tactile par exemple)
non douleureux, mais ne ressentira pas une "douleur faible".
3

douleur intervient bien dans le jeu de langage, mais pas en tant qu'image. On peut à partir
de cet exemple développé par Wittgenstein inférer aux autres triades perception-sensationémission de langage pour proposer que jaillissements intuitifs, les différents modes de
pensées pré-verbales et d'émission (cri, chant, langage) relèvent de registres non linéaires:
"l'image du processus interne nous empêche de voir l'emploi du mot tel qu'il est".

Quand le mot est acte: l'Inde. En Inde ancienne, "montrer quelque chose (comme une
couleur) par l'attention qu'on lui prête" c'est se lier à cette chose, établir via les
organes des sens (indriya) une connexion (yoga) avec cette chose10. Donner un nom à notre
impression de couleur, "c'est comme si nous détachions l'impression de couleur de l'objet
vu, à la manière d'une pellicule", commente lui Wittgenstein. Dans la tradition indienne, le
mot est acte, il n'est pas simple corrélat, plus ou moins signifiant, de l'objet: l'énonciation
du mot est une performance, qui relève d'un art, c'est-à-dire d'un objectif de circulation de
la sensation au groupe. L'énonciation du mot ne se réduit pas à porter une image avec ses
déterminants privés, elle relève de l'acte continu de sentir, plus que d'une stratégie
d'information. "Notre" mot d'encre, lui, est retourné à son aspect discret, porteur de
question autant que de signification. Symbole, énonciation de la pensée, pensée élaborée,
"pensée fulgurante", etc...: à ces différents niveaux d'élaboration, de conceptualisation et de
verbalisation, la pensée indienne ancienne pose l'existence d'une conjonction d'organes
internes de la pensée (manâs, citta, buddhi, etc...) et d'organes des sens (indriya), qui,
chacun à leur niveau, vont procéder à des connexions entre le sujet et la chose qui est
"pensée"11, mais à chaque fois dans un processus continu: paradoxe apparent de la
discontinuité des niveaux de langage et de pensée, d'une part, de la possibilité de balayer
tous les champs de ces sensations-paroles, d'autre part, par l'activation d'organes internes
contigus, que ce soit dans la simultanité d'une pensée fulgurante et/ou l'application de la
méditation.
10 F. Zimmermann, Philosophindia
11 La dhyâna ou méditation yogique, dit l'Içvara-gîtâ citée par Mircéa Eliade dans Patanjali et le yoga,
technique de concentration, de fixation de la pensée en un seul objet, permet un "courant de pensée
unifiée", aboutissement d'un continuum de l'effort mental, qui met en oeuvre le continuum correspondant
des organes mentaux du corps subtil, permettant une "pénétration" de l'objet, une re-mise en relation dans
un processus de type magique. Ainsi la méditation touche à la chose, ce qui ne se concevrait pas sous les
espèces de l'imagination poétique, ni sous celle de l'intuition; ce qui distinguerait la méditation de ces
deux états irrationnels, c'est sa cohérence, l'état de lucidité qui l'accompagne et ne cesse de l'orienter. Le
"continuum mental", en effet, n'échappe jamais à la volonté du yogin (le jivâtman, en d'autres termes,
"tient toujours la gouverne" dans l'âtman), ne s'enrichit pas latéralement par des associations non
contrôlées, des analogies, des symboles, etc...; la méditation serait en cela un instrument direct de prise de
possession du réel.
4

Que se passe-t-il quand on comprend soudain quelque chose ?
(...) La compréhension est une expérience spécifique, indéfinissable. Au moment où j'ai dit que je
savais comment poursuivre, c'étais le cas. Serait-il correct de dire qu'il s'agit d'induction ?
Que je suis aussi certain de pouvoir continuer à développer la suite que du fait que ce livre tombera par
terre si je le lâche ? Et que si je restais soudain bloqué sans raison apparente dans le développement de
la suite, je ne serais pas plus surpris que si, au lieu de tomber le livre restait en l'air ?
L. Wittgenstein

Vedâ: le son est la cause efficiente de la connaissance. Pour les théoriciens de
l'hindouisme, et contrairement à ce qui prévaut en Europe depuis le XVIIIè, "l'écriture est
une puissance de tromperie, (...) elle n'est pas seulement une notation du son, mais une
restructuration de la parole, [et] la cause efficiente de la connaissance du sens de la
phrase, c'est le son"12. Le mot vâc (parole), en sanscrit, désigne une émission de sons
doués de sens, mais ne signifie pas "discours argumenté"; une faculté de langage, mais pas
un langage. La mémoire, développe Ch. Malamoud, est par nature plus fidèle, plus sûre,
que le texte écrit; la parole est féminine, l'écriture est masculine. Le récit relève de la
déesse Parole, tandis que les gestes, les actes sont l'aspect mâle du sacrifice: le langage,
l'écrit sont sacrifices13. La nécessité du langage, et la perte de la langue parfaite
(samskrita), naissent bien de la séparation d'avec la mère, et tout un devenir-femme
s'ensuivra dans la traversée indienne de l'inconscient. Certains savoirs relèvent du rite, les
autres du langage et de la langue; certains savoirs relèvent d'une ipséité, d'une fulgurance
directe d'un continu, d'autres d'un parcours réflexif, indirect, dans le discret des apparences.
L'action humaine a trois registres (corps / parole / esprit, kâya14/ vâc / manas), trois
véhicules d'accès à la sensation, à ce mode privé de la perception du monde; la parole est
tout ce qui est produit par la faculté de parler, les langages en émanent dans leur pluralité,
mais Parole est aussi la déesse désireuse de s'unir au poète, "la somme des poèmes qu'elle
fait surgir dans l'esprit de ceux qu'elle aime est le Veda".

12 Ch. Malamoud, Paroles à dire, paroles à écrire. Inde, Chine, Japon, éd. EHESS, 1997, cité in
Philosophindia, F. Zimmermann.
13 Et leur reste, ce non symbolisable, relève aussi du Réel lacanien
14 Kâya est aussi le toûcher, organe des sens primordial
5

Phonologie en Inde: une "décondensation" de l'ipséité. Le sivaïsme du Cachemire et le
tantrisme développeront (dans leur perspective métaphysique non dualiste), l'idée d'une
quadripartition de la parole vâk15. "Dans sa condensation progressive, la parole primordiale
de Siva devient vibration sonore primordiale, puis résonance, goutte (bindu) d'énergie
phonique, puis phonème (varna), et, enfin, mots". Le dieu Siva et son énergie Sakti
s'uniraient, de la même façon que la conscience transcendentale et la Parole sous sa forme
la plus élevée, de la même manière que le plan métaphysique de l'univers subit des
mouvements de contraction et d'expansion, "véritables battements de la parole-énergie
originaire, correspondant sur le plan mirocosmique à l'enchaînement et à la délivrance de
l'homme". Cette cosmogonie de la parole insiste sur les aspects corporels (parole comme
vue sont, dans l'humorisme indien, des fluides du corps), étroitement liés à la pratique des
exercices respiratoires yoguiques, à l'activation de la kundalini; le mouvement qui va à
l'inverse de la cosmogonie, retour de la Parole vers la source, est pour l'homme chemin de
libération spirituelle, on peut remonter les rivières, "les paroles confluent, pareilles à des
rivières, se clarifiant par la pensée au dedans du coeur"16: "la parole se donne au poète
comme parole à voir". Pour le poète et grammairien du Vè siècle Bhartrhari, "la parole se
déploie à travers quatre plans de plus en plus différenciés, jusqu'aux sons perçus par
l'oreille, plan des objets mondains": parole "voyante", "moyenne", et "étalée", et enfin
"suprême" (parâvâk), la divinité fait apparaître l'univers en le disant, à différents niveaux
correspondant chez l'homme à des phénomènes d'aperception ou de perception consciente.
Au niveau de la "parole suprême" la Conscience suprême prend conscience d'elle-même et
de tout ce qu'elle recèle intérieurement17, l'univers sous sa forme germinale de parole: il se
produirait à ce niveau une sorte d'énonciation intérieure intemporelle, non-discursive,
premier instant de tout acte de parole ou de toute action, fondement à partir duquel se
développent les autres formes de parole, parole "voyante" avec germe et objectif de
discours, vision intérieure de ce qui va advenir ("parole préverbale 1", "continue")18;
parole "moyenne" où le langage est présent et avec lui ce qu'il exprime, mots et choses y
étant liés directement19 , mais encore purement mentale ("parole préverbale 2", "articulée"),
15 A. Padoux, entrée Vâk, Encyclopédie philosophique universelle, cité par F. Zimmermann in
Philosophindia.
16 Ch. Malamoud, La Déesse Parole. Quatre figures de la langue des dieux, Paris, Flammarion, 1995
17 Réflexivité absolue, degré zéro de la réflexivité (en termes cognitivistes); pratyavamarsa, "prise de
conscience réfléchie de soi", et de la parole qui énonce en soi l'univers (non dualisme en Inde de l'ipséité
et de la reflexivité, balance du "sentir / être" des phénoménologistes).
18 Un peu comme la pensée de quelqu'un qui se précipite pour faire quelque chose, qui sait ce qu'elle veut
faire, n'a pas le temps de le formuler, mais il y a bien acte de connaissance, et donc parole.
19 Ce qui rejoint le langage du délire, dans la psychose, où "le mot colle à la chose", et où le patient "est agi
par le mot"
6

correspondant au buddhi sur le plan intellectuel (la conscience y a encore une forme
impersonnelle), sur le plan cosmologique à l'univers formé dans la conscience divine mais
non encore manifesté; dans la dernière phase de parole "étalée", la parole et ce qu'elle crée
sont visibles et différenciés, au plan du langage et du monde objectif.

Qu'est-ce que j'écoute ? Ma position dans le monde, ou ma généalogie ? "La déesse
Parole a engendré la strophe et le chant"20. Le langage a une fonction expressive, et une
fonction d'appel (ou conative), la voix chante et fait appel, qu'il s'agisse de noms d'action
(relation arbitraire entre le signifiant et le signifié), d'onomatopées ou d'idéophones
(symbolisme phonique: le coucou, etc...), ou aussi de vocables, sons sans référence aucune
à un sens (chants rituels, mantras). Le son, élément matériel, n'appartient pas à une langue,
contrairement aux phonèmes21 qui sont des entités logiques, c'est-à-dire oppositives,
relatives et négatives, considérées spécifiques d'une langue dans l'approche structuraliste
saussurienne, mais la phonologie évolue actuellement vers une approche plus relativiste
(avec Z. Harris)22. Le cri et le chant précèdent le discours, le Veda est une masse sonore.
Sarasvatî est l'une des déesses, fluviale, de la parole, de l'intelligence à expression
verbale... et des examens ! Un seul mot (Aum), ou bien une phrase mais prise comme un
tout et qui fonctionne dans l'intuition (pratibhâ) comme un nom propre, dotée d'un pouvoir
iconique, peut porter, outre une éventuelle parole pour communiquer, la voix intérieure,
vâc, la parole qui se révèle dans l'intuition23. Remontée du fleuve, accès à la connaissance
vraie: "dans l'appréhension séparée des objets, une intuition se produit qui est toute autre
que la connaissance d'objets séparés24. Le sens de la phrase, quand elle est produite par le
sens des mots, est réalisé par un processus propre à chaque être individuel" (comme dans le
processus inverse de dénomination d'une sensation telle que la douleur, discuté plus haut
par L.Wittgenstein) "et n'est pas explicable même par son auteur". Dans les deux sens,
conclut F. Zimmermann, paroles venues du dehors ou voix intérieure, je suis toujours en
position d'auditeur, et non pas de locuteur25 (position pourtant centrale en Occident).
Mais qu'est-ce que j'écoute ? Ma position dans le monde, ou ma généalogie ? F.
20
21
22
23

Ch. Malamoud, La Déesse Parole. Quatre figures de la langue des dieux, Paris, Flammarion, 1995
Le mot "bec" comprend par exemple trois phonèmes
R. Jakobson, La charpente phonique du langage, Minuit, 1980
M. Biardeau, Théorie de la connaissance et philosophie de la parole dans le brahmanisme classique,
Mouton, 1964, citée in Philosophindia
24 "Le groupe est plus grand que la somme de ses parties; moi je pense être moins que la totalité de moimême". W. Bion, Une mémoire du futur, I. Le rêve, Césura, 1989
25 Cf. la position psychotique imposée aux "entendeurs de voix" en Occident...
7

Zimmermann développe deux hypothèses sur la nature du langage dans la pensée indienne,
et absentes dans la philosophie du langage en Europe; pour la première (E. Sapir, B.
Malinowski, A. Gardiner, M. Bakhtine, V. N. Volosinov, R. Jakobson) il n'y a pas une
façon de parler universelle, enrobée culturellement secondairement, mais chaque langue
maternelle parlée dans son milieu historique et géographique particulier constitue une
façon spécifique d'être au monde ("hypothèse chtonienne"), la parole est en situation,
hypothèse longtemps réfutée en Europe où sévirent des débats "évolutionnistes" de
systèmes arbitraires de signes linguistiques26. Dans la seconde hypothèse ("généalogique,
informative"), parler est mémoire d'énonciations antérieures, parler est "se souvenir" de
paroles antérieurement énoncées, une parole sur une parole, l'enfant parlera parce qu'il aura
appris à reconnaître les sons de sa langue maternelle (C.S. Peirce, G.H. Mead, et la
linguistique cognitive). E. Benveniste semble tenir une position intermédiaire en proposant
que l'énonciation (verbale ou préverbale) soit une appropriation de la langue, une "mise en
fonctionnement" de celle-ci par un acte individuel d'utilisation, mais toute énonciation
impliquant l'Autre, l'allocutaire, un rapport au monde; pour lui la subjectivité serait
l'émergence dans l'être d'une propriété fondamentale du langage, cette possession du "Je"
selon Kant27, cette indexicalité du langage qui constitue la subjectivité, le langage précède
donc la pensée28, il n'y a pas de pensée sans parole intérieure. Mais le "Je" de Benveniste,
discute F. Zimmermann, serait plus philosophique que linguistique, dans un glissement de
la parole au discours, de l'activité mentale au vécu. Or le locuteur (de la parole ) n'est pas
l'énonciateur (l'énonciation constitue le sujet).

26 Souvent dangereusement couplés à des théories raciales: voir J.-P. Demoule, Mais où sont passés les
indo-européens ? Seuil, 2014
27 Qui dépendrait sur le plan évolutif de l'acquisition de "modules cognitifs" du langage-pensée: cf. JeanMarie Hombert et Gérard Lenclud, Comment le langage est venu à l'homme, Fayard, 2014
28 India Song : "un film en amont de la psychologie, un langage sans souvenir personnel, dire la phrase
d'abord, et l'émotion vient", soulignent les acteurs dirigés par M. Duras.
8

Allers et retours de l'absolu vers la voix extériorisée; condensation intuitive de phrases ou
pouvoir iconique d'un vocable ; audition toujours, locution parfois de la voix interne
comme venue du dehors, intuition ou délire ? Relativisme de la langue maternelle, l'usage
de plusieurs langues maternelles est la règle pour la grande majorité des hommes, et le
balayage poétique fera parfois le reste pour permettre à ceux du langage, de faille en
faille, de regagner la pleine connaissance.
Qu'est-ce qui nous fait homme, doté d'une ipséité29, voire d'une subjectivité: la capacité de
parole, la pensée réflexive, l'adresse à l'autre ?

Voici que les ailes de l'Ange sortent de l'ombre.
Elles portent la lumière de ce qui vient d'avant - depuis la gauche, depuis le petit jardin clôturé d'Eve;
puis s'ouvrent en dégradé vers ce qui advient de la rencontre avec la Vierge, nouvelle Eve,
dont le jardin est maintenant intérieur.
La parole prend la place des démons. Alors on regarde à l'intérieur de chaque mot,
et l'on voit le temps se traverser lui-même, depuis le commencement du monde jusqu'à sa fin.
Y. Haenel

29 Ou "soi minimal" des cognitivistes; dans la schizophrénie l'altération du "soi minimal" (déficit d'ipséité,
perturbation de la conscience de soi préreflexive) s'accompagnerait d'une hyper-réflexivité (et sa
production délirante associée), en analyse permanente de sa personne, en combat permanent contre son
effondrement. Il est donc postulé actuellement par les psychiatres un soi en deça du langage, dans des
niveaux plus corporels (moteurs et perceptifs). Son altération n'est pas secondaire, n'a pas d'historique,
mais concerne l'immersion spontanée au monde.
9

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